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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 11:45
Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris

Hier matin, à la première heure, je suis allé visiter l'exposition consacrée à Vincent Van Gogh, dont la fluidité du parcours a été guidée par le texte d'Antonin Artaud, Van Gogh - Le suicidé de la société.

 

J'avais été prévenu. Il fallait, même muni d'un billet, arriver tôt. Trois quarts d'heure avant l'heure j'ai donc émergé de la station de métro Solférino, boulevard Saint-Germain. Il était tout de même suffisamment tôt pour que j'aille prendre un café. J'ai donc avisé le Solférino, qui se trouve à l'angle de la rue de Solférino, à deux pas du siège du PS...

 

- Bonjour Madame. J'aimerais un express.

- Bonjour Monsieur. Désolée, nous ne servons plus d'express, seulement du champagne.

- ...

- Que voulez-vous, Monsieur, c'est la crise.

 

Sur ce, très pince-sans-rire, la patronne m'a préparé un express, en souriant.

 

Je suis bien à Paris, me dis-je, et je me sens de plus en plus Fransuisse, comme on me surnomme ici...

Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris

Quand je vois la foule qui se presse pour voir l'exposition Van Gogh/Artaud, je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase d'Antonin Artaud qui se trouve à la dernière page de son Van Gogh - Le suicidé de la société et par laquelle il s'adresse à ceux qui visitent à l'époque, en 1946, l'exposition consacrée au peintre à L'Orangerie:

 

Les mêmes, qui à tant de reprises montrèrent à nu et à la face de tous leurs âmes de bas pourceaux, défilent maintenant devant Van Gogh à qui, de son vivant, eux ou leurs pères et mères ont si bien tordu le cou.

 

Alors, au moment de franchir le seuil de l'expo temporaire de cette année, je m'efforce de défiler devant les oeuvres du peintre hollandais, en faisant abstraction de ce que je sais de l'homme, pour ne plus voir qu'elles.

 

C'est bien difficile, parce que dans la première salle sont suspendus trois autoportraits dans l'ordre chronologique, et parce qu'il est impossible de ne pas voir la transformation physique du peintre en quelques mois, son visage se creusant de plus en plus et ses yeux devenant de plus en plus inquiétants.

 

C'est bien difficile parce que sont exposées des toiles qu'il a peintes à l'hôpital Saint Paul à Saint-Rémy-de-Provence, où il avait demandé lui-même à être interné après s'être coupé l'oreille pour se punir d'avoir menacé son hôte, Paul Gauguin, avec un rasoir.

 

A défaut d'avoir pu faire venir Le champ de blé aux corbeaux, une projection en est faite à mi-parcours, en très grand format. Le texte inouï d'Artaud sur cette oeuvre, vraisemblablement la dernière du peintre, est dit par Alain Cuny, qui l'a enregistré en 1995. J'en frémis encore, tellement il est suggestif.

 

C'est avec émotion que j'ai vu, de mes yeux vu, La nuit étoilée, dont je ne me souvenais pas qu'elle se trouve de manière permanente au Musée d'Orsay.

 

Sur Les lauriers-roses, peints à Arles en 1888, l'obsédé textuel que je suis a repéré le titre du livre posé sur la table. C'est La joie de vivre d'Emile Zola...

 

Antonin Artaud a raison. Il est impossible de décrire les toiles de Vincent Van Gogh aussi bien qu'il l'a fait lui-même dans ses lettres à son frère Théo. Il faut donc se contenter de dire avec Artaud que:

 

Van Gogh est peintre parce qu'il a recollecté la nature, qu'il l'a comme retranspirée et fait suer, qu'il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs le séculaire concassement d'éléments, l'épouvantable pression élémentaire d'apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

 

Ce que dit Artaud est d'autant plus vrai que ces apostrophes, ces stries, ces virgules, ces barres, visibles quand on a le nez sur ses toiles, ne sont plus perceptibles à bonne distance pour les contempler.

 

De très courts extraits de films dans lesquels Artaud a joué défilent sur un écran, des films muets comme des parlants. Il crève l'écran par sa présence, souvent celle d'un halluciné qui ne peut laisser personne indifférent.

 

Artaud était comédien, acteur, metteur en scène, écrivain et... dessinateur.  De son autoportrait  du 17 décembre 1946 se dégage une solitude mélancolique qui ne peut qu'émouvoir.

 

Artaud, cet hypersensible était à même de comprendre cet autre hypersensible qu'était Vincent Van Gogh et son livre, pourtant très bref, en dit plus sur le peintre, et d'une autre manière, que bien des livres écrits précédemment et depuis.

 

Cela dit, même si je n'avais pas lu Artaud, les oeuvres de Van Gogh exposées à Paris ce printemps m'auraient confirmé un trait de caractère que je ressens en les voyant et qui n'est peut-être pas assez souligné, obnubilés que nous sommes par sa fin tragique, Vincent Van Gogh avait une grande compassion pour ses semblables.

 

Au sortir du Musée d'Orsay, mes pas me conduisirent en bord de Seine, où une jeune femme solitaire pianotait sur son smartphone...

 

Francis Richard

Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris
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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 22:00
"Roger Monney" de Félicien Morel

Il est des livres qui sont de véritables cadeaux. Celui que Félicien Morel a consacré à son ami Roger Monney en est un. Il est arrivé hier dans mon logis, par la poste, à point nommé. Il a illuminé de ses feux ma nuit dernière. Il a ravi mes yeux qui ne voulaient pas se fermer pour me procurer un sommeil réparateur. Il m'a fait oublier mes insuffisances et m'a fait rêver de dépassements réussis à force de caractère bien trempé.

 

C'est un livre-cadeau à plusieurs titres. D'abord, parce que c'est un très beau livre, illustré de magnifiques photos. Parce que, dans un texte chaleureux, Félicien Morel révèle aux ignorants tels que moi l'existence d'un ferronnier et sculpteur méconnu, pardon d'un plasticien, terme qu'il admet à la rigueur, lui qui, en fait, se revendique modeste artisan. Parce que cet homme libre est hors du commun.

 

Roger Monney est né le 24 mars 1933 à Grolley. Il est l'aîné d'une famille de dix-sept enfants, huit garçons et neuf filles... une famille pauvre, qui essayait autant que faire se pouvait de "rester pauvre" pour ne pas tomber dans la misère, surtout quand le père, "mécanicien sur vélos, accordéoniste à ses heures" a été mobilisé en 39-45 pendant de longues périodes et que le peu d'argent qu'il gagnait ne rentrait plus.

 

Comme ses frères et soeurs, Roger a été placé tout jeune dans une ferme de Villarepos. Il n'y a pas été à proprement parler maltraité, mais il a certainement été exploité sans trop de scrupules par son patron.

 

S'il a gardé un bon souvenir de l'instituteur de Villarepos, il ne peut pas en dire autant de l'école primaire de Grolley, où les châtiments corporels sévissaient, ou du curé du même Grolley, qui employait la manière forte pour faire rentrer le catéchisme dans la tête de ses jeunes ouailles.

 

Après son apprentissage de serrurier à Fribourg, à l'atelier Hertling, il a travaillé d'abord comme ouvrier serrurier chez Comte à Payerne, puis comme soudeur chez Dousse à Fribourg, avant de s'installer à son compte dès qu'il a pu, ce qui n'a pas été une sinécure.

 

Un tel homme, épris de liberté et prêt à en payer le prix, ne pouvait qu'être indépendant. S'il a le coeur tendre, il ne s'est jamais marié. Il travaille donc seul et vit de même, cet ermite qui garde les yeux bien ouverts sur le monde, cet homme qui, dit-on, ne serait pas facile d'abord.

 

Le livre de Félicien Morel, préfacé par Nicolas de Diesbach, nous montre d'abord le lieu où Roger s'est installé il y a plus de cinquante ans, à Bellerive, dans le Vully vaudois.

 

C'est une toute petite ferme qui surplombe le lac de Morat. L'atelier et le "salon" du lieu sont des capharnaüms, l'un encombré de pièces métalliques et d'outils de toutes sortes, l'autre d'oeuvres d'art, de livres et de vieux ustensiles de cuisine.

 

Ce beau livre nous montre l'oeuvre de Roger, qui, sans avoir fait le Tour de France, a l'esprit compagnon. Et ce qu'il nous montre est inédit puisque cet "artisan" a très peu exposé, vivant de toute façon en marge du milieu artistique, et du reste.

 

Cette oeuvre se compose de pièces en fer forgé - chandeliers, bougeoirs, grilles, figurines, enseignes d'établissements publics etc. -, de sculptures en fer, en fer et cuivre, en fer et pierre, en fer et bois, en acier inox et fer etc. qui représentent des symboles de la vie, des silhouettes, des éléments du cosmos, des bêtes, des crucifix et autres oeuvres d'inspiration religieuse... Il a même réalisé quatre oeuvres monumentales...

 

Parmi toutes ces oeuvres très originales, il en est qui me parlent plus que d'autres, telles que les grilles en fer forgé qui me rappellent la rampe de l'escalier de la maison familiale ou telles que "Adam et Eve", silhouettés en fer, le "Coup de lune" en fer ou encore la "Silhouette Oiseau" en fer métallisé vieux bronze. Parce que j'aime les formes sobres et élancées...

 

Au fil des conversations à bâtons rompus qu'il a eues avec Roger, Félicien Morel a noté quelques perles sorties de la bouche de cet homme truculent et généreux. Il en est une destinée à ceux qui aiment sans réciprocité, qui me plaît bien:

 

"J'ai aimé passablement, mais je n'ai pas été aimé. C'est une chance."

 

Francis Richard

 

Roger Monney - Ferronnier et sculpteur, Félicien Morel, 176 pages, L'Aire

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 23:00

Galerie-Duo-ABBET.jpgQuitter Lausanne sous le soleil vers 16 heures en ce dernier jour de novembre et se retrouver dans le brouillard valaisan une demi-heure plus tard ne me semblait pas de bon augure. Je me trompais...

 

Qu'allais-je donc faire dans cette Galerie...Duo?

 

Telle est la question molièresque que je me suis posé au volant de ma 306 GTI, phares à iode tout allumés, pour ne pas réduire ma vitesse de croisière... A tort.

 

Arrivé à Sion à 17 heures, il faisait quasiment nuit, et bigrement froid. En tout cas bien davantage que dans ma bonne ville de Lausanne. Mais, quelle importance?

 

La Galerie Duo se trouve rue de Conthey, une petite rue de la vieille ville, à deux pas de la librairie La Liseuse, sise rue des Vergers, qui fête ses 30 ans d'existence cette année.

 

Inma ABBET Galerie DuoQue la peinture et l'écriture se côtoient ainsi est à l'image de ce qu'est Inma Abbet, à la fois artiste-peintre et écrivain. Elle tient d'ailleurs un blog sur ses lectures, Des livres, toujours des livres, hébergé par le quotidien 24  Heures.


Licenciée es Lettres modernes de l'Université de Strasbourg II, elle a enseigné en français et en espagnol - elle est d'origine espagnole et mariée à un Suisse.

 

Pour le moment, avant de pouvoir se consacrer davantage à la peinture, elle est traductrice, étant bilingue français-espagnol et parlant couramment l'allemand.

 

Inma ABBET Contours cubistesA la Galerie Duo, Inma Abbet expose dessins et peintures du 1er au 21 décembre 2013 et le vernissage avait lieu aujourd'hui dès 17 heures.

 

Inma Abbet utilise de la peinture acrylique, du pastel, de l'encre et de la gouache qu'elle applique principalement sur du papier. Elle utilise plusieurs de ces modes ensemble pour obtenir des effets particuliers.

 

Sa peinture a évolué. Par exemple, il y a quelques années ses tableaux étaient figuratifs mais s'inspiraient du cubisme pour délimiter les contours. Cette année, elle a peint une série de tableaux abstraits avec dominante de tons mauves et orangés.

 

Inma ABBET Tons mauves et orangésElle a beaucoup peint également des animaux et des paysages inventés comme des forêts où flottent des nappes de brouillard...

 

Inma Abbet devrait assister à la dernière rencontre littéraire de l'année 2013 de Tulalu!? avec Antonin Moeri, qui aura lieu lundi 2 décembre à 20 heures au Lausanne-Moudon (place du Tunnel à Lausanne)...

 

Si vous vous trouvez dans les parages de Sion pendant les trois semaines à venir, n'hésitez pas à rendre une visite à la Galerie Duo... non sans avoir passé au préalable un petit coup de fil pour prendre rendez-vous au 078 751 65 26 aux jours et heures indiqués ci-dessous.

 

Francis Richard

 

Mercredi: 13h30 - 18h30

Jeudi: 15h00 - 18h30

Vendredi: 10h00 - 12h00 et 15h30 - 18h30

Samedi: 15h00 - 20h00

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 20:00

Fra-Angelico.jpgVous êtes dans les parages de Paris, ou vous comptez vous y rendre prochainement, il est une exposition temporaire là-bas que vous ne devez pas manquer, sous aucun prétexte. Que vous soyez croyant ou non. Il vous suffit d'avoir la fibre un tant soit peu artistique pour en goûter toutes les splendeurs. Ce n'est pas tous les jours que pareille occasion vous sera offerte.

 

Le Musée Jacquemart-André ici appartient à l'Institut de France. A lui seul il vaut le détour. C'est un grand hôtel particulier de la rive droite, sis boulevard Haussmann, tout proche de l'Etoile. Il abrite jusqu'au 16 janvier 2012 une exposition d'une cinquantaine de peintures qui sont de véritables joyaux du quattrocento italien et qui vous donnent un avant-goût de l'éternité.

 

Vous pouvez vous mettre en appétence en regardant la vidéo consacrée aux fresques du frère angélique qui couvrent les murs des cellules de son couvent dominicain de San Marco à Florence et qui sont peut-être les oeuvres les plus achevées, parce que les plus intimes et les plus épurées du moine-peintre.

 

Un conseil avant tout. Réservez votre visite à l'avance, sur Internet. Si vous le pouvez, faites votre visite un jour de semaine, si possible tôt le matin. Car la foule se presse pour contempler ces oeuvres d'un autre temps. Muni de billets j'ai tout de même dû, en fin de matinée, samedi dernier, attendre un bon quart d'heure avant d'être autorisé à pénétrer dans la première des huit salles de cette exposition extraordinaire.

 

Dans cette première salle s'offrent à vos regards des livres religieux illustrés d'enluminures exécutées par Fra Angelico et ses prédécesseurs. Elles vous permettent de comprendre combien cet apprentissage lui aura été bénéfique et lui aura inculqué le souci du détail, dont il ne se départira pas tout au long de son existence d'artiste, qu'il s'agisse de tempera sur bois ou de fresques, exerçant toujours ses talents de miniaturiste.

 

Influencé d'abord par l'art gothique, Fra Angelico va adopter, et adapter à sa façon, les principes de la perspective qui ont été formulés dans le traité De pictura de Leon Battista Alberti et mis en application dans leurs oeuvres par Masolino et Masaccio. Son génie propre va se manifester par la lumière prodigieuse qui éclaire les scènes qu'il peint, par la fixité des personnages auxquels il confère par là même une profonde sérénité, au milieu des contigences de la vie terrestre.

 

Fra Angelico fait bien plus que tenir la comparaison avec les autres artistes dont les oeuvres sont exposées à côté des siennes - vingt-cinq au total sur une cinquantaine. Cette mise en parallèle d'oeuvres antérieures, contemporaines et postérieures nous permet de nous imprégner de l'héritage qu'il a recueilli de son maître Lorenzo Monaco, de l'exemple qu'il a donné de son vivant et de l'héritage qu'il a laissé à ses suiveurs tels que Zanobi Strozzi ou Alesso Baldovinetti.

 

Tous les panneaux peints, protégés par des vitres, sont d'inspiration religieuse. Certes il est préférable d'avoir une culture religieuse pour en apprécier toutes les allusions symboliques. Mais la beauté transcende ici tous les goûts et toutes les couleurs. On ne peut que se souvenir, en se laissant subjuguer par elle, des vers de Charles Baudelaire, sur les maîtres de l'art pictural au cours des siècles, qui concluent son poème Les Phares, dans Spleen et idéal :

 

Car c'est vraiment Seigneur, le meilleur témoignage     

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

 

Le 3 octobre 1982, le pape Jean-Paul II, pour qui j'ai une particulière dévotion [voir ici], a béatifié Fra Angelico, dont la cause avait été introduite près de trente ans plus tôt par le pape Pie XII sans aboutir. Il l'avait fait exceptionnellement, motu proprio, de sa propre autorité, pour honorer un artiste exceptionnel, qu'il devait deux ans plus tard proclamer patron universel des artistes.

 

Giorgio Vasari, dans Le Vite de' più eccelenti pittori, scultori e architettori, ne disait-il pas à son propos :

 

"S'il peignait un crucifix, c'était les joues baignées de larmes, et il n'aurait jamais touché ses pinceaux sans avoir récité une prière."

 

Tous les témoignages concordent. Ce n'était pas chez lui attitude d'artiste prenant la pose ...  

 

Francis Richard

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 16:00
Clé à moletteDu 22 au 24 octobre 2010 a eu lieu le XIIIe sommet de la Francophonie à Montreux ici :

"La Suisse romande, la Suisse francophone, pays organisateur, a été représentée par un seul artiste, Jérémie Kisling, à qui l'on a imposé de chanter une oeuvre immortalisée par Claude François (paroles du Vaudois Patrick Juvet): "Le Lundi au soleil".

On n'a pas entendu un air de chez nous."

C'est pourquoi le chanteur Michel Bühler a décidé de pousser un coup de gueule, tout à fait compréhensible.

Ce coup de gueule c'est La chanson est une clé à molette, publié directement dans la collection de poche des éditions Campiche ici. Il s'y fait l'ardent défenseur de la chanson francophone, et plus particulièrement de la chanson de Suisse romande dont il est un insigne représentant ici.

Une clé à molette ?

"Prenez une clé à molette: avec elle, mon garagiste démontera vos roues et changera - pour pas cher
- vos plaquettes de freins. Tel autre estourbira sa belle-mère.

Pour l'art qui nous occupe, c'est pareil: tout dépend de l'usage que les hommes en font..."

Michel Bühler n'aime pas les chants militaires ou religieux, ou encore les hymnes nationaux. Il aime les chansons qui "rassemblent et soutiennent, lorsque les temps deviennent troublés", autrement dit révolutionnaires, ou encore quand elles retracent "mille ans d'histoire humaine", enfin l'histoire qu'il retient, et qui s'exprime par exemple dans la vieille Complainte de Mandrin.

Michel Bühler ne m'en voudra pas si je suis moins exclusif que lui, même si je préfère son Pays qui dort, écrit alors que j'avais vingt ans, ou Je t'attendais, à ses chansons engagées, telles que Mondialisation ou Démocratie. Car, comme lui, la chanson "que j'aime d'abord, c'est la chanson poétique, signifiante".

Mais j'aime tant sa voix, et les mélodies qui accompagnent ses paroles, que j'accepte volontiers de ne pas être toujours d'accord avec ces dernières, pour ne retenir que son art de la chanson, qui n'est pas "un art mineur" comme le disait un Gainsbourg éméché, mais n'est pas non plus seulement "un art de pauvres", comme il le pense.

Comme lui j'aime donc Brassens, Brel, Leclerc ou Ferrat. J'aime aussi quand il écrit :

"Montrer à des amis lointains nos paysages, nos vies, nos personnages, rendre aux gens de chez nous une existence - oserai-je dire une dignité ? - parce qu'on les raconte dans des couplets, voilà ce qui me guidait ... et qui me pousse encore à écrire."

J'aime encore le récit qu'il fait de la Fête à la chanson romande, qui a eu lieu à Lausanne, au bord du Léman, sous un chapiteau, le 1er septembre 1979, au cours de laquelle fut ovationné "notre ancêtre à tous, Jean Villard-Gilles".

Parlant de l'Afrique, je n'aime pas comme lui que l'on coupe les "racines des gens pour mieux les dominer" :

"N'est-ce pas ce que la République française a tenté de faire également avec les Bretons, les Occitans ? Empêcher les gens de parler leur langue, la tuer, pour tuer un mode de vie et de pensée..."

J'écoute en ce moment un CD en basque d'Erramun Martikorena, tandis que je me trouve au Pays Basque que j'aime tant et d'où j'écris ces lignes ...

Comme lui je pense que la chanson francophone est en danger - la langue française elle-même l'est. Comme lui, je m'inquiète qu'il ne lui soit pas fait davantage de place dans les stations de radio de Suisse romande, qu'elles soient publiques ou privées, et qu'il soit fait une trop grande place aux chansons anglophones que j'aime pourtant également.

La solution ne se trouve pourtant pas comme il l'évoque dans les quotas ou dans des lois contraignantes. Les raisons d'espérer sont ailleurs, comme il le dit si bien :

"Internet donne la possibilité à chacun d'aller choisir, sur toute la planète, les airs qui lui conviennent, sans plus être tributaires des goûts des programmateurs radio; les iPods nous permettent d'emporter et de faire renaître partout les PPPCs (1) qui nous plaisent."

Mais on ne choisira la chanson francophone que dans la mesure ... musicale où elle vise à l'excellence...

Francis Richard

(1) Le PPPC est le sigle inventé par Michel Bühler du plus petit produit culturel qu'est la chanson. 

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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 17:00

Daniela Matt SaundersBien que j'aime beaucoup mon époque - ce qui ne surprendra que ceux qui ne me connaissent pas vraiment - je ne suis guère enthousiasmé par l'art contemporain. Cela dit, je ne demande pas mieux que de chercher à séparer ce qui me semble être le bon grain au milieu de beaucoup d'ivraie.

 

Hier soir avait lieu à Genève, à la Galerie Analix Forever ici , le vernissage d'oeuvres de Matt Saunders, un jeune américain de 35 ans, qui vit à Berlin depuis 10 ans et qui a une prédilection pour les personnes qui, à un moment donné, ont disparu de la circulation sans trop faire de bruit, entretenant autour d'elles une aura de mystère.

 

Parmi ces personnes auxquelles il s'est intéressé, il y a Patrick McGoohan. Je dois avouer que c'est surtout pourquoi j'ai fait hier soir le trajet de Lausanne à Genève. Pour revoir aussi, bien sûr, la charmante Barbara Polla, directrice de la galerie, toujours habitée par une heureuse et communicative vitalité, et, bien entendu, pour faire la connaissance de Matt Saunders, qui est d'un abord très accessible, dont l'allure est bien sage en comparaison d'une oeuvre qui l'est moins, pour le plaisir de nos yeux.

 

Sans être un nostalgique, je reconnais que Destination Danger - Danger Man - et Le prisonnier - The prisoner - sont deux des quelques séries télévisées auxquelles je voue un culte. Ces deux-là, dans les années 1960, ont émerveillé mon enfance. J'étais donc curieux de voir de près comment Matt Saunders avait tiré le portrait de celui qui avait incarné, pour mon petit écran, l'espion John Drake, auquel dans mes jeux de gamin je m'identifiais volontiers, ou Numéro 6, qui, lors de mon adolescence, m'avait initié aux voies intelligentes qui permettent à un homme d'être libre, en refusant justement d'être un numéro.

 

Deux portraits de l'acteur, qui s'est éteint au début de l'an passé, sont exposés à Genève cette fois-ci - Analix Forever a déjà exposé Saunders. McGoohan est très reconnaissable pour les adeptes dont je suis. Matt l'a d'abord peint à l'huile sur une toile d'après des instantanés réalisés par lui à partir d'images télévisuelles. Il a adjoint à la peinture à l'huile d'autres matériaux divers. Puis il s'est servi du résultat obtenu comme négatif qu'il a exposé pendant trois heures à la lumière pour le tirer sur papier photographique. Au deuxième portrait il a encore ajouté quelques mouvements de peinture, qui en accentue le mystère.     

 

Vingt-deux portraits de jeunes femmes fatales occupent tout le mur sud de la galerie. Là encore Saunders s'est inspiré d'instantanés, réalisés cette fois par l'équipe du designer belge Kris Van Assche ici, lors d'un défilé de mode féminine, aux tons noir et blanc, à Paris, à l'automne 2009. En négatif Matt a dessiné, pour la première fois sur commande, occasionals, à l'encre, sur mylar - marque sous laquelle est commercialisé le polyéthylène téréphtalate (PET) - ces jeunes femmes, qui se ressemblent toutes, tout en étant bien différentes les unes des autres, puis a tiré sur papier photographique ces négatifs qui se passent  de la médiation d'un appareil-photo [la photo qui illustre cet article est celle de Daniela et provient d'ici].

 

Hertha Thiele ici est une actrice allemande née en 1908, qui a connu un grand succès en Allemagne après sa prestation dans le film Jeunes filles en uniforme. Sa carrière s'est cependant réellement achevée en 1933 quand elle a refusé de figurer dans le film de propagande nazie, Hans Westmar. Pendant la guerre elle se réfugie en Suisse où elle change de métier. A son retour en Allemagne à la fin des années 1960, elle interprétera surtout des rôles secondaires dans des séries et films de télévision. Les trois portraits d'elle exposés par Matt sont tout empreints de sa douceur un peu triste, qui faisait tout son charme.

 

Dans la partie nord de la galerie la visite se termine par une vidéo réalisée en 2004. Avec la même technique hybride de peinture et de photographie, Matt Saunders a fait de nombreux portraits d'un acteur allemand fascinant, Udo Kier, un autre homme du danger, qui est surtout connu pour avoir interprété des rôles de vampire. La vidéo est un montage d'esquisses et de portraits qui le montrent dans son premier rôle, en gangster, portant comme de juste des lunettes noires, dans la Vienne des années 1960.

 

Je dois reconnaître que j'ai été déçu en bien, comme on dit dans le Pays de Vaud, par cette exposition. Les procédés employés par Saunders, pour dresser des portraits, sont réellement impressionnants, dans un sens positif... Le parti pris de rester dans les tons du noir au blanc, comme les photos de naguère, ajoute une touche désuète, nostalgique, à la vision du monde pourtant résolument moderne qu'a l'artiste, non seulement en raison de sa technique, mais aussi de ce mélange de raffinement et de brutalité qui caractérise son art.

 

Francis Richard     

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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 20:25

Jean Anouilh-copie-1Le 23 juin 1910 naissait à Bordeaux Jean Anouilh [photo ci-contre provenant d'ici]. Cela fera donc tout juste cent ans aujourd'hui, jour pour jour.

 

Comment lui rendre hommage ? Raconter sa vie ? D'autres l'ont fait mieux que moi. Parler de son oeuvre ? Il faudrait un livre entier pour le faire. Je commencerai donc par dire quelles pièces d'Anouilh j'ai vues et ce que je lui dois, puis je dirai quelle pièce représente le mieux à mes yeux ce prodigieux auteur de théâtre. 

 

Du temps que j'étais étudiant à Lausanne, les Galas Karsenty-Herbert donnaient, entre autres, des représentations de pièces d'Anouilh au Théâtre municipal, sis alors avenue du Théâtre, qui monte depuis Georgette jusqu'à Saint-François.

 

Sans être abonné, ce qui était mon cas, il n'était possible de réserver une place que dans les deux premiers rangs de la salle. Ce qui ne me gênait pas, au contraire - je suis un peu sourd depuis l'enfance et j'aime voir les choses de près -, sauf quand, par exemple, un Claude Rich, jouant Hadrien VII de Peter Luke, postillonnait loin devant lui...  

 

C'est ainsi qu'au Théâtre municipal de Lausanne j'ai vu Le boulanger, la boulangère et le petit mitron avec Michel Bouquet, Les poissons rouges avec Jean-Pierre Marielle et Michel Galabru. Avec mes parents au Casino de Cannes j'ai vu Le directeur de l'Opéra avec Paul Meurisse. Au Théâtre de Paris, à Paris, j'ai vu L'Alouette avec Suzanne Flon. Plus tard j'ai assisté au Théâtre de l'Atelier, toujours à Paris, à la création de La Culotte avec Jean-Pierre Marielle et du Nombril avec Bernard Blier, qui sont les deux dernières pièces de l'auteur.

 

J'ai donc eu la chance d'assister à la représentation de pièces de Jean Anouilh, de son vivant - il est mort à Lausanne le 3 octobre 1987 -, et mises en scène par lui et Roland Piétri, qui plus est avec des acteurs parmi les meilleurs de l'époque. Cette année trois pièces d'Anouilh auront été à l'affiche à Paris : L'orchestre au théâtre Nesle, Colombe à la Comédie des Champs-Elysées et Léocadia au Théâtre 14. Pour célébrer le centenaire de sa naissance c'est tout de même peu, dans une grande ville de théâtre comme Paris, au regard d'un répertoire d'une cinquantaine de pièces et d'un auteur de cette dimension.

 

Il y a trois ans, pour le vingtième anniversaire de la mort de Jean Anouilh, son théâtre a fait son entrée, en deux fort volumes, dans la prestigieuse collection de La Pléiade, éditée par Gallimard. Son Antigone est certainement une des pièces les plus étudiées à l'école, du moins en France. Anouilh n'est donc pas oublié. Mais son théâtre a une facture classique, tout en étant résolument moderne, qui l'oppose au théâtre d'avant-garde qui lui est contemporain et qui a toujours eu de son temps la préférence de la critique. Ereinté souvent par celle-ci, son théâtre a toutefois toujours obtenu l'adhésion d'un vaste public et son nom à l'affiche est encore une garantie de succès.  

 

Le théâtre d'Anouilh est empreint d'une poésie que n'auraient pas reniée ses modèles, les deux Jean, Giraudoux et Cocteau. L'influence de Shakespeare s'y fait également sentir, dont il a d'ailleurs mis en scène ou adapté un certaine nombre d'oeuvres. Anouilh a un sens peu commun du théâtre et de ses ressorts. Il a une liberté de ton qui est l'apanage des plus grands et son non-conformisme impénitent est réjouissant dans un temps de consensus intellectuel mou. Pour toutes ces raisons Anouilh m'a permis de ne pas désespérer du théâtre de mon époque et de me réconcilier avec ce dernier, même si je n'oublie pas, dans mes reconnaissances, Montherlant et Guitry.

 

Pauvre BitosJean Anouilh a classé lui-même ses oeuvres en pièces roses, pièces noires, nouvelles pièces noires, pièces brillantes, pièces grinçantes, pièces costumées, nouvelles pièces grinçantes, pièces baroques, pièces secrètes, pièces farceuses. Ce classement montre à lui seul le registre étendu de son oeuvre. Cependant j'ai réussi  à faire mon choix parmi elles pour distinguer laquelle représente à mes yeux le mieux le dramaturge. J'ai jeté mon dévolu sur la pièce grinçante par excellence qu'est Pauvre Bitos.

 

Pauvre Bitos ou le dîner de têtes a été jouée la première fois en 1956, onze ans après la fin de la seconde guerre mondiale et a alors suscité des réactions très vives de la part de la critique, qui y a vu, à tort, une pièce politique furieusement réactionnaire. 

 

L'action se situe dans l'immédiate après-guerre. Dans la cave d'un prieuré qui a abrité les réunions de Jacobins pendant la Révolution française et dont il a hérité, Maxime, descendant d'aristocrates guillotinés, organise avant que le bâtiment ne devienne un garage à l'emblème de Shell, un dîner de têtes, c'est-à-dire un dîner où les convives doivent venir en s'étant fait la tête de protagonistes connus. Il s'agit pour l'occasion et compte tenu du lieu de grandes figures révolutionnaires. Maxime lui-même a la tête de Saint-Just, ses amis Julien et Philippe celles de Danton et du Père jésuite. Brassac et Vulturne sont Tallien et Mirabeau. Et André Bitos a été convaincu de jouer... Robespierre.

 

Le but de l'exercice est de tourner en ridicule le dénommé Bitos, l'ex premier de classe, le "petit boursier cafard", qui est devenu Substitut du Procureur de la République, fonction qui lui va comme un gant, parce qu'éternel puceau il est obsédé de propreté et qu'il veut nettoyer la terre entière des corrompus, des pourris, des jouisseurs. Le rôle de Robespierre lui sied donc à merveille. N'ayant pas compris qu'il s'agissait de seulement se faire la tête de l'Incorruptible, il est même venu complètement déguisé quand tous les autres étaient en smoking.

 

Bitos est un homme désintéressé, un homme courageux dans son genre, un homme à principes, un humanitariste, qui n'hésite pas, la main posée sur le coeur, à justifier des massacres... s'ils permettent au progrès de continuer sa marche inéluctable au profit des faibles et des malheureux. Pour ce juriste littéral, il faut seulement que les choses se fassent dans les règles, scrupuleusement. A partir de quoi tout est justifié. Il n'est pas question d'avoir pitié et il ne faut justement pas se poser de questions. Il faut faire son devoir, quitte à ne pas digérer son café crème quand devant soi est fusillé pour collaboration un camarade d'enfance qu'on a fait condamner.

 

Le dîner se déroule dans un climat tendu, entrecoupé d'un intermède dans le passé de Robespierre attendant d'être guillotiné, discutant avec ses gardes, redevenu - intermède dans l'intermède -, l'espace de quelques échanges, petit garçon au collège des bons Pères. Les comploteurs font boire André Bitos plus que de raison. Ce dernier baisse sa garde. Il en viendrait presque à tomber dans la débauche tant la tentation est forte et ses défenses devenues faibles.

 

Bitos est même sur le point de suivre la joyeuse compagnie dans un établissement à l'enseigne de l'Aigle Rose, plutôt ollé-ollé. Une jeune femme, dont la main, le matin même, lui a été refusée par le père et qui ne l'aime pas, écoute tout de même sa conscience, prend pitié de lui et lui évente le traquenard. Car il s'agit là-bas de ridiculiser définitivement le magistrat pur et dur en le compromettant. Grâce à elle Bitos se ressaisit et promet de se venger ... en commençant par elle.

 

Jean Anouilh a créé là un personnage de théâtre comme il n'en existait pas. Si Tartuffe est le personnage emblématique du théâtre de Molière, Bitos est, me semble-t-il, celui du théâtre d'Anouilh. Tous deux sont des personnages singuliers qui empruntent certes des traits à des semblables, mais jusqu'à la caricature. Tous deux ont fait scandale quand ils ont été joués sur scène pour la première fois, parce que leur personnification mettait le doigt où cela faisait mal dans la société de leur temps, Tartuffe symbolisant le faux dévot, l'imposture, Bitos symbolisant le faux vertueux, la médiocrité.

 

Francis Richard    

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 22:20
Goethe TischbeinJusqu'au 24 mai 2010 la Fondation de l'Hermitage de Lausanne ici propose 100 chefs-d'oeuvre en provenance du Städel Museum de Francfort ici. Ce  musée, né de la volonté testamentaire d'un marchand et banquier de la ville, Johann Friedrich Städel, a ouvert ses portes en 1815 et n'a pas cessé depuis de s'enrichir d'oeuvres remarquables, représentatives de différentes écoles d'art pictural.

Un des admirateurs de Städel était un certain Johann Wolgang Goethe , qu'il est inutile de présenter et dont le portrait , de facture néo-classique, peint en 1787 par Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, Goethe dans la campagne romaine [ci-dessus à gauche],  est un des plus célèbres ornements du musée.

affiche stadelL'affiche de l'exposition [ci-contre à droite] a pour toile de fond un tableau de Degas, dont on connaît la prédilection justifiée pour les danseuses. Ce tableau, Musiciens à l'orchestre, 1876, présente la particularité d'avoir été redimensionné par l'artiste. Le haut a été rajouté - de près on voit d'ailleurs la trace du rajout - et les côtés ont été rabotés. Le résultat final est étonnant. On a l'impression d'être un des musiciens, dont l'oeil ne manque pas d'être attiré par les gracieuses créatures qui évoluent sur scène.

Cette exposition nous fait parcourir une vaste période, de la fin du XVIIIe siècle jusqu'au début du XXe siècle. Différents courants artistiques de cette vaste période tels que le romantisme, le réalisme, l'impressionnisme, l'expressionnisme allemand ou le symbolisme, y sont représentés et témoignent de la diversité des acquisitions opérées au fil du temps par le musée de Francfort. Il est donc bien difficile de résumer une telle exposition qui présente l'avantage de permettre le contentement de tous les goûts et couleurs.

La fin du déjeuner Renoir-copie-1Pour ma part je reste un fervent amateur des impressionnistes qui y sont représentés par Degas, Manet, Monet, Renoir et SisleyLa fin du déjeuner, 1879, d'Auguste Renoir est un tableau plein de charme. On voit sur la reproduction [ci-contre à gauche] que nous sommes bien en fin de repas et sous une tonnelle fleurie, celle du Cabaret d'Olivier à Montmartre. Sur la table se trouvent une carafe d'eau quasiment vide et un plateau, sur lequel reposent un verre de vin et une carafe de vin, plus petite que la carafe d'eau, en bon chemin d'être vidée elle aussi. La femme perdue dans ses pensées, un verre à la main, est l'actrice Ellen André; la femme qui se tient debout est un des modèles du peintre; l'homme à droite, qui - horresco referens - allume une cigarette est Edmond, le frère de l'artiste. Les convives en sont au café, le moment idéal pour en fumer une. L'hygiènement correct n'existait pas encore. Ce qui prouve bien qu'à cette époque-là on ne savait pas vivre...

Jalousie MunchLa jalousie, 1913, [ci-contre à droite] d'Edvard Munch, montre que nous avons changé d'époque. A la douceur de vivre succède une certaine fureur à peine contenue. Les sentiments délicats laissent la place à des désirs plus précis. La femme, faussement ingénue dans sa robe blanche, s'offre aux regards de son voisin immédiat. Cet homme, situé à droite sur le tableau, n'a pas ses yeux dans sa poche, il a l'air de guetter cette tendre proie. Il la contemple avec ardeur. L'homme de gauche, un peu en avant des deux autres figures, semble comblé, extatique. Il ne se rend pas compte, le moins du monde, de la concupiscence jalouse de son rival, qui ne présente pas un visage spécialement amène.

La synagogue à Francfort Max BeckmannMax Beckmann prône l'art de déformation. La synagogue à Francfort-sur-le-Main, 1919, en est une illustration. Le peintre a voulu représenter ce qu'il a vu, au petit matin, de retour, en compagnie de deux amis, d'une fête bien arrosée. Les trois lascars titubent et s'éloignent de cet endroit vacillant par la rue étroite du fond. Les lampadaires de cette rue se rapprochent tandis que s'écartent les immeubles, dont la synagogue, à gauche de la toile, qui est tout illuminée pour le Chaharit, la prière du matin. La place s'est rétrécie comme une peau de chagrin. Un chat immobile ignore superbement ces images déformées derrière lui. Il est le point fixe que rien autour de lui ne peut venir perturber.

010Se rendre à la Fondation de l'Hermitage pour y voir une exposition est toujours un véritable plaisir. Car le cadre des expositions qui s'y tiennent est un enchantement. Les tableaux y sont accrochés dans une maison de maître [ci-contre à droite], qu'un banquier, Charles-Juste Bugnion s'est fait construire à la moitié du XIXe siècle sur une colline d'où l'on voit la cathédrale de Lausanne et au-delà Le lac Léman avec les Alpes savoyardes, que Ferdinand Hodler a peints en 1911, pour le plus grand bonheur du Städel Museum, qui héberge habituellement cette toile, prêtée à la Fondation lausannoise pour la circonstance. Aussi ne faut-il pas se priver d'un tel plaisir quand, de surcroît, il s'agit d'y admirer des chefs-d'oeuvre.

Francis Richard       

Nous en sommes au

598e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi


 
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 22:00
Pour les organisateurs de cette magnifique exposition Renoir qui se tient au Grand Palais jusqu'au 4 janvier 2010, le XXe siècle commence en 1892, avec l'acquisition par l'Etat de ses Jeunes filles au piano. Les historiens ne partagent pas ce point de vue, qui font débuter ce siècle tumultueux, et court, en 1914 et le font se terminer en 1989. Mais ne chipotons pas. En effet le dernier tiers de l'existence de Pierre-Auguste Renoir est caractérisé par une autre manière de peindre, et cela se situe pour la plus grande part au XXe siècle stricto sensu.

Pierre-Auguste Renoir est né en 1841. Les oeuvres exposées au Grand Palais sont donc celles de la maturité de l'artiste - il a dépassé la cinquantaine - dont la singularité, après qu'il a tâtonné, a fini par émerger et par le distinguer des autres artistes de son époque. Précédemment il s'est encore inspiré d'Ingres, en adoptant des traits plus nets. Mais il n'était pas vraiment lui-même et il lui fallut, pour se retrouver, concilier la douceur de l'impressionniste qu'il avait été avec le tracé d'un dessin plus affirmé, tout en demeurant souple.

Pendant ce dernier tiers de vie, il peint de moins en moins de paysages qui ne sont plus, à quelques exceptions près - Les vignes à Cagnes, par exemple - que des décors pour ses figures ou pour ses nus. Au peintre de plein air succède de plus en plus le peintre d'atelier. Rhumatismes obligent d'ailleurs.

Les figures sont aussi bien celles de ses proches - en particulier ses enfants, Pierre, Jean et Claude, nés pendant cette période - que des personnes de son entourage tels que les marchands de ses tableaux - Durand-Ruelle ou Vollard -; que des amis peintres ou des amateurs de ses oeuvres dont il peint également avec bonheur la progéniture ou les épouses; que des femmes simples qui, quand elles ne posent pas pour lui, s'occupent de tâches ménagères et qu'il préfère de beaucoup aux modèles professionnels. Lesquels manquent par trop de naturel. 

Il en est ainsi de Gabrielle Renard, la nourrice de ses enfants, qui restera jusqu'en 1914 au service de la famille [ci-contre Gabrielle à la rose provenant du site pierre-auguste-renoir.org  ici, où 1247 tableaux de Renoir sont reproduits...].

Je ne sais si toutes ces figures peintes par Renoir reproduisent fidèlement leurs modèles, mais je leur trouve à toutes une ressemblance, comme si Renoir les recréait en quelque sorte à son image.
 
Les baigneuses [ci-contre Baigneuse aux cheveux longs qui provient du Musée de l'Orangerie ici] et les nus de Renoir ont la fraîcheur et la sensualité du premier matin du monde, d'avant la connaissance par Adam et Eve qu'ils étaient nus. Les formes sont amples et rondes. Elles ne suscitent pas le désir mais la poésie, la tendresse, l'enchantement toujours renouvelé devant la création. Rien à voir avec les osselets qui déambulent dans les défilés de haute couture ou qui font la couverture des magazines de mode. Ces formes plantureuses illustrent l'adage selon lequel il vaut mieux faire envie que pitié, auquel Renoir devait souscrire des deux mains.

En tout cas ces rondeurs se retrouvent dans les quelques sculptures que Pierre-Auguste Renoir a réalisées avec Richard Guino, qu'il s'agisse de la Venus Victrix ou de La Grande Laveuse, qui sont présentes ici, chacune en petit et en grand format. Ces rondeurs se retrouvent également dans des sanguines, qui lui servent d'études pour ses tableaux comme La Coiffure.

Le 23 novembre 1915, Sacha Guitry présentait au Théâtre des Variétés un film intitulé Ceux de chez nous, où l'on voit, entre autres, Renoir peindre avec les yeux, que suivent sur la toile ses pauvres mains déformées par la polyarthrite. Les organisateurs ont eu la bonne idée, au détour d'une salle, de mettre en boucle l'extrait de ce film muet, où le maître crève littéralement l'écran, sans un son, sans les commentaires de Guitry qui le précèdent et qui l'accompagnent en voix off dans la version de 1952 du film. Il est possible de trouver l'extrait sonore de cette scène vivante sur YouTube :

 
Jean-André Widmer, président des Dissidents de Genève (ici), regardera certainement avec nostalgie ce passage où l'un des plus grands peintres français tire sur sa cigarette avec bonheur et enfume un entourage ravi de cette émanation chaude et conviviale. C'était un heureux temps, un temps où la fumée passive ne tuait pas encore, il y a près d'un siècle, avant la Prohibition que nous connaissons, tentation totalitaire, et planétaire, à laquelle le canton du Jura est bien le seul, en Helvétie, à n'avoir pas succombé, grâce lui soit rendue (ici).

Pierre-Auguste Renoir ne théorise pas. Il peint. Il aura même fait surtout cela, tout au long de sa vie, chaque jour que Dieu fait. Comme dit Anne Distel, dans son livre Renoir (ici), il embellit. Il transpose la réalité et lui donne couleurs éclatantes, lumières et en même temps douceur, dessin esquissé tout juste par le pinceau. Renoir ne dit-il pas un jour:

Un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie!

Dans le même esprit Molière n'avait-il pas pour règle des règles celle de plaire? Cette conception de l'art est cruellement absente de l'art contemporain. Avec les résultats bien souvent décevants que l'on sait.

Francis Richard

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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 20:50
Hier, en fin d'après-midi, il faisait une chaleur caniculaire. Plutôt que d'aller me refraîchir dans une piscine lausannoise en compagnie de milliers de mes semblables, j'ai eu la bonne idée de me rendre à la Fondation de l'Hermitage (ici). Cette honorable fondation - climatisée ! - fête cette année ses 25 ans d'existence, et elle le fait somptueusement en faisant partager à ses visiteurs les passions - de collectionneurs privés suisses - pour leurs trésors artistiques du XXème siècle.

Il y en a pour tous les goûts. Ceux, dont je suis, qui continuent d'avoir un faible pour l'impressionnisme, seront ravis que deux magnifiques Renoir, Mère et enfant et Fillette au chapeau, aient les honnneurs de la première salle. Il faut dire que, lorsque l'on a été, comme c'est mon cas, catovien - habitant de Chatou -, pendant de longues années, il est difficile de ne pas comprendre, et de ne pas aimer, cet habitué sensuel de la Maison Fournaise, où il a peint entre autres Le déjeuner des canotiers. La fondation lausannoise a reçu en legs un tableau d'Alfred Sisley, La Seine à Saint-Cloud, qui a bien sa place à proximité de ces deux oeuvres du peintre français.

Puisque j'ai évoqué Chatou, deux toiles de Maurice de Vlaminck ont pour décor cette ville située dans une boucle de la Seine, et où se trouve ma maison. Si Le remorqueur à Chatou [ci-contre] évoque pour moi un paysage familier, j'ai un peu plus de mal à me sentir chez moi quand je contemple Chatou, paysage aux arbres rouges, sans doute parce cette toile est un peu trop fauve pour mon goût. C'est pour la même raison que Bâteaux à Collioure d'André Derain me parle davantage que Les Barques à Collioure de Georges Braque. Il n'empêche que ce dernier m'a séduit avec l'un de ses deux Paysage à l'Estaque, tout simplement éblouissant de par ses couleurs vives et lumineuses, si représentatives du midi méditerranéen, où je me rends la semaine prochaine.

Il est indéniable que le goût change. Les formes généreuses des femmes nues de Pierre Bonnard, qu'il s'agisse du Nu à la lampe ou de la Femme à sa toilette, ne correspondent plus aux canons de la beauté d'aujourd'hui, plus conformes à une vue diététique de l'existence. Les formes féminines actuelles indisposent tout de même quand elles sont le résultat affligeant d'une véritable anorexie... René Magritte est moins éloigné d'aujourd'hui quand il se livre à cette facétie surréaliste qui porte le nom ésotérique de La ruse symétrique [ci-contre]. Facétie qui ne manque pas de provoquer mon hilarité, tout comme La sortie d'école, pour son inspiration assez potache...

Je ne suis pas insensible à l'onirisme qui est un trait caractéristique du surréalisme. Celui de Max Ernst est décidément trop sombre, et j'ai bien du mal à contempler longtemps ses forêts ténébreuses, que n'éclairent même pas des soleils qui ne semblent faire que de la  figuration. Je lui préfère largement l'onirisme de Salvador Dali qui n'est présent qu'avec une seule oeuvre, Le jeu lugubre [ci-contre], qui d'ailleurs ne me paraît pas lugubre, mais plutôt exubérant, délirant et incitant à la réflexion. Il y a bien chez ce "génie", 

(prénommé Salvador par ses parents parce qu'il était destiné à être le sauveur de la peinture menacée de mort par l'art abstrait, le surréalisme académique, le dadaïsme et en général, tous les "ismes" anarchiques [Introduction de Michel Déon au Journal d'un génie])

une énergie vitale qui ne peut que déplaire à notre époque aveulie. Et donc, par ricochet, qui ne peut que me réjouir.

Toutefois je serai moins sévère que Salvador pour ce qui concerne l'art abstrait, qui n'est pas pour autant ma tasse de thé, je m'empresse de le dire.

En effet cette exposition m'a fait découvrir Rothko, dont l'oeuvre qui en illustre l'affiche [ci-dessus] vaut la peine d'être contemplée sur place dans sa toute grande dimension. Elle n'a pas manqué de me faire une forte impression, sans que je ne sois d'ailleurs capable de dire vraiment pourquoi. Dans le même esprit, Lilas de Mark Tobey m'a lui aussi fait une forte impression. Peut-être parce que ce tableau fleuri ne me paraît, après tout, pas si abstrait que cela...

Gerhard Richter est présent avec deux oeuvres très dissemblables, Eduard, oeuvre abstraite aux couleurs chatoyantes, notamment un vert assez cru, mais sans âme à mes yeux, et Frau mit Schirm [ci-contre], oeuvre que j'ai d'abord prise pour une photo floutée, mais qui est bel et bien une peinture représentant une femme que le flou - dû à la pluie ? - rend énigmatique, et, du coup, attirante avec son parapluie inutile, et le geste de sa main qui traduit un profond effarement.

Les exemples que je donne de Passions partagées n'en sont, j'en suis conscient, qu'une vue partielle, et partiale. J'aurais pu aussi bien dire que j'avais aimé Neige en Engadine de Ferdinand Hodler ou encore Marée basse à Villerville de Felix Vallotton ... 

Ce que je voudrais souligner c'est justement l'éclectisme de cette exposition, qui permet à chacun de se remémorer en une centaine d'oeuvres une grande partie des tendances diverses qui ont parcouru l'art au XXème siècle, ici essentiellement pictural, hormis quelques sculptures et assemblages.

En achevant cet article je m'aperçois que je n'ai même pas mentionné le nom de Paul Cézanne , que porte l'Université d'Aix-en-Provence où je vais passer studieusement les trois premiers jours de la semaine prochaine, dans le cadre de la 31ème Université d'Eté de la Nouvelle Economie, avant de rejoindre la grande bleue. C'est que le peintre natif d'Aix, qui est considéré par l'affiche comme le début du siècle, alors que Rothko en est considéré comme la fin, n'est représenté ici que par deux tableaux, Madame Cézanne accoudée  et L'aqueduc du canal du Verdon , qui ne sont pas, selon moi, parmi les oeuvres les plus marquantes de sa façon, sans qu'il ne faille  pour autant les mésestimer.

Je ne peux donc qu'inciter ceux des internautes qui me lisent, et qui se trouveraient à Lausanne, ou dans son voisinage, à se rendre à La Fondation de l'Hermitage, avant le 25 octobre prochain, date de fin de l'exposition. Ce qui leur laisse deux mois pour ne pas rater cette magnifique occasion de voir des oeuvres diverses, appartenant à des privés, et représentatives dans leur diversité du dernier siècle écoulé.

Francis Richard   
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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 21:40
Il y a bientôt un siècle un petit garçon, qui se prénommait Robert, rencontrait régulièrement un vieil homme, marchant d'un pas alerte et coiffé d'un feutre, qui se prénommait Auguste, et qui portait une longue barbe blanche. La rencontre rituelle avait lieu quasiment au point de jonction de trois communes : Meudon, Clamart et Issy-les-Moulineaux. Le petit Robert était mon père et le grand Auguste le sculpteur Rodin.

Au seul nom de Rodin le visage de mon père s'épanouissait, son regard s'éblouissait même, car, au contraire de moi, qui suis sans doute moins sensuel qu'il ne l'était, mon père aimait beaucoup la sculpture et les représentations du corps humain dans l'espace. Ainsi connaissait-il personnellement d'autres sculpteurs tels que Paul Belmondo qui, lui, n'était que de huit ans son aîné. A ma grande honte je ne suis jamais allé jusqu'à présent au Musée Rodin de Paris, ou de Meudon (ici ). C'est pourquoi j'ai en quelque sorte accompli un pèlerinage filial en me rendant l'autre jour, à Martigny, dans le Valais, à l'exposition Rodin érotique que la Fondation Pierre Gianaddaici ) accueille du 6 mars au 14 juin de cette année.

Hormis les sculptures célèbres de l'artiste telles que Le Penseur ou Le Baiser, jusqu'à ce moment-là j'ignorais tout de Rodin et - nouvelle honte - que Rodin était non seulement un sculpteur de talent mais un dessinateur du même métal, ce qui ne pouvait que m'intéresser au plus haut point. Pour trouver des excuses à mon ignorance je dirai que je ne suis pas un grand amateur de sculptures et que les dessins de Rodin sont certainement une facette de son génie qui est largement méconnue du grand public.

En les voyant je comprends un peu mieux le pourquoi de cette méconnaissance. En effet la plupart des dessins représentent des femmes dans le plus simple appareil. Ce qui n'est pas - j'en conviens - bien original aujourd'hui. Ce qui l'est davantage ce sont les poses qui sont représentées et qui ne sont peut-être pas à mettre sous tous les regards, encore qu'aujourd'hui les enfants en voient d'autres - cette atteinte à leur pudeur n'étant pas pour autant une excuse pour les y emmener. Ces dames dévoilent en effet tout ce dont le Seigneur les a pourvues à la jonction de leurs membres inférieurs, de face, de dos (ci-dessus) comme de profil. Je jetais parfois un coup d'oeil narquois à mes soeurs de l'autre sexe, leurs semblables bien vivantes, venues les contempler.

Les dessins de Rodin représentent des femmes, assez bien en chair dans l'ensemble. Nombre d'entre elles ont les jambes écartées dévoilant leur sexe, une main parfois posée dessus dans une attitude ambiguë : geste pudique ou attouchement ? Il est difficile de dire qu'elles sont belles, mais il émane d'elles une sensualité qui ne peut laisser de bois ni hommes, ni femmes. Certains dessins représentent d'ailleurs des couples saphiques enlacés. Rodin a très peu dessiné de couples hétérosexuels, comme on dit aujourd'hui pour ne pas dire normaux, ce qui serait répréhensible. A voir ces dessins je ne suis pas autrement surpris que Rodin ait illustré Les Fleurs du Mal de mon cher Baudelaire, cher en dépit des propos incisifs sur L'homme et la mer de mon non moins cher Marcel Aymé

Les dessins et les sculptures de Rodin ont en commun que les modèles s'y contorsionnent avec grâce, littéralement : c'est beau la jeunesse corporelle, ignorante du lumbago ! A la différence des sculptures, qui sont étonnamment naturelles, réelles, et curieusement pleines de mouvement, les dessins dans leur ensemble jouent du flou artistique pour suggérer plutôt que dévoiler, pour émouvoir plutôt qu'émoustiller, à l'exception des derniers dessins présentés, qui s'apparentent, avec plus de précision anatomique, à  L'origine du monde de Gustave Courbet, si vous voyez ce que je veux dire.

Le Baiser grand format, qui vous accueille au haut des marches de la Fondation Gianadda, L'Eternelle Idole (ci-contre à gauche), de même que Je suis belle (ci-contre à droite), sont des hymnes au couple homme-femme comme il n'y en a malheureusement pas dans les dessins, à quelques rares exceptions près. Ces sculptures témoignent aussi de la hardiesse des postures que le sculpteur imposait à ses modèles.        

C'est pourtant la sculpture d'une femme,  La Danaïde (ci-dessous), qui aura retenu mes suffrages. Je suis venu plusieurs fois la contempler tant elle me paraissait merveilleuse. J'ai tourné plusieurs fois autour d'elle comme un papillon autour d'une lanterne. Au point qu'enclin, par affinité, à jeter mon dévolu sur les dessins, elle m'a convaincu que décidément si deux artistes habitaient le même être génial, c'est encore le sculpteur pour une fois qui m'aura réellement séduit. Mon père avait raison !

Francis Richard

 
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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 21:30

La Pinacothèque de Paris ( ici ) a eu l'idée judicieuse d'exposer ensemble les oeuvres de Suzanne Valadon et de son fils Maurice Utrillo (ci-contre peint par sa mère). C'était pourtant une gageure que de mettre en parallèle deux oeuvres aussi différentes. Qui sont étrangement complémentaires.

Suzanne Valadon dessine admirablement bien. C'est par des dessins d'elle que mon oeil a été accroché au tout début de l'exposition. Il s'agissait essentiellement de nus de femmes dessinés au crayon noir, femmes aux formes parfois un peu trop avantageuses à mon goût, qui ne se porte pourtant pas vers les modèles anorexiques d'aujourd'hui. Parmi ces dessins de corps dénudés, une sanguine se distingue, encore plus charnelle que les autres, plus humaine si c'est possible.

La peinture de Suzanne Valadon se caractérise par un dessin très affirmé, une composition sûre et surtout des couleurs crues, joyeuses, peu nuancées, mais reflétant l'exubérance et le fort tempérament de l'artiste, qui a été le modèle et la maîtresse de très grands peintres de son temps. En mûrissant d'ailleurs elle peindra de mieux en mieux, ses premières oeuvres apparaissant alors comme des oeuvres de jeunesse avec lesquelles elle aura cherché son style. Il y a une sacrée évolution par exemple entre les Trois nus à la campagne (1907) et le portrait de Germaine Utter (1926). Suzanne Valadon exercera son art aussi bien dans des portraits que des paysages - j'aime particulièrement le Sous-bois (1914) - et des natures mortes. Ce qui montre qu'elle s'est essayée, avec bonheur, dans des registres très divers, de même qu'elle a croqué la vie à pleines dents.     

Les premiers tableaux de Maurice Utrillo représentent la campagne à Montmagny. C'est bien, mais ce n'est pas très original. C'est dans la peinture de rues de banlieue et de Paris qu'il va déployer toute son originalité et ce qu'il faut bien appeler son génie. La plupart des oeuvres qui sont présentées à la Pinacothèque de Paris correspondent à ce que les critiques appellent sa période blanche. Pendant cette période Maurice Utrillo peint essentiellement des rues où il n'y a pas âmes qui vivent, ou sinon juste esquissées au loin, silhouettées. Les rues qu'il peint sont donc désertes, ou quasi. Les fenêtres y sont des trous noirs. Les murs des immeubles y sont blancs, mais d'un blanc obtenu curieusement en mélangeant du plâtre au blanc de zinc. Magie du pinceau, les ciels y sont à la fois lourds et lumineux.

Il y a longtemps que je ne suis pas retourné à Montmartre - une des dernières fois c'était pour y boire un coup avec ADG, l'auteur de polars littéraires, qui était de quatre années mon aîné - mais les tableaux de Maurice Utrillo qui montrent toutes les rues qui serpentent sur les flancs de la Butte donnent bien envie d'y refaire un saut, ce que je ne manquerai pas de faire lorsque je serai prochainement de passage à Paris. Certes je sais qu'il me sera difficile de reconnaître les images dont je me suis rempli les yeux samedi dernier, après m'être fait tremper comme une soupe par une giboulée... de mars. Car les rues Cortot, Norvins, du Mont-Cenis ou Saint Vincent n'auront peut-être pas beaucoup changé par rapport à l'époque où l'artiste les arpentait - encore que - mais il me sera difficile d'y retrouver toute l'âme qu'il y a mise, en sublimant ce qu'il voyait pour le recréer selon son esprit vagabond.

Maurice Utrillo a peint aussi beaucoup d'églises. En dehors de sa dévotion pour la dive bouteille, au point d'être affublé du sobriquet de "Litrillo", Maurice était d'une grande piété et ne se lassait pas de représenter les maisons dédiées à son Créateur, en manière de prière, et pour lui rendre hommage. Au grand dam de sa mère qui ne comprenait rien à ces bondieuseries. Parmi ces représentations d'inspiration religieuse j'ai un faible pour l'Eglise de Villiers-le-Bel, que Francis Carco considérait comme un chef d'oeuvre, et, bien entendu, pour la Petite communiante (reproduite ci-contre et dont la reproduction provient d'un site russe ici ). 

Pour prolonger le charme, mon livre de chevet de cette semaine est Quand j'étais Montmartrois de Roland Dorgelès, qui, à la même époque, du début XXème, y a mené une vie de bohème. Extrait pour l'ambiance :

 

" Nous affections de dédaigner les femmes, qui étaient néanmoins notre préoccupation essentielle, et nous méprisions l'argent qui nous le rendait bien. " 

Francis Richard

L'exposition Valadon-Utrillo a lieu jusqu'au 15 septembre 2009 à la Pinacothèque de Paris, 28, place de la Madeleine, 75008, Paris, tous les jours de 10 heures 30 à 18 heures.

Sites chaudement recommandés :

Le blog de la Pinacothèque de Paris (  ici )
Site officiel de Maurice Utrillo V. ( ici )

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30 juillet 2008 3 30 /07 /juillet /2008 06:00

L’Accademia Carrara de Bergame a prêté 70 des 1800 œuvres qui composent son immense patrimoine à la Fondation de l’Hermitage ( ici ) à Lausanne. Ce sont de véritables morceaux de choix sur lesquels les visiteurs sont amenés à poser les yeux et à s’émerveiller. Mais peut-être que le voyage à Bergame pourrait me persuader du contraire et me convaincre que c’est le patrimoine entier de cette académie qui est exceptionnel.

Le comte Giacomo Carrara, collectionneur et mécène, a fondé à Bergame l’institution qui porte son nom en 1796. Le comte Guglielmo Lochis, autre collectionneur émérite, et Giovanni Morelli, grand historien d’art, ont complété judicieusement la collection de ce musée pour en faire, dit-on, une pinacothèque extraordinaire, d’où ont été extraits les purs joyaux exposés en ce moment à Lausanne.

Ces joyaux sont représentatifs de l’art pictural italien du XVème au XVIIIème siècle. Il est donc loisible aux visiteurs de parcourir le temps et de se rendre compte que, si les techniques, les talents, les sujets de ces joyaux sont différents, il émane de l’art pictural italien une unicité d’esprit  dont il est compréhensible que tant d’artistes non italiens aient voulu s’inspirer. Je pense en particulier à Balthus qui est exposé en ce moment à Martigny (voir mon article Quand Balthus eut les cent ans ).

Au cours des premiers siècles de cette rétrospective les sujets sont pour la plupart religieux, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il y a bien sûr des « Vierge à l’enfant » de toute beauté. J’ai une particulière affection pour celle de Giovanni Bellini, peinte sur bois, où l’enfant Jésus a l’air de vouloir échapper des bras de sa mère qui reste impassible. Celle du Titien (photo ci-dessus) également peinte sur bois donne une impression de tendresse que les teintes douces employées confirment, avec un paysage apaisant situé en arrière-plan.

Le Saint Sébastien de Raphaël laisse songeur. Il tient négligemment une flèche, symbole de son martyre. Il n’a pas l’air de souffrir plus que cela, mais son regard perdu nous indique que malgré ses riches habits il n’appartient déjà plus à ce monde-ci. Si Vittore Carpaccio a choisi de représenter la naissance de la Vierge, Sandro Botticelli nous raconte sur le même tableau plusieurs épisodes de la vie de Virginie et Lorenzo Lotto nous peint une Sainte Catherine inclinée pieusement devant l’enfant Sauveur, qui lui glisse une bague au doigt.

Mais il ne faut pas croire que l’Italie ait complètement abandonné les sujets religieux au fil des siècles. Au deuxième étage de l’hôtel particulier, où la Fondation de l’Hermitage abrite ses expositions temporaires, un « Saint Jérôme en méditation », peint par Pietro Paolini, éclairé d’étrange façon, apporte un démenti cinglant et admirable, en provenance du XVIIème siècle, et ce n’est pas seulement le saint auteur de la Vulgate qui en reste méditatif.

Le portrait de Lionello d’Este par Pisanello illustre les affiches de l’exposition. C’est, avec le « Vir dolorum » de Lorenzo Monaco, l’œuvre la plus ancienne de l’exposition. Elle est du XVème siècle et est emblématique de ceux qui pouvaient à l’époque se faire faire le portrait. Son allure altière et ses vêtements somptueux montrent bien que nous avons affaire là à un personnage important, qui semble le savoir et qui en exprime toute la sérénité acquise.

En dehors des portraits, sont exposés quelques natures mortes, dont les instruments de musique d’Evariste Baschenis, couverts d’un peu de poussière oubliée, comme s’ils étaient abandonnés réellement sous nos yeux, et quelques paysages dont deux d’anthologie. 

« Le Grand Canal vu du Palais Balbi » de Canaletto (photo ci-contre) – qui immanquablement m’a fait penser, par le même processus que la madeleine de Proust, à l’exposition Canaletto de la National Gallery de Londres, il y a dix ans – et « Vue de la place Saint-Marc en direction de la basilique » de Francesco Guardi se tiennent en effet côte à côte pour que Venise ne soit pas seulement présente à Lausanne par son école de peinture.

Si vous n’avez pas de temps à perdre, que vous vous trouvez du côté de Lausanne et que vous voulez vous remplir les yeux d’images vraies, bonnes et belles, ne tardez pas et rendez vous à la Fondation de l’Hermitage. La peinture italienne de la Renaissance au XVIIIème siècle vous y attend jusqu’au 26 octobre 2008. Vous ne serez pas déçus, ou sinon en bien, comme on dit ici.

Francis Richard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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