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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 22:55
L'oragé, de Douna Loup

Le 28 juillet 1885, un député, Jules Ferry, prononce un discours à l'Assemblée nationale française. Il intervient en faveur de crédits pour la guerre contre Madagascar.

 

Il expose alors les fondements de la politique coloniale, que mène la France républicaine:

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (...) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.

 

Un traité de paix franco-malgache est signé le 17 décembre 1885.

Début 1895, vingt mille soldats français débarquent ... à Madagascar.

 

Précédé d'un prologue qui se passe de 1907 à 1920, le roman de Douna Loup se déroule dans l'île, année après année, de 1921 à 1924.

 

Ce qu'a dit Jules Ferry en 1885 et qui paraît ahurissant aujourd'hui, hors contexte, il n'est malheureusement pas le seul à le dire. En cours de récit, l'auteur fait d'autres citations que celle j'ai faite ci-desssus (et qu'elle connaît sûrement) qui vont dans le même sens et qui ne sont pas moins ahurissantes...

 

Les deux protagonistes de ce roman sont inspirés de deux figures majeures de la littérature malgache de l'époque, Jean-Joseph Rabearivelo, Rabe, né en 1903, et Esther Razanadrasoa, Esther, née en 1892, dite Anja-Z, en hommage à sa mère. Esther est

la première femme malgache à écrire et à publier.

 

Dans le prologue Douna Loup dit l'enfance de Rabe (de noble lignée, déchue), ses petits boulots pour vivre, son appétit précoce de lecture, ses poèmes et ses feuilletons écrits en malgache, sa bestialité littéraire, et, pendant ces années-là, l'histoire tumultueuse de Madgascar,

Une grande terre étale. Tel un grand pied enfoncé dans l'eau, vue d'en haut

trace sur l'océan, bien plus grand que la France, cette Madagascar.

 

Rabe et Esther se rencontrent en 1921:

Et depuis nous sommes liés par ce choix total, réciproque et chacun est chargé de veiller à l'implacable chemin de l'autre.

 

Ils deviennent proches, mais diffèrent sur la langue française, sur les colons. Esther n'a de souvenir que sous la Colonie, mais elle se dit que la Colonie n'est qu'une sur-couche:

Au fond nous sommes là, et même si nous sommes nés dans cette occupation de nos terres, nous sommes ce que nous sommes. Et ils sont en surface. Un jour la surface sera déchirée.

 

Rabe fait au contraire l'apprentissage du français par lui-même, et il l'a au-dedans de lui cette langue:

Elle a su faire son chemin et me prendre. Et je me sens fils d'ailleurs. Je suis à ma terre, à ma terre ancienne, mais je donne des fleurs pollinisées, pollen d'ailleurs, pollen du monde ouvert, du français qui ici s'installe. Moi je trouve qu'il nous ouvre aussi...

 

Rabe aurait voulu des règles, des préceptes, des conseils précis de la part d'Esther. Alors qu'elle lui disait:

Sans ta liberté, ton regard

il n'y a que magnifique et porteuse, explosive,

incohérence pure. Toi seul a la responsabilité de ta cohérence.

 

Ils s'aiment. Ils aiment, lui d'autres femmes, elle d'autres hommes et une femme, c'est-à-dire des liens multiples mais qui ne débordent pas de leur place. Leur grande direction, qu'elle lui a appris, c'est la liberté d'être, c'est la Poezia. Ils écrivent. Ils s'écrivent...

 

Esther dit encore à Rabe:

Avoir le choix ce n'est pas choisir le noir ou le blanc, c'est trouver une couleur en soi.

C'est créer le blanc qui nous correspond ou le noir qui nous répond. Le créer. Chaque fois différent. Le créer, ne rien accepter qui soit tout fait, tout préparé, tout prémâché. Notre devoir est de recréer notre vie, si l'on veut qu'elle soit nôtre. Il nous faut la mâcher.

 

Et, dans ce roman épique et poétique, charnel et sensuel, Douna Loup fait le choix de trouver en elle une couleur de langue, bien à elle. Et elle traduit dans cette langue charnue Esther et Rabe, liés l'un à l'autre, et déliés. 

 

Alors qu'elle se trouve à Antananarivo, Esther se souvient ainsi de ses quatre ans de vie à proximité de la mer, à Majunga:

La forme de notre île nous est trop étrangère. Et cette eau qui l'entoure un monde bien lointain dans notre vie du centre. Pourtant des fruits arrivent et que l'on mange tous, des objets, des vanilles, des coquillages. Et une fois qu'on la sait elle bat de partout, l'artère bleu profond.

 

Francis Richard

 

L'oragé, Douna Loup, 224 pages, Mercure de France

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

L'embrasure (2010)

Les lignes de ta paume (2012)

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Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
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commentaires

Ruth Hutmacher 17/10/2015 17:48

Je viens de terminer L'oragé qui m'a fait passer une semaine pleine de poésie. Merci de ce récit envoutant, sensible transmis par une écriture belle et originale.

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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