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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 20:00

L-eclaircie.jpgComme dans Trésor d'amour ici l'intrigue du dernier roman de Philippe Sollers est mince comme un fil à couper le beurre.

 

En effet l'histoire qui nous est contée ne tiendrait qu'en quelques pages et sans doute suis-je généreux. Car le livre se veut l'histoire du narrateur avec une certaine Lucie de Bordeaux et de la rue du Bac à Paris, qu'il rencontre une ou deux fois par semaine pour des cinq à sept féeriques.

 

Le narrateur ? Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Sollers. Quant à Lucie existe-t-elle vraiment ? C'est sans importance. Ce qui est important c'est que son prénom rime avec éclaircie.

 

Les deux amants ont chacun leur vie. Ils se rencontrent pendant deux heures pour faire l'amour et pour parler de tout autre chose. Ils se tutoient, puis se voussoient :

 

"Les fantasmes réalisés sont en tu, les raisonnements en vous."

 

Elle est riche et habite la rive droite, lui l'est beaucoup moins et habite la rive gauche. Elle possède un château et des vignobles dans le Bordelais. Lui est écrivain, originaire de Bordeaux, et les titres des livres qu'il a écrits sont les mêmes que ceux d'un certain Sollers.

 

La rue du Bac ? Là se trouve un studio qui donne sur les toits de Paris et qui abrite leurs amours secrètes. C'est commode pour le narrateur qui travaille à deux pas de là, chez Gallimard, ici, éditeur de L'éclaircie. Ce qui ne surprendra pas le lecteur, qu'il soit pénétrant ou non, c'est-à-dire considéré comme un saint ou non.

 

Dans Trésor d'amour, le prétexte du roman était de nous parler savamment de Stendhal et d'établir des correspondances avec l'amante d'alors, Minna. Ce qui pouvait donner envie de le lire ou de le relire avec délectation.

 

Quel est le prétexte du roman cette fois-ci ? De nous parler d'Anne, sa soeur, avec qui il a failli coucher, de deux peintres qu'il aime particulièrement, Manet et Picasso, de leurs oeuvres et des femmes qu'ils ont aimées. Immanquablement Sollers, ou son double, compare leurs femmes à sa Lucie.

 

Le narrateur nous parle longuement de ces deux peintres et c'est un véritable plaisir pour ceux qui, comme moi, les apprécient. Il nous apprend ainsi, entre autres, que Manet aimait Haydn (que lui jouait sa femme hollandaise au piano) et que Picasso aimait Bach, deux de mes compositeurs préférés...

 

De Manet, et de Cézanne, Sollers a raison de dire :

 

"On veut à tout prix que Manet et Cézanne aient été les précurseurs et les fondateurs de "l'art moderne". C'est ignorer ou censurer leur obsession : ranimer la peinture ancienne, la transformer, la transfigurer, se mouvoir librement en elle, être à sa hauteur, ici, maintenant, contre le kitsch des pompiers."

 

Et de Picasso, dont la fidélité à Manet aura été indestructible :

 

"Après l'épopée "cubiste" (qui continue jusqu'à la fin en coulisse) [bien qu'ingénieur j'ai tout de même toujours un peu de mal à comprendre "ses cubes hallucinés"], son embardée dans la figuration est très mal vécue par ses suiveurs d'avant-garde. C'est un traître, perdu pour la vraie recherche (tu parles !). Aux yeux de l'académisme, c'est un terroriste, à ceux des "abstraits" un fossoyeur d'illusions."

 

C'était couru : quelques femmes de Manet et de Picasso font rêver Sollers, ce qui le ramène à Lucie, dont il rêve aussi et dont la grande qualité est "d'être immédiate dans les séances, bouche, main, murmures". A la faveur de ces rêves, Lucie fait parfois ressurgir sa soeur Anne, dont le souvenir imprègne tout le livre...

 

Sollers est un connaisseur :

 

"Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes."

 

Chez elles :

 

"Il n'y a que du comment, jamais de pourquoi."

 

Ses rêves le mènent parfois plus loin :

 

"Je ne pourrais pas avouer aux femmes dont j'ai rêvé mes activités coupables avec elles."

 

Est-il étonnant que Sollers ait consacré un livre à Casanova et celui-ci à deux peintres couverts de femmes ?

 

Toujours est-il que le narrateur embrasse longuement Lucie devant l'Olympia dans un musée d'Orsay, où il a obtenu d'être laissé seul avec elle pour voir les Manet, et que le seul voyage ensemble qu'ils projettent est de faire de même devant Le Violon de Picasso à Stuttgart.

 

Dans le chaos actuel, dont les causes ne sont pas forcément celles données par Sollers, ces deux peintres, tout comme Lucie, sont des éclaircies. Lui, pour qui toute aventure est un roman (avec Lucie c'est l'un des plus réussis), ne craint pas pour autant les propos apocalytiques que des vieux jeunes tiennent :

 

"Le roman va disparaître (tant mieux, il y en a trop), il n'y aura plus de lecteurs pour moi. Eh bien, tant pis pour moi, pauvre noix, tes angoisses décadentes sont encore du 19e et du 20e siècle. Au 21e, magnifique aurore, lecteurs et lectrices, doués d'un nouveau corps amoureux, découvrent que rien n'a disparu, que tout revient et se fait sentir dans les fibres. Tu peux te détruire et mourir, ça ne change rien."

 

Comment se fait-il que le chroniqueur ou le personnage agaçant qui se produit sur les plateaux de télé touche directement, dans ses livres, le système nerveux de ses lecteurs, pour reprendre l'expression de Francis Bacon, citée par Sollers ? Parce qu'il s'agit alors du véritable écrivain et non pas de l'histrion.

 

Francis Richard

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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