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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 01:00
Roland Buti, invité de Tulalu!? au Lausanne-MoudonRoland Buti, invité de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

Hier soir, Roland Buti était l'invité de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon. Le rendez-vous a failli ne pas avoir lieu. L'auteur du roman Le Milieu de l'horizon a en effet noté que l'invitation est pour le mardi 3 mars 2015 et il a même dû jongler un peu pour être libre ce soir-là. Comme il tarde à venir, un des convives sait heureusement comment le joindre par téléphone... et tout finit par rentrer dans un ordre rassurant.

 

Le thème du Milieu de l'horizon est justement la fin de l'ordre rassurant de l'enfance pour Gus, le narrateur, qui a treize ans quand le récit commence et quand cet ordre se défait. Jusque-là tout allait bien. Il vivait avec papa, maman et Rudy, leur valet, un simple d'esprit, resté dans l'enfance.

 

La vie était semblable pour Gus à l'univers bien cadré des bédés, où il aurait bien voulu jouer les héros, aux prégoratives bien délimitées par les vignettes. Seulement la réalité n'est pas univoque, elle est plus complexe qu'il ne l'imagine...

 

L'histoire se passe dans une ferme du Pays de Vaud. La famille Sutter, originaire du canton de Berne, s'y est installée, comme celle du cousin de l'auteur, qui s'est inspiré de la vie de son parent pour écrire son roman.

 

Les noms des rues du village, où se passe l'action, sont bien ceux des rues du village habité par son cousin. Son cousin, le père, a bien eu un valet mongolien prénommé Rudo et, comme dans le roman, la femme de son cousin, la mère, part un jour avec une autre femme, ce qui la libère mais bouleverse l'ordre établi etc.

 

Pierre Fankhauser, qui pose les questions à Roland Buti, aimerait bien, malicieusement, lui faire dire qu'il approuve ou désapprouve tel ou tel propos de l'un de ses personnages, mais ce sont justement, et seulement, des personnages, dont il se contente de rapporter les propos, comme tout bon romancier...

 

Et, finalement, ce livre est rien moins qu'autobiographique, s'il s'inspire d'une histoire vraie familiale, à l'exception peut-être des sensations qu'il a éprouvées jadis quand, citadin, il rendait visite à cette famille de la campagne.

 

Roland Buti se défend également d'avoir voulu écrire un roman paysan. Hormis un tout petit passage, emprunté furtivement, sans guillemets, à Gustave Flaubert, il n'y a guère de descriptions, encore moins de détails sur l'existence agricole ou d'utilisation de patois dans les dialogues, qui auraient, alors, pris quelques couleurs locales.

 

Selon lui, les personnages de son roman sont confrontés aux mêmes situations morales que celles de citadins de l'époque, l'été 1976, un été caniculaire, unité de temps de cette tragédie. L'unité de lieu étant la ferme. L'unité d'action le passage, avec, notamment, la venue de l'autre femme, Cécile, de l'enfant Gus à l'adulte Auguste, malgré qu'il en ait.

 

Le Milieu de l'horizon a du succès. Il a été traduit en allemand, en danois, en letton, en hébreu. Il vient d'obtenir le Prix du roman des Romands, qui est décerné par des élèves suisses de gymnases et d'écoles. Lui-même, professeur d'histoire, Roland Buti n'a eu aucun mal à défendre son livre auprès de cet auditoire particulier.

 

De passage dans une école en France, il a ainsi pu répondre aisément aux questions sans complexes d'élèves qui avaient dressé, sur une diapo Power Point, deux colonnes, où ils avaient noté dans l'une ce qu'ils avaient aimé et dans l'autre ce qu'ils n'avaient pas aimé, par exemple, le manque d'action du roman ou sa fin elliptique...

 

Quand Roland Buti écrit, il ne se pose pas de questions intellectuelles. Il écrit. Il ne cherche pas à être intelligent. Il comprend après coup ce qu'il a écrit d'instinct, surtout par les lectures qu'en font les autres...

 

Les explications, que ces autres donnent, sont parfois judicieuses et, à la réflexion, correspondent à ce qu'il a voulu dire, plus ou moins consciemment, mais ce n'est pas toujours le cas. Ainsi une lectrice lui a fait remarquer que son héros, Auguste Sutter, porte les nom et prénom d'une personne qui a existé et dont Blaise Cendrars a fait le héros de son roman L'or...

 

De même le titre de son roman Le Milieu de l'horizon donne-t-il lieu à des interprétations auxquelles il n'avait pas songé en le choisissant avec son éditeur: le passage de l'enfance à l'âge adulte, le milieu entre la nature d'en-haut et la nature d'en-bas etc.

 

Il est vrai que, dans la vie, il y a beaucoup d'événements ou d'actions que l'on ne s'explique pas au moment où on les vit et qui ne se comprennent qu'a posteriori. En fait Roland Buti voulait donner à son livre le titre L'été 1976, mais il a appris que sous ce titre paraissait au même moment un livre édité par Gallimard...

 

Roland Buti a donc proposé quatre titres à Caroline Coutau, son éditrice, dont Le Milieu de l'horizon. Ce dernier titre provient de La Jument verte de Marcel Aymé, où l'un des personnages ne veut pas "être seul au milieu de l'horizon"... Titre qui, en définitive, n'est pas trop long, qui a donc été adopté et qui se prête bien aux conjectures...

 

D'une manière générale, Roland Buti aime les titres courts et donne volontiers des prénoms et des patronymes courts à ses personnages, monosyllabiques de préférence, dissylabiques éventuellement. Car il a un mauvais souvenir d'enfance des romans russes qu'il lisait et dont il était impossible de retenir les noms des personnages...

 

Au fait, Buti ne comprend curieusement que deux syllabes, qui sonnent italien. Son patronyme est en réalité Butikofer. A l'école, de son temps - est-ce toujours le cas? -, on ne s'appelait jamais que par son nom de famille. Comme Butikofer était un peu long, ses camarades de classe l'appelaient Buti... Il a gardé ce diminutif pour signer ses livres.

 

Dans Le Milieu de l'horizon, les phrases courtes alternent avec les phrases longues. Si ce genre de texte n'est pas facile à lire à haute voix - le comédien René-Claude Emery, qui en a lu trois extraits, avec justesse et sobriété, en sait quelque chose -, il n'en est pas moins musical, sans doute parce que Roland Buti a beaucoup de bonheur à l'écrire - celui de l'artiste qui fait l'homme - et que, sans recourir au gueuloir de Flaubert, il en peaufine les sonorités en écoutant sa voix intérieure.

 

Francis Richard

 

Le Milieu de l'horizon, Roland Buti, 192 pages, Zoé (2013)

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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 02:00
Tulalu!? invitée de la Médiathèque du Valais pour une rencontre avec Sonia Baechler et Bastien FournierTulalu!? invitée de la Médiathèque du Valais pour une rencontre avec Sonia Baechler et Bastien Fournier

Tulalu!?, l'association littéraire qui organise "des discussions entre ceux qui tiennent la plume et ceux qui tournent les pages", s'est déplacée hier soir à Sion à l'aimable invitation de la Médiathèque du Valais, pour une rencontre avec Sonia Baechler et Bastien Fournier. Pierre Fankhauser, qui est devenu l'animateur attitré de Tulalu!? depuis plus d'un an maintenant, a poussé gentiment dans leurs retranchements, comme il sait si bien le faire, ces deux auteurs très différents, qui se complétaient au fond très bien.

 

En effet, si ces deux auteurs ont un point commun, celui de faire se dérouler leur dernier livre dans une vallée encaissée, enserrée par de hautes montagnes - toute ressemblance avec le Valais serait évidemment purement fortuite -, leurs livres ne sont pas du tout construits de la même façon et les thèmes n'y sont pas non plus les mêmes.

 

Dans le roman de Sonia Baechler, publié chez Bernard Campiche Editeur et intitulé On dirait toi, il n'y a, en apparence, pas de construction, même si le récit a sa cohérence, parce qu'il part dans tous les sens de l'espace et du temps et parce qu'en fait il accomplit une ronde, à l'image de la manière dont il a été conçu, par petits bouts, qui ont fini pour faire un livre en étant mis bout à bout.

 

Au contraire, le roman de Bastien Fournier, L'assassinat de Rudolf Schumacher, publié chez L'Aire, est construit comme doit l'être tout roman du genre policier, c'est-à-dire qu'il comprend un crime, une enquête sur le crime et un dénouement qui permet de découvrir qui l'a commis. A l'instar du théâtre grec qui a ses codes, le genre policier a les siens et, comme la tragédie antique, il se prête bien au grandiose, propre à satisfaire le plus grand nombre.

 

Sonia Baechler a été intriguée par une femme de sa parenté qui est devenue religieuse à la fin de sa vie après avoir eu des enfants. Elle s'est demandée comment cela était possible. La Chenegauda, cette légendaire procession d'âmes damnées, s'est également penchée sur le berceau de son livre pour lui donner vie.

 

La Chenegauda devait d'ailleurs être le titre du livre de Sonia Baechler jusqu'au jour où une religieuse de nonante-huit ans, rencontrée par elle dans un couvent, et qui avait connu une de ses aïeules, lui a dit, tellement elle lui ressemblait: "On dirait toi."

 

Sonia Baechler s'est intéressée aux habitants de la Vallée qui partent pour d'autres cieux et qui en reviennent parce qu'en définitive la terrre lointaine n'était pas la terre promise et que la terre quittée s'avérait être le jardin d'Éden. Elle a lu d'ailleurs un passage de son roman qui évoque ces migrations et qui se termine par une tentative ratée d'un personnage qui limitera dès lors ses fugues aux frontières cantonales... 

 

Bastien Fournier a choisi délibérément pour victime de son polar un personnage détestable. Souvent dans les romans policiers, les victimes sont des personnes innocentes. Eh bien, cette fois, ce n'est pas le cas. Ce personnage est certes largement inspiré d'un homme politique bien en place, mais ce n'est pas moins sous sa plume un personnage fictif, un personnage de roman... satirique.

 

Aristote faisait déjà la distinction. Selon lui, il ne fallait pas confondre la représentation de la réalité avec la réalité. Bastien Fournier prend l'exemple de deux droites parallèles qui ne se rencontrent jamais dans la géométrie euclidienne. Elles peuvent être même très proches, mais elles ne se touchent pas pour autant.

 

Bastien Fournier concède que, par énervement, il a voulu marquer son désaccord et voulu, à partir de la recréation fictive de ce petit monde local particulier, ne pas se taire, comme d'autres, sur un phénomène plus général, celui de la montée des extrêmes qui se produit partout en Europe, et pas seulement dans la vallée imaginaire du prologue à son roman, morceau de bravoure qu'il a lu in extenso à l'auditoire.

 

L'amour sauve le monde, précise Bastien Fournier. Rudolf Schumacher, qui n'est pas Bastien Fournier, comme l'a suggéré en début de rencontre Pierre Fankhauser pour le taquiner, n'est pas tout noir. Ce personnage a en effet dans son roman sut inspirer l'amour. Ce qui n'est pas rien et le nuance.

 

L'amour, comme l'a dit très bien dit, en conclusion, Sonia Baechler, transcende tout...

 

Francis Richard

 

Derniers livres parus des auteurs de la rencontre:

 

On dirait toi, Sonia Baechler, Bernard Campiche Editeur (2013)

L'assassinat de Rudolf Schumacher, Bastien Fournier, L'Aire (2014)

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2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 23:55
Pierre Fankhauser, invité de Tulalu!? au Lausanne-MoudonPierre Fankhauser, invité de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

Il y a tout juste un an, Pierre Fankhauser devenait l'animateur des soirées de Tulalu!? dans le cadre désormais rituel du Lausanne-Moudon. Au fil des entretiens, il devenait de plus en plus à l'aise dans ce rôle et faisait même montre de malice en posant des questions auxquelles il savait que les invités ne répondraient pas forcément mais qui les feraient parler et se livrer...

 

Ce soir il se trouvait dans le rôle inédit pour lui de l'inviteur invité, dans une version littéraire de l'arroseur arrosé, puisqu'il répondait aux questions pertinentes de Jacques Poget (qui avait sous la main nombre de citations éclairantes) au lieu d'avoir à les poser à un autre écrivain. Force est de constater qu'il semblait encore plus à l'aise dans ce nouveau rôle que dans le premier et qu'il avait visiblement encore moins d'appréhension préalable...

 

Son livre, Sirius, fruit d'une maturation de douze ans, est un curieux livre pour un premier roman, remarque d'emblée Jacques Poget. En effet il ne raconte pas d'histoire et s'apparente pour ses descriptions minutieuses au Nouveau Roman.

 

Pierre Fankhauser explique qu'adolescent, il aimait les livres-jeux, ces livres interactifs, où l'histoire se déroule en fonction du choix des chapitres que font leurs lecteurs, et qui sont également appelés livres dont vous êtes le héros.

 

Inspiré par ces lectures adolescentes, Pierre Fankhauser, dans Sirius, donne aux lecteurs les éléments d'un puzzle. Ces éléments sont les chapitres du livre, juxtaposés les uns à la suite des autres sans liens apparents entre eux. Les lecteurs se doivent de les emboîter eux-mêmes les uns aux autres. De ces emboîtements, s'ils parviennent à les faire fonctionner, naissent alors des émotions qui leur sont propres.

 

Tous les lecteurs n'ont évidemment pas cette patience de reconstituer les morceaux personnels du puzzle, confie Pierre Fankhauser, qui s'est mis à l'écoute de ceux qui ont entrepris de le lire. Il constate qu'il y a une ligne de partage entre ceux qui se sont prêtés au jeu et ceux qui ont été rebutés par celui-ci et, du coup, ont renoncé à poursuivre leur lecture au bout d'un petit nombre de pages seulement.

 

Pierre Fankhauser voulait initialement intituler son livre Le retrait. C'était le retrait du narrateur, qui prend ses distances avec ce qu'il raconte et ne laisse percer aucune émotion et, au contraire, laisse le lecteur libre de les faire surgir en lui. Le narrateur laisse tout de même l'émotion le gagner un peu sur la fin en écrivant un texte d'une grande poésie qui se termine ainsi:

 

Les branches se taisent, les aiguilles se taisent, la neige ne fait plus de musique, les arbres se penchent sur toi, les arbres ont mis leurs mains ensemble, comme on prie. De la sève sur ton bras et sur ton visage, des aiguilles dans tes poings et dans tes cheveux, une aiguille sur tes lèvres, toute petite, qui a l'air de dormir.

 

En fait, ce texte poétique a été écrit par l'auteur bien avant que le projet de son livre ne lui apparaisse, mais il y a trouvé très naturellement sa place, comme une sorte de respiration nécessaire, à cette place du roman, précisément, et pas à une autre. Ce texte fait partie de ceux que le comédien Roland Vouilloz a lus de sa voix grave et profonde, accompagné à la trompette, de manière originale et prenante, par Yannick Barman.

 

A propos d'originalité, Pierre Fankhauser ne cache pas qu'il est allé à la recherche du bouddhisme, qui plus est japonais, en Argentine... Son sensei, Gustavo Aoki, lui a appris plusieurs choses, notamment qu'il n'y a pas de hasard, que rien n'est fortuit. Aussi faut-il être à l'écoute des signes pour comprendre quelles sont les causes et quels sont les effets qui régissent le monde.

 

Ainsi Pierre Fankhauser n'a pas écrit Sirius sur l'histoire tragique de l'Ordre du Temple solaire, OTS, par hasard. En effet, plusieurs étés, il a passé, dans le Val d'Hérens, des vacances familiales dans le chalet que Michel Tabachnik, le présumé théoricien de l'OTS, a revendu après son divorce, où il a laissé tous ses livres ésotériques et qui était loué aux estivants par la personne qui lui avait acheté...

 

Son sensei, Gustavo Aoki, dit également que, quand on a un objectif, il faut mettre toute son énergie à l'atteindre et qu'une fois atteint on peut savoir s'il rend vraiment heureux, ou seulement un peu, ou encore pas du tout. Pierre Fankhauser s'était donné pour objectif d'être écrivain et de jouir de la reconnaissance qui va avec. Maintenant qu'il a atteint cet objectif, il se pose les questions que son sensei suggère...

 

Francis Richard

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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 14:00
Soirée spéciale Tulalu!? autour de LausanneSoirée spéciale Tulalu!? autour de Lausanne

Hier, l'association littéraire Tulalu!?, dont l'objet est de promouvoir la littérature romande, organisait une soirée spéciale autour de Lausanne. Le premier rendez-vous était pris à 15h20, sur l'esplanade de la cathédrale. Car, en hiver, c'est bien connu, la soirée commence très tôt sous nos latitudes... Il s'agissait initialement, à partir de ce point névralgique de la cité, de faire une promenade littéraire d'une heure et demie dans les rues de la capitale vaudoise avec Ariane Devanthéry. Comme la neige s'était invitée sans préavis, ce fut davantage littéraire que promené...

 

Il était prévu de descendre à la place de la Palud, où des immeubles ont été surélevés au XVIIe siècle pour accueillir des réfugiés protestants après la révocation de l'édit de Nantes, puis de se rendre à l'église Saint François. Le retour à la cathédrale devait s'effectuer par le pont Bessières, c'est-à-dire le pont des suicidés, non sans s'être arrêté rue de Bourg, où se trouvait alors la seule hôtellerie et où se trouve maintenant, et toujours, depuis 1958, Chez Mario, la première pizzeria de Lausanne.

 

La promenade proprement dite se limita donc à une promenade quasi immobile autour de la cathédrale, construite pour l'essentiel au XIIIe siècle, lors du réchauffement climatique de l'époque... Les ignares, dont je suis, ont pu apprendre qu'il fut un temps où une route traversait la cathédrale, suivant un axe nord-sud. Sa suppression conduisit, au XVIe siècle, l'évêque Aimé de Montfalcon à faire construire côté sud un portail-écran de conception et de style gothique flamboyant.

 

Pendant ce petit tour, Ariane Devanthéry évoqua notamment le grand tour - qui pouvait durer dix-huit mois - qu'effectuaient au XVIIIe siècle les jeunes aristocrates européens, accompagnés de leur précepteur, avec au programme une visite de la Suisse au sens large, puisqu'elle comprenait tout le nord de l'Italie. 

 

Les voyageurs qui sont passés par Lausanne au XIXe siècle, sont en très grand nombre et, dans la salle de musique du Musée historique de Lausanne, tout proche, où la troupe de courageux promeneurs se réfugia, Ariane Devanthéry lut de larges extraits des lieux communs que souvent ils ressassaient en choeur, ne se distinguant les uns des autres, que par la manière de les reprendre.

 

S'il fallait ne retenir qu'un de ces extraits, ce serait celui de Victor Hugo, particulièrement emphatique. Il est tiré d'une lettre à sa femme, à laquelle il recommande de la conserver précieusement pour la rédaction d'un futur ouvrage. Cette lettre a été écrite alors que son auteur voyageait en compagnie de sa maîtresse, Juliette Drouet...

Soirée spéciale Tulalu!? autour de LausanneSoirée spéciale Tulalu!? autour de Lausanne

Dans cette même salle de musique, à 17 heures, se tint une table ronde, animée par Pierre Fankhauser, qui réunit trois écrivains romands ayant écrit sur Lausanne dans leurs derniers romans, Daniel Abimi, Julien Sansonnens et Baptiste Naito. Pierre Fankhauser, fidèle à sa façon aimable et malicieuse tout à la fois, leur posa des questions destinées à les faire parler, sans se préoccuper vraiment qu'ils y répondissent précisément, ou du tout, l'essentiel n'étant pas là, mais dans l'exposé de leur vision de la ville que tous trois aiment. Sinon, pourquoi auraient-ils cru bon d'en parler dans leurs livres?

 

Dans Le cadeau de Noël, Daniel Abimi ne parle de Lausanne qu'incidemment. Il a cependant le souci du détail vrai, par respect envers ses lecteurs, pour la plupart lausannois à l'origine. Il cite Jean-Luc Godard, qui, dans son court-métrage, Lettre à Freddy Buache (1982), décrit Lausanne en trois couleurs: "Un plan vert, un plan bleu; et comment ça passe du vert au bleu; comment on descend du vert au bleu; et comment on remonte; et, entre les deux, il y a le gris." Daniel Abimi parle du gris dans ses livres. Et ce gris n'est pas triste, il est à peine caricatural... Et, sous cette couleur de muraille, Daniel dévoile tout autre chose que ce qu'on voit...

 

Dans Jours adverses, le héros de Julien Sansonnens, Sam, éprouve de l'amour-haine pour Lausanne. En effet, selon lui, la ville craque de partout. Elle n'a pas été conçue pour autant de monde. Les édiles y sont pris dans cette contradiction qu'apporte avec elle la prospérité: comment concilier plaisir de vivre et places de travail. Alors Sam quitte la ville pour la campagne où il espère respirer un autre air, mais c'est un leurre. La vie n'y a pas plus de sens. La vie aurait-elle un sens, quel que soit le lieu où on vit? Julien n'est pas ce Sam, qui déconstruit la ville. D'ailleurs il se décrit, brièvement, dans son roman avec beaucoup d'autodérision comme un "petit merdeux", de gauche...

 

Dans Babylone, Baptiste Naito se met en scène lui aussi, pour les mêmes raisons que Julien. Baptiste n'est pas le narrateur, ce noctambule qui se réveille chaque nuit dans un quartier différent de la ville et qui ne se souvient pas des prénoms de celles dont il a partagé la couche. Les détails précis abondent pour décrire tous les lieux qu'il traverse. Baptiste ne les a pas notés dans des carnets, comme il en donne l'impression quand on le lit. En fait, il a fait appel à sa mémoire. C'est pourquoi, de temps en temps, quand elle défaille, quelques erreurs parsèment le récit. Pourquoi ce souci du détail? Parce qu'il était évident pour lui qu'il se devait de l'avoir et qu'il aurait bien aimé l'observer chez d'autres avant lui...

Soirée spéciale Tulalu!? autour de LausanneSoirée spéciale Tulalu!? autour de Lausanne

Une soirée Tulalu!? n'en serait pas une sans lectures par des comédiens. Cette heureuse tradition se perpétue pour le bonheur des participants. Cette soirée-là, ce furent deux comédiennes. Zoé Blanc-Scuderi et Stéphanie Kohler prêtèrent leurs voix, qui opèrent dans des registres différents, à la lecture de textes dont les registres ne le sont pas moins.

 

Ainsi Zoé lut, d'une voix franche, détachant les syllabes, un pocco ma non troppo, des textes de Baptiste Naito, de Julien Sansonnens et d'Anne Cuneo, empêchée de venir, ce que tout le monde regretta, ayant une pensée émue pour elle.

 

Stéphanie, pour sa part, d'une voix plus nerveuse, détachant moins les syllabes, rendant bien leur côté satirique, lut des textes de Daniel Abimi et de Fateh Emam, qu'Hildegard Medina Emam, qui a partagé vingt-sept années de sa vie avec lui, avait présenté auparavant.

 

Dans l'assistance, ont honoré de leur présence à cette table ronde, Isabelle Falconnier, présidente du Salon du Livre de Genève, chroniqueuse et critique littéraire à L'Hebdo et future déléguée à la politique du livre de Lausanne, l'éditeur Bernard Campiche et Grégoire Junod, municipal de Lausanne, dont le dicastère comprend le logement, la sécurité publique et les gérances des bibliothèques lausannoises...

 

Une grande partie des participants finirent cette soirée réussie à la Pinte Besson, le plus vieux bistrot de Lausanne (1780), pour y participer à un souper convivial et arrosé...

 

Francis Richard

 

Livres des invités de la soirée:

 

Le Cadeau de Noël, Daniel Abimi, Bernard Campiche Editeur (2012)

Babylone, Baptiste Naito, L'Aire (2013)

Jours adverses, Julien Sansonnens, Editions Mon Village (2014)

 

Prochaine soirée Tulalu!?:

 

Le 2 février 2015 à 20h au Restaurant Le Lausanne-Moudon à Lausanne (premier étage, entrée libre).

 

Pierre Fankhauser répondra aux questions de Jacques Poget au sujet de Sirius, roman paru chez BSN Press (2014), dont le comédien Roland Vouilloz lira quelques extraits.

 

Un repas avec les intervenants aura lieu au même endroit à 18h30 (payant et sur réservation: 079 943 55 37).

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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 23:45
Francesco Micieli et Damien Murith, invités de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

Francesco Micieli et Damien Murith sont les invités ce soir de l'association littéraire Tulalu!?. Cette rencontre a lieu au premier étage du Lausanne-Moudon, dans ce décor onirique où, sur les murs, des lèvres incarnates susurrent des mots inaudibles, hormis pour ceux qui ont de l'imagination. Pierre Fankhauser anime cette rencontre avec l'à-propos qui le caractérise. Il le fait sans méchanceté, accompagnant l'effet de surprise que suscitent parfois ses questions d'une rondeur de voix qui les rend inoffensives sans leur en enlever la pertinence.

 

L'an passé, la Trilogie des premiers livres de Francesco Micieli, qu'il a écrits en allemand, a été traduite en français par Christian Viredaz. Il s'agit de récits qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres, mais qui valent tout de même la peine d'être lus à la suite, parce qu'ils racontent une même histoire de plusieurs points de vue.

 

Francesco Micieli a choisi d'écrire dans une langue étrangère, l'allemand, patrie - heimat - patiemment conquise, mais dans laquelle il peut s'exprimer librement, comme a pu le faire une Agota Kristof, qu'il a d'ailleurs connue. Sa langue maternelle est l'italo-albanais, mais c'est une langue qui comporte peu de mots, ceux qui servent à la vie de tous les jours. Sa langue marâtre est l'italien, mais c'est une langue imposée, celle de l'Etat.

 

Les trois récits de Francesco Micieli sont écrits dans des genres littéraires différents.

 

Le premier récit est celui d'un enfant, qui emploie peu de mots, les mots essentiels et qui s'apparente à de la prose poétique. Les pages ne sont que partiellement imprimées, ce qui laissait la possibilité quand il était édité en volume de le découper par moitié pour en faire un autre usage...

 

Le second récit est celui d'une mère qui n'a pas eu la possibilité d'aller à l'école au-delà des deux premières années. C'est un écrivain qui lui tient la plume et adopte un genre à mi-chemin entre la poésie et le récit.

 

Le troisième récit est bien un récit, à proprement parler, celui de l'enfant qui est devenu adulte. Ce narrateur a lu Goethe, mais au contraire du voyage approfondi en Italie que fit celui-ci, le sien se résume au nom des gares italiennes où s'arrête le train qui l'emporte vers la Calabre.

 

Dans ces trois récits autobiographiques, Francesco Micieli n'est accusateur, en aucune manière, de quoi que ce soit. Il observe tout simplement, et il constate, finalement, qu'ils forment une manière de retour mythique au point de départ, qui aurait fasciné Walter Benjamin. N'est-il pas troublant d'ailleurs que la première traduction du livre de cet écrivain, descendant de guerriers Albanais ayant trouvé refuge en Italie, cinq siècles auparavant, après avoir combattu les Turcs, ait été faite dans la langue turque?

Francesco Micieli et Damien Murith, invités de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

L'an passé, a paru La lune assassinée, le premier roman de Damien Murith. Parce qu'il est écrit dans une langue aux accents poétiques et parce qu'il ne comporte pas un grand nombre de lignes au kilomètre, d'aucuns dénient qu'il s'agisse d'un roman. Querelle inutile et vaine, la longueur de l'ouvrage n'ayant rien affaire avec le genre littéraire qu'est le roman. Et l'auteur a bien raison de ne pas vouloir y entrer. Le propre du roman est de s'exprimer en toute liberté (un roman peut même n'avoir qu'une infime intrigue, prétexte à digressions), et Damien Murith ne se prive pas de le faire avec des mots puissants, parfois violents.

 

Damien Murith aime lire des histoires noires et glisse au passage que Queffélec est parmi ses auteurs de prédilection. L'histoire qu'il raconte est de cette couleur. Comme il reconnaît ne pas savoir écrire de dialogues, il n'y en a donc pas. De toute façon ses personnages sont du genre taiseux et quand ils s'expriment, ils ne se répondent pas, ils monologuent à leur façon. Les personnages? Des individualités, telles que Pierre, Césarine, la Garce ou la Vieille, mais aussi la nature, le village (qui vibre sous les rumeurs) et l'usine, qui forment comme le chant antique accompagnant le drame qui se joue et va se dénouer.

 

Cette histoire est noire parce qu'à son origine un grand malheur a mis à mal le couple que formaient Pierre et Césarine. Ils réagissent différemment devant la douleur aigüe que ce malheur leur a infligé. Si Césarine ne cesse de culpabiliser parce qu'elle se sent responsable de ce malheur, Pierre fricote avec la Garce comme d'autres se noieraient dans un alcool fort pour oublier. Le drame qui couvait éclate enfin avec la venue de l'étranger, celui qui n'est pas du village et qui apporte la peur de l'inconnu avec lui.

 

Des extraits des deux livres sont lus par Yves Jenny. Il le fait d'une voix sobre et profonde. Edmée Fleury l'accompagne de virgules musicales, émises par plusieurs instruments. Cette grande finesse d'interprétation a la vertu de mettre en valeur les textes et de faire ressortir toute la puissance qui en émane.

 

Francis Richard

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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 07:30
Soirée spéciale Tulalu!? avec les éditions Plaisir de Lire à Genève

Les éditions Plaisir de lire  ne se lassent pas de fêter leurs nonante ans d'existence. Jusqu'au 24 décembre 2014, la Bibliothèque de la Jonction à Genève accueille son exposition itinérante et hier soir elle accueillait quatre femmes de lettres de cette maison d'édition: Cornelia de Preux, Rachel Zufferey, Rachel Maeder et Abigail Seran (de gauche à droite sur la photo).

 

Soirée spéciale Tulalu!? avec les éditions Plaisir de Lire à Genève

Ces drôles de dames ont été mises sur le gril par des questions pertinentes et mordantes de Pierre Fankhauser sur les thèmes de la création, de l'envoi de leur tapuscrit aux maisons d'édition, des corrections apportées à leur bébé, pardon à leur oeuvre, puis de sa promotion. Et elles lui ont répondu du tac-au-tac, avec beaucoup d'à-propos et d'impertinence. Un vrai plaisir de dire...

 

Soirée spéciale Tulalu!? avec les éditions Plaisir de Lire à Genève

Isabelle Cardis, qui préside aux destinées de Plaisir de lire, et Paul Ghidoni aux animations des Bibliothèques municipales de la ville de Genève, ne boudaient pas leur plaisir d'écouter ces mousquetaires, en jupes et pantalons, croiser le fer avec ce bretteur, animateur patenté de Tulalu!?, qui, d'orange vêtu, du moins chemise, chaussettes et bracelet-montre, excita leur verve, à laquelle il répliqua de même.

 

Soirée spéciale Tulalu!? avec les éditions Plaisir de Lire à Genève

Nicolas Bonstein fit deux intermèdes musicaux qui revisitaient Ramuz avec une impertinence qui déclencha l'hilarité, mais qui n'en étaient pas moins hommages affectueux à l'auteur d'Aline.

 

Les comédiennes Stéphanie Kohler et Laurence Morisot se livrèrent à deux ping-pong verbaux, leurs réparties étant faites d'extraits, judicieusement choisis, des livres des quatre invitées, dont la juxposition ne pouvait provoquer que rires et sourires.

 

Soirée spéciale Tulalu!? avec les éditions Plaisir de Lire à Genève

Carole Dubuis, présidente de Tulalu!?, la mine encore toute réjouie de ces moments de pur bonheur, annonça les prochaines soirées de l'association littéraire qui organise des discussions entre ceux qui tiennent la plume et ceux qui tournent les pages:

 

- soirée spéciale bilingue (français, allemand), consacrée à Berlin, avec Viceversa Littérature, le 28 novembre 2014 à 18h30 à la Librairie Humus , à Lausanne avec Dominique de Rivaz, Léo Tuor et le traducteur Walter Rosseli.

 

- soirée de rencontre avec Francesco Micieli et Damien Murith, le 1er décembre 2014 à 20h, au Lausanne-Moudon à Lausanne, avec la musicienne Edmée Fleury et le comédien Yves Jenny.

 

Francis Richard

 

PS

 

Une précédente soirée spéciale Tulalu!?, avec Plaisir de lire, pour fêter ses 90 ans, a eu lieu à La Datcha à Lausanne, le 8 avril 2014.

 

Livres des auteurs, parus aux éditions Plaisir de Lire:

 

"L’Aquarium" de Cornélia de Preux

"La pupille de Sutherland" de Rachel Zufferey

"Qui ne sait se taire nuit à son pays" de Rachel Maeder

"Marine et Lila" d’Abigail Seran 

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3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 23:45
Claire Genoux, invitée de Tulalu!? au Lausanne-MoudonClaire Genoux, invitée de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

Claire Genoux est l'invitée ce soir de l'association littéraire Tulalu!?. Cette rencontre a lieu, c'est devenu un rite, au premier étage du Lausanne-Moudon, où, sur les murs, des lèvres incarnates semblent murmurer (ou esquisser des baisers) dans le dos des intervenants... Et c'est Pierre Fankhauser qui interroge l'auteur avec beaucoup de sensibilité et de tact, et souvent de malice.

 

Jusqu'à cette année Claire Genoux a surtout publié des recueils de poèmes et, quelque peu espacés dans le temps, deux recueils de nouvelles. Son premier roman, La Barrière des peaux, a paru cet été, aboutissement de trois ans de travail. Un travail qui n'en est pas vraiment un, puisqu'écrire lui procure beaucoup de plaisir.

 

Le titre de ce roman lui est venu avant de l'écrire - ce n'est pas toujours le cas - et l'a guidé dans sa rédaction. Il s'agissait pour elle de créer un personnage, Luna, qui éprouve le besoin de franchir la barrière des peaux qui l'emprisonnent, sa peau au sens propre bien sûr, son enfance dont elle a du mal à se défaire, l'image qu'elle donne d'elle-même aux autres et qui la fait douter d'elle.

 

Claire Genoux a mis certainement une part d'elle-même dans cette jeune femme compliquée, à qui elle espère cependant ne pas trop ressembler. En cours de rédaction, elle tombe sur la phrase de Marguerite Duras qu'elle a mise en épigraphe au livre, et qui la confirme de poursuivre dans la voie qu'elle a prise en offrant l'occasion à son héroïne de se révéler peu à peu à elle-même et de se dévoiler en partie au lecteur:

 

"Ce n'est pas qu'il faut arriver à quelque chose, c'est qu'il faut sortir de là où l'on est."

 

Comment doit donc s'y prendre une poétesse et une nouvelliste sans expérience pour écrire un roman? Claire Genoux commence par écrire dix nouvelles de dix pages. C'est à ce moment-là que Giuseppe Merrone, patron de BSN Press, lui propose d'écrire une autre nouvelle, noire celle-là, à paraître dans un recueil collectif intitulé Léman noir.

 

Cette nouvelle intitulée Parole d'ange sera une fin violente toute trouvée, moyennant adaptation, au roman qu'elle est en train d'écrire en fondant les unes dans les autres les nouvelles déjà écrites et qui ne sont pas, elles non plus, exemptes de violence, encore qu'il faille préciser que le pire et le meilleur s'y côtoient, comme dans la vraie vie.

 

Ce texte noir, final, reprend un des thèmes qui préoccupent Claire Genoux, celui du déni de grossesse, de l'histoire d'un être étranger qui prend corps dans celui d'une femme et le déforme. Histoire qui n'est pas indépendante des histoires de ceux et de celles qui l'ont précédé sur terre. Ce petit être apparaît en noir et blanc sur les échographies, mais, en réalité, il est rouge, il est sanguinolent, et il pompe sa mère, comme un parasite... Claire Genoux n'en est pas moins la mère heureuse d'une petite fille dans la vraie vie...

 

La romancière reste poétesse. Elle écrit donc La Barrière des peaux avec un souci de précision des mots - dont aucun n'est superflu - et un souci de leurs sonorités qui font de ce roman une véritable oeuvre poétique en prose. Ce souci des sonorités se retrouve dans le choix des noms des personnages, tels que celui de D, simple lettre désignant un écrivain célèbre, dont l'art de fumer une cigarette est d'un érotisme subjuguant Luna (qui s'appelait Chloé dans une première version, comme son compagnon Rémi s'appelait Micha, ce qui ne convenait pas au chant du texte).

 

Quand la comédienne Stéphanie Kohler lit des passages du roman, elle opte pour un registre sobre qui est le ton juste à imprimer à la musique d'un tel texte, musique dont les mots sont les notes et sa voix l'instrument.

 

Claire Genoux est, d'ailleurs, en train d'écrire des poèmes, qui racontent, bien que séparés les uns des autres, une histoire... romanesque. Pour elle, il n'y a décidément plus de frontière entre les genres... et c'est pourquoi ses poèmes seront plus proches de la prose que du lyrisme...

 

Cependant la poétesse et la nouvelliste découvrent que naît autre chose sous la plume de la romancière qu'elle devient. Car, comme il y a plusieurs couches de peaux qui emprisonnent Luna, il y a plusieurs histoires qui prennent vie en écrivant un roman: celle qu'elle écrit, celle d'elle-même écrivant, mais aussi une autre, cachée, autonome, née de l'écriture, et qui se révèle mystérieusement prémonitoire...

 

Claire Genoux sait bien que la vie terrestre a une fin. Certains n'y pensent pas ou feignent de n'y pas penser, d'autres, comme elle, pensent qu'il faut être d'autant plus présent au présent, et qu'il faut, puisque perdre est à la fin inéluctable, gagner tout ce qu'il est possible dans l'intervalle. Ecrire, qui plus est des romans, ne le permet-il pas?

 

Francis Richard

 

Les derniers livres de Claire Genoux, parus chez Bernard Campiche Editeur:

 

La Barrière des peaux (2014)

Faire feu (2011)

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 22:55
Philippe Rahmy, invité de Tulalu!? au Lausanne-MoudonPhilippe Rahmy, invité de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

A bord de sa chaise roulante, Philippe Rahmy fait une entrée spectaculaire, à toute allure, dans la salle du premier étage du Lausanne-Moudon, où se déroulent les rencontres littéraires de Tulalu!?. Cette entrée en matière est bien à son image, celle d'un homme qui fonce, en dépit de son handicap physique, au risque de se briser.

 

La rencontre de ce soir a failli ne pas avoir lieu. Car Philippe Rahmy s'est fait une blessure avant de venir, une blessure musculaire cette fois. Parce que d'ordinaire, cet homme, atteint de la maladie des os de verre, est plutôt abonné aux fractures. Il en a trente-sept au compteur.

 

Alors, providentiellement, ce soir, Philippe Rahmy ne doit pas renoncer. Il n'a pas à escalader l'escalier du Lausanne-Moudon ou à transformer son engin à roues en chaise à porteurs. Dans l'immeuble d'à côté, un ascenseur l'emporte jusqu'à une porte qui communique avec le premier étage du restaurant...

 

Pierre Fankhauser demande à l'invité du soir s'il va bien. Il va on ne peut mieux. Et l'on a du mal à croire que cet homme toujours souriant sous son chapeau de paille puisse connaître des moments de cafard, comme il le confessera un peu plus tard au cours de la soirée.

 

Pierre Fankhauser lit un extrait de Béton armé, livre dans lequel l'auteur raconte son voyage en 2011 à Shangaï. Dans cet extrait, Philippe Rahmy écrit qu'il n'a jamais voyagé auparavant. En réalité, il a déjà fait plein de voyages, notamment en Afrique du Sud, aux Etats-Unis et... en Chine. Ce passage est en quelque sorte une licence d'écrivain comme il existe des licences poétiques...

 

Philippe Rahmy est un écrivain qui ne trouve pas de plaisir à lire, ni à écrire d'ailleurs. Cela ne l'empêche pas de lire beaucoup, mais avec lenteur, et ... d'écrire. En fait, quand il lit, il s'intéresse surtout au langage des autres et les lit finalement pour écrire lui-même... Du langage des autres, surgit le sien, sans crier gare...

 

Son handicap lui inflige un rythme court dans sa vie physique: il se blesse, il doit être soigné, il repart, cela plusieurs fois par an. Peut-être écrit-il pour parvenir à un rythme long, qui s'inscrit dans la durée. Ce qui correspond bien à son esprit de contradiction...

 

Quand il avait quatorze ans Philippe Rahmy était ami d'un autre handicapé, qui, lui, avait les pieds tournés l'un vers l'autre. Ils étaient les deux handicapés du village. Le soir ils se donnaient souvent rendez-vous pour faire de la planche à roulettes (à plat ventre) sur la route en pente de leur village (Crans-près-Céligny), quand il n'y avait plus personne.

 

Un soir, cet ami lui demande de le retrouver comme d'habitude, mais Philippe Rahmy n'est pas d'humeur à faire de la planche. Alors qu'il ne dessine jamais, pendant que son ami fait de la planche, il esquisse ce soir-là le visage d'une femme à la longue chevelure noire, à la peau blanche, aux yeux bridés. Au même moment, son ami se fait écraser par une camionnette de boucher...

 

Philippe Rahmy apporte ce dessin à la mère de son ami, laquelle lui dit qu'il a dessiné le visage de la mort. Sans doute est-ce pour retrouver la personne qui porte ce visage qu'il se rend en Chine une première fois et qu'il a le cafard de devoir la quitter sans l'avoir rencontrée. Sans doute est-ce pourquoi il cherche à y retourner.

 

Parce qu'il a la niaque, comme il dit, il parvient à force d'envoyer des mails ici et là à se faire inviter par l'Association des écrivains de Shangaï. Et il entreprend ce nouveau voyage là-bas, plein d'embûches pour lui. Quand il voyage, d'ordinaire, son champ d'excursion se réduit à sa chambre, à une terrasse, au trajet jusqu'à la superette du coin, mais cette fois, il est considéré en quelque sorte comme un meuble, puisque muni de roues, et il est transporté un peu partout dans la ville de vingt-trois millions d'habitants.

 

Son récit est comme la vie, laquelle est un chemin buissonnier, du berceau à la tombe. Les Chinois croient d'abord qu'il a écrit un guide touristique jusqu'au moment où ils se le font traduire et découvrent qu'il y parle de la réalité de tous les jours, confrontée à son propre vécu, qu'il y parle de choses qu'il n'aurait pas dû voir (son interprète en subira les conséquences en perdant son emploi) et qu'il a d'autant mieux vues qu'il se trouve à bonne hauteur, celle des enfants et des mendiants...

 

Au cours de ce récit très personnel, Philippe Rahmy met en relief des oppositions, entre fiction et réalité, entre matières solides (béton et verre, par exemple), entre faits cruels et regards tendres, entre désirs satisfaits immédiatement et attentes prolongées de leur assouvissement (ses désirs n'ont pas seulement pour objet des êtres, mais aussi des choses...). Et de cette dialectique, conçue d'abord systématiquement, naît finalement une troisième voie, qui est tout simplement une oeuvre...

 

Pierre Fankhauser avait plein de questions à poser à Philippe Rahmy, mais au fil de la soirée, celui-ci y a répondu, en grande partie, avant même qu'il ne les pose. Mis en train par l'animateur, en qui il a reconnu un autre écrivain généreux, il s'est fait intarissable, reconnaissant avec humour que sa langue maternelle, l'allemand, favorise chez lui les phrases longues, au contenu pourtant très dense.

 

En comparaison, les textes, extraits de Béton armé, lus avec sobriété et élégance par René-Claude Emery, sont apparus comme provenant d'une autre langue, le français, illustrée par un style fluide, aux phrases beaucoup plus concises et accessibles. Le contraste était saisissant et il confirme que l'homme et l'oeuvre ne sont certes jamais sans rapports, mais qu'ils ont aussi leurs vies propres.

 

Francis Richard 

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 22:55
Raphaël Aubert, invité de Tulalu!?, au Lausanne-MoudonRaphaël Aubert, invité de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Les soirées littéraires de l'association Tulalu!?, au Lausanne-Moudon, se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Ce soir, Tulalu!? recevait son parrain, Raphaël Aubert, et l'assistance a connu un grand moment autour de deux des livres de cet écrivain et journaliste (il faut bien vivre) et d'autres de ses textes.

 

Le premier livre est un roman, La terrasse des éléphants, publié en 2009 aux éditions de L'Aire, réédité en 2011, dans la collection L'Aire bleue.

 

Le héros de ce roman est à moitié Raphaël Aubert, puisqu'il s'appelle bien Raphaël, mais que son patronyme est Santorin, ce qui n'est pas très éloigné du patronyme du héros du Roi lépreux, le roman de Pierre Benoit, un certain Raphaël Saint-Sornin...

 

Par le plus grand des hasards l'action du roman de ce dernier auteur, bien oublié aujourd'hui, se passe à Angkor, alors que s'y déroule une partie du roman de Raphaël Aubert, dont le titre provient du célèbre lieu d'Angkor Thom...

 

Raphaël Aubert se pose souvent la question du destin et du hasard et penche plutôt pour la réalité du destin, doutant que le hasard existe. Le fait est que son héros, Raphaël, correspondant de guerre, au moment de la guerre du Vietnam (qui a beaucoup marqué l'auteur), croise plusieurs fois, sans la rencontrer, une amie d'enfance, Laure, devenue archéologue...

 

Pierre Fankhauser qui interroge Raphaël Aubert cite ce passage où le protagoniste du roman dit ce que pense de la vie ce demi-lui-même qu'est l'auteur:

 

L'Asie a fini au moins par m'enseigner ceci: que le monde n'est qu'une illusion bavarde et ne connaît qu'une seule loi, celle de l'impermanence. N'est que souffrance. Et que l'unique chose que l'on peut espérer dans cette existence c'est un peu de repos.

Le vide; le néant.

 

A propos du lac Tonlé Sap, qui voisine Angkor au nord et dont la superficie est septante fois en hiver celle d'en été, Raphaël Aubert pose la question révélatrice de sa vision des choses: quel est le vrai lac? celui de l'hiver ou celui de l'été?

 

Le second livre est un essai, Malraux & Picasso - Une relation manquée. Dans cet essai, Raphaël Aubert montre pourquoi ces deux géants se sont manqués, bien que s'étant rencontrés plusieurs fois. Comme Raphaël Aubert a une réelle admiration pour l'écrivain amateur d'arts et pour le peintre, il aurait bien aimé qu'ils nouent une relation à toutes épreuves plutôt que de se tourner le dos, ostensiblement...

 

Pour illustrer leur malheureuse inconciliabilité d'humeurs, Raphaël Aubert rappelle l'anecdote de l'exposition consacrée en 1966, pour ses quatre-vingt cinq ans, à Pablo Picasso, absent le jour du vernissage, sous le ministère de la culture d'André Malraux, qu'il raconte en ces termes dans son livre:

 

"Croyez-vous que je sois mort?" lui câbla le peintre. A quoi l'écrivain, par retour de télégramme, répliqua non moins vertement: "Croyez-vous que je sois ministre?"

 

Pendant cette soirée, Raphaël Aubert a lu d'une voix prenante trois textes de son cru, textes d'une grande musicalité: Le mercredi du Danube, qui figure dans la revue Ecriture 61, Sous les arbres et au bord du fleuve, qui figure dans l'ouvrage collectif Rencontre, publié à L'Aire, et des extraits de son journal de 2013, à paraître cet été sous le titre Cet envers du temps, titre inspiré du célèbre texte de Louis Aragon où il dit appeler ainsi la poésie:

 

J'appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonne à la volée les cloches de provocation...

 

Ce qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à la littérature, d'une manière générale...

 

Le texte de Rencontre est l'occasion pour Raphael Aubert de dire que la nature n'est ni bonne ni mauvaise, elle est. Et bien présomptueux sont, à ses yeux, ceux qui prétendent savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais pour elle...

 

Cette soirée, d'une grande qualité, animée par Pierre Fankhauser avec beaucoup de sensibilité et, parfois, de malice, a été ponctuée par des intermèdes musicaux, qui ont souligné les textes avec bonheur et qui ont été magnifiquement interprétés par la flûtiste Delphine GrataloupBergère Captive, Jade et Toan-Yan (La Fête Du Double Cinq) de Pierre-Octave Ferroud et Syrinx de Claude Debussy.

 

Francis Richard

 

La terrasse des éléphants, 204 pages, L'Aire bleue

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages, Infolio

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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 00:20
Soirée spéciale Tulalu!? pour les 90 ans des éditions Plaisir de Lire
Soirée spéciale Tulalu!? pour les 90 ans des éditions Plaisir de Lire

Hier soir, l'association Tulalu!? a joué avec les éditions Plaisir de Lire les prolongations de leur 90e anniversaire.

 

En 1923, en effet, naissait la Société des lectures populaires, association à but non lucratif, qui devait devenir Plaisir de Lire. Au catalogue il y avait dans les premiers temps Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Edouard Rod, Edgar Poe, Benjamin Vallotton...

 

Hier soir, à  La Datcha, à Lausanne, cinq femmes, auteurs maison, étaient présentes pour parler de leur plaisir d'écrire: Isabelle Aeschlimann, Cornélia de Preux, Rachel Zufferey, Rachel Maeder et Abigail Seran (de gauche à droite sur la première photo). Car toutes les cinq aiment écrire et il n'était que de les entendre pour en être convaincu.

 

Carole Dubuis, présidente de l'association Tulalu!?, animait cet événement qui se voulait joyeux et impertinent et qui devait permettre de faire connaître aux lecteurs le parcours de ces romancières combattantes, qui va de l'écriture à la promotion du livre, en passant par la recherche de l'éditeur, par les corrections avec lui et par la publication.

 

Entre chacune de ces grandes étapes, des intermèdes étaient prévus: deux ping-pong verbaux, composés d'extraits des livres de ces dames, choisis pour leur juxtaposition comique - et l'hilarité fut au rendez-vous (comme le prouve la seconde photo) -, et lus par trois comédiens, Stéphanie Kohler, Laurence Morisot et René-Claude Emery; deux surprises musicales interprétées par le musicien Nicolas Bonstein, impertinentes à souhait à l'égard des deux intouchables de la littérature romande que sont Corinna Bille et C.-F. Ramuz...

 

Des questions tout aussi impertinentes seraient posées par les mêmes comédiens, répartis dans la salle...à chacune des étapes du parcours des cinq combattantes.

 

Le choix du thème de leurs romans par ces dames relève de l'anecdote ou de l'envie de traiter d'un thème. C'est en lisant un article dans un journal gratuit que Cornélia de Preux a eu l'idée de faire passer les vacances d'une famille en sous-sol. Rachel Maeder, lors d'une escapade arrosée à Lugano, avec son mari, a eu l'idée d'écrire avec lui un polar bien glauque, idée abandonnée, puis reprise par elle seule plus tard. Isabelle Aeschlimann s'est toujours demandé comment il était possible de tomber amoureux en n'ayant que d'infimes et chastes contacts gestuels avec l'autre et elle a mis en scène un homme marié et une jeune fille qui tombent ainsi amoureux l'un de l'autre à Berlin, pour comprendre. Rachel Zufferey avait envie de parler du XVIe siècle en Ecosse, à l'époque de Marie Stuart, qu'elle connaît bien et qu'elle a étudiée etc.

 

Leurs livres sont-ils autobiographiques? Non. Mais elles ont parfois des problèmes avec leur famille et avec leur entourage pour les convaincre qu'ils ne le sont pas. Ce fut le cas pour Isabelle Aeschlimann, compte tenu du thème qu'elle avait choisie. Abigail Seran a certes repris des expressions et des comportements observés chez son fils - qui a fait valoir son copyright - mais ils sont insérés dans une histoire qui, elle, n'a rien d'autobiographique. Pour certains personnages Rachel Zufferey s'est inspirée d'amies, qui se sont inquiétées d'être perçues de telle ou telle manière dans les passages qu'elle avait purement inventés...

 

Une fois le livre écrit, encore faut-il trouver un éditeur. En général, avant de le trouver, il faut faire un grand nombre de tentatives. Aussi la plupart d'entre elles se sont-elles rongées les sangs en attendant les réponses.

 

Isabelle Aeschlimann avait finalement trouvé un petit éditeur français et Plaisir de Lire, mais elle a jeté son dévolu en faveur de ce dernier, la proximité de Lausanne facilitant les échanges. Après avoir envoyé son manuscrit, Rachel Zufferey est partie en vacances et l'a complètement oublié. Rachel Maeder a eu assez vite le choix entre deux éditeurs, mais ce n'est pas chez le premier qui lui avait répondu qu'elle voulait être éditée, mais chez Plaisir de Lire qui... tardait à répondre. Cornélia de Preux se plaint des éditeurs - et ils sont nombreux - qui ne répondent pas... Abigail Seran s'est réjouie que le facteur ne passe chez elle qu'une fois par jour, ce qui lui permettait de souffler pendant les vingt-trois heures et cinquante neuf minutes restantes...

 

L'épreuve des corrections peut être bien ou mal vécue. Rachel Maeder n'en a pas souffert, parce que cela correspondait bien à sa nature qui aime que les choses soient bien cadrées. Il n'en a pas été de même pour Abigail Seran, qui a de gros problèmes avec la ponctuation, et plus particulièrement avec la virgule qu'elle place, avoue-t-elle avec humour, à tort et à travers. Isabelle Cardis, présidente de Plaisir de Lire, précise que le dernier mot revient de toute façon à l'auteur: c'est tout de même de son oeuvre qu'il s'agit.

 

Toutes les cinq disent leur bonheur qu'elles ont eu d'être publiées. Rachel Maeder emportait un exemplaire partout où elle allait: dans les toilettes, à la cuisine etc. Si elle n'avait pas partagé son lit avec son mari, elle lui aurait peut-être bien trouvé une petite place à côté d'elle... Abigail Seran est allée dans une librairie pour jouir du plaisir d'acheter un exemplaire de son livre. Quand elle est passée à la caisse, on lui a demandé si c'était pour offrir. Après une seconde d'hésitation, elle a dit que oui, mais elle a refusé qu'on enlève l'étiquette: elle voulait garder la trace que cet exemplaire provenait bien d'une librairie...

 

Cornélia de Preux n'aime pas faire elle-même la promotion de son livre. Rachel Zufferey, qui se sait timide, oublie, elle, sa timidité quand il s'agit de parler du sien...

 

Autant d'auteurs, autant, donc, de comportements et de perceptions différents. Ce qui est rassurant et rafraîchissant.

 

Antoine Houdar de La Motte a dit:

 

"L'ennui naquit un jour de l'uniformité."

 

Hier soir, à La Datcha, l'assistance ne s'est pas ennuyée...

 

Francis Richard

 

Les derniers livres de ces dames, publiés chez Plaisir de Lire:

 

"Un été de trop" d’Isabelle Aeschlimann

"L’Aquarium" de Cornélia de Preux

"La pupille de Sutherland" de Rachel Zufferey

"Qui ne sait se taire nuit à son pays" de Rachel Maeder

"Marine et Lila" d’Abigail Seran

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 23:50
Silvia Ricci Lempen invitée de Tulalu!? au Lausanne-Moudon
Silvia Ricci Lempen invitée de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

L'association Tulalu !? recevait hier soir Silvia Ricci Lempen au Lausanne-Moudon, lors de son rendez-vous devenu rituel du premier lundi du mois.

 

Depuis le début de cette année, c'est Pierre Fankhauser qui pose des questions pertinentes à l'invitée ou à l'invité. Et il le fait avec beaucoup d'amabilité, ce qui ne l'empêche pas de la, ou le, pousser gentiment parfois dans ses retranchements.

 

Hier soir, c'est la comédienne Laurence Morisot qui lisait des passages de deux des livres de l'invitée, Un homme tragique et Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?, accompagnée en musique par Nicolas Bonstein, avec la collaboration de Danielle Goren.

 

La magie de ces rencontres "entre ceux qui tiennent la plume et ceux qui tournent les pages" a une nouvelle fois opéré. Elle a permis de savoir ce que celle qui tient la plume pense de ses propres écrits dont elle se voit immanquablement déposséder par ceux qui tournent les pages.

 

A propos de son dernier livre, Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?, les réactions des lecteurs ont ainsi été multiples et divergentes. Certains ont dit à l'auteur qu'ils n'y avaient rien compris, d'autres qu'ils avaient compris à la nonante et unième page, d'autres encore qu'ils avaient tout compris dès la première page...

 

Il faut dire que ce livre est à l'image du disque de Phaestos, dont la découverte par l'auteur au musée d'Héraklion a été le déclic. Il n'est délibérément pas clair et il est sans fin. Il est indéchiffrable, c'est-à-dire à l'opposé de ce qu'est devenu le journalisme que l'auteur a quitté il y a douze ans, n'étant plus en phase avec sa temporalité accélérée et à son maintien à la surface des êtres et des choses.

 

Dans Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?, qui est un livre où les thèmes se bousculent dans un joyeux désordre, le journalisme d'aujourd'hui, incarné par le personnage d'André, est l'un des thèmes abordés et il est traité avec l'ironie qu'il mérite. Car l'information est devenue communication et de transitive elle est devenue intransitive.

 

Un autre thème de ce livre est celui de l'amenuisement de soi que requiert l'écriture. Certes tout écrivain a envie d'être lu et d'être reconnu, mais, s'il écrit uniquement pour satisfaire son ego, alors, selon Silvia Ricci Lempen, il ne peut pas écrire de bons livres.

 

L'héroïne, Constance Dargaud, est d'ailleurs allée au bout de cet amenuisement en étant correctrice de métier et en se retirant pour écrire dans une maison isolée, qui n'a même pas de vue sur le lac comme c'était le cas de la maison de l'auteur à Grandvaux, dont elle s'est inspirée.

 

Constance a même fait un séjour dans un couvent de carmélites et s'est rendu compte que les nonnes pouvaient avoir une tout autre présence au monde que ne le laisse supposer leur réclusion...

 

Depuis toujours, enfin depuis ses 8 ans, Silvia Ricci Lempen a en elle la vocation d'écrire. Et pourtant elle n'a été en mesure d'entrer en littérature qu'à 40 ans. Tant que son père vivait, cela lui était impossible. Il lui a même fallu attendre un an après sa mort, c'est-à-dire après avoir acquis la certitude qu'il était bien mort pour y parvenir...

 

Son père disait qu'il fallait d'abord faire le plus difficile avant de pouvoir faire ce que l'on voulait. Alors elle a obtenu préalablement un doctorat en philosophie...Son père ne parlait pas à table de contingences matérielles, il parlait, par exemple, de l'impératif catégorique de Kant...

 

Un homme tragique  est ce premier livre qu'elle est parvenue à écrire. Il est autobiographique et consacré à son père. Publié en 1991, il est non seulement un témoignage, mais une oeuvre littéraire, comme l'a souligné Roger Francillon, qui ne pouvait lui faire de plus beau compliment, en remettant à l'auteur pour ce livre le prix Michel Dentan l'année suivante.

 

L'écriture est pour Silvia Ricci Lempen une morphine. Elle lui permet de supporter les souffrances de ce monde. Elle lui procure, à elle qui ne sait pas ce qu'est le bonheur, des moments de joie à nuls autres pareils. Comme il y en a eu au cours de cette soirée...

 

Pourtant, elle, qui avait été jusque-là excellente dans de nombreux domaines tout au long de son existence, a appris à ne plus être considérée comme telle avec son entrée en littérature, en dépit des prix littéraires reçus et d'une reconnaissance certaine.

 

Ce n'est pas une raison pour autant, même quand on est en proie à des affres métaphysiques, pour se tourmenter indéfiniment. Il ne faut pas peler l'oignon jusqu'au bout, comme elle dit...

 

Francis Richard

 

Son premier livre: Un homme tragique (1991)

Son dernier livre: Ne neige-t-il-pas aussi blanc chaque hiver? (2013)

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 00:40
Frédéric Pajak, invité de Tulalu !? au Lausanne-MoudonFrédéric Pajak, invité de Tulalu !? au Lausanne-Moudon

Hier soir, Frédéric Pajak était l'invité de l'association littéraire Tulalu!?, au Lausanne-Moudon.

 

Il venait tout juste de Marseille où il avait mis ses pas dans ceux de Walter Benjamin. Et c'est avec émotion qu'il avait pu lire des lettres de l'écrivain dans les archives de la ville...

 

Pendant longtemps Frédéric Pajak a été réfractaire à Walter Benjamin, qui n'est pas un écrivain d'accès facile et qui, de plus, était largement influencé par le marxisme. Mais à le fréquenter longuement, à lire des milliers de pages de lui ou sur lui, il a fini par éprouver de l'empathie pour lui.

 

Ce n'est pas la première fois qu'il mettait les pieds à Marseille. Quand il y va, il sait qu'il y fera des rencontres et qu'il aura des conversations invraisemblables, qu'on ne peut avoir que là-bas. Il lui suffira de s'installer dans un café et de se laisser entraîner à parler avec ceux qui l'entourent, ce qui ne demande pas beaucoup d'efforts, parce que Marseille est par excellence la ville de la tchatche...

 

Frédéric Pajak aime la vie réelle et n'a pas de mots assez durs contre la vie virtuelle, contre le progrès devenu religion. Pour lui, le livre, au contraire, fait partie de la vraie vie. De l'importance du Livre pour les juifs, puis pour les chrétiens...

 

Frédéric Pajak plaint ceux qui ne lisent pas, parce qu'ils ne vivent pas vraiment (peut-être, pour ma part, mourrai-je quand je n'aurai plus le moindre désir de lire...), mais il sait très bien que les lecteurs n'ont jamais été vraiment très nombreux...

 

Frédéric Pajak distingue les vrais livres, ceux qui supposent un engagement de la part de leur auteur (à ne pas confondre avec l'engagement politique) et les autres. Il lit cinquante pages par jour des premiers, tels Friedrich Nietzsche ou Walter Benjamin, qui n'ont pas eu de leur vivant beaucoup de lecteurs, mais qui savaient au tréfonds d'eux-mêmes qu'ils avaient un destin.

 

Et, s'il ne dessine pas tous les jours, Frédéric Pajak écrit quotidiennement...

 

Un jour, quand il a appris que Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese étaient orphelins de père comme lui, il les a lus avec un autre regard et les a compris tout autrement. Personne n'avait souligné cet aspect avant lui, sans doute parce qu'il fallait pour le faire se trouver dans la même configuration.

 

Tirées de toutes ses lectures, Frédéric Pajak fait de nombreuses citations dans ses textes. Il ne s'agit pas pour lui de les commenter, mais de se les approprier. Comme il le fait avec ses dessins. Il dessine en effet à partir de tableaux, de cartes postales, de photographies. Mais, ce faisant, il ne plagie pas, comme aurait dit Lautréamont, il crée à son tour.

 

Comment fait-il pour associer ses textes et ses dessins? Cette association s'apparente au montage des films de cinéma. Cela n'a rien à voir avec les bandes dessinées, puisque les personnages ne se retrouvent pas d'un dessin l'autre. Cela a à voir avec le sentiment, qui est encore le meilleur guide pour mener à bien ce genre d'opération. Dans l'euphorie, il monte ainsi plusieurs livres avant de parvenir à la version définitive.

 

Finalement, son Manifeste incertain, dont il ne savait pas de combien de volumes il serait composé au moment où il publiait le premier, en comportera neuf. Aussi bien le mot incertain du titre qualifiait-il non seulement le nombre de volumes que comporterait ce livre, mais également son contenu, où se reflète l'incertitude qui l'habite depuis sa jeunesse.

 

Pour les hommes de sa génération (qui est également la mienne, celle de ceux qui sont nés pendant les années 1950), existaient alors des idéologies totalitaires telles que le maoïsme ou le trotskisme, dont les adeptes croyaient à un avenir radieux, alors qu'aujourd'hui plus personne ne propose d'avenir...

 

A l'époque, en tout cas, il n'a jamais cru que les Français deviendraient un jour des Chinois... Et, quand il s'est rendu en Chine en 1982, il a pu mesurer le décalage qui existait entre ceux qui prônaient le maoïsme et ceux qui le vivaient.

 

Frédéric Pajak est né pendant les trente glorieuses et il a subi le chantage qui consistait à lui dire que s'il n'était pas content, il pouvait toujours aller en Union soviétique... Mais le monde qui se construisait dans ces années-là ne le séduisait pas davantage avec son industrialisation à outrance et la destruction de l'environnement...

 

Alors, depuis, il vit dans l'incertitude. Et c'est cette incertitude qu'il partage avec les autres dans son Manifeste.

 

Francis Richard

 

Ses deux derniers livres:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 00:40

Jean-CHAUMA-1-030214.jpgJean Chauma était hier soir l'invité de Tulalu!? au Lausanne-Moudon et plongé dans la potion magique qui fait le succès des réunions de cette association littéraire présidée par Carole Dubuis. Le fait est que la salle du premier étage de cette brasserie sise place du Tunnel à Lausanne était comble...

 

L'auteur était interrogé par Pierre Fankhauser. Des textes, tirés de son dernier livre Echappement libre, étaient lus par Roland Vouilloz et mis en musique par Nicolas Bonstein et Danielle Goren.

 

Jean Chauma dans ses livres parle de voyous. Les commentateurs ont vite fait, parce qu'il en a été un et parce qu'il a fait de la prison, de dire des histoires qu'il raconte qu'elles sont autobiographiques. Or il n'en est rien. Il se veut romancier et l'est indéniablement.

 

Lui, le timide, a su écouter en prison les récits de ses codétenus et ce sont leurs histoires transposées qu'il propose à ses lecteurs, avec une dose d'expérience personnelle toutefois, cela va de soi, et des références aux films sur les voyous des années 1960, qui ont nourri ses fantasmes. Si le monde des voyous, qu'il connaît bien, sert de toile de fond à ses histoires, ce ne sont donc cependant que des fictions. La preuve par le sexe.

 

Dans le monde des voyous il n'était jamais question de sexe sinon pour injurier les autres. Dans le cinéma des années 1960, qui lui était très fidèle, il n'en était pas question non plus - Jean Gabin n'aurait jamais embrassé une femme sur la bouche dans un de ces films. Or, dans les livres de Jean Chauma, il y a du sexe, et du hot, ce qui prouve bien qu'il s'agit de romans...

 

Jean CHAUMA 2 030214Jean Chauma connaît bien le monde des voyous et s'irrite de voir les caricatures qui en sont faites. Pour être un voyou, dit-il, il faut avoir un cerveau limité. Quand on fait un braquage, il ne faut pas trop se poser de questions, sinon il n'y a aucune chance de réussite. Le verbe qui représente le voyou n'est pas être ou avoir, mais faire.

 

Le voyou n'a pas le sens de l'honneur. Il obéit simplement à la loi de la mentalité. Ce sont ses codes qu'il doit observer s'il veut tout simplement survivre et être respecté.

 

La prétention de l'écrivain Jean Chauma est d'être passionnant et de mettre son lecteur en situation de ne pas lâcher un de ses livres avant de l'avoir fini. Aussi son style est-il vif, charnel, et va-t-il à l'essentiel avec une grande économie de mots.

 

Jean Chauma, confie-t-il, a du mal à commencer ou à finir ses récits, mais dans l'entre-deux, une fois lancé, il ne s'arrête plus, emporté par sa plume, se jouant intérieurement des musiques de film qu'il aime, comme celles d'Ennio Morricone, qui ont bouleversé sa vie. Cet emportement n'empêche cependant pas une grande maîtrise d'expression.

 

Pourtant il se dit incapable d'apprécier lui-même la qualité de ce qu'il écrit. N'a-t-il pas quitté l'école à treize ans? Ne faisait-il pas dans ses débuts une faute par mot? Aussi fait-il confiance à sa correctrice et à son éditeur pour la mise en forme finale...

 

Jean Chauma explique qu'il n'est pas possible d'être voyou et écrivain à la fois. Pour lui l'écriture n'est pas une thérapie. C'est en fait, après une thérapie, qu'il s'y est engagé corps et âme, et après voir beaucoup lu. Une manière de se dépasser.

 

Il faut dire - il a pu s'en rendre compte très vite - que dans le monde carcéral l'écriture est absolument nécessaire pour obtenir les fournitures les plus prosaïques, telles que des feuilles de PQ (en s'adressant plus que respectueusement au directeur de la prison), pour correspondre avec son avocat ou s'attirer les faveurs des femmes...

 

Francis Richard

 

Ses derniers livres:

 

Echapppement libre, 200 pages, BSN Press (2013)

Le banc, 112 pages, BSN Press (2011)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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