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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:10

Malédiction EGLINUn bienfait n'est jamais perdu. A l'inverse un méfait peut vous perdre et vous valoir la malédiction de la personne à laquelle vous l'avez infligé...

 

Mais une malédiction se traduit-elle toujours dans les faits? Il faut croire qu'elle peut fonctionner et même se poursuivre à travers les générations. En atteste celle qui semble avoir frappé la dynastie des capétiens, dont Maurice Druon a tiré l'histoire de ses Rois maudits.

 

Dans le roman de Florian Eglin, elle se contente de frapper brutalement un jeune homme de trente-cinq ans, qui l'a bien cherché et qui va tomber de Charybde en Sylla, mais s'en sortir toujours, de manière complètement improbable.

 

Après avoir finalement raté des études brillantes et prometteuses (il s'était discrédité lors d'un cycle de conférences au Japon), Solal Aronowicz est devenu factotum d'un Institut huppé de la région genevoise. Factotum, comme le personnage du roman éponyme de Charles Bukowski.

 

Par on ne sait quel mystère administratif, il est le mieux payé de tous les employés de cette école pour nantis, davantage même que le directeur, le Servile, et que la sous-directrice, la Séide, conseillère d'orientation pour jeunes filles, à sa façon. Ce qui vaut la jalousie de tout le monde, corps enseignant inclus.

 

Comme Solal n'aime pas mettre la main à la pâte et qu'il en a les moyens, il remplit son rôle d'homme à tout faire en le sous-traitant à d'autres...

 

Au début du livre, Solal se rend dans un supermarché. Il y a une altercation avec une vieille femme blonde, de plus de nonante ans, qui tourne à un pugilat inégal. Certes la vieille se défend bien, contre toute attente, mais que peut-elle faire contre une tondeuse à gazon rouge, pilotée par un Solal déchaîné, qui la déchiquète et la disperse? Aussi, au moment d'expirer, le maudit-elle en ces termes:

 

"Je te maudis, je te maudis par Ashmodai! Qu'il te fasse crever comme moi tu me fais crever, en morceaux! Dispersé, démonté, défait! En morceaux!"

 

Quelques temps plus tard il reçoit une lettre intrigante, qu'il trimballera partout avec lui, sans jamais l'ouvrir et qui ne serait pas sans rapport avec la vieille qu'il a trucidée d'aussi sanglante manière... et qu'il lui avait semblé connaître dont on ne sait où.

 

Solal roule en Aston Martin. Il boit des quantités rabelaisiennes de whisky et autres breuvages. Il consume quotidiennement sa petite douzaine de cigares, ce qui aurait ravi Davidoff. Mais, quoi qu'il fasse, même lire beaucoup, cet oisif est terriblement insomniaque, ce qui l'a conduit à se concocter un cocktail Stille Nacht dont voici la recette destinée aux connaisseurs de ce mal pernicieux:

 

"Cinq Imovane, et trois, voire quatre Stilnox. Bien réduire le tout en poudre dans un joli bol de céramique (certains soirs, quand je sentais que ça allait être compliqué, je rajoutais trois Dormicum, pour la touche finale). Broyer le tout une nouvelle fois très minutieusement, épaissir avec un décilitre de crème entière, deux oeufs pour lier et quatre à huit décilitres, selon l'humeur, de whisky pour diluer, single malt uniquement, bien sûr. Ça va aussi avec du rhum ou du gin, c'est une question de goût."

 

Il est improbable que celui qui ingurgite une telle potion magique en réchappe, mais Solal est indestructible. Il va le prouver tout au long de ce roman.

 

Il réchappe à une bagarre homérique dans les toilettes de l'Institut en dépit du coup pervers qu'il reçoit dans l'entrejambe.

 

Il réchappe à son auto-éviscération à Barcelone où il a acheté un exemplaire rare et cher de Là-bas, le livre de Huysmans.

 

Il réchappe à son énucléation et à son passage à tabac par une bande de kirghizes qui ont été accusés injustement de son forfait au supermarché.

 

Il réchappe à l'ablation nocturne d'un de ses reins par une belle inconnue, cliente de ces mêmes kirghizes, dont il a partagé la couche.

 

Il réchappe même à l'extraction grand-guignolesque de son coeur par Pénélope, la mère de son fils Julien, laquelle n'a pas seulement une dent mais la mâchoire entière contre lui.

 

Heureusement qu'il y a des moments de pur bonheur et de repos pour ce guerrier continuellement défait mais jamais abattu. Ils se produisent quand Elisa lui dit qu'elle l'aime tout monstrueux qu'il est avec toutes ses coutures et quand elle paraît au milieu d'un aréopage de ses semblables:

 

"Elle était absolument superbe, l'éclat de ses cheveux libres, la générosité de son sourire et la grâce féline de ses déplacements mirent un coup très net au soleil qui pâlit visiblement sous la concurrence. On sentait tout de suite que cette femme était heureuse, pleine et entièrement en accord avec elle-même. Au-delà de sa beauté, c'est ce qui faisait la force de sa séduction. Alors qu'elle s'asseyait sans façons sur le banc à mes côtés, on remarqua immédiatement [...] qu'elle était quasi nue sous sa robe qui comptait les sept couleurs de l'arc-en-ciel."

 

Seulement réchappera-t-il toujours à la succession d'avanies qu'il subit depuis qu'il a occis la vieille femme blonde du supermarché? Ouvrira-t-il enfin la lettre intrigante qu'il emporte partout avec lui et dont le contenu pourrait tout de même être d'une grande importance?

 

Tout ce récit est à la fois brutal et improbable, comme le laissait présager le sous-titre du livre entre parenthèses. S'y mêle l'auto-dérision inébranlable de Solal. Il garde en effet dans les moments les plus difficiles toute sa distance avec le con magnifique et passif qu'il est en toutes circonstances. Ce qui produit l'hilarité malgré la sauvagerie sanglante de certaines scènes.

 

Pourquoi poursuit-on sans relâche la lecture de ce roman où l'outrance devient caricature? Parce qu'il y a un souffle indéniable qui emporte et ne lâche pas le lecteur un tantinet malmené et heureux de l'être. La fin énigmatique toutefois appellerait une suite. Cela tombe bien, parce qu'un deuxième volume des aventures rocambolesques de Solal Aronowicz est en préparation...

 

Francis Richard

 

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (roman brutal et improbable), Florian Eglin, 288 pages, La Baconnière

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Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
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commentaires

Lemoine 03/03/2014 15:46

Je suis professeur de français... Préambule bien présomptueux, vous allez comprendre pourquoi.
Je n'ai strictement rien compris à ce livre, à son intérêt si ce n'est un goût certain pour la provocation, pour le scabreux jusqu'au scatologique. Je l'ai lu jusqu'au bout - et ce fut une épreuve - pour comprendre le sens de ce roman. Or voilà, je ne comprends rien à la fin: scène sacrificielle dans un temple de la consommation? Que dire des derniers mots prononcés par la voix énigmatique? Si vous avez des pistes, je suis preneuse... Sabine

Francis Richard 04/03/2014 09:08

Je crains qu'il ne vous faille attendre la parution de la suite...

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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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