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19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 06:30
Déjà deux tiers de siècle, et puis quoi encore ?

Je suis né un lundi, à 18 heures 25, il y a tout juste soixante-sept ans aujourd'hui. Depuis le jour de ma naissance il s'est donc écoulé deux tiers de siècle, ce qui correspond bien au nombre d'années qui résulte de cette fraction, sans virgule, ni décimales.

 

Dit comme ça, mon âge me donne une importance que je n'ai évidemment pas, mais dont j'ai l'irrésistible et impertinente envie de me targuer, comme un singe en hiver, qui aura le lendemain soixante-huit printemps...

 

Ce jour de ma naissance me fait penser chaque année, depuis quelques décennies, à un texte que m'a fait connaître, alors que j'avais moins de vingt ans, un directeur de Philip Morris, dont j'avais fait la connaissance dans le restaurant du Cisalpin, le TEE, Trans Europe Express, de Lausanne à Paris (où il avait rendez-vous, à La Rhumerie, avec Renaud de Laborderie).

 

C'est, chez lui, à Lausanne, où il m'a invité à partager avec sa petite famille le repas dominical, qu'il me  lit ce passage, dont je connais l'auteur pour l'avoir lu en même temps que je lisais Kant, Marx (qui m'a fait connaître Bastiat,  cité souvent dans Le Capital...), Nietzsche, Thomas d'Aquin ou Trotski.

 

Ce texte se trouve pourtant au tout début de l'avant-propos (La politique naturelle) à Mes idées politiques, de Charles Maurras, auteur qu'il serait, paraît-il, aujourd'hui indécent de commémorer, encore moins de célébrer, quelles que soient ses qualités, puisqu'il n'aurait en réalité que des défauts et sentirait le soufre:

 

Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir.
Peu de choses lui manque pour crier : « Je suis libre … » Mais le petit homme ?

 

Au petit homme, il manque tout. Bien avant de courir, il a besoin d’être tiré de sa mère, lavé, couvert, nourri. Avant que d’être instruit des premiers pas, des premiers mots, il doit être gardé de risques mortels. Le peu qu’il a d’instinct est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il faut qu’il les reçoive, tout ordonnés, d’autrui.

 

Ce texte, que n'a pas dû ignorer Lacan, peut être interprété diversement. Pour ma part, j'y vois le fait que les hommes ne naissent ni vraiment libres ni vraiment égaux: ils doivent d'abord apprendre qu'ils sont potentiellement libres (c'est dans leur nature de l'être), et apprendre qu'ils doivent considérer leurs semblables comme des égaux en droit en raison de leur dignité intrinsèque.

 

Parce que je suis fondamentalement libéral - c'est mon fondamentalisme -, que je suis libéral en tout, j'ai lu, je lis et je lirai de tout, sans exclusive, mais en exerçant mon discernement, c'est-à-dire en voulant bien toujours comprendre sans toujours tout accepter: je suis en effet convaincu que, dans toute oeuvre humaine, il est quelque chose de bon à prendre.

 

Lors d'une rencontre organisée par Le Figaro Magazine, et dont les échanges sont publiés dans le numéro de cette semaine, entre le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer et le roi Lire, Bernard Pivot, celui-ci dit des choses qui vont droit au coeur du lecteur impénitent que je suis depuis au moins l'âge de raison (c'est-à-dire depuis quelque soixante ans), parce qu'elles lui parlent:

 

Lire, ce n'est pas refuser le monde, mais y entrer par d'autres portes; lire, c'est prendre des nouvelles des autres; lire, c'est se frotter à des idées ou à des personnages dont on ignorait l'existence; lire, c'est étoffer son carnet d'adresses; lire, c'est agrandir ce trésor en nous qu'est la culture générale; lire, c'est parier sur l'intelligence; lire, c'est vivre mieux.

 

L'hebdomadaire cite un extrait du livre intitulé Lire!, comme c'est étrange!, que l'ancien animateur d'Ouvrez les guillemets et d'Apostrophes, vient, avec sa fille Cécile Pivot, de publier, extrait qui a déjà fait le tour des réseaux sociaux et que je ne peux m'empêcher de relayer à mon tour:

 

Les gens qui lisent sont moins cons que les autres, c'est une affaire entendue. Cela ne signifie pas que les lecteurs de littérature ne comptent pas d'imbéciles et qu'il n'y a pas de brillantes personnalités chez les non-lecteurs. Mais, en gros, ça s'entend, ça se voit, ça se renifle, les personnes qui lisent sont plus ouvertes, plus captivantes, mieux armées dans la vie que les personnes qui dédaignent les livres.

 

En lisant et en écrivant sur ce que je lis, je ne prétends pas être moins con que les autres, mais j'essaie d'être moins bête que je n'étais auparavant, mu, de plus, par l'envie de partager avec d'autres les trésors que je déniche ici ou là, pour qu'ils en profitent à leur tour.

 

- Déjà deux tiers de siècle, et puis quoi encore ?

- Un tiers de plus, peut-être...

 

... si Dieu me prête vie et qu'Il me donne la grâce de prendre appui, plutôt que sur l'imperfection de ma nature, sur la règle de perfection qu'élève alors au lycée Henri IV de Paris, je me suis donnée à seize ans sur la route de Chartres:

 

Semper longius in officium et ardorem.

 

Ceux qui ont la gentillesse de me lire (et je les en remercie chaleureusement puisque j'écris pour eux) ne seraient alors pas près d'être débarrassés de moi...

 

Francis Richard

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1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 14:45
La grande plage de St Jean-de-Luz le 30 décembre 2017

La grande plage de St Jean-de-Luz le 30 décembre 2017

Comme chaque année, à la même époque, depuis quelques années, je retourne au pays, seul, comme un grand, pour en terminer une et en commencer une autre. Un pèlerinage en quelque sorte.

 

Si je retourne au Pays Basque, auquel je suis charnellement attaché, où je me sens bien, c'est sans doute parce que, tout petit, à peine âgé de trois semaines, j'y ai trouvé le désir de vivre. Ce qui est un pléonasme puisque le désir c'est la vie...

 

Il n'est pas facile de vivre pour un petit d'homme, et, même, pour un homme tout court (il faut bien sûr entendre ici, mes soeurs humaines, homme au sens d'homo et non pas de vir...). Alors il faut se trouver une manière de vivre qui correspond à ce que l'on est.

 

Car c'est la manière de vivre qui permet d'affronter les vicissitudes de la vie tels que les problèmes de santé ou d'argent, les illusions ou les amitiés perdues, la mort des autres ou, même, la sienne, puisqu'un jour il faut bien en passer par là...

 

Je me souviendrai toujours de ce que m'a dit un jour, en sortant d'un restaurant de Guéthary, un ami de mon père. Il ne buvait pas, il ne fumait pas, il ne faisait pas d'excès et pourtant il avait un cancer généralisé, comme l'attestaient les cicatrices sur son torse.

 

Ce grand lecteur des Thibault de Roger Martin du Gard m'a donc donné le conseil de profiter de la vie, sans démesure, mais sans restriction. Depuis, je suis son conseil, à ma façon, qui me ressemble... en pensant maintenant aussi à Ariane Ferrier.

 

Je n'ai fait que croiser ici ou là cette belle femme. Même nos plumes se sont croisées, dans un ouvrage collectif, Le coeur à l'ouvrage, publié aux éditions de L'Aire. Elle y était présentée comme une journaliste genevoise de renom, réputée pour sa verve et sa plume acérée.

 

Ariane Ferrier termine son dernier livre, tout juste sorti avant qu'elle ne s'en aille pour toujours, le 26 novembre de l'an passé, par ces quatre mots: maintenant il faut vivre. Elle nous indique ainsi, elle aussi, en connaissance de cause, la marche à suivre...

 

Parmi les choses de la vie qui nourrissent mon désir, il y a la beauté du monde: elle m'indique qui est Dieu, selon la belle expression de Claude Tresmontant. Et cette beauté du monde, elle me saute aux yeux quand je suis ici...

Réveillon de la Saint Sylvestre à Etche Alegera, le 31 décembre 2017

Réveillon de la Saint Sylvestre à Etche Alegera, le 31 décembre 2017

Vauvenargues, cité par Jean d'Ormesson, disait: Il est indigne des grandes âmes de faire part des troubles qu'elles éprouvent. Certes. Mais je ne suis pas du tout sûr d'être une grande âme... Seulement, j'aime partager (sans qu'on m'y force)... et je pense que l'expérience vécue peut servir à d'autres. Sait-on jamais...

 

Pendant une grande partie de l'année 2017, j'ai souffert d'une névralgie aiguë au bras gauche. Pendant des semaines, rien n'y a fait: ni la physiothérapie, ni l'ostéopathie, ni la lourde médication. Seuls me soulageaient ma natation et mon acupuncture pour les nuls...

 

Quand les séances prescrites se sont terminées sans résultats, j'ai tout de même persévéré: j'ai pratiqué tout seul quelques exercices appris lors de ces séances et j'ai continué à nager, de façon d'ailleurs de plus en plus fluide, sans effort... et j'ai guéri, en attendant la rechute.

 

Ma manière de vivre, c'est donc de continuer à travailler, de faire des exercices tous les matins, de nager tous les jours (2 000 mètres en piscine, 1 600 mètres en mer). Et le résultat est là: je n'ai peut-être plus que la peau sur les muscles, mais le nerf partant de la 6e vertèbre cervicale ne se fait plus sentir bien que cette vertèbre soit le siège d'une hernie sévère...

 

En 2017 j'aurai donc nagé au total, approximativement (la distance en mer est calculée en ligne droite...) 718,8 km, soit 682 km dans 9 piscines différentes et 36,8 km à St Jean-de-Luz, de la digue aux chevaux à celle de l'entrée du port, au large de la grande plage...

 

- C'est un exploit !

- Non.

- C'est quoi alors ?

- Une ascèse

Le port de Saint-Jean-Luz à l'aube du 1er janvier 2018

Le port de Saint-Jean-Luz à l'aube du 1er janvier 2018

Parler d'ascèse, alors que j'illustre mon propos avec une photo de mon repas de réveillon, est-ce bien raisonnable? Oui. Parce qu'il faut revenir à l'étymologie du mot. Ascèse vient en effet du grec ἄσκησις (askêsis), qui signifie exercice.

 

Ascèse est devenu le maître-mot de ma vie, il définit ma manière de vivre sexagénaire. Quand je nage, lis ou écris, c'est une ascèse. Et même quand je travaille, c'en est une. Parce que j'essaie toujours de comprendre ce que je fais... et d'y trouver le bon, le vrai, le beau...

 

Cette ascèse me permet d'aimer et de ne plus m'affliger de ne pas être aimé en retour, mais, a contrario, quand quelqu'un me témoigne son amitié, je ne m'en réjouis que davantage. Et, si ce quelqu'un disparaît un jour, c'est ce témoignage d'affection seul que je retiens de lui.

 

Quand, par exemple, Philippe Rahmy est mort le 1er octobre de l'an passé, il y a tout juste trois mois, pour me consoler de ma peine j'ai pensé avec reconnaissance aux livres que j'avais lus de lui et qu'il nous laisse en héritage, et à ce message qu'il m'a adressé le 6 février 2016 à la suite de mon article sur Allegra:

 

Cher Francis, quel bonheur de lire votre article. Je vous remercie infiniment d'avoir mis autant de coeur à présenter Allegra et je suis réellement impressionné par la précision de votre texte, épousant le mien en le dévoilant, tout en préservant son mystère. Il y a tant de fils narratifs dans ce roman, vous les avez isolés, un à un, pour les faire voir, mais en conservant une vision de l'ensemble et en produisant votre propre mouvement pour soulever et porter Allegra vers l'avant, vers autrui.

 

C'est ce genre de retour qui est susceptible de faire oublier toutes les peines que vous infligent les autres...

 

Tandis que j'écris, j'écoute distraitement Gérard Depardieu chanter Barbara. Il vient de dire cette strophe tirée de Göttingen:

 

Ô faites que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j'aime

A Göttingen, à Göttingen

 

C'est le voeu le plus cher que je formule pour 2018, parce qu'il y a beaucoup de gens que j'aime, et pas seulement à Göttingen...

 

Francis Richard

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25 décembre 2017 1 25 /12 /décembre /2017 19:45
Mon plus beau Noël

En 2005 Johnny Hallyday sort un album, Ma vérité.

 

Parmi les titres de cet album, il y a Mon plus beau Noël.

 

Cette chanson est écrite et composée par Fred Blondin. Johnny la chante pour Jade, la petite Vietnamienne que lui et Laeticia viennent d'adopter cette année-là.

 

Cette année-ci cette chanson me trotte dans la tête tandis que mes deux fils sont auprès de moi aujourd'hui. Peut-être, jamais auparavant, depuis que je l'écoute, n'ai-je autant ressenti qu'il s'agit là d'un magnifique chant d'actions de grâce à la paternité.

 

Les paroles m'émeuvent parce qu'elles me parlent. En les écoutant et les réécoutant, je me rends compte à quel point il est merveilleux d'être père. Que l'on soit père biologique ou adoptif, comme je le suis ou comme le fut Joseph, le père de Jésus, ne change rien à l'affaire...

 

Me reviennent les images de ces cadeaux tombés du Ciel que furent mes deux fils à leur naissance. A ces moments-là, j'étais certainement le plus heureux des hommes. J'ai un peu trop tendance à l'oublier et à oublier de remercier Celui qui m'a permis de les vivre.

 

Une strophe, particulièrement, me touche, celle où l'auteur, que Johnny interprète de toute son âme, dit :

 

Je serai pour toi le père,
Celui sur qui tu peux compter;
Tout ce que tu espères,
Je promets de te le donner...

 

A mes deux fils, je voudrais dire que depuis qu'ils ont atterri en ce monde ils peuvent compter sur leur père, même si je suis loin d'être idéal, et que je leur renouvelle ma promesse, tant que Dieu voudra bien me prêter vie, de leur donner tout ce qu'ils espèrent...

 

Francis Richard

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10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 20:15
Hommage (sentimental) à Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson disait qu'être bon dans les médias n'est pas le signe qu'on est un bon écrivain.

 

Il était bon dans les médias et grand écrivain, immortel de par ses écrits et son bel habit vert. Immortel malgré lui, puisqu'il avait en horreur l'immortalité d'ici-bas...

 

Parce qu'il était écrivain, il était invité dans les médias. Or il ne serait pas devenu écrivain s'il n'avait pas voulu plaire à une fille avec son premier roman. Sans succès, d'ailleurs, ni auprès d'elle, ni auprès du public...

 

Notre avant-guerre de Robert Brasillach, qui est un livre magnifique, lui donne envie de faire Normale comme lui.

 

Une femme, un livre, et s'ébauche le destin d'un homme qui n'a pas de vocation et qui, a priori, ne veut rien faire...

 

Un homme qui prend la voie littéraire comme d'autres prennent la mer, de manière romanesque.

 

Un homme qui se rend compte que toute vraie littérature ne parle que du temps, c'est-à-dire celui de Saint-Simon, de Chateaubriand et de Proust, et qui en tient compte très naturellement quand lui-même écrit.

 

Un homme qui dira que Les Mémoires d'Outre-Tombe, les Essais (de Montaigne) et la Recherche sont des oeuvres avec lesquelles on peut passer une vie entière.

 

Ces traits de vie caractérisent un homme en qui se fondent légèreté et gravité, étonnement et admiration, et qui, sur le tard, se reprochera un peu d'avoir trop voulu être aimé:

 

J'ai voulu plaire aux autres et je me rends compte qu'il vaut mieux se plaire à soi-même.

 

Il était invité par les médias parce qu'il faisait mouche en quelques mots, plus profonds qu'ils ne paraissaient dans l'instant:

 

Hugo est un baiseur et Chateaubriand est un séducteur.

 

Je n'ai pas du tout l'angoisse de la page blanche, mais celle de la page écrite.

 

Imaginez quelqu'un qui va faire un attentat, qui va donc accepter de mourir, et il va se dire: Oh ! Je vais perdre ma nationalité française !

 

La Pléiade, ce n'est pas fait pour être lu, mais pour être là.

 

Ce conteur, cet écrivain, qui aura écrit paresseusement une quarantaine d'ouvrages, était un joyeux mélange de tradition et de modernité, car, pour lui, la tradition ce n'était pas se complaire dans le passé mais regarder vers l'avenir.

 

Son altruisme était sa manière élégante de faire oublier - lui s'en souvenait - qu'il était un privilégié, bien né et bien entouré, mais que ce n'était pas une raison pour s'en enorgueillir:

 

La naissance est le lieu de l'inégalité. L'égalité prend sa revanche avec l'approche de la mort.

 

Francis Richard

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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 13:00
Pour que ne meure pas la langue française

Sur ce blog, modestement, comme je ne prétends être ni écrivain, ni journaliste, j'essaie d'écrire en langue française, sans autre ambition que de respecter le précepte de Nicolas Boileau:

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

 

Je ne suis pas tout à fait français, si je suis de toute façon francophone. D'aucuns me le reprochent... Il est vrai que je suis né en Flandre, que, sorte de Monsieur Jourdain de l'identité, j'ai longtemps été apatride sans le savoir, que j'ai obtenu tardivement la nationalité française, encore plus tardivement la nationalité suisse...

 

Je serais donc mal placé pour défendre la langue française... violentée naguère par la féminisation politique des noms et aujourd'hui par l'écriture inclusive. Alors, ne me sentant pas à l'aise pour le faire, je fais appel à d'autres, et non des moindres, pour plaider en faveur de la langue que j'aime: Jean-François Revel et l'Académie française.

 

Dans un article, paru il y a quelque vingt ans, le 11 juillet 1998, dans Le Point, intitulé Le sexe des mots, Jean-François Revel dit tout haut ce que je pense forcément tout bas. Dans cet article lumineux, il remarque que la querelle de la féminisation des mots découle du simple fait qu'en français le genre neutre n'existe pas.

 

Il en résulte qu'en français des féminins et des masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels. Jean-François Revel donne les exemples suivants: Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille. De sexe féminin, il lui arrive d'être un mannequin, un tyran ou un génie.  

 

Il ajoute, ce qui est le bon sens même, que certains substantifs se féminisent naturellement et d'autres pas, et donne des exemples que le lecteur intéressé peut découvrir en lisant son article. Avec toute sa sagesse d'académicien, il dit surtout:

 

L'usage est le maître suprême. Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu'accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l'opportunisme des politiques.

 

Il conclut que les politiques, chez lesquels l'égalité des sexes ne progresse pas comme dans les autres métiers, ont choisi, en torturant la grammaire, de faire avancer le féminin faute d'avoir fait avancer les femmes...

 

Pour ce qui concerne l'écriture inclusive, que l'on voudrait imposer comme norme, j'attendais l'Académie française, avec plus d'espoir que les personnages de Samuel Beckett attendant Godot... L'honorable Compagnie vient de se fendre à ce sujet (lors de sa séance du 26 octobre 2017), d'une déclaration de laquelle j'extrais ce passage:

 

La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs.

 

Dans son Discours sur l'universalité de la langue française, Antoine de Rivarol écrivait que ce qui faisait l'universalité de la langue française à son époque, c'était l'ordre et la construction de la phrase, qui lui donnaient sa clarté par excellence...

 

Les sectateurs de l'aberration inclusive devraient se souvenir, avec Rivarol, que ce qui n'est pas clair n'est pas français. Mais, peut-être le sont-ils moins, après tout, que je ne suis...

 

Francis Richard

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 02:30
Quai d'Ouchy, le 18 mars 2016, 18 heures 25, 24 heures tout juste avant que ne commence l'an soixante-cinq de mon âge ...

Quai d'Ouchy, le 18 mars 2016, 18 heures 25, 24 heures tout juste avant que ne commence l'an soixante-cinq de mon âge ...

Ma soixante-cinquième année de présence sur Terre s'achève. Une autre année commence demain. Il y aura eu des signes précurseurs le mois dernier. Il y a des chiffres indicateurs le mois présent, qui coïncident.

 

Des signes

 

4 février 2016

 

En début d'après-midi, à notre établissement du Flon, à Lausanne, après avoir nagé librement ma distance quotidienne dans ma piscine favorite, j'ai apporté les documents demandés par la réviseuse des comptes de notre filiale parisienne. Installés dans la cafétéria, avec le comptable, nous n'avons pas seulement parlé chiffres. Nous avons parlé des choses de la vie.

 

Remonté à pied du Flon à la Place Saint-François, je suis redescendu par le Petit-Chêne en direction de la gare. A la hauteur de l'Asia Wok, j'ai croisé la personne qui m'a involontairement mis à l'épreuve de quatorze. Elle était au téléphone et montait. Ses cheveux disparaissaient sous un bonnet de laine grise. Ses yeux verts pétillaient. Elle a feint de m'ignorer, ou ne m'a pas vu, insignifiant que je suis.

 

C'était un signe de vie. Bien que blessé à mort par une menace sans fard de sa part, le jour du printemps de l'an passé, je suis toujours vivant. Cette menace était dérisoire et aurait été, de toute façon, impossible à mettre à exécution, faute d'éléments réellement constitutifs de la faute que j'aurais commise à ses yeux. Mais c'était une menace, qui, en tant que telle, m'a touché à vif et m'a surpris.

 

C'était un signe de vie que de la croiser. Ça a ravivé cette blessure qu'elle m'a alors infligée, en prétendant que c'était pour se protéger, que ce n'était pas dirigé contre moi, qu'elle ne voulait simplement pas m'être liée. Car je m'étais rendu compte de deux choses ce jour-là: qu'elle n'était pas tout à fait la belle âme que je croyais et que cela ne suffirait pourtant pas à changer quoi que ce soit à ce que je ressentais.

 

18 février 2016

 

Avenue CF Ramuz à Pully. Je me rends à ma piscine favorite. La voiture à ma gauche s'arrête. Je m'engage dans le passage pour piétons. Je suis parvenu à un peu plus de la moitié de la voie quand, sur ma droite, un bus arrive à vive allure, un bus à rallonge. Très clairement le chauffeur ne regarde pas la route mais son tableau de bord.

 

Le chauffeur du bus, en provenance de la gare, lève les yeux au dernier moment. Je n'ai pas bougé, comme si je me rendais à l'évidence que c'est la fin et que je l'attendais. Le bus stoppe sa course à vingt centimètres de mon flanc droit, dans un crissement de pneus. Je décide alors seulement d'achever la traversée de l'avenue, sans invectiver le chauffeur.

 

C'était un signe de mort. Ma dernière pensée aurait été, si ma dernière heure était venue, pour Roland Barthes, et non pas pour le prénom associé à l'épreuve de quatorze. J'ai en effet aussitôt pensé à lui qui, le 25 février 1980, a été fauché par une camionnette, en se rendant au Collège de France, où il a commencé dix-huit mois plus tôt son cours sur La préparation du roman

 

C'était un signe de mort, laquelle n'a pas voulu de moi, du moins pas encore. Peut-être cet incident est-il faste, après tout, puisque je me suis rendu compte, qu'une nouvelle fois rescapé, je tiens tout de même un peu à la vie et qu'il me faudra encore un peu patienter avant qu'elle ne vienne me ravir à tous ceux que j'aime et qui ne m'aiment pas forcément en retour.

... 18 minutes plus tard, station, le temps d'une photo, devant le compte à rebours des JO de Rio, à côté du Château d'Ouchy

... 18 minutes plus tard, station, le temps d'une photo, devant le compte à rebours des JO de Rio, à côté du Château d'Ouchy

Des chiffres

 

19 mars 2016

 

65 ans. Aujourd'hui, à 18 heures 25 précises, j'aurai donc l'âge ordinaire de la retraite ici, c'est-à-dire en Suisse où je vis. Ce n'était pas gagné, mais j'y suis parvenu. Pourtant l'heure de ma retraite ne sonne pas. Sans doute ne suis-je pas assez défait pour battre en retraite... et ne fais-je pas les choses de manière ordinaire, encore moins extraordinaire... Chez les miens, la retraite n'est pas un but en soi. Nous sommes à rebours de la volonté générale.

 

Les hommes de ma famille qui m'ont précédé ne m'ont pas donné l'exemple d'un départ ordinaire. Mon grand-père maternel s'est résolu à prendre sa maigre retraite à 75 ans, mon père sa retraite plus conséquente à 71. S'il n'avait tenu qu'à lui, mon grand-père paternel, lui, ne l'aurait jamais prise. Il a fallu que la faucheuse, à la faveur d'une mauvaise grippe, l'envoie ad patres à 61 ans... le 15 mars 1939.

 

Mon grand-père maternel a connu une relativement longue retraite, de 12 ans. Mon père une retraite plus courte, de 6 ans. Si le sort qui m'est promis est mathématique et que, par rapport aux hommes de ma famille, l'âge de ma retraite obéit à une progression arithmétique et la durée d'icelle à une progression géométrique, alors je devrais prendre ma retraite à 67 ans, pour une durée de seulement 3 ans.

 

Quoi qu'il en soit, l'Horloger céleste a peut-être d'autres plans sur ma comète. En attendant, je vis dans l'instant. Ce serait déjà bien beau que je passe l'hiver. Il ne me reste qu'un jour à peine pour franchir cette étape et pour apporter un démenti à tous ceux qui auront pensé à mon sujet que j'étais la parfaite illustration du pph (passera-pas-l'hiver). Demain, jusque-là tout va bien et le laisse supposer, j'aurai 66 printemps à mon compteur... 

 

1500. C'est le nombre de textes publiés sur ce blog depuis le 24 mai 2008 jusqu'à ce jour inclus. Comment ai-je pu en arriver là? Sans doute par la grâce d'une curiosité insatiable et irrépressible pour tout ce qui concerne l'action humaine. Cette curiosité est celle d'un honnête homme, au sens du XVIIe, d'un homme qui se veut honnête également, et qui prend son plaisir dans le texte à lire ou à écrire, lisant comme il respire et respirant mieux dès qu'il écrit.

 

A l'origine ce plaisir solitaire de graphomane répond au besoin de suppléer à une mémoire défaillante. Ce blog reste d'ailleurs avant tout une manière de blog-notes dans lequel sont consignées des impressions et des notes de lecture, des transcriptions de propos tels que je les ai perçus et toutes sortes d'idées, saisies sur le clavier avant qu'elles ne s'échappent et ne se perdent. Ce blog joint au fond l'utile à l'agréable.

 

Mais ce blog n'est plus seulement ça. Car de lire et d'écrire me procurent de véritables instants de bonheur. Quand je lis, écoute ou observe, je ne cherche à retenir par écrit que les qualités des textes, des discours et des postures, sans m'encombrer des défauts, que je n'ignore pas mais qui ne m'intéressent pas. Car ce qui m'intéresse, c'est de retrouver ici ou là les bons côtés de la nature humaine, les étincelles divines qui sont en elle.

 

Une réelle bienveillance ressortirait, paraît-il, de mes propos et de mes écrits. D'aucuns disent même qu'elle se lit sur mon visage qui se ride et que mon sourire en est la traduction lumineuse. Ce sont à mes yeux de sacrés compliments. Ils m'incitent à persévérer dans la tenue de ce blog qui de plaisir solitaire est devenu surtout, avec le temps et l'expérience, source de bonheur partagé et de raisons de vivre.

 

Merci donc

 

Merci du fond du coeur, je ne le dirai jamais assez, à toutes mes soeurs et à tous mes frères humains, qui ont la gentillesse de continuer à me lire, en dépit parfois de nos divergences ou de nos différences. Et merci bien sûr, cela va de soi, mais cela va mieux en le disant, à mon Créateur puisqu'il semble vouloir bien m'accorder encore ici-bas quelque sursis... dont l'ingénieur malgré lui et le littéraire contrarié, que je suis tout à la fois, comptent bien profiter.

 

Francis Richard

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 20:00
Bonne année 2016 - Urte berri on 2016

Merci. C'est le seul mot qui vienne à mes doigts appliqués ce soir à mon clavier. Car, en me lançant dans l'écriture de ce blog il y a quelque sept ans j'ai renoncé à l'usage de la plume, que je ne réserve plus qu'à la rare correspondance que j'adresse à des personnes qui me sont chères et pour lesquelles je ne le suis pas toujours...

 

Merci donc à vous toutes et à vous tous, qui me lisez et sans lesquels je n'aurais certainement pas persévéré dans la tenue de ce blog. En effet vous êtes toujours plus nombreux à avoir la gentillesse de me lire et cela non seulement me touche, mais m'oblige, dans le sens noble du verbe. Car j'y consens bien volontiers.

 

Merci surtout à celui qui m'a indiqué au tout début de cette aventure la plateforme d'Overblog qui sert de support à ce blog. Pour l'incompétent qu'il était, m'avait-il dit, il ne lui avait pas été trop difficile à l'époque de créer le sien et il me la recommandait, autre incompétent que j'étais. C'était Michel de Poncins, avec lequel je partage une déjà longue amitié.

 

Feue ma mère disait qu'un de ses oncles était mort en écrivant et qu'elle ne voulait pas suivre cet exemple funeste. Il faut croire que l'inné est parfois plus fort chez moi que l'acquis puisque je résiste à tout sauf à la tentation ... d'écrire. Rien de tel que la graphomanie pour soigner le littéraire contrarié que je suis.

 

Blaise Pascal disait: "Puisqu’on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose; cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux, mais s’il faut choisir, il faut choisir celle-là, et le monde le sait et le fait, car le monde est un bon juge souvent." (Pensée 37, édition Brunschvicg)

 

C'est à cette universalité, faute de mieux, que, modestement, j'aspire avec ce blog. Je sais donc peu de tout, mais ce peu je le découvre principalement dans les livres qui me permettent de vivre plusieurs vies et qui recèlent toujours de véritables trésors, quelque imparfaits qu'ils puissent être, sans doute parce qu'ils sont oeuvres humaines.

 

Ce peu de tout, je compte bien le partager encore un temps avec vous toutes et vous tous qui voulez bien me lire. Et, comme je ne vous veux que du bien, même si mes propos ne vous agréent pas toujours, je vous souhaite une bonne, heureuse et sainte année 2016, en vous offrant humblement en partage ce peu de tout que je sais et qui ne demande qu'à grandir chaque jour davantage.

 

Francis Richard

 

St Jean-de-Luz, le 1er janvier 2016

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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 22:45
L'ignorance naturelle, l'ignorance savante et l'entre deux

Aujourd'hui c'est Noël. Le début de ce qu'on appelle plaisamment la trêve des confiseurs. Il convient donc de marquer une pause et de ne plus écrire - provisoirement tout du moins - d'articles qui dérangent la science prétendument établie définitivement sur la question climatique...

 

Cette année avait lieu, à Paris, la COP21, c'est-à-dire la grande messe de cette fausse religion qu'est le climatisme. Pour répondre à la certitude arrogante des grands prêtres de cette religion, il fallait bien consacrer quelques notes de lectures, hérétiques ou agnostiques, quitte à encourir injures et fulminations.

 

Ce fut donc chose faite, sur ce blog, qui refusa de donner la parole à la vulgate, répandue suffisamment déjà dans la quasi totalité des médias.

 

Voici la liste de ces notes, classées dans l'ordre inverse de parution:

 

L'idéologie du réchauffement de Rémy Prud'homme

La comédie du climat d'Olivier Postel-Vinay

Climat: j'accuse de Christian Gerondeau

L'innocence du carbone de François Gervais

Climat: 15 vérités qui dérangent 3/3: réception des rapports du GIEC et conclusions

Climat: 15 vérités qui dérangent 2/3: rapports scientifiques du GIEC

Climat: 15 vérités qui dérangent 1/3: nature du GIEC

Changement climatique de Philippe de Larminat

Climat investigation de Philippe Verdier

La faillite du climatisme

Mon soutien au collectif des climato-réalistes

 

A côté de la vulgate climatiste, il existe bien d'autres textes en anglais, tels que ceux-là parus en français, qui viennent la contredire et qui ne sont pas dépourvus d'arguments, n'en déplaise aux croyants et aux crédules...

 

Blaise Pascal, qui s'est inspiré de Michel de Montaigne, n'est pas tendre avec ceux qui font les entendus, c'est-à-dire avec ceux qui croient savoir et qui ignorent en fait qu'ils ne savent pas, mais qui donnent à entendre aux autres qu'ils savent:

 

Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis; mais c'est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d'entre deux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien. (Pensée 327, édition de Léon Brunschvicg)

 

Montaigne disait plus crûment:

 

Les mestis, qui ont dédaigné le premier siege de l'ignorance des lettres, et n'ont peu joindre l'aultre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d'aultres), sont dangereux, ineptes, importuns...

 

Il ne faut pas confondre la science qui est réfutable par la raison avec la foi qui ne l'est pas.

 

Blaise Pascal, encore lui, disait:

 

La foi est un don de Dieu; ne croyez pas que nous disions que c'est un don du raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi; elles ne donnaient que le raisonnement pour y arriver, qui n'y mène pas néanmoins. (Pensée 279, ibidem)

 

Ces deux pensées, en cette absence de débat sur la question, ne donnent-elles pas matière à réflexion? Puissent d'aucuns s'en nourrir, pendant la trève...

 

Francis Richard

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 13:30
Vendredi treize novembre 2015

Aujourd'hui commence un deuil national de trois jours en France meurtrie.

 

L'heure est au recueillement devant les morts de ce vendredi treize, dont le jour n'a certainement pas été choisi au hasard, un vendredi comme le jour de la mort du Christ, treize comme le nombre des convives de la Cène, Lui-même et ses douze apôtres, avant la trahison de l'un d'entre eux.

 

L'heure est aux condoléances adressées à leurs proches et aux pensées lourdes de peine pour leur peine.

 

L'heure est à la compassion envers les autres victimes qui garderont dans leur chair et leur âme des cicatrices de ce jour-là.

 

L'heure n'est pas encore, mais elle viendra, où il faudra tâcher de comprendre pourquoi ces barbaries ont pu être commises et n'ont pu être empêchées.

 

L'heure est à la consolation de ceux qui restent. J'en laisse le soin à deux poètes que j'aime, de la France que j'aime.

 

L'heure est à la prière, en ce jour du Seigneur.

 

Francis Richard

 

La nuit n'est jamais complète.

ll y a toujours, puisque je le dis,

Puisque je l’affirme,

Au bout du chagrin

Une fenêtre ouverte,

Une fenêtre éclairée,

Il y a toujours un rêve qui veille,

Désir à combler, Faim à satisfaire,

Un cœur généreux,

Une main tendue, une main ouverte,

Des yeux attentifs,

Une vie, la vie à se partager.
 

Paul Eluard

 

La mort n'est rien,

je suis seulement passé, dans la pièce à côté.

Je suis moi. Vous êtes vous.

Ce que j'étais pour vous, je le suis toujours.

Donnez-moi le nom que vous m'avez toujours donné,

parlez-moi comme vous l'avez toujours fait.

N'employez pas un ton différent,

ne prenez pas un air solennel ou triste.

Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.

Priez, souriez,

pensez à moi,

priez pour moi.

Que mon nom soit prononcé à la maison

comme il l'a toujours été,

sans emphase d'aucune sorte,

sans une trace d'ombre.

La vie signifie tout ce qu'elle a toujours été.

Le fil n'est pas coupé.

Pourquoi serais-je hors de vos pensées,

simplement parce que je suis hors de votre vue ?

Je ne suis pas loin, juste de l'autre côté du chemin.

 

Charles Péguy

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 12:15
Du 5 avril au 1er août 2015, mes fêtes nationales

Sur le site du Cercle de philosophie politique Benjamin Constant, Pierre Bessard a publié récemment un article intitulé Nationalité et universalité libérale. En ce dernier jour de mes fêtes nationales, il me semble tout indiqué de recenser cet article. Mais, avant de le faire, il convient de préciser ce que j'entends par l'expression mes fêtes nationales et pourquoi ce blog se veut non seulement catholique et libéral, mais aussi national.

 

Né en Belgique, à Uccle, ma famille maternelle est flamande. Pour survivre ici-bas, trois semaines plus tard, je me suis retrouvé avec ma mère au Pays Basque, où ma monture, qui avait côtoyé la mort le premier jour, puis le cinquième de son atterrissage, a repris quelque poil. Apatride qui s'ignorait, du fait d'un dysfonctionnement de l'État français, après donc avoir accompli mon service national, j'ai acquis la nationalité française à 26 ans, puis la nationalité suisse il y a maintenant un peu plus de 2 ans.

 

Mes fêtes nationales sont donc celles de la Belgique, le 21 juillet, du Pays Basque, le jour de Pâques ou Aberri Eguna - le 5 avril cette année -, de la France, le 14 juillet, et de la Suisse, le 1er août. C'est en quelque sorte un quarté dans le désordre... Si je me suis collé l'étiquette de national, c'est parce que je ne renie ni ne nie aucune des nations, dans le creuset desquelles je suis devenu et deviens ce que je suis, heureux d'être un individu pensant, à la fois universel et singulier de par ses origines et ses déplacements.

 

L'article de Pierre Bessard fait suite à une conférence donnée le 20 avril 2015 par Stéphanie Genand, à l'invitation de l'Association Benjamin Constant, sur Madame de Staël et la Suisse. Pierre Bessard s'interroge dans cet article sur la nationalité de Madame de Staël et sur celle de Benjamin Constant. Madame de Staël était-elle suisse, française, suédoise ou prussienne? Etait-elle genevoise, vaudoise ou parisienne? Benjamin Constant était-il suisse ou français? Etait-il vaudois, lausannois, copétan ou artésien?

 

En fait, Madame de Staël et Benjamin Constant, en dehors de l'aspect légal des choses, étaient à la fois suisses et français, "dans le sens où leurs sentiments et leur action se sont déployés dans des sphères parisiennes et lémaniques". Pierre Bessard ajoute aussitôt: "Culturellement, cependant, ils se sont tous deux reconnus dans la Suisse comme terre symbolique de liberté, d'abord religieuse et intellectuelle, et plus tard politique." Ce qui est, modestement, et également, mon cas...

 

Pour un libéral, "la nation n'a d'autre but que la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'était plus régi que par un seul système: l'universalité de l'être pensant n'implique pas la négation des nations ou la centralisation politique, bien au contraire. Il s'agit d'une universalité individuelle, et non collective. La fixation "nationale" des États-nations centralisés actuels nie ou du moins minimise l'extraordinaire diversité non seulement des territoires nationaux plus petits (qui n'étaient pas cloisonnés pour autant), mais aussi des individualités."

 

Pour illustrer "cette réalité strictement individuelle du sentiment national", Pierre Bessard cite Ernest Renan, dans son célèbre discours du 11 mars 1882 à la Sorbonne, sur Qu'est-ce qu'une nation?, intervention que Ludwig von Mises, qualifie, dans son Gouvernement omnipotent, de "document digne de la grande tradition du libéralisme français": "N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture."

 

Pierre Bessard commente: "Les nations naturelles, ressenties et choisies, n'ont que peu de lien ou ne doivent pas avoir de lien du tout avec les critères superficiels habituels de l'histoire ancestrale ou dynastique, de la race, de la langue, de la religion ou de la géographie. La nation est d'abord une réalité spirituelle, une communauté de valeurs qui peut transcender les territoires politiques, comme l'histoire de conflits récents l'illustre: l'étatisation et la politisation sont souvent antinomiques aux nations et aux solidarités ou aux patriotismes naturels qu'elles inspirent."

 

Autrement dit "la nation est un certain reflet empirique de la vie en société, qui doit demeurer volontaire, et donc tolérer la sécession et les migrations, pour rester légitime". Ce qui fausse la donne et empêche les nations de rester légitimes, c'est d'avoir nourri en leur sein l'État-providence: "L'État-providence de la nation surpolitisée et bureaucratisée est aujourd'hui la principale entrave à l'autorégulation individuelle de la nation ouverte, la seule compatible avec l'universalité de la culture humaine, dont le développement et la grandeur nationale dépendent de son degré de liberté."

 

Ernest Renan n'appartient peut-être pas à la communauté des économistes libéraux, mais il écrit tout de même, cité par Pierre Bessard (dans un article de 1859, intitulé Philosophie de l'histoire contemporaine, où il rend compte des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps de François Guizot):

 

"La plus grande gloire des gouvernements est dans ce qu'ils laissent faire."

 

Francis Richard

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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 01:30
Ce blog a sept ans: l'âge de raison ou de déraison?

Aujourd'hui ce blog a sept ans. C'est pourquoi hier je me suis mis sur mon 23, en prévision de ce jour et que je me suis fait tirer le portrait, déguisé et revêtu d'une veste, sans aller pour autant jusqu'à porter cravate, sur chemise cintrée, à l'italienne, comme je les aime.

 

Au début, il y a sept ans, les seuls visiteurs de ce blog étaient des proches, puis, au fil des années, ce furent des plus éloignés, maintenant ce sont beaucoup d'inconnus, qui ont la gentillesse non seulement de le visiter mais de le lire.

 

De plus en plus, je consacre les billets de ce blog aux livres de toutes sortes que je lis. Je m'efforce d'être un honnête homme non seulement au sens du XVIIe siècle, mais aussi au sens que l'on donne à un homme quand on dit de lui qu'il est un homme honnête, en inversant les deux mots de l'expression.

 

Dans Le temps retrouvé, Marcel Proust écrit: "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature." Et, effectivement, parmi tous les livres que je lis, ce sont les livres de littérature que je vis réellement, nourrissant de surcroît mes penchants philanthropiques.

 

Des livres que je lis, j'essaie de souligner le bien qu'ils peuvent contenir, parfois de manière elliptique. Dans la mesure où ils en contiennent, bien sûr. Mais c'est rare qu'ils n'en contiennent pas à mes yeux. Louis Millet disait même, dans ses cours de philosophie thomiste, qu'ils en contenaient toujours, fût-ce de manière infime.

 

Dénigrer est facile. Flagorner l'est tout autant. Comprendre l'autre, sans pourtant être obligatoirement de son avis, et l'expliciter l'est beaucoup moins. C'est pourtant par cette porte étroite que j'essaie de me glisser dans les oeuvres que je lis.

 

On peut donc dire que je suis un lecteur bienveillant, ce qui ne veut pas dire que je sois un lecteur béat. Je suis un lecteur bienveillant comme je pense être un homme bienveillant dans la vie, discernant qualités et défauts chez les autres, mais m'efforçant de ne jamais les juger.

 

Comme tout le monde, j'ai pourtant beaucoup de préjugés. Je me bats là-contre. Je combats les préventions que je peux avoir à l'égard de tel ou tel écrivain, parce que ses idées ne sont pas toujours les miennes ou que j'ai écouté un peu trop ceux qui le débinaient.

 

Par exemple, influencé par un Jacques Laurent, j'éprouvais de la prévention à l'égard de Roland Barthes, dont cette année marque le centième anniversaire de la naissance et qui est mort à la suite d'un accident, à l'âge que j'ai aujourd'hui... Jusqu'au jour où j'ai lu L'empire des signes...

 

Aujourd'hui je pense donc à lui doublement. Triplement devrais-je dire. Parce que l'on m'a fait découvrir récemment un texte de lui, très sérieux, sur l'attente, qui figure dans Fragments d'un discours amoureux, dont mon contemporain, Fabrice Luchini, fait une lecture désopilante et qui en relativise opportunément les affres.

 

Il se trouve que mon épreuve de quatorze (lire Espitre à mes amis et La leçon de Sénèque) a trouvé cette année son épilogue, le 20 mars précisément. Je n'attendais pas comme Roland Barthes un coup de téléphone de l'autre, non plus que son arrivée dans une scénographie d'attente, organisée sous forme de pièce en trois actes, ayant pour décor un café.

 

En fait, j'étais dans "le tumulte d'angoisse" d'une réponse à mes messages impatients, de plus en plus rapprochés. La réponse est venue après plusieurs semaines de silence, silence difficile à supporter. Cette réponse était menaçante et m'a blessé, mais je l'ai accueillie comme l'arrivée à l'acte III, imaginée par Roland Barthes, au moment où celui qui attend atteint "l'angoisse toute pure: celle de l'abandon":

 

"C'est la reconnaissance, l'action de grâce: je respire largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie, l'odeur des roses."

 

Cette réponse tant attendue m'apaise enfin. Je suis dans la vraie vie et la littérature la rejoint peu de temps après. C'est terminé. Je sais que désormais, contrairement à ce que cette personne affirme dans sa réponse cruelle, cela lui posera un problème si nous nous croisons à nouveau. Et cela ne manque pas... bien que je respecte son verdict.

 

Ce blog a sept ans. Et j'ai l'impression d'avoir le même âge, comme si ma vie personnelle et la sienne n'en faisaient plus qu'une. Avons-nous désormais tous deux ensemble l'âge de raison ou de déraison? Il me semble que la première l'a emporté sur la seconde. Mais c'est vite dit, parce que la souffrance demeure et demeurera toujours. Mais n'est-elle pas le meilleur aiguillon pour maintenant se dépasser?

 

Francis Richard

 

Lecture du texte de Barthes sur l'attente par Fabrice Luchini:

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 22:15
De la grande pitié du latin (et du grec) dans les collèges de France

Madame Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche vient de concocter une réforme du collège applicable en France dès 2016. Aux termes de cette réforme, l'enseignement du latin et du grec pourraient bien disparaître, contrairement à ce qu'affirme une ministre outragée par la seule pensée que l'on puisse en douter.

 

Pourquoi le latin et le grec pourraient-ils disparaître?

 

Parce que la théorie de leur maintien apparent et facultatif ne résistera vraisemblablement pas à la pratique.

 

Quelle est la situation actuelle?

 

Aujourd'hui quelque 20% des collégiens choisissent l'option latin à la fin de la sixième. Ils font son apprentissage à raison de deux heures par semaine en cinquième et de trois heures par semaine en quatrième et troisième. Au-delà, pendant les trois années de lycée, ils ne sont plus qu'environ 5% à poursuivre cet apprentissage - ce qui est bien regrettable. Quant à l'option grec, elle n'est possible qu'à partir de la troisième et seuls 2% des collégiens la prennent. Ne parlons pas de ceux qui continuent cette option au lycée.

 

Que prévoit la réforme des collèges?

 

Premier volet: la réforme prévoit que, pendant les cours de français, il soit fait place aux "éléments fondamentaux des apports du latin et du grec à la langue française", une initiation tout au plus suivant les propres termes de la ministre...

 

Deuxième volet: la réforme prévoit que soient créés huit EPI, enseignements pratiques interdisciplinaires, dont six d'entre eux seront choisis et proposés aux élèves par le chef d'établissement:

 

- Monde économique et professionnel

- Culture et création artistique

- Information, communication, citoyenneté

- Corps, santé, sécurité

- Sciences et société

- Développement durable

- Langues et cultures étrangères/régionales

- Langues et cultures de l'Antiquité

 

C'est dans ce dernier EPI que le latin et le grec se nicheraient, mais, comme le nom l'indique déjà, ils ne seraient pas à proprement parler enseignés... si cet EPI existe seulement dans l'établissement fréquenté.

 

Troisième volet: pour les irréductibles qui voudraient absolument faire du latin et du grec, un "enseignement de complément" pourrait leur être dispensé à raison d'une heure en cinquième et de deux heures en quatrième et troisième, si le chef d'établissement le veut bien, ou, plutôt, le peut, puisqu'il n'est pas prévu de grille horaire ni de financement pour cet enseignement... Et pour cause: la ministre n'a ajouté ce troisième volet qu'à la dernière minute, devant la levée de boucliers suscitée par sa réforme...

 

En résumé, l'intention proclamée est de donner accès à tous au latin et au grec, le latin et le grec pour tous en quelque sorte. Mais, comme ce n'est pas possible, on n'en donnera à tous que des miettes et on donnera, en réalité, à ceux qui, aujourd'hui, optent pour le latin (et le grec), moins de temps, voire pas du tout.

 

Il est indéniable pourtant:

 

- que la maîtrise de la langue française passe par la connaissance des langues qui l'ont précédée et fondée, le latin et le grec, pour une grande part;

- que, jadis, lorsqu'on apprenait le français, le latin et le grec, on disait que l'on faisait ses humanités, c'est-à-dire que l'on se formait à l'esprit critique et à l'esprit humaniste, qui sont souvent aujourd'hui portés disparus dans la France contemporaine;

- que ces enseignements du grec et du latin sont, à l'heure actuelle, déjà mal en point, parce que le réflexe formaté est de les considérer comme des langues mortes, donc inutiles; et l'on se trompe lourdement, comme le disait naguère Jacqueline de Romilly.

 

Prenons mon modeste cas personnel: naturellement inapte aux sciences et techniques, c'est à la formation intellectuelle et la logique que m'a données le latin pendant sept ans, de la sixième à la terminale, dans un collège religieux puis au Lycée Henri IV de Paris, que je dois d'être devenu ingénieur diplômé de l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne...

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 01:00
La leçon de Sénèque

En l'an soixante-quatre de mon âge je sais bien que je me rapproche du terme de ma vie et cela ne m'effraie pas outre mesure. La mort n'est pas un tabou pour moi. Elle me semble naturelle et m'apparaît comme faisant partie de la vie, tout simplement. Je n'ai aucun mérite à le penser: je crois en Dieu et en l'au-delà et, dans le même temps, je suis un mécréant sans crainte, parcouru de doutes, inapte aux certitudes. Et puis, face à la mort, j'ai de qui tenir.

 

Mon grand-père maternel, Daddy, à qui, paraît-il, je ressemble de plus en plus, du moins par le caractère, a vu la mort de près plusieurs fois. Engagé volontaire dans l'armée anglaise à dix-neuf ans, en 14 - son pays, la Belgique, le trouvait trop jeune pour l'enrôler dans son armée -, il a combattu au sein du MI6, le service secret extérieur de Sa Majesté britannique, créé cinq ans plus tôt.

 

Capturé par les Allemands à Vilvoorde (Vilvorde), torturé pour faits d'espionnage, condamné à mort et amené au peloton d'exécution, à plusieurs reprises, pour le briser, il n'a jamais rien dit sur les autres membres de son réseau et a finalement eu la vie sauve en faisant un mariage blanc avec ma grand-mère: à l'époque on n'exécutait pas un jeune marié, fût-il espion...

 

Depuis à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui - j'avais alors sept huit ans -, jusqu'à son trépas, Daddy n'a eu de cesse de répéter qu'il était "vieux et usé" et qu'il allait "mourir bientôt". C'était en quelque sorte sa façon d'exorciser la mort, mais cela m'a accoutumé au fait que nous étions mortels. En réalité Daddy avait une santé de fer et ne devait mourir qu'un quart de siècle après avoir commencé d'entonner cette antienne.

 

Daddy, mon parrain, s'est éteint comme une chandelle, le sourire aux lèvres, en m'étreignant la main, après que nous avons bu ensemble un dernier bock de bière. C'était à l'Institut National des Invalides de Guerre, à Ukkel (Uccle), ville où je suis né. Ce jour-là, j'ai appris que la mort pouvait ne pas être triste pour celui qui partait, si elle l'était de toute évidence pour ceux qui restaient et qui l'avaient aimé. Ce jour-là, j'ai eu aussi la révélation indicible de la présence de son âme, qui demeurait encore un moment, avant d'abandonner son corps, comme à regret.

 

Au contraire de mon grand-père, j'ai une bonne mauvaise santé depuis le jour de ma naissance - on m'a ondoyé ce jour-là par précaution et baptisé cinq jours plus tard à la suite d'une nouvelle alerte. Et cette bonne mauvaise santé m'a accompagné tout du long de mon existence jusqu'à aujourd'hui inclus. C'est pourquoi, à chaque date anniversaire de ma naissance, je me réjouis de l'avoir atteinte, je me félicite de ce qui ressemble à une victoire remportée sur le temps et sur l'adversité.

 

En l'an soixante-quatre de mon âge, je pense à ce qu'écrit Sénèque dans sa lettre LIV à Lucilius: "Il faut louer et imiter ceux qui n'ont pas regret de mourir tout en aimant à vivre." Si je n'ai pas regret de mourir et si j'aime à vivre, je ne trouve pas qu'il y ait là motif à louange, puisque dès mon plus jeune âge cet art de vivre et de mourir m'est familier, et je ne demande à personne de l'imiter, parce que chacun doit trouver sa voie et la suivre.

 

Il y a douze ans, ma vie a pris toutefois un tour plus précaire avec la découverte d'une insuffisance cardiaque, que je refuserai toujours de faire opérer, semblable à celle qu'avait Frans, mon oncle maternel, et qui est une épée de Damoclès au-dessus de celui qui en souffre. Ce n'est pourtant pas cette épée qui lui a été fatale. C'est le crabe qui a eu raison de lui à cinquante-neuf ans... Qui aurait dit que le prêtre qui m'avait baptisé mourrait plus jeune que son neveu?

 

Aussi, compte tenu de cette bonne mauvaise santé, aurais-je, beaucoup plus que Daddy, de bonnes raisons de dire que je suis vieux et usé - ce que je ne dis jamais - et que je vais mourir bientôt - ce que je pense de plus en plus sans le dire, et sans que je ne considère que le penser seulement soit une manière de le conjurer. Je pense plutôt qu'il s'agit d'une réalité avec laquelle je dois m'accommoder.

 

Si, par hypothèse, je devais disparaître demain, ma vie aurait-elle été courte? Dans son De brevitate vitae, Sénèque dit que "nous n'avons pas reçu une vie brève, nous l'avons faite telle; par rapport à elle, nous ne sommes pas des indigents, nous sommes des prodigues". Alors je m'efforce pendant le bref temps qui m'est encore imparti ici-bas, comme le conseille Sénèque, d'organiser ce temps "comme il faut", surtout depuis l'épreuve de 14, que j'ai évoquée le premier jour de cet an, dans Espitre à mes amis.

 

Cette organisation "comme il faut" de mon temps me permet d'avoir une activité professionnelle intense, de lire des livres de toutes sortes, d'écrire des billets sur ce blog, de nager tous les jours, ou presque, de voir des amis et de faire de fructueuses rencontres. En somme, de vivre avec empressement plusieurs vies et de partager  avec le plus grand nombre de gens possible ce que ces vies m'apportent et me donnent comme matières à réflexion.

 

Quand l'épreuve de 14 m'a conduit au bord de l'abîme, c'est à Sénèque, encore lui, à qui j'ai eu recours. Dans sa lettre CIV à Lucilius, Sénèque dit que "l'homme de bien est tenu de rester dans le monde, non autant qu'il lui plaît, mais autant qu'il le faut". Si donc le devoir, officium, et la passion, ardor, se disputent d'ordinaire à égalité mes faveurs ou se les concilient, grâce à Sénèque, c'est le premier qui l'a emporté cette fois-là sur la seconde...

 

Si j'étais au bord de l'abîme, c'est que j'avais perdu tout espoir d'au moins conserver l'amitié d'une personne qui m'était chère et qui me l'est toujours, et que j'en étais meurtri à un point qu'elle ne pouvait imaginer et qu'elle n'imagine d'ailleurs toujours pas, parce que c'est incroyable et complètement déraisonnable... je le concède...

 

Cela m'a fait commettre des extravagances dont je me repens, mais, à ses yeux, j'en ai eu la confirmation hier,  je reste impardonnable. Toutes mes tentatives, sans doute maladroites, pour me réconcilier avec elle se sont avérées vaines et je sais pertinemment qu'il me faudra vivre avec cette blessure qui ne cicatrisera jamais, quoi que je fasse pour réparer. Et que, dès lors, je douterai toujours beaucoup de moi-même...

 

Pour cette personne, je ne suis pas un homme de bien: je me suis montré d'une grande faiblesse, et l'état de déréliction dans lequel je me suis trouvé un jour ne peut qu'inspirer aujourd'hui sa peur et justifier sa fuite. Coupable, de surcroît, selon elle, de chantage affectif, le vilain que je suis a été et est désormais pour elle, décidément, infréquentable...

 

Alors, au plus fort de la crise, plutôt que de me faire admettre comme membre actif de la sélecte société des écrivains suicidés (à titre exceptionnel puisque je ne suis pas écrivain), bien que dépourvu désormais du désir de vivre, tout en continuant, paradoxalement, d'aimer à vivre, j'ai fait le choix plus courageux en ces circonstances de demeurer parmi les vivants et de me comporter, pour une fois, en homme de bien, par devoir envers les miens, mais aussi envers mon Créateur, auquel je ne manifeste certainement pas assez de reconnaissance pour tout ce que je lui dois.

 

Quand l'épreuve de 14 m'a conduit au bord de l'abîme, c'est aussi à Verlaine, à qui j'ai eu recours. Plus que tout autre, et par la poésie, qui est la vraie vie de l'esprit, il m'a bien fait comprendre, au plus profond de mon âme, que le Christ n'est pas venu pour les hommes de bien, mais pour les vilains, comme lui et moi, et que nous étions bien bêtes de ne pas le comprendre et de ne pas répondre par notre pauvre amour humain à son incommensurable amour divin.

 

Alors, au plus fort de la crise, j'ai ouvert le recueil de Sagesse. Je me suis lu, dans mon pléiade des Oeuvres poétiques complètes, comme on lit une prière dans un missel, ce premier sonnet d'une série que je sais pourtant par coeur et qui devrait parler à n'importe quel vilain:

 

Mon Dieu m’a dit: "Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge, et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?

N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?"

 

Nous ne savons pas ce que nous réserve l'avenir. Si ma vie est devenue de plus en plus précaire, je fais comme si elle ne l'était pas. Je fais comme si de rien n'était. Mais je fais aussi comme si, chaque jour que Dieu fait, était mon dernier jour, essayant de contenir l'ardor et de ne pas trop céder de terrain à l'officium. Peu à peu je mets mes affaires en ordre. Et j'ai déjà pris des dispositions testamentaires pour mes biens terrestres...

 

Nous ne savons pas ce que nous réserve l'avenir. L'ironie du sort est que Sénèque, à qui l'envie n'a pas manqué à plusieurs reprises de s'arracher à la vie du fait de sa mauvaise santé, mais qui ne l'a pas fait par devoir envers les siens, a dû tout de même le faire, comme le raconte Tacite dans le Livre XV des Annales, sur ordre de Néron...

 

Francis Richard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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