Dans un monde qui célèbre encore le culte de la victoire des uns sur les autres, alors même que la crise climatique appelle à davantage de solidarité et d'humanité, nous sommes devenus des "frères voisins", pour paraphraser François Villon.
C'est en ces termes que se présentent les deux auteurs, deux voisins de palier qui écrivent de la poésie, et qui, trentenaires tous deux, ont su trouver une harmonie.
Leur croyance qu'il y aurait un culte de la victoire des uns sur les autres et cette autre qu'il y aurait une crise climatique peuvent rebuter les soucieux de la réalité.
Aussi doivent-ils passer outre à ce fond de la pensée dominante pour goûter à la forme, même si, combatifs, ils restent chagrinés par le titre: On ne veut plus gagner.
Le recueil commence par un Veto:
ici on ne veut plus gagner
ni les guerres ni les matches ni les primes
qui fait écho à l'épigraphe:
Ce recueil est dédié à tous ceux
qui aimeraient jouer autrement
Les deux poètes ont joint pourtant leurs efforts pour créer de la belle ouvrage, qui peut sembler incompatible avec les vertus qu'ils reconnaissent à la paresse...
Le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont guère confiants dans l'avenir puisqu'ils imaginent l'univers entier coulant
en un petit-lait lourd et figé
sur la blessure
de nos dos ronds
comme des nez de clowns
et qu'ils ajoutent:
le poids d'Atlas est un monde
consumé par l'amour de l'or
comme s'il n'y avait plus que l'appât du gain en ce monde, et que la volonté de créer, non seulement pour soi, mais pour les autres, comme eux d'ailleurs le font, n'existait pas ou plus.
Ils célèbrent, à raison,
la nature si belle
dans son indifférence
qui, pourtant, ne l'est plus quand elle est laissée à l'abandon1...
Pour eux, sont honnis les mots performance, victoire.
Pour eux, le monde est en péril, la banquise fond:
on est tous dans le même panier à frire
Ces hommes d'aujourd'hui, dans la vigueur de l'âge, se situent à l'opposé de Jules César qui disait: veni, vidi, vici 2, eux, ils disent:
nous sommes venus
nous avons vu
nous avons perdu
Bref, ils ont perdu, ils le reconnaissent... parce qu'ils ne veulent pas vraiment gagner.
Le recueil se poursuit par une Fouille.
Ils veulent retrouver l'odeur
du vrai labeur des corps savoureux
en prise avec le réel un jour sur deux
[...]
l'harmonie première de l'être
qui se brise et brise la glace
au lieu de faire feu qui dure
quelque chose d'originel
comme une intuition
en germe enfouie en nous
un beau jour d'été
qui restera toujours beau
Bref, celle qu'ils cherchent est sous leur pied:
jeune pousse éternellement jeune
elle n'a jamais voulu traverser les âges
elle n'a jamais eu le désir de durer
qui lui remonte le long de la hampe
Ce qui lie, c'est la Concorde.
Un jour, deux êtres se sont trouvés
comme le galet trouve la mousse
de son lit
sans la chercher
Ce que l'un dit à l'autre?
tu veux ignorer l'avenir
et je ne veux pas connaître la durée de notre vie
qu'importe notre succession
on sait que les succès sont régressions
on sait que les récessions
font le suc de la terre
Ce qui leur donne de l'air, c'est la Porte ouverte:
si on ne se fait pas confiance
chacun se tait et se finance
sans jamais faire monde
attendant une trêve
ou un nouveau jeu
comme l'oeil connaît déjà la vérité
avant d'éplucher l'oignon
Francis Richard
PS
La table des matières est originale: c'est le dernier vers de chaque poème qui permet de le repérer.
1 - Les incendies de cet été l'ont montré à l'envi...
2 - Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.
On ne veut plus gagner, Arthur Billerey et Vincent Gilloz, 120 pages, Éditions de l'Aire
Livres de Arthur Billerey précédemment chroniqués:
À l'aube des mouches, Éditions de l'Aire (2019)
La ruée vers l'ombre, Empreintes (2023)
Livres précédents de Vincent Gilloz:
L'écorce du réverbère, Éditions des Sables (2022)
Chronomètres, Éditions des Sables (2024)

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