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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 15:50
Les cheveux de Lucrèce, d'Etienne Barilier

Si, dans l'histoire, il est une femme à la réputation sulfureuse, c'est bien Lucrèce Borgia. Fille naturelle d'un cardinal, Roderic Borgia, devenu pape sous le nom d'Alexandre VI, elle se maria une première fois avec Giovanni Sforza. Mais ce mariage fut annulé sous le fallacieux prétexte qu'il était impuissant. N'est-ce pas lui qui fit courir le bruit, parvenu jusqu'à aujourd'hui, qu'elle entretenait des rapports incestueux avec son père et son frère César?

 

De cette belle protectrice des arts et lettres, morte en couches, il reste une boucle de cheveux blonds, "conservée à la Biblioteca Ambrosiana de Milan, dans un véritable encensoir, un reliquaire païen". Ces cheveux dans leur teca, châsse, fascinent les deux jeunes héros du dernier roman d'Etienne Barilier, Clément et Arnaud, semblables comme des jumeaux par leur blonde beauté, dissemblables par leur vision du monde, l'un candide, l'autre tôt désabusé, d'expérience, sur la nature humaine.

 

Le début du roman se situe en 2000, à Florence. Ils ont alors tous deux treize ans. Clément et Arnaud sont à l'image de leurs parents. Ceux de Clément, Tiziana et André Lucas, sont enseignants et mènent une vie simple et rangé, ils veulent toujours bien faire. Ceux d'Arnaud, Matilda et Hervé Dubreuil, ont de hauts postes dans le privé, sont lancés et ne sont pas des parangons de vertu, ni de fidélité.

 

Clément est bon élève. Arnaud a des facilités mais n'est guère persévérant. Clément ne sait pas se battre, Arnaud a des notions de judo. Quand Matthieu provoque Clément en médisant sur ses parents, Arnaud, à qui Clément n'a rien demandé, prend les devants et rosse d'importance le provocateur, qui, dès lors ne s'en prend plus physiquement à Clément mais lui montre ouvertement tout son mépris, de son regard.

 

 

Clément est d'une timidité maladive. Il en pince pour Sibylle, mais est incapable ne serait-ce que de l'aborder. Arnaud lui propose ses services, qu'il refuse. Comme il ne se passe jamais rien entre Sibylle et Clément, Arnaud, de mauvaise foi, se croit autorisé à prendre les devants pour son propre compte, tant et si bien qu'il finit par attirer la belle chez lui et que Clément l'y découvre en s'y rendant alors qu'elle est sur le point de s'en aller...

 

Instruit par l'épisode Sibylle, Clément n'attend pas, l'année suivante, pour entrer en contact avec Lucrezia, qui a un an de moins que lui et qui a des cheveux aussi beaux et aussi blonds que son homonyme ancêtre. Cette fois, avec délicatesse, il se fait admettre dans la famille de sa belle, d'un abord pourtant plus que réservé. Cette famille se réduit à Lucrezia et à son père, Franco Amati, qui est orfèvre, artisan à l'ancienne.

 

Dans une boutique qui ne paie pas de mine, Franco Amati crée des chefs-d'oeuvre, tel ce diadème qui lui a été commandé par un riche client oriental et dont il coiffe sa fille devant Clément pour se rendre compte de l'effet qu'il donne:

Le diadème était d'une telle finesse et les petits diamants incolores qui servaient de suite et de traîne au diamant principal si discrets dans leur lumière que l'on ne voyait que le front de Lucrezia, les cheveux de Lucrezia, et ce bijou vaste et profond, or sur d'autres ors, qui ne les éteignait pas mais leur servait, au contraire, d'étoile au profond de leur ciel.

 

Las, un jour suivant, la boutique est braquée par deux hommes. Clément, qui est seul dans la boutique est pétrifié de peur et se laisse attaché par l'un d'eux sans réagir. Dans l'arrière-boutique, les deux braqueurs s'en prennent à Lucrezia et à son père, qu'ils molestent pour obtenir la combinaison du coffre où se trouve le diadème. Franco ne supporte pas qu'ils s'en prennent à sa fille, leur communique la combinaison et les malfrats emportent alors avec eux le contenu du coffre.

 

Avant de partir un des deux bandits frappe encore, sans vergogne, la tête de Franco contre la paroi de l'atelier. Franco Amati ne se remettra jamais de la commotion cérébrale qui s'ensuit et ne pourra plus exercer son métier. Lucrezia jure qu'elle se vengera et frappera celui qui a mis son père dans cet état. Elle signifie son congé, définitif, à Clément. L'année suivante, en 2002, celui-ci suit d'ailleurs ses parents à Paris.

 

Cinq ans plus tard, Clément parvient à reprendre contact avec Lucrezia, qu'il n'a pas oubliée. Par mail il lui souhaite un bel anniversaire pour ses vingt ans. Bien que sa réponse soit aimable, elle se termine bien abruptement... Tout à fait incidemment, en feuilletant dans la salle de son dentiste "un magazine essentiellement consacré à la vie mondaine des têtes couronnées et des roturiers assez riches", Clément tombe sur une photo où une marquise romaine porte un diadème.

 

Or, ce diadème ressemble singulièrement à celui dérobé dans l'atelier de Franco Amati. Le roman est relancé par cette piste sur laquelle se lance Clément, bien décidé à décrocher la lune pour sa belle et à la lui apporter pour la conquérir. Au cours de son enquête, il croise à nouveau son ami Arnaud qui n'a pas changé d'avis sur les femmes et les hommes, qui "sont encore bien plus pourris" qu'il ne l'imaginait:

Tout le monde, même toi si tu l'ignores, mais comme tu l'ignores, tu restes provisoirement innocent.

 

Le dénouement de ce petit bijou de roman, écrit dans un style cristallin, permet de savoir si vraiment tout le monde est bien pourri, même Clément, comme le dit Arnaud, ou si, comme le croit Clément, il n'en est rien; il permet aussi de comprendre que d'apparentes défaites sont en fait de réelles victoires.

 

Francis Richard

 

Les cheveux de Lucrèce, 240 pages, Buchet-Chastel

 

Livres précédents de l'auteur:

 

Le piano chinois (2011) Éditions Zoé

Ruiz doit mourir (2014) Buchet-Chastel   

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Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
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commentaires

Thierry Jallas 13/09/2015 17:49

Cher Francis,
Ne trouvant pas de temps pour lire les romans, je lis rarement tes articles qui leur sont consacrés. Cette fois-ci, attiré par les premières lignes relatives à Lucrèce Borgia, j'ai lu la suite avec plaisir. Et j'ai eu envie d'acheter le livre, non pour le lire (et connaître la fin), mais pour l'offrir.
Bien amicalement,
Thierry

Francis Richard 13/09/2015 18:44

Cher Thierry,

C'est effectivement un très beau livre, à lire ou à offrir.

Bien à toi,

Francis

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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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