Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 15:15
Le compagnon de voyage, de Gyula Krúdy

(Mon compagnon de voyage m'indiqua le vrai nom de la ville de X... Que le lecteur me permette de ne pas le lui révéler au cours de ce récit. Il existe en Haute-Hongrie plusieurs villes de ce genre.)

 

Le compagnon de voyage de Gyula Krúdy a quelque quarante-quatre ans quand il arrive dans cette ville. Il a le pressentiment, et la peur, d'une catastrophe. Il n'a plus le goût des femmes et de la bonne chère...

 

Arrivé à X..., les choses changent pour cet étranger nommé Pál Pálfi. Coureur de jupons et amateur de bonne vie, là il s'apaise et se calme: tenté un temps par le suicide, il finit par se dire qu'il est inutile d'accélérer la marche de la mort.

 

Certes, comme auparavant - on ne se refait pas - il cherche les aventures à l'instar d'un commis voyageur que l'ennui accable, mais il va faire des rencontres féminines qui vont émouvoir le franc vaurien qu'il est, toujours prêt à séduire une jeune personne.

 

Ce séducteur est homme d'expérience: c'est un fidèle de toutes les religions ayant les pieds et les jambes pour objets de culte. Mais il n'a jamais vu de jambes pareilles à celles de la femme chez qui il se présente pour louer une chambre, comme un étudiant:

 

Mme Hartvig était comme une nonne qui serait née avec des jambes de putain.

 

Car Mme Hartvig, née Szidónia Gábriel, assise auprès de lui sur le canapé, lui cède après avoir fermé les yeux, fait un signe de croix et joint les mains: Après l'avoir quittée, j'eus beaucoup plus envie d'elle qu'au moment où j'étais à ses côtés...

 

C'est la sainte femme qu'il a toujours désirée depuis sa première fille de joie. Il éprouve une profonde pitié pour elle comme pour toutes les femmes qu'il a abandonnées... Mais il n'a pas pour autant de regret:

 

En général je n'ai jamais regretté ce que j'ai fait, en bien comme en mal. Il y a des hommes qui donnent des difficultés aux prêtres, n'ayant rien à confesser sur leur lit de mort.

 

En tout cas, Mme Hartvig reprend ses esprits: Ce malheur ne se reproduira plus. Elle ne lui fait pas de reproches. Il peut s'installer comme prévu. Il ne se passera plus rien entre eux. Elle lui présentera même sa petite soeur plus belle et plus jeune qu'elle...

 

C'est également Mme Hartvig qui lui permet, en cette période de fêtes religieuses de fin d'année de faire connaissance avec d'autres femmes: Vous verrez à la messe du dimanche toutes les beautés de la ville. Suivez-moi et, si possible, placez-vous derrière moi.

 

C'est ainsi que, dans l'église, les yeux du séducteur croisent ceux d'une jeune fille de quinze ans aux cheveux noirs, frangés, comme en sont coiffées les poupées,  avec entre des lèvres gonflées faites pour sucer des sucreries, un espace où il manquait une dent... 

 

Quand il rencontrera plus tard Eszténa - c'est son prénom -, il se souviendra qu'elle lui avait paru, dès ce prime abord, pleine d'élan, curieuse, avide de tout connaître.  Et il ne s'imaginera pas qu'homme réfléchi et calme il puisse en tomber amoureux...

 

En tout cas, Pál Pálvi ne sera plus le même quand il quittera la ville de X... La gent féminine de là-bas, d'il y a un siècle, en sera la cause, d'une manière que cet imaginatif n'aurait jamais cru possible. Le lecteur comprend pourquoi il n'y retourna jamais...

 

Francis Richard

 

Le compagnon de voyage, Gyula Krúdy, 152 pages, traduit du hongrois par François Gachot, La Baconnière (sortie en Suisse le 10 mai 2018, en France le 17 mai 2018)

Partager cet article

Repost0
7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 23:45
Honorée Mademoiselle, présentée par Corinne Desarzens

Honorée Mademoiselle Les Slaves ont les Russes pour les aider, nous on n'a personne.

 

C'est ce que disent les Albanais à M. Edith Durham (1863-1944) en 1905... et que rappelle Corinne Desarzens dans sa postface à ce livre, datée du 28 novembre 2016, le jour anniversaire de l'indépendance albanaise (28 novembre 1912)...

 

Ce recueil de textes publiés par Miss Durham entre 1904 et 1931 (un seul fait exception et remonte à 1941), a été édité en 2014, avec une introduction d'Elizabeth Gowing (née un 28 novembre...).

 

Ces textes, traduits et présentés par Corinne Desarzens, sont très intéressants par ce qu'ils révèlent d'un peuple méconnu (qui, de plus, de 1944 à 1991, a subi un régime communiste stalinien qui l'a emprisonné dans ses frontières...).

 

Quelques extraits de ces textes donneront peut-être envie d'apprendre quelque chose de vécu sur ces frères et soeurs humains largement ignorés.

 

Miss Durham, britannique alors âgée de 40 ans, s'est rendue en Albanie à la suite de son engagement dans le British Relief Fund et y a découvert des femmes pauvres et incultes, qui l'ont appelée leur soeur dorée:

 

Si ce n'était leur dénuement et leur extrême pauvreté, mes soeurs dorées seraient insupportables. Mais elles sont les misérables et innocentes victimes de jalousies internationales et de haines politiques, qu'on ne peut que prendre en pitié. La population masculine, au niveau intellectuel à peine plus élevé, rejoint désormais des bandes...

(The Monthly Review, Londres, mai 1904)

 

Alors qu'ici la vie d'un homme ne vaut pas cher et qu'elle s'en étonne, Miss Durham comprend que tout dépend du point de vue où l'on se place:

 

- Vous pensez être civilisés, vous les Anglais, et que vous pouvez nous apprendre, dit un Albanais avec passion. Moi je vous dis qu'il n'y a pas un Albanais qui commette des crimes tels qu'il s'en passe à Londres. Là-bas il y a des types qui vivent en vendant l'honneur d'une femme...

(Pall Mall Gazette, Londres, 12 septembre 1904)

 

En conclusion d'un échange qu'elle rapporte avec un Albanais désireux d'être considéré comme très chic tandis que ses ancêtres voulaient être reconnus comme de valeureux guerriers et mourir au combat pour la patrie, elle écrit:

 

Le passé ne reviendra pas. Le nouveau monde n'est pas encore éclos. Reste un peuple d'enfants - mal organisé, leur santé mentale ruinée par un trop copieux menu d'idées neuves qu'ils sont totalement incapables de digérer.

Le Proche-Orient est un pays de chagrin et de grande souffrance. Ses pires ennemis sont aujourd'hui ceux qui veulent trop vite les bousculer vers ce qu'on appelle la civilisation.

(La Gazette de Westminster, 14 septembre 1908)

 

L'Illyrie, devenue l'Albanie, au cours de l'histoire n'a pas été épargnée: 

 

L'Albanie moderne ne s'étend que sur une très petite partie des terres autrefois albanaises. Ses voisins plus puissants, surtout dans les guerres des Balkans de 1912-13 et la guerre de 1914-18, ont annexé d'importants territoires, alors complètement albanais, et bien que l'Albanie, en 1912, ait été enfin reconnue par les puissances comme état indépendant et neutre, elle a été tondue de ce qui aurait été ses meilleures terres, dont se sont emparés les Grecs et les Serbes.

(Geography, Manchester, mars 1941)

 

Miss Durham constate pourtant que:

 

Si cruel qu'ait été son destin, l'individualisme à toute épreuve des Albanais donne l'espoir qu'avec du temps, ils puissent cependant jouer un rôle dans le développement du Proche Orient. Leur intelligence, comme ceux qui ont voyagé chez eux l'ont constaté, est incomparable à celle de n'importe quel autre peuple des Balkans. Extraordinaire. 

(Discovery: A Monthly Popular Journal of Knowledge, Londres, février 1925)

 

Cet individualisme se retrouve chez les Albanais des trois religions (catholique romaine, orthodoxe et musulmane) et Miss Durham le confirme après avoir passé seize jours dans une bande de résistants à l'occupation ottomane:

 

Un musulman faisait partie de la bande, au même titre que les autres. Car lui aussi était un ennemi des Turcs. Pas de pitié sinon. Repousser l'occupation étrangère et de tous ses comparses est leur seul objectif.

(The Nation, 16 novembre 1912)

 

A propos de religion Miss Durham n'a pas sa langue dans sa poche lors d'un échange avec un fondamentaliste albanais d'une secte chrétienne:

 

L'inconvénient d'un Dieu-de-nos-pères est le suivant. Sa sphère est beaucoup trop limitée. Il n'a presque rien à faire. Il ne peut pas avoir de larges vues sur le monde. Il s'imagine que rien n'a d'importance sinon son propre coin, et par conséquent, il passe le plus clair de son temps à se quereller avec le Dieu-de-leurs-pères de la porte d'à côté...

(Londres, novembre 1920)

 

A lire donc si le lecteur souhaite connaître un autre éclairage historique sur les Balkans, fourni par une Anglaise sans complexe, qui parle d'expérience...

 

Francis Richard

 

Honorée Mademoiselle - Miss Durham dans les Balkans, présentée par Corinne Desarzens, 176 pages, Editions de l'Aire

Partager cet article

Repost0
27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 16:00
Terres saintes et profanes, de Jean Raspail

Terres saintes et profanes est la réédition d'un livre de Jean Raspail paru en 1960. Autant dire que peu de lecteurs le connaissent et que, introuvable depuis longtemps, ce modeste guide, à nouveau disponible, apparaît, des décennies plus tard, avec l'écoulement du temps, comme un véritable document historique.

 

Quand l'auteur entreprend ce voyage en 1959, il n'a que trente-quatre ans, mais sa plume est prometteuse et il fait preuve d'une grande indépendance d'esprit. Les photos qui illustrent son livre sont d'Aliette Raspail (sa femme) et de Didier Tarot: elles témoignent, en noir et blanc, d'un temps dont nous connaissons la suite.

 

Le livre comporte quatre chapitres:

- Terre sainte

- Liban

- Jordanie

- Israël

 

Terre sainte

 

La Terre sainte, au singulier, est celle des chrétiens. L'auteur confesse que c'est la sienne mais que sa religion est tiède. S'il commence par cette Terre, c'est parce qu'elle n'a pas de frontières et qu'elle n'appartient à aucun des trois pays - de religion non chrétienne - qui se partagent son nom et les bénéfices qu'il rapporte...

 

Son propos est simplement de se servir du paysage, des lieux et des gens, pour essayer de raconter "l'Évangile selon ce qu'il en reste". N'est-ce pas cet évangile-là que cherche en définitive le visiteur de Terre sainte?  Et le conseil qu'il lui donne est de jouer le jeu du drame qui s'y est joué ou de ne pas y aller...

 

Liban

 

Au Liban, les Libanais sont volontiers oublieux de leur passé, il ne les encombre pas, il les concerne si peu: C'est pourquoi le Liban se visite avec intérêt, mais sans que le coeur s'en mêle, et c'est pourquoi sans doute tant d'écrivains ont brodé sur un cèdre, une source ou une stèle, faute de trouver ailleurs motif à émotion...

 

Il n'en est toutefois pas de même à Byblos. Où les siècles se bousculent, se superposent. Où l'on devine l'amour du passé chez ceux qui en ont la garde. Où se trouve "la terre des dieux". Si bien qu'il donne cet autre conseil au visiteur: Dès votre arrivée au Liban, ne perdez pas une seconde, courez à Byblos et restez plus d'un jour...

 

Jordanie

 

Le royaume de Jordanie compte un million cinq cent mille habitants: quatre cent mille bédouins (qui en sont les seuls garants), sept cent mille réfugiés venus du territoire d'Israël et vivant misérablement dans les camps de la maigre pitance de l'ONU, quatre cent mille ex-Palestiniens annexés de Samarie et de Judée:

 

Et, pourtant, la Jordanie existe, malgré ses formidables contradictions internes, elle existe grâce à son roi dont l'unique présence parvient à matérialiser le mirage qu'est le royaume des sables. Alors qu'il pourrait rejoindre ses comptes en banque en Suisse ou en Angleterre, il fait front si courageusement qu'il est parvenu à gagner l'estime sinon l'amour de ses sujets.

 

Israël

 

Pour parler d'Israël, Raspail invoque la liberté de penser. Il l'appelle à son secours. Sans oublier la Forêt des martyrs, entre Tel-Aviv et Jérusalem, où six millions de jeunes arbres, plantés dans la rocaille et le sol nu, perpétueront le souvenir des six millions de victimes israélites exterminées par les nazis:

 

Mais si le souvenir des martyrs devait rendre les vivants muets, dans ce monde de souffrances, mon Dieu, plus personne n'ouvrirait la bouche.

 

Alors il l'ouvre, pour dire, notamment, que les deux causes, l'Arabe et la Juive, obéissant chacune à une loi du retour, sont mauvaises: Deux peuples pour la même terre avec autant de droits: qui peut oser condamner l'un ou l'autre.

 

Il est libre de penser ainsi, mais l'on peut penser autrement. Car la proclamation d'indépendance d'Israël le 15 mai 1948 fut la réponse justifiée à la destruction programmée du peuple juif par les nations arabes... même s'il était fin prêt à se défendre et à ne pas les laisser faire...

 

A qui appartient la terre?

 

Il l'ouvre pour dire: Enlever aux immigrants [juifs] ce qui leur fut attribué souvent de bonne foi à l'occasion des désordres de 1948-1949 est impossible. On n'arrache pas le pain à celui qui avait tant de motifs et d'excuses pour le voler... On pourrait toutefois lui demander de le rembourser.

 

Ce disant, qui est juste en principe, il oublie de dire, ou ignore, que les immigrants juifs précédents avaient acheté leurs terres... et qu'il en aurait été de même sans la guerre civile nourrie des appels aux meurtres des Juifs par le Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, l'allié indéfectible de l'Allemagne nazie pendant tout le conflit mondial...

 

En 1959, dix ans après la guerre d'indépendance d'Israël, Raspail ne peut pas savoir que, trois années plus tard, ceux que l'on va appeler les rapatriés d'Algérie, qui avaient cette terre africaine pour patrie et à qui on n'a donné le choix qu'entre la valise et le cercueil, ne seront pas davantage indemnisés, ni par ceux qui les ont chassés, ni par ceux qui les ont accueillis de mauvais gré...

 

Pour faire bonne mesure, toutefois, il dit déjà que le problème israélien serait résolu s'il n'y avait le refus, de la part à la fois des gouvernements arabes et de la masse des réfugiés, de mettre en valeur de larges régions sous-habitées de Jordanie, de Syrie, Sinaï, Irak et Égypte

 

Pourvus de nouvelles terres, les réfugiés se seraient abstenus de réclamer les leurs.

 

Le pire n'est jamais sûr

 

Aussi Raspail n'a-t-il aucune illusion: une guerre israélo-arabe ne peut qu'advenir, tôt ou tard, dans ces conditions.

 

Raspail, enfin, ne cache pas son admiration: Chaque Israélien est conscient de vivre une épopée. Bâtir un pays, les armes à la main, là où il n'y avait rien! Chacun se sent pénétré de la certitude de travailler au bonheur futur du peuple juif tout entier, et spécialement de ceux qui se trouvent encore dispersés dans le monde et qu'on se déclare prêt à accueillir dès qu'il faudra.

 

Raspail ne serait pas Raspail s'il ne devait pas terminer sur une note pessimiste: il pense qu'Israël ne pourra pas accueillir indéfiniment de Juifs dispersés, que son niveau de vie y restera médiocre et que le mouvement d'émigration, déjà commencé à l'époque, les fera se répandre de nouveau dans le monde:

 

De réfugiés qu'ils étaient, ils deviendront des intrus. Jadis persécutés, ils seront des envahisseurs qu'on ne saura plus plaindre...

... Jusqu'au jour où tout recommencera.

Mais il n'y a déjà plus de place en ce monde pour une deuxième Terre promise.

 

Heureusement que le pire n'est jamais sûr...

 

Francis Richard 

 

Terres saintes et profanes, Jean Raspail, 142 pages Via Romana

 

Rééditions précédentes:

Le Camp des Saints (2011) Robert Laffont

Les veuves de Santiago (2011) Via Romana

 

Dernier livre paru:

La miséricorde (2015) Bouquins

Partager cet article

Repost0
21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 23:30
Lettres d'Angleterre, de Karel Čapek

En 1924, Karel Čapek se rend sur les îles britanniques, invité par le PEN Club (il présidera le centre tchécoslovaque de 1925 à 1933). Les lettres d'Angleterre sont le récit de ce voyage illustré par des dessins de son cru, très épurés et très évocateurs. Le jeune écrivain tchèque - il a alors 34 ans - découvre avec surprise que l'Angleterre [est] réellement anglaise...

 

Tout ce qu'il a lu au préalable sur l'Angleterre se révèle en effet exact: le Parlement, la Tamise, les policemen - les fameux Bobs de deux mètres - et les gentlemen en haut de forme gris... Une chose l'étonne cependant: on marche sur les prairies au lieu de chemins. Faisant de même à Hampton Park, il n'a jamais eu le sentiment d'une liberté aussi illimitée qu'à ce moment-là...

 

Il pense que cela a une considérable influence sur le caractère de l'homme et sur sa conception du monde: Cela lui ouvre la possibilité miraculeuse d'aller ailleurs que par le chemin, et en outre de ne pas se considérer lui-même comme un être nuisible, un voyou ou un anarchiste. Il constate: Seuls les gazons et les gentlemen anglais se rasent tous les jours...

 

S'il est effrayé par le traffic en ville de Londres, il est émerveillé dès qu'il en sort: La campagne anglaise n'est pas faite pour le travail: elle est faite pour les yeux. Mais il est submergé d'un indicible ennui par le dimanche anglais et se demande, faussement naïf pour quelles inexpiables fautes le Seigneur a condamné l'Angleterre au châtiment hebdomadaire du dimanche :

 

Le dimanche d'Exeter est si radicalement saint que même les églises sont fermées...

 

En Angleterre, la sainteté va de pair avec le dénuement: Les cathédrales anglaises sont nues et étranges, comme si elles attendaient que quelqu'un y emménage...

 

Il remarque que les Anglais ne sont guère loquaces: L'homme du continent se donne de l'importance en parlant: l'Anglais en se taisant. Il fait alors un rapprochement: Si les Anglais ont inventé tous les jeux, c'est sans doute parce qu'en jouant on ne parle pas...

 

Lui parle de bien d'autres choses vues au cours de ce voyage: de Hyde Park, des musées où sont réunis les trésors du monde entier,  des animaux au zoo et dans les prairies, de Madame Tussaud's, des clubs où règne une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir, de Cambridge et d'Oxford où le but n'est pas de former de savants mais des seigneurs...

 

S'il est très critique après avoir vu la British Empire Exhibition à Wembley, ou l'East End de Londres, il abandonne son ton volontiers ironique et son humour au fond très britannique, quand il parle de l'Écosse où ma foi tout [lui] a plu, surtout, semble-t-il les montagnes sombres du nord:

 

Montagnes bleues et noires des flots glauques; vallées aux vaches rousses, claire et sombre verdure, petits lacs étincelants et beauté nordique des saules; ondulation sans fin, harmonieuse et nue, des collines, des ravins et des vallons, glens tapissés de végétation et pentes rousses de bruyère; beauté septentrionale des prairies, bosquets de bouleaux, et au nord, au nord là-bas, l'éclat poli de la mer comme une lame d'acier...

 

Francis Richard

 

Lettres d'Angleterre, Karel Čapek, 184 pages, La Baconnière (traduit du tchèque par Gustave Aucouturier)

Partager cet article

Repost0
2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 22:30
Nouvelles d'antan, d'Emma Vieusseux

Cette année 2017 correspond au bicentenaire de la naissance d'Emma Vieusseux (1817- 1901). Quelle meilleure façon de le célébrer que cette réédition de ses Nouvelles d'antan, parues en 1897 sous le pseudonyme d'Anne Gravier, le nom de sa grand-mère?

 

Ce sont bien des nouvelles d'antan, oxymore qui fait immanquablement penser à François Villon, qui se demandait où étaient passées les neiges du même nom, c'est-à-dire les dames du temps jadis... Ce monde ancien qu'elles décrivent n'est plus, tout simplement. 

 

Ce monde, c'est celui de la haute aristocratie du XIXe siècle, pour laquelle le bonheur personnel doit toujours s'effacer devant les devoirs qu'imposent les convenances, la position ou la fortune: ils ne peuvent que primer sur le mérite personnel, quel qu'insigne qu'il puisse être.

 

Ainsi, dans La famille de Muret, il n'est pas question, pour Marguerite, à peine quinze ans, de discuter: elle doit épouser le mari que son grand-père a accepté pour elle, quitte à ce qu'elle soit aussi malheureuse, sa vie durant, que sa mère, résignée à ne pas s'y opposer:

 

Victime du préjugé auquel ses parents avaient sacrifié son bonheur, elle ne croyait pas possible d'y résister. Plus elle avait souffert de son mariage, plus il lui semblait que se marier était une loi inexorable des femmes et que sa fille la devait subir comme les autres.

 

Alors qu'il a tout juste dix-huit ans, le jeune Adhémar de Chanteloube, élevé par sa mère, puis par son grand-père, fait enfin la connaissance de son père, qui s'avère peu disert. Celui-ci est ministre des finances. Contre vents et marées, il ne fait qu'une chose, servir son pays:

 

J'ai habituellement l'esprit trop préoccupé d'affaires, et d'affaires trop envahissantes, pour être capable de penser aux autres; souvent même je n'ai pas le temps de suivre mes propres pensées, je vis quelquefois des jours en dehors de moi...

 

Un roman à Genève est l'amour impossible entre une jeune fille de la haute société genevoise, Louise de Bernonville, vaniteuse et sérieuse à la fois, et un jeune homme d'un milieu modeste, Ferdinand Fabri, intelligent et digne. La mère de Louise résume ainsi la situation:

 

Un mariage mal assorti moralement est un immense malheur, mais un mariage trop inégal de position est rarement heureux. On se souvient toujours de part et d'autre de son ancienne position. L'amour-propre s'en mêle...

 

Avec beaucoup de finesse d'observation et d'élégance de style, Emma Vieusseux témoigne dans ces nouvelles de l'état d'esprit dans lequel ce monde, aujourd'hui disparu, même s'il en reste quelques traces, évoluait hors ligne, recherchant l'excellence, à tout prix personnel.

 

Mélanie Chappuis, qui s'est intéressée à la vie d'Emma Vieusseux, ne serait-ce que parce qu'elle vit dans le manoir de Châtelaine, où celle-ci a vécu, dit dans sa préface que ses personnages lui ressemblent: Ils ont son exigence, sa clairvoyance, son honnêteté.

 

Elle précise: Ils sont une leçon de vie qui n'a rien de désuet ou d'antique. Après avoir lu ces seules trois nouvelles, le lecteur ne peut qu'en convenir et la fin de chacune d'elles ne peut que le conforter dans le constat que leur amour du devoir élève leur esprit.

 

Francis Richard

 

Nouvelles d'antan, Emma Vieusseux, 304 pages, Éditions Encre Fraîche

Partager cet article

Repost0
7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 22:55
L'énarchie, de Jacques Mandrin

Cinquante ans ont passé depuis qu'un pamphlet sur L'énarchie, signé d'un certain Jacques Mandrin était publié. C'était le numéro 5 de la collection des Brûlots - La Table Ronde de combat, dirigée par Philippe Tesson.

 

Derrière ce pseudo de Mandrin se cachait Jean-Pierre Chevènement, énarque de la promotion Stendhal... Un homme du sérail donc, un pur républicain, qui reprochait à l'École Nationale d'Administration de servir l'État bourgeois...

 

Lui aurait aimé que l'Administration française soit au service d'une politique socialiste, c'est-à-dire que cette politique soit servie par des hommes libres de toute allégeance particulière, sous-entendu d'allégeance au néo-capitalisme.

 

En fait les énarques sont aujourd'hui au service de l'État-providence, dont ils se sont réjouis de la croissance (qui leur donne de l'importance), et au service du capitalisme de connivence, qui en retire des privilèges fort appréciables.

 

Le ton du livre était bien celui d'un pamphlet et le style était on ne peut plus percutant. Ce qui ne laisse pas de ravir l'esprit, même encore aujourd'hui. Il décrit par exemple un de ses condisciples en ces termes peu avenants:

 

Dans l'entrebâillement de deux vestons attentifs, je reconnais Adraste, autrefois répandu dans les clubs où les fonctionnaires gauchissent leur conscience...

 

Alors que le bandit Louis Mandrin  s'attaquait à l'administration fiscale de son temps, Jacques Mandrin prend la défense de l'administration en son entier et dit, en somme, qu'elle mérite mieux que les produits qui sortent de la fabrique à commis.

 

Il faut dire qu'à considérer les quatre spécimens qui aujourd'hui font partie du pouvoir exécutif il est difficile de lui donner tort un demi-siècle plus tard: C'est l'Énarque qui représente maintenant dans notre pays le visage quotidien du pouvoir.

 

Nous avons en effet à la tête de l'État deux énarques: le président Emmanuel Macron et le premier ministre Édouard Philippe. Et deux ministres sur dix-huit, petite proportion il est vrai, en les personnes de Sylvie Goulard et de Bruno Le Maire.

 

Jacques Mandrin disait: L'énarchisant est [...] presque toujours un étudiant ou un sous-étudiant des Sciences Po. Les quatre personnages sus-nommés sont sans surprise d'anciens élèves de l'Institut d'Études Politiques de Paris.

 

Jacques Mandrin observait: Comme autrefois le latin dans l'enseignement secondaire, l'agilité verbale est ici devenue une fin en soi de l'enseignement parce qu'elle est un critère et un attribut social: le président Macron en a administré maintes fois la preuve, en creux...

 

Jacques Mandrin évoquait le plan en deux parties qui, à l'École, avait remplacé le plan en trois. Il l'avait qualifié de balancement circonspect: on en trouve encore la trace dans en même temps, l'expression de liaison chérie par le président Macron.

 

L'exposé d'un énarque respectait en fait trois temps: Lorsqu'on a fait la preuve de son libéralisme (ouverture), puis de sa lucidité (balancement), il ne reste plus qu'à établir un constat d'incertitude. Peut-être ne faut-il pas employer le passé...

 

Jacques Mandrin remarquait que l'énarchiste lit peu, sort peu. Et qu'en conséquence il ne peut pas trouver dans la culture un équilibre plus profond que celui, instable, que lui donne la vitesse plus ou moins grande de sa course...

 

Pourquoi s'étonner que le président Macron ait dit qu'il n'existait pas de culture française, que la Guyane était une île, que les Guadeloupéens étaient des expatriés ou encore que la colonisation en Algérie était un crime contre l'humanité?

 

Là où, finalement, Jacques Mandrin s'était montré perspicace, c'était quand il avait fait ce plaidoyer pro domo et pro Macron: Placé dans la familiarité du pouvoir, l'Énarque habile ou doué trouve parfois l'occasion de s'élever au-dessus de sa condition. Il entame une carrière politique.

 

Francis Richard

 

L'énarchie - Ou les mandarins de la société bourgeoise, Jacques Mandrin, 174 pages La Table Ronde de Combat

Partager cet article

Repost0
30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 22:55
La Tête de Lénine, de Nicolas Bokov

La Tête de Lénine a été écrit à l'époque du samizdat par Nicolas Bokov, en 1970, à Moscou, en trois semaines de temps. L'auteur, qui regrette ses imperfections dues à cette précipitation, commence son avant-propos par ce paragraphe qui devrait singulièrement faire réfléchir les écrivains d'ici et maintenant:

 

Faire du samizdat à Paris est bien plus commode et tranquille que dans le Moscou des années 1970. Mais l'audience, aussi, était alors bien différente, à faire rêver les écrivains occidentaux lorsqu'ils parlent "du plaisir d'écrire et du bonheur d'être lus". Adaptée au samizdat, cette formule pourrait être complétée par "la joie et le risque de voir leurs textes retapés à la machine par des lecteurs".

 

Et le fait est qu'il s'est agi pour Nicolas Bokov d'écrire, de faire quelques copies et microfilms pour une diffusion souterraine dans un réseau invisible et innombrable, tout en travaillant, en faisant des études, en menant une double vie... et en s'occupant de sa mère malade.

 

Mais le résultat est là: ce livre qui circule au moment du centenaire de la naissance de Lénine est une véritable petite bombe littéraire, car il se paye la tête du Guide dans toutes les acceptions du terme, avec tous les risques que la commission d'un tel ouvrage fait encourir à son auteur et à ceux qui le diffusent sous le manteau.

 

Pour brouiller les pistes, Nicolas Bokov signe l'opus du nom d'un romancier officiel, Vsevolod Kotchetov, qui serait d'ailleurs aujourd'hui complètement tombé dans l'oubli, et pour l'éternité, s'il n'était associé à ce roman satirique et s'il n'avait été invité par le KGB à dire qui avait bien pu vouloir se venger ainsi de lui.

 

La présente édition reprend le texte de l'édition de 1982 (parue chez Robert Laffont), traduit par Claude Ligny, revu et corrigé par Anne Coldefy-Faucard et par l'auteur. Elle comprend des notes de la traductrice et de l'auteur qui permettent à celles et ceux qui n'ont pas vécu l'époque d'en apprécier les allusions, l'humour et le contexte.

 

Vania Tchmotanov est le Voleur du Siècle. Enfin, c'est ce qu'il se croit. Ce petit voleur s'est en effet mis dans la tête de voler celle du Génial Bâtisseur du Communisme, qui repose dans un sarcophage au Kremlin. Et il y parvient sans trop de difficultés parce que la sécurité de la momie laisse à désirer par manque de crédits...

 

Comme Vania, très désappointé par la simplicité du vol, a une troublante ressemblance avec Vladimir Illitch Oulianov, le vrai blase de Lénine, et qu'il s'affuble d'une casquette à large visière, il est pris pour une réincarnation du regretté camarade qui parlait en grasseyant; et la momie du Mausolée est alors remplacée par un acteur.

 

A partir de ces prémices, les aventures de Vania s'enchaînent les unes aux autres. Le régime soviétique n'en sort pas grandi et c'est davantage la bêtise que l'inhumanité de ceux qui sont à son service, ou qui sont à sa tête et en tirent profit, qui est soulignée à gros traits par l'auteur et qui incite le lecteur à rire de bon coeur plutôt qu'à pleurer.

 

Rééditer La Tête de Lénine en 2017 n'est évidemment pas fortuit. Faut-il rappeler que la véritable révolution russe a eu lieu en février 1917? Qu'en octobre 1917 un parti, n'ayant rien à faire d'élections et ayant recours au terrorisme et à la lutte armée, s'est emparé directement du pouvoir, instaurant un régime de terreur pour 70 ans?

 

Dans son avant-propos, Nicolas demande au lecteur français de faire preuve d'imagination pour comprendre ce qu'a pu être ce régime d'occupation des Russes par d'autres Russes, devenus fous, malades de la peste, membres du Parti et de la police secrète, dont sont émoulus les cadres de la junte au pouvoir aujourd'hui:

 

Imaginez que Robespierre dirige la France pendant soixante-dix ans, en éliminant systématiquement tous ceux qui osent le critiquer.

Imaginez encore que l'occupation allemande dure en France depuis soixante-dix ans, et ce au nom de la libération du capitalisme.

 

La réalité soviétique explique que de jeunes hommes tels que Nicolas Bokov aient, dans les années 1970, pris la plume contre elle avec impertinence, insouciance et juvénilité, avant que d'être mis au pas par les terribles coups du sort et de la Providence. Avec le recul, aujourd'hui, ils en ressentent quelque malaise...

 

Francis Richard

 

La Tête de Lénine, Nicolas Bokov, 96 pages Éditions Noir sur Blanc

Partager cet article

Repost0
28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 23:55
Carabas, de Jacques Chessex

Quand j'avais 20 ans, je souhaitais rencontrer Jacques Chessex dont j'avais lu avec enthousiasme Portrait des Vaudois et surtout Carabas et m'entretenir avec lui pour le compte d'une revue d'étudiants de Neuchâtel. Malheureusement je devais faire chou blanc à mon premier appel téléphonique. Après avoir demandé à Pierre Favre, ami commun, alors Directeur de Publicitas, d'intervenir, je me suis fait jeter encore plus vivement lors d'un deuxième appel. Deux années plus tard je devais apercevoir l'ogre au Café romand, place Saint François, à Lausanne. D'une timidité maladive je n'ai pas osé aborder le récent lauréat du prix Goncourt. Mais je garde encore aujourd'hui l'image d'un homme massif à la moustache inoubliable.

 

Ce texte je l'ai écrit le soir du 12 octobre 2009, après m'être incliné sur la dépouille de Jacques Chessex pendant la pause de midi. Je n'aurai jamais été aussi proche de son corps que ce jour-là. Autrement que par ses livres, je ne l'aurai pas vraiment connu de son vivant, ne m'étant pas soûlé avec lui...

 

Dans le vin, écrit-il, dans le vin surtout, je n'ai jamais cherché qu'à m'enfoncer en moi-même, à m'habituer mieux, à coller de plus près à mes os. Il dit aussi: Boire comme exercice spirituel. L'ascèse par l'excès lent et serein. La méditation et la paix par la brûlure, la matière, le chahut.

 

1971. Paraît Carabas. J'ai vingt ans. Ce livre est pour moi une révélation et transmet le vertige de la transgression à mon âme de rebelle. Aussi appréhendé-je de le relire autant de temps après et ai-je quelque peu différé le moment de m'y replonger. Aujourd'hui je ne le regrette pas le moins du monde.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain hors du commun que j'avais envie, et tenté vainement, de rencontrer; qui au bon ton préférait le ton; dont le coeur était soulevé par l'hypocrisie et le snobisme; qui ne cherchait pas à complaire aux justes, les nouveaux comme les anciens; qui avait refusé de sauter dans le train en marche.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain qui parle de lui sans celer qu'il est un mélange de névé et de sanie, qu'il est violemment partagé entre le bas et le haut; qui se demande s'il saura jamais parler des autres; qui aime plus que tout chez les autres les récits de soi-même, les autoportraits inconfortables.

 

J'avais oublié qu'il avait la faveur des chats; qu'il avait dit: Avocat oui, juge non; qu'il lui avait toujours été difficile de faire à la fois des articles et un livre; qu'il était un drôle de paresseux: Rôdeur, traîneur, jean-foutre, oui, mais ponctuel dans la relation de mes flemmes, tenant l'horaire, rigoureusement, dans le récit de ma fainéantise.

 

J'avais oublié ces correspondances baudelairiennes qui me parlent tant aujourd'hui. Mais je me souvenais qu'il écrivait par peur de la mort; qu'il rêvait d'une littérature pleine de sang et farouche, d'une littérature puissamment nourrie et se foutant pas mal des modes et des conventions de l'intelligentsia; que l'excès d'horreur [l'avait] précipité dans l'absolu.

 

Comme aurais-je pu oublier d'où venait son goût du blason? De son langage, sans doute, vieilli, rigoureux, de sa syntaxe harmonieusement autoritaire, des beautés éclatantes de quelques mots qui ne subsistent qu'en héraldique, et leur vertu est de suggérer aussitôt la figure, la couleur, le motif et le pouvoir combatif ou persuasif de l'écu.

 

Jacques Chessex était très lucide sur l'accueil qui serait réservé à ce livre: Vous croyez vos petites cochonneries captivantes? Mais non, répondait-il. J'ouvre mes propriétés tout simplement. Carabas! A l'époque, Jacques Chessex préférait Rabelais à Rilke. Je ne sais pas de manière certaine s'il avait gardé cette préférence par la suite, mais j'en doute.

 

Toujours le 12 octobre 2009, j'écrivais à propos de Jacques Chessex: Je le considère, même si ma pudeur se trouble parfois devant certaines crudités, qu'il sait si bien décrire, comme un grand écrivain, touché par la grâce de Dieu, dont le style a évolué avec le temps et de rabelaisien s'est fait cristallin.

 

Dans sa préface, Raphaël Aubert explique pourquoi, selon lui, il n'y a pas eu de réédition de Carabas avant celle-ci: Si Jacques Chessex s'est détourné de ce qui reste pourtant un maître-livre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi française, c'est peut-être que Carabas, loin d'inaugurer une nouvelle manière pour son auteur, vient au contraire clore un cycle, signifie la fin d'une époque.

 

Raphaël pense que ce livre, initialement publié par les Cahiers de la Renaissance vaudoise, ne cadrait pas avec la nouvelle posture adoptée par Chessex qui se voulait un auteur plus que jamais lumineux, allégé: Un auteur chargé d'honneurs et recru de gloire, soucieux avant tout de fixer pour l'éternité une tout autre image de lui-même. Sans plus les outrances passées.

 

Francis Richard

 

Carabas, Jacques Chessex, 272 pages L'Aire bleue

 

Livres précédents chez Grasset:

 

Hosanna (2013)

Fraternité secrète Correspondance avec Jérôme Garcin (2011)

L'interrogatoire (2011)

Le dernier crâne de M, de Sade (2009)

Un juif pour l'exemple (2009)

 

Carabas, de Jacques Chessex

Partager cet article

Repost0
21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 23:45
Testament du Haut-Rhône, suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, de Maurice Chappaz

Les deux livres de Maurice Chappaz réunis dans ce volume de poche sont tous deux livres poétiques. L'un est lyrique, l'autre satirique. Le premier a paru en 1953, le second en 1976, et le temps écoulé entre les deux explique que le poète soit passé d'un genre l'autre, les circonstances ayant considérablement changé entre-temps.

 

Le Testament du Haut-Rhône, comme Les Maquereaux des cimes blanches, sont proses poétiques d'amour pour le Valais, région unique au monde pour Maurice Chappaz (et pour d'autres), et l'éditeur les a rassemblés à dessein en un seul volume pour le centenaire de la naissance du poète, commémorée jour pour jour aujourd'hui.

 

Dans le Testament, le poète n'est certes pas complètement serein, mais son amour est encore largement comblé par ce qu'il voit et par ce qu'il ressent. Il n'est pas complètement serein peut-être parce que se disputent en lui deux Grâces, la Grâce poétique et l'Autre, l'immanence d'homme de chair et la transcendance d'homme de foi.

 

Il n'est pas non plus complètement serein parce qu'il pressent que le véritable paradis sur Terre qu'est le Haut-Rhône valaisan, où il vit et où il est encore parcouru de pensées heureuses, n'est pas éternel, qu'il vit ses derniers moments et qu'il n'échappera pas davantage que d'autres lieux aux dégâts de l'étrange crise du temps présent:

 

La Parole venue de l'Orient se dissipe dans notre sommeil et en nous se dégradent les signes divins. L'humanité n'est plus, la nature n'est plus.

 

Dans ce livre, il y a donc à la fois volonté de tester pour le monde défunt, au risque d'oublier de témoigner de l'Autre, et volonté de deviner ce qui adviendra inéluctablement, semble-t-il, en en détectant les signes annonciateurs. Ce qui donne, d'une part, des envolées lyriques telles que celles-ci, qui ne peuvent que remuer l'âme:

 

J'ai eu parfois l'impression d'être une rose, un village qui fume, une forêt d'hiver, une route où des arbres caparaçonnés de gel tremblent parmi les lueurs, des pruniers aux lichens jaunes. Nos sens et nos pensées se réfractent un instant dans les choses comme pour les féconder et il semble qu'une énigme en jaillit, fragile annonciation du monde qui se dégage de ses limbes.

 

Ce qui donne, d'autre part, des paroles prémonitoires, telle que celles-ci, qui ne peuvent que la remuer tout autant, autrement:

 

C'est à de grandes destructions que nous sommes conviés. Devant les figures écrites sur les os et les pierres ensevelies, je suppute le sens même du chant et ce but, ultime, épique, mystérieux des scribes quand ils doivent tracer les signes telles les mouchetures des oeufs, afin de permettre à un pays de passer.

 

Près d'un quart de siècle plus tard, le ton change parce que les pressentiments sont devenus réalités, parce que l'amour charnel pour une terre a été douloureusement meurtri. Et un amour blessé, surtout quand il l'est par des personnages sans vergogne et sans scrupules, ne peut susciter qu'une sainte colère, et les imprécations qui vont avec:

 

L'arche d'alliance a brûlé

mais elle était assurée.

Maffia in excelsis !

 

Vous n'avez pas rongé les mayens? assommé, bétonné la plaine? Enfumé le ciel? Ni tari les sources bien sûr.

 

- Comment cela va-t-il finir?

- Par la servitude-pourriture; ou par la catastrophe-renaissance.

Je sens le Valais comme un hareng sent la mer.

 

Ils ont sodomisé le pays jusqu'à ce que les cimes blanches leur tombent dessus comme des icebergs.

 

Ce livre suscita une campagne de presse violente de la part du Nouvelliste et des attaques personnelles contre le poète, qui, dix ans plus tard, se vit remettre le Prix de la consécration  de l'État du Valais...

 

Francis Richard

     

Testament du Haut-Rhône suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, Maurice Chappaz, 160 pages, Zoé

Partager cet article

Repost0
8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 10:50
Le monde d'hier, de Stefan Zweig

Le monde d'hier, qui va de 1881 à 1941, n'est pas meilleur que le monde d'aujourd'hui: ce n'était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l'était pas par d'autres et, quand il était meilleur, il ne l'était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

 

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l'aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit ses Souvenirs d'un Européen, dont toute l'oeuvre est tendue vers un but, celui de l'union spirituelle de l'Europe, qui n'a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

 

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l'idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps: L'Etat [...] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables...  

 

Comme ce monde n'est pas parfait, à l'école qu'il qualifie de stérile (il parle même d'atmosphère de geôle d'un lycée autrichien), Stefan Zweig souffre de l'absence totale de relations intellectuelles et spirituelles. Avec d'autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s'intéresse aux tenants de l'art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

 

Comme ce monde n'est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu'il est possible. Or il est bien connu que seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise: et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves...

 

Mais, ajoute Stefan Zweig, nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d'aujourd'hui (celle de l'après Première Guerre mondiale) soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l'arbitraire d'une politique mondiale stupide:

 

Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d'une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n'examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion.

 

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait: Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe: Rarement l'un et l'autre sont accordés à la même génération. Si les moeurs laissent à l'homme quelque liberté, c'est l'Etat qui le contraint. Si l'Etat ne l'opprime pas, ce sont les moeurs qui tentent de le modeler.

 

Même si la couche sociale du libéralisme était mince et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire: Jamais je n'ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d'avant la Première Guerre mondiale, jamais je n'ai espéré davantage l'unification de l'Europe, jamais je n'ai cru davantage en l'avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore.

 

Il insiste: Le monde n'était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. C'était sans compter avec la puissance qui conduit d'aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus: L'essor avait peut-être été trop rapide. Les Etats, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les Etats à en user et à en abuser...

 

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l'inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler:

- Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s'enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.

- L'Etat intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.

- La substance est considérée comme plus fiable que le simple papier imprimé: la monnaie métallique disparaît.

- L'Etat fait rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel: il s'agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l'honneur.

- Le chaos revêt des formes de plus en plus fantastiques: en Autriche (où l'inflation sera moindre qu'en Allemagne) un loyer annuel d'un appartement moyen (l'Etat a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu'un déjeuner.

 

Résultat: les épargnants sont réduits à la mendicité; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes; ceux qui s'en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim; l'immoralité triomphe: Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d'achat était volé; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler:

 

Dans cet écoulement et cette évaporation de l'argent, il n'y avait point d'étalon, point de valeur fixe, il n'y avait qu'une seule vertu: être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui.

 

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l'inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée: La paix semblait assurée en Europe, et c'était déjà beaucoup. 

 

En dépit des tensions et des crises: On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l'esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années - un instant à l'échelle de l'histoire universelle - il sembla qu'une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée.

 

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d'autres façons d'un monde révolu), trois quarts de siècles après qu'il a été écrit, c'est l'incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig - il l'avoue humblement - et de ses contemporains: ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l'avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu'elles puissent se produire.

 

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres: Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres: Quand on n'a pas sa propre terre sous ses pieds [...] on perd quelque chose de sa verticalité:

 

Le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert, à cinquante-huit ans, qu'en perdant sa patrie, on perd plus qu'un coin de terre délimité par des frontières.

 

Francis Richard

 

Le monde d'hier, Stefan Zweig, 512 pages (traduit de l'allemand par Serge Niémetz) Le Livre de Poche

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

Partager cet article

Repost0
23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 23:55
Comptez vos jours..., d'Alice Rivaz

Cinquante ans se sont écoulés depuis la première publication de Comptez vos jours.... C'est une façon comme une autre de compter les jours que de faire ce décompte-là, mais ce n'est certainement pas cela qu'Alice Rivaz enjoint le lecteur d'opérer à sa suite.

 

Quand elle écrit ces onze récits, elle a soixante ans et, dit-elle, largement dépassé le milieu de son âge. Elle ne sait pas qu'elle vivra encore quelque trente-six ans... Cette femme libre n'a ni fils ni fille, et point de mari non plus. Et n'en a pas souffert, écrit-elle.

 

Le père d'Alice est mort avant sa mère, qui a alors trouvé refuge chez elle. Un jour, tout soudain, il avait substitué des mots neufs aux mots anciens. Il avait déserté les églises huguenotes qu'il fréquentait pour embrasser une nouvelle religion. Il avait quitté l'école où il enseignait pour monter sur des estrades publiques.

 

Du haut de ces estrades, Paul Golay avait prononcé "des mots vengeurs contre les riches et le gouvernement de son pays": "Parfois sur les murs des petites villes de mon pays, le nom de mon père apparaissait sur de grandes affiches rouges qui parlaient de révolte et de justice."

 

Alice ne s'est pas mariée, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a point connu d'hommes, elle en a toujours eu dans sa vie: "Aucun ne fut l'époux. Aucun même ne fut jamais à moi seule. Ils étaient toujours à d'autres femmes avant d'être à moi. A la leur, ou encore à d'autres."

 

Alice est une femme "séparée". Elle s'est toujours sentie ainsi: séparée des jeux des autres, parce qu'enfant unique elle est en mauvaise santé; séparée de la société établie, parce que son père professe des idées bien menaçantes; séparée aussi parce qu'elle n'a ni mari, ni enfants.

 

De plus, Alice appartient à un petit pays, la Suisse, en marge de l'Histoire; elle a gagné sa vie au milieu d'étrangers et non pas parmi ses compatriotes; elle a vécu à l'abri, bien nourrie et correctement vêtue, dans un monde où des millions d'êtres humains sont sans toit et ont faim:

 

"Et me voici , de plus, séparée des jeunes parce que, jeune, je ne le suis plus, et séparée de moi-même parce qu'arrachée à celle que j'étais, tout en n'étant pas encore celle que je deviendrai quand j'en aurai fini de faire peau neuve - mais il faudrait dire ici "peau vieille"."

 

Au moment où elle écrit, elle s'est justement libérée de ses problèmes personnels, dont elle donne un aperçu dans ce livre mince. Elle peut désormais se mettre à regarder la vie des autres et la beauté de l'univers, "à partir à la découverte des chemins obscurs qui s'en vont vers des vérités inconnues ou peut-être oubliées":

 

"N'est-il pas temps, dès lors, de rompre le silence, de faire appel aux mots? Y pourrai-je parvenir sans briser leur coque, les violenter comme une huître? Sous l'armature usée des consonnes gît une saveur qui, pour moi, s'est depuis longtemps durcie, pétrifiée, autant par ma faute que par celle des circonstances."

 

Quand elle écrit ce livre, Alice se trouve à un tournant de sa vie, celui où elle sait comment faire revenir les mots bien vivants sous sa plume: "Où, sinon dans l'eau claire du coeur libéré, immerger les mots muets; afin qu'ils ressuscitent, apprennent à vivre les uns à côté des autres, à respirer ensemble sur la page?"

 

Et, dès lors, Alice Rivaz donne toute sa mesure de musicienne des mots, laisse libre cours à sa veine d'écrivain, dont ce livre, par ces quelques extraits choisis arbitrairement, et affectueusement, en est l'insigne illustration et, dans le même temps, le signe précurseur et prometteur.

 

Francis Richard

 

Comptez vos jours..., Alice Rivaz, 100 pages, L'Aire bleue

Partager cet article

Repost0
12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 23:55
Roland Barthes par Roland Barthes

Roland Barthes est né le 12 novembre 1915 à Cherbourg. Il y a tout juste un siècle. Cela tombe bien. Je préfère de loin célébrer les naissances aux décès. Et, puisque je parle de décès, il est mort à un âge qui est le mien aujourd'hui... C'est dire qu'il existe des correspondances en ce 12 novembre 2015. Il en existe une autre de correspondance: orphelin de père alors qu'il n'a même pas un an, il passe son enfance, jusqu'en 1924, à Bayonne, cette ville que j'aime et où est né Frédéric Bastiat, avec lequel j'entretiens certainement des correspondances encore plus étroites.

 

Longtemps, j'ai volontairement ignoré Roland Barthes. Mais je le découvre peu à peu, par fragments, au fil du temps, quand l'opportunité se présente. Fragments est d'ailleurs ce mot au pluriel par lequel, à la troisième personne, il décrit sa façon d'écrire:

 

"Aimant à trouver, à écrire des débuts, il tend à multiplier ce plaisir: voilà pourquoi il écrit des fragments: autant de fragments, autant de débuts, autant de plaisirs (mais il n'aime pas les fins: le risque de clausule rhétorique est trop grand: crainte de ne pas savoir résister au dernier mot, à la dernière réplique)."

 

Roland Barthes par Roland Barthes, R.B. par lui-même, est donc, comme ses autres livres, composé de fragments, où tantôt il dit "je" (selon lui le "je" mobilise l'imaginaire), tantôt il dit "il" ((selon lui le "il" mobilise la paranoïa):

 

- "L'effort vital de ce livre est de mettre en scène un imaginaire": "Le rêve serait donc: ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c'est très exactement: dériver)."

 

- "Discret, très discret moteur de la paranoïa: quand il écrit (peut-être écrivent-ils tous ainsi), il s'en prend avec distance à quelque chose, à quelqu'un d'innommé (que lui seul pourrait nommer)."

 

Ci-dessus, Barthes emploie à dessein le verbe dériver. Il oppose en effet l'atopie au fichage dont il est l'objet - "Je suis fiché, assigné à un lieu (intellectuel), à une résidence de caste (sinon de classe)". L'atopie, selon lui supérieure à l'utopie, est la doctrine intérieure de "l'habitacle en dérive"... En fait, son vrai lieu d'assignation est le langage. Du langage, il se sent "visionnaire et voyeur":

 

"Selon une première vision, l'imaginaire est simple: c'est le discours de l'autre en tant que je le vois (je l'entoure de guillemets). Puis je retourne la scopie sur moi: je vois mon langage en tant qu'il est vu: je le vois tout nu (sans guillemets): c'est le temps honteux, douloureux, de l'imaginaire. Une troisième vision se profile alors: celle des langages infiniment échelonnés, des parenthèses, jamais fermées: vision utopique en ce qu'elle suppose un lecteur mobile, pluriel, qui met et enlève les guillemets d'une façon preste: qui se met à écrire avec moi."

 

Sans y penser, en écrivant "aveuglément", Barthes tombe dans "le piège de l'infatuation: donner à croire qu'il accepte de considérer ce qu'il a écrit comme une "oeuvre", passer d'une contingence d'écrits à la transcendance d'un produit unitaire, sacré":

 

"L'écriture est ce jeu par lequel je me retourne tant bien que mal dans un espace étroit: je suis coincé, je me démène entre l'hystérie nécessaire pour écrire et l'imaginaire qui surveille, guinde, purifie, banalise, codifie, corrige, impose la visée (et la vision) d'une communication sociale. D'un côté je veux qu'on me désire et de l'autre qu'on ne me désire pas: hystérique et obsessionnel tout à la fois."

 

Dans son "oeuvre" - c'est Gide qui lui a donné envie d'écrire - Barthes distingue un peu artificiellement (il y a "des chevauchements, des retours, des survies") plusieurs phases, classées par genres et par intertexte, entendu comme "une musique de figures, de métaphores, de pensées-mots":

- la mythologie sociale et l'intertexte de Sartre, de Marx, de Brecht

- la sémiologie et l'intertexte de Saussure

- la textualité et l'intertexte de Sollers, de Julia Kristeva, de Derrida, de Lacan

- la moralité (entendue comme "la pensée du corps en état de langage") et l'intertexte de Nietzsche, mis entre parenthèses.

 

Ce sont ces deux derniers genres qui peuvent trouver, me semble-t-il, l'adhésion du lecteur. L'empire des signes relève de la textualité, Le plaisir du texte et R.B. par lui-même de la moralité. Les deux premiers genres restent à mes yeux illisibles... A un moment, dans R.B. par lui-même, Barthes définit un texte lisible comme celui qu'il ne pourrait réécrire, un texte scriptible comme celui qu'il lit avec peine et un texte recevable comme celui qu'il ne peut ni lire ni écrire mais qu'il peut recevoir "comme un feu, une drogue, une désorganisation énigmatique"...

 

Hormis son Emploi du temps pendant les vacances, qui est un vrai régal, il est, dans ce livre, deux textes de lui qui ont, la nuit dernière, retenu mon attention quand je les ai lus. Je ne sais pas à quelle catégorie Barthes les aurait fait appartenir, mais je ne résiste pas à la tentation d'en citer un extrait de chacun:

 

- "Rêver (bien ou mal) est insipide (quel ennui que les récits de rêve!). En revanche, le fantasme aide à passer n'importe quel temps de veille ou d'insomnie; c'est un petit roman de poche que l'on transporte toujours avec soi et que l'on peut ouvrir partout sans que personne y voie rien, dans le train, au café, en attendant un rendez-vous."

 

- "Selon une hypothèse de Leroi-Gourhan, c'est lorsqu'il aurait pu libérer ses membres antérieurs de la marche , et, partant, sa bouche de la prédation, que l'homme aurait pu parler. J'ajoute: et embrasser. Car l'appareil phonatoire est aussi l'appareil osculaire. Passant à la station debout, l'homme s'est trouvé libre d'inventer le langage et l'amour: c'est peut-être la naissance anthropologique d'une double perversion concomitante: la parole et le baiser."

 

Francis Richard

 

Roland Barthes par Roland Barthes, 254 pages, Points

 

Autres livres de l'auteur

Journal de deuil, 280, Seuil (2009)

Le plaisir du texte, 112 pages, Points (1973)

Partager cet article

Repost0
23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 23:55
"Le plaisir du texte" de Roland Barthes

Le plaisir du texte fait partie des oeuvres lisibles de Roland Barthes. Certes, dans ce livre, il parle du plaisir du texte en érudit, en spécialiste, mais il le fait en véritable écrivain, qu'il est possible de lire avec plaisir, même s'il subsiste quelques scories caractéristiques de sa première façon. 

 

Il donne lui-même l'explication du plaisir que l'on peut ressentir à la lecture d'un texte: "Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, c'est qu'ils ont été écrits dans le plaisir." Mais le contraire n'est pas sûr: "Ecrire dans le plaisir m'assure-t-il - moi, écrivain - du plaisir de mon lecteur? Nullement."

 

Sous l'apparente forme de digressions sans ordre, Barthes a en fait construit une manière d'abécédaire, qui ne dit pas son nom sur le thème du plaisir du texte. A la fin de cet essai, apparaît une table de mots-clés qui renvoie aux pages où ils sont développés sans figurer dans des têtes de chapitres ou de paragraphes.

 

Ce faisant, Barthes fait part de nombre de considérations qu'il serait bien difficile de retenir toutes. Mais certaines parlent plus que d'autres au lecteur. Et notamment celle sur le moyen d'évaluer les oeuvres de la modernité, dont la valeur viendrait de leur duplicité: "Il faut entendre par là qu'elles ont toujours deux bords." Une autre considération à retenir est celle de la distinction entre texte de plaisir et texte de jouissance.

 

Les bords des oeuvres de la modernité? L'un des bords est sage, l'autre subversif, et le plaisir du texte provient de la faille qui les séparent. Car ce que veut le plaisir, c'est "le lieu d'une perte", "la coupure, la déflation, le fading qui saisit le sujet au coeur de la jouissance". Barthes utilise cette métaphore pour le bien faire comprendre: "L'endroit le plus érotique d'un corps n'est-il pas là où le vêtement baille?".

 

Le texte de plaisir? "Celui qui contente, emplit, donne de l'euphorie; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture." Le texte de jouissance? "Celui qui met en état de perte, celui qui déconforte [...], fait vaciller les assises [...], met en crise son rapport au langage." Les deux s'opposent donc, peut-être aussi parce que "le plaisir est dicible" et que "la jouissance ne l'est pas".

 

Barthes souligne l'ambiguïté des expressions plaisir du texte et texte de plaisir: "Ces expressions sont ambiguës parce qu'il n'y a pas de mot français pour couvrir à la fois le plaisir (le contentement) et la jouissance (l'évanouissement). Le "plaisir" est donc ici (et sans pouvoir prévenir) tantôt extensif à la jouissance, tantôt il lui est opposé."

 

A longueur de soirées Barthes lit du Zola, du Proust, du Verne, Monte-Christo, Les Mémoires d'un touriste, et même parfois du Julien Green: "Ceci est mon plaisir, mais non ma jouissance: celle-ci n'a de chance de venir qu'avec le nouveau absolu, car seul le nouveau ébranle (infirme) la conscience (facile? nullement: neuf fois sur dix, le nouveau n'est que le stéréotype de la nouveauté)."

 

La répétition peut, comme le nouveau absolu, engendrer la jouissance: "Le mot peut être érotique à deux conditions opposées, toutes deux excessives: s'il est répété à outrance, ou au contraire s'il est inattendu, succulent par sa nouveauté (dans certains textes, des mots brillent, ce sont des apparitions distractives, incongrues - il importe peu qu'elles soient pédantes [...])."

 

Si le plaisir du texte est précaire: "rien ne dit que ce même texte nous plaira une seconde fois", la jouissance du texte ne l'est pas: "elle est pire: précoce; elle ne vient pas en son temps, elle ne dépend d'aucun mûrissement. Tout s'emporte en une fois." N'est-ce pas le propre du nouveau absolu que de ne surprendre qu'une fois?

 

Barthes le reconnaît: "Chaque fois que j'essaye d'"analyser" un texte qui m'a donné du plaisir, ce n'est pas ma "subjectivité" que je retrouve, c'est mon "individu", la donnée qui fait mon corps séparé des autres corps et lui approprie sa souffrance et son plaisir: c'est mon corps de jouissance que je retrouve. Et ce corps de jouissance est aussi mon sujet historique."

 

Barthes explique comment il faut lire l'analyse des autres, la critique: "Un seul moyen: puisque je suis ici un lecteur au second degré, il me faut déplacer ma position: ce plaisir critique, au lieu d'accepter d'en être le confident - moyen sûr pour le manquer -, je puis m'en faire le voyeur: j'observe clandestinement le plaisir de l'autre, j'entre dans la perversion; le commentaire devient alors à mes yeux un texte, une fiction, une enveloppe fissurée."...

 

Enfin, ce que Barthes dit de l'écriture à haute voix ne peut que parler au lecteur-auditeur: "Son objectif n'est pas la clarté des messages, le théâtre des émotions; ce qu'elle cherche (dans une perspective de jouissance), ce sont les incidents pulsionnels, c'est le langage tapissé de peau, un texte où l'on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde: l'articulation du corps, de la langue, non celle du sens, du langage."

 

Francis Richard

 

Le plaisir du texte, Roland Barthes, 98 pages Points

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens