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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 22:55
La petite fille espérance de Charles Péguy

En 1916, la NRF publie Le Porche du Mystère de la deuxième vertu de Charles Péguy. Il y a tout juste un siècle. Treize ans plus tard ce texte paraît en volume.

 

Quand je m'afflige de l'incompréhension des hommes entre eux,

quand je vois qu'ils ne s'aiment pas et qu'ils recuisent leur haine,

quand je constate qu'ils ne cherchent ni à se connaître ni à se comprendre,

quand les uns croient que leur dieu est supérieur à celui des autres,

quand les autres croient détenir la vérité qui échapperait aux uns,

quand les uns sont pétris de certitudes et s'en prennent à ceux qui doutent,

quand les autres collent des étiquettes, pour leur nuire, à ceux qui ne suivent pas la même route qu'eux,

quand les uns ne retiennent que les défauts des autres en oubliant les leurs,

quand les autres dénient aux uns toutes qualités,

quand les uns empêchent les autres d'avoir un avis

quand les autres interdisent aux uns de changer d'avis,

quand les uns sont péremptoires,

quand les autres sont injurieux,

 

alors, plutôt que de désespérer de la nature humaine, - Et le facile et la pente est de désespérer et c'est la grande tentation -, je relis le livre sublime de Charles Péguy et me console de ce qu'il dit de cette deuxième vertu théologale qu'est l'Espérance, cette petite soeur, à laquelle les chrétiens eux-mêmes ne portent guère d'attention, leurs regards exclusivement tournés vers ses deux grandes soeurs que sont la Foi et la Charité :

 

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.

Immortelle.

[...]

L'Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

[...]

La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l'Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l'Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l'éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité.

L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera

Dans le futur du temps et de l'éternité.

 

Et quand je suis arrivé au bout de ma lecture, je demande à mon Créateur, puisque cela ne va pas de soi, de recevoir la grande grâce de continuer toujours à espérer.

 

Francis Richard

 

St Jean-de-Luz, Pâques 2016

 

Le Porche du Mystère de la deuxième vertu, Charles Péguy, 192 pages, Poésie / Gallimard

St Jean-de-Luz, le 27 mars 2016, jour de Pâques et de la patrie basque, Aberri Eguna

St Jean-de-Luz, le 27 mars 2016, jour de Pâques et de la patrie basque, Aberri Eguna

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 23:55
Si près des étoiles / Saint-Pétersbourg, de Danielle Risse

Trois grands écrivains russes ont vécu à Saint Pétersbourg: Alexandre Pouchkine, Nicolas Gogol et Fiodor Dostoïevski (qui y est enterré). Le premier a composé un poème célèbre intitulé Le Cavalier de bronze, dédié à Pierre-le-Grand et à cette cité fondée par lui au début du XVIIIe, immortalisés tous deux par une statue équestre au bord de la Neva.

 

Aussi n'est-il pas surprenant que les poèmes que Danielle Risse vient de consacrer à l'ancienne capitale de l'empire russe y fassent allusion. Ces trois grands écrivains ne sont-ils pas, chacun à sa manière, représentatifs de l'âme russe à laquelle la poétesse veut mêler sa voix dans son recueil, dont le titre est une façon de distique:

 

Si près des étoiles

Saint-Pétersbourg ?

 

Si elle évoque les ombres de Gogol et de Pouchkine - et de sa maison jaune où il mourut des suites d'un duel -, elle n'ignore pas l'esprit des Romanov, le regard de Raspoutine, le fantôme de Catherine, derrière les vitres du Palais, le coeur noir de Raskolnikov, ce héros de Fiodor, qui après l'aveu de son crime connut son châtiment, la voix de Vyssotski...

 

Saint-Pétersbourg est bâtie à l'origine sur une multitude d'îles que forment les bras de la Neva, de ses affluents et de ses canaux, tels que la Moïka et la Fontaka. Tout comme à Venise, cette omniprésence de l'eau, source de toute vie, quand elle ne déborde pas des quais de granit, ne peut manquer d'inspirer ceux qui s'aiment:

 

Sur les bords de la Neva

Suspendu au feu brûlant de la passion

Des amants effleurent l'éternité.

 

et

 

L'azur scintillant rassemble

Tous ces mots d'amour murmurés

Au vent du soir sur les quais de la Neva.

 

Saint-Pétersbourg, ce sont des bâtiments inspirés:

 

Maisons faussement endormies

Palais aux reflets d'or

 

des églises: 

 

La flèche de l'église Pierre et Paul

S'élance vers la nue

Et mesure la croyance de nos pères.

 

la Camarde et des cendres, celles du bien nommé poète:

 

Bien au-delà de la souffrance,

                          Bien au-delà des tempêtes,

Une poignée de cendres tisse 

La légende de Pouchkine.

 

celles de la poétesse, Anna Akhmatova, quand pendant la parenthèse de 1924 à 1991, la cité s'appelait Leningrad:

 

A l'écoute du soir

Les paroles d'Anna

Résonnent encore

Dans la maison sur la Fontaka.         

 

Saint-Pétersbourg ne peut qu'inspirer les poètes, parce qu'elle donne accès à l'immuable Russie, à la Russie éternelle, à l'ineffable Russie, parce qu'elle est réminiscence d'heures glorieuses d'un autre siècle et parce qu'elle est nostalgie d'un autre monde.

 

Pourquoi alors s'étonner que la poétesse, à un moment, se reprenne à rêver ou qu'à un autre elle puisse dire: Restée seule, je traverse la toile de mes rêves?

 

Que, dans ce recueil, il ait lieu en été ou en hiver, dans le présent ou le passé, en rêve ou en réalité, il faut répondre oui à cette invitation au voyage...

 

Francis Richard

 

Si près des étoiles / Saint Péterbourg, Danielle Risse, 68 pages, L'Aire (à paraître)

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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 15:04
Halte sur le parcours, de Samuel Brussell

"There is no change of place." dit le poète Wystan Hugh Auden: "On ne change jamais de lieu." Ce vers, extrait d'un poème d'Auden, figure dans l'un de ceux qui composent le recueil de Halte sur le parcours, de Samuel Brussell.

 

Cette affirmation peut sembler paradoxale puisque, pour la plupart, les poèmes de ce recueil sont écrits pendant le "mouvement continu et obsessionnel" de Brussell en Europe, en Amérique du Nord et en Israël, alors que cet enfant du demi-XXe siècle (il est né en 1956 à Haïfa), n'est encore que vingtenaire.

 

Cela peut sembler paradoxal, mais cela ne l'est pas vraiment. Dans ce poème, Elena, Brussell ajoute en effet que ce mouvement connaît "un dialogue constant". Et il est vrai que, pendant son parcours, le poète se ménage des haltes de rencontres qui ne sont pas seulement géographiques, mais aussi littéraires et humaines.

 

Lors de ces haltes, il dialogue ainsi constamment avec les lieux bien réels qui sont sous ses yeux et qui sont chargés d'histoire; les textes inspirés - de Yeats, T.S. Eliott, Emerson, Pouchkine, Pasternak, Ferrater, Machado ou Virgile -, dont il se souvient; et les belles vies qu'il appréhende concrètement, qu'il vit charnellement ou qu'il imagine spirituellement.

 

Dans Ellis Island, s'adressant aux voyageurs éternels que sont les 

Migrants mus par l'espoir de voir

se lever d'autres horizons

Samuel Brussell leur dit être de leur tribu:

Votre errance a réduit votre bagage à peu

et c'est là votre force

 

Dans Fin d'empire, le sien se réduit même à rien:

 

"Pas de bagage?" et pourquoi faire?

D'une gare à une autre, du ferroviaire

au maritime, je ne suis qu'en transit.

Mon palais voudrait tant s'accorder à ma langue...

 

Ce n'est pas grave. Comme il le dit dans Port-Bou:

 

Tu as oublié la langue, tu as oublié les moeurs?

N'aie crainte: et cet oubli et cette absence

seront le don d'une rencontre.

Chacun des mots, chacun des gestes se révèlera

à toi dans la lumière d'une prière.

 

Brussell entretient donc un dialogue constant en dépit de la distance, celle, par exemple, qui, de sept Méridiens, le sépare de l'être aimé:

 

D'une correspondance inachevée

la conclusion viendra avec dans son

ressac cent anecdotes retrouvées.

 

En dépit du temps écoulé (dans Summer song), qui le sépare d'une autre époque:

 

Toujours je me disais qu'il y avait

des secrets que je voulais savoir

de ces terres où j'étais où je me

déplaçais et toujours je lisais

dans l'espace éclaté ce que d'autres

avant moi avaient interrogé

en des temps convenus d'appeler

anciens.

 

En fin de recueil se trouvent des poèmes plus récents, des années 2010. Dans L'Humanité à Kishinev, Samuel Brussell persiste. S'il y a toujours errance, la constance du dialogue demeure:

 

Pourquoi donc ma langue m'est-elle en ce moment si chère?

Parce que je la sens s'imprégner de toutes les musiques,

emprunter d'autres chemins,

éclore au monde dans une infinie diaspora.

Le cyrillique se fond dans la liturgie

du gothique, de l'hébraïque.

A l'obsessionnel "je suis ici chez moi" qui me poursuit

une voix sans fin m'apaise: "Demain je partirai."

 

Avec sa perspective unique de poète angoissé, Samuel Brussell n'exprime-t-il pas ainsi la réalité commune à tous, qui serait, selon Auden, comme le rappelle Franco Fortini dans sa préface, ce qu'il faut exiger de la poésie en sus d'être "un objet verbal parfait, qui fasse honneur à la langue dans laquelle elle est écrite"?

 

Francis Richard

 

Halte sur le parcours, Samuel Brussell, 162 pages, La Baconnière

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18 août 2015 2 18 /08 /août /2015 21:30
Avec mon destin bras-dessus, bras-dessous, de Bertrand Baumann

Ce que nous lisons de littéraire doit nous parler d'une manière ou d'une autre, des êtres et des choses, de nous-mêmes ou des autres, sinon pourquoi lirions-nous? D'où l'importance des mots que l'auteur emploie et de la longueur du texte qui convient à ses propos.

 

S'il choisit bien ses mots et qu'ils lui ressemblent, s'il sait nous faire entendre sa petite musique et se faire oublier, il a en fait gagné la partie. Car c'est dès lors à lui que nous nous intéressons, et non plus seulement à ce qu'il écrit.

 

Bertrand Baumann est à l'aise dans les notules et dans les petits poèmes. Les longs développements ne sont pas sa dimension. Il excelle dans l'instant bien saisi, dans le détail bien vu et dans l'émotion bien ressentie.

 

Ce qui distingue, selon lui, ses notules de ses poèmes, c'est que ces derniers s'adressent davantage à la sensibilité et au coeur que les premières, qui parlent plutôt à l'esprit. Après donc les notules d'Ecrit dans le vent, il nous livre un recueil de ses poèmes, Avec mon destin bras-dessus, bras dessous.

 

Dans un de ces poèmes il évoque tout de même ses notules difficiles à oublier:

 

Le gué

 

Je me faufile entre les phrases;

je me défile

dans la marelle des mots;

vieillard agile,

de notule en notule,

je sautille.

Mais le gué,

je ne l'ai pas traversé.

 

Comme il est réellement modeste, il n'ose pas vraiment appeler poèmes ses poèmes, parce qu'ils sont peu travaillés: "J'évite les rimes régulières et les rythmes contraignants, je préfère mettre en valeur les sons, les échos, les rythmes voulus par le sens." Mais il n'évite pourtant pas toujours ces rimes régulières et ces rythmes contraignants, et ça n'empêche pas cependant la mise en valeur qu'il recherche:

 

Cinq heures

 

Le merle mélodieux me fait signe de vivre,

il est tout dans son chant qui l'enivre et m'enivre,

il siffle pour son arbre et toute la nature

et la nature en lui tient sa note si pure.

 

Mais il est vrai que, dans l'ensemble, quand il versifie, il préfère le risque de l'imperfection au sacrifice de la légèreté. C'est en quelque sorte son effet papillon. Cueillir l'instant pour une possible existence vaut mieux que de tenter s'inscrire dans une impossible durée:

 

Première neige

 

La pluie de ce matin est blanche

et les chats, surpris,

hésitent. On dirait qu'il neige.

 

Les gouttes blanches ont

la fluidité de l'eau,

mais on dit qu'il neige: c'est plus beau.

 

Ces traits blancs, épars,

sur le papier deviendront

"première neige de la saison".

 

Son parti pris de légèreté se retrouve même dans des thèmes qui, a priori, ne le sont pas, légers, tels que la mort, qui obsédait Emily Dickinson:

 

Quand la Camarde m'enverra un ordre de marche,

je me mettrai à marcher en rond - un moment

- puis il n'y aura plus ni marche ni rond.

 

Ou tels que la vieillesse:

 

Si je perds la tête,

qui sera la bête

qui m'annoncera

que je suis gaga?

 

C'est donc un vrai bonheur que de lire, de relire et relire ce recueil. A fortiori quand le poète parle de son bonheur communicatif de n'être qu'un être humain:

 

La douceur de naître

au soleil du monde,

à l'amour des êtres,

au bonheur de n'être

qu'ici, maintenant,

ce petit néant

dans un tourbillon.

 

Francis Richard

 

Avec mon destin bras-dessus, bras-dessous, Bertrand Baumann, 64 pages, L'Aire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Ecrit dans le vent (2013)

 

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 22:00
"La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure" de Pierre-André Milhit

Le titre du recueil des cent vingt-cinq poèmes de Pierre-André Milhit, La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure, reprend une des sentences qui terminent chacun d'entre eux, qui en sont comme la chute, le plus souvent inattendue, et qui séduisent l'esprit parce qu'un tantinet facétieuses.

 

Ces poèmes sont en effet tous composés de onze vers libres comme l'air: deux strophes, l'une de six vers, l'autre de quatre, suivies d'une sentence poétique paradoxale (dans l'exemple du titre, c'est l'amour qui se substitue au train que le lecteur attendait):

 

un pigeon amoureux parade

comme un petit caporal

il marche sur sa propre fiente

et sur une peau de banane

 

la pigeonne lui dit d'aller se faire cuire son oeuf

 

Ces sentences prennent l'allure de dictons, car elles conjuguent à chaque fois le verbe dire, surtout au présent, un présent intemporel, parfois à l'imparfait, rarement au passé composé, au futur ou au conditionnel.

 

Ces sentences peuvent être l'aboutissement d'une suite d'images, ici sensuelles:

 

c'est un jus de canelle

qui roule sur la gorge

c'est un miel de genêt

qui perle sur la joue

c'est du lait d'onagre

qui coule sur le ventre

 

ta peau est un émerveillement

sur l'autel des matins doux

ta peau est une corbeille de fruits

sur la table des jours de fête

 

elle dit que la mémoire tient de l'imprimerie

 

Ou elles peuvent n'apporter qu'un point final à la dernière image évoquée:

 

la rédaction est un bowling

les nouvelles tombent et se relèvent

la chroniqueuse affûte ses crocs

ricane et pouffe son commentaire

 

elle dit qu'elle fait cochon sur la dernière quille

 

Ces poèmes parlent de la vie, dans toutes ses dimensions:

 

la vie c'est encore de la braise

 

la vie s'accroche aux clochers

 

la vie parfois s'arrête

 

la vie se déguste au fil des heures

 

demain la vie sera plus rose

 

Ces poèmes parlent d'amour:

 

je répète mon braille sur le grain de ta peau

 

tu me dis que ta phrase est longue de désir

 

De temps qu'il fait:

 

il pleut sur le chat qui ronchonne

 

De temps qui passe:

 

une heure pleine de feuilles mortes

quelques secondes d'étincelles

une journée faite d'évitements

quelques instants d'effleurement

une semaine longue de fatigue

une matinée de grâces et de fleurs

 

D'êtres et de choses aux comportements anthropomorphes:

 

le noisetier fait faillite

la valériane est sous tension

la lessive sanglote sous l'averse

 

Le monde poétique de Pierre-André Milhit offre de belles correspondances au lecteur. Il ne peut qu'être ravi d'être admis dans la familiarité d'un tel monde qui parle à son imagination, d'être invité à en partager les goûts et les couleurs, d'être comblé par ses mots harmonieux et ses images évocatrices. Et, si ses nuits sont sans sommeil, la sentence suivante devrait le redresser au lieu de l'accabler et lui apporter quelque réconfort:

 

l'insomnie dit que la vie est verticale 

 

Francis Richard

 

La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure, Pierre-André Milhit, 136 pages, éditions d'autre part

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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 20:30
"Les roses" de Rainer Maria Rilke

Vous aimez les roses? Vous aimez la poésie? Vous aimez Rainer Maria Rilke? Alors ce recueil de 24 poèmes sur Les roses, composé en français par Rilke en 1924, tandis qu'il se trouve en Suisse, est le meilleur cadeau que vous puissiez offrir à la rose que vous aimez, ou vous offrir en pensant à elle.

 

Ce bel objet est illustré de photographies de roses, prises par Nicole Weber. Le design graphique est de Jean-François Tiercy. Et les poèmes sont précédés d'un magnifique texte de présentation de Mireille Callu.

 

Tenir cet objet vivant - par la grâce des mots - entre ses mains fait chaud au coeur, car tant de qualités - les mots choisis et délicats qui s'adressent à l'imagination, les images qui les accompagnent, les présentations textuelle et formelle qui mettent l'ensemble en valeur - ne peuvent que le réjouir.

 

24 poèmes en roses: quel bonheur! 

 

Le premier de ces poèmes commence par ce quatrain qui donne le ton à tout le recueil:

 

Si ta fraîcheur parfois nous étonne tant,

heureuse rose,

c'est qu'en toi-même, en dedans,

pétale contre pétale, tu te reposes.

 

Après un tel début il est bien difficile de se déprendre de ce bijou de livre, qu'il faut goûter pour s'extasier, qu'il faut respirer pour retrouver du souffle, qu'il faut méditer pour voir plus loin, qu'il faut humer pour s'enivrer, qu'il faut lire et relire pour se nourrir de mots.

 

Le premier quatrain du poème VI ravira ceux qui voient dans la nature façonnée par l'homme une oeuvre où une simple rose est une pierre indispensable à l'édifice:

 

Une rose seule, c'est toutes les roses

et celle-ci: l'irremplaçable,

le parfait, le souple vocable

encadré par le texte des choses.

 

Il convient de citer le poème X in extenso. Une rose peut en effet prendre un esseulé sous ses pétales:

 

Amie des heures où aucun être ne reste,

où tout se refuse au coeur amer;

consolatrice dont la présence atteste

tant de caresses qui flottent dans l'air.

 

Si l'on renonce à vivre, si l'on renie

ce qui était et ce peut arriver,

pense-t-on jamais assez à l'insistante amie

qui à côté de nous fait son oeuvre de fée?

 

Dans le poème XIV, Rilke indique à qui veut l'entendre le chemin de l'éternité:

 

Faire de chacune qui se meurt

une confidente,

et survivre à cette soeur

en d'autres roses absente.

 

Rilke fait humer une rose abondante quand il écrit dans le poème XV, à son propos:

 

Ton parfum entoure comme d'autres pétales

ton innombrable calice.

Je te retiens, tu t'étales,

prodigieuse actrice.

 

Pour finir, de cette roseraie, j'extrais ces vers, du poème XVIII, qui permettront à l'amateur de belles lettres de communier avec Rilke:

 

Il y en a d'entre vous qui sont comme des dictionnaires;

ceux qui les cueillent

ont envie de faire relier toutes ces feuilles.

Moi, j'aime les roses épistolaires.

 

Il n'est pas le seul.

 

Francis Richard

 

Les roses, Rainer Maria Rilke, 80 pages L'Aire

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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 23:00
"Au-delà des abîmes - Triptyque" de Georg de Muralt

Comme le sous-titre de triptyque ne l'indique pas, puisque d'ordinaire ce mot désigne un tableau composé de trois panneaux, il s'agit de trois livres que Georg de Muralt a publié ce printemps sous le titre d'Au-delà des abîmes.

 

A la décharge de l'auteur, il faut dire que le mot de trilogie, en l'occurrence, n'aurait pas vraiment convenu. Car ces trois livres, réunis en un seul volume, n'en forment qu'un. Ce tout insolite, onirique, est d'un genre indéfini, puisque poésies libres, proses allégoriques et poésies classiques se succèdent.

 

Tout de vers libres composé, le moteur du Livre I, De temporibus, est à trois temps, précédés d'un prologue, suivis d'un épilogue. 

 

L'homme décrit dans le prologue est au bord de l'abîme:

L'as de pique en main noir

d'une touche plein coeur il s'enfonce

 

Le premier temps confirme la possibilité d'une chute:

Un dernier battement puis le trou noir.

 

L'évocation d'une arme à feu, avec laquelle la vie se joue quand le barillet tourne, fait se demander à celui qui appuiera sur la détente:

aurai-je entendu un dernier coup?

 

Le deuxième temps est celui du voyage commencé après que sa mère l'a abandonné à la nuit, dans sa chambre, et de la chute, depuis, du globe dans l'univers.

 

Le troisième temps est celui de la main, mi-velours mi-fer, qui est là, dont l'ombre s'éloigne au milieu des tribulations, qui, en juge, un jour, a tranché

Pour pendre

la lettre aux barreaux traître

 

A la fin

Au milieu de la piste

entre les genoux

la main aime

mais n'a plus d'encre.

 

Il ne reste plus qu'une issue - et c'est l'épilogue - dedans ses lacs bleu tendre, demander (à l'aimée?):

Englace-moi

- Qu'au sein du gel atemporel

Nos coeurs s'arrêtent.

 

Le livre II, Clair-obscur, est écrit en prose allégorique. Il comprend quatorze textes indépendants les uns des autres. Deux de ces textes, relatifs à l'écriture et au livre, sont emblématiques de l'ensemble.

 

Dans la cour d'une porcherie, trois plumes tombent au milieu de la bauge. Un verrat gavé renifle l'une d'entre elles et s'éloigne dégoûté:

Le bec de la plume était enduit d'encre et propageait une fragrance déplaisante.

 

Un être non identifié, qui s'avère monstrueux, sort d'une bibliothèque et y met le feu. Il suffit qu'au cours de ses périgrinations il rencontre un obstacle pour qu'il le détruise, qu'il s'agisse de l'humanité ou de la végétation... D'une chaîne de montagnes ce monstre s'élance dans l'espace et atterrit sur la première planète venue. En cherchant de quoi satisfaire sa faim, il trébuche sur un objet:

Quand il se retourna enfin, la découverte fut si brutale qu'il se liquéfia littéralement sur place.

Il avait aperçu un livre.

 

Le livre III, 279 et des poussières, est un retour à la forme poétique affirmée, classique cette fois. L'épigraphe d'Horace est une piste sur laquelle le poète s'est engagé: les années dans leur course enlèvent aux hommes tous les avantages, y compris le goût de la poésie. Rien ne serait possible là-contre.

 

Par exemple, la mémoire devrait flancher:

Tire la corde et coule enfin - ressouvenir!

Soldat de plomb sous la guillotine mémoire,

Du tronc sans tête, un mot force d'ensevelir

La bien-aimée et crosse en croix sur l'avenir.

 

Mais le goût de la poésie est-il perdu par celui qui compose de tels vers?

 

Ces vers-là ne sont pas moins révélateurs de ce goût de la poésie persistant:

J'ai attendu que chute le zéphyr

Et que le jour disparaisse au nadir,

Pour délivrer enfin mon vague à l'âme

Comme déferle et se brise une lame

Sur les rochers amarrés de soupir.

 

C'est pourquoi, pour les optimistes, dont je suis, il est préférable, à tout prendre, au-delà des abîmes, que le poète frôle sans cesse dans ce triptyque, d'écouter sa musique plutôt que ses paroles:

Quand la gangrène atteint la muse et l'idéal,

Il ne reste qu'à rajuster le point final.

 

Francis Richard

 

Au-delà des abîmes, Georg de Muralt, 94 pages, Editions Baudelaire

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 22:00
"Mékong mon amour" de Jo(sette) Pellet

"L'auteure, au cours d'un entretien à propos de son périple, confie avoir été attirée vers le Mékong par le biais de India Song (film de Marguerite Duras, basé sur son livre du même nom), dans lequel une mendiante se lamente en évoquant Savannakhet."

 

Ainsi s'exprime Danièle Duteil, à propos de Jo(sette) Pellet, dans sa préface à Mékong mon amour, titre éminemment durassien.

 

Faut-il avoir vu le Mékong pour apprécier les haïkus, senryûs et autres petites notes que Jo a rapportés de son voyage au Laos?

 

Non, bien sûr. Mais pour ceux qui, un jour, ont vu ce fleuve, les êtres et les choses observées par Jo, dans ses reflets et dans son voisinage, transformées sous sa plume en syllabes comptées et précises, feront naître en eux quelques réminiscences de sa "lourde lente masse brune".

 

Jo prend le train, puis l'avion. A "Bangkok sous l'eau - prisonnière d'un îlot de béton", elle prend un autre aéronef et se demande:

 

"sait-il bien voler

ce jeune coucou à hélices?

fleur lao sur la queue"

 

Interrogation infondée, car ce coucou la mène à bon port, à Luang Prabang, où elle peut:

 

"traîner mes tongs

du Mékong à la Nam Khan -

tropiques hypnotiques"

 

Elle y rencontre:

 

"moines safran

sous un parapluie-parasol

prêts à tout"

 

semblables à ceux du pays thaï...

 

Elle évoque les étals d'un marché, un déjeuner en paix sur les rives du Mékong, un bonze endormi et cette image habituelle là-bas, qui ne peut manquer de surprendre ici:

 

"sourire radieux

d'un vieil homme assis par terre

sans dents ni chaussures"

 

La modernité trépidante:

 

"amazone lao

enfourchant sa moto

bébé en bandoulière"

 

côtoie le temps immobile:

 

"chaque jour

plus avare de mes gestes

langueur tropicale"

 

et s'empare même du fleuve:

 

"ronrons du moteur

dans le silence des flots

Mékong l'enchanteur"

 

et des temples:

 

"la nuit des 4x4

se garent dans les vats -

Hyundaï chez Bouddha"

 

Le recueil fourmille de ces contrastes improbables et de ces petits détails vrais, qui, à la manière des pixels d'une photo numérique, composent la fresque singulière de ce pays sans accès à la mer, comme la Suisse...

 

Ce qui ne gâte rien au plaisir du lecteur, c'est l'humour de la voyageuse:

 

"mes mèches rouges

mettent en joie

un gentil fou

déjà joyeux"

 

En tous les cas, ce voyage lui aura laissé des traces indélébiles:

 

"hier encore à Vientiane

aujourd'hui dans le vignoble

suis-je la même?"

 

Les encres de Robert Gillouin, qui illustrent ce précieux recueil, font corps avec les mots vivants de Jo et le lecteur peut se demander s'il n'a pas été du voyage... C'est dire toute la puissance d'évocation qui peut émaner de ce recueil et qui parle donc à l'imagination non seulement par les mots, mais aussi par les dessins qui leur sont associés.

 

Francis Richard

 

Mékong mon amour, Jo(sette) Pellet,76 pages Samizdat

 

Recueil précédent de l'auteur:

 

 Syrie - Les hirondelles crient , Jo(sette) Pellet, 96 pages, Editions Unicité

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 22:45
Remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc AlynRemise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc Alyn

Tous les trois ans, le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud est décerné. Il récompense "l’ensemble d’une œuvre poétique particulièrement remarquable d’un(e) poète d’expression française, quelle que soit sa nationalité".

 

En 2008, ce prix a été attribué à René de Obaldia, en 2011 à Yves Bonnefoy et cette année à Marc Alyn. La cérémonie de remise de ce prix prestigieux, richement doté (c'est dire toute l'importance que la Fondation Pierrette Micheloud donne à la poésie), a eu lieu ce soir au Café-Théâtre Le Bourg à Lausanne.

 

Trois dates sont à marquer d'une pierre blanche dans la longue existence du lauréat (il a septante-sept ans):

 

- en 1957, à vingt ans, il reçoit le Prix Max-Jacob (à dix-sept ans il avait créé une revue de poésie, Terre de feu), mais, la même année, est mobilisé en Algérie, qui sera une parenthèse éprouvante et involontaire dans sa vie littéraire;

 

- en 1964, il s'éloigne de la vie littéraire parisienne à Uzès, dans le Gard, où, n'étant "que poète", il est inspiré par la nuit méditerranéenne, à nulle autre pareille, mais doit trouver de quoi vivre en participant, par exemple, à la rédaction d'un dictionnaire, ce qui ne l'empêche pas de continuer à s'occuper de poésie et de poètes, et de créer, deux ans plus tard, la collection Poésie / Flammarion;

 

- en 1972, il part au Proche-Orient, plus précisément à Byblos au Liban, pour "découvrir l'envers du décor", l'objet de sa quête d'absolu, et pour aller sur les traces de ceux qui n'en ont pas laissé dans les bibliothèques, mais qui ont écrit les premiers mots du monde avec le premier alphabet, et... il y rencontre une poète, Nohad Salameh, qui deviendra sa femme.

 

Le jury, qui a décerné le prix à Marc Alyn, est composé de Jean-Pierre Vallotton (président), de Catherine Seylaz-Dubuis, de Jean-Dominique Humbert et de mon ami Ferenc Rakoczy.

 

Dans sa présentation de Marc Alyn, Jean-Pierre Vallotton souligne, exemples à l'appui, tirés des nombreux recueils de l'auteur, les grands thèmes de la poésie de ce dernier. Il y est question de la solitude et de la solidarité du poète, de dieu au singulier et au pluriel, des visages différents que prend le poète (qui peut être double et même multiple), d'hymne à la vie et d'inquiétude à l'égard de la mort, et, bien sûr, d'amour...

Remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc AlynRemise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc Alyn

Le dialogue, qui s'instaure entre Marc Alyn et Jean-Pierre Vallotton et qui relate donc la vie de poète du premier, est ponctué d'intermèdes musicaux et de lectures de poèmes.

 

Stéphane Chapuis au bandonéon et Lisa Biard à l'accordéon interprètent des morceaux d'Astor Piazzola, qui font rêver d'horizons argentins, que l'on garde les yeux ouverts ou qu'on les ferme...

 

Laurence Morisot lit des poèmes en variant les registres, de la déclamation claire et nette, aux mots détachés, jusques aux chuchotements. Et on se laisse bercer par la musique des mots dits par cette voix féminine, en oubliant par moments d'en retenir le sens, ou de les retenir tout court.

 

L'un de ces poèmes, cependant, on s'en souvient, énumère les noms d'animaux auxquels le poète s'identifie et se termine par cette interrogation: qui suis-je?...

 

Un autre, extrait du Tireur isolé, renverse la question métaphysique:

 

"L'homme existe-t-il? s'interrogeait Dieu,

hésitant à parier sur ce mauvais fantôme.

 

La comédienne cède alors la place au poète qui, avec ce qui lui reste de voix charnelle, fait parler sa voix intérieure. Le timbre de cette voix, qu'interrompt un souffle à chaque phrase, est resté grave et il émeut. Car cette voix vibre à l'unisson de l'âme.

Remise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc AlynRemise du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud à Marc Alyn

Olivier Engler, qui est président du Conseil de Fondation, a la tâche de remettre le prix au lauréat. Il se présente comme le seul non-littéraire de la compagnie...

 

Il rappelle que Pierrette Micheloud était non seulement poète, mais peintre. Et que 2015 sera non seulement le centenaire de la naissance de Pierrette Micheloud, mais également le bicentenaire de l'entrée du Valais dans la Confédération.

 

Comme la poète était originaire de Vex, dans le Val d'Hérens, la Fondation célébrera comme il se doit ces deux anniversaires, en conjuguant ses efforts à ceux de la Médiathèque du Valais. Comme la poète a sillonné les vallées valaisannes pendant des années à biclyclette, un bus de la Fondation les sillonnera tout au long de l'année 2015...

 

Dans un entretien avec Marc Alyn, mon amie Anne-Sylvie Sprenger lui a posé cette question:

 

"Qu'avez-vous envie de dire à tous ceux que cette forme d'art [la poésie] effraie?"

 

Marc Alyn lui a répondu, avec humour:

 

"Aide-toi, le ciel cédera."

 

Olivier Engler cite cette réponse dans son discours de remise du prix. Car, tout non-littéraire qu'il est, il aime les bons mots...

 

Pour ma part, bien que ne dédaignant pas l'humour, bien au contraire, et appréciant celui du récipiendaire, je citerai plus volontiers de lui, parce qu'il me parle aujourd'hui, ce court extrait du Livre des amants, dédié à sa femme Nohad (écrit et imprimé à Beyrouth en proie aux bombardements):

 

"D'autres oiseaux viendront se poser

où nous fûmes quand l'ombre roulera

notre absence en ses plis.

En attendant, je veux replonger dans l'écume

Du bref amour humain où je bois l'infini."

 

Francis Richard

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 20:45
"Du fond du tiroir" de Narcisse Praz"Du fond du tiroir" de Narcisse Praz

Hier, à l'Atelier 20, à Vevey, lors d'un brunch-vernissage, j'ai fait UNE rencontre, celle de Narcisse Praz, avec lequel j'ai noué, d'emblée, complicité et amitié.

 

Au-delà de ce qui nous sépare, il est anarchiste et libertaire, je suis libéral, peut-être même - qui sait? - libertarien, nous nous sommes découvert une prédilection commune en dehors de la liberté qui nous est chère à tous deux: la poésie. Mais, pas n'importe quelle poésie, la poésie dans les règles de l'art, librement consenties, qui contraignent à se surpasser et à ne pas tomber dans la facilité.

 

Depuis des lustres Narcisse Praz compose de tels poèmes. Ce sont rondeaux redoublés, sonnets, pantoums, villanelles et autres rondels. Comme en composaient les poètes de jadis et comme on n'en compose plus, préférant les vers libres qui n'ont la plupart du temps de vers que le nom, puisqu'il s'agit d'aligner de la prose verticalement, et qui ne sont pas si libres que ça, quoi qu'on dise.

 

Comme ses poèmes sont des poèmes "témoins d'anciens émois amoureux", que n'ont même pas toujours connus celles à qui ils étaient destinés, les publier revient comme il le dit dans un courriel à son éditeur à "faire montre d'une impudeur navrante", parce que conçus dans le secret de l'intimité et voués à n'être qu'"un plaisir solitaire narcissique".

 

Et je comprends, pour avoir une telle retenue quand il s'agit de mes pauvres vers, qu'il ait hésité à se livrer ainsi et que le faire lui soit apparu encore plus osé que publier oeuvre poétique après Villon, Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire, ou encore après La Fontaine, qui fut comme il le pense, et comme je le pense, le plus grand de tous les poètes, inégalé à ce jour.

 

Parce que les poèmes d'amour sont intemporels, leurs destinataires n'ont pas d'âge ou, plutôt, sont éternellement jeunes. Aussi n'est-il pas étonnant que, n'ayant pas rencontré le poète avant de se mettre à l'ouvrage, la jeune femme, Jenay Loetscher, qui les a illustrés, n'ait dessiné que de toutes jeunes femmes, inspirées par les seuls textes.

 

Les quelques citations, qui suivent, donneront, j'espère envie de lire à voix basse, de relire à voix haute ou d'écouter lire par un autre ou une autre ces poèmes qui ne peuvent qu'enchanter par leur musique et les émotions qu'ils suscitent.

 

Francis Richard

 

Du fond du tiroir, Narcisse Praz, 72 pages, Helice Hélas

 

Quand tu ne m'aimeras plus,

Les saisons, déboussolées,

Fuiront leurs rêves reclus,

A jamais inconsolés.

 

(Quand... Lagrimozo, smorzando)

 

Mon secret, je le dis

A la rivière

Qui se fait d'infini

La mandataire.

Je le chante aux midis

Spectaculaires,

Aux lointains paradis

Qui nous espèrent.

 

(Délire Appassionato con fuoco)

 

Ton sourire est mon vin, tes larmes ma rosée.

Le feu de ton regard éblouit ma pensée.

Et je te fais parfum. Et ta chair est mon miel.

Mon poème, c'est toi, ma musique et mon ciel.

C'est mon problème.

Moi, je t'aime.

 

(Problème Andante, con forza)

 

Alouette, pivert,

Allez dire à ma mie

Que morne est le concert

Depuis qu'elle est partie.

 

(Allegro disperato Sotto voce)

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 20:05
"Syrie-Les hirondelles crient" de Jo(sette) Pellet

Lors d'une récente soirée organisée par l'Association Vaudoise des Ecrivains, j'ai écouté des haïkus de Jo(sette) Pellet, lus par elle et par Yvette Théraulaz. Cette lecture émouvante m'a donné envie d'en lire le recueil illustré avec des encres de Patrice Duret.

 

Les haïkus? Des poèmes très courts, de trois vers, d'origine japonaise. En principe de cinq, sept et cinq syllabes, par analogie avec la composition nipponne. Mais il est précisé sur la couverture du recueil qu'il contient aussi bien des senryûs - le senryû est une variante du haïku - que d'autres tercets.

 

Jo Pellet m'a prévenu d'ailleurs ce soir-là que ses tercets ne respectaient pas toujours la règle des dix-sept. Aussi la meilleure attitude pour apprécier ces différentes formes de tercets est-elle de laisser libre cours aux sensations que les mots prononcés procurent: leurs sons, bien sûr, mais aussi les images qu'ils permettent de visualiser.

 

Comme les haïkus ou tercets sont des poèmes très courts, il est d'usage de les lire deux fois pour mieux s'en pénétrer. Deux fois ne sont effectivement pas de trop...

 

Jo Pellet s'est rendue trois fois en Syrie, la première fois en juillet 2007, la dernière au printemps 2010, donc avant que l'insurrection puis la guerre civile ne se déclenchent. Délibérément elle a mis en vis-à-vis des poèmes du temps de paix, inspirés des lieux et des êtres humains visités, et des poèmes du temps de guerre, inspirés de news recueillies sur la situation actuelle du pays.

 

A partir de cette lecture double, aussi bien par le regard que par la répétition, l'auditeur de ces poèmes en vient très naturellement à partager l'amour que porte l'auteur à la population syrienne, et à être habité, comme elle, par davantage de questions que de certitudes. Il n'est qu'une certitude, toutefois, et, dans sa préface, Serge Tomé l'exprime très bien quand il dit que Jo Pellet a choisi son camp, celui des civils.

 

Composer des poèmes aussi courts relève de la gageure. Il faut vraiment en peu de mots exprimer quelque chose et cela ne peut qu'être simplement dense pour être réussi. C'est donc tout un art, qui suppose beaucoup de courage de la part de celui qui s'y aventure, car le risque est grand de ne pas créer de sensations.

 

Quelques exemples seront certainement plus éloquents que toute démonstration pour donner envie de faire connaissance avec les courts poèmes de Jo Pellet. J'ai donc choisi pour illustrer mon propos, en recommandant au lecteur de les lire deux fois à voix haute pour les mieux savourer, de citer trois de ces poèmes du temps de paix qui m'ont parlé:

 

Rejetant mon aide

il tâtonne avec sa canne

entre les klaxons

 

La mère voilée

les filles en cheveux -

déroutés les garçons

 

Elle ravissante

lui plutôt vieux et balourd -

amour ou tradition?

 

Et trois du temps de guerre qui m'ont fait frémir:

 

Amputé des deux jambes

suppliant qu'on les lui rende -

cris désespérés

 

Un Mig volant bas

bombarde la ville -

qui va mourir aujourd'hui?

 

D'une dictature

à plus rien du tout -

rien que des décombres

 

Francis Richard

 

Syrie - Les hirondelles crient, Jo(sette) Pellet, 96 pages, Editions Unicité

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 00:15

Cellulairement-VERLAINE.jpgAu Musée des lettres et manuscrits, à Paris, du 8 février au 5 mai de cette année, une exposition a été consacrée à Verlaine emprisonné, plus précisément au recueil de poèmes Cellulairement, de Paul Verlaine.

 

Si, comme moi, vous n'avez pas eu l'opportunité de visiter cette exposition, une autre chance vous est donnée de prendre connaissance du manuscrit de ce recueil. En effet, ce printemps, dans sa célèbre collection de Poésie, Gallimard en a reproduit le fac-similé.

 

Ce manuscrit, par nécessité, a vraisemblablement été vendu en 1890 par le poète lui-même, qui avait renoncé à publier sous ce titre les 20 poèmes qui le composent.

 

Après avoir passé dans plusieurs mains, il est réapparu à Paris le 15 décembre 2004, lors d'une vente aux enchères de Sothebys, au cours de laquelle l'Etat français s'en est porté acquéreur.

 

L'écriture de ce manuscrit, qui comporte 70 feuillets, est belle, calligraphiée, penchée à droite. Quelques mots seulement sont biffés ou surchargés. La numérotation passe de 31 à 35, sans explication, et de 42 à 45, avec l'annotation que le feuillet 45 est la suite du feuillet 42. Les dates indiquées ne sont pas obligatoirement celles de la composition.

 

Gallimard a fait le choix de reproduire Cellulairement tel quel. Il faut reconnaître qu'il y a une certaine cohérence à ce choix, qui a correspondu, à un moment donné, à celui de l'auteur. On ne sait pas vraiment pourquoi il y a renoncé.

 

Toujours est-il que les poèmes de ce recueil démembré se retrouvent dans d'autres recueils de Paul Verlaine: Sagesse (1881), Jadis et naguère (1884), Parallèlement (1889), Invectives (1896).

 

Si le recueil porte le titre Cellulairement, c'est que les poèmes ont vraisemblablement été tous écrits en prison, aux Petits-Carmes de Bruxelles, puis à La Maison de Sûreté de Mons. Dans Mes prisons, Verlaine explique pourquoi il s'est retrouvé derrière les barreaux:

 

"En juillet 1873, à Bruxelles, par suite d'une dispute dans la rue, consécutive à deux coups de revolver dont le premier avait blessé sans gravité l'un des interlocuteurs et sur lesquels ceux-ci, deux amis, avaient passé outre, en vertu d'un pardon demandé et accordé dès la chose faite, - celui qui avait eu le si regrettable geste, d'ailleurs dans l'absinthe auparavant et depuis, eut un mot tellement énergique et fouilla dans la poche droite de son veston où l'arme encore chargée de quatre balles et dégagée du cran d'arrêt, se trouvait, par malchance, - ce d'une tellement significative façon - que l'autre, pris de peur, s'enfuit à toutes jambes par la vaste chaussée [...], poursuivi par le furieux."

 

Cela n'aurait pas eu de conséquences si un sergent de ville ne s'était trouvé là... Le furieux était Paul Verlaine et le blessé Arthur Rimbaud... Le premier fut condamné, "pour blessures graves ayant entraîné une incapacité de travail personnel", à deux ans de prison, confirmés en appel, bien que le second ait retiré sa plainte. Leurs amitiés particulières et le passé de communard du premier n'inclinèrent pas les juges à l'indulgence...

 

L'ordre dans lequel Verlaine a rangés les poèmes de Cellulairement n'est pas chronologique avec certitude. Il serait plutôt thématique. Ainsi les premiers de ces poèmes évoquent-ils la vie en prison comme ces vers d'Autre:

 

La cour se fleurit de souci

Comme le front

De tous ceux-ci

Qui vont en rond

 

Mais d'autres poèmes évoquent la vie d'avant la prison, tel l'Almanach pour l'année passée. D'autres encore, tels les dix Vieux coppées, sont des dizains à la manière de François Coppée, écrits en alexandrins.

 

L'Art poëtique , constitué de vers de neuf syllabes, en nombre impair donc, fait apparaître la direction arythmique dans laquelle l'art de Paul Verlaine veut s'engager désormais:

 

De la musique avant toute chose !

Et pour cela préfère l'Impair

Plus vague et plus soluble dans l'air,

Sans rien en lui qui pèse et qui pose.

 

Le premier des cinq poèmes sataniques, Crimen Amoris, est ainsi composé de vers de onze syllabes, des hendécasyllabes:

 

Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles.

Une campagne évangélique s'étend,

Sévère et douce, et vagues comme des voiles

Les branches d'arbre ont l'air d'ailes s'agitant.

 

Trois autres d'entre eux comportent également des vers en nombre impair de syllabes.

 

Avec le Final, qui termine le recueil et qui est constitué de huit sonnets mystiques, Verlaine revient toutefois aux vers de douze syllabes. Il commence par ces deux fameux quatrains, par lesquels il proclame sa "conversion" et retourne en fait à la religion catholique de son enfance:

 

Jésus m'a dit: Mon fils, il faut M'aimer. Tu vois

Mon flanc percé, Mon coeur qui rayonne et qui saigne

Et Mes pieds offensés que Madeleine baigne

De larmes, et Mes bras, douloureux sous le poids

 

De tes péchés, et Mes mains! Et tu vois la croix,

Tu vois les clous, le fiel, l'éponge, et tout t'enseigne

A n'aimer, en ce monde amer où la Chair règne,

Que Ma chair et Mon sang, Ma parole et Ma voix.

 

Dans Sagesse "Jésus m'a dit" sera remplacé par "Mon Dieu m'a dit", ajoutant une consonance...

 

Dans Mes prisons, Verlaine se pose d'ailleurs la question sans réponse de l'appel de la Grâce:

 

"Jésus, comme vous vous y prîtes-vous pour me prendre?"

 

Pour ceux qui aiment Verlaine, ce recueil, tel qu'il est constitué, est un vrai bijou de poésie. Qui montre, sans qu'il n'y ait de corrélation entre elles, l'évolution de son art et celle de son âme.

 

Pour ceux qui veulent en apprendre davantage, l'ouvrage, qui est une savante édition de Pierre Brunel comprend une introduction, le fac-similé du recueil, le recueil lui-même, des notices sur chacun des 20 poèmes, le texte intitulé Mes prisons (précédé d'une introduction) et tout un dossier (éléments biographiques, histoire du recueil, établissement du texte et principes de l'édition, les recueils dans lesquels réapparaissent les poèmes dispersés et, enfin, des éléments de bibliographie).

 

Pour ceux qui possèdent les Oeuvres poétiques complètes de Verlaine dans La Pléiade, du même éditeur donc, il s'agit d'un complément très intéressant, qui doit figurer absolument dans leur bibliothèque à leur côté.

 

Francis Richard

 

Cellulairement suivi de Mes prisons, Paul Verlaine, 392 pages, Poésie/Gallimard

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 12:30

Faire feu GENOUXEn exergue de son recueil, la poétesse Claire Genoux a mis une citation d'un autre poète, Alexandre Voisard:

 

"Un seul devoir t'attend dans le couloir piégé où tu vas en aveugle: faire feu"

 

Claire Genoux a suivi le précepte à la lettre, mais de manière poétique.

 

Si l'existence se déroule à tâtons, il faut donc faire naître quelques éclairs pour illuminer la route. Faire feu, chez elle, n'est donc pas tirer un coup de feu au sens propre, mais entretenir la flamme, jusqu'à l'incandescence, à tous les moments de sa vie de femme, qui, tous, préfigurent celui de la mort.

 

Il en est ainsi dès l'enfantement:

 

"La poche où s'est construit le corps

à l'instant où je m'en débarrasse

- moisson brillante et noire

je sens bien qu'un peu de vie s'en va"

 

Au-delà des larmes qui persistent, mais "qui finiront par se tasser", une fois l'enfant paru, il lui restera encore un peu de force:

 

"pour servir son enfance sans qu'elle soit seulement

souvenir de la mienne"

 

La peur est bien présente, même si elle ne se manifeste pas toujours par un tremblement:

 

"[Elle] force à devenir

cet animal qui fuit

qui comprend que tôt ou tard on va l'abattre"

 

Ne pourrait-elle pas se casser toute seule cette peur, en ne forçant pas "la caresse du matin"?

 

Dans l'après-"frère en enfance", les larmes pourraient leur couvrir le corps, à elle et à lui, mais sa mémoire n'en effacera jamais pour autant le souvenir:

 

"je te veillerai même dans ma mort

toutes cloches tues

sous la terre plate"

 

La chute s'est produite subitement:

 

"Tout a été soufflé de l'intérieur

impossible de se ruer sur la vie d'avant

il a suffi d'un rien"

 

Et puis il y a elle, dont il ne restera aucune trace, qui n'a pas pu avoir d'enfant:

 

"Cet enfant qu'elle a voulu tuer en moi

lancé au chevet du monde

cet enfant maintenant

- le mien

court vers la mer

se pose sur l'oeil immense de l'eau"

 

Quand elle revoit ses années écoulées depuis sa venue sur terre, qui n'ont pas toujours été une fête, ça remue dans sa tête:

 

"dans la tête ça tourmente

et puis ça s'éloigne"

 

Les autres, ceux qui l'aiment, ne savent pas:

 

"ce qui enfonce en moi

ce qui jamais ne se tassera"

 

Elle prie:

 

"Donnez-moi un tas dur

une croix sous le bâton du vent"

 

Elle n'est pas résignée:

 

"Quelque chose en moi résiste et s'étrangle

inflammable au moindre souffle"

 

Vient alors le temps des adieux:

 

"Je suis sur tes genoux comme un bouquet

comme une ceinture défaite

la bouche brûlante

de faim de fatigue et de froid

je suis à toi et je crie

- ventre bleu

dans ces nuits qu'effraient les lunes

et j'écris encore

une lettre à tes mains"

 

Les vers de Claire Genoux sont libres comme l'air. Ils ont cette aisance, même dans les moments les plus durs, les plus intimes. Ils ne sont pas ponctués et laissent au lecteur le soin de les respirer comme il les entend, en écoutant alors sa propre musique intérieure qui suit le mouvement de ce qu'il ressent.

 

En définitive celle qui poétise n'est pas aussi fragile qu'elle ne paraît au prime abord. En elle brûle une flamme, qui couve sous braises, assourdie. L'effet produit n'en est que plus fort.

 

Touchée profondément et ne le cachant pas, avec l'arme de ses vers, elle touche à son tour le lecteur qui se surprend à penser avec peine à ses peines et à les partager, en l'accompagnant volontiers dans les rêves où elle se retrouve seule.

 

Francis Richard

 

Faire feu, Claire Genoux, 136 pages, Bernard Campiche Editeur

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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