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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 20:00
"Philosophie de la Shoah" de Didier Durmarque

Le 27 janvier 1945, les camps d'Auschwitz sont libérés par l'Armée rouge. Il y a un peu plus de 70 ans maintenant. Auschwitz, symbole de la Shoah et, au-delà, le nom qui vient immédiatement à l'esprit de certains pour constater la destruction de l'homme et la désintégration de l'être: "La notion d'humanité a été brisée à Auschwitz, et non la seule identité ni la seule existence juive."

 

Didier Durmarque a consacré beaucoup de temps à Philosophie de la Shoah. Et, pour mener à bien son étude, ce jeune professeur de philosophie a lu beaucoup: des livres d'histoire, de la littérature des camps, de la littérature post-concentrationnaire, des livres de philosophie et de sciences humaines, des textes religieux etc...

 

Didier Durmarque a beaucoup réfléchi et il a tenté non pas de comprendre la Shoah - c'est impossible, selon lui, car, comme le dit Primo Levi, il n'est pas de "mots pour communiquer cette insulte: la démolition d'un homme" - mais de prendre la mesure du problème qu'elle pose: "La Shoah se livre davantage en tant que problème qu'en tant que fait. Il y a davantage à penser qu'à comprendre."

 

Didier Durmarque dédie bien sûr son étude à toutes les femmes juives, à tous les enfants juifs et à tous les hommes juifs qui ont été exterminés industriellement par les nazis, non pas pour ce qu'ils étaient, mais parce qu'ils étaient. Il dédie aussi son étude à tous les autres hommes qui ne sont pas revenus de ces camps de la mort et qui, eux, ont été exterminés pour ce qu'ils étaient: homosexuels, marginaux, résistants, intellectuels, francs-maçons...

 

Au terme de sa réflexion, Didier Durmarque voit dans la Shoah un "renversement entre une raison calculatoire comme moyen et une raison raisonnable comme fin, comme sens" et le "mariage réussi entre optimisation bureaucratique et économique". Il voit en conséquence dans la Shoah un système précurseur de la société moderne.

 

Comment Didier Durmarque voit-il la société moderne? Comme un système où la responsabilité est dématérialisée, où l'homme est réifié - "tout homme est devenu absolument fongible et remplaçable" (Adorno) -, où une souffrance individuelle est transformée en événement général, où l'essence de la technique arraisonne le monde et se met au service d'elle-même.

 

Pour Didier Durmarque l'Etat moderne (avec son arraisonnement de l'administration et de l'armée) et le positivisme juridique ("la loi, c'était la loi; on ne pouvait faire d'exception") rendraient compte de l'essence de la technique (il prend soin de préciser, dans une note, que "l'essence de la technique n'est pas la technique"). Aussi n'est-il pas étonnant que "les plus grands massacres du siècle dernier, peste rouge et peste brune, soient des massacres d'Etat".

 

L'auteur va plus loin: "Il n'est pas totalement inconcevable que, dans l'avenir pas si lointain d'une économie automatisée, les hommes pourraient être tentés d'exterminer tous ceux dont le quotient intellectuel est inférieur à un certain niveau."

 

De ce qui précède, l'auteur donne à entendre, semble-t-il, que l'organisation moderne de la société, telle que décrite ci-dessus, est inéluctable et qu'il n'y a pas d'échappatoire. Ce déterminisme, comme tous les déterminismes, ne colle pourtant pas avec le libre arbitre que tout être humain possède, ou peut développer, et qui n'est pas purement formel. Il le définit même comme personne et lui confère sa dignité. Il ne l'exonère justement pas de responsabilité, même s'il existe des circonstances qui l'atténuent.

 

Chantal Delsol, dans Les pierres d'angle, disait que "pour répondre à la Shoah, il faudrait que la dignité soit inaliénable, autrement dit, non relative aux époques - indépendante de tous les critères; intrinsèque et non pas conférée de l'extérieur, ce qui la rend aléatoire": "La dignité inaliénable repose sur une croyance dogmatique, issue du judéo-christianisme. Sinon, elle n'est qu'un dérivé sympathique et porteur de bonne volonté, mais qui a toute chance de s'effacer à la première humeur."

 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas surprenant que Didier Durmarque tire cette conclusion métaphysique de son étude : "Auschwitz comme problème, fondement et castration, origine qui se donne à voir en tant que telle, discrédite l'être comme fondement, c'est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l'origine sous forme de celle du néant".

 

Là encore, Didier Durmarque va plus loin: "L'idée selon laquelle Dieu, en tant qu'espoir, en tant que promesse d'une vie immortelle, en tant que promesse d'une vie après les chambres à gaz, cause le processus de la Shoah."

 

N'est-ce pas plutôt l'oubli de la dignité humaine, inaliénable et intrinsèque, qui le cause? Pour avoir raison de la société moderne, telle que décrite par Didier Durmarque, ne faut-il pas mettre en avant la responsabilité qui incombe aux êtres humains et découle de leur dignité plutôt que de la rejeter sur Dieu, ou le néant, ou la société?

 

Il semble bien, comme le pressent Chantal Delsol, que la modernité tardive accomplisse "un mouvement de scepticisme envers le rationnel et de confiance envers le révélé" et que ce processus religieux soit donc inverse de celui de la Shoah, et soit donc, au contraire, la solution au problème.

 

Francis Richard

 

Philosophie de la Shoah, Didier Durmarque, 168 pages, L'Age d'Homme

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commentaires

D
Cher Monsieur;<br /> <br /> Vous avez raison, mais la faute en est à l'organisation hyper-rationalisée de la Shoah (et de la modernité). Prenez les crises boursières, la nécessité de licencier pour rester compétitif, le devoir d'obéissance pour le fonctionnaire, la banalisation de la souffrance dans les sociétés industrielles. Dans tous les cas, soit on agit en fonction d'un principe dont on n'est pas responsables (algorithme mathématique, loi de l'offre et de la demande, règlement, etc.), soit on estime qu'on ne peut rien y faire et que ce n'est pas notre responsabilité (banalisation de la souffrance). Je parle effectivement de &amp;amp;quot;dématérialisation de la responsabilité&amp;amp;quot;. Il suffit de voir les réseaux sociaux, l'utilisation de pseudonyme, le piratage d'adresse IP pour concevoir que nous sommes au centre du débat et du problème. Pour que la responsabilité soit vécue comme telle, il faudrait que l'homme se retrouve agent et non outil. Or, pour le processus d'extermination que vous évoquez, il s'est déployé sur du conformisme, de la soumission à l'autorité et pas sur de la responsabilité, même si la responsabilité matérielle est intacte. Plus de 80% des nazis n'ont pas été jugés, ce n'est pas négligeable. Il y a toujours la possibilité de choisir et d'être responsable, mais cela ne s'impose pas, il faut le décider. Le 101ème bataillon de police allemande, durant la guerre, est paradigmatique de cette idée. Dernier point et pas le moindre, dans un génocide technique, la segmentation de l'action est telle que tout le monde ne fait que suivre les ordre sans les discuter. Taylor l'écrit explicitement dans Principles of scientific Management. Donc la responsabilité individuelle est maintenue juridiquement, mais elle n'est pas vécue comme telle, ce qui constitue, pour moi, un problème. Merci pour ce dialogue.
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F
Cher Monsieur,<br /> <br /> Nous sommes bien d'accord.<br /> <br /> Que la responsabilité inidividuelle ne soit plus vécue comme telle constitue également pour moi un problème, peut-être même le problème.<br /> <br /> Merci également pour ce dialogue.
D
Cher Monsieur,<br /> <br /> Merci pour votre résumé précis et attentif au texte.<br /> <br /> Permettez-moi une nuance importante! Je ne dis pas que Dieu est cause de la Shoah au sens où cela empêcherait la responsabilité de l'homme. Mais Borowski et Kertesz affirment bien que quelque chose de Dieu se joue dans la Shoah,ce qui serait le retour de Dieu comme objet philosophique et non plus seulement théologique.Merci pour votre lecture et votre retour.
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F
Cher Monsieur,<br /> <br /> D'abord merci pour votre livre que je trouve très intéressant. Autrement, d'ailleurs, je n'en aurais pas rendu compte...<br /> <br /> Merci ensuite pour votre commentaire et pour la précision nécessaire qu'il apporte et qui explicite la citation de votre livre que je fais et qui, je m'en rends compte, pourrait être mal interprétée hors de son contexte.<br /> <br /> Pour ma part, je regrette seulement que derrière le processus industriel d'extermination n'apparaisse pas clairement dans votre livre la responsabilité individuelle, qui, à mes yeux, est primordiale.<br /> <br /> Cordialement.

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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