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2 novembre 2026 1 02 /11 /novembre /2026 22:00
Un juif, un chrétien, un musulman: fraternels ou fratricides?, de E.-E. Schmitt, P. Assouline, A. Bidar

Au printemps 2025, Pierre Assouline, Éric-Emmanuel Schmitt et Abdennour Bidar entreprirent, à l'invitation du festival de la Correspondance de Grignan, d'échanger des lettres autour d'une question qu'ils n'auraient peut-être pas osé formuler de vive voix: un juif, un chrétien, un musulman peuvent-ils encore être fraternels - ou sont-ils condamnés, à mesure que le siècle se durcit, à devenir fratricides?

 

Madame de Sévigné est morte le 17 avril 1696 au Château de Grignan, situé dans la Drôme, où résidait sa fille, épouse du comte du lieu, avec laquelle, étant éloignée d'elle, elle a échangé une longue correspondance. 

 

Créé en 1996, par le maire de la ville Bruno Durieux, le Festival de la Correspondance de Grignan est, comme son nom l'indique, dédié au genre littéraire de la correspondance, en hommage à celle de la divine Marquise.

 

Éric-Emmanuel Schmitt1 écrit ses lettres depuis Gerpinnes, en Belgique, Pierre Assouline le fait depuis Paris et Abdennour Bidar depuis Le domaine des tisserands, dans la Drôme, ouvert par lui avec Inès Weber en 2024.

 

Ce sont donc trois écrivains qui échangent. Ils ne représentent qu'eux-mêmes. Ils ont en commun d'être curieux, d'être de bonne foi, de partager un goût pour les textes, ce qui leur a permis de s'écouter, une rareté aujourd'hui.

 

Cette correspondance, du 28 mars au 26 juin 2025, a été lue par les trois auteurs lors du festival de 2025... 

 

QUI SONT-ILS ?

 

Éric-Emmanuel Schmitt est chrétien:

Être chrétien, c'est espérer à contre-courant. C'est exercer une liberté exigeante vis-à-vis des hommes, des institutions, de soi-même. Une liberté pour aimer, non pour se glorifier.

 

Pierre Assouline est juif:

Être juif, c'est pour moi, une longue conversation avec des textes. [...] c'est hériter d'une fidélité sans en faire une forteresse, c'est transmettre sans figer. Ce n'est pas une identité brandie, c'est une manière d'être au monde, têtue, interrogative, parfois fatiguée, jamais résignée. 

 

Abdennour Bidar est musulman:

Être musulman, pour moi, aujourd'hui, c'est d'abord une expérience intérieure avant d'être une position publique. C'est sentir, dans le recueillement, la prière, la lecture du Coran, une présence qui excède mes propres limites - ce que la tradition nomme le divin, et que je préfère parfois appeler le plus profond de l'humain.

 

Quelles relations entre eux?

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Trois monothéismes: richesse ou absurdité? Bénédiction ou malédiction?

 

Pierre Assouline:

Trois monothéismes, un ancêtre commun, Abraham, le patriarche.

 

Abdennour Bidar:

Il n'y a pas seulement trois textes sacrés - la Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran. Il y a autant de lectures de ces textes qu'il y a de relations intimes entre l'humain et le divin...

 

COMMENT VIVENT-ILS?

 

Le rapport des trois monothéismes avec les femmes ne satisfait aucun des trois épistoliers.

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Allons-nous comprendre que leur élévation n'est pas notre abaissement, qu'une fraternité véritable se nomme sororité accueillie?

 

Pierre Assouline:

C'est dans la manière dont on traite les autres que l'âme se reflète et non dans la seule pratique religieuse. Dans "les autres", entendez d'abord les femmes, celles qui nous sont le plus proches - et tant pis si cela paraît trop en prise avec l'époque.

 

Abdennour Bidar:

L'effort de l'âme, selon notre mystique soufie, est de se rendre vierge de tout désir, sauf celui d'accueillir le divin dans sa matrice. Alors, à cette condition seulement, elle devient féconde - elle tombe enceinte. Comme Maryam 2. 

C'est pourquoi il s'agit, pour devenir pleinement humain, de devenir féminin, de devenir Marie.

 

La connaissance et la foi? 

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Croire n'est pas savoir - et le fanatisme commence là où la distinction s'efface.

 

La musique?

 

Pierre Assouline:

La musique nous unit et nous réunit par-delà les différentes confessions. Misère de l'homme sans transcendance...

 

L'interprétation?

 

Abdennour Bidar:

Ce texte [le Coran], tombé du ciel métaphysique dans le cours de l'histoire humaine, peut être - et doit être - interrogé, discuté, critiqué, de génération en génération.

 

Amen?

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Amen n'est pas un mot, mais un acte. On croit qu'il abdique? Il affirme. On croit qu'il soumet? Il engage. Il ne scelle pas une certitude, il incarne une confiance, un abandon chaleureux tissé dans l'obscur. Avec lui, le coeur renonce à prouver pour mieux se donner.

 

Ce qui les unit?

 

Pierre Assouline:

Je ne crois pas me tromper est disant que ce qui nous réunit, c'est aussi que nous ne prenons pas les Écritures au pied de la lettre, que nous sommes davantage attachés à leur esprit...

[...]

Par-delà la sagesse de l'incertitude, nous avons en commun non seulement la foi mais la bonne foi.

 

La vie spirituelle?

 

Abdennour Bidar:

Combien de temps faudra-t-il au tyran de l'anthropocène pour comprendre qu'il lui faut une prière, et pas seulement des politiques et des technologies. Une vie spirituelle capable de l'arracher à sa folie, en lui révélant qu'on ne devient pas impunément des dieux.

 

OÙ VONT-ILS ?

 

Le livre?

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Un livre ne change pas le monde; mais il peut changer totalement un individu. Il suscite une expérience avec l'autre, un entretien singulier entre deux consciences - celle de l'auteur et celle du lecteur - tissant un dialogue, sinon une dialectique, qui déplace les frontières mentales.

[...]

Comment s'exprimer si l'on ne maîtrise pas sa langue, ce que seule permet la fréquentation des écrivains? Comment penser si l'on ignore les outils mêmes de la pensée? Comment comprendre le présent sans connaître le passé? 

[...]

D'où vient [l'] interprétation littérale [ des textes sacrés]? D'un déficit de culture critique.

[...]

Le fanatique ne lit pas: il décrète. Il ne comprend pas: il répète.

 

Abdennour Bidar:

Ces procès légitimes, nécessaires, salutaires ne sauraient occulter que ces mêmes religions ont été aussi de puissantes matrices de civilisations.

 

La croyance, expérience de la transcendance, expérience de l'infini.

 

Abdennour Bidar:

Une expérience qui s'offre à notre sens aujourd'hui le plus atrophié, le sens de l'infini, c'est-à-dire la faculté de percevoir, d'entrer en contact avec ce qui, embrassant l'univers comme un grain de sable, le relie à encore plus vaste que lui. Cette expérience de l'infini est accessible à tout croyant, comme, en lui, la conviction d'un Dieu qui est amour, secours, pardon absolus. 

 

Le débat d'idées.

 

Pierre Assouline:

Plus que jamais, il faut résister aux religionnaires d'un seul livre3, d'un livre unique, d'un livre exclusif de tous les autres; sinon, nos dénonciations des totalitarismes de la pensée demeureront inaudibles et inopérantes.

 

Ils lisent, beaucoup. Et sont fraternels.

 

Pierre Assouline:

Nous sommes tous les trois des lecteurs avides, dévorés de curiosité, jamais rassasiés.

[...]

Nous, nous avons trop l'esprit critique pour accepter les dogmes sans réagir.

[...]

Notre époque rejette le doute, la nuance, la complexité.

 

Éric-Emmanuel Schmitt:

Je milite pour une fraternité bien comprise. Nous sommes frères en ignorance, parce que la vie demeure un mystère. Frères en fragilité, parce que nous sommes mortels. Frères par nos religions, puisque nous croyons en un même Dieu. Et puis, en vous lisant, je constate que nous sommes aussi frères en curiosité, en insatiabilité.

 

Abdennour Bidar:

C'est [...] ici, en France, en Europe, si l'un est juif, l'autre chrétien, l'autre musulman, c'est au sein de la fraternité universelle des êtres humains libres que nous sommes appelés à vivre, et c'est à l'établissement de cette fraternité universelle que nous pouvons oeuvrer - ce que nous faisons ici, je le crois et je l'espère profondément, par notre correspondance à ciel ouvert, c'est-à-dire à coeur ouvert...

 

Messages reçus. Et transmis. 

 

Francis Richard

 

PS

J'ai lu ce livre, hier après-midi, en la fête de la Toussaint. Il n'a pas manqué de donner matière à mes réflexions de catholique... 

 

1 - Il est directeur artistique du festival.

2 - La Mère de Jésus.

3 - À l'entrée de la Société de lecture, à Genève, figure cette sentence, attribuée à Thomas d'Aquin: Timeo hominem unius libri, je crains l'homme d'un seul livre...

 

Un juif, un chrétien, un musulman: fraternels ou fratricides?, Éric-Emmanuel Schmitt, Pierre Assouline, Abdennour Bidar Albin Michel

 

Livres précédemment chroniqués de Éric-Emmanuel Schmitt:

La nuit de feu (2015)

L'homme qui voyait à travers les visages (2016)

La Vengeance du pardon (2017)

Journal d'un amour perdu (2019)

Juste après Dieu, il y a papa (2026)

 

Livre précédemment chroniqué de Pierre Assouline:

Le nageur (2023)

 

Livre précédemment chroniqué de Abdennour Bidar:

Lettre ouverte au monde musulman (2015)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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