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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 06:20

éthique monnaiePaul Ricoeur faisait une distinction entre éthique et morale. Il ne s'agissait pour lui que d'une nuance, qui avait tout de même son importance. Pour lui l'éthique était supérieure à la morale parce qu'elle mettait l'accent "sur ce qui est estimé bon" plutôt que "sur ce qui s'impose comme obligatoire".

 

C'est pourquoi, me semble-t-il, Jörg Guido Hülsmann ici a orienté son propos sur L'éthique de la production de monnaie, dans son livre publié aux éditions L'Harmattan ici, plutôt que sur sa moralité.

 

Dans cette étude l'auteur s'appuie tout du long sur des textes de l'Eglise catholique et sur des textes économiques de l'école autrichienne, tant il est vrai que les préoccupations morales catholiques s'accordent bien avec les conceptions des économistes de cette école, notamment sur le capitalisme tel qu'il devrait être :

 

"Le système social de division du travail reposant sur un respect intégral et universel des institutions fondamentales de la société, à savoir la propriété privée et la liberté d'association."

 

Pour ce qui concerne la monnaie Hülsmann parle donc dans son livre de ce qu'est la production naturelle de monnaie, de l'inflation et des systèmes monétaires tels qu'ils découlent de l'inflation.

 

Qu'est-ce qu'une monnaie naturelle ? "Tout type de monnaie dont l'usage est le résultat de la coopération naturelle des individus".

 

Pendant des millénaires les hommes se sont servis de monnaies naturelles telles que l'or, l'argent, le cuivre, non pas "en raison de leurs qualités physiques, mais parce que des individus libres les ont spontanément choisies pour remplir cette fonction".

 

Ce qui caractérise les monnaies naturelles c'est d'avoir une valeur intrinsèque, d'être susceptibles d'être consommées, avant d'être utilisées comme moyen d'échange. Il existe toutefois une autre monnaie naturelle que les métaux précieux, la reconnaissance de dette, c'est-à-dire la monnaie de crédit, qui "ne tire sa valeur que de l'espérance d'un remboursement futur sous forme de marchandise" , mais elle ne peut donc pas naturellement prendre de grandes proportions.

 

A contrario le papier-monnaie n'a jamais été au cours de l'histoire une monnaie naturelle au sens de la définition rappelée ci-dessus :

 

"Les gouvernements ont émis du papier-monnaie auquel ils ont conféré cours légal, imposant ainsi à chaque citoyen l'obligation légale de l'accepter en paiement."

 

Il en est de même de la monnaie électronique.

 

La monnaie naturelle revêt la forme de certificats incorporés matériellement ou non à la monnaie. Dans le premier cas il y a un lien avec les poids et mesures de la matière, dans le second il s'agit de substituts qui certifient une quantité de métal précieux.

 

La production naturelle de monnaie ?

 

"Sur un marché libre, la production monétaire s'intègre pleinement à la division générale du travail. Des pièces supplémentaires sont fabriquées aussi longtemps que cette production offre les meilleurs retours possibles sur les ressources investies dans la production. La production est réduite dans la mesure où les perspectives offertes par les autres branches de l'industrie deviennent meilleures."

 

La production naturelle de monnaie ne peut être légitime qu'en respectant un certain nombre de règles éthiques, par exemple ne pas tromper sur la marchandise qu'elle certifie. L'utilisation de la monnaie ne peut être éthique que s'il n'en est pas abusé en pratiquant des taux d'intérêt excessifs, c'est-à-dire usuraires, ou illégitimes, par exemple en prélevant un intérêt tout court dans le cas de crédit à la consommation.

 

Est-il possible que l'économie croisse sans que ne croisse le stock de monnaie ? La réponse est oui. La seule conséquence est que les prix monétaires des biens et services produits en plus grande quantité vont baisser. En cas de forte croissance la diminution de la taille des pièces en un métal précieux peut se résoudre par l'adoption d'un autre métal précieux. La baisse des prix peut alors être anticipée par les entrepreneurs qui doivent réduire leurs coûts, comme c'est le cas aujourd'hui sur le marché des ordinateurs et des technologies de l'information.

 

L'auteur démonte les sophismes suivants :

 

- la thésaurisation empêche l'économie de fonctionner

- la déflation doit être combattue

- "la manipulation du stock de monnaie peut être un instrument adapté au rétablissement de l'équilibre sur certains marchés"

- "le papier-monnaie peut aider à faire baisser le taux d'intérêt et promouvoir ainsi la croissance économique"

- "la monnaie doit constituer le point d'ancrage qui garantit la stabilité économique" 

- le coût de la fabrication de pièces est prohibitif comparé à celui du papier-monnaie.

 

L'inflation ?

 

"On peut définir l'inflation comme l'augmentation de la quantité nominale d'un moyen d'échange au-delà de la quantité qui en aurait été produite sur le marché libre."

 

Autant dire que cette définition n'a rien à voir avec l'acception communément admise.

 

Si l'on entend le marché libre comme la "coopération sociale conditionnée par le respect des droits de propriété", l'inflation ne peut résulter que d'une violation des droits de propriété, ce que l'on se garde bien de faire transparaître.

 

Si la contrefaçon privée peut exister, ses effets sont limités comme l'explique l'auteur. Il en est ainsi des certicats gagés sur des réserves fractionnaires. Tout change à partir du moment où l'Etat entre en scène :

 

"En tous temps et en tous lieux, ce sont les gouvernements qui ont été les principaux bénéficiaires de l'inflation [...]. Ils ont d'abord cessé de la combattre, avant de la faciliter, de l'encourager pour finalement la promouvoir de toutes leurs forces. Ils ont entravé puis supprimé le marché libre de la production de monnaie, tout en mettant en place des institutions qui étaient destinées à entretenir une inflation perpétuelle et qui étaient remodelées en permanence afin d'augmenter leur potentiel inflationniste."

 

Comment ?

 

En accordant des privilèges à certains aux dépens des autres. L'auteur nous explique comment les gouvernements procèdent. Ils ont recours :

 

- à la contre-façon légale : en légalisant des réserves fractionnaires et en dépréciant des pièces

- aux monopoles légaux

- au cours légal

- aux suspensions légales des paiements : le refus de rembourser la contrepartie métallique des certificats

 

L'auteur montre ce que ces dispositions entraînent, seules, ou combinées. Et ce n'est pas triste. Il montre ainsi le processus qui a conduit à l'introduction de papiers-monnaies "au prix d'atteintes progressives à la propriété privée et au prix de ruptures massives de contrat perpétrées par les banques centrales".  

 

Si le montant de crédit privé accordé "est toujours limité par des actifs présents et les espérances de revenus", il n'en est pas de même du crédit public qui est illimité, d'autant que les banques centrales, qui sont les obligées des gouvernements, ont le pouvoir de créer "ex-nihilo n'importe quelle quantité de monnaie sans limitation technique ou économique." Il en résulte que les dettes publiques explosent. Au cours des 40 dernières années, par exemple, la dette publique américaine a été multipliée par 30,6 tandis que la masse monétaire de base n'augmentait "que" d'un facteur 7,6.

 

L'inflation décrétée entraîne la croissance des Etats. Elle favorise le prolongement de la durée des guerres. Elle permet de spolier les citoyens. Elle réduit le nombre des véritables entrepreneurs opérant avec leur propre argent. Elle détruit ou empêche l'épargne. Elle conduit à l'endettement non seulement public mais privé, en conséquence à la servitude. Est-ce bien éthique ?

 

L'évolution des systèmes monétaires internationaux au cours des deux trois derniers siècles, voire davantage, est à mesurer à l'aune de celle de l'inflation décrétée par les gouvernements et leurs complices banquiers, qui en sont les premiers profiteurs, favorisée par les réserves fractionnaires des banques et les papiers-monnaies. L'auteur nous en retrace l'histoire en fin d'ouvrage.

 

Je ne résiste pas au passage à citer ce que Hülsmann dit du FMI et de la Banque Mondiale que j'évoquais dans un article récent de ce blog  [La dernière motion d'Oskar Freysinger: sortir la Suisse du FMI ] :

 

"Ces deux institutions, de nos jours, ne sont en réalité que de grosses machines servant simplement à redistribuer une partie des revenus des contribuables des pays développés pour le compte des gouvernements irresponsables des pays sous-développés."

 

Jörg Guido Hülsmann termine toutefois sur une note d'espoir. Cette évolution n'est pas irréversible. Il rappelle que la Chine, après avoir connu cinq siècles d'hyperinflation répétée, de l'an 960 à 1455, en raison de ses expériences de banques à réserves fractionnaires et de papier-monnaie, a su retrouver une solidité financière "lorsque le pouvoir politique cessa d'interdire la circulation des pièces d'argent et de cuivre". Il rappelle que "les pères fondateurs de la Constitution des Etats-Unis, dans un geste glorieux, privèrent de base légale la pratique centenaire du papier-monnaie colonial". Enfin il prend l'exemple du président américain Andrew Jackson :

 

"qui, s'opposant à la résistance effrénée des cercles de la banque et de la finance arc-boutés sur leurs droits acquis, retira tous les privilèges légaux attribués à toutes les banques à réserves fractionnaires et réduisit la dette publique à un montant que n'importe quel citoyen riche eût été en mesure de rembourser."   

 

Francis Richard

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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 00:30

Revenir au capitalismeLe titre de ce livre, publié aux Editions Odile Jacob ici , paraît provocateur . En fait il ne l'est pas. 

Son auteur, Pascal Salin, professeur émérite de l'Université Paris-Dauphine, économiste qui ne cache pas ce qu'il doit à l'école autrichienne de Ludwig von Mises et de Friedrich Hayek, a l'immense avantage de ne pas être conformiste et surtout de raisonner, au lieu d'affirmer péremptoirement. 

Il ne répète pas ce que la plupart des soi-disant experts économiques disent aux politiciens. Lesquels reçoivent les paroles de ces experts comme pain bénit - ils ont accueilli aussi bêtement les paroles des experts du GIEC en matière de climat. Ils sont boursouflés d''importance parce qu'il leur est demandé d'intervenir en matière d'économie... Ce qu'ils font à tort et à travers.

Ce qui n'est pas banal de nos jours, Pascal Salin s'intéresse aux causes de la crise économique et financière actuelle. La première de ces causes est :

"L'extraordinaire instabilité de la politique monétaire menée aux Etats-Unis, mais aussi dans d'autres régions du monde"

Comme le souligne Pascal Salin :

"Il faut bien être conscient du fait que passer ainsi en quelques années de 8 à 3 % [entre juillet 1991 et septembre 1992], puis de 3 à 6% [en 2000], de 6 à 1% [en juin 2003], de 1 à 5,25% [en juin 2006], avant de tomber finalement à 0% [en décembre 2008] constitue la plus extraordinaire et irresponsable variabilité de taux d'intérêt que l'on puisse imaginer. Jamais une telle variabilité n'aurait pu se produire si les taux d'intérêt avaient été librement fixés sur les marchés financiers sans intervention arbitraire des autorités monétaires".

Pourquoi la Fed s'est-elle livrée à de telles variations ? Parce que la loi américaine assigne pour buts à la Fed "de veiller non seulement à la stabilité des prix, mais aussi à l'emploi et à l'activité économique".

La Fed croit donc bien faire en baissant ses taux pour relancer l'activité économique quand elle est au plus bas. Seulement "la croissance excessive des crédits d'origine monétaire qui ne correspondent pas à une épargne effective, mais à une création de crédits à partir de rien, conduit à l'apparition de "bulles financières"". La Fed croit alors bien faire en augmentant ses taux quand elle s'aperçoit que trop de liquidités ont été créées...

Plus loin Pascal Salin fait un parallèle entre la crise de 1929 et la crise actuelle, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Il note :

"Comme dans les années 2000, la création monétaire des années 1920 s'était portée surtout sur les actifs financiers et n'avait pas provoqué une inflation importante des prix des biens et services, de telle sorte qu'elle n'avait pas attiré l'attention".  

En fait les prix auraient dû baisser en raison des gains de productivité... s'il n'y avait pas eu les interventions étatiques du président Hoover. De même la crise aurait été plus courte qu'elle ne l'a été si le président Roosevelt n'était pas non plus intervenu massivement avec son New Deal :

"La véritable guerre que Roosevelt a menée contre les entrepreneurs sur le plan fiscal comme sur le plan réglementaire, a certainement contribué en grande partie à la dureté de la Grande Crise. On ne peut pas espérer que des emplois se créent lorsqu'on spolie les créateurs d'emplois et qu'on les paralyse dans des contraintes excessives !"

Pascal Salin rappelle qu'il ne peut y avoir de croissance économique sans épargne, autrement dit sans capital et sans épargnants, ceux qui investissent eux-mêmes leur épargne et deviennent des capitalistes au vrai sens du terme, ou ceux qui prêtent. C'est tout un passage du livre qu'il faut citer pour le bien comprendre :

"Il n'y a aucun moyen d'augmenter la demande si les revenus n'augmentent pas et les revenus n'augmentent pas si la production n'augmente pas ( la valeur des revenus distribués est égale à la somme des valeurs  ajoutées créées par les entreprises). La croissance ne peut résulter que des décisions des producteurs de produire plus, soit en utilisant des facteurs de production supplémentaires, soit en utilisant mieux les facteurs de production existants, soit en proposant des produits et services nouveaux correspondant mieux aux besoins des consommateurs. Mais les processus de production se déroulent dans le temps, ce qui signifie que les producteurs anticipent les besoins futurs qui s'exprimeront sur les marchés une fois que les productions nouvelles se seront traduites par des distributions de revenus. Mais précisément parce qu'il existe de tels décalages dans le temps, les producteurs ne peuvent anticiper les besoins futurs qu'à condition d'en avoir les moyens, c'est-à-dire de disposer des ressources nécessaires pour mettre en oeuvre ces processus de production. Ces ressources sont obtenues par l'épargne, placée en fonds propres ou en fonds prêtables."  

Or les Etats s'ingénient justement à confisquer l'épargne par l'impôt ou l'emprunt, qui est un impôt différé. Ce faisant ils empêchent la croissance économique qui se produirait si des productions pouvaient être financées grâce à l'épargne. Ils ne laissent d'autre perspective que de consommer les ressources et ne se privent d'ailleurs pas, quand ils y parviennent, de taxer au passage. Contrairement aux idées reçues :

"Un acte de consommation est un acte de destruction de ressources, alors qu'un acte d'épargne est un acte de conservation de ressources."

C'est pourquoi Keynes a tort :

"La demande globale augmente du fait du déficit public et diminue du fait de la baisse de la consommation et de l'investissement dans la même proportion." 

Les politiques de relance ne servent donc à rien...

Les autres causes de la crise actuelle, que Pascal Salin développe dans son livre, sont un peu mieux connues : la politique de logement pratiquée aux Etats-Unis et les réglementations nocives. C'est pourquoi je laisse le soin à l'internaute de les approfondir lui-même en lisant ce livre indispensable à la compréhension de ce que nous vivons.

Toujours est-il que les causes de la crise actuelle peuvent se résumer en une seule, l'interventionnisme étatique, qui empêche les marchés de jouer leur rôle. Le capitalisme n'est donc pour rien dans cette crise, au contraire :

"La réglementation empêche la régulation, la déréglementation est le meilleur moyen de rendre possible l'autorégulation."

Pascal Salin montre que les faillites jouent le rôle d'assainissement des marchés et que là encore l'interventionnisme étatique est déplorable, qui plus est, immoral :

"En sauvant les établissements les plus mal gérés de la faillite, on enracine l'idée que l'irresponsabilité n'est pas grave, puisque l'Etat - c'est-à-dire en fait les contribuables - sera là pour éviter la sanction de la faillite."

Le sauvetage des établissements mal gérés se fait également au détriment de ceux qui le sont bien... 

Pascal Salin emploie cette image qui illustre bien le processus absurde de l'interventionnisme étatique :

"Dans le monde où nous vivons, l'Etat prétend pouvoir créer ex nihilo des ressources à dépenser et des crédits à distribuer, comme un alchimiste qui créerait de l'or à partir de rien !"

Il y a évidemment bien d'autres choses à apprendre dans ce livre, au style agréable, et d'une grande clarté:

"Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
Et les choses pour le dire viennent aisément
"

disait Boileau...

Je terminerai par une dernière citation, qui se trouve d'ailleurs à la dernière page :

"A partir du moment où l'Etat intervient, on est dans le domaine de l'immoralité, parce qu'on est dans le domaine de la contrainte qui permet de porter atteinte aux droits légitimes d'autrui."

Francis Richard

Dans cette vidéo Pascal Salin explique de manière limpide l'objet de son livre :
   


 
Nous en sommes au

608e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi




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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 22:15
L'auteur est encore un jeune homme, mais il a tout de même vécu en Roumanie jusqu'en 1990. Par comparaison, il sait donc de quoi il parle quand il s'agit de capitalisme, lui, le fils de dissident roumain, qui a surtout bénéficié, contraint et forcé, des  bienfaits du socialisme oriental européen dans sa jeunesse.

Comme le nom l'indique, ce livre, publié aux Editions First (ici), est un plaidoyer pour le capitalisme libéral. Il n'est pas destiné aux convaincus, mais à tous ceux - et ils sont pléthore - qui se laissent bercer par les sirènes de l'interventionnisme de l'Etat ou par les détracteurs de l'économie de marché, qui bien souvent s'en prennent à sa caricature.

Dans ce livre didactique l'auteur montre qu'en réalité le capitalisme remonte à la nuit des temps. Au cours des siècles, l'humanité a dû son développement phénoménal, qui s'est accéléré avec la révolution industrielle, aux libertés économiques, c'est-à-dire au libéralisme.  

Il serait plus juste d'ailleurs de parler de libéralismes au pluriel, ce qui révèle bien la richesse de la pensée libérale. L'auteur distingue ainsi le libéralisme constitutionnel, l'économie politique "du droit naturel", l'économie politique "de l'utilité", le libéralisme social et le libéralisme radical. Mais tous ces courants se retrouvent dans la primauté donnée à la liberté, considérée comme un facteur fondamental d'accomplissement moral et social.

Que serait la liberté sans responsabilité ?

Les libéraux ne connaissent que les droits individuels et rejettent toute idée de droits collectifs.

De même la liberté et la propriété privée ne vont pas l'une sans l'autre:

La propriété privée constitue le meilleur support et la meilleure expression possible de la liberté individuelle dans un contexte concurrentiel.

Il est de bon ton de mettre devant le terme de libéralisme des préfixes, dans le but de le discréditer :

Le néolibéralisme est une invention des adversaires du libéralisme. Il n'y a jamais eu de "néo" ni d'"ultra" libéralisme. Comme il n'existe pas de "néostalinisme" ou de "néonazisme". On est stalinien ou non. On est fasciste ou on ne l'est pas.

Au contraire du fascisme ou du communisme, le libéralisme n'est pas une idéologie. L'auteur cite Jean-François Revel, qui dans La Grande Parade, écrivait :

Le libéralisme n'a jamais eu l'ambition de bâtir une société parfaite. Il se contente de comparer les diverses sociétés qui existent ou qui ont existé et de retenir les leçons à tirer de l'étude de celles qui fonctionnent ou ont fonctionné le moins mal.

Le libéralisme serait-il responsable de la crise économique que nous connaissons ? Les lecteurs de ce blog savent qu'il n'en est rien. Nicolas Lecaussin rappelle à son tour que c'est l'Etat américain qui a mis en place une politique d'accès à la propriété totalement insensée et qui a mené une politique monétaire risquée et imprévisible, en pratiquant tantôt des taux trop élevés, tantôt trop bas.

Nicolas Lecaussin a également beau jeu de tourner en ridicule l'accusation selon laquelle les déboires de l'agriculture seraient dus au libéralisme, alors que c'est le secteur le plus subventionné, par conséquent le plus éloigné du libéralisme.

Nicolas Lecaussin n'a aucun mal non plus à montrer que l'économie américaine est très réglementée, ce qui n'a pas empêché, au contraire, la crise d'y éclater :

Les réglementations aux Etats-Unis représentent plus de 75 000 pages d'écriture chaque année dans le Federal Register, 238 351 fonctionnaires (une hausse de 63% depuis 1980) et 40,8 milliards de dollars de dépenses fédérales. Rien que le contrôle des banques et du marché financier phagocyte un budget de 2,3 milliards de dollars par an.

Plutôt que le libéralisme c'est en fait l'étatisme qu'il faudrait mettre en accusation.

L'exemple de la France est particulièrement éloquent. Avec plus 6 millions de fonctionnaires (25% de la population active), la France est un des pays les plus étatisés d'Europe. Et les résultats sont loin d'être mirobolants.

Le taux de chômage y est de 10% en moyenne depuis la fin des années 1970, avec des pics à 14% et un creux à un peu moins de 8%. La France étatisée s'appauvrit :

Notre Etat qui confisque la moitié des richesses créées par les Français compte 11% de pauvres, 1 million d'enfants pauvres, 3 millions de personnes en manque de soins réguliers et 2,6 millions de personnes ayant besoin d'une aide alimentaire.

Comment l'Etat utilise-t-il la moitié des richesses du pays qu'il confisque ? 

Pour partie il joue à l'entrepreneur. Nicolas Lecaussin évoque le désastre de Bull (coût : 6 milliards d'euros), celui du Crédit Lyonnais quand il était encore aux mains de l'Etat (coût : 15 milliards d'euros), les pertes de France Telecom entre 1995 et 2002 (cumul de 68 milliards d'euros de pertes) et... la participation des salariés de la SNCF à des bénéfices qui n'existent pas puisque l'entreprise est sous perfusion permanente (subventions annuelles : 11 milliards d'euros).

Pour partie il gère mal et dilapide l'argent public - les collectivités locales ne valent d'ailleurs guère mieux. En se basant sur les rapports de la Cour des comptes et des chambres régionales, l'addition estimée atteint au bas mot 100 milliards d'euros.

Dans ces conditions il n'est pas étonnant que la dette du pays culmine officiellement en 2008 à 1'200 milliards d'euros, soit 67% du PIB. Ce que ne dit pas le livre, c'est que, de l'aveu même de François Fillon, le Premier ministre français, la dette atteindra bientôt officiellement 84% du PIB. Or les chiffres officiels ne sont même pas fiables. Traduction :

Un jeune homme de 20 ans aujourd'hui peut se dire qu'il aura encore à rembourser la dette de 2008 lorsqu'il aura 70 ans...

Enfin Nicolas Lecaussin fait quelques rappels sélectifs des scandales de corruption politique qui ont émaillé les trente dernières années, au fur et à mesure de l'étatisation massive initiée par les socialistes français au pouvoir dès 1981.

Le comportement de l'Etat français soulève donc le doute sur son aptitude à même remplir ses tâches dites régaliennes telles que la sécurité, la justice et la défense.

Pour sortir de la crise Nicolas Lecaussin prend le contre-pied de tout ce qui se dit ici ou là :

Remettre l'Etat à sa place, voilà l'une des premières solutions. Mais un Etat réduit au minimum. Ce qu'il faut aujourd'hui c'est moins d'Etat interventionniste et moins de dépenses publiques. Sinon, le scénario risque de se répéter.

La conclusion de l'auteur résume l'ouvrage qu'il faut lire pour se désintoxer si besoin est :

"Pour détruire l'Occident, il suffira de pervertir sa monnaie", disait Lénine. Ce ne sont pas les communistes qui ont réussi à la pervertir (la monnaie), mais les mauvaises politiques publiques et monétaires. La meilleure réglementation est faite par le marché lui-même. C'est l'offre et la demande qui régulent l'environnement économique et financier. Et c'est l'innovation et la création des individus qui font vivre l'économie. N'en déplaise à ses détracteurs, aucune intervention de l'Etat ne pourra se substituer à (ou compenser) la vitalité créatrice de l'individu qui a besoin d'un marché libre et concurrentiel.

Francis Richard 


Alternative Libérale (ici) a posté sur Dailymotion un entretien avec Nicolas Lecaussin que je me fais un plaisir de mettre à la disposition de l'internaute :


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31 décembre 2008 3 31 /12 /décembre /2008 11:10

Ce livre porte un sous-titre qui peut être dissuasif : « Cours familier d'anthropologie ». Il pourrait laisser croire qu'il s'agit d'un livre savant au sens d'incompréhensible, alors qu'il n'en est rien. Il est bien savant, rassurez-vous, mais il reste tout à fait accessible au commun des mortels dont je fais partie.


Avec  ce livre Chantal Delsol veut apporter une contribution originale. Elle veut parler de l'homme à un moment où peu de gens veulent encore dire quelque chose à son sujet. Elle le fait très bien parce qu'elle réussit à esquisser « la figure humaine universelle », comme elle s'en est donnée le but.


Tout commence pour elle par ce qui distingue l'homme des animaux. L'homme a conscience qu'il est mortel. Chantal Delsol estime comme hypothèse la plus probable que l'homme descend des grands singes. Un de ces grands singes serait devenu un homme à partir du moment où il aurait enterré les siens.


Il n'est pas besoin de suivre Chantal Delsol sur ce terrain-là, celui de l'évolution, pour admettre que cet acte d'enterrer les siens signifie bien que l'homme « se sait mortel, s'en étonne et s'en désole ». Cela a, en tout cas, une conséquence : par là même il se différencie des autres animaux.


Pour l'homme les explications de la mort sont multiples. Les religions considèrent que la mort est un passage obligé qui conduit à l'éternité. A propos de la mort les sagesses parlent d'illusion. Les idéologies gomment la mort qui n'existe pas au regard de la masse qui, elle, serait immortelle. La technique fait miroiter une immortalité biologique qui peut-être « conserverait la vie, mais en perdrait la fleur ».


Toute société est destinée à durer
 : « Mortels par nature et par définition, les humains deviennent immortels de façon symbolique, en se perpétuant par la génération ». Mais « à quel prix faut-il durer ? ». Suivant les époques les Européens répondront différemment à cette question.


« Le danger mortel et l'espérance du « salut » représentent les arguments décisifs des régimes autoritaires anciens et modernes » : « durer n'a pas de prix ». « Chez Augustin s'efface (...) la prévalence du salut et de l'immortalité de la cité, parce que mesurée dès lors au salut dans sa dimension transcendante » : « durer a un prix, d'autres valeurs sont plus importantes ». Aujourd'hui cette dernière conviction est de retour, mais sans le christianisme...


Or, « pour durer, il faut qu'une société moderne (ou qui ne se perpétue pas par le seul instinct) sache pourquoi elle dure. Autrement dit, plus les conséquences de l'instinct sont contrôlées, plus le sens est nécessaire. La contraception, qui peut donner à une société les moyens de se suicider, serait en quelque sorte compensée par la religion qui lui offre des raisons de vivre ».


La différenciation entre le bien et le mal
est universelle s'il existe des divergences dans le contenu précis : « Mais sur l'essentiel il existe une communauté de pensée, même sans influences réciproques ». Ce que l'auteur désigne par l'intuition universelle de la norme. Pour y parvenir il convient d'introduire la notion de séparation.


La séparation peut être comprise dans des sens opposés. Les êtres sortent du chaos en se séparant de l'être et c'est le sens bénéfique de la séparation. A contrario le mal est ce qui sépare les hommes. Le bien est ce qui les réunit. Et, pour couronner le tout, la créature, qui ne serait pas libre autrement, est un mélange de bien et de mal. Quelles que soient les explications culturelles que l'on se donne sur l'origine du mal.


Parmi les exemples de délabrement moral Chantal Delsol donne celui du principe de séparation dans le nazisme et du retour au chaos dans les idéologies égalitaires, qui aboutissent aujourd'hui au relativisme - « toutes les croyances et tous les comportements se valent » - lequel se caractérise par la négation de toute différence.


L'homme est un héritier
 : de la culture, de la civilisation et du hasard (ou de la bonne fortune). Il n'y peut rien, mais il ne serait rien non plus « sans cette appartenance imposée » : « L'héritage ne rendra pas l'homme immortel. Il lui conférera son humanité ».


« Alors que la culture savante s'enracine dans les sciences et les philosophies, l'art de vivre trouve sa source dans les religions et les sagesses. (...) Les sociétés modernes accordent un prix immense à la culture savante et ne se soucient guère de l'art de vivre, comme si la connaissance pouvait remplacer le souci des êtres et le discernement devant les situations ».


« La transmission est l'inculcation, à un être LIBRE, de croyances INCERTAINES. Cette double indétermination en fait un acte tout autre que la production, où les éléments premiers sont bruts et manipulables, et où la volonté du créateur est sûre d'elle-même et univoque. L'existence de l'aléatoire, à la fois dans la personne de l'éduqué et dans les visées de l'éducateur, livre cette activité au doute et à l'imperfection. La conséquence de la transmission dès lors n'est plus résultat, mais fruit, n'est plus production, mais fécondité ».


Malheureusement la transmission a été corrompue par l'autorité excessive du père et la culture a été dépravée par le désespoir, né de la révélation des horreurs que l'homme était capable de commettre : « Le renoncement si fréquent de la transmission suit aujourd'hui une sorte d'abandon culturel, qui s'exprime par le dédain et le ricanement ». Mais « aucune société humaine ne saurait, quelles que soient ses raisons, passer outre la transmission ».


A sa naissance et à sa mort l'homme est seul. Durant son existence, l'homme n'est pas tout seul, mais il est distinct. La distance qui le sépare des autres, il a besoin de la combler en tissant des liens : « Le lien n'est pas voué à se dissoudre, pour laisser enfin les deux parties réunies en une seule. Il est voué à une existence permanente, entre deux parties demeurées distantes l'une de l'autre, et différentes ».


Les liens se tissent au travers des dons et des contre-dons : « Obligé est celui qui reçoit le don et se voit redevable du contre-don. Une partie de soi ne lui appartient plus, mais appartient virtuellement à l'autre. Il ne se possède pas soi-même entièrement. D'où cette sensation de moindre-être et d'infériorité face à son créancier ».


L'esprit de commerce aurait dû « (engager) vers la douceur et (écarter) les sociétés du fanatisme ». Seulement « la guerre appartient au monde de la gratuité et le commerce au monde de l'intérêt ». La dette se substitue alors au don pour créer le lien : « cette intime correspondance du lien avec la dette incite l'individu contemporain à refuser le lien, pour ne pas être engagé dans la dette ».


« Dans le don, on a fini par ne plus voir que l'inégalité, parce que l'inégalité est devenue l'obsession de nos sociétés. Celui qui donne possède plus. Et inversement. Scandale. La situation de parfaite égalité est inaccessible, comme on a fini par se l'avouer après un siècle de communisme. Mais au moins faudrait-il passer l'inégalité sous silence, en remplaçant le don visible par la redistribution anonyme. » C'est ainsi que le dû remplace le don et que le lien est rompu.


Trois passions sont représentatives de notre époque : l'indépendance personnelle, l'égalité et la matière. Toutes trois engendrent « l'esseulement général » dont l'homme contemporain souffre.  Il aimerait bien nouer des liens, mais cela demande un effort. Or le dû justement permet de ne plus faire d'effort et, au final, par refus de l'effort, l'homme ne cherche plus son accomplissement, qui lui est pourtant intrinsèque.


L'indépendance personnelle se retrouve dans les relations civiles. Elles n'ont jamais été aussi médiocres. Chantal Delsol rappelle que les mauvais comportements ne sont pas affaire de milieu, mais d'éducation. Laquelle ne se donne pas à coups d'allocations. L'éducation n'est pas affaire matérielle. L'égalité se retrouve dans le refus de la différence, à moins qu'elle ne soit folklorique. Là encore le lien est remis en cause, « parce que le véritable lien ne va pas du même au même, mais du même à l'autre ».


Chantal Delsol termine son livre en parlant des deux pôles que constituent pour l'homme l'enracinement et l'émancipation : l'homme a besoin à la fois de l'un et de l'autre. Et c'est tout le problème de sa condition. Il ne peut pas échapper complètement aux déterminations qui font de lui ce qu'il est. Il tente cependant de le faire pour échapper notamment à la souffrance que représente pour lui la conscience qu'il doit lutter pour vivre.


Quand il s'émancipe, l'homme ne cherche rien d'autre qu'un nouvel enracinement : « L'émancipation est bien un arrachement, mais sans autre but que de rejoindre une autre appartenance, jugée meilleure, plus convenable et plus juste ».


Avec les Lumières - celles de la faction qui l'a emporté lors de la Révolution française ( voir mon article sur Les racines de la liberté, de Jacques de Saint Victor  ) - il s'agit d' « abolir l'enracinement au lieu d'en modifier les contours » : « La volonté de supprimer tout enracinement signe la présence d'une émancipation pervertie ».


Cette perversion se traduit ainsi : « Nous savons que la volonté d'émancipation peut tuer, mais ces assassinats nous indignent moins que d'autres, parce qu'ils obéissent au processus de l'universel. Tandis que les massacres et destructions humaines perpétrés au nom de l'enracinement - les guerres patriotiques - nous plongent dans un état de fureur : leurs finalités sont indignes, parce qu'elles font injure au progrès ».


Or « le progrès corrompt en même temps qu'il améliore. En tant que nouveauté, il apporte aussi des corruptions nouvelles, auxquelles on n'avait pas pensé : ce qu'une société raisonnable peut tenter d'anticiper ; ce qu'elle peut au moins accepter de reconnaître, et de remettre en cause ».


« L'époque contemporaine, en Occident, a éloigné le plus possible les individus de leurs groupes identitaires, afin de les soustraire à des oppressions bien connues. Mais elle a remplacé les appartenances particulières par une appartenance globale, laquelle s'avère peut-être plus oppressive, quoique à l'insu de tous ».


Aussi, à cette faction des Lumières qui l'a emporté, Chantal Delsol préfère-t-elle les Lumières d'un Vico : « Ce sont les hommes qui font l'histoire, dit Vico, et à ce titre ils la connaissent, car on ne connaît bien que ce que l'on a fait ». Pour Vico, « les normes de chaque temps demeurent relatives, parce que relevant d'un jugement d'expérience, mais toujours selon un ordre voulu par l'homme dans l'histoire, parce que l'homme est créature de Dieu ».


En définitive « l'homme possède à la fois des racines et des ailes. La grande erreur de notre temps est de ne pas l'avoir encore compris ».


Quand j'ai décidé de parler de ce livre j'ai eu deux tentations : celle de le résumer en quelques lignes et celle de le citer en abondance pour mettre en appétit. J'ai cédé à la seconde de ces tentations, en multipliant les citations, pour bien montrer que ce livre était dense et que j'aurais bien du mal à ne pas le trahir si je le résumais sommairement.


En relisant ce que j'ai écrit ci-dessus je me rends compte que je n'ai pas développé tel ou tel point. Je ne pense pas que cela soit bien grave, si j'ai pu donner envie à l'internaute d'aller voir lui-même dans le détail tout ce que ce livre essentiel peut lui révéler sur lui-même et sur l'époque dans laquelle il se meut.


L'internaute aura pu avoir confirmation de ce que je disais en préambule, via les citations que je fais : Chantal Delsol est une véritable pédagogue. Ce qui n'est guère étonnant puisque ce livre serait un condensé de cours qu'elle donne à l'université.


Que l'on soit au diapason ou non avec ce que Chantal Delsol écrit, force est de constater que son livre amène à une réflexion profonde sur notre condition, qui ne s'avère pas aussi simple que l'on pourrait le penser.


Francis Richard

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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 21:00

Le prix Wikiberal 2008 a été décerné aux "Racines de la liberté" de Jacques de Saint Victor ( ici ), livre paru à l'automne 2007 aux éditions Perrin. Le prix Wikiberal "vise à récompenser le meilleur essai sur le libéralisme ou promouvant la philosophie libérale" ( ici ).

Ce livre est très intéressant parce qu'il montre que Les Lumières ne sont pas le bloc que ses partisans, et ses opposants, présentent d'habitude. En effet l'histoire des idées de liberté, au sens politique, est compliquée et c'est le mérite principal de ce livre de dénouer l'échevau et d'en dérouler un grand nombre de fils.

Jacques de Saint Victor  s'est intéressé à l'évolution des idées de liberté en France entre 1689 et 1789. Cette évolution des idées permet de comprendre pourquoi la France n'a pas pu faire l'économie d'une révolution sanglante. Il existait pourtant bien d'autres solutions que celle de vouloir faire table rase du passé qui devait finalement triompher, et il ne manquait pas d'auteurs tels que Boulainvilliers, Mably ou Montesquieu pour les théoriser.

Le débat ne se limitait pas entre les partisans de l'absolutisme administratif de la monarchie et les tenants de la rupture complète avec cette dernière. Il y avait entre ces deux extrêmes des courants aux multiples nuances. C'est ce débat oublié - sous-titre du livre - que Jacques de Saint Victor nous restitue au fil de ces cent ans décisifs et, je crois, de manière novatrice.

S'inspirant du livre de l'historien anglais Pocock sur le "Moment machiavélien", Jacques de Saint Victor met l'accent notamment sur le courant républicaniste d'origine anglo-saxonne en France. Ce courant voulait restaurer une monarchie plus limitée en renonçant au religieux et en se basant sur l'histoire, sur une monarchie mythique, caractérisée par le consentement du peuple et l'accord du roi, un retour aux libertés germaniques en quelque sorte. Jacques de Saint Victor nous rappelle également l'échec des physiocrates qui devait discréditer le doux commerce auprès de la population.


Le chapitre consacré à Montesquieu est particulièrement éblouissant. Montesquieu est un auteur beaucoup plus riche que l'on ne pense. Jacques de Saint Victor insiste particulièrement à la fois sur l'importance pour lui de l'histoire germanique, sur le fait qu'il ne cherche pas à renforcer les corps intermédiaires au profit des privilégiés, contrairement à certaines interprétations, et sur sa conviction qu'il convient d'adopter une organisation institutionnelle permettant le libre commerce.

Le parallèle que fait Jacques de Saint Victor entre l'Angleterre et la France conduit à discerner pourquoi les événements ne se sont pas déroulés de la même façon dans les deux pays. La situation sociale différente a joué pour beaucoup dans la différence de scénario, du fait paradoxal de la plus grande égalisation des conditions en France qu'en Angleterre. Mais il y a aussi la désunion entre les membres de la noblesse, dont les actions se sont annulées, et qui bénéficiaient en outre d'avantages fiscaux que leurs homologues anglais ne connaissaient pas. 

Le libéralisme économique anglo-saxon n'a pas vraiment pris en France. Certes il y a eu l'épisode malheureux des physiocrates, mais il y a aussi que, "dans la pensée dominante française, la liberté se définit avant tout dans un idéal civique, rêve jamais entièrement atteint, mais jamais entièrement abandonné". Ce qui se traduit par la conviction que la liberté individuelle peut être mise en danger par une recherche frénétique de celle-ci, si elle se met à ignorer la chose publique.

Francis Richard

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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 06:30

Le populisme est un mot utilisé pour accuser ceux qui ne se reconnaissent pas dans la vérité universelle prônée par les élites, mais qui se reconnaissent dans des personnages charismatiques qui eux les incarnent. Il fallait que, sans passion, et sans invectives, une analyse soit faite de ce courant réel de notre époque. Chantal Delsol y apporte une première contribution.

Dans son livre sur le populisme, publié aux éditions Ovadia, dans la collection Chemins de pensée, elle montre d'abord que si le mot de populisme est d'un usage relativement récent, on en trouve les prémices, et une analogie certaine, dans la Grèce antique, puis elle traite de l'époque moderne et enfin de l'époque contemporaine.


Ainsi la démagogie serait-elle l'ancêtre du populisme. Le démagogue s'adresse à ce que Chantal Delsol appelle les  nombreux, qui s'opposent aux quelques uns. Les premiers s'intéressent au plaisir immédiat et à ce qui est particulier, l'idios; les seconds à la raison, le logos, et à ce qui est universel, le koinos. Le démagogue est celui qui prête attention aux nombreux. L'élite, constituée des quelques uns, le méprisent parce qu'il flatte le peuple et ne se soucie pas du "bien commun" de la cité.

Plus tard, les révolutionnaires se donnent pour mission de faire le bonheur du peuple. Ils vont déchanter. Car ils se font une idée du peuple qui ne lui correspond pas - la raison grecque s'est muée en idéologie. Ils conceptualisent le peuple, alors qu'en réalité celui-ci veut tout autre chose que le bonheur imaginé par eux pour lui.

Ce quiproquo entre le peuple et les révolutionnaires, censés les défendre, est ressenti des deux côtés comme une trahison. D'un côté l'idiotes grec, l'englué dans sa particularité, s'est mué en idiot tout court, qui défend idiotement l'enracinement. D'un autre côté le "bien commun" d'une cité s'est mué en émancipation de tous les hommes, mutation qui serait irréversible et inexorable, ce qui me paraît bien orgueilleux.

Du coup les défenseurs du peuple ne sont plus des révolutionnaires, gratifiés de l'épithète "populaires", mais des conservateurs, "des hommes qui reconnaissent comme leurs les aspirations du peuple", affublés eux de l'épithète "populistes" par les émancipés. Les populaires étaient généreux et solidaires. Les populistes seraient des démagogues hypocrites et vulgaires.

En fait ce qui distingue la protestation populiste des autres protestations, c'est la critique de "l'individualisme moderne", la défense des "valeurs communautaires de la famille, de l'entreprise, de la vie civique","la critique de la puissance d'Etat". Deux mots la résument : identité et moralisme. Cette protestation a en plus le tort dans un monde compassé de s'exprimer de manière crue, directe, voire violente, ce qui est plus que malséant, intolérable.

L'enraciné, qui se retrouve dans le populisme, "s'identifie à des territoires et à une culture. Il honore ceux qui le précèdent et s'estime rattaché à eux par une dette impayable.(...) Il honore l'idéal du héros, consacré par le sacrifice et la grandeur. Il appartient à un groupe. Il connaît cet autrui qu'il sert ou gouverne. Mais il ignore l'autre, l'étranger à sa culture, et parfois le déteste".

"L'émancipation représente le lent processus, initié avec la naissance de la civilisation, par lequel l'homme tente de se détacher de ses racines temporelles et spatiales, de ses obligations communautaires, des hiérarchies qui le tenaient dans un orbite étroit." Il veut "être autonome, ne devoir sa loi qu'à lui seul, faire fi des modèles de vie qui pourraient l'asservir".

Dans la deuxième moitié de son livre Chantal Delsol montre enfin comment l'idiot populiste est traité dans nos démocraties contemporaines, qui n'admettent pas les opinions contraires à l'émancipation dogmatique, c'est-à-dire au fond qui n'admettent pas le pluralisme; Chantal Delsol montre aussi comment le particularisme, de même que l'émancipation, peuvent conduire aux excès monstrueux que sont respectivement le nazisme et le communisme.

Si j'ai beaucoup insisté sur cette première moitié du livre de Chantal Delsol, c'est parce qu'elle me semble avoir touché du doigt un débat éternel, qui se tient entre les hommes, et en eux-mêmes, même s'il y a une indéniable évolution dans ce débat, et, dans le même temps, une crispation des positions. Chantal Delsol a le mérite de clarifier le sujet et de le faire dans une langue classique et donc accessible. Ce qui n'est pas banal de nos jours de la part d'une universitaire.

Thomas Edward Lawrence, Lawrence d'Arabie, dans Les Sept Piliers de la Sagesse, disait que "tout homme est une guerre civile". Je l'interprète ainsi : il veut être à la fois singulier et comme les autres; il voudrait par moments ne pas savoir et à d'autres tout comprendre; des racines le retiennent et il veut être libre. A des degrés divers il est proche de l'une ou l'autre de ces tendances. Il en est ainsi plus particulièrement de l'enracinement et de l'émancipation.  

C'est pourquoi des singularités ne me semblent pas incompatibles avec l'exercice de libertés. Elles y apportent la vie que la liberté absolue peut complètement assécher, comme tous les concepts. Il y a en tout des bienfaits, comme des méfaits. Encore faut-il tâcher de faire de preuve de discernement...et ne pas tomber dans l'excès, ni dans les positions, ni dans leur expression.

A ce dernier propos, "tout ce qui est excessif est insignifiant" disait Talleyrand, qui avait l'art et la manière de concilier les contraires.

Francis Richard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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