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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 21:00

Le prix Wikiberal 2008 a été décerné aux "Racines de la liberté" de Jacques de Saint Victor ( ici ), livre paru à l'automne 2007 aux éditions Perrin. Le prix Wikiberal "vise à récompenser le meilleur essai sur le libéralisme ou promouvant la philosophie libérale" ( ici ).

Ce livre est très intéressant parce qu'il montre que Les Lumières ne sont pas le bloc que ses partisans, et ses opposants, présentent d'habitude. En effet l'histoire des idées de liberté, au sens politique, est compliquée et c'est le mérite principal de ce livre de dénouer l'échevau et d'en dérouler un grand nombre de fils.

Jacques de Saint Victor  s'est intéressé à l'évolution des idées de liberté en France entre 1689 et 1789. Cette évolution des idées permet de comprendre pourquoi la France n'a pas pu faire l'économie d'une révolution sanglante. Il existait pourtant bien d'autres solutions que celle de vouloir faire table rase du passé qui devait finalement triompher, et il ne manquait pas d'auteurs tels que Boulainvilliers, Mably ou Montesquieu pour les théoriser.

Le débat ne se limitait pas entre les partisans de l'absolutisme administratif de la monarchie et les tenants de la rupture complète avec cette dernière. Il y avait entre ces deux extrêmes des courants aux multiples nuances. C'est ce débat oublié - sous-titre du livre - que Jacques de Saint Victor nous restitue au fil de ces cent ans décisifs et, je crois, de manière novatrice.

S'inspirant du livre de l'historien anglais Pocock sur le "Moment machiavélien", Jacques de Saint Victor met l'accent notamment sur le courant républicaniste d'origine anglo-saxonne en France. Ce courant voulait restaurer une monarchie plus limitée en renonçant au religieux et en se basant sur l'histoire, sur une monarchie mythique, caractérisée par le consentement du peuple et l'accord du roi, un retour aux libertés germaniques en quelque sorte. Jacques de Saint Victor nous rappelle également l'échec des physiocrates qui devait discréditer le doux commerce auprès de la population.


Le chapitre consacré à Montesquieu est particulièrement éblouissant. Montesquieu est un auteur beaucoup plus riche que l'on ne pense. Jacques de Saint Victor insiste particulièrement à la fois sur l'importance pour lui de l'histoire germanique, sur le fait qu'il ne cherche pas à renforcer les corps intermédiaires au profit des privilégiés, contrairement à certaines interprétations, et sur sa conviction qu'il convient d'adopter une organisation institutionnelle permettant le libre commerce.

Le parallèle que fait Jacques de Saint Victor entre l'Angleterre et la France conduit à discerner pourquoi les événements ne se sont pas déroulés de la même façon dans les deux pays. La situation sociale différente a joué pour beaucoup dans la différence de scénario, du fait paradoxal de la plus grande égalisation des conditions en France qu'en Angleterre. Mais il y a aussi la désunion entre les membres de la noblesse, dont les actions se sont annulées, et qui bénéficiaient en outre d'avantages fiscaux que leurs homologues anglais ne connaissaient pas. 

Le libéralisme économique anglo-saxon n'a pas vraiment pris en France. Certes il y a eu l'épisode malheureux des physiocrates, mais il y a aussi que, "dans la pensée dominante française, la liberté se définit avant tout dans un idéal civique, rêve jamais entièrement atteint, mais jamais entièrement abandonné". Ce qui se traduit par la conviction que la liberté individuelle peut être mise en danger par une recherche frénétique de celle-ci, si elle se met à ignorer la chose publique.

Francis Richard

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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 06:30

Le populisme est un mot utilisé pour accuser ceux qui ne se reconnaissent pas dans la vérité universelle prônée par les élites, mais qui se reconnaissent dans des personnages charismatiques qui eux les incarnent. Il fallait que, sans passion, et sans invectives, une analyse soit faite de ce courant réel de notre époque. Chantal Delsol y apporte une première contribution.

Dans son livre sur le populisme, publié aux éditions Ovadia, dans la collection Chemins de pensée, elle montre d'abord que si le mot de populisme est d'un usage relativement récent, on en trouve les prémices, et une analogie certaine, dans la Grèce antique, puis elle traite de l'époque moderne et enfin de l'époque contemporaine.


Ainsi la démagogie serait-elle l'ancêtre du populisme. Le démagogue s'adresse à ce que Chantal Delsol appelle les  nombreux, qui s'opposent aux quelques uns. Les premiers s'intéressent au plaisir immédiat et à ce qui est particulier, l'idios; les seconds à la raison, le logos, et à ce qui est universel, le koinos. Le démagogue est celui qui prête attention aux nombreux. L'élite, constituée des quelques uns, le méprisent parce qu'il flatte le peuple et ne se soucie pas du "bien commun" de la cité.

Plus tard, les révolutionnaires se donnent pour mission de faire le bonheur du peuple. Ils vont déchanter. Car ils se font une idée du peuple qui ne lui correspond pas - la raison grecque s'est muée en idéologie. Ils conceptualisent le peuple, alors qu'en réalité celui-ci veut tout autre chose que le bonheur imaginé par eux pour lui.

Ce quiproquo entre le peuple et les révolutionnaires, censés les défendre, est ressenti des deux côtés comme une trahison. D'un côté l'idiotes grec, l'englué dans sa particularité, s'est mué en idiot tout court, qui défend idiotement l'enracinement. D'un autre côté le "bien commun" d'une cité s'est mué en émancipation de tous les hommes, mutation qui serait irréversible et inexorable, ce qui me paraît bien orgueilleux.

Du coup les défenseurs du peuple ne sont plus des révolutionnaires, gratifiés de l'épithète "populaires", mais des conservateurs, "des hommes qui reconnaissent comme leurs les aspirations du peuple", affublés eux de l'épithète "populistes" par les émancipés. Les populaires étaient généreux et solidaires. Les populistes seraient des démagogues hypocrites et vulgaires.

En fait ce qui distingue la protestation populiste des autres protestations, c'est la critique de "l'individualisme moderne", la défense des "valeurs communautaires de la famille, de l'entreprise, de la vie civique","la critique de la puissance d'Etat". Deux mots la résument : identité et moralisme. Cette protestation a en plus le tort dans un monde compassé de s'exprimer de manière crue, directe, voire violente, ce qui est plus que malséant, intolérable.

L'enraciné, qui se retrouve dans le populisme, "s'identifie à des territoires et à une culture. Il honore ceux qui le précèdent et s'estime rattaché à eux par une dette impayable.(...) Il honore l'idéal du héros, consacré par le sacrifice et la grandeur. Il appartient à un groupe. Il connaît cet autrui qu'il sert ou gouverne. Mais il ignore l'autre, l'étranger à sa culture, et parfois le déteste".

"L'émancipation représente le lent processus, initié avec la naissance de la civilisation, par lequel l'homme tente de se détacher de ses racines temporelles et spatiales, de ses obligations communautaires, des hiérarchies qui le tenaient dans un orbite étroit." Il veut "être autonome, ne devoir sa loi qu'à lui seul, faire fi des modèles de vie qui pourraient l'asservir".

Dans la deuxième moitié de son livre Chantal Delsol montre enfin comment l'idiot populiste est traité dans nos démocraties contemporaines, qui n'admettent pas les opinions contraires à l'émancipation dogmatique, c'est-à-dire au fond qui n'admettent pas le pluralisme; Chantal Delsol montre aussi comment le particularisme, de même que l'émancipation, peuvent conduire aux excès monstrueux que sont respectivement le nazisme et le communisme.

Si j'ai beaucoup insisté sur cette première moitié du livre de Chantal Delsol, c'est parce qu'elle me semble avoir touché du doigt un débat éternel, qui se tient entre les hommes, et en eux-mêmes, même s'il y a une indéniable évolution dans ce débat, et, dans le même temps, une crispation des positions. Chantal Delsol a le mérite de clarifier le sujet et de le faire dans une langue classique et donc accessible. Ce qui n'est pas banal de nos jours de la part d'une universitaire.

Thomas Edward Lawrence, Lawrence d'Arabie, dans Les Sept Piliers de la Sagesse, disait que "tout homme est une guerre civile". Je l'interprète ainsi : il veut être à la fois singulier et comme les autres; il voudrait par moments ne pas savoir et à d'autres tout comprendre; des racines le retiennent et il veut être libre. A des degrés divers il est proche de l'une ou l'autre de ces tendances. Il en est ainsi plus particulièrement de l'enracinement et de l'émancipation.  

C'est pourquoi des singularités ne me semblent pas incompatibles avec l'exercice de libertés. Elles y apportent la vie que la liberté absolue peut complètement assécher, comme tous les concepts. Il y a en tout des bienfaits, comme des méfaits. Encore faut-il tâcher de faire de preuve de discernement...et ne pas tomber dans l'excès, ni dans les positions, ni dans leur expression.

A ce dernier propos, "tout ce qui est excessif est insignifiant" disait Talleyrand, qui avait l'art et la manière de concilier les contraires.

Francis Richard

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  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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