Toute littérature est assaut contre la frontière.
Franz Kafka
Journal
Quand Leïla Slimani était enfant, elle parlait la darija, langue vernaculaire du Maroc, [...] synthèse de l'amazigh et de l'arabe, qui a absorbé également des influences françaises et espagnoles.
De fait Leïla Slimani a grandi dans un univers multilingue: le français, le berbère, l'espagnol, l'allemand - langue de sa grand-mère maternelle alsacienne, qui avait choisi d'apprendre l'arabe.
Au lycée, la langue française a alors tout dominé, cette langue d'une culture et d'une littérature dites "majeures". C'est aussi dans ce lycée qu'on [lui] a enseigné l'arabe classique, langue sacrée.
La question qu'elle se posait: Si je ne parlais pas arabe, pouvais-je être pleinement marocaine? Or, quand son père est mort, le fait est qu'elle ne comprenait pas du tout sa langue paternelle...
Quand, à dix-huit ans, elle s'est installée à Paris, elle a compris qu'elle était une Arabe, physiquement, et que sa connaissance de la culture française n'y changeait rien. Elle restait l'étrangère:
J'arrivais dans un pays qui était le mien tout en étant étranger. C'était mon identité, mais une identité inculquée, et à ce moment-là étrangère à mon intimité la plus profonde.
Ses parents l'avaient élevée avec l'idée [qu'elle pouvait] être à la fois marocaine et française, africaine et occidentale [...] [qu'elle pouvait] abriter en [elle] deux récits: c'était, hélas, idéaliste...
Pour elle, qui écrit en français, la langue pure n'existe pas, elle est un fantasme politique, une fiction. [...] Peut-être qu'écrire c'est justement ça, expérimenter sans cesse l'étrangeté de sa propre langue.
Dans sa famille, on aime à se moquer de [sa] propension à voir partout où [elle] va des traces infimes ou évidentes de la culture arabe, mais, parfois, elle en a marre d'être un écrivain maghrébin...
Finalement, dit-elle, grâce à la littérature, j'ai fait la paix avec ma propre étrangeté. Elle a en effet compris que son intranquillité pouvait être un extraordinaire carburant et n'a plus eu honte:
Oui, la littérature m'a permis de dépasser la honte tant il est vrai que l'art du roman est celui qui permet de partager ses hontes pour pouvoir s'en libérer. Je suis une Arabe qui parle mal l'arabe. Une Marocaine ni meilleure ni moins bonne qu'une autre. J'écris dans une langue pour en raconter une autre...
Plus loin elle ajoute:
L'universalisme auquel j'aspire ne nie pas les différences entre les êtres humains mais considère que ce qui nous distingue et que l'orgueil d'être différent ne doit pas nous empêcher d'être heureux ensemble. La littérature, si elle fait assaut contre les frontières qui nous enferment en nous-mêmes, peut-elle encore nous ramener vers l'Autre? Oui, je le crois car au coeur de la lecture il y a l'empathie, et il y a la tendresse.
Elle confie enfin:
Mon pays, je l'invente et je l'enferme dans mes romans comme dans une boule de verre que je pourrais remuer et il y aurait le vent et il y aurait la neige et des jours d'été où l'air serait si chaud qu'on ne pourrait rien faire. Écrire n'est peut-être rien d'autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi, dans un pays dont j'aurais chaque jour à réapprendre la langue.
Francis Richard
Assaut contre la frontière, Leïla Slimani, 80 pages, Gallimard
Leïla Slimani est l'auteure de la trilogie Le pays des autres:
Le pays des autres (2020)
Regardez-nous danser (2022)
J'emporterai le feu (2025)

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