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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 22:30
La seule exactitude, d'Alain Finkielkraut

Il y a quarante-huit heures Alain Finkielkraut était reçu à l'Académie française par Pierre Nora. A cette occasion il a prononcé un discours, comme c'est l'usage, où il a fait l'éloge de Félicien Marceau, dont il va occuper le fauteuil quai Conti. Dans ce discours trois passages sont, me semble-t-il, à retenir, car ils reprennent en partie les préoccupations actuelles du récipiendaire:

 

"J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son "après" n’avait rien d’attrayant."

 

"Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient."

 

"Depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l’antisémitisme parle la langue immaculée de l’antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou à la réaction, mais doivent répondre du comportement d’Israël, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrément à leur sort en tant que complices d’une politique criminelle."

 

Ces trois passages abordent en effet des thèmes que l'on retouve dans La seule exactitude, livre, qui, paru l'automne dernier, reprend les interventions d'Alain Finkielkraut, hebdomadaires sur les antennes de RCJ (Radio de la communauté juive) et mensuelles dans les colonnes du magazine Causeur, pendant les années 2013 et 2014 et la première moitié de l'année 2015.

 

Le titre de ce recueil de textes d'Alain Finkielkraut provient de l'épigraphe qu'il a mis en exergue de son livre: "Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l'heure, la seule exactitude." (Charles Péguy, Note conjointe sur Monsieur Descartes et la philosophie cartésienne)

 

La France aussi est mortelle

 

Alain Finkielkraut évoque un livre d'Éric Dupin, Voyages en France (2011). L'ancien journaliste à Libération s'est rendu à Tourcoing et a rencontré Claude Levasseur, un retraité actif qui s'occupe d'Emmaüs. Celui-ci est allé plusieurs fois au Maroc et a ressenti une chaleur au contact de ses habitants, qui y sont chez eux. A Tourcoing il n'en va pas de même:

 

"Claude Levasseur n'a pas peur de l'Autre, mais il accepte mal de devenir l'autre à Tourcoing. Il souffre de ne plus se sentir chez lui chez lui. Il n'est pas hostile aux étrangers, il se retrouve avec stupeur "en étrange pays dans son pays lui-même" ".

 

"Cette situation et ce sentiment sont inédits": Mais les médias ne sont pas à l'heure, ils sont en retard, ils sont dans l'inexactitude. Ils plaquent le passé sur le présent. Ils pensent que la France fait une rechute de nationalisme, de xénophobie, de protectionnisme...

 

Pour eux, il ne faut pas faire de distinction entre les résidents. Pourtant, remarque Finkielkraut, "si les nations ne distinguaient pas leurs citoyens et ne leur réservaient pas certaines prérogatives, ce ne seraient plus des nations, ce seraient des galeries marchandes, des salles des pas perdus ou des aéroports".

 

Certes ce n'est pas une raison pour refuser tout droit aux étrangers, ni d'ailleurs non plus pour succomber à la détestation nationale: "Nous voici enfermés dans une alternative inacceptable: ou bien la xénophobie ou bien, en guise d'appartenance et d'hospitalité, le rejet dédaigneux de notre héritage."

 

Le rejet dédaigneux de l'héritage

 

Notre héritage? Parlons-en: "Le vocabulaire des étudiants s'appauvrit, leur orthographe est erratique, leur syntaxe s'effondre. Roland Barthes rappelait, en 1979, cette confidence de Flaubert à George Sand: "J'écris non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra." La langue au sens non technique du terme. Il incombe à l'Université française de retarder sa mort."

 

Notre héritage? Il n'est plus question de parler des morts, des livres qu'ils ont écrits. Pourtant le philosophe Alain, dans Propos, ne disait-il pas: "Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate; et de là vient que l'homme se tire un peu au-dessus de lui-même."? Tout cela est révolu: "Chacun désormais est censé penser par lui-même, s'exprimer et se faire, dès son plus jeune âge, une opinion. L'heure est venue des petits cogito à tablette et des créateurs en barboteuse."

 

Le rejet de l'héritage est aussi le rejet de sa finitude: "Voici le temps où chacun est à même de devenir ce qu'il veut: l'homme, une femme; une femme, un homme, et pourquoi pas les deux? Ce n'est pas une victoire de la différence. C'est une victoire sur la différence." En conformité avec le credo de l'interchangeabilité.

 

La mémoire moutonnière

 

Les médias ne sont pas à l'heure. Ils vivent dans le passé, plus précisément dans les années trente du siècle précédent: "L'analogie entre les années trente et notre époque, tout entière dressée pour ne pas voir le choc culturel dont l'Europe est aujourd'hui le théâtre, occulte sans vergogne le travail critique que mènent, avec un courage et une ténacité admirables certains intellectuels musulmans." Il cite Abdennour Bidar, Mohamed Kacimi...

 

L'analogie entre les années trente et notre époque? Les nouveaux Juifs, ce sont les immigrés. Le fléau des années trente? L'antisémitisme. Celui de notre époque? L'islamophobie. Les Juifs qui portent encore ce nom? Ce sont des usurpateurs: "Ils ne sont plus juifs: en se mobilisant en faveur d'Israël, ils ont sacrifié l'éthique à l'ethnique et, sans état d'âme, ils ont abandonné la défense des persécutés pour le soutien aux oppresseurs."

 

Et Dieudonné, qui dit n'être pas antisémite, voit pourtant Israël partout. Israël vu par Dieudonné? "Ce n'est pas un pays, c'est une pieuvre, un être insaisissable et omniprésent, qui étend ses tentacules sur toute la surface du globe. Quand l'antisionisme s'affranchit de la géographie, il renoue avec l'antisémitisme."

 

La langue immaculée de l'antiracisme

 

L'islamophobie? Bien sûr il ne faut pas faire d'amalgame. Finkielkraut en convient: "Je partage cette inquiétude, je me garde de confondre l'islam et l'islamisme, mais je constate que, pour empêcher le glissement de l'un vers l'autre, la politique des pays européens tend de plus en plus, et au prix de l'autocensure, à ménager la susceptibilité des musulmans et à satisfaire leurs demandes."

 

Ce onzième commandement, "Tu ne feras pas d'amalgame", est sélectif. C'est l'antiracisme qui veut ça. Et c'est au nom de ce commandement que "ceux qui s'interrogent à haute voix sur les problèmes posés à l'Europe par l'islam et l'immigration" sont "traînés dans la boue et poursuivis devant les tribunaux":

 

"Appliquée à l'Autre, toute généralisation devient raciste: aucun concept n'a le droit d'englober les individus.

Appliqué au Même, en revanche, l'amalgame devient licite et même bienvenu: tous racistes, tous oppresseurs."

 

Francis Richard

 

Post-scriptum:

 

Dans son discours de réception, Alain Finkielkraut cite en six répliques la morale d'Un oiseau dans le ciel, roman de Félicien Marceau, dont le héros Nicolas de Saint-Damien a quitté sans prévenir l'hôtel familial:

 

– D’abord comment va-t-il ?

– Il va très bien.

– Il est heureux ?

– Il est libre.

– C’est différent ?

– C’est l’étage au-dessus.

 

La seule exactitude, Alain Finkielkraut, 306 pages, Stock

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'identité malheureuse (2013)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 21:45
Le temps d'Antigone, d'Eric Werner

"Certaines grandes oeuvres de la littérature occidentale ont pénétré l'inconscient collectif au point de s'y imprimer durablement, au point d'y prendre racine, contribuant par là même à faire de nous ce que nous sommes." écrit Eric Werner dans son essai, Le temps d'Antigone.

 

Au nombre de ces oeuvres, il y a justement l'Antigone de Sophocle: "Tout le monde, naturellement, n'est pas amené à devenir Antigone. Mais cette possibilité-là (devenir Antigone) est inscrite en nous, nous n'avons donc pas à l'inventer, tout au plus, peut-être, à la (re)découvrir, à l'exhumer."

 

Alors Eric Werner (re)découvre, exhume cette oeuvre mythique. Et il faut reconnaître que sa (re)découverte, son exhumation, la fait apparaître sous un jour on ne peut plus moderne. Quoi de neuf? Sophocle, vingt-cinq siècles plus tard...

 

On sait (ou on ne sait pas) que, dans cette pièce, pour la seule raison que c'est un ennemi, Créon s'oppose à ce que soit donnée une sépulture à Polynice qui s'est mis du côté des envahisseurs de Thèbes: celui qui contreviendra à cette loi sera puni de mort.

 

Antigone brave l'interdit de Créon, parce que cette loi personnelle s'oppose aux lois non écrites et inébranlables des dieux, lois qui "ne datent ni d'aujourd'hui, ni d'hier", qui sont "éternelles". Ce qui fait penser inévitablement à ces innombrables lois humaines fabriquées au gré des circonstances, et qui s'opposent aux droits naturels...

 

Selon Eric Werner la phrase peut-être la plus importante de la pièce est celle que dit le choeur au tout début: "Les combats d'hier sont finis; il faut les oublier." Ce que, justement, Créon ne veut pas. Il veut aller jusqu'au bout de sa vengeance, quitte à offenser les dieux, quitte à en assumer les conséquences funestes.

 

Antigone est une pièce sur la guerre et sur les limites à lui donner: Créon ne veut pas admettre qu'il y ait des limites à la guerre et il refuse cette première limite à la guerre qu'est le respect dû aux morts, que les dieux commandent, fussent-ils des ennemis. Cette absence de limites est caractéristique de sa démesure, de l'hybris, qui est le propre de l'homme au sein du monde.

 

De prime abord Créon et Antigone semblent, l'un comme l'autre, n'écouter qu'eux-mêmes, mais, en réalité, Antigone se distingue de Créon, parce qu'elle écoute en elle quelqu'un d'autre que les autres. Ce quelqu'un d'autre, Eric Werner l'appelle Dieu, et ce "n'est pas une instance externe, mais bien interne", contrairement à la représentation usuelle.

 

Pour Eric Werner, Sophocle appartient au camp humaniste - "il croit en l'homme, il a confiance en l'homme" -, mais "il est nécessaire, dans l'intérêt même de l'humain, que l'humain s'articule au divin, car, à défaut, l'humain a toute chance de virer à l'inhumain". Antigone personnifie ce dépassement de l'opposition entre raison et religion.

 

Pour Sophocle, qui doit beaucoup à Héraclite, l'homme est un être en mouvement, ce qui est bien. Ce qui le met en mouvement, ce sont ses affects, "l'amour, l'espoir, le plaisir pris à l'audace", mais pour que cette autonomie conduise à choisir le bon chemin, comme Antigone, il faut qu'elle adhère aux lois non écrites, sinon elle conduit à errer, comme Créon.

 

Dans Antigone, trois personnages sont des archétypes: Créon, ou l'autonomie sans Dieu, Tirésias, ou Dieu sans l'autonomie, et Antigone, ou l'autonomie avec Dieu. Ce sont des archétypes qui se retrouveront plus tard dans la parabole évangélique du fils prodigue, où les deux fils représentent deux extrêmes, Dieu sans l'autonomie pour l'aîné et l'autonomie sans Dieu pour le prodigue.

 

Une autre façon de décrire ces trois possibilités d'autonomie est de dire que le progressiste est l'impie qui recherche le mouvement pour le mouvement, le traditionaliste le pieux qui s'oppose à tout mouvement, et le défenseur du mouvement respectueux des lois non écrites celui qui, de fait, défend la civilisation, où se réconcilie deinotès et justice des dieux.

 

Ces grandes lignes de l'essai d'Eric Werner sont bien sûr réductrices des raisonnements qui le sous-tendent, dont certains lui sont propres et dont d'autres s'appuient, de manière critique, par exemple sur Oedipe Roi, l'autre pièce de Sophocle, où ne subsistent plus que les deux premiers archétypes; ou sur les réflexions de Georges Steiner dans son livre Les Antigones; ou sur les points de vue opposés d'Ernst Jünger et de Martin Heidegger.

 

Selon Eric Werner, au XXe siècle, nous serions entrés dans la post-civilisation, dans une ère de démesure. Les hommes auraient fini par succomber à leur tentation innée de la démesure, qui serait devenue idéologique et avancerait masquée. Et les Antigones - "il y a bien des manières d'être Antigone" - seraient "le petit nombre"...

 

Eric Werner fait sienne la vision de Naomi Klein qui, "dans le contexte de l'après-guerre froide et du redéploiement néolibéral consécutif à la chute du mur de Berlin" parle de "capitalisme du désastre" - "qu'on pourrait aussi qualifier de jusqu'au-boutiste", qui se caractériserait par l'élimination "de tout ce qui ferait obstacle aux lois du marché", et où le mouvement pour le mouvement prendrait "la forme de la croissance pour la croissance".

 

Il est dommage qu'Eric Werner fasse sienne une telle vision caricaturale, idéologique. Car peut-on encore parler de libéralisme dans ce qu'il décrit, et même de capitalisme? Quand il reproche à Heidegger d'avoir "un problème de noms" - pour Heidegger, "la dikè [la Justice] n'est que l'autre nom de l'hybris [la démesure]" - ne peut-on pas lui faire un reproche analogue?

 

Le libéralisme authentique ne repose-t-il pas sur les postulats fondateurs que sont:

- la liberté des échanges, de la concurrence et du travail (ce qui suppose le respect des contrats);

- la non-intervention de l'État limité dans l'activité économique (tout le contraire de ce qui se passe aujourd'hui où l'État démesuré ne connaît plus de limites);

- la primauté de la propriété privée (y compris la propriété de soi, ce qui suppose la non-agression physique et matérielle) et de la responsabilité individuelle (ce qui suppose de réparer les dommages commis à autrui);

c'est-à-dire sur autant de limites, de règles de bonne conduite pour reprendre l'expression de Friedrich Hayek?

 

Mario Vargas Llosa ne dit-il pas que le terme de néolibéralisme a été "conçu pour dévaluer sémantiquement la doctrine du libéralisme"?

 

Francis Richard

 

Le temps d'Antigone, Eric Werner, 160 pages, Xenia (à paraître)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

L'avant-guerre civile (2015)

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 18:30
La peur exponentielle, de Benoît Rittaud

"Ce qui nous importe dans cet ouvrage est moins de savoir si telle ou telle peur liée à l'exponentielle est légitime ou non que de décrire les ressorts qui en assurent l'expansion."

 

Vaste programme que s'est fixé là Benoît Rittaud avec La peur exponentielle.

 

Pour décrire les ressorts de telle ou telle peur liée à l'exponentielle, encore faut-il définir ce qu'est une exponentielle. Pour définir cet objet mathématique, un mathématicien était tout indiqué. Et, justement, Benoît Rittaud l'est. Un pédagogue était tout autant indiqué. Et, justement, Benoît Rittaud l'est également: il est maître de conférences hors classe à l'université Paris XIII.

 

Qu'est-ce donc qu'une exponentielle? Comme l'auteur veut faire oeuvre de vulgarisation, il en décrit le mécanisme en termes simples. Pour ce faire, il reprend un conte qui vient du fond des âges, celui du bon roi Shiram et de son ministre Sessa. Pour remédier à l'ennui profond de son maître, ce dernier inventa la forme moderne des échecs.

 

Quel rapport avec l'exponentielle? "Pour toute récompense, Sessa demanda un grain de blé pour la première case de l'échiquier, deux pour la seconde case, quatre pour la troisième, et ainsi de suite, en doublant le nombre pour chaque case, jusqu'à atteindre la soixante-quatrième."

 

La demande de son ministre Sessa n'était pas si ridiculement faible que le roi Shiram le pensait: parvenus dans leurs comptes au milieu de l'échiquier, les comptables du roi constatèrent que "tous les grains de blés de la terre ne suffiraient pas pour [la] satisfaire". C'est l'une des présentations les plus anciennes d'une croissance exponentielle...

 

En fait, il s'agit de la mise en scène du concept d'exponentielle sous la forme d'une suite géométrique, c'est-à-dire "d'une succession de nombres (on parle de termes) dont chacun s'obtient en multipliant celui qui le précède par une valeur donnée, toujours la même, appelée raison."

 

Benoît Rittaud donne entre autres exemples d'application de ce concept de croissance proportionnelle, celui de l'accroissement de la population que Malthus a utilisé dans son célèbre Essai sur le principe de population, "fondé sur l'idée qu'il est de bonne politique d'adapter la démographie nationale aux ressources disponibles".

 

Comme Malthus pensait, à tort, que ces ressources ne s'accroissaient que selon une suite arithmétique ("chaque terme s'obtient en ajoutant au précédent une quantité fixée (elle aussi appelée raison)"), il préconisait de décourager la natalité des plus démunis, et la charité publique qui leur revient, parce qu'incapables d'assurer leur subsistance et celle de leurs enfants...

 

Un ressort de la peur exponentielle est à la fois de se parer du prestige de la science et d'évoquer des récits frappants, à commencer par les grands récits du passé tels que celui de Sam Lloyd, où les épingles, produits manufacturés, remplacent les grains de blé, ou celui de Price, où le penny se change avec le temps en fabuleux trésor grâce à la logique des intérêts composés.

 

Un ressort de la peur exponentielle est la fascination que les grands nombres peuvent exercer quand ils échappent à la représentation, ce qui est aujourd'hui favorisé par l'emploi de l'ordinateur et, par conséquent, par une moindre familiarité avec les opérations mathématiques usuelles et par la perte des ordres de grandeur.

 

Un ressort de la peur exponentielle est de découper arbitrairement la croissance exponentielle en phases (ce qui n'a pas de signification mathématique: "Un phénomène exponentiel n'a pas de moment particulier." ): 1) la croissance invisible, horizontale; 2) la montée des périls; 3) l'impossibilité verticale de les contrecarrer.

 

Un ressort de la peur exponentielle est d'employer à dessein des unités propres à démontrer ce qu'on veut démontrer ("le choix des unités n'a rien de neutre") et, par exemple, d'étaler des prévisions sur un siècle: "Un moyen très pratique pour avoir raison à bon compte d'ici là."

 

Un ressort de la peur exponentielle est de "poser par principe que les révisions ultérieures ne pourront modifier qu'à la marge les conclusions préliminaires", ce qui "conduit à ne plus voir que ce qui va dans le sens recherché".

 

Un ressort de la peur exponentielle est d'argumenter essentiellement "sur la vitesse "affolante" d'une  croissance exponentielle et non sur un calcul argumenté et incontestable des limites", ce qui revient à employer une "rhétorique irrationnelle". La tendance à sous-estimer cette vitesse s'appelant biais exponentiel...

 

Un ressort de la peur exponentielle est de passer du local au global, de l'urbi à l'orbi, c'est-à-dire d'utiliser le procédé puissamment évocateur de la juxtaposition de "deux termes dont le second contient et amplifie le premier", autrement dit d'utiliser la figure de rhétorique appelée gradation, en l'occurrence intensive.

 

Un ressort de la peur exponentielle est de ne pas se poser la question essentielle: "Notre monde est-il étroit ou surfini?" Vous avez dit surfini? Benoît Rittaud explicite: "Désignons par surfinie toute quantité mathématiquement finie qu'il est pourtant légitime de considérer comme infinie dans une situation donnée."

 

La peur n'étant plus considérée comme une émotion honteuse, tous ces ressorts de la peur exponentielle nourrissent actuellement les peurs assumées d'une surpopulation et de l'étroitesse du monde, lesquelles peuvent conduire à la haine de l'autre; de la croissance économique; de la dette souveraine; du réchauffement climatique; d'une élévation du niveau des mers etc.

 

Et puis, quand ces peurs seront tombées en quenouille, par indifférence ou passivité collective, d'autres les remplaceront, n'en doutons pas: l'acidification des océans, l'extinction de la biodiversité, l'épuisement des ressources naturelles etc., sans parler de la peur engendrée par la mythique ère géologique de l'Anthropocène, dans laquelle nous serions entrés depuis au moins deux siècles:

 

"Une histoire chasse l'autre, seule la peur demeure."

 

Francis Richard

 

La peur exponentielle, Benoît Rittaud, 408 pages, PUF

 

Livre précédent de l'auteur:

Le mythe climatique, Seuil (2010)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 22:30
Critique du jugement, de Pascal Quignard

Après 25 ans de jugement, de 1969 à 1994, Pascal Quignard a décidé un jour de ne juger plus rien. Comme il l'écrit dans Critique du jugement, cela lui permet, depuis, de "lire vraiment":"Je veux dire par là que je ne remplis plus un jeu de rôle ni même une fonction dans ma lecture. Ce que je perds en faculté de juger (comparer) je le gagne en capacité à penser (méditer). Il n'y a plus de point de vue dans ma vision. L'idée de tuer, ou de hiérarchiser, ou d'élire, s'est retirée."

 

Pascal Quignard définit: "En grec le mot critique désigne le juge. Le mot crise désigne le jugement. Le mot crime nomme le tri et sert à désigner le résultat de la crise (le criminel). La stasis désigne l'expérience politique, ce qui revient à dire la division à mort des individus entre eux devant laquelle le groupe cherche une solution (une bande, un roi, une cité, une divinité)."

 

C'est dans saint Jean qu'il a trouvé le plus beau texte sur le jugement: "Nolite judicare: Judicium judicate." ("Ne jugez pas: jugez d'abord le Jugement"). Autrement dit: "Discernez bien ce qui discerne, car le problème de la crise c'est le jugement."

 

C'est le Christ qui dit, toujours dans saint Jean: "Ego non judico quemquam." ("Moi je ne juge personne."). Autrement dit: "Moi je n'ai aucun droit de m'ériger en juge car quand tu juges l'autre, il ne compte pas pour toi. Et s'il compte à tes yeux, tu ne le juges plus."

 

Le Christ dit encore dans saint Jean: "Ne jugez pas.". Cela signifie, selon Pascal Quignard: "N'intériorisez pas entièrement ni le langage ni la société dans votre âme. Cessez de rivaliser dans la subordination au sens commun. Renoncez au jugement social, à la honte sociale, qui fondent la séparation du devant vivre et du devant mourir."

 

Pour Pascal Quignard, "la pensée commence dans l'extinction du jugement": "Un homme qui pense ne veut pas du fait de juger.". Pour qu'il y parvienne, "il faut rendre possible la curiosité dés-orientée, dé-missionnée, dés-engagée, dé-bridée que la pensée, c'est-à-dire l'écriture en acte, requiert."

 

Les créateurs sont des solitaires, des ascètes. Leur ascétisme "est une ruse pour créer": "Il s'agit de ne pas être observé par sa communauté, de ne pas être dérangé par personne, d'être vraiment seul, de créer, c'est-à-dire de se perdre dans son nuage gris ou noir, sa brume, son souffle, son ombre, sa chose, son rêve, son invisible."

 

Ce n'est pourtant pas la pente naturelle des hommes: "Les hommes préfèrent croire à juger et juger à philosopher et philosopher à penser et penser à méditer. De là l'extrême rareté de la méditation. De là qu'elle se soit réfugiée - très tôt dans l'histoire des hommes - dans les neiges du Tibet, dans les forêts des îles fermées du Japon."

 

La critique? Elle "relève de cette instance mystérieuse qui tend à dépouiller l'homme de son aptitude à l'étonnement." Et le surmoi susurre: "Refoule la totalité du jadis [...]. Consacre-toi entièrement au passé." Au contraire, "l'auteur est celui qui augmente le monde à partir de lui-même. L'auteur définit celui qui n'a besoin de personne pour avancer dans l'inconnu où il s'égare seul."

 

Lire vraiment? Ce "n'est jamais juger": "Il y a quelque chose de beaucoup plus profond que juger dans le sens muet de recevoir, dans l'altération de l'âme et le remaniement total que ce qui s'y engouffre induit.[...] Il y a un sentir qui est comme une blessure. Avant le sentir au sens sublime de sentiment, il y a le sentir au sens primaire de sensation. Il y a une lésion avant le ressentiment. La faculté de juger, elle, est tout entière du côté du ressentiment."

 

Pascal Quignard ajoute: "Lire vraiment, lire merveilleusement traumatise l'âme. La substance de l'âme se précède alors dans un mouvement de rétraction hors du cri. Un motus cogitationis. Un mouvement de retrait hors du monde commun, de secret, de silence, d'ombre, de premier monde. Mouvement qui vient de tout le corps, cherchant à se retrouver au stade le plus ancien, sans société, sans langage, sans jugement, grundlos."

 

La publication d'un livre réveille "la peur débutante": "L'effroi de l'arrivée dans ce monde. C'est, chaque fin septembre, se résoudre à mettre son manteau et à se montrer dans la ville, pousser la porte de la librairie après avoir lu, seul, dans un coin, les critiques du jour. S'offrir aux regards de ceux qui attendent les réactions et qui surveillent le visage et le frémissement vivant des traits. Prendre la parole plein de gêne et de silence, c'est-à-dire plein de l'impossibilité de traduire oralement ce qui a été écrit, c'est-à-dire incapable de faire signe vers ce qui a été osé en silence."

 

Pascal Quignard aime ce qu'il fait et il "paie volontiers pour continuer de le faire": "La joie de composer est supérieure au tourment qui l'efface comme une ardoise magique dont l'opération de décoloration ou le progrès de la désinscription durent un mois de temps tandis que les feuilles s'amoncellent dans la boue du sol et que les pluies augmentent en volume."

 

Même si Quignard écrit: "La littérature est sans grâce. Le combat est à mort. Sine missione est litterator. L'oeuvre est sans sens comme l'auteur sans défense.", même si commenter et inventer, comme il le souligne, sont antinomiques, faut-il pour autant se taire? Plutôt que de critiquer, ne faut-il pas au moins recenser? Car, si le silence sied à la création, il nuit gravement à la publication.

 

Francis Richard

 

Critique du jugement, Pascal Quignard, 264 pages, Galilée

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 20:00
Populisme - Les demeurés de l'histoire, de Chantal Delsol

"Le vocable "populisme" est d'abord une injure: il caractérise aujourd'hui les partis ou mouvements politiques dont on juge qu'ils sont composés par des idiots, des imbéciles et même des tarés.". Ainsi commence le livre que Chantal Delsol consacre au populisme.

 

Fénelon disait que "Les injures sont les raisons de ceux qui ont tort."

 

Sans aller jusque-là, l'emploi des injures par d'aucuns est surtout révélateur de leur impuissance à débattre et de leur dogmatisme. Naguère celui qui déplaisait à l'intelligentsia, et simplement par le fait même qu'il déplaisait, était traité de fâchiste, ce qui avait le double avantage de se dispenser d'argumenter avec lui et de l'ostraciser. L'injure commode et tendance est maintenant de traiter le déplaisant de populiste.

 

Pour expliciter ce qu'est le populisme aujourd'hui, Chantal Delsol, qui a une grande connaissance de la Grèce antique, part "de la démagogie ancienne et du vocabulaire grec de l'idiotie". Autrement dit, elle le resitue dans le temps long, au cours duquel un glissement sémantique a affecté les termes de démagogie et d'idiot.

 

A l'origine démagogue signifie chef du peuple. Il prend le sens d'aujourd'hui dès le Ve siècle avant JC. Le démagogue est celui "qui entretient la tentation si répandue de vivre pour soi-même, négligeant le bien de tous". Et il s'adresse aux nombreux, qui sont attachés au principe de plaisir et méconnaissent le temps long.

 

Les quelques uns, les élites, au contraire des nombreux, se prévalent de la raison, noos, et tiennent un discours universel, le logos, auquel les nombreux n'ont évidemment pas accès. Les nombreux sont en effet des idiotès, c'est-à-dire qu'ils défendent leur particularité.

 

D'idiots, les nombreux ne deviennent imbéciles, acception actuelle d'idiots, que si l'on considère que la politique vise l'universel et non plus l'intérêt général, "inspiré par des valeurs historiques nécessairement relatives".

 

Il est abusif de confondre populisme et démagogie. Le discours populiste, en effet, est critique envers l'individualisme moderne, défense des valeurs communautaires de la famille, de l'entreprise et de la vie civique, récusation de l'Etat-providence qui s'est substitué aux solidarités de personne à personne. Il n'est pas pour autant libéral...

 

Le discours populiste est également volonté de moralisation de la politique et des moeurs, valorisation de l'identité de la nation ou du groupe d'appartenance, anti-mondialisme en raison de l'uniformisation à laquelle il conduirait.

 

Le discours populiste est enfin "paroles directes, crues, violentes": "Ce qu'on appelle couramment le "politiquement correct" ne signifie pas forcément qu'il existe un prêt-à-penser, mais qu'on ne doit pas dire crûment ce que l'on pense."...

 

Pourquoi tant de haine à l'égard des populistes? Pourquoi n'argumente-t-on pas avec eux? Parce qu'ils en sont restés, comme dit plus haut, à l'intérêt général, c'est-à-dire au commun considéré comme "le bien public de la cité ou de la société élargie, dotée de souveraineté".

 

Or le commun  s'est universalisé. Il est devenu une dogmatique de l'émancipation, qui s'oppose à et exclut tout enracinement. Cette idéologie émancipatrice a fait de la libération un absolu indiscutable, sans limites donc, qui, pourtant, "omet la moitié des exigences humaines".

 

Le nazisme et le communisme sont des perversions: "Par-delà leur profonde ressemblance dans l'expression, le type d'autorité, le comportement, chacun des deux représente à la racine l'excès monstrueux de l'une des deux tendances évoquées ici: l'enracinement dans le particulier et l'élan vers l'universel."

 

La perversion nazie - "Fonder la "nature" de l'homme, non pas dans l'enracinement des coutumes ni dans les exigences d'une condition, mais dans la pure biologie" - a permis de lui amalgamer toute pensée de l'enracinement et de la précipiter dans les ténèbres.

 

La perversion communiste - "L'homo sovieticus est censé quitter ses désirs et ses sentiments d'homme singulier pour devenir uniquement l'homme de l'espèce" - n'a pas subi le même opprobre, parce qu'elle avait, comme circonstances atténuantes, d'agir au nom de l'universel, c'est-à-dire de s'inscrire dans la longue marche de l'Histoire, "marche indéfinie, allant du particulier à l'universel".

 

Cette longue marche permet de faire la distinction entre ceux qui en constituent l'avant-garde et ceux qui en constituent l'arrière-garde, composée "de demeurés, à la limite de l'humanité". L'arrière-garde, à la stupeur des quelques uns, des élites, est de nos jours essentiellement constituée des nombreux, du peuple.

 

Les défenseurs du peuple furent d'abord des gens de gauche, qualifiés de populaires, puis des gens de droite, qualifiés de populistes. Entre-temps s'est en effet opérée la trahison du peuple, que les gens de gauche ne reconnaissent pas dans ce qu'il est devenu...

 

Chantal Delsol aimerait qu'aucune des exigences humaines ne soit omise: "S'il est vrai que les humains ont besoin à la fois d'enracinement et d'émancipation, toute démocratie bien ordonnée devrait éduquer le peuple à l'émancipation et les élites à l'enracinement, portant à chacun ce qui lui manque."

 

Mais, pour que cela soit possible, il est nécessaire que la démocratie "détache la politique de la religion et d'une manière générale de la vérité d'un dogme et la laisse ainsi à la merci de tous", qu'elle accepte la controverse et les opinions contraires, et qu'elle n'utilise pas le sobriquet du populisme pour dissimuler son mépris du pluralisme.

 

Francis Richard

 

Le populisme - Les demeurés de l'Histoire, de Chantal Delsol, 268 pages, Editions du Rocher

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 23:55
"L'avant-guerre civile" d'Eric Werner

Il y a dix-sept ans paraissait à L'Âge d'Homme, L'avant-guerre civile, d'Eric Werner. La réédition, chez Xenia, de ce livre voyant, pour reprendre l'expression de Slobodan Despot dans sa postface, fait suite à une autre réédition, en 2013, par cet éditeur, d'un livre du même auteur, De l'extermination, le thème commun aux deux livres étant la guerre étrangère et la guerre civile.

 

Depuis l'Antiquité jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les choses étaient relativement plus simples qu'aujourd'hui. Ou bien il existait un ennemi extérieur et cet ennemi permettait de limiter le risque d'éclatement de la collectivité en renforçant sa cohésion, ou bien il n'existait plus d'ennemi extérieur et ce risque grandissait. La guerre étrangère est ce qui remédie à la guerre civile, dit Eschyle.

 

Depuis l'Antiquité jusqu'à la fin de Deuxième Guerre mondiale, le périmètre délimitant l'intérieur de l'extérieur des territoires a varié en dimension, mais il est resté relativement bien dessiné. Et, aux temps modernes, la création de l'Etat-nation a, selon Eric Werner, empêché le fléau de la guerre civile en s'arrogeant le monopole de la violence physique légitime, au prix, et en contrepartie, il est vrai, de guerres interétatiques.

 

A notre époque, ce qui a changé, c'est justement que les contours de l'extérieur et de l'intérieur sont devenus plus que flous et qu'en conséquence "la guerre civile devient, potentiellement au moins, une menace" : "personne n'est plus aujourd'hui sûr de rien: ni de sa propre identité, ni de celle des autres". Les frontières interétatiques disparaissent de plus en plus et les organisations mondialistes prospèrent. La sécurité intérieure et extérieure se confondent, de même que les tâches de ceux qui sont chargés de les assurer, c'est-à-dire la police et l'armée.

 

Des frontières intra-étatiques apparaissent: ethnies, langues parlées, religions etc. et conduisent à des antagonismes. Se délitant indéniablement (non pas parce que sa forme d'Etat-providence est remise en cause, mais justement parce qu'elle ne l'est pas), l'Etat est incapable d'empêcher que ces antagonismes ne dégénèrent. Les hommes de l'Etat, jouant avec le feu, les favorisent même, faisant leur l'adage divide ut impera, se disant qu'en les multipliant il y a quelque chance qu'ils se neutralisent et ne se transforment pas en guerre.

 

L'Etat se délite et, dans le même temps, il se refait en menant une guerre intra-étatique, indirectement, contre ses propres citoyens. Il s'agit de les contrôler, de les espionner, de restreindre leur liberté d'opinion, d'expression et de recherche. Il s'agit de leur inoculer une pensée unique par la désinformation et la propagande. Il s'agit de les disloquer en s'en prenant à tout ce qui naturellement leur permettrait de s'opposer au  pouvoir total que l'Etat exerce de plus en plus sur eux.

 

La politique, telle que décrite dans ce livre, n'est rien moins qu'attractive, si tant qu'elle le soit de toute façon. Contrairement à ce qui se dit de manière générale, n'occupe-t-elle pas une place beaucoup trop importante dans la vie des hommes, alors que l'on prétend que c'est l'économie qui a tout envahi? Les tensions entre les hommes sont pourtant moins grandes dans les pays où cette dernière se porte mieux et où l'activisme de l'Etat est limité par des contrepouvoirs: je pense évidemment à la Suisse, toute imparfaite qu'elle est. 

 

Dans la lignée de Benjamin Constant (qui pensait de son temps déjà qu'était advenue l'époque où le commerce remplaçait la guerre), après avoir rappelé qu'il existe deux manières pour un homme ou un peuple de se procurer ses moyens d'existence, les créer ou les voler (par la guerre notamment), Frédéric Bastiat concluait ainsi le chapitre XIX des Harmonies économiques:

 

"La Spoliation comme la Production ayant sa source dans le cœur humain, les lois du monde social ne seraient pas harmoniques, même au sens limité que j'ai dit, si celle-ci ne devait, à la longue, détrôner celle-là..."   

 

Evidemment empêcher ainsi que le chaos social ne se produise, en satisfaisant au mieux les intérêts personnels légitimes des hommes, ne fait pas l'affaire des Etats et de ceux qui en vivent, parce que cela remet sérieusement en cause leur existence, qui ne peut être justifiée dès lors que pour la sécurité des biens et des personnes réduite au strict nécessaire...

 

Francis Richard 

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

L'avant-guerre civile, Eric Werner, 224 pages, Xenia

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

 

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 20:00
"Philosophie de la Shoah" de Didier Durmarque

Le 27 janvier 1945, les camps d'Auschwitz sont libérés par l'Armée rouge. Il y a un peu plus de 70 ans maintenant. Auschwitz, symbole de la Shoah et, au-delà, le nom qui vient immédiatement à l'esprit de certains pour constater la destruction de l'homme et la désintégration de l'être: "La notion d'humanité a été brisée à Auschwitz, et non la seule identité ni la seule existence juive."

 

Didier Durmarque a consacré beaucoup de temps à Philosophie de la Shoah. Et, pour mener à bien son étude, ce jeune professeur de philosophie a lu beaucoup: des livres d'histoire, de la littérature des camps, de la littérature post-concentrationnaire, des livres de philosophie et de sciences humaines, des textes religieux etc...

 

Didier Durmarque a beaucoup réfléchi et il a tenté non pas de comprendre la Shoah - c'est impossible, selon lui, car, comme le dit Primo Levi, il n'est pas de "mots pour communiquer cette insulte: la démolition d'un homme" - mais de prendre la mesure du problème qu'elle pose: "La Shoah se livre davantage en tant que problème qu'en tant que fait. Il y a davantage à penser qu'à comprendre."

 

Didier Durmarque dédie bien sûr son étude à toutes les femmes juives, à tous les enfants juifs et à tous les hommes juifs qui ont été exterminés industriellement par les nazis, non pas pour ce qu'ils étaient, mais parce qu'ils étaient. Il dédie aussi son étude à tous les autres hommes qui ne sont pas revenus de ces camps de la mort et qui, eux, ont été exterminés pour ce qu'ils étaient: homosexuels, marginaux, résistants, intellectuels, francs-maçons...

 

Au terme de sa réflexion, Didier Durmarque voit dans la Shoah un "renversement entre une raison calculatoire comme moyen et une raison raisonnable comme fin, comme sens" et le "mariage réussi entre optimisation bureaucratique et économique". Il voit en conséquence dans la Shoah un système précurseur de la société moderne.

 

Comment Didier Durmarque voit-il la société moderne? Comme un système où la responsabilité est dématérialisée, où l'homme est réifié - "tout homme est devenu absolument fongible et remplaçable" (Adorno) -, où une souffrance individuelle est transformée en événement général, où l'essence de la technique arraisonne le monde et se met au service d'elle-même.

 

Pour Didier Durmarque l'Etat moderne (avec son arraisonnement de l'administration et de l'armée) et le positivisme juridique ("la loi, c'était la loi; on ne pouvait faire d'exception") rendraient compte de l'essence de la technique (il prend soin de préciser, dans une note, que "l'essence de la technique n'est pas la technique"). Aussi n'est-il pas étonnant que "les plus grands massacres du siècle dernier, peste rouge et peste brune, soient des massacres d'Etat".

 

L'auteur va plus loin: "Il n'est pas totalement inconcevable que, dans l'avenir pas si lointain d'une économie automatisée, les hommes pourraient être tentés d'exterminer tous ceux dont le quotient intellectuel est inférieur à un certain niveau."

 

De ce qui précède, l'auteur donne à entendre, semble-t-il, que l'organisation moderne de la société, telle que décrite ci-dessus, est inéluctable et qu'il n'y a pas d'échappatoire. Ce déterminisme, comme tous les déterminismes, ne colle pourtant pas avec le libre arbitre que tout être humain possède, ou peut développer, et qui n'est pas purement formel. Il le définit même comme personne et lui confère sa dignité. Il ne l'exonère justement pas de responsabilité, même s'il existe des circonstances qui l'atténuent.

 

Chantal Delsol, dans Les pierres d'angle, disait que "pour répondre à la Shoah, il faudrait que la dignité soit inaliénable, autrement dit, non relative aux époques - indépendante de tous les critères; intrinsèque et non pas conférée de l'extérieur, ce qui la rend aléatoire": "La dignité inaliénable repose sur une croyance dogmatique, issue du judéo-christianisme. Sinon, elle n'est qu'un dérivé sympathique et porteur de bonne volonté, mais qui a toute chance de s'effacer à la première humeur."

 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas surprenant que Didier Durmarque tire cette conclusion métaphysique de son étude : "Auschwitz comme problème, fondement et castration, origine qui se donne à voir en tant que telle, discrédite l'être comme fondement, c'est-à-dire comme Dieu, et réinvestit la question de l'origine sous forme de celle du néant".

 

Là encore, Didier Durmarque va plus loin: "L'idée selon laquelle Dieu, en tant qu'espoir, en tant que promesse d'une vie immortelle, en tant que promesse d'une vie après les chambres à gaz, cause le processus de la Shoah."

 

N'est-ce pas plutôt l'oubli de la dignité humaine, inaliénable et intrinsèque, qui le cause? Pour avoir raison de la société moderne, telle que décrite par Didier Durmarque, ne faut-il pas mettre en avant la responsabilité qui incombe aux êtres humains et découle de leur dignité plutôt que de la rejeter sur Dieu, ou le néant, ou la société?

 

Il semble bien, comme le pressent Chantal Delsol, que la modernité tardive accomplisse "un mouvement de scepticisme envers le rationnel et de confiance envers le révélé" et que ce processus religieux soit donc inverse de celui de la Shoah, et soit donc, au contraire, la solution au problème.

 

Francis Richard

 

Philosophie de la Shoah, Didier Durmarque, 168 pages, L'Age d'Homme

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27 décembre 2014 6 27 /12 /décembre /2014 22:45
"Les pierres d'angle" de Chantal Delsol

Dans Les pierres d'angle, Chantal Delsol dit ce à quoi nous tenons. Nous? Elle, et bien d'autres...

 

Une pierre d'angle, comme l'expression l'indique, se trouve à l'angle d'un édifice et le fonde. C'est pourquoi, au sens figuré, une pierre d'angle est un principe. Les pierres d'angle, dont Chantal Delsol parle dans son livre, doivent, bien sûr, être comprises dans cette acception.

 

Quels sont ces principes fondateurs qui "ne sont pas en soi légitimables par le raisonnement" et que des croyances portent?

- "la liberté personnelle ou la royauté (la dignité spécifique) de l'homme";

"le temps fléché vecteur d'espérance";

- "l'idée de vérité".

 

Holisme et individualisme

 

Chantal Delsol montre que les critères que l'on applique communément aux hommes pour définir leur dignité sont relatifs et qu'ils permettent tous les excès. Il en est ainsi de la sensibilité - tous les vivants, "à proportion de leur capacité à souffrir", se valent -, de l'utilité sociale - l'infanticide et l'eugénisme ne deviennent des crimes qu'avec le judéo-christianisme -, de l'immaturité - "dans toutes les sociétés du monde, les groupes voués à servir les autres et à obéir sont justifiés en cela par leur immaturité".

 

Avant le christianisme, toutes les sociétés sont holistes. Le christianisme leur a "enlevé la maîtrise de la vie des hommes et l'a confiée à Dieu": "La singularité de la personne, liée à Dieu, et la fin du holisme, ont engendré l'individualisme.". Seulement, "l'évincement du christianisme nous renvoie au holisme". Pourquoi? Parce que la maîtrise de la vie des hommes n'étant plus confiée à Dieu, elle l'est de plus en plus à la société.

 

La personne

 

Chantal Delsol tient au statut de personne de l'individu humain. Une personne a une dignité inaliénable. Elle ne doit pas être confondue "avec cet individu qui traduit tous ses caprices en droits et qui s'exclut de toute responsabilité". Elle est un être unique, un sujet autonome: "La personne est cet humain qui se détache du groupe, non pas qu'elle devienne indépendante (ce sera l'illusion de l'individualisme excessif) mais elle est considérée capable de prendre son destin en main, de poser des actions qui ne sont qu'à elle et d'en assumer les conséquences."

 

Chantal Delsol récuse l'alternative entre "un prométhéisme exacerbé qui soumet toute la nature à sa discrétion en la tordant impitoyablement" et "une forme de panthéisme au sein duquel tout se trouve au même niveau". Il faut à la fois admettre que "nous appartenons à des groupes, même si l'orgueil moderne veut laisser croire à notre indépendance" et ne pas oublier pour autant "la liberté personnelle. Laquelle dépend étroitement du contrat". Peut-être faut-il, pour résoudre cette contradiction, croire qu'il existe au-dessus du sujet "un Autre qui l'empêche de se prendre pour Dieu", "car son statut l'y engage naturellement".

 

Le bonheur et la joie

 

Or la société totalitaire et la société contemporaine "cherchent de la même manière à éliminer chez les individus les questions existentielles, et essentiellement la religion". Pour leur faire oublier ces questions existentielles, elles leur promettent le bonheur, qui "consiste en un déni de la tragédie existentielle". Pour ce faire, aux illusions religieuses, elles substituent "les illusions de la fête ininterrompue, de la récréation, de la consommation".

 

Seuls les autocraties et les despotismes, éclairés ou non, se préoccupent du bonheur de leurs sujets, pris dans l'acception opposée à citoyens. Ils leur font oublier la réalité pour qu'ils restent tranquilles et se sentent protégés. Ils désenchantent le monde et les privent de joie comme d'admiration. Car "la joie a partie liée avec le risque, l'aventure et l'espérance".

 

L'espérance

 

La liberté humaine est née de "l'irruption de la transcendance dans le monde clos de l'immanence". Pourquoi? Parce qu'"une culture sans fatum sait que l'avenir dépend de ses décisions, et que ses décisions peuvent changer la figure du monde". Pour se lancer dans l'action, il faut accepter le risque, l'incertitude, ne pas se contenter de répétitions ou de variantes de ce que nous connaissons déjà; il faut espérer en quelque chose d'absolument différent.

 

Ce n'est pas pour rien que l'idée de progrès n'apparaît qu'en Occident. Il y a correspondance entre elle et l'espérance du Salut. Mais, à partir du moment où cette espérance du Salut disparaît, le progrès ne se déploie plus sans réserve. "[Le] malheur [de l'homme contemporain] est de vouloir partout la connaissance à la place de la confiance et de l'espérance": "Nous avons donné congé à l'espérance pour avoir tout, tout de suite, et pour échapper à l'illusion, à l'erreur, à l'échec.". Et, en donnant congé à l'espérance, une société ne cherche plus à se renouveler en ayant des enfants.

 

Le temps fléché

 

Avec la nouveauté inouïe de l'espérance, le temps circulaire, "habitude mondiale et millénaire", cède la place au "temps fléché", qui devient d'ailleurs "moins une flèche qu'une spirale, qui tourne sur elle-même tout en s'élevant". Il est en effet "possible de progresser, sans renier la tradition": "Il faut comprendre que si le monde est mauvais par notre faute, et non par destin, non par karma, alors par notre volonté propre nous pouvons l'améliorer".

 

Chantal Delsol parle même de "culpabilité créatrice": "[Elle] est l'indignation devant soi-même, considéré comme pécheur et responsable de soi. Sans elle, il n'y a pas d'amélioration sociale, ni morale, pas de progrès." Cette amélioration n'est toutefois "possible que pour une religion de la parole, dans laquelle le texte originel se trouve sans cesse soumis à l'interprétation des vivants", ce qui est le cas du judaïsme et du christianisme, mais pas de l'islam...

 

L'idée de vérité

 

La vérité est une quête. Nous ne la possédons pas et elle nous échappera toujours "en raison de notre finitude et de notre subjectivité". Il n'en demeure pas moins que "l'homme est plus grand, plus libre et plus heureux s'il cherche gratuitement à connaître le monde et à le comprendre". Le récit historique, par rapport au récit mythique, aide ainsi à connaître le monde et à le comprendre, parce que son but est de reconnaître la réalité et non pas "le contentement du moment": "L'amour de la vérité est le produit d'une conscience éveillée, qui tient la réalité pour un joyau inutile et sacré."

 

Le récit du passé est dévoyé quand il est "instrumentalisé à des fins d'édification: tout ce qui compte, c'est d'enseigner aux générations suivantes comment elles doivent penser et vivre, leur inculquer les jugements et les échelles de vertu qu'elles ne devront pas remettre en cause". En prétendant décréter la réalité, les lois mémorielles ne font pas autre chose: "Celui qui décrète le passé exerce sa domination sur ceux qui subissent l'Histoire faite par lui."

 

La vérité, la liberté et la dignité

 

Que, s'estimant détenteurs de la vérité, des groupes aient opprimé les autres en son nom, c'est indéniable. Mais "la vérité écartée ne peut être remplacée que par l'arbitraire qui souvent sert la puissance".

 

En fait, le régime de la vérité permet la tolérance, laquelle n'a rien à voir avec le syncrétisme, qui est une attitude de confusion ("rien n'est vrai, ni important"): "La mauvaise opinion nourrie aujourd'hui à l'idée de tolérance provient justement du fait que tolérer veut dire accepter celui qui a tort - et nos contemporains voudraient que personne n'ait tort, ils voudraient précisément le syncrétisme."

 

Chantal Delsol ajoute: "En rendant possible la tolérance, le régime de vérité ouvre la voie à la fois à la liberté personnelle (affranchissement de l'arbitraire du puissant) et à la dignité personnelle (reconnaissance par la tolérance)."

 

Encore faut-il ne pas prétendre "forger les vérités humaines et métaphysiques sur le modèle des sciences physiques": "on s'écarte tant de la réalité qu'il reste seulement à cesser de penser"... Chantal Delsol donne pour exemple le droit naturel, qui "n'est pas une réalité flottante inscrite dans le ciel des idées ou dans les livres de théologie, mais l'expression des coutumes générales".

 

Polythéisme, monothéisme et athéisme

 

Chantal Delsol remarque qu'"au naturel, l'homme est païen, c'est-à-dire polythéiste", que "les dieux du polythéisme sont inventés par les sociétés humaines", alors que "le Dieu du monothéisme se révèle", que "l'athéisme est né contre le christianisme" et qu'"il n'existe pas sans lui". 

 

Les tentatives pour supprimer les religions ont toutes échoué, parce que l'homme est un animal religieux. Par des persécutions violentes, les totalitarismes "n'ont obtenu que leur effacement provisoire". L'élite contemporaine d'Occident récuse le tragique de la vie. Pour elle les questions de l'origine et du destin ne se posent pas. Alors elle utilise le sarcasme pour empêcher toute résurgence religieuse, "ayant trouvé pour elle-même des produits de substitution, pour ne pas souffrir du manque qu'elle inflige à tous".

 

"On fait croire à nos contemporains que récuser le Dieu du monothéisme aboutira à n'avoir plus de dieu. C'est le contraire. Ceux qui récusent Dieu se donnent aussitôt une multitude de dieux." Tant il est vrai, que "le monde n'est pas partagé entre des monothéistes et des athées. Mais entre des polythéistes et des monothéistes".

 

Chantal Delsol pense qu'"un pays dans lequel le souci religieux est empêché, et où l'Etat conséquemment se prend pour Dieu, et fait mine de l'être, se voue au désastre"

 

Le socle cohérent des pierres d'angle

 

Les pierres d'angle, auxquelles nous tenons, dit enfin Chantal Delsol forment un tout cohérent dont la source est le judéo-christianisme: "L'humain compris comme une personne présuppose sa liberté de conscience. L'inachèvement de la personne convient à une culture de la promesse, donc de l'espérance qui s'apparente à la joie. La réalisation de la liberté passe par la quête de la vérité qui seule peut éviter l'arbitraire particulier. Mais surtout, la liberté humaine ne saurait s'établir hors le champ de l'intranquillité existentielle, qui assume les mystères et ne les écarte pas."

 

Pourquoi Chantal Delsol a-t-elle écrit ce livre, qui prône "une culture hauturière" reposant sur ces pierres d'angle?

 

"Non seulement nous y tenons, mais nous voulons l'apporter aux autres."

 

Francis Richard

 

Les pierres d'angle - A quoi tenons-nous?, Chantal Delsol, 264 pages, Cerf

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 23:45

La-belle-mort-de-l-atheisme-moderne.jpgLe dernier livre de Philippe Nemo tire son titre de celui de son premier chapitre. Sans être un tout systématique l'ensemble des chapitres, qui forment un recueil d'articles ou de conférences récents, part de la même hypothèse que "le christianisme est vrai". Ce qui surprendra tous ceux qui l'ont un peu vite enterré...

 

Ce serait même plutôt à la belle mort de l'athéisme moderne à laquelle nous assisterions.

 

Car l'athéisme moderne, sous toutes ses formes, au cours des deux derniers siècles "n'a pas établi que l'homme est moins misérable sans Dieu qu'avec Dieu". Ces athéismes sont en fait "morts d'épuisement et de leur propre vacuité".

 

Dans les deux chapitres consacrés au Livre de Job, l'auteur nous montre qu'il est "un de ceux où s'accomplit le plus nettement la Révélation biblique". 

 

Car ce livre est une révolution éthique et eschatologique :

 

"- il faut lutter contre le mal inconditionnellement, c'est-à-dire venir au secours d'autrui même si l'on n'est pas responsable de son mal [...]

 - vouloir lutter contre le mal dans le monde n'a de sens que si l'on pense que l'avenir peut être différent du passé, que si l'on espère dans l'advenue du Royaume."

 

Philippe Nemo fait un rapprochement entre le Livre de Job et la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies de Pascal, en laquelle il voit comme une suite spirituelle, une thèse métaphysique :

 

"Que l'humanité se sache malade est ce qui la rend capable de vouloir les plus grandes aventures de l'esprit."

 

Philippe Nemo rend hommage à Friedrich Hayek qui a expliqué le processus évolutif de création de normes au cours du temps, lesquelles résultent d'un filtrage où les normes efficientes triomphent des normes fautives. Hayek en concluait que deux figures de la raison étaient également valables : 

 

"Une raison logico-déductive de type "cartésien", qu'on utilise en mathématiques, dans les sciences expérimentales et dans les technologies; et une raison intuitive consistant en principes, en schémas de perception et d'action, ce qu'on appelle "normes" et "valeurs"."

 

Un ordre social peut résulter de ce processus et assurer la survie de l'humanité, aboutir à "une paix de Babylone", mais le mal ne disparaît pas pour autant. Pour que l'humanité puisse espérer surmonter le désordre essentiel qu'elle porte en elle, encore faut-il, selon Nemo:

 

"Que des hommes animés de l'esprit de charité interviennent à certains moments cruciaux dans les processus naturels des normes pour les orienter vers un Bien transcendant. Seuls peuvent être animés de cet esprit ceux à qui il a été rendu témoignage de l'Evangile."

 

On retrouve dans Le Sermon sur la montagne la même révolution éthique que dans le Livre de Job :

 

"En instaurant cette nouvelle éthique et le dogme du péché originel qui lui est lié, la Bible a créé la liberté - la liberté fondamentale dont les libertés politiques, intellectuelles et économiques ne sont que des modalités."

 

Qu'est-ce qu'être "pécheurs", sinon être responsables moralement, donc libres puisqu'il est possible d'agir autrement. La raison humaine est limitée et, dans le même temps, la science est infinie, comme Dieu. Pour progresser vers la vérité, il faut donc renoncer à la certitude et combattre les positions par trop dogmatiques. Il faut permettre aux opinions nouvelles de s'exprimer afin de "reconstituer les morceaux de la vérité éclatés depuis la Chute". C'est pourquoi la charité est à l'origine de la tolérance.

 

La charité ne doit donc pas être entendue dans le seul sens de l'action caritative:

 

"Elle veut le bien de tous les hommes, elle entend remédier à toutes les souffrances, et pas seulement celles provoquées par la faim et le dénuement. Elle est la réponse divinement inspirée à la pauvreté des hommes : or, tous les hommes sont "pauvres" de quelque chose, et pas seulement ceux qu'on appelle "pauvres" au sens économique ou sociologique."

  

La charité peut très bien s'exercer par la croissance économique :

 

"Dès lors qu'il crée des richesses, l'acte économique efficient peut être lui aussi fraternel au sens de la vertu théologale, même s'il ne l'est pas au sens du vécu psychologique, et même si le don n'est pas immédiat et charnel, mais médiatisé par un prix ou un cours de Bourse."

 

D'ailleurs :

 

"Il n'y a pas de raison de principe qui l'empêcherait [l'Eglise] de canoniser quelque jour des entrepreneurs et des capitaines d'industrie."

 

Nemo distingue trois libéralismes :

 

- celui où la liberté est une valeur en soi : il "est représenté par des penseurs comme Montesquieu ou Tocqueville";

 

- celui où la liberté est un moyen en vue du progrès : il est représenté par "les philosophies utilitaristes, les théories économiques classiques et néoclassiques, les libéralismes évolutionnistes comme ceux d'Herbert Spencer ou de Friedrich Hayek"; 

 

- celui pour lequel le progrès lui-même n'est qu'un moyen en vue d'atteindre des fins éthiques et eschatologiques supérieures, autrement dit le libéralisme pour la charité : il est représenté par "saint Thomas d'Aquin et la tradition thomiste jusqu'à l'école de Salamanque, Grotius, Milton, Locke, Bayle, Kant, Wilhelm von Humboldt, Benjamin Constant, Frédéric Bastiat, Lord Acton, des Allemands comme Walter Eucken ou Ludwig Ehrard, des Italiens comme Taparelli d'Azeglio, Antonio Rosmini, Luigi Einaudi ou Don Sturzo", liste non exhaustive...

 

Nemo cite tout particulièrement un passage du De la religion de Benjamin Constant.

 

Le lecteur n'est pas surpris que l'auteur défende in fine les racines chrétiennes de l'Europe et s'insurge contre leur dénégation. Il n'est pas non plus surpris qu'il prédise la fin du nihilisme... et le retour des transcendentaux que sont le Beau, le Vrai et le Bien.

 

Ce livre bouscule les idées reçues et notamment celles qui consistent à penser que le christianisme est mort et que les révolutions qu'il a opérées ne sont plus d'actualité. Au contraire, le christianisme et le libéralisme pour la charité ont de beaux jours devant eux. 

 

Francis Richard

 

La belle mort de l'athéisme moderne, de Philippe Nemo, 154 pages, PUF ici 

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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