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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 00:30
"Le despotisme démocratique" d'Alexis de Tocqueville

Il y a quelque deux ans, les Editions de L'Herne ont eu la bonne idée de publier en tiré-à-part de De la démocratie en Amérique, dans leur collection des Carnets, les huit chapitres de la quatrième partie du volume 2, qui est, en quelque sorte, la conclusion de l'ouvrage. Elles l'ont intitulé, à juste titre, Le despotisme démocratique.

 

En écrivant cette dernière partie, Alexis de Tocqueville espérait conjurer ce qu'il pressentait, c'est-à-dire que l'égalité aurait finalement raison de la liberté.

 

L'égalité, selon Tocqueville, produit deux tendances:

 

"L'une mène directement les hommes à l'indépendance et peut les pousser tout à coup vers l'anarchie; l'autre les conduit par un chemin plus long, plus secret, mais plus sûr, vers la servitude."

 

C'est cette deuxième tendance que, selon lui, il faut craindre. Il avait parfaitement raison, parce que nous y sommes... dans la servitude.

 

Le chemin vers la servitude

 

Dans les temps aristocratiques, que Tocqueville ne regrette pas et qu'il ne cherche d'ailleurs pas à rétablir, il constate qu'il existait des pouvoirs secondaires. Or ces pouvoirs secondaires ont disparu avec l'avènement des temps démocratiques. Certes ils pourraient être rétablis artificiellement, mais ils auraient bien du mal à se maintenir. Parce que les hommes des temps démocratiques "conçoivent, pour ainsi dire sans y penser, l'idée d'un pouvoir unique et central qui mène tous les citoyens par lui-même".

 

A cette idée s'ajoute l'idée d'une législation uniforme, qui n'aurait pas été possible dans les temps aristocratiques. Seulement, comme Tocqueville le remarque:

 

"A mesure que les conditions s'égalisent chez un peuple, les individus paraissent plus petits et la société semble plus grande, ou plutôt chaque citoyen, devenu semblable à tous les autres, se perd dans la foule, et l'on n'aperçoit plus que la vaste et magnifique image du peuple lui-même."

 

Conséquence:

 

"Cela donne naturellement aux hommes des temps démocratiques une opinion très haute des privilèges de la société et une idée fort humble des droits de l'individu."

 

L'État finit par s'occuper de tout

 

Ces hommes sont à la fois indépendants - ils s'occupent de leurs oignons -, et faibles - ils ne peuvent compter sur l'appui de personne. Alors, vers qui se tournent-ils? "Vers cet être immense qui seul s'élève au milieu de l'abaissement universel." Autrement dit, l'État.

 

Ces hommes ont même du goût pour lui, parce que l'État aime ce qu'ils aiment (du moins essaie-t-il de le leur faire croire): l'égalité et l'uniformité, qui le favorisent et qui lui facilitent la tâche. Car, il lui est plus facile d'imposer une règle à tous que d'essayer de trouver une règle pour chacun...

 

Il en résulte que l'État finit par s'occuper de tout.

 

L'État se fait providence:

 

"C'est l'État qui a entrepris presque seul de donner du pain à ceux qui ont faim, des secours et un asile aux malades, du travail aux oisifs, il s'est fait le réparateur presque unique de toutes les misères."

 

L'État se fait éducateur:

 

"L'État reçoit et souvent prend l'enfant des bras de sa mère pour le confier à ses agents; c'est lui qui se charge d'inspirer à chaque génération des sentiments, et de lui fournir des idées."

 

L'État se fait gardien des cultes:

 

"[Les souverains des temps démocratiques] ôtent au clergé ses propriétés, lui assignent un salaire, détournent et utilisent à leur seul profit l'influence que le prêtre possède; ils en font un de leurs fonctionnaires et souvent un de leurs serviteurs, et ils pénètrent avec lui jusqu'au plus profond de l'âme de chaque homme."

 

(Il faut lire deux des notes que Tocqueville ajoute à ces textes qui précèdent.

 

Sur la disparition de la liberté de tester:

 

"Chez les Français de nos jours, on ne saurait distribuer son patrimoine entre ses enfants, sans que l'État intervienne. Après avoir régenté la vie entière, il veut encore en régler le dernier acte."

 

Sur les fonctionnaires:

 

"Presque partout, en Europe, le souverain domine de deux manières: il mène une partie des citoyens par la crainte de ses agents, et l'autre par l'espérance qu'ils conçoivent de devenir ses agents.")

 

L'État se fait juge et partie quand il crée des tribunaux spéciaux "dont l'objet particulier est de décider exceptionnellement les questions litigieuses qui peuvent s'élever entre l'administration publique et les citoyens".

 

Sous tutelle peut-être, mais en choisissant ses tuteurs...

 

Les hommes de son temps - comme ceux du nôtre - sont "travaillés par deux passions ennemies":

 

"Ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres."

 

Alors, ils font contre mauvaise fortune bon coeur:

 

"Ils se consolent d'être en tutelle, en songeant qu'ils ont choisi eux-mêmes leurs tuteurs."

 

Vous avez dit tuteurs?

 

"Faut-il mener les petites affaires où le simple bon sens peut suffire, ils estiment que les citoyens en sont incapables; s'agit-il du gouvernement de tout l'État, ils confient à ces citoyens d'immenses prérogatives; ils en font alternativement les jouets du souverain et ses maîtres, plus que des rois et moins que des hommes."

 

Le deuxième volume de De la démocratie en Amérique a paru en 1840...

 

Francis Richard

 

Le despotisme démocratique, Alexis de Tocqueville, 104 pages, L'Herne

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Published by Francis Richard - dans Lectures libérales
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  • : Le blog de Francis Richard
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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