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14 juillet 2023 5 14 /07 /juillet /2023 22:20
Le 14 juillet, d'Henri Béraud

Le 14 juillet est commémoré depuis 1880. Dans les faits, de la IIIe République à nos jours, les maires des communes de France et les Français commémorent deux 14 juillet. La prise de la Bastille et l'insurrection populaire du 14 juillet 1789, ou « l'éveil de la liberté » (Victor Hugo). Mais aussi la première fête de la Fédération, nationale et largement admise, le 14 juillet 1790 : dernière grande manifestation d’unité nationale, sursaut de joie entre les affres de la « Grande Peur » et la période la plus dure de la Révolution. 

Gouvernement.fr

 

C'est en effet la loi du 6 juillet 1880, votée par le Sénat et la Chambre des députés, promulguée par le Président de la République, publiée au Journal Officiel de la République le 7 juillet 1880, qui a fait du 14 juillet la fête nationale de la France. Il y a déjà du en même temps dans cette célébration de deux 14 juillet ...

Le 14 juillet, d'Henri Béraud

Le 14 juillet 1790, a eu lieu la Fête de la Fédération, sur proposition du maire de Paris de l'époque, Bailly1. Ce fut en effet un rare moment d'unité du pays puisqu'elle se déroula en présence de 14 000 gardes nationaux environ, du roi Louis XVI 2 siégeant sur un trône, du marquis de La Fayette caracolant sur un cheval blanc et de Talleyrand célébrant la messe en plein air.

 

Le 14 juillet qui est le sujet du livre d'Henri Béraud est celui de l'insurrection de 1789, qui a fait suite au renvoi, le 11 juillet, du Genevois Jacques Necker de son poste de directeur des finances du royaume, auquel il avait été nommé le 25 août 1788 pour restaurer la confiance et éviter la banqueroute, et qui sera rappelé le 16 juillet...

 

Ce récit, publié en 1929, est dédié à Pierre Brisson, qui sera directeur de publication du Figaro de 1940 à 1958 et qui l'avait poussé à l'écrire. Dans sa dédicace l'auteur précise qu'il s'amuse à recréer les jours lointains, où il aurait voulu vivre: C'est avec tant de foi, un plaisir si passionné que, bien souvent, j'y crois vivre en effet.

 

Certes il s'agit d'une histoire vraie mais rêvée, une vision, où le lecteur peut retrouver le style épique de l'auteur de la tétralogie de Sabolas en France, qui comprend Le bois du templier pendu, Les lurons de Sabolas, Le ciel de suie et Naufrage

 

Ce récit commence le dimanche 12 juillet 1789 et se termine le mardi 14. Comme l'auteur le dit dans sa dédicace, il y fait de la foule insurrectionnelle un personnage innombrable et cependant unique avec pour ambition de montrer des hommes obscurs en proie à la haine, à l'horreur, à la peur, à la cruauté, à l'enthousiasme.

 

Le résultat est à la hauteur de l'ambition. En le relisant aujourd'hui dans mon exemplaire original, acquis sur les quais de Paris quand j'étais un adolescent d'autrefois (clin d'oeil à un célèbre François), auprès d'un ami bouquiniste juif polonais, je peux le certifier.

 

Comme l'histoire de ces jours est connue, je me contenterai de citer quelques passages du livre qui me paraissent intemporels:

 

Aux heures décisives de la vie d'un peuple, la crainte de se tromper cause les plus grands malheurs... page 8

 

Il fallait s'y attendre: l'émeute, comme la guerre et les naufrages, donne l'essor aux créatures de la fange. Au premier signal, elles apparaissent. page 34

 

À propos de monuments incendiés: Nul ne songe que c'est l'argent de tous, la seule ressource qui s'en va en fumée. page 38

 

Ceux qui crient le plus haut ne sont pas ceux qui tiennent le plus à en découdre... page 75

 

Quand personne ne représente le peuple, le peuple se représente lui-même! page 76

 

Cette foule soûle de sommeil, de paroles, de boisson et de bruit, que Paris brasse depuis dimanche, ne sait pas encore où elle va. page 113

 

Qui donc, le premier, l'a poussé ce cri [À la Bastille! ] ? Personne, une voix... Quelle voix? Celle qui, aux heures décisives, s'élève toute seule de la foule effarée et la surprend par ce qu'elle attend. page 132

 

J'ajouterai que, ce 14 juillet, comme le raconte Béraud, le gouverneur de la Bastille, Jacques de Launay, et le prévôt des marchands de Paris, Jacques de Flesselles, ont été assassinés et leurs têtes placées au bout d'une pique avant d'être promenées dans les rues.

 

Dans ses Aphorismes, Charles Baudelaire écrit:

Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents...

 

Francis Richard

 

1 - Il sera guillotiné le 12 novembre 1796...

2 - Il sera guillotiné le 21 janvier 1793...

 

Le 14 juillet, Henri Béraud, 252 pages, Hachette (1929)

 

PS

 

Dans ma bibliothèque catovienne figurent bien les trois premiers volumes de Sabolas en France (le troisième volume sous le titre de Ciel de suie), mais j'ignore si le quatrième, Naufrage, a jamais paru...

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13 juillet 2023 4 13 /07 /juillet /2023 18:40
Journal de Rivesaltes 1941-1942, de Friedel Bohny-Reiter

Le camp de Rivesaltes (Pyrénées Orientales) se trouve en dehors de la petite ville du même nom, dans une plaine aride balayée par les vents, glaciale en hiver et torride en été.

Michèle Fleury-Seemüller

 

Dans ce camp, la Suissesse Friedel Bohny-Reiter, 30 ans, infirmière en pédiatrie, qui s'est engagée dans le Secours aux enfants, se retrouve du 12 novembre 1941 jusqu'au 25  novembre 1942.

 

Elle y tient un journal où elle décrit son quotidien. Elle réside au camp, partage la vie de souffrance des internés, des Juifs, des Espagnols, des Tziganes, des apatrides, et s'occupe des enfants.

 

Ce journal commence le 11 novembre 1941 à la Maternité d'Elne, au sud de Perpignan (Rivesaltes est au nord), où, joyeusement reçue, elle a apporté habits d'enfants et ... chocolat suisse.

 

Son travail consiste à distribuer du riz (tout le monde a faim), des habits (tout le monde a froid), à soigner, à faire prendre un bain aux enfants une fois par semaine: l'hygiène manque partout.

 

C'est la misère, la détresse. Aussi se réjouit-elle d'obtenir que des femmes et des enfants sortent du camp. Mais, parfois, elle est submergée de rage impuissante contre oppressions et tourments.

 

Sa vie au camp est à la fois faite de compassion et d'une grande joie de pouvoir aider. Elle est ainsi heureuse d'avoir vécu Noël entourée des gens de l'infirmerie, venus de régions nordiques:

 

Je ne suis pas vaniteuse, pourtant j'ai aimé leur gratitude.

 

Il lui arrive de sortir du camp. Quand elle y revient, elle a l'impression de rentrer à la maison: on maudit le camp et pourtant on s'est mis à aimer certaines choses, écrit-elle le 10 janvier 1942.

 

Avec les écoliers, les mères, les femmes malades, elle et ses collègues ont froid, partagent des soucis, ressentent au fond quelque chose comme une communauté de destin. Aussi peut-elle dire:

 

Rien ne me rend plus heureuse que de sentir leur amour.

 

Il lui arrive d'être aussi horrifiée par la déchéance spirituelle des internés que par leurs corps amaigris. Le 12 février 1942, elle écrit: Chacun ne voit dans l'autre qu'un rival qui lui vole sa nourriture...

 

Il lui arrive d'être découragée. Ainsi elle se rend compte le 9 avril 1942 qu'elle et ses collègues ont sauvé des hommes pour qu'ils soient emmenés au travail forcé: Quand tout cela prendra-t-il fin?

 

Le 2 mai 1942, bien que son coeur soit affaibli par la misère du camp, elle se surprend à pouvoir encore recevoir le monde printanier, merveilleux et ensoleillé et, chrétienne, se fait des reproches:

 

Je pense aux mois passés au travail, et je reconnais que j'aurais pu faire mieux, que je n'ai pas eu assez confiance en Celui qui nous porte dans sa main; Celui qui toujours répare ce que les hommes détruisent dans leur aveuglement; Celui dont l'Amour règne dans le monde malgré tout; Amour que j'aurais dû propager autour de moi avec plus de force.

 

Le journal se termine quelques mois plus tard, le 25 novembre 1942. Le 11 l'armée allemande a envahi la zone sud. Le camp vit ses dernières heures. Des internés sont libérés, pas les Juifs:

 

Jamais je n'ai eu le coeur si gros. Je les vois tous devant moi, debout devant les baraques, attendant les camions. Pas de plaintes, une expression d'obstination et de tristesse sur leur visage.

 

Francis Richard

 

Journal de Rivesaltes 1941-1942, de Friedel Bohny-Reiter, 192 pages, Zoé (Édition de 2022, première édition 1993, traduit de l'allemand par Michèle Fleury-Seemüller)

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31 mai 2023 3 31 /05 /mai /2023 19:55
Théoda, de S. Corinna Bille

Théoda, qui venait d'un autre village, un village au fond d'une vallée dont nous ne pouvions voir que la porte, avait épousé mon frère de son plein gré.

 

Quand elle commence son récit, Marceline n'a que sept ans, l'âge de raison. Elle est alors la huitième de onze enfants, qui seront bientôt douze.

 

Son frère Barnabé, celui que Théoda a épousé de son plein gré, a alors vingt-deux ans: Comme tous les paysans, il en paraissait davantage.

 

Les Romyr, comme les autres, ont deux villages, allant de l'un à l'autre suivant les saisons, déménageant, emménageant sept fois durant l'année:

 

L'un près du fleuve, dans les vignes et les vergers: Pragnin. L'autre à deux heures de marche au-dessus: Terroua.

 

Dans ce microcosme chrétien d'une cinquantaine de familles, où le fleuve est le Rhône, tout le monde se connaît et rien ne reste secret.

 

En revenant par le bois entre Pragnin et Terroua, un jour d'avril, Marceline, attirée par des gémissements, fait une découverte qui lui pèse:

 

En-dessous de moi, au creux d'une combe, je vis un homme et une femme mêlés l'un à l'autre.

Ce n'était plus un homme et une femme, mais un nouvel être: Rémi et Théoda.

 

Un temps, elle refuse de comprendre. Un jour un regard de Rémi vers Théoda lui fait comprendre ce qu'elle ne pouvait ni ne voulait admettre:

 

Ils étaient ensemble.

 

Dans ce roman, Corinna Bille1 raconte les travaux et les jours dans le double village, au fil des saisons, jalonnées d'événements religieux.

 

Marceline perçoit une nette différence entre ce qu'éprouvent les amoureux qu'elle connaît et ce couple diabolique incarné par Théoda et Rémi:

 

En eux s'exaspérait un désir de mort, un sentiment monstrueux que je ne pouvais définir.

 

Sans les avoir jamais revus ensemble, elle pressent qu'ils sont une menace pour eux tous, a peur mais n'a pas le courage de prévenir Barnabé.

 

Ce pressentiment funèbre se réalise, car, un jour, Barnabé disparaît. Heureusement que son autre frère Léonard, parti courir le monde, revient...

 

Francis Richard

 

1- Son nom de naissance est Stéphanie Bille. Le nom du village de sa mère s'appelait Corin...

 

Théoda, S. Corinna Bille, 272 pages, Zoé (édition originale aux Portes de France, Porrentruy, 1944 / Paris, 1946)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch

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5 décembre 2022 1 05 /12 /décembre /2022 20:00
La Paix des ruches, d'Alice Rivaz

La société des abeilles est bien plus ancienne et évoluée que celle des hommes. Qui sait par quels stades elle a passé pour en arriver à cette organisation si parfaite de la vie et du travail? Qui sait si une des conditions de cet état de perfection ne fut pas la mise hors-jeu, méthodiquement voulue et opérée, des mâles trublions.

 

Jeanne Bornand écrit ces lignes dans son journal, pour elle seule. À les lire le lecteur pourrait croire qu'elle a une piètre et définitive opinion des hommes. C'est un peu plus compliqué que ça.

 

Le fait est qu'elle croit ne plus aimer son mari, Philippe, et qu'elle apprécie justement de se retrouver seule, afin justement de ne pas l'être. Car, au fond, quand il s'absente, elle se retrouve.

 

Comme beaucoup de femmes, à son époque, et à la nôtre, elle travaille tout le jour. Une fois rentrée à la maison comme lui, elle prépare le repas tandis que lui commence à se détendre.

 

Comme d'autres femmes, ce qu'elle n'aime pas, ce n'est pas le travail, mais l'injustice: cela la révolte de n'avoir jamais de moments de loisirs, et cela à cause de lui qui se dit plus fort...

 

Pourtant, elle préfère les travaux du ménage à ceux du bureau. Cela ne la rend pas joyeuse d'avoir tapé une page sans faute à la machine à écrire. Ce n'est après tout qu'une page sans faute:

 

Tandis que si j'ai nettoyé les vitres, que toute la chambre en est illuminée, je me sens satisfaite, contente...

 

Jeanne n'a pas eu de bébé et - c'est là le seul point où elle et Philippe sont du même avis - elle n'en aura sûrement jamais: Je n'admire pas assez la race humaine pour vouloir la perpétuer...

 

Ce qu'elle cherchait dans le mariage, ce n'était pas de fonder une famille, mais de trouver l'amour. Or mariage et amour s'avèrent incompatibles. Pour l'amour, elle s'intéresse aux autres hommes:

 

En dehors de l'amour, c'est à peine si je vois les hommes. C'est comme s'ils n'existaient tous qu'en fonction des relations amoureuses qui pourraient ou non nous rapprocher de l'un d'eux un jour ou l'autre.

 

Finalement, se rapprocher de l'un d'eux ne peut se faire qu'en rêve. Le rêve est en effet le seul chemin pour accéder au ravissement, qu'elle est bien incapable d'atteindre dans la réalité:

 

Car il n'est d'amour que rêvé.

 

Francis Richard

 

La Paix des ruches, Alice Rivaz, 144 pages, Zoé (première édition: en 1947)

 

Livre de la même auteure:

 

Sans alcool et autres nouvelles (première édition: en 1961)

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4 novembre 2022 5 04 /11 /novembre /2022 23:55
Trafalgar, de Benito Pérez Galdós

Trafalgar est le premier d'une série de quarante-six romans consacrés aux Épisodes nationaux espagnols. Son auteur, Benito Pérez Galdós (1843-1920), est un illustre inconnu en dehors de son pays.

 

Son narrateur, Gabriel, a quatorze ans quand l'escadre franco-espagnole commandée par le vice-amiral Villeneuve affronte le 21 octobre 1805 l'escadre anglaise commandée par le vice-amiral Nelson.

 

Maltraité par son oncle, ce garçon s'est enfui de Cadix après la mort de sa mère. Il a trouvé refuge, pour échapper au recrutement, chez un capitaine de navire à la retraite, résidant à Veyer de la Frontera.

 

Don Alonso Guttiérez de Cisnegia est un patriote. Bien qu'en piteux état physique, il est décidé à rejoindre l'escadre combinée, accompagné de Gabriel et de Marcial, le bien surnommé Moitié d'homme:

 

Un homme vieux, plutôt grand que petit, avec une jambe en bois, le bras gauche coupé à ras au-dessous du coude, un oeil en moins, le visage entièrement griffonné par une multitude de balafres...

 

Les trois partent en catimini. Doña Francisca, la femme de don Alonso, hostile à leur départ, son mari ayant été mal récompensé par le roi, tient ce voyou de Marcial pour responsable du projet insensé. 

 

Part à la guerre également don Rafael (dont le père est un fieffé bonimenteur), le fiancé de Rosita, la fille de don Alonso et doña Francisca, au grand dam de cette dernière qui ne réussit pas à l'en dissuader.

 

Le récit de la bataille navale, raconté avec humour par Gabriel septuagénaire, est épique, homérique. Il se souvient de sa vision idyllique de l'idée de nationalité et de sa vision idéaliste de celle de justice:

 

Comme j'avais entendu dire que la justice triomphait toujours, je ne doutais pas de la victoire.

 

La bataille tourne à l'avantage des Anglais. Pourtant les siens ont autant de détermination qu'eux. Il constate que tous fraternisent dans le danger commun de la tempête après s'être entre-tués dans le combat:

 

Pourquoi les guerres, mon Dieu? Pourquoi ces hommes ne doivent-ils pas être amis dans toutes les circonstances de la vie comme ils le sont dans celles du danger? Ce que je vois ne prouve-t-il pas que tous les hommes sont frères?

 

Son diagnostic est certes juste: ce sont des hommes très mauvais qui fomentent les guerres, pour leur profit particulier, le pouvoir ou l'argent. Ils trompent les autres en les poussant à haïr d'autres nations.

 

Mais il a la naïveté de croire que cela ne peut pas durer et que les belligérants se convaincront qu'ils font une grande folie en déclarant de si terribles guerres et qu'un jour arrivera où ils s'embrasseront:

 

Ainsi pensais-je. Finalement, j'ai vécu soixante-dix ans et je n'ai pas vu arriver ce jour.

 

Il raconte un épisode où, confrontés à un danger mortel imminent, c'est-à-dire à une situation terrible, des hommes qui ne sont pourtant pas mauvais font preuve d'une compréhensible inhumaine cruauté:

 

Le sentiment et la charité disparaissent face à l'instinct de conservation qui domine entièrement l'être humain, l'assimilant parfois à une bête féroce.  

 

Tout le monde, y compris les Anglais victorieux, fut perdant à Trafalgar, la France toutefois moins que l'Espagne. Pour expliquer sa défaite sur mer, masquée par ses victoires sur terre, Napoléon aurait dit:

 

Je ne peux pas être partout...

 

Francis Richard

 

Trafalgar, de Benito Pérez Galdós, 224 pages, Zoé (traduit de l'espagnol par André Gabastou)

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17 août 2022 3 17 /08 /août /2022 22:55
Manet, de Georges Bataille

Paru il y a deux tiers de siècle, cet essai de Georges Bataille était lumineux, le reste, le restera: manet, manebit. Tous ceux qui aiment l'art, apprécieront cette analyse subtile et convaincante de Manet.

 

Avec beaucoup de finesse, l'essayiste dessine les traits qui font d'Edouard Manet un peintre en rupture avec les conventions du passé et en opposition complète avec le goût du public de son époque.

 

Manet était une belle personne, élégante, effacée et tourmentée: un homme un peu superficiel, mais sur les nerfs, possédé par un but qui le débordait, qui le laissait insatisfait et l'épuisait, dit Bataille.

 

C'est ce tourment impersonnel qui aura été son guide et qui lui aura permis de se libérer et de libérer les autres des contraintes, de l'ennui, des mensonges que le temps révélait dans des formules mortes:

 

L'épuisement de la peinture éloquente, que rien de vrai n'animait plus, ouvrait les voies d'une forme nouvelle de peinture qui nous est familière aujourd'hui, mais que d'avance personne n'envisagea, que seules atteignirent les étranges réactions et la recherche hasardée, angoissée, d'Édouard Manet. Du peintre qui introduisait du désordre dans la pose.

 

Avec Manet, l'art n'est plus l'expression de formes souveraines. Les images ne tirent plus leur majesté d'une signification politique, mais de la place qu'il donne à l'art, devenu pour lui la valeur suprême.

 

Le scandale que produisit L'Olympia, ce chef-d'oeuvre, dont un détail figure en couverture du livre (les rires coléreux que le tableau suscita firent douter le peintre de lui-même) en illustre le dessein:

 

Ce qui domine si nous regardons l'Olympia est le sentiment d'une suppression, c'est la précision d'un charme à l'état pur, celui de l'existence, ayant souverainement, silencieusement, tranché le lien qui la rattachait aux mensonges que l'éloquence avait créés.

 

Le secret du changement opéré par Manet réside dans son indifférence au sujet, qui se traduit par la sobriété et l'effacement, i.e. par la négation d'un monde convenu, puis par la déception d'une attente.

 

Passé le doute, Manet parvient au sommet de son art, et a le goût de la pleine matité de l'accord. Ses aplats accusés, par leur nouveauté, l'aident à dégager la peinture du vieil enlisement de l'éloquence:

 

Ils aident à glisser au moment où l'objet attendu n'est plus rien, sinon cette sensation inattendue, cette vibration pure et suraiguë qui s'est rendue indépendante de la signification prêtée.

 

Il est un principe auquel tint Manet: Jamais il ne manqua de faire uniquement "ce qu'il voyait", d'où sa verdeur d'expression, au service de mises en page imprévues, et sa sensibilité d'homme authentique.

 

Francis Richard

 

Manet, Georges Bataille, 160 pages, L'Atelier contemporain (édition de 2021, illustrée de 44 reproductions en noir et blanc)

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7 août 2022 7 07 /08 /août /2022 17:20
La Femme de Gilles, de Madeleine Bourdouxhe

Sa femme, qu'est-ce que ça voulait dire? Celle qui tient le ménage, celle qui prépare la nourriture, celle à qui on fait des enfants?

 

La Femme de Gilles, n'est-elle, n'a-t-elle été, que cela pour son homme, alors qu'elle éprouve un amour profond pour lui et le lui témoigne en étant à ses petits soins? Jusque-là, la vie était certes morne, mais du moins ne souffrait-elle pas.

 

Tout a changé lorsqu'un jour, pareil aux autres, Victorine, la petite Torine, la soeur d'Elisa devenue grande, a tapé dans l'oeil de son bel homme de Gilles. Or elle était de celles qui comprennent tout de suite et ne laissent pas passer l'occasion:

 

Il y en a chez qui le coeur se développe d'une façon démesurée. Pour Victorine c'était le sexe qui prenait toute la place.

 

Sans doute flatté dans son ego, Gilles n'a pas répondu tout de suite à ses avances silencieuses mais éloquentes. Il a même tenté de se raisonner, mais le désir s'est emparé de lui, impérieux, et leur bonheur de couple tranquille s'en est allé.

 

À cette époque-là, Elisa était enceinte de Gillou. Avec son corps déformé et sa fatigue, due aux travaux et aux jours, elle n'était plus à son avantage. Toutefois elle n'a d'abord eu que des soupçons nourris par les changements d'humeur de Gilles.

 

Elle ne voulait pas que Gilles la quittât, alors elle a fait comme si de rien n'était, acceptant de souffrir en silence de son infortune, sans récriminer ni contre Victorine, ni contre Gilles, s'occupant de ses filles jumelles, puis de Gillou avec amour.

 

Une telle situation ne pouvait durer et ne dura pas, ne serait-ce que parce que Victorine ne voudrait jamais être la propriété de Gilles, mal gré qu'il en ait, que dans leur ville tout finit par se savoir et que l'irréparable était déjà commis pour Elisa.

 

Madeleine Bourdouxhe raconte Elisa avec des mots simples, qui disent ses faits et gestes, mieux encore ce qui se passe dans sa tête. À la fin, l'amour enfui de Gilles pour Victorine aura raison d'elle et lui fera sentir un vide étrange autour d'elle.

 

Francis Richard

 

La Femme de Gilles, Madeleine Bourdouxhe, 192 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

À la recherche de Marie, 192 pages (2020)

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25 juillet 2022 1 25 /07 /juillet /2022 12:40
Air de la solitude, de Gustave Roud

Air de la solitude a été édité en 1945. Il s'agit d'un recueil de trente-sept textes en prose poétique, qui, à l'exception d'un seul, ont paru en revue entre 1930 et 1944, illustrés de photos en noir et blanc, reproduites dans cette édition, hormis une seule qui a été égarée, et remplacée pour l'occasion.

 

Gustave Roud est un promeneur solitaire, peignant les paysages parcourus qu'il écoute et regarde, sensible à la parenté du pouvoir des paysages avec les puissances de la musique, et disant les travaux des hommes parmi lesquels, davantage que dans les lieux déserts, se trouve l'absolu de la solitude.

 

Dans ce recueil, parmi les plus importants qu'il ait écrits, des thèmes qui lui sont chers reviennent sous sa plume:

 

- La compréhension de quelque chose ou de quelqu'un n'est possible qu'à condition d'abord de profondément ressembler: Car je suis guéri, n'est-ce pas? Je ressemble.

 

- La mémoire d'homme est quelque chose d'unique: Le sel très pur lentement déposé par la houle temporelle... et dicte mystérieusement au promeneur, parmi le tourbillon léger de la marche, une phrase née d'autrui, prose ou poème, lorsqu'il y a une secrète parenté du paysage avec elle.

 

- La plénitude n'est pas tant peut-être une abondance qu'un accord: C'est un échange de réponses, un concert où chacun ne chante que soi, mais l'oreille nourrie du chant des autres.

 

- Les saisons sont importantes pour lui: Je crois aujourd'hui qu'il y a deux espèces d'hommes: ceux qui "meurent sur les saisons" (pour reprendre la mystérieuse parole de Rimbaud), et ceux qui vont sans les voir ni les vivre.

 

- L'univers balbutie ses messages: Je crois que seuls certains états extrêmes de l'âme et du corps: fatigue (au bord de l'anéantissement), maladie, invasion du coeur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l'homme sa vraie puissance d'ouïe et de regard.

 

Écouter et regarder, ces deux attitudes essentielles pour Roud, peuvent se résumer à voir. Dans cette acception, les hommes pourraient, par exemple dans les conditions précédentes,  formuler, comme lui, une réponse interrogative à la question existentielle qu'ils se posent depuis leur apparition ici-bas:

 

Certaine hantise du Ciel n'est-elle pas née d'une secrète impuissance à voir ce monde-ci, tandis que si nous savions le voir, il deviendrait pour nous le Ciel?

 

Francis Richard

 

Air de la solitude, Gustave Roud, 208 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Essai pour un paradis, suivi de Pour un moissonneur (2020)

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11 juillet 2022 1 11 /07 /juillet /2022 22:55
Le Nouvel Adam, de Noëlle Roger

- Rendre plus active la matière cérébrale, martelait-il, se parlant à lui-même, intervenir dans le lobe même... provoquer la mutation du cerveau...

 

Le docteur Fléchère hésite, puis se décide à pratiquer l'opération sur un jeune homme, Hervé Silenrieux, qui s'est pendu: Seulement la corde était de mauvaise qualité. Elle s'est rompue...

 

C'est l'occasion de tenter l'expérience, de créer l'homme du futur, au cerveau plus rapide, établissant dans un éclair des rapports que des générations de savants ne suffisent pas à préciser...

 

Après avoir pesé le pour - la gloire pour son laboratoire - et le contre - l'incertitude du résultat - le docteur Fléchère lui implante dans le cerveau une substance1 conservée dans un bocal.

 

L'opération réussit. Non seulement Silenrieux est guéri, mais il est transformé et déploie une activité cérébrale inouïe, qui fait peur. Car il pense trop à la science et point assez aux hommes.  

 

Qu'il s'agisse de ses recherches sur le vaccin contre le cancer ou sur le sérum immunisant contre la tuberculose, Silenrieux sacrifie des vies pour en sauver des millions d'autres à l'avenir.

 

Silenrieux se sert des hommes comme d'un matériel de recherches pour vite obtenir des résultats: Qu'est-ce qu'une vie... pour qui voit plus loin que ces premiers balbutiements de la science...

 

Après ces recherches pour tuer la maladie, cet affamé de connaître, cet inventeur de génie - il a conçu un téléphone portatif - se livre à d'autres pour tuer la guerre, décomposer les corps.

 

Bien que réprobateur, le docteur Fléchère, qui a joué à l'apprenti-sorcier, aura jusqu'à la fin tragique de la mansuétude pour ce fils de son esprit qui n'a plus rien d'humain, qui est un monstre.

 

Ce roman, paru en 1924, est d'une troublante actualité. Au nom de la science d'aucuns prétendent régenter le monde, tandis que d'autres rêvent que l'homme à l'intelligence augmentée devienne réalité.

 

Alors, en lisant Le Nouvel Adam de Noëlle Roger, il est bon de se souvenir de ce que disait François Rabelais, dans son Pantagruel, parce que c'en est comme l'illustration proverbiale:

 

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

 

Peut-être faut-il ajouter à l'adresse de certains adeptes du principe de précaution qui ne l'appliquent que lorsque cela les arrange et qui sont pressés d'imposer des vaccins non éprouvés: 

 

Le temps défait toujours ce qui se fait sans lui.2

 

Francis Richard

 

1 - À base de glandes endocrines.

2 - Aphorisme attribué à Mazarin.

 

Le Nouvel Adam, Noëlle Roger, 336 pages, La Baconnière

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23 mai 2022 1 23 /05 /mai /2022 22:55
Le Grand Barrage, de Kamala Markandaya

Le Grand Barrage a été publié en 1969 sous le titre The Coffer Dams. Dans l'Inde postcoloniale, Kamala Markandaya (1924-2004) y raconte la construction d'un barrage.

 

La Clinton-Mackendrick, société basée à Londres, a répondu à l'appel d'offre lancé par les planificateurs de l'Inde nouvelle, indépendante, et l'a emporté, prête à prendre des coups.

 

Car la construction d'un tel ouvrage, en un tel lieu, est une véritable gageure. L'élaboration des plans a demandé deux ans. Un calendrier serré devra être respecté, avant la mousson.

 

Les cadres du chantier sont anglais. Ils sont logés dans des bungalows construits ad hoc. Seules les épouses des hauts responsables ont été autorisées à les rejoindre sur place.

 

D'après le contrat, des techniciens indiens devaient être recrutés. Quant aux autochtones habitant la zone de construction, ils devront déplacer leurs huttes sur la colline voisine.

 

L'idée est de construire le barrage à sec entre deux immenses bardeaux, édifiés avec des rochers sur la rivière, dont le cours sera dérivé et contournera la zone de construction.

 

Comme les hauts responsables du chantier, Howard Clinton, le grand patron, a fait venir sa femme Helen, plus jeune que lui. Pour lui, le barrage prime tout, pour elle, ce sont les gens.

 

L'auteure fait preuve d'une grande connaissance des aspects techniques de la construction de l'ouvrage et de la psychologie des nombreux personnages, de différentes cultures.

 

Aussi le lecteur participe-t-il, comme s'il y était, à la réalisation de ce projet gigantesque, jalonné d'imprévus, d'accidents qui n'émeuvent pas Clinton, rivé sur l'objectif à atteindre.

 

Pour ne pas perdre la face, il faut que le barrage soit terminé dans les temps. Or les retards s'accumulent sans que Clinton l'accepte, si bien que les moments de repos diminuent...

 

Sa femme Helen a une autre attitude. Elle se sent impliquée, comme toujours: il y a des choses qu'on doit faire. Elle pense qu'il faut se donner des limites et ne pas les franchir.

 

La fin du récit permet de savoir qui des deux, en définitive, avait raison. Mais raison n'est peut-être pas le mot qui convient... Le lecteur en jugera quand il sera parvenu au bout.

 

Francis Richard

 

Le Grand Barrage, Kamala Markandaya, 320 pages, Zoé (traduit de l'anglais par Christine Raguet)

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10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 20:40
Jean-Luc persécuté, de Charles Ferdinand Ramuz

La version de ce roman de Charles Ferdinand Ramuz, publiée aux éditions Zoé est celle de 1908. Celle publiée en 2006 dans la Bibliothèque de La Pléiade est la dernière, éditée chez Grasset en 1930, et est l'aboutissement de plusieurs remaniements.

 

L'intérêt de cette version - c'est son troisième roman - est qu'elle révèle déjà les préoccupations du jeune Ramuz - il n'a encore que vingt-sept ans - que l'on retrouve peu ou prou dans les romans ultérieurs et notamment son attirance pour l'existence à l'état brut.

 

Car le récit se déroule dans un petit village du Valais et ses environs proches, c'est-à-dire dans un microcosme où tout le monde se connaît et où les rumeurs, vraies ou fausses, vont bon train, si bien que moqueries et louanges s'y trouvent sans cesse mêlées.

 

Cette ambivalence se retrouve dans le personnage même de Jean-Luc Robille, qui est à la fois victime et bourreau, beau et laid, doux et brutal, admirateur et jaloux, plein de bon sens mais, quand son coeur est blessé, empreint à de véritables accès de folie.

 

Dans ce décor qui est rude et où les choses essentielles deviennent palpables, il y a surtout une histoire d'amour déçu. Entre Christine et Jean-Luc tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où la jolie mère de son petit Henri le trompe.

 

Les malheurs se succèdent dès lors. Certes Christine en est la première responsable, ayant sans doute toujours préféré son amant Augustin à son mari, bien avant leur hymen, mais celui-ci surréagit à chaque fois, ce qui n'est guère propice aux réconciliations.

 

Jean-Luc persécuté ? Oui, puisque le sort semble s'acharner sur lui. Non, parce qu'il y est bien pour quelque chose. Aussi le lecteur est-il pris entre la compassion et la réprobation à l'égard de ce personnage tragique, qui apparaît tantôt lumineux et tantôt sombre.

 

Francis Richard

 

Jean-Luc persécuté, Charles Ferdinand Ramuz, 208 pages, Zoé

 

Du même auteur chez Zoé:

Les Signes parmi nous (2020)

Adam et Ève (2020)

Le Lac aux demoiselles et autres nouvelles (2021)

 

A l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

La Séparation des races (2020)

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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 22:00
Le Lac aux demoiselles et autres nouvelles, de C.F. Ramuz

Ces nouvelles tardives de Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) ont été écrites entre 1943 et 1947. Elles n'ont pas toutes paru de son vivant. Largement méconnues, elles méritaient d'être réunies dans ce recueil révélateur.

 

Ces textes ne racontent pas des histoires complètes. Ce sont des aperçus de l'existence, des fragments, mais, rassemblés en ce volume, ils donnent bien la vision qu'en avait l'auteur, faite de joies et de peines, de rêves et de réalités:

 

Ils sont un garçon et une fille. La nuit vient. Le creux où se tient le village se remplit d'ombre. Et il semble que le vent, en passant, prenne un peu dans sa main de cette ombre et la jette sur la pente: on la voit courir vers vous comme une fumée, elle vous vient dessus, on est pris dedans.

(Pastorale)

 

Au soir de sa vie, l'écrivain vaudois, malade, s'y montre quelque peu lugubre, mais, de par son style lumineux, qui parle à l'imagination, il ne l'est jamais complètement, surtout quand il évoque avec délicatesse des figures féminines:

 

Un dernier rayon de soleil, à ce moment, est entré par la fenêtre; elle a été éclairée ou si c'est elle qui éclairait? Pendant qu'elle tire à elle l'escabeau, pendant qu'elle s'est assise, et elle me fait face, et je la vois. Elle n'a rien dit, on ne lui a rien dit; simplement elle a été là, mais toutes choses ont été changées; elle faisait soleil quand l'autre soleil nous quittait.

(Irène)

 

Ces femmes sont évanescentes. Les hommes chez Ramuz semblent incapables de les saisir, au sens propre et au sens figuré. Elles leur échappent toujours quand ils sont sur le point de les rejoindre ou qu'elles leur semblent acquises:

 

Oh! charmante: c'est comme ça que je te parlerais avec bruit à l'oreille, si je pouvais seulement te parler. Mais les seuls mots que je peux te dire avortent dans ma bouche et ne franchissent pas la barrière des lèvres; c'est des mots de silence, est-ce qu'ils comptent seulement?

(Amour)

 

Dans plusieurs de ces quinze nouvelles, il est question de la mort comme il se doit, c'est-à-dire de manière naturelle, même lorsqu'il s'agit d'accident ou de mort volontaire, par noyade ou pendaison. Car elle fait partie de la vie:

 

Il était descendu dans l'eau sur le côté opposé de la jetée. On a entendu le bruit qu'il faisait en avançant dans l'eau. Il devait glisser, il se retenait, il faisait un bruit comme quand un cygne bat des ailes, puis on a entendu un bruit de gargouillement, et puis un cri, alors je suis revenu en arrière; on a encore vu sa tête qui dépassait pendant qu'il battait l'eau comme pour s'y accrocher, mais elle a cédé, elle s'est refermée.

(Le Retour du mort)

 

Le mot auquel ces nouvelles font penser, d'une manière ou d'une autre, est séparation, de ceux qui devraient s'aimer, de ceux que les autres n'aiment pas assez pour les comprendre, de ceux qui s'aiment et se retrouvent désunis, défaits:

 

À peine t'ai-je quittée que la distance qui était entre nous s'accroît démesurément, comme quand un bateau s'éloigne de la rive et la rive elle-même fuit en arrière; soudés ensemble par le corps, tellement éloignés pour finir l'un de l'autre; et l'amour n'est plus entre nous qu'une morne répétition.

(Le Ménage Charton)

 

Francis Richard

 

Le Lac aux demoiselles et autres nouvelles, C.F. Ramuz, 256 pages, Zoé

 

Du même auteur chez Zoé:

Les Signes parmi nous (2020)

Adam et Ève (2020)

 

A l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

La Séparation des races (2020)

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13 décembre 2021 1 13 /12 /décembre /2021 23:30
Le Petit Fiancé suivi de Circonstances, d'Abraham Cahan

Ce volume contient un court roman, Le Petit Fiancé, et une nouvelle, Circonstances, tous deux Récits du ghetto de New-York, qu'Abraham Cahan (1860-1951) connaissait bien.

 

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Dans Le Petit Fiancé, Azriel Stroon est un rustre, mais un rustre qui a réussi dans les affaires, en Amérique. Il a une fille unique, Flora, pour laquelle il souhaite le meilleur.

 

Retiré des affaires, tout soudain il redoute la mort et veut se mettre en règle avec le Tout-Puissant. De plus en plus confit en dévotions, il se rend souvent à la synagogue.

 

Mais cela n'est pas suffisant. Il veut renouer avec le judaïsme authentique, celui de son enfance, et part pour Pravly en Europe russe se recueillir sur les tombes de ses parents.

 

Arrivé là-bas, il découvre Shaya, un jeune prodige en études talmudiques en qui il voit un futur gendre, un gendre idéal, puisqu'il serait aussi bon pour sa fille que pour lui.

 

Après l'avoir emporté sur un autre père grâce à sa fortune, il retourne à New-York, avec son prodige à la remorque. Flora n'en veut pas, ayant en tête d'épouser un médecin.

 

Comme le père et la fille se sont tous deux fait une idée préconçue et déterminée qui du gendre, qui du mari, le projet matrimonial ne semble pas près d'aboutir. Quoique...

 

Le dénouement confirme, s'il en était besoin, que la suite dans les idées peut certes être une bonne chose, mais à la condition que le but poursuivi ne soit pas de servir son seul intérêt...

 

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Ce n'est pas l'abondance chez Tanya et son mari Boris. Celui-ci n'a pu ouvrir en Ukraine, leur pays natal, le cabinet d'avocat auquel il prétendait et ils ont émigré à New-York.

 

Les Circonstances - Boris travaille en usine - les conduisent à accepter dans leur foyer un sous-locataire, étudiant la médecine et donnant des leçons d'anglais pour gagner sa vie.

 

C'est une idée contre laquelle Tanya s'insurge d'abord avant d'y consentir quand leur situation financière est encore péjorée. Mais est-ce une si bonne et si pérenne idée que cela?

 

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Dans l'un de ces deux récits, l'abondance de biens nuit; dans l'autre, le manque.

 

 

Francis Richard

 

Le Petit Fiancé - Récits du ghetto de New-York, Abraham Cahan, 192 pages, Zoé (traduit de l'anglais par Isabelle Rozenbaumas)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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