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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 01:00
La leçon de Sénèque

En l'an soixante-quatre de mon âge je sais bien que je me rapproche du terme de ma vie et cela ne m'effraie pas outre mesure. La mort n'est pas un tabou pour moi. Elle me semble naturelle et m'apparaît comme faisant partie de la vie, tout simplement. Je n'ai aucun mérite à le penser: je crois en Dieu et en l'au-delà et, dans le même temps, je suis un mécréant sans crainte, parcouru de doutes, inapte aux certitudes. Et puis, face à la mort, j'ai de qui tenir.

 

Mon grand-père maternel, Daddy, à qui, paraît-il, je ressemble de plus en plus, du moins par le caractère, a vu la mort de près plusieurs fois. Engagé volontaire dans l'armée anglaise à dix-neuf ans, en 14 - son pays, la Belgique, le trouvait trop jeune pour l'enrôler dans son armée -, il a combattu au sein du MI6, le service secret extérieur de Sa Majesté britannique, créé cinq ans plus tôt.

 

Capturé par les Allemands à Vilvoorde (Vilvorde), torturé pour faits d'espionnage, condamné à mort et amené au peloton d'exécution, à plusieurs reprises, pour le briser, il n'a jamais rien dit sur les autres membres de son réseau et a finalement eu la vie sauve en faisant un mariage blanc avec ma grand-mère: à l'époque on n'exécutait pas un jeune marié, fût-il espion...

 

Depuis à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui - j'avais alors sept huit ans -, jusqu'à son trépas, Daddy n'a eu de cesse de répéter qu'il était "vieux et usé" et qu'il allait "mourir bientôt". C'était en quelque sorte sa façon d'exorciser la mort, mais cela m'a accoutumé au fait que nous étions mortels. En réalité Daddy avait une santé de fer et ne devait mourir qu'un quart de siècle après avoir commencé d'entonner cette antienne.

 

Daddy, mon parrain, s'est éteint comme une chandelle, le sourire aux lèvres, en m'étreignant la main, après que nous avons bu ensemble un dernier bock de bière. C'était à l'Institut National des Invalides de Guerre, à Ukkel (Uccle), ville où je suis né. Ce jour-là, j'ai appris que la mort pouvait ne pas être triste pour celui qui partait, si elle l'était de toute évidence pour ceux qui restaient et qui l'avaient aimé. Ce jour-là, j'ai eu aussi la révélation indicible de la présence de son âme, qui demeurait encore un moment, avant d'abandonner son corps, comme à regret.

 

Au contraire de mon grand-père, j'ai une bonne mauvaise santé depuis le jour de ma naissance - on m'a ondoyé ce jour-là par précaution et baptisé cinq jours plus tard à la suite d'une nouvelle alerte. Et cette bonne mauvaise santé m'a accompagné tout du long de mon existence jusqu'à aujourd'hui inclus. C'est pourquoi, à chaque date anniversaire de ma naissance, je me réjouis de l'avoir atteinte, je me félicite de ce qui ressemble à une victoire remportée sur le temps et sur l'adversité.

 

En l'an soixante-quatre de mon âge, je pense à ce qu'écrit Sénèque dans sa lettre LIV à Lucilius: "Il faut louer et imiter ceux qui n'ont pas regret de mourir tout en aimant à vivre." Si je n'ai pas regret de mourir et si j'aime à vivre, je ne trouve pas qu'il y ait là motif à louange, puisque dès mon plus jeune âge cet art de vivre et de mourir m'est familier, et je ne demande à personne de l'imiter, parce que chacun doit trouver sa voie et la suivre.

 

Il y a douze ans, ma vie a pris toutefois un tour plus précaire avec la découverte d'une insuffisance cardiaque, que je refuserai toujours de faire opérer, semblable à celle qu'avait Frans, mon oncle maternel, et qui est une épée de Damoclès au-dessus de celui qui en souffre. Ce n'est pourtant pas cette épée qui lui a été fatale. C'est le crabe qui a eu raison de lui à cinquante-neuf ans... Qui aurait dit que le prêtre qui m'avait baptisé mourrait plus jeune que son neveu?

 

Aussi, compte tenu de cette bonne mauvaise santé, aurais-je, beaucoup plus que Daddy, de bonnes raisons de dire que je suis vieux et usé - ce que je ne dis jamais - et que je vais mourir bientôt - ce que je pense de plus en plus sans le dire, et sans que je ne considère que le penser seulement soit une manière de le conjurer. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une réalité avec laquelle je dois m'accommoder.

 

Si, par hypothèse, je devais disparaître demain, ma vie aurait-elle été courte? Dans son De brevitate vitae, Sénèque dit que "nous n'avons pas reçu une vie brève, nous l'avons faite telle; par rapport à elle, nous ne sommes pas des indigents, nous sommes des prodigues". Alors je m'efforce pendant le bref temps qui m'est encore imparti ici-bas, comme le conseille Sénèque, d'organiser ce temps "comme il faut", surtout depuis l'épreuve de 14, que j'ai évoquée le premier jour de cet an, dans Espitre à mes amis.

 

Cette organisation "comme il faut" de mon temps me permet d'avoir une activité professionnelle intense, de lire des livres de toutes sortes, d'écrire des billets sur ce blog, de nager tous les jours, ou presque, de voir des amis et de faire de fructueuses rencontres. En somme, de vivre avec empressement plusieurs vies et de partager  avec le plus grand nombre de gens possible ce que ces vies m'apportent et me donnent comme matières à réflexion.

 

Quand l'épreuve de 14 m'a conduit au bord de l'abîme, c'est à Sénèque, encore lui, à qui j'ai eu recours. Dans sa lettre CIV à Lucilius, Sénèque dit que "l'homme de bien est tenu de rester dans le monde, non autant qu'il lui plaît, mais autant qu'il le faut". Si donc le devoir, officium, et la passion, ardor, se disputent d'ordinaire à égalité mes faveurs ou se les concilient, grâce à Sénèque, c'est le premier qui l'a emporté cette fois-là sur la seconde...

 

Si j'étais au bord de l'abîme, c'est que j'avais perdu tout espoir d'au moins conserver l'amitié d'une personne qui m'était chère et qui me l'est toujours, et que j'en étais meurtri à un point qu'elle ne pouvait imaginer et qu'elle n'imagine d'ailleurs toujours pas, parce que c'est incroyable et complètement déraisonnable... je le concède...

 

Cela m'a fait commettre des extravagances dont je me repens, mais, à ses yeux, j'en ai eu la confirmation hier,  je reste impardonnable. Toutes mes tentatives, sans doute maladroites, pour me réconcilier avec elle se sont avérées vaines et je sais pertinemment qu'il me faudra vivre avec cette blessure qui ne cicatrisera jamais, quoi que je fasse pour réparer. Et que, dès lors, je douterai toujours beaucoup de moi-même...

 

Pour cette personne, je ne suis pas un homme de bien: je me suis montré d'une grande faiblesse, et l'état de déréliction dans lequel je me suis trouvé un jour ne peut qu'inspirer aujourd'hui sa peur et justifier sa fuite. Coupable, de surcroît, selon elle, de chantage affectif, le vilain que je suis a été et est désormais pour elle, décidément, infréquentable...

 

Alors, au plus fort de la crise, plutôt que de me faire admettre comme membre actif de la sélecte société des écrivains suicidés (à titre exceptionnel puisque je ne suis pas écrivain), bien que dépourvu désormais du désir de vivre, tout en continuant, paradoxalement, d'aimer à vivre, j'ai fait le choix plus courageux en ces circonstances de demeurer parmi les vivants et de me comporter, pour une fois, en homme de bien, par devoir envers les miens, mais aussi envers mon Créateur, auquel je ne manifeste certainement pas assez de reconnaissance pour tout ce que je lui dois.

 

Quand l'épreuve de 14 m'a conduit au bord de l'abîme, c'est aussi à Verlaine, à qui j'ai eu recours. Plus que tout autre, et par la poésie, qui est la vraie vie de l'esprit, il m'a bien fait comprendre, au plus profond de mon âme, que le Christ n'est pas venu pour les hommes de bien, mais pour les vilains, comme lui et moi, et que nous étions bien bêtes de ne pas le comprendre et de ne pas répondre par notre pauvre amour humain à son incommensurable amour divin.

 

Alors, au plus fort de la crise, j'ai ouvert le recueil de Sagesse. Je me suis lu, dans mon pléiade des Oeuvres poétiques complètes, comme on lit une prière dans un missel, ce premier sonnet d'une série que je sais pourtant par coeur et qui devrait parler à n'importe quel vilain:

 

Mon Dieu m’a dit: "Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge, et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?

N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?"

 

Nous ne savons pas ce que nous réserve l'avenir. Si ma vie est devenue de plus en plus précaire, je fais comme si elle ne l'était pas. Je fais comme si de rien n'était. Mais je fais aussi comme si, chaque jour que Dieu fait, était mon dernier jour, essayant de contenir l'ardor et de ne pas trop céder de terrain à l'officium. Peu à peu je mets mes affaires en ordre. Et j'ai déjà pris des dispositions testamentaires pour mes biens terrestres...

 

Nous ne savons pas ce que nous réserve l'avenir. L'ironie du sort est que Sénèque, à qui l'envie n'a pas manqué à plusieurs reprises de s'arracher à la vie du fait de sa mauvaise santé, mais qui ne l'a pas fait par devoir envers les siens, a dû tout de même le faire, comme le raconte Tacite dans le Livre XV des Annales, sur ordre de Néron...

 

Francis Richard

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Published by Francis Richard - dans Edito
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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