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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 19:15
Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, de Didier Gallot

Il est fascinant de constater qu'avec la création du PNF [Parquet national financier], le système qui nous dirige s'est enfin doté de l'arme absolue. Près de trois décennies ont été nécessaires pour aboutir à ce chef-d'oeuvre. Le pouvoir a changé de dimension. Désormais, il tient tout et contrôle tout.

 

Certes, mais il n'est pas nouveau que la justice soit dépendante du pouvoir politique. Avant que d'aborder l'affaire Fillon, qui fut assassiné judiciairement et médiatiquement, l'auteur donne de nombreux exemples historiques qui le confirment.

 

Le Grand Siècle est à cet égard emblématique, qu'il s'agisse de l'affaire Fouquet ou de l'affaire des poisons. Louis XIV en tira la conclusion que le secret était pour le pouvoir le meilleur moyen d'empêcher la justice de faire des vagues.

 

Au XVIIIe l'affaire du collier de la Reine Marie-Antoinette montre qu'il aurait fallu justement mettre une chape de plomb sur le dossier. Comme ce ne fut pas le cas, Goethe put dire que cette affaire fut la préface de la Révolution française.

 

La leçon ne fut pas mieux comprise par le jeune Bonaparte pour qui l'alerte fut chaude à la suite du procès du général Moreau: Les épurations judiciaires de 1807 et 1810 [assurèrent] provisoirement la fidélité de l'institution au nouveau régime.

 

Après avoir évoqué la Cour de Riom, pendant la Deuxième Guerre mondiale, autre exemple de procès public où les accusés surent se défendre, l'auteur donne le contre-exemple du procès Laval qui est l'exception qui confirme la règle:

 

Un pouvoir doit impérativement éviter la publicité des débats quand il veut expédier judiciairement un de ses adversaires.

 

Sous de Gaulle, l'affaire Ben Barka va donner l'occasion au pouvoir politique d'opérer la fusion des services actifs de la sûreté nationale et de ceux de la préfecture de police, donc de parachever l'organisation centralisée de toute la police française.

 

Après l'élection de Georges Pompidou en 1969, l'épuration des services secrets ou officiels qui, lors de l'affaire Markovic, avaient trempé dans le complot contre le couple Pompidou, allait être menée tambour battant et ne doit pas être minimisée.

 

L'affaire du Carrefour du Développement et l'affaire Urba, qui révèlent le financement occulte du parti socialiste par des procédés criminels, ne sont pas enterrées grâce notamment à des juges intègres et efficaces qui ne se laissent pas intimider.

 

L'affaire Cahuzac est la goutte d'eau qui détermine le pouvoir politique à reprendre la main. Ses hommes, ceux qui tirent les ficelles et que Didier Gallot appelle la Firme, vont enfumer l'opinion publique en créant un comité Théodule et le PNF.

 

Le PNF obtient les pleins pouvoirs en matière de justice financière, y compris dans le domaine fiscal et décide seul des procédures financières sensibles, paré du label JUSTICE fort utile quand il s'agit de mener une campagne de déstabilisation.

 

Cette machine de guerre va être lancée contre le soldat Fillon pour l'assassiner, avec le succès que l'on sait, alors qu'en cherchant bien, on découvrirait que la quasi totalité de nos élus nationaux pouvait se voir reprocher ce dont Fillon était accusé...

 

Ceux qui ne présentent plus d'intérêt, pour Hollande ou pour  Macron, seront lâchés, tels Bruno Le Roux, François Bayrou, Sylvie Goulard ou Marielle de Sarnez, exception faite de Richard Ferrand qui fait partie des espèces protégées...

 

Quoi qu'il en soit François Fillon n'a pas su se défendre: il a joué la bonne foi et le fonctionnement normal des institutions. Selon l'auteur, il aurait fallu désigner un avocat un peu voyou et grande gueule qui n'aurait pas hésité à attaquer la haute magistrature...

 

Compte tenu des troubles dans lesquels le pays s'enfonce, des troubles tels qu'il n'en a pas connu depuis longtemps, des gaffes à répétition commises par ces amateurs que sont les hommes et femmes du monde nouveau, Didier Gallot pose la question:

 

L'élimination médiatico-judiciaire de François Fillon n'a-t-elle pas été un très mauvais coup porté à notre pays?

 

Francis Richard

 

Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, Didier Gallot, 156 pages Les impliqués Éditeur

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 18:15
Un patron pour toutes les saisons, de Pierre Combernous

Pendant quarante-deux mois, du 4 janvier 1988 à fin juin 1991, Pierre Combernous aura été secrétaire diplomatique de René Felber, Conseiller fédéral chargé du Département fédéral des affaires étrangères, DFAE, jusqu'au 31 mars 1993.

 

Au cours de cette période, qui représente en fait la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle, des événements majeurs se produisent et bouleversent le monde, notamment:

- l'annonce du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan le 15 mai 1988, effectif un an plus tard,

- les manifestations de la place Tienanmen à Pékin du 15 avril 1989 au 4 juin 1989, qui se terminent par le massacre que l'on sait,

- la chute du Mur de Berlin le 11 novembre 1989,

- la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990,

- l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990,

- la réunification de l'Allemagne le 3 octobre 1990,

- la guerre du Golfe proprement dite du 16 janvier au 27 février 1991.

 

Aux côtés de René Felber, que Pierre Combernous présente comme un anarchiste jurassien devenu ministre, l'auteur aura participé à une cinquantaine de déplacements à l'étranger et à autant de rencontres à Berne et à Genève.

 

Ce sont toutes ces rencontres, à l'étranger et en Suisse, que Pierre Combernous relate dans ce livre où alternent solennités protocolaires et situations cocasses: la valeur universelle et intemporelle de l'anecdote n'a rien perdu de son importance thérapeutique ni de sa valeur illustrative.

 

Il y a d'ailleurs deux récits dans le récit: 

- le récit de l'action du ministre, telle que vue par le narrateur, interprète à plus d'un titre de son patron, jamais acteur en son nom propre,

- le récit en italiques constitué d'apartés et autres commentaires personnels de l'auteur.

 

Pourquoi ce livre? Pour rendre perspective et justice à la conviction, la ténacité, l'honnêteté de l'engagement ministériel échevelé de René Felber aux Affaires étrangères.

 

René Felber est un Européen convaincu du bien-fondé de l'intégration politique, un défenseur de la petite entreprise, mais il ne serait pas membre du parti socialiste s'il n'était pas social-démocrate dans l'âme, hostile au capitalisme sauvage...

 

Il est d'autant plus délectable qu'il se comporte à la tête de son département comme un patron, un vrai. C'est pourquoi Pierre Combernous l'a appelé ainsi, avec son accord malicieux, dès le premier jour de travail avec lui:

 

De fait, par une heureuse anticipation, il s'avéra que patron il l'était dans ce département regorgeant d'egos de toutes dimensions [...]. Sa vision des choses, la clarté de l'expression et la justesse de ton ne nécessitèrent que peu de temps pour qu'il se fasse respecter, même par les plus réticents des sauriens de notre cher marigot.

 

Si l'auteur emploie l'expression pour toutes les saisons, c'est pour signifier que, pendant les quarante-deux mois de collaboration avec René Felber il a pu voir défiler tous les cas de figure imaginables de la pratique politique et diplomatique.

 

Et puis c'est un clin d'oeil à la magistrale oeuvre de Robert Bolt, A man for all seasons, qui fait l'éloge de Sir Thomas More et, donc, un humble hommage, par-delà les siècles et les cultures, à l'intégrité et à la droiture de René Felber, en évitant autant que possible les pièges de l'hagiographie.

 

Pour donner une idée de qui est René Felber, il y a l'embarras du choix. Très subjectivement, il paraît judicieux de citer ce passage où, à Genève, le chef du DFAE décrit, le 23 mai 1990, à son homologue soviétique Edouard Chevardnadze, les mécanismes impulsant l'économie suisse, les finesses de cette foison de PME qui lui donne sa force:

 

Comme il comparait le système à la structure d'une montre, le message passait quasi physiquement entre ce processus où tout commence depuis le bas, en contraste avec la machine collectiviste qui voulait tout depuis le haut et n'en pouvait plus. L'instant d'une discussion, on voyait défiler la tradition socialiste libertaire, parlant la langue du vécu et du réel, donnant passionnément l'exemple à la doxa marxiste, épuisée par ses vaines tentatives d'imposer l'utopie.

 

Francis Richard

 

Un patron pour toutes les saisons, Pierre Combernous, 344 pages, L'Aire

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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 22:15
Le Romand - Un café de légende, de Michel Rime

Depuis 1951, le Café Romand brasse les couches sociales comme le lac ses eaux en hiver. C'est une cathédrale de la bouche, une institution lausannoise aujourd'hui protégée. Mais qui n'a pas pignon sur rue: sa porte est pour ainsi dire dérobée.

 

La première phrase du livre de Michel Rime situe d'emblée tout ce qui fait la singularité de cette pinte vaudoise à laquelle tout Lausannois s'est rendu au moins une fois, ou aurait certainement dû se rendre.

 

Ce magnifique livre, illustré de photos en noir et blanc et en couleurs, prises au fil des décennies, retrace toute l'histoire de ce lieu mythique, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui, puisqu'il est toujours là.

 

Le Café Romand, 2 place Saint-François, ne donne pas sur la place, mais il est le café de la place, dixit Jacques Roman. Son patron est Louis Péclat, jusqu'en 1972, où il le vend à sa fille aînée Christiane.

 

Au début, des ouvriers ou des notables y vont pour boire un coup, trois décis pour deux, puis, la concurrence aidant, pour s'y restaurer dans la salle où on peut servir quelque 130 convives en un seul service:

 

Le mobilier est resté d'époque dans cette vaste salle rectangulaire. Il a cette ampleur, cette solidité des années 50. Ce chic qui fait courir sur le chêne des motifs vinicoles.

 

Les habitués sont de petites gens, des politiques, des journalistes, des avocats, des directeurs de banque, des comédiens, des peintres, des écrivains, des poètes, des étudiants, des photographes, des cinéastes...

 

Dans la salle aux trois piliers, qui la divisent en trois classes comme les chemins de fer autrefois, et où est accroché un tableau de Henri-Vincent Gillard, ont lieu de la musique, du théâtre, des rendez-vous littéraires...

 

Michel Rime consacre tout un chapitre aux serveuses. Ce sont de réelles figures. Elles ont du caractère, sont efficaces, énergiques, autoritaires avec les clients, créent une ambiance maternelle, franche et amicale.

 

Depuis 2011, Christian Suter et sa femme Jennifer ont pris la lourde suite de Christiane Péclat. Si les serveuses bon enfant... l'esprit familial n'ont pas survécu à l'ère Péclat, la pinte a encore de beaux jours.

 

Pierre Landolt dit, dans un mot placé tout à la fin du livre, que l'esprit vaudois y a été conservé. C'est l'essentiel et pourquoi il ne faut pas hésiter à emprunter le petit passage qui mène à [sa] porte tambour.

 

Francis Richard

 

Le Romand - Un café de légende, Michel Rime, 170 pages, Favre et 24 heures

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 22:55
Les mondes de Michel Déon, de Christian Authier

Nous sommes beaucoup à avoir appris à vivre, à aimer, à voyager à ses côtés ou auprès de ses personnages. Il a été un maître sans magistère ni mots d'ordre, nous convainquant que la liberté était une idée ancienne ne demandant qu'à revivre sur des chemins vagabonds à l'écart des modes.

 

Christian Authier fait cet aveu, que je fais mien.

 

En disciple assumé de Proust, je ne suis guère enclin à lire de biographie des auteurs que j'aime. Mais, pour Déon, je fais d'instinct une exception et comprends mieux pourquoi quand je lis le but que l'auteur s'est donné avec Les mondes de Michel Déon:

 

Ni biographie, ni stricte étude, ce livre fera des va-et-vient entre la vie et l'oeuvre parce que celles-ci sont particulièrement liées chez lui.

 

Comme Authier, et avant lui, j'ai été revigoré par la lecture d'écrivains tels que Déon et par l'expression de leurs mondes:

 

L'insolence, le culte de l'amitié, le panache, le refus des conformismes, l'élégance de masquer ses déceptions et ses chagrins: voilà qui nous consolait puissamment des temps où nous étions.

 

L'un des conformismes de l'époque, c'était la littérature engagée, celle de Jean-Paul Sartre ou d'Albert Camus, que je n'ai appréciés, avec discernement, que dans mon âge mûr.

 

Pour Déon, être désengagé ne signifiait pas ne jamais parler d'engagement:

 

Je répète que je ne plaide pas pour une littérature engagée, mais une littérature qui ne parlerait jamais de l'engagement, par principe et par entêtement, se priverait d'un spectacle exaltant et désolant de notre société si tristement autodestructrice, dit-il dans Parlons-en... (1993).

 

Cela ne signifiait pas non plus ne pas s'engager du tout, puisqu'il l'a fait au moment de l'Algérie, mais ce n'était pas par le biais de romans à thèse.

 

Aux yeux de Christian Authier, le qualifier d'homme de droite paraît trop [réducteur] et commode tant la politique ne fut au final qu'une mince pellicule dans une existence et une oeuvre autrement plus riches, plus complexes, plus subtiles.

 

Plutôt que le désengagement il faudrait d'ailleurs plutôt parler de détachement. Un des personnages des Poneys sauvages en donne cette leçon:

 

On reconnaît les hommes malhonnêtes à ce qu'ils sont tantôt constamment à gauche ou constamment à droite. Inscrit dans un parti, fidèle à ce parti ou à ses chefs, vous acceptez implicitement de truquer ou de mentir par omission.

 

Michel Déon s'est beaucoup établi, notamment en Grèce et en Irlande, et beaucoup promené dans le monde. Dans Partir ... (2012), il écrit: 

 

Pour bien aimer un pays, il faut le manger, le boire et l'entendre chanter.

 

De s'exiler, de se promener, ne veut pas dire ingratitude:

 

Ce cosmopolite, cet exilé ne cessa d'être français même dans les époques où il n'aimait guère son pays ni les hommes qui le menaient. Car l'histoire, la littérature et la langue étaient des dons qu'on ne pouvait récuser.

 

En fait, Déon est curieux, jusqu'au bout, ce qui est loin d'être un défaut, surtout en matière littéraire:

 

La curiosité de Michel Déon ne s'est pas émoussé avec le grand âge. Couronné par des prix prestigieux, académicien, membre influent de prix littéraires, il n'attendait rien en retour de son soutien à des écrivains débutants.

 

Déon a mis plusieurs fois sur le métier Je ne veux jamais l'oublier (je l'ai lu à dix-sept ans quand je suis allé pour la première fois en Suisse et à Venise, mais je ne sais dans quelle version puisque je l'ai racheté après l'avoir perdu lors d'un déménagement...): 

 

Je ne veux jamais l'oublier est le roman d'un éblouissement et d'un désastre ... C'est un roman léger et grave, fait de cruauté et d'innocence, de soleil et de pluie, de nuits bleutées et de petits matins blêmes.

 

Christian Authier ajoute:

 

Patrice n'oubliera pas Olivia: "Elle lui avait fait cadeau d'un sentiment immense: l'amertume. Il ne s'en débarrasserait jamais. Olivia ne saurait pas à quel point elle avait modifié sa vie, influé sur ses sentiments, décidé de sa solitude."

 

Christian Authier cite à la fin ce passage des Lettres de château:

 

Ces quelques évocations des auteurs de chevet et des oeuvres qui ont nourri ma vie disent ma gratitude. Nous sommes leurs enfants rebelles ou insoumis. J'ai vécu leurs oeuvres.

 

Et lui renvoie l'hommage, auquel je me joins, en le remerciant pour cette plongée dans ses mondes, qui me ragaillardit sans prétendre, grâce à elle, redevenir pour autant un jeune homme vert...

 

Francis Richard

 

Les mondes de Michel Déon, Christian Authier, 192 pages, Séguier

 

Articles sur les derniers livres de Michel Déon (qui a eu, paraît-il, connaissance de l'un d'entre eux):

 

A la légère, Finitude (2013)

De Marceau à Déon - De Michel à Félicien - Lettres 1955-2005, Gallimard (2011)

Journal 1947-1983, L'Herne (2009)

Lettres de château, Gallimard (2009)

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 17:45
Ils ont changé le monde sur le Léman, de Béatrice Peyrani et Ann Bandle

Ils sont dix écrivains, Ils ont changé le monde sur le Léman, en venant sur ses rives entre 1754 et 1914.

 

Qui sont-ils ? Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël, George Gordon Byron, François-René de Chateaubriand, Stendhal, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Victor Hugo et Romain Rolland.

 

Pourquoi? Pour échapper à la censure, à la prison, aux créanciers ou à la mort...

 

Béatrice Peyrani et Ann Bandle racontent la vie de chacun d'entre eux, résument les repères entre lui et la Suisse: les séjours qu'il y a faits, et, souvent, les oeuvres majeures qu'il y a écrites ou les citations sur la Suisse qu'il convient de retenir.

 

Il s'agit donc d'une histoire littéraire relative à des auteurs qui ont chacun à leur mesure changé le monde, pas toujours pour le meilleur, mais, même si ce n'est pas le cas, du moins l'ont-ils fait en illustrant la langue dans laquelle ils s'expriment.

 

Connaître la vie des auteurs est intéressant pour le lecteur parce que cela lui permet d'approfondir sa connaissance des autres, mais il ne doit pas oublier, avec Proust, qu'un livre est le produit d'un autre moi et qu'il doit le découvrir par lui-même.

 

C'est pourquoi, si ce livre donne envie de mettre ses pas dans les leurs pour faire le tour du lac en commençant par Genève, en passant par Coppet, Lausanne, Vevey, le château de Chillon et Villeneuve, il incite également à lire ou relire ces auteurs.

 

Les auteures rapportent que Chateaubriand et le jeune Dumas déjeunent ensemble à Lucerne et que Hugo est aperçu par le jeune Rolland à Villeneuve: quoi de plus naturel également que de rencontrer ou d'approcher un aîné qu'on admire!

 

Francis Richard

 

Ils ont changé le monde sur le Léman, Béatrice Peyrani et Ann Bandle, 296 pages, Slatkine

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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 19:00
Montalembert, d'Aimé Richardt

Charles de Montalembert est né le 15 avril 1810 à Londres. Il est le fils d'un émigré français de noblesse ancienne, pauvre mais catholique, et d'une anglaise, Elise Forbes, riche mais protestante.

 

D'abord élevé par son grand-père maternel, il rejoint ses parents à Paris, où il entre au lycée Bourbon à la fin de 1819. En 1826, il est admis en classe de rhétorique au collège Sainte-Barbe.

 

Quoique choqué par l'ambiance irréligieuse, il s'y révèle excellent élève et obtient le second prix de français au Concours général en 1827. En 1828, il devient bachelier et commence des études de droit.

 

L'Avenir

 

Au retour de vacances passées en Irlande, pendant lesquelles Charles X a abdiqué, en 1830, il propose ses services à un nouveau journal, L'Avenir, dont la devise lui correspond: Dieu et la liberté.

 

Ce journal catholique, fondé par l'abbé Gerbet et Lamennais, a pour but de défendre des idées qui lui sont chères, telles que la liberté religieuse, la liberté d'éducation, la liberté de la presse.

 

Dans l'équipe de jeunes gens du journal, il fait la connaissance de Lacordaire qui sera dès lors pour lui comme un frère et avec lequel il partagera les idées politiques de ce journal catholique de combat.

 

Les idées politiques des rédacteurs

 

Dans le numéro du 29 novembre 1830, ces idées sont exposées:

 

Voici ce que nous demandons:

- La séparation absolue de l'Église et de l'État, telle qu'elle existe aux États-Unis.

- Que le clergé ne soit plus payé par l'État.

- Que nos églises soient inviolables comme la maison des citoyens.

- La liberté de nous associer pour la défense de nos droits.

- Le droit de nommer nos évêques et de ne pas les recevoir de la main d'un ministre qui peut être ennemi de nos croyances, parce que cela est absurde.

- La liberté d'enseignement... parce que le monopole de l'instruction [par l'État] est contraire à la liberté des cultes, à la liberté d'opinions.

Nous demandons ces choses... nous les demanderons tous les jours.

 

Montalembert fait ce qu'il dit

 

La vie de Montalembert est conforme à ces idées politiques, qui lui vaudront hostilité d'évêques, condamnations de papes et poursuites judiciaires des pouvoirs politiques de son temps.

 

A l'appui de nombreux documents, Aimé Richardt le montre dans cette biographie, où Montalembert apparaît comme une âme d'élite, qui connaît sans fléchir aussi bien succès que revers.

 

Quoi qu'il en soit, il essaie d'accomplir son devoir individuel jusqu'au bout, d'agir plutôt que d'avoir des paroles de discorde, d'émeute, de guerre civile, de révolution... c'est-à-dire de misère...

 

Les dangers de la démocratie

 

Si Montalembert défend la démocratie, il n'en en dénonce pas moins les dangers que sont:

 

- la confusion avec l'esprit révolutionnaire

- la soif désordonnée de l'égalité qui fomente une défiance haineuse contre tout ce qui s'élève ou se redresse...

- la centralisation insensée

- la passion universelle et furibonde des places qui fait de la société une proie dont vivent des générations entières de parasites...

- l'assimilation graduelle entre les législations et les institutions de tous les pays...

 

Les périls dans la vie morale

 

A ces dangers s'ajoutent les périls, plus graves, dans la vie morale:

 

- la passion exclusive et universelle du bien-être

- la disparition du frein de l'honneur

- le culte dépravé du succès immoral

- l'humilité chrétienne remplacée par la servilité...

- l'éducation de nos enfants, celle même de nos filles, convoitée, disputée par la main insatiable d'incrédules...

- la religion victime de l'indifférence des masses, de l'acharnement des lettres, de la défiance et de l'hostilité du pouvoir

 

Les remèdes?

 

Les remèdes se trouvent dans les libertés publiques telles que le suffrage universel, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des charges civiles et sociales, la liberté d'enseignement, la liberté d'association ou... la liberté de la presse.

 

Cependant ce catholique libéral sait se soumettre, même par anticipation. Par exemple, il se soumet d'avance à l'infaillibilité du Pape si elle est votée par le Concile du Vatican: elle le sera le 18 juillet 1870 (après sa mort survenue le 13 mars 1870).

 

Il a en effet répondu à un membre de sa famille que, dans ce cas-là, il n'arrangera rien du tout, c'est-à-dire avec ses idées et avec ses convictions, et qu'il y soumettra sa volonté comme on la soumet à d'autres questions de foi.

 

Francis Richard

 

Montalembert, Aimé Richardt, 276 pages, Artège (sortie le 12 février 2020)

 

Livres précédents:

 

Chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

 

Chez Artège:

Lamennais le révolté 1782-1854 (2017)

Zwingli le réformateur suisse 1484-1531 (2018)

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20 décembre 2019 5 20 /12 /décembre /2019 22:25
Les cinq vies du "bon docteur Messerli", de Jean-Philippe Chenaux

Qui connaît Francis Messerli (1888-1975)? Il n'a droit à aucune statue, ni à aucun nom de rue à Lausanne: seule une plaque apposée sur la façade de la Mairie de la Commune libre et indépendante d'Ouchy mentionne son nom.

 

Pourtant, dans L'Or du Rhône, de juin 1958, on le qualifie d'"homme-Protée", ce qui n'est peut-être pas le terme le plus adéquat quand on sait qu'il désigne une "personne qui change facilement d'aspect, d'humeur, d'opinion, qui joue toutes sortes de personnages" (Larousse)

 

Cinq vies

 

Si le terme n'est pas adéquat, on comprend ce que les auteurs ont voulu dire en employant cette expression, puisque Jean-Philippe Chenaux identifie dans son livre réparateur pas moins de Cinq vies du "bon docteur Messerli".

 

Pour plaisanter on a envie de dire que c'est tout de même moins bien que les chats, à qui l'on prête sept vies, voire neuf, selon les croyances. Mais, en l'occurrence, il ne s'agit pas de croyances, mais de vies avérées que l'auteur raconte.

 

Le médecin

 

Le docteur Messerli, comme son titre l'indique, est médecin, un médecin-hygiéniste de renom à qui l'on doit notamment, dans l'entre-deux guerres, d'importants travaux concernant la prolifération du goitre et des maladies infectieuses.

 

Il est ensuite le créateur en 1915 de L'Oeuvre de la Cure préventive de Soleil et de Gymnastique spéciale de Vidy-Plage, qui accueille de 600 à 800 élèves chaque année, en dehors des heures d'école et pendant les vacances.

 

Enfin il est de 1917 à 1953, le médecin-chef du Service d'Hygiène de la Ville de Lausanne et de 1918 à 1958 le médecin-délégué de l'État de Vaud, fonctions qui lui permettent de mener à bien l'assainissement de l'habitat de Lausanne.

 

Le sportif

 

Sa vie de médecin est bien remplie, mais elle ne lui suffit pas. C'est aussi un grand sportif qui pratique la gymnastique (comme son père et comme son grand-père), l'athlétisme, le football, la natation, l'aviron, le yachting et l'alpinisme.

 

En 1908, il rencontre le baron Pierre de Coubertin. Une amitié de trente années naît ce jour-là. Et, en 1912, avec celui qui est devenu son maître et avec Godefroy de Blonay, il crée le Comité Olympique Suisse à l'hôtel Meurice, à Ouchy.

 

Dès lors il deviendra une figure du Mouvement Olympique et refusera toujours catégoriquement de mêler sport et politique, même quand les Jeux, auxquels une cinquantaine de nations participeront, se dérouleront à Berlin en 1936.

 

Le pirate

 

Amoureux du Léman et de tout ce qui est aquatique, Francis Messerli est membre fondateur et président du Cercle de la voile (1919), du Cercle des nageurs de Lausanne (1920) et de l'Union nautique d'Ouchy-Lausanne.

 

En 1934, la Société vaudoise de navigation et la Société de sauvetage s'unissent avec deux de ces associations pour constituer la Noble et Vénérable Confrérie des Pirates d'Ouchy, dont il sera le Grand Patron jusqu'en 1965.

 

En 1948, ladite Confrérie des Pirates d'Ouchy, sur l'initiative de leur pirate en chef, rachète La Vaudoise, barque à voiles latines qui sera classée monument historique (le seul flottant) en 1979 par le Conseil d'État du Canton de Vaud.

 

Le Rhodanien

 

De 1926 à 1961, Francis Messerli est membre très actif du Conseil de l'Union générale des Rhodaniens en qualité, dès 1932, de fondateur et président de la section vaudoise et, dès 1934, de vice-président central et secrétaire général.

 

L'UGR est une association régionaliste qui regroupe la quasi-totalité des villes du Rhône, de sa source à son embouchure. Il en organisera la Fête du Rhône, à Lausanne-Ouchy en 1934 et en 1946 (avec un cortège de trois mille participants). 

 

L'ami suisse de la Grèce

 

L'auteur termine avec la cinquième vie de Michel Messerli, à laquelle il consacre le plus grand nombre de pages: pendant trente années cruciales pour la Grèce, de 1929 à 1959, il préside l'Association des Amitiés gréco-suisses...

 

En fin de volume l'auteur publie le palmarès impressionnant des distinctions et des décorations reçues par Francis Messerli au cours de son existence et la bibliographie non moins impressionnante de ses écrits (357 références).

 

L'oubli

 

Francis Messerli meurt le 16 mars 1975. Le silence est assourdissant dans la presse lausannoise, à l'exception d'un article d'André Pache, syndic de la commune libre d'Ouchy, publié dans le Journal d'Ouchy, que le bon docteur a fondé en 1931.

 

Jean-Philippe Chenaux résume cet article en disant qu'André Pache y rappelle combien l'esprit de générosité et de désintéressement fut le fondement de toutes les actions du défunt. Ses cinq vies en administrent la preuve.

 

Francis Richard

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", Jean-Philippe Chenaux, 192 pages, Favre

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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 11:45
Madame S, de Sylvie Lausberg

- Le Président a-t-il toujours sa connaissance?

- Non, elle est partie par l'escalier de service.

 

Le Président, c'est Félix Faure, et la connaissance, Marguerite Japy-Steinheil, autrement dit Madame S, à laquelle Sylvie Lausberg s'est intéressée incidemment. Elle explique, dans son avant-propos, que, journaliste entre deux affectations, elle s'est installée dans la maison de Séverine, qu'elle a louée, à Pierrefonds, à cent kilomètres de Paris.

 

Séverine (1855-1929) est l'une des premières femmes de presse à renverser les rôles, grande journaliste, pamphlétaire, publiciste, appréciée et respectée de tous ses confrères, une femme divorcée, qui prend la défense des pauvres, des opprimés [...] et qui dérange fortement en signant des éditoriaux sur la violence sexuelle, l'avortement et la domination qui s'exerce sur les femmes.

 

Or, dans sa maison, l'auteure découvre, dans un coffret de fer-blanc, un papier jauni, un entrefilet relatif à une certaine Lady Abinger, autrefois Mme Steinheil. A partir de cette découverte, elle se lance dans une enquête sur la maîtresse de Félix Faure, dont la réputation sulfureuse a nourri les imaginaires et les allusions lubriques de plusieurs générations.

 

L'auteure écrit une biographie nuancée de cette femme issue de la haute société protestante qui, après le décès de son père, a épousé un peintre, Adolphe Steinheil, plus âgé qu'elle, qui ne lui plaisait pas du tout, mais qu'elle épouse tout de même le 9 juillet 1890, parce qu'il est somme toute préférable aux autres prétendants qui lui sont présentés.

 

Son mariage lui permet de quitter sa province, le pays de Montbéliard, pour habiter avec son mari au 6bis de l'impasse Ronsin, à Paris, dans le quartier de Vaugirard. Adolphe et Marguerite ont très vite une fille, Marthe. Mais, comme ils ne s'entendent pas, plutôt que de divorcer, ils conviennent de vivre leur vie, librement, chacun de son côté.

 

Impasse Ronsin, grâce à un mentor identifié par l'auteure, Marguerite tient salon le jeudi et reçoit le tout Paris des peintres, des magistrats, des musiciens, des officiels etc. Tout en se voulant mère et épouse, elle est aussi amante d'un certain nombre de ses admirateurs. Là l'auteure s'insurge contre le fléau misogyne qui la fait qualifier de putain de luxe...

 

Madame S. va se trouver impliquée dans deux événements qui seront des occasions de la lyncher médiatiquement: la mort de Félix Faure dans la nuit du 16 au 17 février 1899, sur fond d'affaire Dreyfus, et le double assassinat de sa mère et de son mari dans la nuit du 30 au 31 mai 1908, sur fond de collier et de papiers remis à Marguerite par Félix Faure.

 

Bien que retrouvée ligotée et à demi-vêtue au matin du 31 mai 1908, Marguerite en fait trop pour connaître la vérité, que d'aucuns ne voudraient pas voir surgir de son puits, et se retrouve inculpée dans le double meurtre commis impasse Ronsin: elle est accusée de complicité d'homicide, de parricide et d'assassinat sur la personne de son mari. 

 

Marguerite Steinheil est incarcérée. A l'issue de son procès et d'une très longue délibération du jury, elle est acquittée, ce qui ne convainc pas ceux qui se sont acharnés contre elle: acquittée, elle n'en reste pas moins coupable. Peut-être pas des crimes, mais d'être ce qu'elle est: une femme qui aime la vie, l'amour et le sexe. Et cela, ça ne pardonne pas.

 

La vie romanesque de Madame S ne s'arrête pourtant pas là. Sylvie Lausberg, quel que soit son engagement personnel, curieuse de savoir, mène l'enquête jusqu'au bout, avec beaucoup d'honnêteté, si bien qu'immergée profondément dans son sujet, elle finit sinon par élucider les deux affaires, du moins par lever une grande part du voile jeté sur elles.

 

In fine, elle voudrait avoir écrit le dernier chapitre de Madame S, que celle-ci, héroïne malmenée, qui a choisi le mouvement, la liberté des sentiments et le goût des plaisirs, ne pouvait écrire. Car Madame S. se sera éclipsée après avoir obtenu discrètement gain de cause, n'en déplaise à ceux qui continuent, aujourd'hui encore, de la tirer vers le bas.

 

Francis Richard

 

Madame S, Sylvie Lausberg, 304 pages, Slatkine & Cie

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 23:55
Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot

La liaison amoureuse entre Henri de Toulouse-Lautrec et Suzanne Valadon aura été éphémère, probablement de 1886 à fin 1888:

 

Les dieux ont décidé que ces deux humains trop humains ne seraient pas heureux ensemble. Et que leur croisière amoureuse serait agitée, sans calme plat mais avec de belles tempêtes et quelques ivresses mémorables.

 

De prime abord tout les oppose.

 

Suzanne Valadon est la fille d'une pauvre lingère. Elle se prénomme Marie-Clémentine et est née le 23 septembre 1865 à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne), de père inconnu. Elle vit ses premières années à Nantes chez une tante avant de rejoindre sa mère, Madeleine, à Paris, dans le bas Montmartre. Elle y sera à l'école de la rue...

 

Adolescente, elle a vite compris, et déjà expérimenté que la vie est dure. Surtout pour les filles. Et encore davantage quand elles sont pauvres. Elle a décidé en conséquence d'être encore plus dure que la vie et, puisque l'on est dans un monde masculin et en un temps d'affirmation d'une virilité toute-puissante, de se comporter comme un homme. En utilisant aussi ses armes de femme.

 

Belle, sportive, au corps bien proportionné, fascinée par les écuyères et les trapézistes du Cirque Fernando, elle parvient à pratiquer l'équitation acrobatique et le trapèze au Cirque Mollier. Mais elle fait une mauvaise chute et, pendant sa convalescence, se met à dessiner. Pour gagner sa vie, elle devient modèle dans des ateliers privés:

 

Son endurance aux séances de pose est admirée par les apprentis peintres des ateliers tandis que les enseignants apprécient, outre son professionnalisme, sa parfaite indifférence à poser nue. Et ses cheveux châtain roux aux reflets cuivrés prennent si bien la lumière...

 

Henri de Toulouse-Lautrec, né le 24 novembre 1864 dans la cité médiévale d'Albi, est le descendant d'une très ancienne lignée qui s'est illustrée aux croisades... Il passe sa petite enfance au château du Bosc, près d'Albi. Deux mauvaises chutes au début de la puberté [...] le laisseront infirme à vie:

 

Ses deux jambes souffriront de décalcification et ne grandiront plus alors qu'il est en pleine croissance. 

 

Sa mère, la comtesse Adèle, s'installe avec lui à Paris. Après le bac, il décide de ne plus faire qu'une chose: peindre. Il apprend en regardant dans les ateliers de Léon Bonnat, puis de Fernand Cormon: peut-être y a-t-il croisé ou fait un dessin du modèle alors chéri des peintres, Maria Valadon:

 

Il est communément admis que c'est Lautrec qui baptisa Suzanne la jeune fille dont le prénom était Marie-Clémentine pour l'état-civil, devenu Maria comme modèle et enfin Suzanne comme peintre... Suzanne se réfère à l'épisode [biblique] de la jeune fille épiée par deux vieillards pendant qu'elle prend son bain...

 

Quoi qu'il en soit, Henri et Suzanne, tous deux très sensuels et d'un robuste appétit sexuel, deviennent amants bien que leur relation apparaisse comme l'unité des contraires, le mariage des oppositions, la guerre des sexes et des classes. Mais tous deux (en dehors d'avoir chuté physiquement) ont en commun la peinture:

 

L'une grâce à cet art a cassé la fatalité sociale; l'autre a oublié - un peu - ses déboires de santé. Tous deux ont trouvé ainsi leur salut et leur voie et partagent la même vision de leur art, donner à l'humanité - y compris la plus humble, la plus exclue ou souffrante - un visage vrai, non embelli ou sublimé. 

 

Yonnick Flot replace savamment, et longuement, les deux artistes dans le contexte du Montmartre qui est leur pays et, plus largement, de leur Belle Époque (puis de leur postérité), avant, pendant et après qu'ils aient formé un curieux couple, puisque chacun vit alors de son côté, dans le même immeuble...

 

Leur rupture se traduira par la chute d'Henri et l'ascension de Suzanne. L'un meurt d'ailleurs à 37 ans et l'autre à 73: 37. 73! Les deux mêmes chiffres ironiquement, tragiquement inversés!, remarque l'auteur dans son avant-propos. Peut-être cela viendra-t-il du fait qu'il l'aura aimée plus qu'elle ne l'aura aimé:

 

C'est bien connu, celui qui aime le plus est celui qui souffre le plus...

 

Francis Richard

 

PS

 

Pour compléter le tableau, l'auteur a joint cinq annexes à son récit pourtant déjà très dense...

 

Jusqu'au 27 janvier 2020 se tient une exposition Toulouse-Lautrec, résolument moderne, au Grand-Palais, à Paris.

 

Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot, 432 pages, Éditions de la Bisquine

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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 18:00
Quand les voyageurs découvraient la Suisse, de Didier et Gilles de Montmollin

Ce livre écrit par deux frères, Didier et Gilles de Montmollin, relate des Scènes de la vie touristique entre 1840 et 1914. Qui dit tourisme dit déplacements et hébergements et, bien entendu, touristes.

 

Les scènes dont il est question dans ce livre ne sont pas toutes purement historiques, mais, quand elles ne le sont pas, elles sont largement inspirées de récits qui le sont et mises dans leur contexte.

 

C'est un livre très court, mais il donne un aperçu de l'évolution extraordinaire que non seulement le tourisme mais aussi les moyens de transport connaissent déjà en trois quarts de siècle.

 

Le tourisme est encore individuel en 1842 où se situe la première scène et où, pour voyager, la diligence et le bateau à vapeur - de mise dans un pays de lacs - sont utilisés pour se déplacer.

 

Quelque vingt-et-une années plus tard, le voyage organisé fait son apparition, avec une différence notable. Une Anglaise, avec un ton gentiment moqueur, emploie dans son journal l'expression faire:

 

A cette époque déjà, le touriste est boulimique: davantage que de vivre pleinement des expériences, il s'agit de faire un maximum de choses dans le temps imparti.

 

S'il est absent de ce deuxième récit, le réseau ferroviaire est alors en plein développement et, là où il est présent, il a l'avantage d'être plus rapide et moins cher que la diligence ou le bateau.

 

A peu près à la même époque se situe le troisième récit des auteurs qui est consacré à une autre forme de tourisme, l'exploit sportif, avec l'ascension du Cervin par une cordée de Britanniques

 

Au XIXe siècle, comme dans presque tout ce qui a trait aux efforts "inutiles", les Anglais jouent ici les cadors...

 

A la veille de la Grande Guerre, le dernier récit se passe dans un train: le chemin de fer s'impose comme moyen de transport dominant et le réseau de diligences recule peu à peu. L'automobile reste un luxe.

 

(Le dirigeable et l'aéroplane commencent seulement à faire parler d'eux.)

 

En conclusion de ce livre instructif, les auteurs rappellent qu'au XIXe siècle, contrairement à l'hébergement, la mobilité était extrêmement chère...

 

Ils observent qu'à la veille de la guerre de 1914, les gens à même de s'offrir des voyages étaient suffisamment nombreux pour qu'en Suisse le tourisme soit - déjà - un phénomène de masse, proportionnellement encore plus important qu'aujourd'hui...

 

De tels rappels historiques donnent matière à réflexion aujourd'hui, qui est une époque de grande mobilité...

 

Francis Richard

 

Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Didier et Gilles de Montmollin, 64 pages, infolio Presto

 

Livres précédents de Gilles de Montmollin:

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Latitude noire, BSN Press (2017)

Une sirène, BSN Press (2018)

Un été 1928, BSN Press (2019)

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 16:55
Le Grand Fred, de Pierre Friderici et Jean Steinauer

J'ai voulu écrire la biographie de mon père afin de lui rendre justice d'abord, parce qu'il a fini sa vie sans avoir pu la conclure comme il le méritait; et afin de transmettre à mon tour ce qu'il m'a donné: un art de vivre, une éthique du métier, écrit Pierre Friderici dans le prologue.

 

Ce récit est plus qu'une biographie, l'hommage d'un fils à son père, pour lequel il éprouve de la fierté. Pour ce faire, ayant du temps, mais pas d'expérience, ni d'argent à mettre, il a demandé de l'aide à Jean Steinauer, journaliste, historien et ami de longue date.

 

Comme on peut le voir sur la photo de couverture (à gauche), son père, Alfred Friderici, est un patron (dans le domaine du transport routier) comme on n'en fait plus: sa tenue de travail est une salopette bleue, qu'il porte entrouverte sur une chemise et une cravate.

 

Alfred (1917-1996) est le responsable commercial et son frère Paul (1923-2018) le responsable technique de l'entreprise familiale, que tous deux, autodidactes, ont repris à la mort de leur père, Charles-Félix, en 1958, sans connaissances particulières en management.

 

Cela ne va pas les empêcher de la développer formidablement, localement et à l'international, et de la diversifier jusqu'au début des années 1970, en dépit des réglementations et des protectionnismes, jusqu'à ce que le département Moyen-Orient lui soit fatal.

 

Ce qui caractérise Le Grand Fred, surnom qui lui a été donné par ses amis, c'est son enracinement local à Morges, où, sur plusieurs générations, tous les Friderici, ou presque, ont trouvé femme. Son fils Pierre parle du biotope originel morgien de la Maison Friderici...

 

Ce qui caractérise le Grand Fred également, c'est qu'il prend depuis longtemps une irrémédiable distance avec la secte darbyste, qui a marqué de son empreinte sa famille avec le mariage de son père avec les deux soeurs Bussy qui en sont adeptes.

 

Cette secte sera un facteur déclencheur de la chute de la Maison Friderici: Mais pour venir à bout de la plus grande structure de transport routier du pays, il faudra des erreurs stratégiques et pas moins qu'un retournement conjoncturel d'ampleur internationale...

 

Du Grand Fred, qu'a-t-on envie de retenir? Ce portrait que dresse de lui son fils:

 

Alfred n'a jamais été un homme d'argent. Il est mû par le goût d'entreprendre, pas celui d'accumuler. Il applique beaucoup de rigueur au contrôle des dépenses et des encaissements, mais ne montre nulle âpreté au gain. Ce bon vivant ne crache ni dans un bon vin ni sur une fine table, mais il a dans son quotidien des goûts simples et ne croit pas à la sincérité des signes extérieurs de richesse.

 

Francis Richard

 

Le Grand Fred, Pierre Friderici et Jean Steinauer, 96 pages, Bernard Campiche Editeur

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7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 09:45
Balthus - L'antimoderne, de Raphaël Aubert

Le livre sur Balthus de Raphaël Aubert offre une synthèse efficace sur le peintre polonais et correspond donc au but de la collection Presto des éditions Infolio.

 

En effet, dans ce court volume, l'auteur rappelle:

 

- La place qu'occupe Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus (1908-2001) dans la peinture du XXe siècle:

 

Il fait figure d'artiste à part, hors du temps. Son oeuvre est rare (quelque trois cents toiles), singulière. Jean Clair parle de l'inquiétante étrangeté qui en émane.

 

- Ce que l'on sait de sa vie qui se passe en Suisse et en France:

 

Il est né un 29 février et ne fête son anniversaire que tous les quatre ans... Rainer Maria Rilke fut un père de substitution après la séparation de ses parents.

 

A 18 ans il fait le voyage d'Italie et découvre notamment l'oeuvre de Piero della Francesca qui le marque notablement. Plus tard, à Paris, il se rend beaucoup au Musée du Louvre, pour y copier ses maîtres favoris.

 

Il se fait connaître par une oeuvre volontairement scandaleuse, La leçon de guitare, exposée en 1934 à la galerie des surréalistes de Pierre Loeb. L'avant-guerre est dès lors pour lui une période d'intense activité.

 

Raphaël raconte les grandes étapes de sa vie pendant et après la guerre et plus particulièrement les seize années passées à la tête de l'Académie de France à Rome, Villa Médicis, qui furent pour lui des années de plénitude.

 

- Le pourquoi de certaines de ses oeuvres qualifiées de sulfureuses:

 

Comme le souligne Raphaël Aubert, La Leçon de guitare, toile dérangeante, érotique, qui choque, vaudrait aujourd'hui à l'artiste d'être entraîné presque immanquablement devant les tribunaux.

 

La leçon de guitare n'est pas la seule toile où il fait poser une très jeune fille dans une pose équivoque, guère innocente. Cette pose est souvent celle d'une jeune fille nue aux formes rebondies, la tête rejetée en arrière, [qui] est affalée sur une chaise.

 

Ce qui frappe dans ces toiles, écrit Raphaël Aubert, en dépit de l'équilibre savant de la composition, c'est ce que l'on pourrait appeler un processus insidieux de désarticulation des corps.

 

Ces très jeunes filles, Balthus les peint en accentuant leur caractère enfantin: c'est sans doute que lui-même demeurait nostalgique du temps béni de l'enfance enfuie. Il n'est donc pas étonnant que le fait que ses modèles préférés se muent peu à peu en femmes [ait eu] le don de désoler l'artiste et de l'effrayer.

 

- Ce qui fait de lui un peintre anti-moderne:

 

Balthus est un peintre anti-moderne parce qu'il tourne le dos à ce qui constitue alors le courant dominant de l'art. Il n'est pas pour autant le continuateur des maîtres qu'il révère. Pour lui, il s'agit d'un art, à bien des égards, mort, vidé de sa substance, dont la signification nous échappe, qui ne fait plus sens.

 

Balthus est certes un peintre antimoderne, mais il est à la fois contre et avec la modernité. Pourquoi? Parce que son esthétique même, esthétique de la trace, de la disparition, l'éloigne des grands modèles du passé, vient dire l'impossibilité même de les rejoindre.

 

Francis Richard

 

PS

En 2008, pour le centenaire de la naissance de Balthus, la Fondation Pierre Gianadda a exposé une cinquantaine de ses toiles (voir mon article de l'époque ici).

 

Balthus - L'antimoderne, Raphaël Aubert, 64 pages, Infolio

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents:

 

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages,  Infolio (2013)

Cet envers du temps - Journal 2013, 292 pages, L'Aire (2014)

Un voyage à Paris - Un carnet de Pierre Aubert, 114 pages, Art & Fiction (2017)

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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 12:15
Album Gary, de Maxime Decout

Gary est l'écrivain qui, plus que tout autre, nous amène à méditer non sur une existence qui éclaire l'oeuvre, et inversement, mais sur l'hypothèse d'une vie-oeuvre, avec tous les paradoxes vertigineux qu'elle attise.

 

(Sainte-Beuve aurait perdu son latin...)

 

Romain Gary est né le 8 mai 1914 à Wilno en Lituanie. Sous le signe des identités instables: Wilno s'appela aussi bien Wilna, Vilna que Vilnius et ce haut lieu du judaïsme fut tour à tour allemand, polonais et russe.

 

Ses histoires et romans familiaux sont tout aussi instables: il [les] aménage au gré des moments, des envies, des inspirations. Avant même d'écrire, il se met en quête d'un pseudonyme, c'est-à-dire d'une autre identité.

 

Juif, il s'appelle en réalité Roman Kacew. Quand il arrive en France à 14 ans, il devient, par commodité, Romain Kacew. En 1940, membre de l'escadrille Topic des FFL, il se fait désormais appeler Romain Gary de Kacew.

 

Après guerre, Gary change de nom en même temps qu'il naît à l'écritureil sera, pour ses lecteurs, Romain Gary. Son premier roman en français paraît d'abord chez un éditeur anglais sous le titre Forest of anger.

 

Sous le titre Éducation européenne ce roman à succès paraît en France. Mais, son deuxième roman, Tulipe, lui, déplaît par l'impertinence, le laisser-aller, les sarcasmes constants et assumés qui le caractérisent.

 

Le troisième, Les racines du ciel, déplaît cette fois parce qu'il ne ménage ni certaines constructions syntaxiques, ni la concordance des temps. Gary rivera plus tard leur clou à ses détracteurs en inventant la langue ajar.

 

Ce roman déplaît aussi parce qu'il est une parodie de l'engagement. Gary aura une défiance permanente face aux drapeaux et aux bannières et mettra en garde contre les séductions militantes, le fanatisme, le manichéisme.

 

Lady L. est écrit en anglais: c'est une nouvelle expérience radicale de l'altérité. Gary écrira certains autres textes en anglais: il les traduira dans un sens ou dans l'autre ou les réécrira à partir de traductions qu'on lui fournit...

 

Romain Gary est l'homme aux plusieurs naissances et aux multiples identités, changeant de nom comme de langue. Il a le désir de conférer à ses textes des existences plurielles selon les langues dans lesquelles ils sont diffusés.

 

Le principe moteur de son oeuvre est le désir d'ouvrir l'être à l'infini: le Je [ne lui] ai jamais suffi et [ne lui] a jamais procuré le sentiment rassurant d'exister pleinement. Il a toujours vécu son Moi comme une limite ou une geôle.

 

En fait il cherche à donner un corps, qui ne soit pas fait que de mots, à un autre Moi. Avec Shatan Bogat, il engendre ainsi un auteur à part entière et l'ensemble de son oeuvre et est enivré par le carrousel des impostures.

 

Enfin Gary se dédouble radicalement en donnant naissance à Émile Ajar. Dont le premier roman Gros-Câlin est celui des mues, mues entre homme et bête et mue de l'écriture: une langue qui égrène les maladresses délibérées...

 

Avec La vie devant soi, Émile Ajar se voit décerné le Prix Goncourt en 1975, qui avait été décerné à Romain Gary en 1956 pour Les racines du ciel:

Deux oeuvres s'écrivent en parallèle, avec deux auteurs, deux styles, et surtout deux réceptions différentes.

 

L'écrivain se sera enfin exprimé entièrement: le 2 décembre 1980, rentré chez lui après avoir déjeuné avec Claude Gallimard, l'écrivain met fin à la carrière d'Émile Ajar et de Romain Gary d'une même balle de revolver.

 

Dans Vie et mort d'Émile Ajar, son texte ultime (L'Express du 10 juillet 1981), après avoir justifié Ajar en disant qu'il était las de n'être que lui-même, il écrit cette phrase ô combien révélatrice: Je me suis toujours été autre.

 

Maxime Decout commente: à bien lire cette phrase de Vie et mort d'Émile Ajar, on devine qu'il y a l'affirmation enthousiaste d'une altérité et le constat résigné d'une permanence.

 

Francis Richard

 

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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