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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 16:00
Hangars, de José-Flore Tappy

Dans ces Hangars, José-Flore Tappy a rangé Limaille, Elémentaires et Gravier.

 

Limaille est ce qui reste d'un métal quand il a été limé. Ici c'est ce qui reste de

Toute une existence

réduite

à quelques mètres carrés

de cendres et de déchets

 

Semblablement

Sur l'abîme

la bâtisse penche

livrée au vide

 

ou

La table de fer

avec ses pieds rouillés

sous la pluie redevient

tôle

soudures

 

Elle s'en est allée, lui est resté et le poids de l'absence est

dans cette lame de poussière

qui nous déchire en deux

 

Elle est impuissante, en manque

toute ma maison

dans une piètre

valise

 

Elémentaires sont l'eau, la terre et le feu qui peuvent redonner espoir:

 

A force de rompre

l'équilibre

de frapper la terre

comme si le sol

d'un coup

pouvait s'ouvrir

 

une eau vive jaillira

du rocher

 

suspendue sur les gouffres

 

précipité d'écume !

 

[...]

 

Sous l'épaisseur du gel

travaille un feu

coriace

 

invisible à l'air libre

il brûle

contre la masse

 

ronge le silence

le dévore

 

Gravier  est ce dont est fait le sentier des jours, lourd et rigoureux pour les déchaussés, les maladroits.

 

Le manque le dispute à l'oubli. Pourtant

on a tenu la terre

ce jour-là

comme un bras familier

 

Maintenant, dit elle,

Vivante

enveloppée par le soir

poussiéreux

je hante

les rues vides

 

mais les pas

ne savent plus

 

Pourquoi ?

Tenace

comme racine de thym

le chagrin

 

s'agrippe au sable

se tient

 

percute le vide

trompe la faim

 

Le salut est dans le vieux chemin qu'elle berce avec [ses] pieds:

 

Un chemin désuet

s'accroche

 

tout bas murmure

porte secours

 

L'équilibre de précaire devient ferme:

 

Alors sous les grands acacias

s'endort la peur

alors seulement

s'apaisent

les émeutes du vent.

 

Comme le dit Philippe Jaccottet dans son avant-propos, la poétesse, âprement, retourne la peur en combativité...

 

Francis Richard

 

Hangars, José-Flore Tappy, 112 pages, Zoé

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 17:15
Moi, la grue, de Barbara Polla et Julien Serve

Conte philosophique ou dialogue poétique? Les deux, ami lecteur. Tel, pour toi, se présente Moi, la grue. La grue qui, souviens-t'en, a plusieurs acceptions en français, langue qui sait si bien jouer avec les sens:

 

- un grand oiseau;

- une femme légère et vénale;

- une machine à soulever les charges.

 

C'est dans cette dernière acception qu'il faut, en principe, prendre ici le terme. Même si l'auteure s'amuse par moments à confondre les trois, pour introduire dans son texte une ambiguïté pleine de malice.

 

Ces machines elles-mêmes ne sont après tout que des humains est d'ailleurs la dernière phrase, signée August Strinberg, que Barbara Polla a mise en épigraphe, pour ouvrir des perspectives à son propos.

 

Les machines sont des créations de l'Homme et en sont en quelque sorte les porte-parole muets, parce qu'elles sont l'illustration de son génie et de sa transformation personnelle comme celle de la nature.

 

Le grutier (c'est Lui) et la grue (c'est Moi) parlent tour à tour. Ils sont inséparables le temps d'un chantier, encore que la séparation est tout de même douloureuse pour Moi les week-ends et pendant les fêtes.

 

L'auteure a étudié homme et machine, qui forment un couple beaucoup plus intime qu'on ne le croit: ces deux solitaires ne passent pas autant de temps l'un avec l'autre sans que cela déteigne l'un sur l'autre.

 

Cette étude est même parfois assez technique pour ce qui concerne la machine elle-même que Lui décrit très bien en employant les termes propres au métier, et assez psychologique pour ce qui le concerne.

 

La grue n'est pas exempte de sentiments. Quand Moi n'est pas au travail, elle danse. Cette danse singulière est celle qu'elle exécute quand le grutier la met en girouette en partant: divertissement salutaire.

 

Parmi les dernières innovations en matière de grues, il y a les topless, des grues qui sont sans tirants pour tenir la flèche ou la contre-flèche. Il aurait été improbable que Moi n'utilisât pas l'expression:

 

Le plus souvent, il faut le dire

les grues sont méprisées

Au mieux elles sont ignorées

Et méprisées encore plus

quand elles sont topless

D'ailleurs le topless est mal vu

Que l'on soit grue ou non

 

Comme dans la vraie vie, tout a une fin. Ici c'est la fin de chantier, qui n'est plus ce qu'elle était. Naguère les couples se juraient fidélité pour la vie. Ce n'est plus le cas. Il en est de même pour Lui et pour Moi:

 

Carpe diem...

 

Francis Richard

 

Moi, la grue: texte de Barbara Polla et dessins de Julien Serve (hormis celui de la page 37, dû à Ella Serve), 72 pages, éditions Plaine page

 

Livres précédents de Barbara Polla:

Victoire, L'Age d'Homme (2009)

Tout à fait femme, Odile Jacob (2012)

Tout à fait homme, Odile Jacob (2014)

Troisième vie, Editions Eclectica (2015)

Vingt-cinq os plus l'astragale Art & Fiction (2016)

Femmes hors normes, Odile Jacob (2017)

Le nouveau féminisme, Odile Jacob (2019)

 

Livre précédent avec Julien Serve:

Ivory Honey, New River Press (2018)

 

Collectifs sous sa direction ou sa coordination:

Noir clair dans tout l'univers, La Muette - Le Bord de l'Eau (2012)

L'ennemi public, La Muette (2013)

Éloge de l'érection La Muette (2016)

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 18:20
Le cracheur de crayons, de Lucas Moreno

Le cracheur de crayons est un recueil d'une quarantaine de textes poétiques, en prose pour la plupart, où Lucas Moreno aime jouer avec les mots.

 

Il ne fait pas seulement des jeux de mots proprement dits:

 

... il a bonne mine le crayon, c'est le crayon bonne pâte, doux, gentil, compréhensif...

(le cracheur de crayons)

 

Il fait aussi des allitérations:

 

... l'apport des portes, l'apport de tes portes, l'apport de ta peau, l'apport de tes pores...

(portes)

 

Des énumérations à perdre haleine faute de virgules et de points:

 

le petit suisse la petite ville la petite passion le petit blanc les petites distances la petite ambition le petit cholestérol...

(le petit vide)

 

Des suites de verbes, actions à mener:

 

accélérer, comprendre, se mobiliser, conjuguer des verbes, conjurer des parties de corps le matin, aller mobile au bout de la vie, se lever du sol froid et commencer à conjuguer ses verbes, chaque jour et chaque soir...

(conjugaison des verbes)

 

Des suites de mots où le son prime sur le sens, sans souci de syntaxe ou crainte de néologismes, et dont l'assemblage finit par faire sens:

 

vais, va, te va, m'en vais, aller, va-je, vais nous m'en, vouloir, allez, voule, j'y vas,vas-y, nous, noue-toi, te nous, vas nous, tais-te, taire tête, vas-tu veux, es-tu, nous nous voulons, avaler, m'en vais, va-les, c'est nous, à tout-va, vas te savoir, veule, voule, va, vivants...

(phényléthylamine (2))

 

Quand le texte semble prose classique avec la respiration que lui donne une ponctuation tout aussi classique, le sens prend le pas sur le son:

 

En rentrant chez moi, j'ai fait un lâcher de poèmes. Un mandala de lettres. J'ai parlé en dedans, dans la douceur des mots rebelles avec lesquels j'avais grandi. J'ai ouvert la fenêtre, laissé passer quelques instants. Une brise les a emmenés. Et j'ai senti un mouvement à l'intérieur de moi. J'ai su que je ne pourrais jamais être seul, même au milieu des gens.

(reportage)

 

Un poète, qui expérimente tant de registres, ne le serait pas s'il ne parlait d'amour, d'inquiétude et, peut-être, de fin:

 

Une partie de mon corps te fouille.

Une partie de mon corps te lèche.

Une partie de mon corps s'inquiète pour toi et pour nous tous.

Une partie de mon corps tombe en poussière.

(le corps (2))

 

Francis Richard

 

Le cracheur de crayons, Lucas Moreno, 88 pages, BSN Press

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 17:15
Sucres, de Matthieu Corpataux

Les sucreries de Matthieu Corpataux ne se veulent pas mièvreries.

 

Ses poèmes sont des Sucres

Qui attaquent lentement, à la racine

A l'aide de la langue, ce muscle infini.

 

Il aimerait bien en tout cas qu'ils émergent du flot

De mots mis en livres

 

Comme il y a trop de tout, comment retrouver ses grains parmi des

Sahara entiers?

 

Eh bien, par les souvenirs qui les tamisent:

- les chaussures de sa prof d'école

- sa maman

Qui shoote dans un ballon

- une guêpe qui le pique

- un but marqué

- un nom sur un maillot

- des mots sur lesquels il heurte:

D'autres vies

que la mienne

- les clés perdues alors

Que les seules clés à ne pas perdre

Sont celles de lecture

- la console cassée

Etc.

 

Oui, mais ne faut-il pas, devant l'immensité vertigineuse de l'univers

Faire des noeuds avec des grains

Puis des mots que l'on conglo-

Mère, pour combler de la mémoire

Les trous et les trous noirs?

 

En somme, il faut un grain au jeune poète pour décomposer d'abord, recomposer ensuite:

Quelle folie

Me reprend

Aujourd'hui?

De condenser en châteaux

Des lettres

De Sahara et de sucre

 

L'accomplissement poétique ne peut qu'être un sonnet, en alexandrins, dédié à sa belle, avec pour grain de sucre final ce tercet, où le un et le tout pactisent:

Je les aime. J'aime ces souvenirs gigognes

Ces dépôts - le thé vert et la robe d'été,

Petits grains de sable, des Sahara entiers.

 

Francis Richard

 

Sucres, Matthieu Corpataux, 56 pages, Éditions de l'Aire

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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 19:30
Autour de Proust, Collectif de poètes francophones

Marcel Proust, né en 1871, obtient le Prix Goncourt en 1919 pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième volume de la Recherche.

 

L'année 2020 est donc une année particulière pour les amoureux de Proust. Elle se situe entre deux anniversaires, celui du centième de son prix littéraire et du cent cinquantième de sa naissance.

 

C'est pourquoi des poètes francophones, sous la direction de Danièle Duteil et de Patrick Simon, rendent hommage cette année à l'écrivain hors du commun dans Autour de Proust.

 

Pour ce faire, ces poètes, femmes et hommes, ont pris leur plus belle plume, à partir de cinq citations extraites de la Recherche:

 

Cet escalier détesté où je m'engageais toujours si tristement exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, mon intelligence n'en pouvait plus prendre sa part.

( Du côté de chez Swann)

 

Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur.

(A l'ombre des jeunes filles en fleurs)

 

Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d'avoir vu au-dessus des grands rideaux de la fenêtre de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu'il faisait.

(La prisonnière)

 

Le ciel tout entier était fait de ce beau bleu radieux et un peu pâle comme le promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tête, mais tellement uni, tellement profond, qu'on sent que le bleu dont il est fait a été employé sans aucun alliage, et avec une si inépuisable richesse qu'on pourrait approfondir de plus en plus sa substance sans rencontrer un atome d'autre chose que de ce même bleu.

(La prisonnière)

 

Sans laisser de côté ces mystères qui n'ont probablement leur explication que dans d'autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l'art.

(Le temps retrouvé)

 

Chaque contribution commence par une de ces cinq phrases, qui y est incorporée et comporte ce qu'on appelle au Japon des tanka-prose et des haïbun, autrement dit des textes où se juxtaposent poésie et prose.

 

Dans leur préface, les éditeurs expliquent l'effet recherché:

 

Le tanka s'immisce presque dans la prose comme une narration dans la narration. Jouant parfois sa partition dans une autre dimension, il peut creuser un décalage spatio-temporel intéressant.

 

Un peu plus d'une trentaine d'auteurs se sont prêtés à cet exercice avec pour résultat un peu plus d'une quarantaine de textes.

 

Tous ces poètes sont francophones, la plupart d'entre eux vivent en France, mais cinq d'entre eux s'expriment depuis le Canada, la Belgique, la Suisse, et même depuis la Roumanie et l'Italie.

 

Pour chacune ou chacun, c'est l'occasion originale, avec sa sensibilité, de retrouver le passé, le temps qu'elle ou il croyait avoir perdu, en employant le plus souvent l'imparfait dans leur prose et en se tournant vers le futur proche.

 

Francis Richard

 

PS

Les poètes du recueil sont par ordre alphabétique:

Claudine Baissière, Blandine Berne, Daniel Birnbaum, Régine Bobée, Micheline Comtois-Cécyre, Chantal Couliou, Gisèle Cribaillet, Marie Derley, Nathalie Dhénin, Hélène Duc, Danièle Duteil, Patrick Faucher, Jacques Ferlay, Alhama Garcia, Joëlle Ginoux-Duvivier, Patricia Hocq, Guilhem Joanjòrdi, Lavana Kray, Martine Le Normand, Nadine Léon, Françoise Maurice, Francine Minguez, Catherine Monce, Jo(sette) Pellet, Jean-Pierre Petit, Germain Rehlinger, Marie-Jeanne Sakhinis de Meis, Sylvie Salaün, Françoise Serreau, Patrick Simon, Salvatore Tempo, Michelle Tilman, Sandrine Waronski

 

Autour de Proust: Tanka-Proust Haïbun-Proust, Collectif, 168 pages, Éditions du tanka francophone

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 19:30
Crever l'écran, de Thierry Raboud

Thierry Raboud est né en 1987 et la Toile trois ans plus tard. Il y a donc pour lui un avant et un après.

 

Comme il n'est pas, semble-t-il, technophobe, son recueil comprend deux parties, #avant et #après, qui sont conformes aux notes du temps et qui débutent ainsi :

 

#avant :

Je n'étais

Pas né

Ou si peu

 

#après :

l'autre mystère

si fier de n'être

 

Dans #avant, tous les vers commencent par une majuscule; dans #après, ce n'est plus le cas, comme si tout dès lors devenait minuscule...

 

Dans les deux parties, le jeune poète reprend à son compte ce que disait Paul Valéry:

 

Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens.

 

Exemples tirés de #avant :

 

Et croyais

Sûr de prendre

Vie

 

[...]

 

Remuer ciel

Se taire

 

Tirés de #après:

 

il est leurre

d'éteindre

 

[...]

 

diverti de solitude

ce corps à corps

me glace le sens

 

Ces jeux entre le son et le sens ne peuvent que rendre complice de celui qui écrit celui qui lit...

 

Avant ?

Nous rêvions

A la fenêtre

 

Après ?

je tiens à rêver

fenêtre fermée

 

Avant ?

Nous aimions

Suspendre le temps

Le laisser sécher

 

Après?

le temps plié

aux présents impératifs

par les temps qui courent

marchons

 

La révolution numérique a changé le mode de vie et son rythme, la vision des choses. Cela donne au poète une envie forte :

 

crever l'écran

beauté en touche

à tout reflet

 

Car

on ne s'habitue jamais

au regard d'une vitre

 

Ses derniers mots répondent aux premiers du recueil :

je serai toujours

ou si

peu

 

Car, sur la Toile les traces sont indélébiles, alors qu'avant il fallait se souvenir...

 

Francis Richard

 

PS

 

Thierry Raboud est lauréat du Prix de poésie Pierrette Micheloud 2019, décerné par la Fondation Pierrette Micheloud.

 

La cérémonie de remise du prix aurait eu lieu le 2 mars 2020 à la Datcha, à Lausanne, si un méchant virus, qui n'était pas informatique, ne l'avait piratée...

 

Crever l'écran, Thierry Raboud, 68 pages, Éditions Empreintes

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13 février 2020 4 13 /02 /février /2020 18:45
Orphelins de l'orage, de Jean-Pierre Vallotton

Orphelins de l'orage est un recueil de textes poétiques. Car, quel que soit le sujet qu'il aborde et quelle que soit la forme qu'il adopte pour le traiter, Jean-Pierre Vallotton le regarde en poète:

 

Où la poésie va?

Même si je le savais, je l'y suivrais...

 

Quand il va à la Tate, c'est en poète qu'il décrypte les tableaux accrochés et c'est le miracle d'internet que d'avoir la possibilité de mettre ses mots dans les siens pour contempler des oeuvres intemporelles, telles que la Proserpine, de Dante Gabriel Rossetti:

 

Aux mains de la déesse, le fruit d'amour, silencieux, ravive la plaie.

 

Dans ses Sourdines, il se révèle tel qu'en lui-même l'obscur le tourmente:

 

Le falot du coeur s'éteint

quand le dernier espoir

a mouché sa bougie

 

A ses tableaux de chasse il met, entre autres, Fâcheuse nouvelle, de Carel Willink (il se trouve aisément sur internet sous le titre de Mauvaise nouvelle), dont un détail illustre la couverture du livre, et commence à en parler sur un ton lamartinien:

 

Les arbres le savaient qui prennent instinctivement la forme de l'effroi: un seul pavé manque à la rue et c'est un gouffre, soudain, qui s'ouvre sous vos pas.

 

Quelles sont les Fraternitudes du poète? Il n'est guère étonnant qu'il s'agisse de Baudelaire, de Hölderlin, de Lewis Carroll, de Max Jacob ou de Joë Bousquet et qu'il rende ainsi hommage à Nerval:

 

Fille ou feu, une ombre dans l'ombre a frôlé le silence.

 

Francis Richard

 

Orphelins de l'orage, Jean-Pierre Vallotton, 128 pages, L'Atelier du grand Tétras

 

Livre précédent:

Le corps inhabitable suivi de Ici-Haut et de Précédemment, Éditions Empreintes (2015)

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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 18:00
Lacunes, de Florence Grivel et Julien Burri

Lacunes est un recueil de poèmes illustré par des aquarelles, telle celle de la couverture. Les poèmes sont de Julien Burri, les aquarelles de Florence Grivel.

 

Les uns comme les autres ont pour thème le lac Léman. Le préfixe du titre en est comme une réminiscence, évoquant les trous dont toute mémoire est semée.

 

Les aquarelles représentent des fragments de bleu, de gris et d'or, le nuancier dont se parent l'eau du lac et le ciel, qui se mire en lui, tandis que le temps passe.

 

Les images, dont on devine la trame, jouent leur partie en couleur tandis que les sons, qui émanent des mots des poèmes, font appel à d'autres sens.

 

Les sons et les images sont des souvenirs de ce lac obsédant, captés au cours de l'existence et le ramenant toujours à lui comme à un paradis perdu.

 

Enfant, ce sont les bains pris à la maison dans une bassine bleue:

 

Chaque fois que tu voyais le lac, de la même

forme que la bassine

ton corps se souvenait

 

Ce sont les vacances à la Grande Motte:

 

Au retour, le lac était un écho

sans sel, sans vagues, sans sel

 

Ce sont les amusements:

 

Tes premiers jeux sous le noyer âcre

créer un lac

avec l'arrosoir

 

Aussi, à propos de ce lac qui est

 

l'eau du déluge, oubliée au creux d'une vallée

 

et à qui il sait devoir tant, le poète s'inquiète-t-il:

 

De cet espace vertigineux et secret

est venu tout ce que tu as reçu.

Tout te sera repris?

 

Francis Richard

 

Lacunes, Florence Grivel et Julien Burri, 72 pages, BSN Press

 

Livre précédent de Florence Grivel chez BSN Press:

Conquistador (2013)

 

Livres précédents de Julien Burri chez Bernard Campiche Éditeur:

Muscles suivi de La Maison (2014)

Prendre l'eau (2017)

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17 décembre 2019 2 17 /12 /décembre /2019 23:00
Abécédaire, de Pablo Jofré

Abécédaire est un recueil de poèmes bilingue, espagnol-français. Il y a, dans les titres de ce dictionnaire poétique, plus d'initiales de mots - trente-trois - que de lettres de l'alphabet. C'est un abécédaire prolongé.

 

En épigraphe à la version française, il est indiqué que ce dictionnaire est inspiré du dictionnaire de Flaubert consacré aux idées reçues, qui se trouve en appendice à Bouvard et Pécuchet, le célèbre roman ébauché par l'écrivain.

 

Le choix des mots effectué pour son abécédaire par Pablo Jofré est révélateur de cette inspiration hétéroclite, mais, plus que dans le cas de Flaubert, la signification qu'il donne aux mots choisis est ambiguë: on ne sait pas toujours si le poète se veut ironique ou tragique, ou les deux.

 

La forme d'un poème est moins lapidaire que celle d'une définition et laisse donc au lecteur une plus grande liberté d'interprétation. Par exemple, on peut voir dans ce recueil, au-delà de sa dérision, tout le tragique de la condition humaine.

 

C'est par exemple manifeste dans le poème consacré au Baiser qui commence ainsi:

 

Conversation de bouches,

échange palpitant de rêves,

espoir projeté en salive.

 

et qui se termine moins bien, de manière bien lugubre (le titre d'ailleurs d'un autre poème), puisque le poète, après avoir évoqué l'abandon qui viendra; inévitablement, dit:

 

Et nous porterons des restes de cadavre: des gouttes de baisers morts,

à la commissure des lèvres, entre nos dents en deuil.

 

Il y a ainsi dans plusieurs des poèmes une vision idyllique, voire prometteuse, suivie, comme en contrepoint, par un retour à une réalité prosaïque. On pourrait dire que cela commence parfois bien mais que cela finit beaucoup moins bien; ou que cela commence parfois doucement mais que cela finit durement.

 

Ainsi la beauté a-t-elle son revers:

 

La rosée sont des larmes du ciel

                        sur les replis des vignes,

                        sur les aéroports et leurs avions.

 

Dans d'autres poèmes, le balancement se fait dans l'autre sens, par exemple dans Hommage, où, au début, le poète incite à descendre à la réalité abrupte, dans la banlieue, ce qui a priori n'a rien de palpitant, puis montre que cette démarche de prise de contact avec les autres n'est pas vaine:

 

L'hommage est un acte d'humilité, une pause

dans notre existence de héros;

un moment vierge

auquel nous nous abandonnons; pour donner.

 

Ces retournements de situation, dans un sens ou dans un autre, rendent compte de la complexité du monde, de ses contradictions et d'un phénomène qui se produit souvent pour les résoudre avant d'aller plus loin:

 

Les nuances apparaissent quand la couleur se fatigue,

ou quand le noir et le blanc s'usent

et que tous ensemble, mélangés,

tombent amoureux d'un autre objet.

 

Le même objet peut cependant être une chose et son contraire. Tel est le Seuil:

 

Lieu totalement ambigu

l'entrée et la sortie.

La pause, le salut,

le protocole situé dans l'espace.

 

La dernière initiale de l'Abécédaire en français est un X, comme Xénophobie et, là encore, il y a dans ce poème toute l'ambiguïté de l'être humain et de la tentative du poète de la cerner à travers une phobie existentielle puisqu'elle est à la fois peur de l'autre et de l'inconnu et terreur de sa propre identité...

 

Francis Richard

 

Abécédaire, Pablo Jofré, 80 pages, BSN Press (traduit de l'espagnol par Pierre Fankhauser)

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11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 11:30
Dans la lumière oblique, de Françoise Matthey

Dans la lumière oblique, Françoise Matthey nous invite à écouter et à regarder le monde qui nous entoure, et à nous en pénétrer, corps et âme.

 

Dans une manière d'introduction, elle indique en quelque sorte la méthode à suivre, au rythme des saisons:

 

S'ouvrir à ce qui jamais ne pourra rejoindre

ni l'ortie ni l'épine

 

Quand le printemps s'annonce et que les frimas ne figent plus les pâtures:

 

L'heure est venue de mettre en déroute

le langage des fumées

de déchiffrer le manuel des mousses

 

Déchiffrer, parce que les êtres et les choses ne se révèlent qu'à la condition d'y mettre du sien:

 

Nul besoin de comprendre

 

Il suffit d'éprouver

à même nos mains offertes

l'évidence de la vie qui brasille

 

Quand l'été survient, il nous prend de vitesse et

 

Les horloges se dilatent

 

Il est alors temps de:

 

Donner forme au fragile

 

Danser

 

C'est une renaissance, jour après jour:

 

avec tout ce qui chancelle

les gorgées d'impatience

les lits de pierre

pleurs et paroles

 

Comme les conflits thermiques de saison, les esprits s'échauffent pendant le jour, mais heureusement:

 

Restent

quand arrive le soir aux senteurs de tilleul

les tendres bavardages

alliés aux souffles apaisants

 

Après la dernière moisson, l'automne pointe:

 

Déjà les feuilles se perdent dans une déroute frileuse

retournent à la terre

 

Les jours diminuent:

 

Dans la fraction d'une focale

révélation d'images méconnues

d'angles exaspérés

 

Ne pas confondre distances et perspectives

 

Cette fois, bientôt

 

Dans les replis du soir

songer à rassembler d'indulgentes légendes

 

de celles que l'on entend encore

malgré le poids des ans

 

Le passage à l'heure d'hiver est un tournant, un présage de ce qui est tout proche:

 

Arrivée par surprise

la neige a bleui le regard

On ne voit désormais que ce qui est véritable

 

Et quand la nuit tombe:

 

Dans l'entrebâillement du soir

chacun tient comme il peut

le fuseau de sa vie

 

Toute la laine du monde

 

L'hiver est là et

 

Le ciel

d'un ton

s'est déplacé

 

C'est comme une mort annoncée:

 

Dans l'attente du dégel

blottis à l'abri des gerçures

- leurre ou aspiration? -

nous évaluons nos chances de survie

 

Cette trame du temps ne doit justement pas faire oublier qu'il s'agit d'un passage:

 

Admettre qu'il nous faudra la terre

pour demain prendre congé

 

Quel est l'essentiel du passage, à ne pas manquer?

 

Aimer

 

Attester que demeure

 

insistante

 

La Vie

 

C'est pourquoi

 

Rien jamais ne nous affolera

sinon l'oubli d'aimer

 

Francis Richard

 

Dans la lumière oblique, Françoise Matthey, 84 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

 

À la croisée des brides (2016)

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21 octobre 2019 1 21 /10 /octobre /2019 18:30
Un homme libre, de Francis Amoos

le pouvoir des mots

titille les puissants

 

je brandis la plume

comme d'autres le fusil

 

puisse la poésie

renverser l'ordre établi

 

Ce recueil d'Un homme libre commence très fort avec ce poème, qui montre que le poète est bien vivant même s'il est désenchanté par le monde que, bien obligé, il observe en éternel spectateur.

 

Ce désenchantement ne l'empêche pas de persévérer à être un

chercheur d'étoiles

dans un ciel obscur

 

Les étoiles, peut-être les trouve-t-il dans

l'art

un chaos dont naîtrait

le vivant

 

Peut-être lui faut-il, par exemple, s'abriter de la noirceur du monde,

les yeux posés

sur une peinture

de Brueghel l'Ancien

et connaître l'apaisement

par la douceur du trait

caressant l'âme

 

ou écrire:

les mots restent

à l'intérieur

les mots

m'éclairent

 

ou, raviver sa mémoire:

des souvenirs qui m'habitent

vifs pourtant

et qui me gardent

vivant

 

Il vit à l'écart, bien involontairement (tout est figé dans son corps, mais rien ne l'est dans sa tête), alors que faire?

observer

l'invisible dans ce qui est dit

 

le peu de mots

parfois

suffit

 

ou, mieux,

recevoir la beauté

une pluie de soleil en pleine face

la ligne de pierres d'une cathédrale

les mots libres d'un poème

l'éclat des couleurs

d'un tableau de Van Gogh

nourriture de l'âme

et rien d'autre

 

Et, puis, il y a les livres,

chaque livre qui naît

est une victoire

 

Il sait aussi que

l'âme seule va de l'avant

 

et que le salut, pour échapper à son destin, c'est

sortir

chercher plus loin

au-dedans de soi

 

Francis Richard

 

Un homme libre, Francis Amoos, 108 pages, éditions d'autre part

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15 octobre 2019 2 15 /10 /octobre /2019 17:30
Des enfants dans les arbres, d'Alexandre Voisard

Dans ce récit poétique en prose, Alexandre Voisard conte, dans les premières années 1940, la forêt jurassienne puis la rivière Allaine qui serpente dans la plaine.

 

C'est toujours un été, avant que ne survienne la rentrée des classes et que ne défilent les saisons...

 

Les quatre enfants se rendent en forêt, qui leur fait entrer toute la nature dans la tête, où ils se sentent à l'abri et où ils ont construit leur cabane:

 

Le monde de la forêt est aussi bien familier qu'insondable en son mystère.

 

Jacotte, Coco, Ramon et Rosine ne sont pas tout seuls:

 

Jamais très loin de son quatuor d'aventuriers sylvestres se tient le père, en une discrétion juste une peu inquiète.

 

Il est là pour nommer ce qu'ils découvrent, aussi bien la faune (à propos de laquelle il leur rappelle cet aphorisme champêtre: les petites bêtes ne mangent pas les grosses), que la flore:

 

Rappelez-vous qu'une fleur sans nom, c'est comme un enfant sans père.

 

Avant leurs expéditions, Jacotte, Coco et Ramon attendent Rosine, la plus petite et la plus jolie, que leur voisin de sculpteur, Enrico Moretti, fait poser pour faire de sa tête un modèle en argile, qu'il copiera ensuite pour la faire renaître sous ses ciseaux dans le marbre.

 

Maman Irène n'a accepté qu'à la condition que les poses n'excèdent pas vingt minutes...

 

Si la forêt offre un enseignement riche en paradoxes et en demi-teintes, la rivière a ses violences: il arrive qu'elle emporte un enfant imprudent vers ce qui ressemblerait au néant, tel le petit Marco...

 

Car l'Allaine, que grossit l'imprévisible Creugenat quand elle a soif, fait comme elle veut:

 

L'eau passe, c'est bien vrai, elle entre sans autre formalité et ressort quand ça lui chante. Elle inonde au prétexte d'arroser, elle détrempe ce qu'elle est supposée rafraîchir, elle touille les sédiments pour peu qu'elle érode les talus ou creuse le mitan du lit.  

 

La faune et la flore ne sont pas les mêmes qu'en forêt et les jeunes riverains y connaissent d'autres aventures que les compétitions nautiques auxquelles se livrent les garçons tandis que les filles botanisent.

 

Ces premières années 1940, années d'apprentissage, c'est la guerre alentour. Et, quand elle sera finie, les enfants n'auront pu imaginer à quel point c'était une saleté, eux qui n'auront connu jusque-là d'angoisse et de craintes que devant la foudre, les inondations et la noyade de Marco.

 

Pendant la guerre, le sculpteur fait des diatribes contre Mussolini et on ne voit pas souvent les pères à la maison, ils sont dispersés dans les campagnes où ils creusent des tranchées et des fortins...

 

Après la guerre, c'est comme si la vie, toute la vie, de la nature autant que des hommes, se réinventait, donnant à ce qu'on mange, à ce qu'on vit, une légèreté et une saveur valant parfum d'éternité...

 

Francis Richard

 

Des enfants dans les arbres, Alexandre Voisard, 100 pages, éditions d'autre part

 

Livres précédents:

Notre-Dame des égarées, Zoé (2017)

Oiseau de hasard, Bernard Campiche Éditeur (2013)

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10 septembre 2019 2 10 /09 /septembre /2019 21:15
Passage à gué, de Laurent Galley

Tous les chemins mènent à l'homme.

 

Et tous les poèmes, en vers ou en prose, de Laurent Galley y mènent aussi.

 

Pour le poète, doublé qui plus est d'un philosophe, ce qui n'est pas incompatible, bien au contraire, les hommes sont de la nature, c'est-à-dire qu'ils sont chez eux en elle, qu'ils y sont en osmose:

 

Imaginez un bloc de granite en suspension dans l'air. Vous avez là, l'individualité. Vous avez là ce qui fait monde. Toute dureté reste poreuse, et sa porosité même rend le roc atmosphérique...

 

Les hommes sont dans la nature corps et âme, de l'infime intériorité à l'ultime extériorité, et, comme lui, se trouvent sur terre :

 

J'habite la terre qui n'est pas une étoile

Et qui ne serait pas vraiment la terre

Si elle ne me convenait pas complètement

 

Cela ne signifie pas qu'elle ne le fait pas souffrir, éloignée qu'elle est justement des étoiles, ses soeurs lumineuses, d'autant qu'il vit :

 

Une fin d'époque amère et sans styles

Il lui manque ses Baudelaire, ses Shakespeare.

 

Alors, à une vie morne, perpendiculaire et tracée, il préfère les jardins élancés, et aux rues, l'autre côté des rues...

 

Le salut est dans la poésie, la poésie d'antan, quand l'homme n'avait pas vendu son âme à l'encan :

 

Il est vain pour Musset que de frapper son coeur

Car le poème est bien plus épais

Il garde l'épaisseur du bonheur

Qui bruit sur les stèles des roseraies

 

Il se nourrit de récits, de poèmes, et compose lui-même:

 

La poésie jaillit de mes veines comme un poing

Ferme et dur sur son établi

 

Il ne serait pas poète s'il ne parlait d'amour, fût-il fragile:

 

A peine en faut-il du temps pour s'éprendre

Qu'une cicatrice d'un mot lâche et perfide

Suffit à deux coeurs pour se fendre

 

Et du manque d'amour de certains pour leurs semblables:

 

N'être pas du déni le serviteur

Jamais du côté des lâches

Savoir se réserver l'aubépine

Ne semer de lauriers que sur terres conquises

On ne récolte que de ce que l'on aime

 

Il faut en somme emprunter le Passage à gué de l'ombre à l'altérité...

 

Francis Richard

 

Passage à gué, Laurent Galley, 112 pages, Éditions de l'Aire

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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