J'aurais dû détourner la tête, ainsi que le veut l'usage lorsqu'on s'aperçoit qu'un inconnu vous observe. Mais elle me fixa avec une insistance telle que je me sentis harponnée, et par un réflexe de politesse je la saluai d'un léger signe de menton, me demandant si j'étais supposée la reconnaître.
C'est le premier contact, à distance, entre la narratrice et l'inconnue. Elle lit un tome des oeuvres traduites de Zweig, ce qui a retenu l'attention de la femme aux cheveux plus blancs que noirs, avec laquelle elle engage un bref échange.
Ce vendredi soir, quand celle-ci descend du trolleybus, elle lui emboîte le pas, au bord du lac, renonçant à rejoindre Caro. Au bout d'un certain temps, l'inconnue lui dit qu'elle est la personne [qu'elle] cherchait, pour tenir sa promesse...
L'inconnue a en effet promis de se souvenir de ce qui lui a été raconté et demande à la narratrice de faire de même, c'est-à-dire de se souvenir à son tour de ce qu'elle s'apprête à lui confier et de trouver quelqu'un à qui attacher ce fil.
Le passage du soir est, en quelque sorte, ce soir-là, un passage de témoin, chaque participant étant le maillon d'une chaîne de souvenirs personnels, transmis au suivant, un pont à défendre contre l'oubli, Blanche en étant le dernier.
Pourquoi le moment est-il venu pour l'inconnue, Blanche donc, de passer le témoin? Parce qu'atteinte d'une maladie incurable, elle a programmé son suicide assisté pour le surlendemain, un dimanche à dix-sept heures précises même:
J'ai choisi un dimanche parce que les débuts de semaine ont tendance à me relancer, et ce ne serait pas bon.
Que s'agit-il de transmettre? Une histoire qui ne doit pas finir. Qui commence avec Werner pendant la Grande Guerre, se poursuit avec Emiliano en 1944, à qui Werner demande de faire revivre sa femme Marie, en faisant son portrait.
En écrivant dans des cahiers tout ce dont il se souvenait à propos de son ami Werner, Emiliano a alors l'idée de former une chaîne, de passer le flambeau plus loin pour que l'histoire survive même après lui, et trouve la bonne personne.
La bonne personne est Judith, née en 1938, la préférée de Blanche dans l'histoire, même si, devant la mort, il n'y a pas une vie humaine plus valable qu'une autre. Sans doute est-ce parce que Judith est une femme droite, libre avant l'heure.
Tout le long du récit que fait Blanche à la narratrice les deuils se succèdent et elle lui en fait le reproche: Je m'attache à ces gens, et puis tu me les reprends. Mais, en fait, elle ne les lui reprend pas: c'est bien l'idée, ils vont rester en toi...
Dans l'histoire il y aura toutefois un maillon invisible, ou plutôt purement fonctionnel, dont la seule utilité sera de relier Judith à Patrick. Ce dernier, né en 1963, l'aura rencontré en 1991 dans des circonstances floues, avant l'accident...
Blanche, infirmière, sera là, à l'hôpital, pour l'écouter. Il lui racontera alors sa propre histoire, puis, ce qu'on lui avait raconté quelques années plus tôt, avant de disparaître à son tour mais, bien vivant cette fois, sans laisser d'adresse.
Le récit se termine avec l'histoire de Blanche elle-même, née en 1945, avec les tergiversations de la narratrice sur la manière de passer le témoin. Le lecteur ne sera pas surpris par le choix qu'elle fait, par l'avertissement à son intention:
Si vous me lisez aujourd'hui, c'est que Caroline a agi selon ma volonté; qu'elle m'a permis de rattacher à votre mémoire l'histoire de mes fantômes, et d'y adjoindre la mienne qui va en s'estompant.
Francis Richard
Passage du soir, Léonie Adrover, 224 pages, Seuil

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