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1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 16:45
Pierre Fankhauser, Ariel Bermani, Dolores Phillipps-Lopez

Pierre Fankhauser, Ariel Bermani, Dolores Phillipps-Lopez

11 heures, matin gris, à la limite pluvieux, direction Pôle Sud, avec - pour ne pas peler de froid - arrêt en Argentine, où c'est encore l'automne, comme ici... Dans ce Centre socio-culturel de l'Union syndicale vaudoise, à tous les étages, ce 1er mai vibre d'accents chantants, hispaniques, qui réchauffent l'âme...

 

A l'invitation du Centre de Traduction Littéraire de Lausanne, de l'Association littéraire Tulalu!?  et de l'Association Crear.ar, y est organisé un brunch (des spécialités culinaires argentines ont été préparées par cette dernière association), à l'occasion de la sortie en version française de Veneno, le roman d'Ariel Bermani.

 

La rencontre est animée par Dolores Phillipps-Lopez, Maître d'enseignement et de recherche en Littérature hispano-américaine à l'Unil et ses invités sont Ariel Bermani, l'écrivain argentin, né en 1967, venu tout spécialement de Buenos-Aires, et Pierre Fankhauser, l'écrivain suisse, né en 1975, qui a passé sept ans en Argentine et a traduit Veneno.

 

Les deux écrivains, aujourd'hui réunis à Lausanne, ont plusieurs points communs: l'Argentine, Buenos-Aires, l'espagnol, Veneno, l'écriture et les ateliers d'écriture, que Pierre a animés naguère avec Ariel en Argentine et qu'il anime maintenant en Suisse... Il est donc tout naturel qu'ils se soient rejoints ce matin au Pôle Sud...

 

Ariel Bermani est romancier et poète, mais c'est le romancier qui est reçu ce jour. Son roman Veneno, paru en 2006, a reçu cette année-là le prix Emecé. Dix ans après, le recul lui permet de le considérer avec liberté. Après coup, il se rend compte qu'il l'a écrit volontairement de manière très sobre, avec un minimum d'adjectifs et de subordonnées.

Les mêmes, dans le même ordre...

Les mêmes, dans le même ordre...

Le livre est écrit au présent, ce qui lui donne du rythme. Le peu qui est dit suggère beaucoup. Car le dépouillement du style induit de la profondeur. Du reste, cette simplicité de ton n'est qu'apparente. En effet, chaque personnage, décrit à la troisième personne, s'exprime dans un langage qui lui est propre, qui plus est avec les mots de l'époque où il les prononce.

 

Veneno se passe sur une longue période de vingt-cinq ans. Et on ne parle pas de la même manière en 1978, sous la dictature, ou en 2003, en sortie de crise. Parler est le mot qui convient, parce que le livre se caractérise par son oralité, par ces petits fragments oraux qui en disent long, par ces miettes qui, comme une chapelure rassemblée, lui donnent du corps.

 

Ce qui est curieux, c'est que les cinq journées de la vie racontée de Veneno, le héros picaresque de ce roman, semblent ne pas être des solutions de continuité, bien qu'elles se déroulent pour le lecteur dans le désordre, avec des allers et retours dans le temps. Ce parti pris de récit chaotique n'enlève rien à sa fluidité, bien au contraire. Du grand art.

 

Pierre Fankhauser a appris l'espagnol avec des CD de la méthode Assimil. Quand il est arrivé au Mexique, amoureux d'une native, on a trouvé qu'il avait un drôle d'accent. Ses amours défuntes, il a sillonné l'Amérique du Sud avant de s'établir un bon moment en Argentine où il a appris les singularités de l'espagnol de là-bas.

 

Pour traduire Veneno, Pierre a commencé par rédiger en trois semaines une version littérale, puis a rencontré régulièrement Ariel pour résoudre avec lui certaines difficultés, c'est-à-dire pour ne pas le trahir. Et, comme celui-ci en espagnol, il s'est ingénié à restituer en français les caractéristiques du français oral des périodes traversées.

 

Comme tout bon traducteur, il n'a pas traduit selon la lettre mais selon l'esprit, avec toujours cette volonté d'aller au plus court, comme le fait Ariel, qui va à l'essentiel et laisse le lecteur imaginer le reste. Et il l'a fait avec le souci de la cohérence, en évitant l'écueil des particularismes régionaux, aidé en cela par la correctrice française, Emmanuelle Narjoux.

 

Ariel lit d'abord en espagnol les deux premiers chapitres de Veneno, qui sont courts cela va de soi. Puis c'est au tour de Pierre de les lire en français, dans la traduction qu'il en a faite. Veneno, venin ou poison en français, y apparaît, comme dans la suite du roman, comme un être qui est à la fois insupportable et inspirateur de pitié:

 

Veneno est bien Picaro, mais, au contraire du stéréotype, il ne se justifie et ne se repent jamais...

 

Francis Richard

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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 23:55
Pierre Fankhauser et Jérôme Meizoz

Pierre Fankhauser et Jérôme Meizoz

Ce soir, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Jérôme Meizoz au Lausanne-Moudon. Les participants ont quelque mérite à être là. Ils ont dû braver les intempéries pour gagner le restaurant mythique de la place du Tunnel, au bout duquel ils ont reçu leur récompense...

 

L'auteur va bien. C'est visible. Cela va sans dire, mais cela va mieux en lui posant la question rituelle, à laquelle Pierre Fankhauser, l'animateur charismatique de l'association littéraire, n'est pas près de renoncer. S'il le faisait d'ailleurs, d'aucuns, certainement, trouveraient à redire...

 

Le dernier livre de Jérôme Meizoz s'intitule Haut Val des loups. L'allusion au Val-Lais est claire. S'il restait encore un doute au lecteur, il serait vite levé. Un passage du livre, lu par Jean-Luc Borgeat, dit en effet de ce Haut Val qu'il est "obturé à l'est par un glacier et à l'ouest par un lac"...

 

Pourquoi Jérôme Meizoz a-t-il écrit ce livre? Parce qu'il a été choqué il y a maintenant vingt-cinq ans par le surgissement de la violence dans son pays qui, en principe, est un Etat de droit, où les  arguments devraient s'échanger par des paroles et non pas des coups être donnés.

 

Or, à l'époque, un brillant et jeune militant écologique de ses amis a été passé à tabac par trois individus qui l'attendaient à l'extérieur de son chalet. Cette agression a alors marqué les esprits, mais la justice n'a pas été rendue pour autant. L'affaire a été classée sans suite, lui laissant un goût amer.

 

Jérôme Meizoz s'est promis un jour de ne pas laisser cette affaire tomber dans l'oubli. Son livre n'a pas l'ambition de la résoudre. Il se veut surtout tenue d'une promesse, rupture de l'omerta qui enveloppe cette région clanique, où, à la différence de la Sicile, il n'y a pas de repentis...

Jean-Luc Borgeat lit un passage du "Haut Val des loups"

Jean-Luc Borgeat lit un passage du "Haut Val des loups"

Jérôme Meizoz n'appartient pas à un clan. Sans en souffrir, il a bien compris que, de ce fait, on ne lui dit pas tout, qu'il est en marge, même s'il est bien de la région. Cette marginalisation, due à son milieu - un milieu de syndicalistes, d'ouvriers, d'employé des CFF -, le prédispose à l'observation.

 

Dans ce roman inspiré d'un fait réel, l'écrivain, élève de Pierre Bourdieu, observe les structures sociales secrètes de sa région, dominée par ce qu'il appelle le Parti unique et le Quotidien unique. Le "refuge brun", dont l'Eglise s'est faite complice, participe de cette toile de fond valaisanne qu'il tisse. 

 

Près de vingt-cinq ans ont donc passé. Le narrateur prend de la distance. Il tutoie le jeune homme écolo-spiritualiste qu'il a été. Il le fait tantôt avec nostalgie, tantôt avec ironie. Sans se renier, il se fait volontiers ironique quand il considère sa naïveté d'alors, que l'attentat contre son ami a mise à mal.

 

Lisant un extrait, dans lequel Jérôme Meizoz se met à la place des paysans du Haut Val, Jean-Luc Borgeat prend naturellement l'accent de là-bas, tant le texte de Jérôme Meizoz l'y invite et lui rappelle qu'ils ont tous deux grandi dans le même village, Vernayaz, près de Martigny, où Jérôme Meizoz est né.

 

Cet accent, ils le perdent, l'un comme l'autre, une fois franchie la frontière du Valais avec le monde extérieur. Il revient tout naturellement dans leur bouche quand ils y retournent. Jérôme Meizaz, qui l'a quitté pour faire des études, dit joliment de l'accent, quel qu'il soit, que c'est du "temps incorporé"...

 

Jérôme Meizoz a connu à plusieurs reprises "le sentiment océanique", ce court instant de ravissement devant la nature et la beauté des paysages. Son grand-père, qu'il n'a pas connu, pouvait-il avoir le même rapport que lui avec le monde alentour, lui pour qui, vraisemblablement, il était, avant tout, cadre de vie?

 

Comme le fait remarquer Jean-Luc Borgeat, peut-être que le grand-père de Jérôme Meizoz aurait eu en l'occurrence la même incrédulité que ces pêcheurs de Bretagne qui virent pour la première fois des touristes entrer dans la mer, cette mer qui, pour eux, était un élément redoutable, cette mer qui prend l'homme...

 

Francis Richard

 

Derniers livres de Jérôme Meizoz parus chez Zoé:

 

Séismes (2013)

Haut Val des loups (2015)

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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 23:55
Sébastien Meier, Marie-Christine Horn et Olivier Chapuis

Sébastien Meier, Marie-Christine Horn et Olivier Chapuis

Ce soir, la Bibliothèque Chauderon de la Ville de Lausanne accueille Tulalu!? pour une soirée spéciale consacrée au polar lausannois. Les invités de l'association littéraire sont Marie-Christine Horn, Olivier Chapuis et Sébastien Meier, qui, tous trois, ont commis un polar au cours des six derniers mois.

 

Après un mot d'introduction d'Isabelle Falconnier, qui est, entre autres, Déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne, c'est à Pierre Fankhauser, le charismatique animateur de Tulalu!?, portant veste en laine safran, que revient le rôle de mettre sur le gril, l'un après l'autre, les trois auteurs sur canapé.

 

Dans Le parc, rien d'étonnant à ce qu'Olivier Chapuis situe la scène du crime dans un parc, mais c'est un parc de Lausanne, le parc de Monrepos, où se trouve la piscine éponyme. Dans Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn enferme les crimes perpétrés dans une clinique psychiatrique de la région lausannoise, La Redondière, nom de son invention, qui lui est venu comme ça... Dans Le nom du père, l'action se déroule dans plusieurs lieux de Lausanne, facilement reconnaissables.

 

Il s'agit donc bien dans les trois cas de polars lausannois.

Pierre Fankhauser et Olivier Chapuis

Pierre Fankhauser et Olivier Chapuis

Pourquoi avoir choisi Lausanne pour cadre de leurs romans?

 

Olivier Chapuis habite à proximité du parc Monrepos. Il s'y promène souvent. Il en connaît bien les alentours. Il précise que le crime aurait pu avoir lieu dans un tout autre endroit. Mais, par souci de vraisemblance, il lui a paru préférable de faire se dérouler l'action dans un lieu connu de lui. Il était ainsi tranquille. On ne le prendrait pas en défaut. Pour en être tout à fait sûr, il a même fait des repérages.

 

Marie-Christine a passé quelques années avant ses trente ans à Lausanne. Elle s'est donc sentie à l'aise en écrivant un polar lausannois. Le situer à Lausanne lui ôtait toute préoccupation. Elle pouvait écrire librement. On ne parle jamais aussi bien que de ce qu'on connaît. Pourquoi, par exemple, aurait-elle situé son roman aux Etats-Unis, alors qu'elle ne s'y est rendue qu'une fois et qu'elle ne parle pas la langue?

 

Sébastien Meier connaît bien Lausanne. C'est sa ville. Il entretient avec elle une relation d'amour-haine. Ainsi aime-t-il même la place de La Riponne qui ne ressemble pourtant à rien et où il ne viendrait à l'idée de personne de s'attarder en son milieu pour admirer le paysage. Mais il râle à propos de détails. Par exemples, la Coop Pronto ferme trop tôt ou la ville est en pente: il aimerait, par moments, qu'elle soit plate. 

Pierre Fankhauser et Marie-Christine Horn

Pierre Fankhauser et Marie-Christine Horn

Les personnages de ces polars sont des personnages de fiction, même s'ils sont inspirés de la réalité.

 

Olivier Chapuis est certes parti d'un fait divers. Il y a une dizaine d'années, un policier a tiré dans un parc de Lausanne, qui n'est cependant pas celui de Monrepos. C'est ce crime qui l'a inspiré. Mais le reste est le pur fruit de son imagination. Ne se sentant pas capable d'écrire une histoire linéaire, il a adopté un récit choral, à plusieurs voix donc, ce qui lui a permis de dévoiler peu à peu les dessous de l'intrigue, chaque voix apportant sa contribution à ce dévoilement, jusqu'au dénouement inattendu.

 

Marie-Christine Horn a reçu les confidences d'un ami infirmier sur l'univers carcéral en clinique psychiatrique et elle a visionné des documentaires sur le sujet. Alors que d'aucuns pensent qu'elle est tordue d'avoir écrit un tel roman, ses personnages, atteints de schizophrénies multiples, sont pourtant réalistes. Elle en a eu la confirmation de la part de lecteurs qui connaissent bien le sujet. Elle a même édulcoré les choses. Pour sa part, quand elle se met à écrire, elle a déjà toute l'histoire dans la tête. Il ne lui reste plus qu'à la coucher sur le papier.

 

Sébastien Meier est parti de personnages réels lui aussi, mais chacun d'eux est en fait une composition empruntant des éléments à plusieurs d'entre eux. De temps en temps, il s'amuse toutefois à introduire des personnages secondaires qu'un Lausannois un peu au fait des histoires de la ville est capable de reconnaître sous le faible déguisement de son nom évocateur. Pour faire en sorte que son polar suscite l'intérêt du lecteur, il lui a donné, en alternance, du squelette et de la chair, en mettant plusieurs fois l'ouvrage sur le métier. 

Pierre Fankhauser et Sébastien Meier

Pierre Fankhauser et Sébastien Meier

Que dissimulent-ils ces auteurs sous la couverture de leur polar?

 

Olivier Chapuis s'interroge depuis longtemps sur le hasard. Existe-t-il vraiment? Il y a de quoi se le demander, tant les choses, qui nous dépassent, semblent organisées, tant nous avons envie de leur donner un sens qu'elles n'ont vraisemblablement pourtant pas. Car, au-delà de trompeuses apparences, en réalité, lorsque les choses se révèlent dans leur intégralité, le hasard seul paraît finalement en être la cause.

 

Marie-Christine Horn s'intéresse depuis longtemps à l'art brut. A dix-huit ans une exposition d'un tel art, considéré à l'origine comme un art de fous, l'a fortement fascinée, par la beauté des oeuvres exposées et par leur puissance d'évocation. Aussi a-t-elle voulu que cet art singulier, que pratiquent ceux qui n'ont pas reçu de formation en beaux-arts, soit au noeud de l'intrigue de son livre.

 

Les ombres du métis était un polar psychologique. Sébastien Meier a voulu dans Le nom du père, qui en est la suite, introduire de l'action. Mais quelle action introduire dans un pays comme la Suisse? C'est alors qu'il a pensé à l'économie et à la finance. La lecture de livres de Jean Ziegler n'a pas été étrangère au choix qu'il a fait de mettre au premier plan les agissements d'une grosse entreprise de négoce de matières premières...

 

Ces polars lausannois ne sont donc pas de simples polars. Ils permettent à leurs auteurs de s'interroger sur des aspects sociologiques, que favorise le genre. Sébastien Meier rappelle ainsi que Georges Simenon avait créé Maigret pour s'introduire chez les gens... Ce faisant, ces auteurs incitent leurs lecteurs à la réflexion, sans pour autant oublier qu'un polar est destiné à divertir. La réflexion, qu'ils proposent, n'empêche pas le divertissement. Et vice-versa.

 

Selon son humeur, le lecteur, une fois achevée la lecture d'un de ces polars lausannois, pourra être, à l'instar de son auteur quand il a mis un point final à son écriture, ou vidé, comme l'est Sébastien Meier, ou attristé de quitter les personnages, comme l'est Marie-Christine Horn, ou euphorisé d'avoir atteint son but, comme l'est Olivier Chapuis... Ou un peu des trois à la fois...

 

Francis Richard

 

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, L'Age d'Homme (août 2015)

Le parc, Olivier Chapuis, BSN Press (octobre 2015)

Le nom du père, Sébastien Meier, Zoé (février 2016)

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 23:55
Pierre Fankhauser s'entretient avec Sylvie Blondel

Pierre Fankhauser s'entretient avec Sylvie Blondel

Ce soir, pour sa première rencontre du lundi soir de l'année 2016, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Sylvie Blondel au Lausanne-Moudon. Cette rencontre, comme la Guerre de Troie vue par Giraudoux, aurait pu très bien ne pas avoir lieu. Faute de battante. Car Sylvie en est une, à la limite impatiente, même si elle s'est assagie...

 

Aussi, ce soir, la question rituelle posée par Pierre Fankhauser, l'animateur charismatique de l'association, n'était-elle pas de simple courtoisie: "Comment allez-vous Sylvie Blondel?" et prenait-elle une singulière résonance. Car, il y a peu, l'auteur de Ce que révèle la nuit était encore hospitalisée à La Source.

 

Après avoir été admise en urgence dans la clinique lausannoise, Sylvie Blondel y a passé neuf jours aux soins intensifs. Neuf jours? Comme le nombre de jours d'agonie du héros de son roman, Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux. La différence de taille est que, fort heureusement, elle n'y est pas restée et... qu'elle est restée parmi nous.

 

Cette expérience récente, elle l'a vécue avec calme, avec sérénité. Elle a demandé à sa douleur d'être sage, de manière toute baudelairienne. Elle a pris de la distance avec elle-même. A aucun moment elle ne s'est dit qu'elle allait mourir. Pour elle, mourir dans une heure, dans un mois, dans un an, dans cinquante, cela n'est pas important: il n'y a pas de temps.

Georges Gbric lit un passage de "Ce que révèle la nuit"

Georges Gbric lit un passage de "Ce que révèle la nuit"

Si Sylvie Blondel, aux multiples facettes, s'est mise dans celle d'un homme, qui plus est un astronome, c'est qu'elle s'est renseignée. Un roman a plus de chance de succès si son héros est masculin et la règle vaut a fortiori si l'auteur est une romancière. Et puis quelqu'un lui a fait remarquer que ses nouvelles du Fil de soie étaient exclusivement des histoires de femmes...

 

A-t-elle donc eu du mal à se mettre dans la peau d'un homme (il faudrait même dire de deux hommes)? Non pas. Il faut dire qu'aussi bien Hector Lenoir, l'écrivain désoeuvré, en mal de sujet de roman, que Cheseaux, le savant du XVIIIe, sont des personnages à forte part féminine, d'une grande sensibilité et qu'ils n'ont rien, ni l'un ni l'autre, du macho.

 

Hector Lenoir, voilà un nom de fiction tout trouvé pour quelqu'un qui, dans le roman, s'intéresse à la nuit, dont Cheseaux a exploré l'immensité dès le plus jeune âge. Sylvie Blondel a appris récemment qu'Hervé Guibert, compagnon de Michel Foucault, se cachait sous ce nom d'Hector Lenoir dans son autofiction A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Elle précise que c'est pure coïncidence.

 

L'une des nouvelles du Fil de soie se passe en Argentine, chère à Pierre Fankhauser. L'héroïne a été inspirée à l'auteur par une amie colombienne, laquelle a connu des affres similaires dans son pays et vit aujourd'hui en Espagne. En décidant de transposer son histoire en Argentine, qu'elle connaît et où elle a séjourné, Sylvie Blondel s'est rendu compte que c'est au fond à cette amie qu'elle doit son entrée en écriture.

 

Les nouvelles du Fil de soie sont des histoires cahotiques où il est question de viols, de tortures, de ruptures, de trahisons, etc. même s'il y a toujours, au bout du conte, quelque lueur d'espoir. Pour Sylvie Blondel, la vie est ainsi faite. A contrario, dans son roman, Ce que révèle la nuit, l'histoire est comme apaisée, en comparaison, même si le héros finit par mourir... Quand, la nuit, elle se trouvait à la campagne, où, jeune, elle habitait, les bruits avaient déjà le don de l'apaiser.

Delphine Grataloup interprète un morceau de Bach

Delphine Grataloup interprète un morceau de Bach

Sylvie Blondel a beaucoup voyagé quand elle avait vingt ans, notamment en Inde. Là-bas, au contact de la misère, elle a connu ce qu'elle appelle une dissolution de son ego. Elle a réalisé qu'elle était une petite chose et que, sur cette terre, il lui fallait faire preuve d'humilité. Mais, elle a appris assez vite, par la suite, qu'il était possible à partir d'une petite chose d'en faire de grandes, du moins de tenter de les faire.

 

A vingt ans également, elle s'est trouvée dans l'impossibilité de dire oui à une demande de mariage de la part de celui qui se prénomme Stavros dans l'une de ses nouvelles. Si elle lui avait dit oui, sa vie aurait certainement été toute autre. Elle aurait peut-être tenu un restaurant sur une île grecque. Elle aurait peut-être été mère de famille. Elle n'aurait pas écrit... Mais elle pensait que d'autres opportunités se présenteraient, qu'elle avait toute la vie devant elle.

 

Quoi qu'il en soit, Cheseaux, le héros de son roman, est en quelque sorte son double imaginé. Comme elle, il est pédagogue: il essaie de faire partager ses lumières en matière d'astronomie aux paysans du coin; elle a enseigné à des adolescents pendant plus de trente-cinq ans. Comme lui, elle est en quête de vérité: l'important n'est d'ailleurs pas de trouver la vérité, mais de la chercher... Pour cela, il faut distinguer croyance et savoir.

 

Comme Cheseaux, comme ses neveux et nièces, comme les enfants quand on leur permet de s'exprimer, elle se pose des questions métaphysiques, des questions toutes simples auxquelles il est difficile de répondre telles que: "Que faisons-nous sur terre?", "Avons-nous demandé à naître?", "Qu'est-ce qui est important dans la vie?", "Faut-il vivre peu de temps mais intensément, comme la comète Cheseaux, mort à 33 ans, ou, au contraire, vivre longtemps, gentiment?" etc.

 

Elle se les pose ces questions et, devenue écrivain, elle sait que c'est le moyen qu'elle se donne pour explorer tous les possibles. N'est-ce pas, finalement, la mission de l'écrivain?

 

Dans Le fil de soie, la dernière nouvelle se termine par ce passage, que cite Pierre Fankhauser en conclusion:

 

Blaise 1a dit: quand tu aimes il faut partir.

Maintenant j'aime et je ne veux plus partir.

Dans mon bain tiède aux huiles essentielles, je me dis qu'un jour, je ne voyagerai plus ou alors je partirai mieux.

Le vrai voyage est à venir.

Voyager et m'en souvenir quand je serai bien vieille. Puis un jour, il sera temps de lever l'ancre. Je ne m'emporterai pas avec moi.

 

Francis Richard

 

1 Blaise Cendrars, qui a moins bourlingué qu'il ne le prétend...

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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 23:55
Noëlle Revaz, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Ce soir, pour sa dernière rencontre du lundi soir de l'année 2015, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Noëlle Revaz au Lausanne-Moudon.

 

Comment va-t-elle? Bien. A-t-elle bien soupé (un souper, comme d'habitude, a précédé la rencontre avec l'invitée)? Oui. Qu'a-t-elle pris? Un petit hachis Parmentier (c'est la madeleine de Proust d'un membre du Comité). Pourquoi? Parce que cela lui rappelle son enfance et que sa maman en faisait de temps en temps, ce qui était d'autant plus savoureux.

 

Toutes ces questions, posées d'entrée par l'animateur de l'association, Pierre Fankhauser, font l'effet produit par l'affiche que l'ancien cycliste André Pousse (1919-2005), devenu comédien, avait apposée sur la porte de son restaurant de Paris, Napoléon Chaix, et sur laquelle il braquait un flingue en direction du client, avec cette légende: "L'important, c'est l'accueil."

 

Sous une apparence frêle, Noëlle Revaz n'est cependant pas du genre à être désarçonnée par une telle rafale. Elle a de toute façon l'échappatoire, si l'on se fait trop pressant, de partir sur la lune où elle se sent très bien, au milieu de ses rêves, quitte à perdre le fil de la conversation ... Cette faculté d'évasion lui permet certainement d'échafauder les romans originaux dont elle a le secret.

 

Dans son premier roman, Rapport aux bêtes, elle parlait à la première personne. Elle employait les mots et les expressions du parler de son enfance valaisanne. C'était un roman très intérieur, chaotique, comme les pensées qui s'agitent d'ordinaire sous les crânes. Ecrivant des nouvelles pour la radio, elle l'avait déjà écrit avec ce souci de la musicalité des phrases, de la sonorité des mots, qui fait son style. 

 

Dans son deuxième roman, Efina, la troisième personne fait son apparition et, avec elle, la distance qui sied à l'écrivain. C'est une histoire d'amour alors qu'elle ne voulait surtout pas en écrire une, qui finit mal alors qu'elle voulait qu'elle finisse bien. La bobine s'est déroulée quand elle a tiré sur un fil et elle lui a échappé... Car, si elle a l'intuition d'une direction, quand elle écrit un roman, elle n'a pas de plan prédéfini et l'intrigue peut très bien lui échapper.

Noëlle Revaz, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Ce roman, très XVIIIe par la tonalité, contient un échange épistolaire entre un homme, T, et une femme, Efina. La comédienne Sofia Verdon prête sa voix à cet échange et en souligne toutes les variations de sentiments. Il en ressort nettement que les deux correspondants se dissimulent leurs sentiments à eux-mêmes et à l'autre. Ce sont deux profondeurs qui ne communiquent que par leurs deux surfaces.

 

Ce thème de la superficialité est encore plus présent dans L'infini livre. En effet le thème de ce livre est que l'important dans un livre n'y est pas tant son contenu que son enveloppe. L'idée est venue à Noëlle Revaz quand elle s'est rendue chez un ami qui n'avait qu'un seul livre chez lui, en l'occurence le sien... Elle s'est en quelque sorte prise de pitié pour ce pauvre livre, bien seul, qui n'avait vraisemblablement pas été ouvert, et... pour tous ses semblables.

 

En écrivant L'infini livre, Noëlle Revaz a pensé aussi à 1984 de George Orwell et à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Ces deux livres lui ont inspiré un monde où le fond et la forme des livres n'intéressent plus et ne présentent d'ailleurs pas d'intérêt. De même a-t-elle pensé à tous ces journalistes qui se contentent de lire la quatrième de couverture des livres et de faire des comparaisons plus ou moins judicieuses...

 

Les deux extraits lus par Sofia Verdon ne font que renforcer le propos de Noëlle Revaz sur la superficialité, qui va bien au-delà du thème du livre. Car la superficialité caractérise le monde actuel, pour lequel seule compte l'image que l'on montre. L'un de ces deux extraits est hilarant et tient du gag. C'est celui où le mari d'une des deux héroïnes lui choisit une trentaine d'amis sur catalogue en guise de cadeau d'anniversaire...

 

Etait-ce mieux avant? Non pas. Noëlle Revaz critique autant ceux qui, aujourd'hui, ne s'intéressent pas au contenu des livres qu'à ceux qui naguère se donnaient de l'importance en ayant recours à force citations (en 1968, un graffiti sur les murs de Paris ne disait-il pas: "La culture, c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale."?). Ne sont-ce pas deux formes de la même superficialité?

 

En écrivant, Noëlle Revaz est en quête de son identité. Cette quête est sans fin. Mais veut-elle vraiment qu'elle aboutisse? Rien n'est moins sûr. Sa curiosité, en tout cas, n'a pas de limites...

 

Francis Richard

 

Efina Gallimard (2009)

L'infini livre Zoé (2014)

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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 23:55
Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

L'association littéraire Tulalu!? reçoit ce soir Antoinette Rychner, au Lausanne-Moudon. Cette fois, Pierre Fankhauser ne lui demande pas comment ça va, comme aux invités précédents, il lui pose la question improbable et un tantinet provocatrice: "Comment va votre nombril?". Ce qui ne démonte pas son interlocutrice, mais la met tout de suite dans l'ambiance des lundis de Tulalu!?.

 

Cette question nécessite une explication. Dans son dernier livre, Le prix, Antoinette Rychner a imaginé un personnage surréaliste. De son nombril sort une matière organique, un "bois de chair", un Ropf, qu'il modèle pendant son extraction et qu'il sculpte une fois qu'il l'a coupé et qu'il s'est refroidi. Pour Antoinette Rychner, d'avoir choisi un sculpteur lui permet d'élargir la problématique de la création intellectuelle à celle de la création matérielle.

 

Ce sculpteur d'un genre nouveau s'exprime à la première personne, mais ce n'est pas un narrateur qui écrit, c'est un narrateur qui pense... Ce qui se traduit différemment dans l'écriture. Quoi qu'il en soit, ce narrateur éprouve un grand besoin de reconnaissance de la part des autres, ce qui est naturel, et il le pense tout haut, mais, comme ce besoin est chez lui obsessionnel, cela s'avère destructeur...

 

En épigraphe au Prix, Antoinette Rychner a  reproduit cette phrase d'Enzo Cormann: "Le Mouvementeur dit qu'est un artiste celui qui accepte l'idée qu'il pourrait n'être tenu pour un artiste que par lui-même." Pour elle, le mot important est accepter. Il faut accepter de continuer à créer même si l'on n'est pas reconnu...

 

Toujours est-il que, quand il apprend par lettre du jury qu'il n'a pas "le prix" qui couronne le meilleur Ropf, le narrateur est tellement dépité qu'il en devient sourd. Cette surdité est certainement une manière de se retirer du monde pour se préserver. Dans un premier temps il est jaloux de X qui a obtenu le prix. Un moment de mauvaise foi est cependant vite passé. Réellement séduit par le Ropf de son concurrent, il doit bien reconnaître, malgré qu'il en ait, que X mérite sa récompense.

 

Le style choisi par l'auteur est à l'image du retrait somatique de son narrateur. L'écriture d'Antoinette comporte en effet de nombreux retraits de paragraphes, après de simples virgules, pour rendre mieux, dit-elle, le fait que la pensée de son personnage reste comme en suspension, qu'il se retire, autant que faire se peut, au propre et au figuré...

 

Pour conserver à son livre son caractère surréaliste, les protagonistes ne portent pas de prénom. Le narrateur appelle ainsi sa femme S, comme la souplesse et la forme de son corps quand elle est allongée. Leur premier enfant, c'est Mouflet. Leur second, Remouflet. Cette absence de prénom tient les autres personnages à distance. Ce qui est nécessaire au sculpteur pour créer.

Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Au début, l'entourage de ce dernier est considéré par lui comme une sorte de décor, qui ne doit pas l'envahir, le laisser libre de créer. Cependant, peu à peu, il se rend compte qu'il en a besoin et qu'il participe en fait, par sa présence et son existence, à sa création, que cet entourage le soutient même, surtout sa femme S, puis, paradoxalement, Remouflet, et qu'il ne peut, au fond, pas s'en passer.

 

Pierre Fankhauser, taquin, demande alors à Antoinette Rychner: "Comment vont vos enfants?". Car l'auteur a deux enfants, dont elle doit s'occuper et qui l'empêchent certainement parfois d'écrire comme le font ceux du narrateur du Prix. Mais ses multiples activités, toutes en rapport plus ou moins direct avec l'écriture, l'en empêchent sans doute encore davantage.

 

Ainsi, après s'être occupée, toute une journée, de tout petits dont elle tient la plume pour raconter leurs histoires, n'est-elle plus en mesure d'écrire pour elle-même. Mais, par la même occasion, elle s'enrichit à leur contact et les petits faits vrais, dont elle prend connaissance en les écoutant, nourriront à leur tour son écriture.

 

Si, dans Le prix, elle fait de petits emprunts à Julio Cortazar - elle emploie à un moment donné l'expression "doublement immobile" qu'emploie l'écrivain argentin pour qualifier une machine à écrire - et à James Joyce, dont elle paraphrase un passage en remplaçant "mon petit livre, prends les armes etc." par "mon petit Ropf, prends les armes etc.", elle reconnaît qu'elle doit beaucoup d'une manière plus générale à Thomas Bernhard...

 

En guise d'intermèdes au dialogue entre l'animateur de Tulalu!? et de son invitée, ce sont de véritables spectacles et non pas de simples lectures que Claire Deutsch et Manu Linder offrent aux participants de la soirée à partir d'extraits du Prix et d'un extrait d'une pièce de l'auteur sur la parentalité.

 

Un extrait du Prix est une litanie, que Pierre Fankhauser admiratif qualifie de joycienne, tandis qu'un autre, qui termine l'échange en apothéose, est le récit tempêtueux de l'accouchement de Remouflet, où le narrateur se surpasse dans l'expression. Les artistes, par leur jeu, donnent un relief inouï à ce passage incomparable, laissant les auditeurs pantois.

 

Francis Richard

 

Le prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

 

PS

Au fait, pour Le prix, Antoinette Rychner a reçu le 21 mai de cette année le Prix Michel Dentan...

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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 22:55
Daniel de Roulet, invité de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Pour sa première rencontre de la saison 2015/2016 au Lausanne-Moudon, l'association littéraire Tulalu!? reçoit ce soir Daniel de RouletPierre Fankhauser  lui pose sa question devenue rituelle: "Comment ça va?". Daniel de Roulet va bien, mais il revient tout ému du plus long voyage qu'il ait jamais effectué. Il a en effet voyagé pendant huit mois, de la Patagonie à l'Alaska. Et il a effectué ce voyage avec la femme qui partage sa vie depuis trente-cinq ans...

 

Daniel de Roulet et sa femme n'ont jamais été aussi proches que pendant ce voyage. Certes ils habitent le même appartement, mais sa femme, musicienne, étant souvent en déplacement, ils ne se voient d'ordinaire qu'une semaine sur deux. Il a donc fallu se donner un peu de distance. Alors, pendant les mois de ce périple sur le continent américain, Daniel de Roulet a écrit. Il a écrit non pas le récit de leur voyage, mais quelques notes pour s'assurer contre l'oubli, et, à son insu, deux cents lettres adressées à sa femme, à qui, à sa grande surprise, il les a remises à l'arrivée...

 

Du Démantèlement du coeur, qui est le dixième et dernier volume d'une saga et qui est à la fois une histoire nucléaire et une histoire d'amour, Pierre Fankhauser lit un passage où l'un des personnages, Max vom Pokk se donne les règles de conduite suivantes: Lire un livre par semaine, avoir le souci de son corps, accepter d'être ni le meilleur ni seul de son espèce, ne pas craindre de mourir, cultiver la solitude. Et le plus difficile: penser par soi-même. Malicieusement, Pierre Fankhauser demande à son invité si ces règles ne s'appliqueraient pas par hasard à lui-même.

 

En effet, Daniel de Roulet doit bien lire un livre par semaine; il a certainement le souci de son corps, puisqu'il court partout où il se rend, excepté, en Europe, à Belfast et à Sarajevo, où les conflits sociaux l'en empêchent... Daniel de Roulet répond avec humour qu'il est bien difficile pour un écrivain d'accepter d'être ni le meilleur ni le seul de son espèce. Ce qui n'est pas la même chose pour un informaticien ou un architecte: il en sait quelque chose puisqu'il a été l'un et l'autre...

 

Craint-il de mourir? Ramuz disait en substance: nous étions derrière, nous sommes devant. Il ne faut pas craindre de mourir quand on se trouve devant... A son âge, 72 ans, la mort ne peut pas avoir la même signification que pour quelqu'un qui en a 20. Daniel de Roulet, dont le père était pasteur, parle très librement de la mort avec sa mère qui a 96 ans. Il faut bien se préparer à ce qu'il adviendra après la mort, ce que la religion balaie un peu trop rapidement, en disant que c'est une affaire réglée d'avance.

 

Penser par soi-même est ce à quoi s'évertue Daniel de Roulet depuis des années. C'est tout un apprentissage que de prendre de la distance pour y parvenir. Et il raconte que le 10 janvier dernier il se trouvait au fin fond du Chili quand il a appris ce qui s'était passé à Charlie-Hebdo. Certes, s'il avait été à Paris, il aurait manifesté, mais, de là où il était, il ne pouvait que relativiser cet épisode franco-français et penser plutôt aux trois cent mille amérindiens qui n'ont pas survécu ici à l'avance de la civilisation chrétienne.

 

Daniel de Roulet est un écrivain à temps complet. Mais il ne l'est que parce qu'il vit de sa rente de retraite. Le calcul est simple. En admettant qu'un éditeur verse à un écrivain 4'000 francs par mois et que celui-ci écrive un roman en dix-huit mois, il faudra que son livre représente un chiffre d'affaires de 720'000 francs pour lui verser les 10% correspondant (72'000 = 4'000 X 18). En admettant que le prix de vente du livre en question soit de 30 francs, le nombre d'exemplaires vendu pour y parvenir sera de 24'000. Autant dire que c'est illusoire. Daniel de Roulet constate que cette illusion de pouvoir vivre de sa plume est chose récente et qu'elle était inimaginable auparavant.

Daniel de Roulet, invité de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Benjamin Knobil lit trois passages extraits de Tous les lointains sont bleus. Le timbre clair de sa voix, le ton sobre qu'il lui donne, rendent toute la force de choses vues à ces notes de voyage. Dans ces notes l'auteur se conforme au précepte d'un ami qui lui a dit de ne pas être triste, de raconter tout simplement. Daniel de Roulet raconte donc ce qu'il voit, sans rien celer; il donne de la couleur à un monde en noir et blanc, il le réenchante en écrivant, tout en continuant à vivre sa vie de touriste préoccupé par des contingences matérielles et par les questions d'environnement et de climat, dont on ne pouvait imaginer qu'elles auraient l'importance qu'elles ont prises aujourd'hui.

 

Si, dans ces notes, il fait part de son seul point de vue, en disant très honnêtement ce qu'il croit comprendre du monde, le roman lui permet d'élargir l'éventail. Sa saga nucléaire est ainsi l'occasion d'exposer les points de vue d'une anti-nucléaire, d'un pro-nucléaire et de quelqu'un qui se trouve mêlé au débat malgré lui. Pour bâtir un roman, chose plus difficile pour lui que d'écrire des chroniques de voyage, en bon architecte, il fait d'abord une esquisse, puis il dresse un plan, enfin il entre dans les détails. Il n'écrit pas, comme d'autres, au fil de la plume.

 

A propos de cette saga, qui comprend donc dix volumes. Il vient de se livrer à une expérience intéressante avec le Digital Humanities Laboratory de l'EPFL. Cette saga comprend 297 chapitres. Il en a remanié un tiers pour les besoins de la cause qui est de pouvoir changer l'ordre des chapitres afin de découvrir l'oeuvre sous des angles différents, inattendus. Cette démarche  fait bondir certains lettreux. Mais ce scientifique qui aimerait pourtant s'adresser aux littéraires n'en a cure.

 

Au fait, pourquoi donc Daniel de Roulet écrit-il? Il pense avec Fernando Pessoa que la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas...

 

Francis Richard

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6 août 2015 4 06 /08 /août /2015 22:55
Mélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la MottaMélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la Motta

L'association littéraire Tulalu!? ne recule devant rien. Elle s'est délocalisée ce jeudi, en fin d'après-midi, aux Bains de la Motta, à Fribourg. Tout l'été les deux bibliothèques de la ville y organisent des animations et un libre-service de livres à consommer sur place ou à l'emporter.

 

Les deux invitées de Tulalu!? sont, comme il se doit, deux fribourgeoises: les auteurs Marie-Christine Horn et Mélanie Richoz. Pierre Fankhauser est là pour les mettre sur le gril, au propre comme au figuré. Pierre les fait, en effet, s'installer sur des serviettes de bains Tulalu!? représentant un gril rougeoyant et les pousse gentiment toutes deux dans leurs retranchements, comme il sait si bien le faire, avec ce soupçon d'impertinence qui fait son charme.

 

Se connaissent-elles? Sont-elles amies? Ont-elles lu chacune les livres de l'autre? Elles répondent ouiii! en choeur à ces trois questions. Après ces trois petits mots affirmatifs, il semble que l'affaire soit pliée et qu'il sera bien difficile de les sortir de leur laconisme. Mais c'est mal connaître Pierre qui ne se laisse pas désarçonner comme ça; c'est mal connaître Marie-Christine et Mélanie, qui, une fois lancées, n'ont pas leurs langues dans leur poche... pour le plus grand bonheur de ceux qui les écoutent.

Mélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la MottaMélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la Motta

Pierre voit une parenté dans les recueils de nouvelles Le nombre de fois où je suis morte de Marie-Christine et Le bain et la douche froide de Mélanie. Et il faut dire que l'une comme l'autre font pénétrer le lecteur jusqu'au plus intime de leurs personnages et qu'elles reconnaissent toutes deux que ceux-ci peuvent, chez l'une comme chez l'autre, être assez cruels.

 

Leur démarche n'est pourtant pas vraiment la même quand il s'agit de les créer ces personnages. Si Mélanie part de personnages réels et leur prête des émotions qui sont, en fait, des cris venant du fond de son coeur, Marie-Christine part de personnages fictifs et laisse libre cours aux émotions qu'ils ne manquent pas d'avoir quand elle les regarde prendre vie sous sa plume.

 

Toutes deux, cependant, se rejoignent dans la collecte qu'elles font, l'une comme l'autre, des petits faits vrais, qu'elles glanent tout le long de leur existence et qu'elles savent utiliser pour nourrir leurs récits, qui ne sont jamais d'ailleurs complètement noirs, agrémentés qu'ils sont, chez l'une comme chez l'autre, de quelques lueurs, comme dans la vraie vie.

 

Dans Mue, Mélanie raconte un entretien entre un éditeur et une femme qui lui a envoyé un manuscrit. C'est cette dernière qui rompt l'entretien... Pierre en lit un extrait et lui demande avec malice dans quelle attitude d'esprit elle se trouve lors d'un entretien ayant ses livres pour objet. Comme pour elle l'écriture est quelque chose de très intérieur, Mélanie prend de la distance et se retrouve alors, en quelque sorte, à l'extérieur.

 

Pierre a remarqué que Marie-Christine changeait de style à chaque livre. Il ne peut être le même, répond-elle, suivant le genre ou la personne qui s'exprime. Elle ne peut pas écrire de la même façon La toupie, récit où elle décrit  l'hyperactivité d'un enfant (qui souffre plus encore de ce handicap que ses parents), Le nombre de fois où je suis morte, recueil de nouvelles, où des femmes de tous âges s'expriment, ou Tout ce qui est rouge, roman policier (à paraître le 15 août prochain) où le lecteur cherche à se détendre et à ce que son intérêt soit soutenu jusqu'à la fin.

 

Marie-Christine vit dans une maison suffisamment grande pour s'isoler de ses enfants et écrit prosaïquement... sur le clavier de son ordi. Mélanie écrit, elle aussi, sur une table, dans une pièce isolée, porte fermée, et non pas debout comme le suggère ce taquin de Pierre; ce n'est que lorsqu'elle relit qu'elle laisse la porte ouverte. C'est ainsi qu'elle a relu J'ai tué papa (à paraître fin août), un court roman, court comme ses livres précédents parce qu'elle ne sait pas faire long... 

Mélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la MottaMélanie Richoz et Marie-Christine Horn invitées de Tulalu!? aux Bains de la Motta

S'achève la rencontre, au cours de laquelle des extraits des livres de Marie-Christine et de Mélanie ont été lus par elles-mêmes ou par Pierre. Mélanie avait choisi de lire une nouvelle où des brûlées se trouvent des affinités, ce qui, soleil estival et serviette de bains Tulalu!? aidant, était de circonstance; et Marie-Christine deux extraits de son roman policier à paraître tout bientôt où de braves gens non échappés d'asile sont dépeints de manière clinique...

 

La piscine des Bains de la Motta, noire de monde tout à l'heure, est maintenant déserte. Après lui avoir jeté un dernier coup d'oeil depuis le haut de la ville, il est temps de regagner la gare et de prendre le train du retour pour Lausanne...

 

Francis Richard

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 22:55
Etienne Barilier, invité de Tulalu!?, à la Bibliothèque Chauderon de Lausanne

C'est dans le cadre de la Bibliothèque Chauderon de Lausanne qu'a lieu ce soir la dernière rencontre de la saison 2014-2015 de l'association littéraire Tulalu!?. Dans ces murs, qui dépendent d'elle désormais et qui sont en quelque sorte devenus les siens, Isabelle Falconnier, Déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne depuis le 1er avril 2015, anime avec beaucoup de finesse cette rencontre dont l'invité est Etienne Barilier.

 

Etienne Barilier est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages, essentiellement des romans et des essais. Pour le moment, il n'a fait qu'une incursion dans le monde théâtral. A la demande du quatuor Terpsycordes, il a en effet écrit le texte d'Une visite à Beethoven, sur musiques de Richard Wagner et de Ludwig van Beethoven.

 

Pour l'écrivain, le contact avec les lecteurs est important. Car l'écrivain est un solitaire. Etienne Barilier écrit d'ailleurs sans se laisser distraire ni par la vue du lac, ni par l'écoute de la musique. Naguère il était encore en contact chaque semaine avec des étudiants. La rencontre de ce soir est donc la bienvenue, puisqu'elle lui permet, entre autres, d'établir un tel contact.

 

Le comédien Jean-Paul Favre lit un premier extrait, tiré du premier livre d'Etienne Barilier, Orphée, écrit à vingt ans et publié en 1971. C'est l'occasion pour l'écrivain de rendre hommage à Vladimir Dimitrievic qui lui a donné sa chance et de dire qu'il ne relit jamais les livres qu'il a écrits précédemment. C'est pourquoi, ce soir, à cette première lecture, il redécouvre un autre lui-même, oublié. Il ne renie rien, bien entendu. Il assume, mais il mesure le chemin parcouru depuis ce premier livre.

 

Que dirait-il à un jeune qui veut écrire et qui lui demanderait conseil? Il lui dirait sans détour: "Allez-y !", comme lui dit jadis Dimitri. Pourquoi écrit-il? Il ne le sait pas vraiment. Il a envie de répondre comme Cendrars: "Parce que." En fait, il cherche à comprendre le monde. D'écrire des romans ou des essais lui permet de le faire, parce qu'ainsi il peut s'interroger et livrer, en écrivant, quelques réponses non définitives à ses interrogations.

 

Le deuxième extrait lu par Jean-Paul Favre est tiré de Piano chinois, roman épistolaire, publié en 2011, dans lequel s'affrontent deux critiques musicaux au sujet d'une interprète chinoise, Mei Jin. Cette dispute est une manière d'illustrer la subjectivité du goût en matière d'art.

 

Etienne Barilier ne croit pas pour autant qu'il ne faille plus parler de chefs-d'oeuvre aux jeunes générations. Certes il n'existe pas d'objectivité dans l'appréciation des oeuvres d'art. Emmanuel Kant parlait cependant d'"universel subjectif". Car la décantation du temps opère. Et on n'aime pas Shakespeare ou Proust parce que c'est la mode ou qu'il est de bon ton de les aimer, mais parce qu'ils apportent quelque chose de substantiel.

 

Etienne Barilier souligne enfin les liens étroits qui existent pour lui entre la musique et l'écriture, où les sonorités des mots s'ajoutent à leur signification et où le temps joue un rôle, ce qui n'est pas le cas de la peinture. Et il invoque Thomas Mann, qui se voulait musicien de la littérature. Etienne Barilier ne se contente d'ailleurs pas d'écouter de la musique, il joue du piano, modestement dit-il. Mais cela lui apporte beaucoup.

 

Etienne Barilier est resté fidèle à la musique de Frédéric Chopin. Il ne croit pas que ce soit un musicien que l'on aime spécifiquement quand on est jeune. De même, parmi les écrivains, il en est un pour lequel il a une particulière dilection, qui ne s'est pas démentie avec le temps, Albert Camus, auteur de romans, d'essais et...de théâtre.

 

Un extrait de Nous autres civilisations... Amérique, Islam, Europe, publié en 2004, est lu par Jean-Paul Favre. Il est toujours d'une criante actualité. Il montre qu'Etienne Barilier a cherché à comprendre l'autre et ne s'est pas contenté d'expliquer le terrorisme islamiste en disant que l'Occident n'avait rien à offrir aux peuples d'islam.

 

Comment un essai lui vient-il à l'idée? Il donne l'exemple de l'essai qu'il est en train d'écrire et qui est dans la ligne de celui qu'il a écrit en 2004. Pour cela, il part de plusieurs pistes:

 

- Une phrase de Montesquieu: "Il faut honorer la religion, ne la venger jamais." Phrase dont il essaie de reconstituer le contexte qui a conduit le philosophe à l'énoncer;

 

- Un livre de Hans Magnus Enzensberger, Le perdant radical, dans lequel l'auteur soutient la thèse contestable comme toutes les thèses, mais intéressante, selon laquelle le terroriste islamiste se comporte comme le forcené qui a subi un échec et qui fait un massacre (plus récemment il y a l'exemple du pilote qui a entraîné dans sa mort tous les passagers d'un avion);

 

- Un livre d'Ernst Jünger, dans lequel l'auteur sacralise la guerre et célèbre aussi bien la mort des autres que la sienne, tuer et être tué.

 

La dernière lecture faite par le comédien est extraite d'Un Véronèse. Dans lequel un jeune homme est amoureux de deux femmes à la fois, une jeune et... une moins jeune. Cette fois encore il est question d'art, pictural. Etienne Barilier se dit agnostique, c'est-à-dire qu'il est ni croyant, ni athée. Il ne sait pas, tout simplement. Mais il sait qu'il y a de la transcendance dans l'art, une transcendance indéfinissable.

 

En 1997, il écrivait un essai intitulé Martina Hingis ou la beauté du jeu. Pourquoi n'écrirait-il pas un livre sur Roger Federer? Pourquoi pas. Mais il pourrait tout aussi bien écrire un livre sur Lionel Messi. Car ce qui l'intéresse en tant qu'écrivain, c'est le mélange de lutte et d'art qui coexistent dans le sport.

 

Isabelle Falconnier remarque que les protagonistes des romans d'Etienne Barilier sont tous des artistes... et qu'aucun n'est écrivain. Etienne Barilier acquiesce et répond que vraisemblablement, sans doute, il n'a pas de penchant pour l'autofiction, avec le regard de soi, en biais, qui la caractérise. Aussi bien aucun de ses romans n'est-il autobiographique, s'il y met toutefois une part de ce qu'il pense.

 

Pour terminer, Etienne Barilier lit lui-même le tout début de son prochain roman, Les cheveux de Lucrèce, à paraître fin août chez Buchet Chastel. Ces cheveux blonds, de la fille d'un pape Borgia, conservés dans un reliquaire laïc, tels que décrits, donnent bien envie de connaître leur histoire...

 

Francis Richard

Etienne Barilier, invité de Tulalu!?, à la Bibliothèque Chauderon de Lausanne

Derniers romans d'Etienne Barilier:

 

Piano chinois, 144 pages, Zoé (2011)

Ruiz doit mourir, 320 pages, Buchet Chastel (2014)

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 22:55
Lolvé Tillmanns, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-MoudonLolvé Tillmanns, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Pour sa dernière rencontre de la saison 2014/2015 au Lausanne-Moudon, l'association littéraire Tulalu!? recevait Lolvé Tillmanns pour son livre 33, rue des Grottes. Après avoir posé à l'auteur sa question: "comment ça va?", devenue rituelle, Pierre Fankhauser lui demande si le 33 de la rue des Grottes existe bel et bien. En fait cette rue de Genève, située au nord de la Gare Cornavin, existe, mais ne comporte que 32 numéros. Lolvé Tillmanns a voulu ainsi que son deuxième roman, sans être basé sur la stricte réalité, demeure probable.

 

Son premier roman, publié à compte d'auteur, La genèse du papillon, était le récit d'un monde créé de toutes pièces, dans le genre fantasy. Elle y avait mis de la magie, des bêtes monstrueuses et des peuples magnifiques. Elle avait écrit ce roman alors qu'elle travaillait dans une entreprise où elle s'occupait de marketing et de gestion de projets. Mais elle s'est rendu compte au bout de quelques années qu'elle n'était pas faite pour cette vie de compétition où, finalement, les meilleurs ne sont pas récompensés, qu'elle était faite pour une seule chose, vraiment, écrire.

 

Ses parents, en rupture avec leur milieu social de bourgeois, étaient devenus des artistes. A son tour, après avoir voulu rompre avec ce qu'ils étaient, elle a renoncé à la chasse à la promotion, pour avoir le temps d'écrire, parmi de multiples activités, puisqu'entre autres, elle enseigne le français à des adultes, qu'elle marche une heure à une heure et demie par jour, qu'elle lit beaucoup, qu'elle voyage beaucoup, notamment en Chine où elle a fait plusieurs séjours et où elle peut tester le mandarin et les idéogrammes qu'elle a appris, et qui ont l'avantage d'être les mêmes en japonais...

 

Ecrire. Il ne s'agit pas pour elle d'écrire en pensant à la postérité. Ce n'est pas sa préoccupation. Plus simplement, elle a envie de donner vie à des personnages, de les mettre en situation et de les faire réagir dans cette situation. Quand elle écrit, elle ne pense donc pas spécialement au lecteur, sinon tout de même en s'efforçant d'écrire de façon lisible. Mais, à dire vrai, ce n'est qu'une fois transmis à d'autres pour lecture qu'elle commence à se poser des questions sur la façon dont ce qu'elle a écrit sera accueilli.

 

33, rue des Grottes n'est pas un livre de science-fiction comme d'aucuns l'ont dit un peu vite. Il raconte simplement une histoire probable, sans souhaiter pour autant qu'elle se produise. Et, pour raconter cette histoire, Lolvé Tillmanns a eu besoin de créer un microcosme, une sorte de huis clos, où seules les pensées des habitants d'un immeuble s'exprimeraient, tour à tour, chacun avec ses mots, avec son champ lexical, correspondant à sa propre histoire, son background en bon français. S'il n'y a pas de dialogues dans ce roman, c'est pour la bonne raison qu'elle ne se sentait pas à même d'y mettre les accents requis par la diversité d'origine de ses personnages.

 

Car les personnages du 33 sont effectivement d'origines très diverses et de cultures très différentes. Si elle les a ainsi créés, en mettant en chacun d'eux une part d'elle-même et une part de personnages existants, c'est certainement parce qu'elle s'intéresse à la Genève cosmopolite. Elle s'intéresse également à la mixité sociale. Et, sous le toit de ce même immeuble du 33, habitent des personnages de milieux sociaux très différents, de la cave au dernier étage. Inconsciemment, ce faisant, elle a reproduit les différents niveaux de l'échelle sociale, les moins bien lotis se trouvant au sous-sol et les grands bourgeois au quatrième.

 

Au début du livre, l'ordre social règne. Et Lolvé Tillmanns sait très bien le restituer pour le lecteur, qui se demande où elle veut en venir. Mais elle sait aussi montrer comment ce bel ordre social est bouleversé par la survenance d'un fléau que les habitants du 33 sont, pendant tout un temps, incapables d'identifier, parce qu'ils ont tous une vue parcellaire des choses. Ce fléau qui se produit n'est pas inimaginable. Les cartes sont alors rebattues. Les personnages se révèlent sous un tout autre jour qu'auparavant. Dans la société helvétique actuelle, les gens ont une grande confiance dans l'Etat. Ne la perdraient-ils pas si, par exemple, une guerre, ou une épidémie, ou une dictature y sévissait?

 

Pierre Fankhauser pose alors des questions plus personnelles à l'auteur. Que ferait-elle si elle détenait le pouvoir? Elle créerait des contre-pouvoirs. Des enfants meurent dans son livre, souhaite-t-elle avoir des enfants un jour? La réponse vient immédiatement: non. Elle trouve que c'est une très grande responsabilité d'avoir des enfants et elle envisage de faire tellement d'autres choses dans sa vie... Et Dieu, dans sa vie, justement, occupe-t-il une place? Il n'y occupe aucune place, mais il est vrai qu'il en occupe pour certains de ses personnages et c'est donc pour eux qu'elle parle de Dieu...

 

Laurence Morisot lit quelques extraits de 33, rue des Grottes. Ce sont des passages très forts, avant et après l'apparition du fléau. Ils sont très forts par ce qu'ils évoquent et qui est pourtant exprimé dans une langue simple, sans mots superflus, sans fioritures. Par les variations de ton et les modulations de sa voix, la comédienne sait transmettre toute la charge d'émotion qu'ils contiennent cependant. Cette dimension supplémentaire, qu'apporte sa voix au texte, est peut-être encore plus flagrante dans sa lecture d'un extrait tiré du prochain roman de Lolvé Tillmanns, Rosa, roman réaliste cette fois, à paraître en septembre, où il est question du Dieu des juifs...

 

Francis Richard

 

33, rue des Grottes, Lolvé Tillmanns, 216 pages, éditions faim de siècle & cousu mouche

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25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 09:55
Francine Clavien et Laurent Cennamo invités de Tulalu!? au Café Littéraire

Autres temps, autres moeurs. Hier soir, la Lausannoise Tulalu!? s'est faite veveysanne, le temps d'une belle soirée de printemps, soirée animée par David André, secrétaire de la rédaction de La Revue des Belles Lettres, dans le cadre magique du Café Littéraire, qui jouxte, sur le quai Perdonnet, la médiathèque de Vevey. Les conditions idéales sont réunies pour parler poésie contemporaine.

 

Francine Clavien publie, aux Editions Empreintes plusieurs recueils: Terre arraisonnée (2001), Eté visionnaire (2002) et C'est bien ici que je vis (2004). Puis plus rien. Pendant dix ans. Elle a un trou dans son CV. Cette interruption est-elle suspecte, comme le penserait un vulgaire DRH? Non. Car, parfois, entre vivre et écrire il faut choisir (depuis qu'il écrit Laurent Cennamo ne fait plus de sport...). En tout cas, le temps de l'écriture et de la publication est maintenant revenu, puisqu'à la fin de l'an passé, Chemins sans sommeil est paru chez Samizdat.

 

Laurent Cennamo n'a pas de trou dans son CV et il en est à son troisième recueil. Les deux premiers ont été publiés chez Samizdat: Rideaux orange (2011), Pierres que la mer a consumées (2012) et le troisième, A celui qui fut pendu par les pieds (2014), à La Dogana. David André, à qui Tulalu!? a laissé carte blanche pour le choix des poètes de cette soirée, les a invités tous deux parce qu'ils avaient des parcours similaires. Pas trop, j'espère, car ce serait dommage d'attendre jusqu'en 2024 la parution du prochain opus de Laurent...

 

Francine Clavien a dépeint des scènes... estivales dans Eté visionnaire, le mot permissionnaire lui trottant dans la tête. Ce sont des scènes impressionnistes, des scènes lumineuses. Après la mort de sa mère survenue cette année-là, elle avait certainement besoin de cette lumière crue pour lui donner de l'élan et le transmettre, même si une telle lumière peut être aveuglante et faire mal. Dans C'est bien ici que je vis, elle revisite les lieux où elle a vécu, spirituellement ou physiquement. L'errance n'empêche en effet pas le besoin d'ancrage, qui n'est pas repli pour autant. Chemins sans sommeil est né d'un rêve. Francine ne rêve pas souvent, deux fois l'an, mais ce sont des rêves marquants, qui l'inspirent et qu'elle ne laisse surtout pas échapper, prenant des notes, pour nourrir un jour d'autres vers...

 

Laurent Cennamo choisit des titres qui ne plaisent pas à ses éditeurs. Ainsi les Rideaux orange avaient, initialement un titre morne, qui tentait de résumer les trois étapes de vie de l'auteur, qui composent le recueil. Ce sont bien des rideaux qui le protègent et l'enferment, dans son environnement familial, très important pour lui. Orange est une allusion à peine voilée à la Migros où son père a travaillé pendant plus de quarante ans. Pierres que la mer a consumées est d'ailleurs inspiré de tableaux de son peintre contrarié de père. A celui qui fut pendu par les pieds devait s'intituler Bouquet d'étincelles. Le titre finalement choisi n'est toutefois ni allusion à Saint Pierre, ni à Mussolini, ni à la carte du tarot, ni au nouveau-né que l'on pend ainsi, s'il n'arrive pas à respirer...

 

La pluie tombe; à celui qui fut

pendu par les pieds, miraculeusement l'âme

est rendue

 

Quels sont les maîtres qui ont influencé Francine et Laurent? Francine a subi l'influence de poètes francophones, notamment haïtiens, qui, à travers le vaste monde, ont un rapport aux mots et à la langue française bien différent d'ici. Elle cite Catherine Colomb qui disait que l'on renaît à plusieurs vies au cours de son existence.  Laurent a beaucoup lu Philippe Jacottet (à qui il envoie ses recueils), Yves Bonnefoy; il cite encore Jacques Dupin et André du Bouchet. Tous deux se défendent d'être dans l'imitation. Ils se sont détachés de leurs maîtres en poésie. Laurent est même irrévérencieux envers Jacottet quand, au lieu de parler d'arbre, il ose employer le terme précis de cognassier...

 

Publier de la poésie est risqué. L'une comme l'autre ont pu le vérifier. Il y a les malendus sur ce qu'ils ont voulu exprimer: on ne savait pas, Francine, que tu étais dépressive... on ne savait pas, Laurent, que tu pouvais être morbide... Il y a le risque de ne pas être compris, particulièrement de ses proches qui les trouvent l'une comme l'autre hermétiques. Et puis, souligne Francine, il y a le risque qu'éprouve tout écrivain (elle en a parlé autour d'elle), une fois son dernier livre écrit, de se demander s'il pourra en écrire un autre... avec moins, autant ou plus de succès.

 

Francine et Laurent lisent plusieurs extraits de leurs recueils. Pour être emporté par leur poésie, il convient de fermer les yeux ou de regarder ailleurs, pour se laisser bercer par les mots, sans trop se laisser détourner par les sonorités, en se laissant imprégner par tout ce qu'ils évoquent en chacun d'entre nous... La poésie ne doit-elle pas suggérer sans égarer?

 

Francis Richard

 

Extraits de Chemins sans sommeil de Francine Clavien:

 

Mon père est revenu

sous la forme d'un oiseau

qui vole bas pour éviter l'archer.

 

Mille ailes me protégeaient du froid

et de ta fièvre traçante.

 

Des chemins sans sommeil

tracent un sillon au-dessus des hameaux.

 

Cailloux haletants

où rien n'a pu se semer.

 

La solitude de la rêveuse

s'aggrave.

La nuit n'augmente

pas son courage.

 

Toute eau donnée

à l'oiseau

l'empêche à jamais

de quitter

sa donatrice.

 

Extraits d'A celui qui fut pendu par les pieds de Laurent Cennamo:

 

Rêve

Bien certain de ne pas rebondir,

de ne plus aimer,

j'attends le sol dur en silence, le nuage noir, la lente

colonne de fumée montant au plafond éteint

de la Sixtine (qui, soudain, dans mon rêve,

comme je me réveillais en poussant un cri - mon visage

éclairé comme par une invisible branche de forsythia -

se détachait en silence: claire

avalanche dans la nuit d'avril)

 

Montale

Les mouchoirs, le verre d'eau, la tablette

de STILNOX, l'énorme livre violet (Montale) posé

juste à côté de la lampe, sur la table de nuit.

La  peur, chaque soir: elle dormira profondément

après l'amour, je le sais d'avance, on n'entendra

pas sa respiration, ou à peine - seulement, à côté, semblable

à celui d'un insecte, le bruit des longs doigts maigres de la petite soeur

tapant à l'ordinateur...

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 22:55
Alexandre Voisard, invité de Tulalu!? au Lausanne-Moudon

Ce soir, Tulalu!? reçoit Alexandre Voisard. Et, bien entendu, comme on ne change pas un lieu de rencontres qui marche, c'est au Lausanne-Moudon que Pierre Fankhauser lance à l'invité du jour son désormais célèbre: "Comment ça va?". Alexandre Voisard va bien. Il a bon pied bon oeil et il le prouve en répondant avec bonheur à l'animateur attitré de l'association littéraire romande et en lisant lui-même les extraits de son dernier livre choisis par ce dernier.

 

Alexandre Voisard aurait voulu être philosophe, mais, à défaut, il est devenu poète. Il dit même qu'il n'est que poète. Et pourtant son dernier livre est un roman, Oiseau de hasard. Enfin, un roman à sa façon. Car dans ce roman il a voulu ressusciter la figure de son grand-père paternel, oubliée à dessein par sa famille. Or, pour ce faire, il ne disposait que de très peu d'éléments.

 

Il savait seulement que Jacques Louis dit Louis Voisard s'était marié une première fois, à 20 ans, avec Marie, de trois ans plus âgée que lui - ce qui était incongru à l'époque - et que Marie était morte six mois après leur mariage. Cette mort paraissait brutale. Il ne pouvait s'agir d'une fausse-couche puisque Jacques Louis dit Louis s'était enfui.

 

Louis s'était enfui. Etait-il pris d'un remords? Quoi qu'il en soit, il était passé en France voisine et s'était engagé dans la Légion Etrangère, comme en témoigne son livret militaire retrouvé par hasard. Avait-il déserté? Toujours est-il qu'il avait repassé la frontière dans l'autre sens et s'était retrouvé en Suisse, où il avait épousé Cécile, la grand-mère de l'auteur.

 

A ces maigres éléments s'ajoutaient quelques anecdotes, glanées ici ou là, malicieusement, auprès de membres de la famille. Sa grand-mère ne chantait pas, mais grand-papa ne chantait-il pas puisqu'il était musicien? Grand-papa était mort, mais n'avait-il pourtant pas une bonne santé? Il était mort d'un remède prescrit par un médecin...

 

Alexandre Voisard, sans être historien, fait alors quelques recherches sur l'époque, sur les événements qui s'y sont produits, sur la vie des habitants de la région. Comme il a l'âme d'un villageois, il arpente les villages par lesquels son grand-père est passé et les regarde avec des yeux qui auraient pu être ceux de ce dernier pour les lui raconter.

 

Mis bout à bout, ces éléments et ces anecdotes constituent une trame mince. Comme dit Alexandre Voisard, il ne reste plus qu'à remplir l'intervalle entre le début et la fin, puisque l'état-civil fournit ces deux termes de l'existence de l'aïeul. Alors, il se met à la tâche, non sans mal. Par deux fois, il est sur le point de renoncer, mais il persévère.

 

D'ordinaire, il écrit dans l'urgence et il n'y a pas d'heure pour cela, que ce soit le jour ou la nuit. Mais, cette fois, il se fait assidu, consacre ses matinées à l'achèvement de ce texte, qui lui aura demandé plusieurs années de mûrissement. Ce qui le meut, c'est certainement cette volonté qu'il a de partager avec les autres, comme il aime que les autres partagent avec lui.

 

Alexandre Voisard écrit pour trouver des réponses à des questions et se donne des réponses pour trouver les questions auxquelles elles correspondent. Cette dialectique lui permet d'avancer dans la vie. S'il est poète, il n'en garde pas moins les pieds sur terre. Il éprouve le besoin d'exprimer toujours la matérialité des choses.

 

Pour Alexandre Voisard poète, le choix du mot est un jeu cruel. Parce qu'une fois que le mot est écrit, il s'échappe, il acquiert son indépendance. Celui qui le reçoit peut en effet le comprendre bien différemment de celui qui l'emploie. Il n'empêche qu'un seul mot vient souvent tout naturellement sous la plume et qu'il n'est pas possible d'en employer un autre.

 

A la fin d'Oiseau de hasard, dont le titre vient du sobriquet donné par un colonel suisse à l'auteur qui prononçait son patronyme "oisard", l'auteur parle des étoiles où se retrouvent après leur mort, autour de celle du berger, tous les disparus de la famille. Jacques Louis dit Louis les rejoindra, après sa période de purgatoire. Car tous s'y rendent, mais pas toujours directement.

 

Et son petit-fils, Alexandre, les rejoindra-t-il quand il sera mort? lui demande Pierre Fankhauser. Alexandre Voisard lui répond: "Je n'ai pas encore choisi l'itinéraire..."

 

Francis Richard

 

Oiseau de hasard, Alexandre Voisard, 208 pages, Bernard Campiche Editeur (2013)

 

Au cours du repas qui a précédé la rencontre avec Alexandre Voisard, un SMS est parvenu, demandant qu'il récite un poème et que cette récitation soit enregistrée. Alexandre Voisard a donc récité un poème de Werner Renfer. Avec mon smartphone, voici le modeste enregistrement que j'ai réalisé et posté sur YouTube:  

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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 18:45
Lecture de "Contorsions" de Céline Zufferey, au Lausanne-MoudonLecture de "Contorsions" de Céline Zufferey, au Lausanne-Moudon

Jeudi 9 avril 2015. Comme tous les jeudis, il y a, en soirée, piano-bar au Lausanne-Moudon. Mais auparavant, ce soir-là, au premier étage, à 19 heures, se déroule, sous l'égide de l'association littéraire Tulalu!?, une lecture de Contorsions, une nouvelle écrite par Céline Zufferey. Avant que ne commence cette lecture, Céline Zufferey dit quelques mots de sa nouvelle, sur le canapé, où elle est installée confortablement avec Pierre Fankhauser.

 

Sa nouvelle a été primée à l'issue d'un concours, le PJE, le Prix du Jeune Ecrivain, créé en 1985. La jeune suissesse y participait pour la deuxième fois et cette fois a été la bonne. La première fois, il s'en était fallu d'un cheveu qu'elle ne soit primée: elle faisait partie des vingt-neuf finalistes... Grâce à Pro Helvetia, elle a pu suivre des ateliers d'écriture au cours desquels elle a beaucoup appris. La preuve.

 

Le millésime 2015 l'a récompensée ainsi que onze autres auteurs de nouvelles, âgés de dix-sept à vingt-sept ans, originaires de France, du Québec, de Suisse, d’Allemagne, du Bénin et d’Algérie. Le palmarès a été proclamé le 21 mars au Salon du livre de Paris et la cérémonie de remise du prix a eu lieu le 27 au théâtre municipal de Muret.

 

Mille manuscrits étaient en lice. C'est dire que la concurrence était vive. D'être sélectionné est certainement un label de qualité puisque le PJE compte parmi ses anciens lauréats Marie Darrieusecq, Jean-Baptiste Del Amo, Florence Seyvos, Marvin Victor ou Mélanie Vincelette...

 

Céline Zufferey aime écrire. Elle a à son compteur une vingtaine de nouvelles et a entrepris la rédaction d'un roman qui comporte déjà une centaine de pages, c'est-à-dire le tiers de l'ouvrage, mais qui devrait être quelque peu réduit, pour ne garder que le meilleur...

 

Céline Zufferey suit actuellement un cursus d'études à la Haute Ecole des Arts de Berne. Elle est d'autant plus heureuse de l'avoir rejointe que les professeurs font montre d'une grande bienveillance à l'égard de leurs étudiants.

 

Estimant qu'elle ne lit pas bien ses textes, Céline Zufferey a demandé à deux talentueux de ses amis de le faire à sa place. Le comédien Christian Cordonier lui a prêté sa voix et le musicien Raphaël Bornet l'a accompagné avec ses instruments électriques, piano et guitare.

 

La lecture de Contorsions dure quelque trois quarts d'heure. Le temps de véritablement frémir, parce que cette nouvelle est... frémissante. Elle raconte la rencontre entre un danseur et un clochard sur le quai d'une station de métro.

 

En attendant la rame qu'il doit prendre, le danseur exécute quelques pas. Il est repris par le clochard qui connaît bien la question. Mais ce dernier ne danse plus. Il est unijambiste et lui exhibe son moignon. Christian Cordonier le personnifie avec un grand réalisme, voix d'outre-tombe et comme essoufflée.

 

L'auditeur apprend avec effroi ce qui est arrivé au clochard: il a fait le sacrifice de sa jambe pour atteindre à la perfection de son art, à la demande de son maître. Qu'il fuit depuis lors, lui et sa radicalité...

 

Quand la lecture éprouvante, émotionnellement et imaginairement, de Contorsions s'achève, Pierre Fankhauser, facétieux, demande à Céline Zufferey si elle ferait volontiers le sacrifice d'une main pour arriver à la perfection de l'écriture, elle répond, tout sourire, que oui, mais précise que ce serait la main gauche, parce qu'elle est droitière...

 

Francis Richard

 

Contorsions figure dans le recueil des nouvelles du PJE 2015, Et couvertes de satin, édité par Buchet Chastel.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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