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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 19:15
"Le corps déchiré" de Fabienne Bogadi

C'est une banalité de dire que les années d'enfance sont décisives dans ce que les êtres humains deviennent plus tard. Il est non moins banal de dire qu'ils sont au moins duals - si dualité il y a, elle se révèle dès que les circonstances s'y prêtent - et qu'ils ont leurs parts d'ombre et de lumière.

 

Le roman de Fabienne Bogadi, Le corps déchiré, serait banal s'il se contentait de confirmer seulement la vérité ordinaire de ces deux banalités existentielles. Il est original parce que son héroïne, Rose, dont la vie pourrait en être l'illustration, n'a tout de même pas un destin comme tout le monde et parce que l'auteur a sa musique propre et ses propres images pour la raconter.

 

Rose donc est petite fille quand son père, qu'elle surnomme le Chat - elle donne volontiers des surnoms d'animaux ou des surnoms génériques, qui les caractérisent, aux personnes qu'elle croise ou qui vivent avec elle - l'abandonne sans mot dire, la laissant à sa mère, la Poupée.

 

Son père, c'est le Chat, parce qu'il est "insaisissable et solitaire". Sa mère, la Poupée, parce qu'elle passe infiniment de temps à se pomponner et qu'elle est "jolie. Et insensible. Et dure". La Poupée ne s'occupe guère de Rose sinon pour la rabrouer, l'abaisser, l'humilier, la rouer de coups. Elle est beaucoup plus intéressée par les messieurs, et notamment par le Renard.

 

Heureusement qu'il y a dans la vie de Rose sa professeure de dessin, la Fée, qui a "une voix de miel", "des cheveux de soie légère", "un regard d'eau".C'est la Fée qui détecte son talent et qui lui offre un livre d'images, le Livre des merveilles, qui ressemble à un conte pour adultes. Malheureusement la Fée perd son emploi, en retrouve un autre, mais loin de là et déménage...

 

Les choses basculent pour Rose quand, un jour que la Poupée veut qu'elle la laisse seule, avec son chéri, le Renard, elle fait la rencontre fatale du Masque, Solann, un beau garçon, aux yeux de Chien, "en fentes veloutées".

 

Sans ménagement et sans tendresse Solann la déflore et surgit, dès lors, de manière imprévisible, pour faire vite son affaire, repartant sans un mot, comme il est venu. Mais il est si beau... Et, un soir fatidique, Solann l'emmène en boîte, en fait dans une usine vide et désaffectée, où ils retrouvent "des garçons écrasés par l'ennui".

 

Vers une heure du matin, après qu'ils ont éclusé bières, écouté musiques binaires, regardé Rose dansé pour eux, sur invite de Solann six d'entre eux montent dans sa voiture avec lui et Rose, qui s'est sentie belle, la reine de la soirée, pour continuer la fête dans un endroit plus tranquille, en fait dans la forêt, où ceux qu'elle appellera les Loups, la violent en réunion avec leurs "poignards" et la traumatisent à jamais.

 

Ce qui permettra, toutefois, à Rose de survivre à ce traumatisme, c'est de se lancer à corps déchiré perdu dans les études mathématiques et dans la peinture d'une fresque de femmes sur le mur de sa chambre. Aussi, quand sa mère la quitte à son tour et lui laisse l'appartement, devenue comptable, Rose peut-elle subvenir à ses besoins, ayant un emploi dans une multinationale, et continuer de laisser libre cours à son bonheur d'expression picturale.

 

En écoutant Shine on you crazy diamond, des Pink Floyd, en elle une brèche s'ouvre et une corde se met à vibrer doucement. C'est la révélation du désir et de l'envie soudaine et brutale de bras qui l'entourent et la serrent...

 

Une conversation entendue au bureau l'incite à s'inscrire sur des sites de rencontres. Elle rencontre successivement, sous le pseudo de Rose celui qu'elle croit être un Cerf et qui n'est qu'un Rat, sous le pseudo d'Eros celui qui n'est qu'un Ours imbu de lui-même, sous le pseudo de Chloris celui qui se fait appeler le Sphynx et qui, hormis les yeux, est affreux, sous le pseudo Reine des Neiges celui qui a tout de l'Araignée.

 

A l'occasion de ces rencontres, la part d'ombre de Rose, l'Ombre, se révèle plutôt que le désir, "une part perverse et lunatique, une part étrangère, qui a de drôles d'idées et qui dessine des personnages effrayants".

 

L'Ombre, une autre que Rose, en qui elle se dédouble et qui lui fait peur, se montre d'une cruauté qui ne fait que croître dans ses raffinements à chaque nouvelle rencontre et qui, inconsciemment, la venge des Loups, dont l'épisode n'est finalement pas le seul horrifique du livre.

 

Le travail de Rose dans sa multinationale se ressent de ce chaos qui s'installe en elle entre l'Ombre et la Fleur, de cette colère qui monte en elle et qui est celle qui brillait dans les yeux de sa mère qui ne l'a pas protégée. Aussi est-elle licenciée pour maladie, absence et erreurs répétées.

 

N'est-ce pas une opportunité pour elle de partir pour le Sud, où un livre exposé sur un chevalet dans une librairie lui a donné envie de s'installer? Mais pourra-t-elle échapper à ses démons et tourner la page maintenant qu'elle a la quarantaine?

 

Fabienne Bogadi va fort, très fort, et, en même temps, elle ménage des moments de répit qui précèdent les tempêtes. Son livre malmène, fascine. Car il fait entendre une musique par moment tendre, par moment cruelle. La dualité...

 

Et ce n'est pas seulement le corps de Rose qui est déchiré, mais également l'esprit de celui ou de celle qui lit ce livre, dont la fin apparaît comme une délivrance après tant de chahut, avec pourtant comme des regrets qu'il se termine déjà.

 

Francis Richard

 

Le corps déchiré, Fabienne Bogadi, 344 pages, Olivier Morattel Editeur

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 22:30
"Tout à fait homme" de Barbara Polla

Dans son livre précédent, Tout à fait femme, Barbara Polla disait qu'elle avait un penchant pour les hommes qui sont tout à fait hommes. Qu'entendait-elle par là? Les hommes avec lesquels elle pouvait échanger.

 

Une phrase de son livre, tournée comme une petite annonce, indiquait implicitement quels hommes pouvaient prendre part à ces échanges avec elle:

 

"Femme, libre et fidèle à soi-même, cherche homme avec lequel échanger, libre et fidèle à soi-même."

 

Il s'agissait donc d'échanges sur un pied d'égalité, mais peut-être pas au sens féministe habituel. D'ailleurs, Barbara Polla tient des propos qui ne le sont pas... et adjure les hommes, à la fin de son livre:

 

"Ne laissez jamais l'habitude obscurcir vos rêves."

 

Pour écrire son livre, Barbara Polla a rencontré pas moins de deux cents hommes, qu'elle appelle ses hérauts, c'est-à-dire ceux qui ont accepté de lui parler d'eux-mêmes, en tant qu'hommes, librement, fidèles à eux-mêmes. Puis elle a écrit son livre, l'été dernier, au château d'Ercourt, la résidence d'artistes créée par Michaela Spiegel en Normandie, où elle a rencontré ses tous derniers hérauts.

 

Ce qui est caractéristique chez Barbara Polla, c'est la liberté de ton, la remise en cause des poncifs sociaux et le naturel avec lequel elle aborde les sujets les plus tabous. Il n'est donc pas étonnant que ses deux cents hérauts se soient confiés à elle, sachant qu'ils pouvaient lui parler sans trop de retenue et qu'elle respecterait leur anonymat.

 

Qu'est-ce qui les fait hommes, les hommes? Le fait d'avoir un sexe et un corps physiques, que leur objet-sexe soit pour eux, dès le début de leur existence, un jouet, un hochet vivant:

 

"Le sexe du garçon change de forme et de fonction quand on le manipule et apporte du plaisir à celui qui joue avec (bien avant d'en apporter ensuite à ses partenaires)."

 

Le fait que cet objet-sexe, au moment de la puberté, devienne non seulement objet de plaisir, mais instrument de production:

 

"Plaisir et production deviennent indissociables."

 

Cette production doit se comprendre au sens large et recouvre par la suite production de "matière", d'objets de toutes sortes et d'oeuvres d'art de toutes sortes également... qui sont en réalité autant de substituts au bon fonctionnement du sexe.

 

L'homme est dual. En latin il y a d'ailleurs deux mots pour exprimer cette dualité, homo  et vir. Le premier, c'est l'homme dans toutes ses dimensions; le second, l'homme dans le désir (sans lequel il n'est pas de vie: l'absence de désir, c'est la mort), l'homme en érection.

 

Cette dualité se retrouve dans les  deux états du sexe masculin, le pénis et le phallus. Comme Barbara Polla  l'avait déjà fait remarquer dans son livre précédent, il est peu d'artistes-femmes jusqu'à récemment, qui aient représenté le sexe masculin, a fortiori  érigé. Or, sans représentation, précise-t-elle, il n'y a pas connaissance et "à ne pas le représenter on annule le sexe masculin"...

 

Le sexe masculin remplit deux fonctions: "donner du plaisir et donner la vie". Barbara Polla appelle de ses voeux une révolution des mentalités, qui changerait "complètement la vision que les hommes ont d'eux-mêmes et les relations entre hommes et femmes":

 

"Imaginons qu'en public comme en privé, plus personne ne dise à aucune femme: "Fais attention aux hommes", mais uniquement: "Réjouis-toi des hommes"? Imaginons encore que tous et toutes reconnaissent la beauté vitale, la puissance, le phénomène inouï des deux états, pénis et phallus... que toutes et tous se réjouissent de l'érection et lui reconnaissent son rôle fondamental: donner du plaisir, toujours, et la vie, quand la femme le désire, elle aussi?"

 

Si l'homo erectus est un homme en érection, il est avant tout celui qui s'est mis debout. On retrouve les liens entre cette posture et le sexe masculin dans la résistance, notamment en politique, dans les formes multiples de créativité, notamment en architecture.

 

Comme vu plus haut, vir n'est pas seulement l'homme en érection, mais l'homme dans le désir. Les hommes que Barbara Polla a rencontrés lui ont parlé de l'importance pour eux que revêt le désir pour la femme, c'est-à-dire toutes les femmes. Elle leur demande toutefois de le leur dire:

 

"Chers hommes, si je ne fais pas erreur, si je vous ai bien entendus, si je vous ai bien compris, si le désir, les désirs, leur force et leur multiplicité, sont bel et bien essentiels pour vous, dans ce cas, expliquez-nous à haute et intelligible voix, la physiologie, la nécessité, la "bonté" de vos désirs. Alors peut-être, nous femmes, toutes ensemble, reconnaîtrons-nous votre droit au plaisir de désirer d'autres femmes, et les bienfaits de ces désirs assouvis ou non."

 

Car, pour les hommes, la monogamie semble impossible:

 

"Dans le collectif d'hommes avec qui j'ai eu le plaisir d'interagir pour la préparation de ce livre, peu nombreux sont monogames au sens strict du terme."

 

Si les hommes aiment la femme, c'est parce qu'elle les a mis au monde. Les mères aiment de manière inconditionnelle leurs fils, en qui elle voit l'homo, tandis que les femmes "d'après" voient le vir dans les hommes qu'ils sont devenus et les aiment de manière conditionnelle. Ils ne peuvent plus faire l'enfant...

 

Quand les hommes atteignent l'âge mûr en même temps que leur femme, ils sont attirés par des femmes plus jeunes. Barbara Polla, dans son livre précédent, expliquait cette attirance par le potentiel de fertilité qu'elles représentent. Cette fois, elle ajoute que leur femme qui est en général du même âge qu'eux a maintenant celui que leur mère avait quand ils se sont "encouplés" avec elle... Les femmes mûres ne devraient-elles pas oublier qu'elles sont mères pour redevenir femmes-femmes, "vieilles et jolies"?

 

L'homme, comme vu plus haut, peut jouer dès le plus jeune âge avec son sexe-objet. Ce qui fait dire à Barbara Polla:

 

"Cette conjonction riche et forte, "objet - jeu, plaisir/forme et fonction", me semble déterminante pour comprendre la propension de l'homme à jouer, toute sa vie. Ils confirment."

 

Ce serait pourquoi, depuis la nuit des temps, les hommes ont créé des jouets, puis des machines... Ils aiment le jeu, qui est "libre, séparé, incertain, improductif, réglé et fictif". Qu'il s'agisse de sexe, de cartes, d'art, de sport ou de moto, ils s'y adonnent librement, dans un lieu dédié, en prenant des risques - "risquer, c'est ressentir la vie en jouant avec la mort" -, en faisant oeuvre inutile, en observant des règles, en fantasmant...

 

Barbara Polla relève à propos du fantasme:

 

"Le désir unifie l'érotisme et la pornographie, dans le fantasme plus que dans l'acte pour l'érotisme, dans l'acte plus que dans le fantasme pour la pornographie. Dans l'image, dans tous les cas. Dans la création, donc, si tant est que les images sont toujours des créations."

 

Si les hommes doivent dire aux femmes "la physiologie, la nécessité et la "bonté"" de leurs désirs, ils doivent veiller jalousement sur leur intimité et les femmes ne pas y faire d'intrusion:

 

"Les secrets doivent le rester, et si nous cherchons à les percer, nous prenons le risque de tout perdre: l'homme, ses secrets et l'amour."

 

Alors Barbara Polla demande instamment aux hommes de dire vraiment aux femmes "ce qu'ils désirent, pourquoi, comment, dans le sexe et dans leurs vies", sans crainte de les blesser:

 

"En écoutant les hommes, tout au long de la préparation de ce livre, en les suivant, je me suis rendu compte que la plupart ne s'octroient pas la liberté de dire ce qu'ils font. Ils savent ce qui est important pour eux, ils le vivent, mais ne le disent pas. Cette liberté de dire - au sens d'affirmer et non pas de dévoiler ses secrets - leur est confisquée, par eux-mêmes avant tout. Mais, parmi toutes les libertés, celle de dire est essentielle."

 

Les homosexuels ont eu ce courage de dire. Alors, pourquoi pas les hétérosexuels?

 

Francis Richard

 

Tout à fait homme, Barbara Polla, 256 pages, Odile Jacob

 

Livre précédent:

 

Tout à fait femme

 

Lundi 31 mars 2014, au Théâtre du Grütli - GenèveBarbara Polla sera l'invitée des Grands Débats organisés par Payot LibraireL'Hebdo et le Théâtre du Grütli autour de son ouvrage Tout à fait homme. Le débat sera animé par Isabelle Falconnier.

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 20:10
"Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?" de Silvia Ricci Lempen

Connaissons-nous vraiment ceux que nous connaissons?

 

C'est une question que nous pouvons nous poser. Il y a en effet en chaque être humain une part de mystère. Cette part ne nous est pas seulement celée par les taiseux, mais tout autant par les volubiles.

 

Notre liberté résiduelle, lorsqu'elle est menacée, se dissimule d'ailleurs dans ce jardin secret que nous cultivons, souvent bien inconsciemment, mais qui nous sert de refuge contre les avanies.

 

Certes, d'aucuns lisent parfois dans des pensées des autres, mais il est toujours - et c'est heureux - quelque chose qui leur échappe, même si ces autres n'arborent pas devant eux une face de joueur de poker.

 

Pour cerner la personnalité de Constance Dargaud, l'héroïne de Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver, Silvia Ricci Lempen multiplie les approches et son portrait se dessine par petites touches successives, sans pour autant apparaître jamais complètement dans toute sa nudité aux yeux du lecteur, à qui est laissé tout loisir d'imaginer.

 

Constance écrit un roman dans lequel elle transpose une part de sa vie. Elle écrit aussi des lettres, par courrier électronique, à son ancien amant, Gerhard, dont elle s'est séparée, sans qu'il ne comprenne trop bien pourquoi.

 

Et c'est Gerhard qui transmet un beau jour ledit roman, inachevé ou pas - nul ne le sait ni ne le saura jamais -, à un éditeur, lui demandant de le publier sous le simple prénom de Constance, assorti d'une postface de son cru.

 

Comme dans le roman, Constance est une femme aux "yeux si clairs qu'il était difficile d'en soutenir le regard" , aux "cheveux épais, entre le brun, le fauve et le violet". Elle habite une grande maison retirée, dans la campagne, dont elle a hérité et où elle s'est installée, solitaire, pour écrire.

 

André dans le roman, comme Gerhard dans la vie, a un fils avec qui il a du mal à communiquer, Christophe dans le roman, Thomas dans la vie, l'un comme l'autre malmené par l'existence. Car, André, comme Gerhard, est divorcé et son fils, comme celui de Gerhard, vit tantôt chez son père, tantôt chez sa mère.

 

André a rencontré Constance par hasard, sur la route isolée menant chez elle. Nous ne saurons si le hasard a joué un même rôle dans la rencontre de Constance et de Gerhard qu'en lisant la post-face de ce dernier.

 

Une phrase d'un de ses amants a frappé Constance, qui la confie dans une lettre électronique à Gerhard au premier tiers du livre:

 

"Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?"

 

Constance l'avait alors interprétée comme "pour dire la candeur de l'amour":

 

"A présent je l'entends comme la révélation du tout petit peu que nous pouvons comprendre, à notre mesure humaine, de l'éternité."

 

Dans cette même lettre électronique, elle donne une indication sur la signification qu'elle donne au disque de Phaestos auquel s'intéressent beaucoup André, depuis qu'il l'a vu lors de vacances en Crète au Musée archéologique d'Héraklion, et la Constance du livre comme celle de la vie:

 

"L'histoire du disque, pour moi, c'est une histoire qui tourne en rond, qui n'a pas de solution, qui ne peut pas en avoir."

 

Il faut dire que les deux faces de ce disque, reproduit sur la couverture du livre, sont recouvertes de signes en spirale qu'on n'a pas encore réussi à déchiffrer et qui donnent lieu à de multiples interprétations contradictoires, comme pourra le constater Gerhard en allant sur un forum Internet pour tenter d'en percer l'énigme.

 

Faut-il donc essayer de tout comprendre, de tout élucider? Au fond, le charme de ce roman, comme dans la vraie vie, n'est-il pas de ne pas livrer tous ses secrets et de n'offrir d'autre solution que la disparition?

 

Une solution de continuité en quelque sorte...

 

Francis Richard

 

Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?, Silvia Ricci Lempen, 216 pages, Editions d'En Bas

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 19:00
"Lettres béninoises" de Nicolas Baverez

Le procédé est connu. Pour prendre de la distance avec un sujet, rien de tel que de le soumettre au regard d'un étranger dépourvu de préjugés, sinon favorables, ce qui permet de faire encore mieux ressortir ses déconvenues.

 

Charles-Louis de Secondat de La Brède, baron de Montesquieu, l'a utilisé avec bonheur, dans ses Lettres persanes. Publiée il y a bientôt trois siècles, cette correspondance reste d'une brûlante actualité, comme le prouve la citation de la lettre 146 mise par Nicolas Baverez en exergue de ses 35 Lettres béninoises, échangées du 30 septembre au 26 octobre 2040.

 

Il s'en est passé des choses au cours du dernier quart de siècle qui a précédé cet échange. L'Afrique est au beau milieu de ses Trente glorieuses. Les pays émergents ont émergé. L'Europe a décliné. La zone euro s'est disloquée. Le Royaume Uni a retrouvé des couleurs grâce à sa nouvelle Dame de fer, Virginia Marley, d'origine jamaïcaine. La France du président Lamentin est, elle, au bord du gouffre.

 

L'actuel directeur du FMI est un Béninois, Alassane Bono. Grâce à une bourse d'excellence qui lui a été attribuée par la France quand il était lycéen, il a pu faire des études à Paris dans des conditions toutefois difficiles, le froid, la solitude, le manque d'argent. Ce qui ne l'a pas empêché de toujours considérer avoir une dette envers la France. Aujourd'hui, compte tenu de sa position, il lui semble que le jour est venu pour lui de l'honorer.

 

Alassane Bono se rend donc à Paris avec trois autres représentants de son organisation, l'américain Doug, le chinois Zu et le brésilien Fitzcareldo, pour se livrer à un audit du pays. Le constat de ce quartette est accablant:

 

"Sur le plan économique, trois décennies de croissance zéro ont conduit la France du cinquième au vingt-cinquième rang mondial. Sur le plan monétaire, une inflation de plus de 10% par an et une dévaluation de quelque 80% du franc depuis la sortie de la zone euro. Sur le plan social, un chômage structurel de masse qui touche plus de 25% de la population active et 65% des jeunes de moins de vingt-cinq ans. [...] Sur le plan financier, une dette insoutenable de 185% du PIB, après trois plans d'ajustement dont aucun n'a été mené à terme."

 

Sur le plan politique, l'histoire montre que cela ne vaut guère mieux:

- 2025: première grande crise de la dette

- 2031: sortie de la zone euro

- 2032: victoire de l'extrême-droite à l'élection présidentielle sur fond de guerre civile et de banqueroute

- 2034: création de la VIe République parlementaire pour conjurer un putsch militaire

- 2040: faillite annoncée.

 

Alassane Bono échange des lettres avec sa femme Stella Haïdjia, ses enfants Sarah, Jonas et Reckya, et son directeur de cabinet, Blaise Koupacku, tous Béninois comme lui. Tous essaient de le convaincre qu'il se fourvoie quand il persiste à vouloir aider la France à échapper au défaut, alors qu'elle s'est montrée incapable de tenir ses engagements après les ajustements du FMI de 2025, de 2029 et de 2034. Il risque même, s'il s'obstine, à ne pas être reconduit dans ses fonctions. Car plus personne dans le monde ne croit plus à un possible redressement de la France:

 

"Plus la France s'enfonce dans la crise, plus elle court à la faillite, et moins elle change. Elle reste suspendue à son rêve de voir la planète entière adopter son prétendu modèle. Elle refuse l'évidence: elle est devenue un enfer pour les Français et un repoussoir pour le reste du monde. L'impôt relève ici de la foi religieuse. Il est considéré comme inépuisable et sans limites. Plus nombreuses sont les richesses qu'il détruit, plus élevés sont les taxes et les taux. Il tue les flux économiques et donc la croissance. Il spolie le capital par son caractère confiscatoire. C'est alors que la solution naturelle consiste à taxer les autres."

 

Au cours de son séjour parisien, Alassane Bono rencontre les principaux dirigeants français et ne peut que constater:

 

"Ils ont depuis longtemps rendu les armes devant l'opinion. Ils devancent les pulsions collectives les plus démagogiques au lieu de faire la pédagogie du changement. Ils cultivent le déni au lieu d'agir et de confronter les citoyens au monde réel, au prétexte qu'ils ne le supporteraient pas."

 

A l'issue de son séjour de près d'un mois en France, Alassane Bono va-t-il tout de même honorer la dette qu'il croit avoir envers la France en allégeant une nouvelle fois la dette de celle-ci? Quelle position le FMI adoptera-t-il in fine à son propre égard et à celui de la France? Telles sont les questions auxquelles répond cette correspondance.

 

En extrapolant dans le futur les tendances actuelles de la France depuis des décennies, Nicolas Baverez en tire les conséquences inéluctables. Réussira-t-il mieux par ce procédé pédagogique, qui utilise la fiction, que par des arguments, qui prennent appui sur la pure et dure réalité, à convaincre les Français qu'il faut changer de cap? Rien n'est moins sûr, mais il aura une nouvelle fois essayé... avec brio.

 

Francis Richard

 

Lettres béninoises, 192 pages, Nicolas Baverez, Albin Michel

 

Livre précédent:

 

Réveillez-vous !

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 12:10

Jeux DE RIVAZ-copie-1Le mot jeu vient du mot latin jocus, qui, d'après le Gaffiot, veut dire, dans son sens premier, plaisanterie, badinage, et, dans son sens second, au pluriel,  joci, les jeux, les ébats, les amusements.

 

Dans les différents petits textes de Dominique de Rivaz qui composent son dernier livre, ces deux sens voisinent, d'une page l'autre, se suivent et, quelquefois, finissent par se confondre.

 

En quelques lignes, en effet, ces textes, qui occupent les pages impaires du livre, plantent un décor, racontent une histoire où le jeu prend des sens dérivés de ces deux familles d'acceptions et met en opposition, ou en parallèle, le monde des adultes et celui des enfants.

 

Dans ces textes il y a un certain nombre de fillettes - peut-être toujours la même. Elles imitent les gestes ou les amusements, innocents ou pas, de leur père ou de leur mère.

 

Ces fillettes sont parfois victimes d'un homme dont les jeux de main sont ceux d'un vilain et qu'on leur demande de dessiner, pour l'identifier.

 

Ces fillettes peuvent être moqueuses quand vient l'adolescence ou embarrassées quand elles ont un besoin pressant ou quand elles se transforment avec la puberté.

 

Les garçons ne sont pas plus innocents qu'elles quand ils lorgnent l'entrejambe de la bonne ou quand ils jouent à embrasser leurs soeurs sur la langue, sans en bien comprendre toutefois la finalité.

 

Filles ou garçons, ils n'aiment guère les odeurs et les haleines fortes, d'alcool ou pas, que les adultes exhalent et se pincent alors le nez.

 

Quelques faits divers, vrais et cruels plus tard, ce sont les adultes et leurs relations troubles entre eux qu'épingle l'auteur, toujours en aussi peu de mots.

 

Car Dominique de Rivaz raconte ces histoires bien observées, ou bien imaginées, quelque peu perverses, en allant à l'essentiel, sans se perdre en digressions inutiles. Il en résulte des textes forts qui prouvent bien qu'il n'est nullement besoin de délayer pour être entendu, et qui ont l'avantage de pouvoir être relus indéfiniment, pour en goûter toute la quintessence.

 

L'ensemble de ces textes constitue un monde pas toujours avouable, ni avoué, dont les accents sont ceux de l'authenticité, qui est révélateur de notre humaine condition, où les jeux font accepter bien des choses qui ne le seraient certainement pas autrement.

 

Francis Richard

 

Jeux, Dominique de Rivaz, 144 pages, Zoé

 

Précédent livre de l'auteur chez le même éditeur:

Rose Envy

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 06:25

Vivre-TESSON.jpgSavez-vous ce qu'est le pofigisme? Non. Rassurez-vous, moi non plus je ne savais pas ce que c'était avant de lire Sylvain Tesson. Dans une de ses toutes dernières nouvelles, il explicite son néologisme, qui donne implicitement son titre au recueil:

 

"Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l'inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu'on s'agite dans l'existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d'argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l'élan. Ils s'abandonnent à vivre."

 

C'est justement cette expression "s'abandonner à vivre" qui m'a donné envie de le lire. Parce que c'est une attitude stoïcienne...

 

De feuilleter les premières pages a achevé de me convaincre d'en faire l'acquisition et notamment ce petit passage sur des amants qui sont tellement contraires que c'est ce qui les attire l'un vers l'autre et les rend complémentaires:

 

"Le pôle Sud et le pôle Nord ont un point commun: le pivot du monde les transperce. Chez Rémi et Caroline, il n'y avait pas d'axe, seulement l'attraction des antipodes."

 

Car, depuis que j'ai lu Dans les forêts de Sibérie , c'est le ton de Syvain Tesson, son sens de la formule et la richesse de son vocabulaire qui me ravissent, comme me ravissent son don de conteur, sa façon de voyager, même immobile - "d'habitude, voyager c'est faire voir du pays à sa déception"-, et l'étendue de ses lectures.

 

Ses nouvelles mettent en scène des couples, adultères ou pas, aux prises avec leur destin (quand il emploie la première personne pour se faire narrateur, la femme s'appelle Marianne et plusieurs de ses héros se prénomment Jack...); des personnages de notre temps, mais souvent hors du commun, qui se meuvent dans des lieux exotiques.

 

Sylvain Tesson nous emmène au Sahara avec des alpinistes à la conquête d'une aiguille invaincue au milieu du massif du Hoggar; au club 100 de Moscou, tout proche de la prison de la Loubianka, avec de jolies femmes russes; sur le champ de bataille historique de Borodino avec des amoureux de la geste napoléonienne lors d'une reconstitution ; en Afghanistan avec un sniper venu de Seine Saint Denis pour faire des cartons sur des soldats occidentaux;  sur la route vers l'eldorado européen avec des passagers clandestins du Niger; dans un bar du Texas avec des chuteurs russes qui se retrouvent après leurs sauts confrontés à des locaux.

 

La nouvelle sur l'insomnie, avec le petit vélo qui vous pacourt la tête indéfiniment et emprunte des chemins de traverse improbables pendant des heures, ne pourront qu'interpeler, comme on dit aujourd'hui, les connaisseurs de ces nuits sans repos...

 

Ces nouvelles se terminent toutes par une chute. Je sais, c'est d'un classicisme que bien des auteurs d'aujourd'hui considèrent avec dédain. Mais ils devraient se méfier. Car le lecteur aime ça et ne s'en rassasie pas...

 

C'est pour des petits bonheurs comme ceux-là qu'il faut s'abandonner à lire Sylvain Tesson...

 

Francis Richard

 

S'abandonner à vivre, Sylvain Tesson, 224 pages, Gallimard

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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 21:50

Rumeurs BOUCHARDLe mot rumeur a plusieurs sens: bruit confus de voix, bruit qui court dans le public, murmure de mécontentement etc. C'est le deuxième sens qui est le plus employé et c'est bien dans ce sens-là qu'il faut entendre le titre du roman de Louise Anne Bouchard qui vient de paraître chez BSN Press.

 

Des bruits chuchotés par ses voisins courent en effet sur Viviane David qui habite Montréal avec sa chienne Bozo: elle aurait des enfants, mais plus de proches parents, elle serait malade. Mais la plupart de ces bruits qui courent sur cette veuve solitaire ne sont pas faux, même si cela l'insupportent qu'ils se propagent. Elle les emmerde tous...

 

Elle a bien deux enfants: Séverine qui est "devenue indépendante" - elle dessine des modèles de couture - et Léo qui est "parti en voyage" en Terre de Feu, avec trois amis de son âge, en laissant juste un petit mot derrière lui à son intention.

 

Elle est bien malade et ne peut plus travailler, depuis deux ans, ce qu'elle regrette - elle était directrice des ressources humaines dans une firme de plus de mille employés. Elle a besoin d'une greffe de rein, pour éviter de "longues séances de dialyse que nécessite une sévère carence rénale", et donc d'un donneur.

 

Mais elle a justement encore une proche parente, contrairement aux rumeurs, sa soeur, Alma Vivaldi, qui a une entreprise de paysagisme, les serres Vivaldi, et qui habite à l'autre bout du monde, au Tessin, à Mendresio, avec son mari Federico Vivaldi, chef d'orchestre, toujours aussi amoureux d'elle qu'au premier jour et toujours aussi bon amant.

 

Enfant, Alma avait une débordante envie de vivre et était désobéissante, ce qui déplaisait à son père. A seize ans, après une fugue, ce dernier l'a battue d'importance, sa mère ne pipant mot, Viviane prenant soin d'elle. Mais l'entente entre les deux soeurs a pris fin quand Alma est sortie avec Philippe Gagnon, au grand dam de Viviane qui convoitait le bel et jeune leader étudiant.

 

De son union avec Philippe, Alma a eu un enfant qu'elle lui a laissé, Emile, un des amis avec lesquels Léo est parti en Patagonie, les deux autres étant Max Mercier, qui ne se remet ni moralement, ni physiquement d'une peine d'amour - "une peine d'amour fait toujours perdre un peu de poids" -, et José Perez, qui a des talents culinaires - son problème étant qu'il cuisine "les aliments autant que les filles"...

 

C'est dans ce contexte qu'à l'automne 2011 Viviane, Alma et Federico échangent, jusqu'au dénouement, des courriels, qui font ressortir crescendo tout le passif qui existe entre les deux soeurs et les voies différentes qu'elles ont empruntées dans la vie, Alma, ayant, au bout du compte, semble-t-il, mieux mené sa vie personnelle que son "écumante" soeur.

 

Louise Anne Bouchard ne révèle que petit à petit les détails de la vie de chacune des deux soeurs. Aussi, comme il s'agit d'un roman court, est-il nécessaire d'être attentif pour ne pas en perdre une miette. Car tous les détails comptent, sont cohérents et ne se présentent pas dans l'ordre chronologique.

 

Tous les mots comptent aussi, ce qui en fait un livre très dense et très construit, alors que le déroulement du récit reste naturel et semble couler de source.

 

Ce livre est donc à la fois une mécanique de précision et une analyse profondément humaine des relations entre deux soeurs qui n'ont pas échangé entre elles depuis longtemps et qui le font maintenant parce que la santé de l'une d'elles est en jeu.

 

Francis Richard

 

Rumeurs, Louise Anne Bouchard, 88 pages, BSN Press

 

Ses deux livres précédents:

 

Bleu Magritte, 140 pages, L'Aire

L'effet Popescu, 64 pages, BSN Press

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 21:50

Manifeste incertain 2 PAJAKDans le tome 1 de son Manifeste incertain, qui, je l'espère, après ce tome 2, sera suivi de beaucoup d'autres (même si l'échéancier des tomes futurs demeure incertain), Frédéric Pajak explicitait quel était son propos en le lançant.

 

Il s'agissait pour lui de faire, avec ce manifeste, une "évocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps."

 

Comme l'Histoire a commencé à être effacée après la Deuxième Guerre mondiale, il est naturel pour l'auteur de remonter dans le temps au-delà de ce tournant et, ce faisant, de montrer ce que le temps a détruit depuis.

 

Dans ce tome 2, Frédéric Pajak parle de divers lieux et les dessine, d'une plume trempée dans la mémoire et l'encre de Chine.

 

C'est ainsi qu'il parle au tout début de ce tome 2 de Venise qui ne laisse personne indemne:

 

"Il est douloureux de revenir à Venise. Sa splendeur ostentatoire nous laisse à notre temps disgracieux. Nous errons entre ses canaux, dans l'enlacement indéchiffrable de ses couloirs au bout desquels surgissent des places sobres et dépeuplées. Venise a été bâtie pour punir les temps futurs - et les voilà punis."

 

Et, un peu avant la fin, de Berlin:

 

"Nombreux sont ceux qui, venus vivre à Berlin, avant la chute du Mur, n'y sont pas restés après. Berlin n'existe plus pour eux, et plus rien de ce qu'ils ont connus ne subsiste. La ville se meurt peut-être à trop vouloir vivre, à trop se reconstruire."

 

Mais c'est de Paris qu'il parle le plus et c'est la Ville Lumière qu'il dessine le plus, sans dissimuler ses coins d'ombre dans ces deux modes d'expression artistique.

 

Il n'emploie pas le mot de Paname, cher à Léo Ferré , à Jean-Roger Caussimon ou à Jean Ferrat, parmi bien autres, pour désigner l'agglomération parisienne. C'est pourtant, encore de nos jours, un mot de passe argotique que susurrent entre eux de vieux parigots tels que moi.

 

Cela n'est pas grave parce qu'il parle du Paris de Walter Benjamin - il "a aimé Paris, qui l'a si peu aimé en retour", de Ludwig Hohl - "son quartier de prédilection, c'est celui des Halles"- et d'André Breton, dont il raconte la courte liaison avec celle qui se faisait appeler Nadja - "elle aura duré dix jours, du désir à l'étreinte, de l'étreinte à l'abandon".

 

Frédéric Pajak a certainement encore connu - il n'a que quatre ans de moins que moi - le Parisien véritable, "celui du Paris populaire", mais il n'existe plus:

 

"Il a été rejeté derrière le périphérique, et le plus loin possible. Ceux qui habitent désormais la ville sont des provinciaux qui sont "montés à Paris" pour y gagner leur vie, dans des bureaux ou des magasins. Ils paraissent contrefaits dans leurs habits stéréotypés, parlant une langue artificielle, puisque personne, parmi eux n'a ni l'accent ni la gouaille des titis d'antan - et ils ne parlent pas non plus avec leur accent de province, qu'ils se sont empressés d'oublier."

 

La Parisienne a également disparu, comme le pressentait Léon-Paul Fargue:

 

"Bientôt, les dernières Parisiennes disparaîtront "pour céder la place aux femmes de Paris, ce qui n'est pas tout à fait la même chose"."

 

Frédéric Pajak n'est pas optimiste non plus pour ce qui concerne les bâtiments de Paris:

 

"La destruction de Paris n'est pas un résultat, c'est une activité. Paris n'a pas été détruit puisqu'il se détruit sans cesse. Et ce qui est détruit est aussitôt reconstruit, et ce qui est reconstruit sera détruit tôt ou tard."

 

La raison?

 

"Autant les bâtiments anciens, régulièrement ravalés, respirent l'éternité, autant les nouveaux sentent la fin."

 

Tout cela n'empêche pas l'auteur d'aimer Paris, comme je l'aime:

 

"J'ai besoin de ces façades salies. J'ai besoin de ce ciel de craie, de ce brouillard en poil de souris et de cette eau de pluie parcimonieuse et tenace. Et l'irritation qui vient du vent. Et le courant d'air qui vient de la bouche du métro. Paris a usé mille et mille têtes d'autant de joie, d'autant de peine."

 

J'aime également son évocation de l'Histoire qu'on efface en laissant dans l'oubli un Augustin Thierry (dont les ouvrages bannis des livres d'Histoire figuraient dans la bibliothèque de mon paternel...). 

 

Cette citation, que Frédéric Pajak fait de l'historien de la première moitié du XIXe siècle, devrait donner matière à réflexion:

 

"Tous tant que nous sommes, Français de nom et de coeur, enfants d'une même patrie, nous ne descendons pas des mêmes aïeux. Dès les temps les plus anciens, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules..."

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 2, Frédéric Pajak, 224 pages, Les Editions Noir sur Blanc

 

Le tome précédent:

 

Manifeste incertain 1, Frédéric Pajak, 192 pages, Les Editions Noir sur Blanc

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 23:15

Contes-suisses-OUREDNIK.jpgLe titre est insolite. En effet les contes d'André Ourednik ont-ils vraiment quelque chose de suisse? Certes, certains d'entre eux ont quelques liens avec la Suisse, mais cela ne constitue pas l'essentiel de leurs propos. Ils pourraient au fond très bien se dérouler ailleurs.

 

Aussi sont-ils surtout suisses parce qu'ils ont été écrits et édités en Suisse, parce que leur auteur y vit et qu'il n'a pu que subir l'influence du pays et de ses habitants.

 

Ce sont des contes fantastiques. Et le dépaysement est garanti. Ce sont des contes cruels. Et le mal n'en est pas absent. Ce sont aussi des contes révélateurs de ce que peut produire une imagination débordante...

 

Dans trois de ces contes il est question de fin du monde, caractérisée par l'apesanteur des personnages et par un émiettement de celui-ci, le LHC du CERN, dans l'un d'entre eux, n'étant pas étranger à la situation.

 

Mudville est un conte qui porte bien son nom puisque certains des personnages finissent par disparaître dans ou émerger d'un bassin de mélasse épaisse, cerné par du béton.

 

Le logis sert de cadre à des phénomènes extraordinaires dans deux de ces contes. Un des habitants y est ainsi aux prises avec un fantôme, un domovoï, qui lui ressemble et qui a un destin tragique et inattendu. Un autre habitant, spécialiste de la domotique, se voit chassé de chez lui par les domobots qu'il a imprudemment créés.

 

Il faut croire que la créature qui échappe à ses inventeurs est un fantasme persistant chez l'auteur puisque, dans un autre récit, une machine conquiert son indépendance et s'avère indestructible au bout du conte, même après avoir été mise en pièces.

 

Pour se débarrasser de colporteurs importuns un de leurs clients potentiels leur joue un tour à sa façon qui les dissuade de persévérer dans leur porte à porte avec lui. 

 

Une graine germe dans le cerveau d'un des patients d'une femme-médecin et se répand partout autour de lui, au point que le monde en est tout bouleversé, y compris la mignonne doctoresse. L'origine de cette végétation folle finit par être oubliée et l'on croit que le patient en a été l'ultime victime.


La satire n'est pas absente du conte consacré à la Demeure Agricole Zôtonome ou au naufrage de l'Aquasub au cours de son périple de Genève à Constance. Elle ne l'est pas non plus du conte où un homme est reconduit chez lui parce qu'il est bleu ou du conte où des employés d'une compagnie d'assurance aux mauvaises intentions se retrouvent à la peine.

 

André Ourednik ne se gêne pas non plus pour mettre en scène de façon délirante Friedrich Nietszche racontant une histoire à dormir debout à des enfants ou Adolf Hitler livré aux Etats-Unis après l'abolition du secret bancaire qui le protégeait jusque-là.

 

Dans un de ces contes, enfin, un sorcier transforme des écrivains en chiens de traîneau après leur avoir fait avaler l'un des leurs pour s'en approprier le génie littéraire:

 

"Le sorcier les attela à un traîneau. Il fit retentir des coups de fouet. Flack! Flack! Dans la neige mouillée où ils n'auraient jamais mis leurs pieds d'hommes. Le fouet s'abattit sur leurs flancs. Il fallait fuir. Toujours vers l'avant. Leur conscience n'était plus. Ils couraient dans la neige. Au fond de la nuit."

 

Châtiment mérité pour des auteurs désormais établis, qui passaient à la télé pour y donner leur avis sur tout et n'importe quoi, et qui avaient mal digéré d'avoir absorbé le génie d'un des leurs...

 

Francis Richard

 

Contes suisses, André Ourednik, 184 pages, Editions Encre Fraîche

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 20:15

Reparer-les-vivants-KERANGAL.jpgA partir de quel moment peut-on dire d'un être humain qu'il est mort? Telle est la question à laquelle vont répondre deux professeurs de médecine, Pierre Mollaret et Maurice Goulon, en 1959. Et leur réponse va révolutionner la médecine:

 

"L'arrêt du coeur n'est plus le signe de la mort, c'est désormais l'abolition des fonctions cérébrales qui l'atteste. En d'autres termes: si je ne pense plus alors je ne suis plus. Déposition du coeur et sacre du cerveau - un coup d'Etat symbolique, une révolution."

 

Non seulement le coeur, mais d'autres organes, deviennent alors de "simples" pièces de la machine humaine.

 

Sky est un jeune homme de dix-neuf ans. De bon matin, aux Petites-Dalles, près d'Etretat, il participe à une session de surf, "comme on en compte deux ou trois dans l'année", avec deux jeunes gens de son âge, Christophe Alba et Johan Rocher, alias Chris et John.

 

Sur la route du retour au Havre, leur van, conduit par Chris, pour une raison indéterminée, dans une ligne droite, se déporte sur la gauche et heurte un poteau. Il roulait au-dessus de la vitesse autorisée... Un seul des passagers ne porte pas de ceinture de sécurité, c'est Sky, alias Simon.

 

Chris a une fracture de la hanche gauche et du péroné; John a des fractures aux deux poignets, à une clavicule, et sa cage thoracique a été enfoncée sans qu'aucun organe ne soit perforé; Simon est passé au travers du pare-brise, a subi un traumatisme crânien et a une lésion importante au niveau du lobe frontal.

 

Seul Simon ne va pas s'en sortir. Les évaluations cérébrales montreront qu'il est mort, même si son coeur stimulé articiciellement bat encore. Comme il est dans une grande forme physique, se pose alors la question du don de ses organes, qui permettrait de réparer des vivants qui en ont besoin.

 

Le livre de Maylis de Kerangal met en scène tous les protagonistes d'une telle situation, à commencer par le médecin, Pierre Révol, qui constate la mort encéphalique de Simon et l'annonce à ses parents, Marianne et Sean.

 

Ces derniers s'interrogent:

 

"Pourquoi est-il maintenu en réanimation s'il n'y a plus d'espoir? Qu'est-ce qu'on attend?"

 

On attend qu'ils décident, qu'ils disent s'ils sont d'accord pour que Simon fasse don de ses organes. Après en avoir discuté avec un membre du personnel médical, Thomas Rémige, et après bien des tourments, ils disent oui.

 

Maylis de Kerangal raconte alors comment les choses vont se passer, de manière très précise. Tout le livre montre d'ailleurs qu'elle a le souci des détails techniques. Qu'il s'agisse du surf, de la façon humaine d'amener des parents à accepter le don d'organes de leur fils, des compatibilités entre donneur et receveurs, de la sélection de ces derniers, des opérations de prélèvement, de la transplantation cardiaque...

 

La répartition des organes de Simon se fait finalement ainsi:

 

"Strasbourg prend le foie (une fillette de six ans), Lyon les poumons (une adolescente de dix-sept ans), Rouen les reins (un garçon de neuf ans)."

 

Le coeur est destiné à une femme de Paris, âgée de cinquante-et-un ans...

 

Ce récit serait terriblement froid, parce que très précis et très technique, si l'auteur ne sondait pas les reins et les coeurs des différents personnages qui interviennent dans cette histoire, qu'il s'agisse de membres du corps médical, tel que Virgilio Breva qui prélève le coeur, ou de proches du donneur, telle que Juliette, l'amie artiste du jeune défunt.

 

Ou encore, serait-il d'une grande sécheresse si l'auteur ne racontait pas les pensées qui traversent Marianne, la mère de Simon, quand elle songe aux organes dispersés de son fils:

 

"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie, ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme?"

 

En cette mère endeuillée s'opère alors une révolution de l'esprit qui n'est pas moindre que celle de la définition de la mort:

 

"Ces questions tournoient autour d'elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de Gypse."

 

Francis Richard

 

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, 288 pages, Verticales

 

Un de ses livres précédents:

 

Naissance d'un pont, 320 pages, Verticales

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 06:50

Schreiber-MAKINE.jpgDes hommes se sont battus pour que vive la France lors de la Deuxième Guerre mondiale, comme d'autres avant eux, sur d'autres théâtres d'opérations. Qui étaient ces hommes? Et pour quel pays se sont-ils battus?

 

Ces hommes n'étaient pas tous des Français de souche, mais ils aimaient la France, charnellement pourrait-on dire, et ils ont versé leur sang pour elle. N'était-ce pas la meilleure preuve d'amour qu'ils pouvaient donner?

 

Andreï Makine, né en Sibérie, a publié en 2006 un livre intitulé Cette France qu'on oublie d'aimer. C'est ce livre qui lui a permis de faire la connaissance d'un homme qui, lui, n'a pas oublié de l'aimer, malgré ses origines.

 

Les origines de Jean-Claude Servan-Schreiber - car il s'agit de lui - sont en effet juives allemandes. Ce qu'on n'a pas manqué de lui jeter à la figure en de multiples occasions. Ce qui ne l'a pas empêché d'aimer tout simplement le pays qui a donné l'hospitalité aux siens, quitte à "se débarrasser de quelques oripeaux - confessionnels, coutumiers ou autres - qui rendent plus malaisée cette généreuse hospitalité".

 

Dans un livre publié en 1979, Le Huron de la famille, Jean-Claude Servan-Schreiber a raconté sa vie de réussite dans les affaires, mais ce n'est pas à cette vie-là qu'Andreï Makine s'est intéressé. Il est remonté dans le temps, à la Deuxième Guerre mondiale pendant laquelle le lieutenant Schreiber s'est illustré.

 

Pendant six années de guerre Jean-Claude Servan-Schreiber a mené une existence qui a fait l'admiration de l'auteur au point de lui demander d'en écrire les mémoires. Mais qui a envie de publier les mémoires d'un nonagénaire, alors que les Français d'aujourd'hui n'ont d'yeux que pour "des personnages qui plaisent car ils légitiment la médiocrité et le lamentable confort de la pensée tiède"?

 

Que leur importe ce qu'a bien pu faire un jeune soldat, encore gamin - il a vingt-deux ans -, souriant et sans peur quand il affronte les Allemands avec son char en 1940. Cet homme n'est pas beaucoup plus vieux - il a deux ans de plus  - quand il transmet des armes à des résistants plus jeunes encore que lui et quand il est fait prisonnier dans le camp de concentration franquiste de Miranda del Ebro.

 

Alors qu'il n'a pas pu rester dans l'armée française en janvier 1941 en raison du statut des juifs, il parvient à se faire enrôler dans l'Armée d'Afrique qui débarque en Provence en 1944 et va libérer le sud de la France, la vallée du Rhône, Strasbourg, et pénétrer en Allemagne:

 

"C'est ce même soldat qui, en hiver 44, sous le sifflement de la mitraille, descendait de son char et sauvait deux camarades grièvement blessés."...

 

Andreï Makine raconte les difficultés qu'il a rencontrées pour trouver un éditeur au livre de son héros et l'échec éditorial cuisant, au printemps 2010, de Tête haute: souvenirs, une fois paru. De fait, le lieutenant Schreiber avait peu de chance d'être entendu, "de dire ce que ses compagnons d'armes ont vécu et comment ils sont morts". Car sa France n'a plus rien à voir avec le pays tel qu'il est devenu.

 

Déjà, rentrant en France après six années de guerres, il avait senti qu'il faisait figure de "guerrier retardataire qui revient dans un temps de paix peuplé d'indifférents et d'oublieux":

 

"La guerre terminée, ses retrouvailles avec Paris ont été marquées par un intense sentiment de solitude: une nouvelle jeunesse à laquelle il n'appartenait plus, une nouvelle langue qu'il ignorait, une autre façon d'appréhender la vie - cette vision "existentialiste" - qui n'avait que faire de sa vie à lui, de ses engagements, de ses blessures, de la mort, souvent héroïque, de ses camarades." 

 

Les héros d'alors? Sartre, Camus et Beauvoir, qui festoyaient pendant que d'autres allaient au casse-pipe et qui se permettaient, après guerre, de leur donner des leçons de morale.

 

Jean-Claude Servan-Schreiber aggrave son cas. A vingt-deux ans, le 17 juin 1940, sorti en claudiquant de l'hôpital où sa jambe blessée a été soignée, il a fait la découverte de Dieu dans la cathédrale de Bordeaux dont il a poussé la porte:

 

"Avec l'âge, il avait de plus en plus l'intuition d'une vérité suprême, bien plus ample que ses souvenirs de jeune soldat et bien plus simple que les doctrines qu'échafaudaient les philosophes de fiestas."

 

Pendant la guerre il aura rencontré trois femmes, une résistante, une allemande, une infirmière. Ce n'étaient pas des conquêtes qui se seraient ajoutées à un palmarès de séducteur:

 

"Ces amours-là étaient d'une tout autre nature: elles n'entraînaient pas les amants dans l'épaisseur des liens du désir, de la possession. Tout au contraire, elles libéraient..."

 

Le livre d'Andreï Makine est un cri. Andreï Makine trouve en effet profondément injuste que le pays du lieutenant Schreiber soit maintenant un pays oublié:

 

"Un pays qu'on n'entend plus à travers la logorrhée des "communicants", la morgue des "experts", les verdicts de la pensée autorisée. Un pays rendu invisible derrière les hologrammes des mascottes "pipolisées", frétillantes idoles d'un jour, clowns de la politicaillerie scénarisée."

 

Il y a pourtant une lueur d'espoir dans ce "pays mis en veilleuse mais dont la vitalité se devine encore dans les failles qui percent l'étouffoir":

 

"Un éditeur qui ose publier un livre imprudent, un journaliste qui, se rappelant la noblesse de son métier, se révolte et, traîné devant un tribunal, réussit à dominer ses inquisiteurs. Un vieil homme qui, négligeant la quiétude d'une confortable retraite, engage son dernier combat pour défendre l'honneur de ce pays oublié."

 

Francis Richard

 

Le pays du lieutenant Schreiber, Andreï Makine, 224 pages, Grasset

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 23:50

Le-miel-DESPOT.jpgIl est tellement plus commode de partager le monde entre d'un côté les bons et de l'autre les méchants. Excepté que, dans la vraie vie, c'est tout faux. Ainsi il y avait dans la guerre en ex-Yougoslavie, selon les médias occidentaux, les gentils Croates et les criminels Serbes...

 

Pourtant, pendant les heures les plus sombres de notre histoire, les gentils Croates avaient été du côté des nazis... mais il faut croire que la mémoire des hommes est sélective et qu'elle varie au gré des circonstances.

 

Et puis, il ne faut jamais oublier que l'histoire officielle est toujours celle des vainqueurs... et qu'il existe parfois même des lois pour empêcher de la contredire.

 

Dans son roman, Le miel, Slobodan Despot montre des Serbes à visage humain - eh oui ça existe -, avec leurs défauts et qualités. Quelle impudence!

 

Le narrateur souffre d'une douleur au ventre. Après avoir envisagé une appendicite, puis un cancer du côlon, les médecins se proposent de l'en guérir par une cure de six mois, lourde et incertaine.

 

Au lieu de quoi, il se rend chez Vera, une herboriste, qui soigne ses patients avec des remèdes qui sont tous à base de miel - elle en consomme dix kilos par mois! Et elle va dissiper son mal "en six jours de diète et de conversations emplies d'une joie rentrée"...

 

Au cours de ces conversations, Vera va lui raconter comment, n'écoutant que son bon coeur, elle est venue au secours d'un vieil homme, Nikola K., que son fils cadet, Vesko le Teigneux, insultait et menaçait physiquement parce que leur véhicule était tombé en panne à cause de son trop lourd chargement de miel. 

 

Ce bienfait, qui avait mis Vera dans l'embarras financier, ne fut pas perdu. Quelque temps plus tard, alors qu'elle était sur le point de fermer boutique en raison d'une pénurie de miel, elle eut la bonne surprise de recevoir de la part du vieil homme un bidon de cinquante kilos de miel.

 

En fait, le Vieux était apiculteur. Quand elle l'avait rencontré avec son fils Vesko, ils revenaient de la Krajina dont tous les habitants serbes avaient fui, à l'été 1995, leurs personnes n'étant plus en sécurité. Seul Nikola et quelques vieillards étaient restés.

 

L'aîné des fils de Nikola, Dusan, avait rejoint en 1991 l'armée de la République de Krajina serbe:

 

"Il se distingua suffisamment par sa bravoure pour figurer sur la liste des criminels de guerre dressée par le camp d'en face."

 

Quatre ans plus tard, il demandait piteusement à son frère cadet de l'accueillir chez lui, à Belgrade, une fois la défaite de l'enclave serbe consommée.

 

Quand le père de Dusan et Vesko appela au téléphone, on ne sait comment, Vesko décida de l'aller chercher. Le livre est l'histoire rocambolesque du voyage aller et retour de Vesko le Teigneux, devenu bien peureux, ramenant son père chez lui. Le miel y sera à la fois source d'ennuis et monnaie d'échange pour tirer les deux d'affaire.

 

Pendant ce voyage qui les fait passer par la Slovénie et la Hongrie, Nikola s'avère imperturbable dans les tribulations et ingénieux dans l'adversité, alors que Vesko se montre pleutre et résigné, ne méritant plus le surnom dont il était naguère affublé, irrité surtout par "l'étrange pouvoir de son père".

 

Le narrateur est né dans l'ex-Yougoslavie. Il a suivi la guerre de loin, en observateur, depuis la Suisse, dont il est devenu citoyen et soldat. Il se demande:

 

"Pour quel camp s'engager? Contre qui prendre parti, sinon contre les mensonges qui déferlaient avec un grondement de cataracte..."

 

Ce livre, écrit dans une langue limpide, qui parle à l'imagination, rétablit donc quelque peu la vérité, plus nuancée que l'officielle. Mais ce n'est qu'une toile de fond nécessaire. Il comporte en effet une morale, qui, elle, est de portée universelle et qui, d'ailleurs, est la dernière phrase du livre qu'elle résume très bien:

 

"Chacun de nos gestes compte."

 

Francis Richard

 

Le miel, Slobodan Despot, 128 pages, Gallimard

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 20:15

Ecrit dans le vent BAUMANNQu'est-ce qui peut bien pousser un retraité à commencer d'écrire?

 

Depuis son adolescence, Bertrand Baumann était persuadé qu'il écrirait, mais il n'écrivait pas.

 

Dès qu'il a pris sa retraite, il a commencé à écrire, alors qu'il n'avait plus rien à raconter... Cela lui est venu tout naturellement, sans aucun souci de page blanche.

 

Pourquoi? Parce qu'il avait envie de découvrir qui il était et comment il vivait. Cela pouvait-il intéresser des lecteurs, s'est-il demandé? Oui. Parce qu'il s'était fixé pour objectif de "ne rien dire d'artificiel".

 

Comme il voulait vivre dans l'instant - ce qu'il ne pouvait peut-être pas faire vraiment avant d'être retraité, avant que tout projet ne se refuse à lui -, il a adopté d'écrire des notules, qui lui permettent justement de "n'exprimer qu'un reflet du moment", de "mimer des instants" qui lui procurent des bonheurs:

 

"N'est-ce pas contrevenir au primat de l'instant que de prendre note de moments passés? - Mais non, la réminiscence est aussi une activité présente. De même que sa transcription, sa relecture, sa mise au net..."

 

Que contiennent ces notules? L'essentiel des instants qu'il passe à assouvir ses passions - "les auteurs, les gens, l'écriture" - ou les intérêts mineurs qu'il porte à "la photo, la promenade, la rêverie".

 

Sa lecture est devenue désintéressée - auparavant elle était liée à son activité d'enseignant:

 

"Je ne demande à l'auteur que ce qu'il a bien voulu me communiquer, toutes mes facultés ne sont pas de trop pour permettre ce bienfait, cette osmose."

 

S'il goûte maintenant Les Mémoires d'Outre-Tombe de René de Chateaubriand, il exprime sa déception en relisant La Recherche du Temps perdu de Marcel Proust:

 

"Le pendule de mes goûts est rarement en accord avec celui des modes. Il avance ou il retarde - ce qui parfois revient au même."

 

D'une manière générale il a trouvé deux moyens de prolonger ses lectures: lire des oeuvres à haute de voix à des personnes âgées - plus âgées que lui - ou les enregistrer; les traduire - il traduit notamment les pensées de Georg Christoph Lichtenberg.

 

Quand il voyage - il s'est rendu, depuis 2006, au Burkina Fasso, en Argentine, en Mazurie et en Arménie -, il ne joue pas au touriste ordinaire:

 

"Les rencontres journalières me plaisent, les courses en ville m'intéressent, l'immobilité me tente. Approfondir des lieux connus plutôt qu'en courir d'autres, voilà mon goût."

 

En fait, ses voyages ont non seulement pour but de voir des gens et des bâtiments, mais aussi de se connaître lui-même:

 

"Changer radicalement de décor, de société, de genre de vie, cela me permet de départager mieux ce qui dans mon comportement et mes humeurs m'appartient en propre, et ce qui ressortit au masque social, à la posture et parfois à la grimace que la société attend de moi - ou que je trouve plus commode d'adopter - dans telle ou telle circonstance."

 

Ses réflexions ne sont pas celle d'un sage qui écrirait pour que l'on sache qu'il l'est devenu. Plus modestement il écrit "pour connaître un peu mieux ou du moins accepter la réalité qui l'entoure et celle qui est en lui".

 

Il parle ainsi de sa vie solitaire au quotidien, de ses rapports avec les femmes ou de ses réflexions sur l'âge:

 

"Le cheminement de l'âge n'est pas un progrès vers plus de vérité, mais, au mieux, une progression d'un moment vrai à un autre, à travers l'usure du temps."

 

Son ton n'est pas toujours aussi sérieux. Loin de là. Il a de l'humour:

 

"Au sujet des différences entre chien et chat, j'ai entendu dernièrement ceci: le chien se dit: "Mon maître me nourrit, me loge, me promène, me caresse: c'est un dieu." Le chat: "Mon maître me nourrit, me loge, me caresse: je suis un dieu."...

 

Et puis, Bertrand Baumann respecte son lecteur. Il écrit bien et c'est très agréable:

 

"Bien écrire, c'est respecter son lecteur et se respecter soi-même.", dit-il

 

C'est un fait qu'il observe scrupuleusement ce précepte.

 

Francis Richard

 

Ecrit dans le vent, Bertrand Baumann, 232 pages, L'Aire

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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