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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 22:25
Il y a 60 ans : "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan

Bonjour tristesse de Françoise Sagan est sorti en librairie le 15 avril 1954, il y a quelque 60 ans. L'auteur n'a encore que dix-huit ans. Elle a pris un pseudo proustien - le prince de Sagan est un personnage de La recherche -, ce qui est un de ces mots de passe que j'aime.

 

Comme l'atteste ci-dessus la couverture d'une réédition du livre par René Julliard en 1956, le succès a été immédiat et on en est alors déjà au 650e mille...

 

Le titre est tiré d'un poème de Paul Eluard, mis en exergue, extrait du recueil La vie immédiate (1932):

 

Adieu tristesse

Bonjour tristesse

Tu es inscrite dans les lignes du plafond

Tu es inscrite dans les yeux que j'aime

Tu n'es pas tout à fait la misère

Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent

Par un sourire

Bonjour tristesse

Amour des corps aimables

Puissance de l'amour

Dont l'immobilité surgit

Comme un monstre sans corps

Tête désappointée

Tristesse beau visage.

 

Un an plus tôt, une collection de livres bon marché a fait son apparition, Le livre de poche. C'est dans cette collection, 15 ans plus tard, en 1969, que je lis ce roman qui porte le n°772 (voir la couverture de mon exemplaire ci-dessous) et qui enchante mes dix-huit ans tout neufs, les surprend par son ton désinvolte, insolent et faussement insouciant, et son style sans détours, élégant.

 

Cécile a dix-sept ans, comme l'auteur au moment où elle écrit ce texte. Depuis sa sortie de pension - j'ai failli écrire prison -, deux ans plus tôt, elle vit avec son publicitaire de père, Raymond, quarante ans, veuf depuis quinze, impénitent chasseur de jeunes femmes. Avec lui elle se découvre très rapidement une grande complicité: ils aiment tous deux les amusements et les futilités...

 

La dernière des conquêtes du père de Cécile s'appelle Elsa Mackenbourg, vingt-cinq ans:

 

C'était une grande fille rousse, mi-créature, mi-mondaine, qui faisait de la figuration dans les studios et les bars des Champs-Elysées.

 

Tous les trois sont partis passer l'été dans une grande villa blanche, juchée sur un promontoire, dominant la Méditerranée, louée pour deux mois.

 

Le sixième jour, Cécile fait la rencontre de Cyril, vingt-cinq ans, dont le voilier a échoué dans leur crique et qui lui propose de lui apprendre à naviguer... Le soir même, son père lui annonce la venue prochaine, dans une semaine, d'Anne Larsen, une amie de sa mère qui s'était occupée d'elle à sa sortie de pension et qui avait accepté de venir, fatiguée qu'elle était par ses collections de couture:

 

A quarante-deux ans, c'était une femme très séduisante, très recherchée, avec un beau visage orgueilleux et las, indifférent.

 

Autant dire que les vacances tranquilles seront terminées:

 

Nous avions tous les éléments d'un drame: un séducteur, une demi-mondaine et une femme de tête.

 

Et le drame se produit. Anne parvient à ses fins, c'est-à-dire à séduire Raymond, et Elsa fait ses valises.

 

Quelque temps plus tard Anne et Raymond annoncent qu'ils vont se marier à l'automne:

 

Anne était très bien, je ne lui connaissais nulle mesquinerie. Elle me guiderait, me déchargerait de ma vie, m'indiquerait en toutes circonstances la route à suivre. Je deviendrais accomplie, mon père le deviendrait avec moi.

 

Cependant Cécile va mal prendre qu'Anne veuille l'empêcher de revoir Cyril parce qu'elle les a surpris allongés l'un contre l'autre dans le bois de pins, où ils ne faisaient pourtant que s'embrasser.

 

Anne va changer la vie non seulement de Raymond, mais aussi celle de Cécile:

 

Elle avait voulu mon père, elle l'avait, elle allait peu à peu faire de nous le mari et la fille d'Anne Larsen. C'est-à-dire des êtres policés, bien élevés et heureux.

 

Il faut absolument empêcher cela. Et, naïf que je suis alors, et que je suis resté, malgré les ans, dans ma vie personnelle, j'admire, en lisant à l'époque ce roman, la manipulation à laquelle se livre Cécile pour retourner la situation.

 

En effet par ses manoeuvres elle va redonner à son père du désir pour Elsa en demandant à cette dernière et à Cyril de simuler qu'ils filent ensemble le parfait amour. Et elle y parvient, au-delà de toutes espérances.

 

Le drame se mue en tragédie, qui n'était pas prévue au programme. Anne a surpris Elsa et Raymond échangeant un baiser. Elle est partie au volant de sa voiture et meurt dans un accident, tandis que, au même moment, Raymond et Cécile écrivent ensemble une lettre pour lui demander pardon:

 

Par sa mort - une fois de plus - Anne se distinguait de nous. Si nous nous étions suicidés - en admettant que nous en ayons eu le courage - mon père et moi, c'eût été d'une balle dans la tête, en laissant une notice explicative destinée à troubler à jamais le sang et le sommeil des responsables. Mais Anne nous avait fait ce cadeau somptueux de nous laisser une énorme chance de croire à un accident: un endroit dangereux, l'instabilité de la voiture.

 

Un sentiment inconnu gagne alors Cécile, un sentiment si complet , si égoïste [qu'elle en a] presque honte. Ce sentiment dont l'ennui, la douceur [l']obsèdent porte le beau nom grave de tristesse, qui la sépare d'Elsa et de Raymond et à laquelle elle finit par dire bonjour, comme Eluard dans son poème.

 

Ce roman, lu à l'âge qu'avait l'auteur quand il a paru, a eu de l'importance dans ma formation littéraire et dans ma formation d'homme tout court. Et c'est pourquoi j'ai eu à coeur de le relire après tant d'années, pour retrouver mes sensations d'antan...

 

Si la société des écrivains suicidés, chez qui j'ai fréquenté, a pu me fasciner, et me fascine encore, à la suite de la lecture de ce livre je peux dire que je lui ai toujours préféré le somptueux cadeau que m'ont fait, ainsi qu'à d'autres, ces écrivains, restés du coup éternellement jeunes, que sont Albert Camus et Roger Nimier, en tirant leur révérence dans un accident de la route...

 

Francis Richard

Il y a 60 ans : "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 19:00

Le neveu de Rameau DIDEROTL'occasion fait le larron. En l'occurrence, au petit matin de ce jour, ayant appris incidemment qu'il y a huit jours, le 5 octobre 2013, était le jour du tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, je me suis mis à relire Le neveu de Rameau

 

Le 4 février 1963, il y a donc cinquante ans cette année, au Théâtre de la Michodière, ce texte, adapté pour le théâtre par Pierre Fresnay, était joué par ce dernier dans le rôle de Lui (Jean-François, le neveu de Jean-Philippe Rameau) et par Julien Bertheau dans le rôle de Moi (Denis Diderot).

 

Cinq ans plus tard, René Lucot en faisait une réalisation pour la télévision, introuvable sur le site de l'INA, comme l'est le CD, dont la couverture se trouve sur la Toile...

 

De la performance de Fresnay et Bertheau, je n'ai malheureusement que de vagues souvenirs, mais ce sont des souvenirs suffisamment marquants pour m'avoir incité à lire le texte originel de Diderot quelques années après et à le relire aujourd'hui.

 

Cette relecture ne m'a pas déçu.

 

La scène se passe dans un café du Palais-Royal à Paris.

 

Moi parle peu. Il est philosophe. Il est sage. Il dit, par exemple, à propos des lois quelque chose de bien senti, dont devraient s'inspirer les législateurs, qui accablent les justiciables sous les réglementations et qui violentent le droit naturel:

 

"Il y a deux sortes de lois, les unes d'une équité, d'une généralité absolues, d'autres bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la nécessité des circonstances."

 

Il donne de temps en temps la réplique à son interlocuteur, Lui, mais, surtout, il le décrit. Car le neveu de Rameau est un personnage fascinant, double, voire multiple, qui peut tout aussi bien faire rire qu'agacer:

 

"J'étais confondu de tant de sagacité et de tant de bassesse, d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une franchise si peu commune."

 

Lui a un don pour la pantomine, par laquelle il contrefait les autres de manière désopilante:

 

"Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l'air."

 

Lui a une conception bien à lui de la morale, mais en même temps il fait preuve d'une grande liberté:

 

"Je veux bien être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte."

 

Il ne pratique pas la langue de bois:

 

"Je dis les choses comme elles viennent; sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend garde."

 

le-neveu-de-rameau-de-diderot-pierre-fresnay-et-julien-bertC'est pourquoi il n'aime pas les simagrées et dit les choses crûment, fussent-elles horribles:

 

"Je suis l'apôtre de la familiarité et de l'aisance."

 

Ce qui indispose Moi:

 

"Je commençais à supporter avec peine la présence d'un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d'un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d'une action héroïque."

 

Lui a sa dignité:

 

"Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d'habiles et honnêtes gens s'avisaient de dire du bien de moi."

 

Mais cette dignité ne va pas jusqu'à refuser de vivre aux dépens des autres:

 

"Il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du repos, de l'argent et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail."

 

Il aurait été tout à fait dans son élément à notre époque d'Etat-providence...

 

Cette espèce, comme Diderot appelait l'homme cynique et taré, n'est ni blanche ni noire. Elle refuse un univers sage et philosophe qui serait tout de même bien triste:

 

"Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets; excepté cela, le reste n'est que vanité."

 

En fait il pense qu'"il n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou", ce qui n'enlève rien à sa lucidité:

 

"Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou; et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou."

 

C'est, en quelque sorte, un syllogisme tel que Raymond Devos les aimera ...

 

Il n'empêche que la folie du neveu de Rameau permet à Diderot de dire des vérités, telles que celles-ci que n'aurait pas désavouées Molière:

 

"Pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables? C'est qu'ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres."

 

Inutile de dire que je ne suivrai pas cet histrion quand il dit:

 

"On s'enrichit à chaque instant: un jour de moins à vivre ou un écu de plus, c'est tout un."

 

Pour les survivants comme moi, un écu de plus peut certes m'enrichir, mais un jour de plus à vivre m'enrichit bien davantage, même si je ne suis pas de ceux qui s'accrochent à la vie...

 

Francis Richard

 

Il y a près de trente ans, Michel Bouquet (un autre acteur, avec Pierre Fresnay, qui m'aurait donné envie de monter sur les planches si j'avais eu quelque talent), reprenait le rôle du neveu de Rameau:

 

 

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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