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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 18:00

Fatigue du sensDans Fatigue du sens, publié chez Pierre-Guillaume de Roux ici, Richard Millet montre qu'il est un véritable esprit libre, puisqu'il y exprime des idées qui sont à rebours du conformisme actuel en matière d'immigration.

 

Il dit très nettement que l'immigration extra-européenne de masse n'est ni une chance pour la France, ni pour l'Europe.

 

Richard Millet ne se fait guère d'illusion sur le sort de la culture européenne en présence d'une telle immigration.

 

En effet cette immigration massive se traduit peu à peu par l'islamisation du continent européen, qui est une conséquence de la déchristianisation et qui est accrue et accélérée par l'hédonisme. Or l'islam est incompatible avec la culture européenne, c'est-à-dire avec les valeurs judéo-chrétiennes et l'héritage gréco-latin de l'Europe.

 

Qui est responsable de cette immigration extra-européenne massive ? Ce que Richard Millet appelle le Nouvel Ordre moral qui s'appuie sur les deux piliers que sont le Droit et le Marché. Richard Millet a une conception bien à lui de ce que sont le Droit et le Marché, avec une majuscule.

 

Par Droit il entend l'arsenal juridique, mis au service de l'idéologie antiraciste, qui empêche de parler d'immigration et qui exerce une véritable terreur juridique sur les récalcitrants. Pour Richard Millet la sottise s'est judiciarisée. Le résultat est que l'immigration extra-européenne n'est plus une question que l'on peut poser, ni qui se pose.

 

Par Marché il entend le libéralisme, autrement dit le capitalisme protestant international, qui détruirait les nations, qui détruirait par là-même la culture européenne et la verticalité spirituelle, et qui conduirait à l'horizontalité américaine. Il n'a d'ailleurs pas de mots assez durs pour fustiger la sous-américanisation de la France et de l'Europe.

 

Richard Millet ne voit pas que l'immigration massive ne résulte pas de la libre circulation des personnes, qui est une bonne chose. Il reconnaît lui-même que l'immigration "n'est pas un mal en soi (je défendrai jusqu'au bout l'idée qu'un individu puisse émigrer, la rupture étant aussi légitime que la fidélité), mais, en tant que massive, le mal contemporain, facteur de ruine."

 

Or, si elle massive, ce n'est pas du fait du libéralisme, ni de la mondialisation des échanges, qui est également une bonne chose, mais du fait du mondialisme, idéologie qui conduit à établir un gouvernement mondial, à réglementer les échanges, à uniformiser les esprits et à plonger dans la misère les pays extra-européens d'émigration, qui sont également paupérisés parce qu'ils ont à leur tête des dirigeants corrompus et restreignant les libertés.

 

Richard Millet constate :

 

"Plus l'hygiène et les conditions de vie s'améliorent, plus l'homme peut donner libre cours à la barbarie du nombre, dans lequel s'éteint toute idée de culture."

 

Pourquoi ? Parce que, du fait de la déchristianisation, les Européens, au lieu de profiter du bien-être matériel dont ils jouissent pour se consacrer à des aspirations spirituelles, s'adonnent à l'hédonisme, qu'encouragent en plus les Etats-Providence. C'est la pente des hommes, plus enclins, du fait de leurs faiblesses, à l'horizontalité qu'à la verticalité. C'est ce qui les fait renoncer à l'intelligence, à l'héritage, à la profondeur, à l'effort.

 

Devant les dégâts que provoque cette attitude, devant l'effet de masse, devant l'illimité, ne faut-il pas se résigner ? Ne faut-il pas céder à la fatigue du sens quand, entre autres conséquences, la langue française est en lambeaux; quand elle est multiculturelle, n'assimile plus, ne francise plus les mots; quand elle est finalement '"une décharge linguistique qui ne fait que signaler son impuissance à nommer le monde" ?

 

Pour s'en sortir Richard Millet adopte une position unique, avant tout linguistique : "la langue comme seule éthique". C'est ainsi que le style lui apparaît "comme le rempart contre la terreur de l'information et la novlangue du divertissement", "le premier ferment de réplique à la fadeur du réel, à la fatigue du sens, à l'insignifiance hédoniste". Car, pour lui :

 

"Ecrire, c'est jouer de ce double vertige du singulier et de l'universel au croisement du vertical et de l'horizontal ; ce vertige peut recevoir le nom de sens."

 

Même si l'on n'adhère qu'en partie aux causes de la fatigue du sens avancées par Richard Millet, on ne peut que faire le même constat sur les effets, et lui reconnaître la qualité d'écrivain qui ne saurait être, comme il le dit, qu'un spécialiste de l'inconciliable. Son style clair et aisé - chose rare dans les essais contemporains - fait tout le prix de ce livre au service de l'intelligence.

 

Francis Richard 

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 20:30

Grobéty de la MortAnne-Lise Grobéty a quitté ce monde il y a un peu plus d'un an, à l'âge que j'ai aujourd'hui. J'ai fait la connaissance de son oeuvre en lisant Zéro positif chez l'amie qui me logeait à mon retour en Suisse, il y a quelque dix ans, et qui m'avait donné libre accès à sa bibliothèque.

 

Le titre me plaisait, de même que la couverture, comme toutes celles qui enveloppent de leur brillance les livres publiés chez Bernard Campiche ici. Ce n'est qu'après ce premier essai de lecture transformé que j'ai lu Mourir en février, puis Amour mode majeur

 

C'était à chaque fois un très grand bonheur de plonger dans l'univers d'Anne-Lise, tout empreint des blessures que la vie inflige, mais aussi d'une poésie résultant de la magie des mots. Sans raison véritable je me suis contenté jusque tout récemment de ces trois seuls cadeaux littéraires.

 

En chinant l'autre jour dans une librairie de Lausanne, je suis tombé sur Des nouvelles de la Mort et de ses petits. J'ai vite compris, en le prenant en mains et en lisant quelques pages, que j'avais affaire à un livre bien différent des trois autres d'elle que j'avais lus jusqu'ici.

 

Le Pays Bougon n'est pas un paradis terrestre, mais un plat pays "couché au plus bas". Il est arrivé en "retard lors de la répartition des parcelles de bon rendement" et n'a reçu que "des lopins de qualité pitoyable". Son climat ne l'est pas moins puisqu'"entre deux excès d'humidité" il a "hérité d'une honteuse saison de sécheresse, d'une déraisonnable portion de pécheresse canicule".

 

Sur ce pays mal loti règne un roi qui ne se préoccupe guère de ses sujets mais beaucoup de sa petite personne. Il reçoit, entre autres, les soins diligents d'un personnage que François Rabelais aurait pu inventer, s'il était de ce monde et qu'Anne-Lise ne l'avait pas créé, et qui s'occupe de ce qui sort de son fondement, tandis que d'autres s'occupent de ce qui entre par sa bouche.

 

Le Grand humeur du Roi prend en effet très au sérieux sa charge héréditaire de spécialiste des boyaux royaux. Ce qui lui vaut de demeurer à leur portée, dans l'enceinte du Grand Palais. Comme tout homme qui a une position dans la société, il souhaite que son fils aîné, Islo, prenne sa suite et lui donne donc des leçons d'humorité qui ne rencontrent pas chez son rejeton l'enthousiasme espéré.

 

Islo est beaucoup plus intéressé par les leçons de son maître Erlanger qui lui apprend à ouvrir les yeux sur le monde, qui lui recommande des livres, qui lui apprend à s'exprimer avec esprit et qui lui présente une belle cantatrice, La Mileni. Celle-ci lui enseignera le chant et il en tombera amoureux transi dès leur première rencontre, oubliant sans problème leur différence d'âge.

 

Islo oppose une résistance de plus en plus farouche aux projets professionnels que son paternel a pour lui. Au gré des circonstances il feint de se conformer à ses vues ou se rebelle ouvertement contre lui. Son admiration pour son maître qui lui a appris comment étaient maltraités les sujets du Roi, enseigné des principes de moralité publique, initié aux idées subversives du Penseur, ne font que le renforcer dans cette posture.

 

La situation politique du Pays Bougon finit par se dégrader au fil des années, tant il est vrai qu'aucun pouvoir ne peut se passer de consentement populaire. Le Grand Renversement aura lieu. Il ne se fera pas sans victimes. La Mileni, qui va se trouver en plein milieu des effervescences qui le précède, fera cette prédiction au fils du Grand humeur qui a bien grandi depuis qu'ils se connaissent :

 

"Je crains, Islo, que nous n'ayons bientôt des nouvelles de la Mort et de ses petits."

 

Ce livre, écrit dans la langue bougonne, qui est du genre fleuri et imagé, apparaît comme un conte voltairien, mais d'un Voltaire qui se serait départi de tout cynisme et qui rendrait compte de faiblesses trop humaines. Car il nous rappelle que la passion peut faire oublier les beaux principes, et avoir alors de terribles conséquences, et que personne n'est à l'abri de succomber à la déraison.      

 

Ce roman, qui pose une question de vie et de mort, n'est-il pas le testament, achevé six semaines avant sa propre mort, qu'Anne-Lise Grobéty voulait nous laisser ?

 

Francis Richard 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 11:45

Les enfants de l'euroJeudi 24 novembre 2011, dans un restaurant grec de Lausanne, Le Lyrique, Slobodan Despot, patron des éditions Xenia ici, lance son nouveau bébé, Les enfants de l'euro d'Isabelle Guisan ici.

  

L'auteur est là, ainsi que de nombreuses personnalités grecques, dont le député popiste Joseph Zisyadis [le POP est le Parti Ouvrier Populaire suisse, d'inspiration communiste...]. Dans la salle, un auteur maison, Oskar Freysinger...avec son ineffable valise à roulettes.

  

Isabelle Guisan, journaliste, écrivain, est grecque par sa mère et suissesse par son père. Accompagnée de deux étudiants photographes bénévoles, elle a sillonné la Grèce en proie à une crise sans précédent pour rencontrer des jeunes gens.

  

Comme l'a expliqué Slobodan Despot, en guise de présentation du livre, il s'est agi pour l'auteur, au-delà des chiffres froids de l'économie et des clichés sur la Grèce, de donner chair à des enfants de la Grèce actuelle. Qui a rejoint la zone euro dès le début, il y a dix ans. Pour son malheur.

  

Ces filles et ces garçons ont tous entre 20 et 30 ans - la plus âgée a 32 ans et la plus jeune 18. Ils vivent dans le Nord de la Grèce ou près des frontières bulgare et turque, à Athènes, à Lavrio, au bord de la mer Egée, ou dans une île, telle que Paros, Fourni ou Kéa, où Isabelle Guisan possède une maison.

  

Ils sont tous d'origine modeste, à l'exception peut-être d'un jeune homme, qui a pu devenir restaurateur. Leurs ascendants sont grecs, mais aussi bulgares, albanais et même kurdes irakiens. La plupart travaille pour de maigres salaires et dans des conditions précaires. 

  

Cette petite vingtaine de jeunes est-elle un échantillon représentatif des jeunes grecs ? Ce n'est pas le propos. Le propos est de nous dresser leurs portraits dans leur diversité - il y a une minorité musulmane grecque dans le Nord, les Pomaques -, dans leurs aspirations, dans leur environnement géographique, économique, social et culturel, de nous les rendre bien vivants.

 

En ne faisant qu'effleurer la politique, le propos est de nous les montrer désabusés à l'égard de la classe politique - tous des voleurs! -, en colère contre la corruption et contre la bureaucratie, désemparés devant l'avenir tourmenté qui s'offre à eux - l'un d'entre eux n'aspire qu'à partir en Italie, un autre, albanais, fait la comparaison entre la Grèce et l'Albanie, qui va mieux...et où il pourrait bien repartir.

 

Ces enfants grecs de l'euro sont hôtelière, étudiantes et étudiants - qui font, ou non, de petits jobs d'été pour payer, ou non, leurs études -, travailleurs sur appel, chauffeur de taxi, employé dans une agence de voyage, ingénieure mécanicienne, sans travail, restaurateur, designer. Isabelle Guisan nous fait pénétrer dans leur quotidien pour que nous les comprenions mieux. Les singularités ne sont-elles pas toujours éclairantes ?

 

Je pense immanquablement à Georges Haldas qui disait que les petites choses "sont vécues par tous, c'est à partir d'elles qu'on fait son chemin vers les grandes. Si l'on saute cette étape on a l'air de faire l'abstraction du quotidien alors que tout y est inscrit."

 

Isabelle Guisan, dans son introduction, écrit :

 

"Nous avons souvent entendu un discours convenu sur le "complot" du nord de l'Europe contre les pays du sud, sur l'Allemagne de plus en plus en détestée qui n'a pas payé les réparations de guerre et monnaie du matériel de guerre en échange de ses prêts."

 

Et dans sa conclusion :

 

"L'éventualité d'une dictature n'est plus tabou, clamer qu'on votera pour l'extrême-droite s'il y a des élections anticipées ne l'est pas non plus."

 

L'euro aura donc bien engendré en Grèce des monstruosités...

 

Francis Richard

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 23:45

Vendee-genocide-memoricide.jpgAu début de cette année je publiais un article sur "La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen" de R. Secher .

 

Lors d'une rencontre au Salon du livre de Paris, qui se tenait au printemps dernier, l'auteur me faisait part de la proche publication, à l'automne, d'un livre qui devait contenir de nouveaux documents, explosifs, prouvant, s'il en était encore besoin, le génocide vendéen.

 

Ce livre c'est Vendée : du génocide au mémoricide, publié aux éditions du Cerf ici.

 

Dédié par Reynald Secher à ses ancêtres génocidés, l'ouvrage est préfacé par Gilles-William Goldnadel, président d'Avocats sans frontière, qui se posait les questions suivantes après avoir lu et relu ce livre plein de révélations :

 

"Pourquoi personne, avant Reynald Secher, ne s'était posé la question de la véritable nature de ce qui s'était passé en Vendée ? Là est pour moi le véritable scandale, un scandale incroyable. [...] Où est le véritable scandale ? Au niveau de celui qui relate et qui réfléchit sur les faits patents ou au niveau de celui qui les nie, les relativise, les justifie, voire les glorifie ? N'est-ce pas cela que l'on appelle négationnisme ? Pourquoi ce qui est vrai pour le génocide des Juifs et des Arméniens ne le serait-il pas pour le génocide des Vendéens ?"

 

Dans le livre précédent sur le sujet, Reynald Secher expliquait ce qui lui était arrivé pour avoir osé parler de génocide à propos de la Vendée et que je rapportais en ces termes dans mon article ci-dessus mentionné :

 

"Il a vu sa carrière universitaire brisée net. Il n'est pas bon de dire la vérité, même si elle rend libre. Il n'est pas bon de toucher à l'histoire officielle, car il y a toujours des historiens serviles, tenants du dogme, prêts à justifier l'injustifiable, ne serait-ce que pour défendre leurs propres intérêts."

 

L'auteur est en fait une nouvelle victime du mémoricide vendéen. Il explique dans son introduction que tout mémoricide va de pair avec un génocide :

 

"[Les hommes normaux] ne peuvent [...] imaginer qu'un génocide puisse s'accompagner du meurtre de sa mémoire, de ce que j'appelle un mémoricide, mémoricide qui fait partie intégrante du dispositif génocidaire et qu'il ne faut pas confondre avec le négationnisme."  

 

Dans ce livre l'auteur rappelle textes à l'appui que le peuple vendéen s'est soulevé "pour la liberté de conscience individuelle et l'égalité" qu'avaient trahi les révolutionnaires au pouvoir à Paris et qu'il s'est tourné vers la seule structure susceptible de lui apporter aide et secours dans ces circonstances : "l'Eglise, qui retrouve ainsi le rôle traditionnel qui était le sien depuis l'effondrement de l'Empire romain". On est très loin du complot monarchiste et étranger... 

 

Le génocide vendéen a une particularité par rapport aux autres génocides. Il est légal. La Convention vote en effet une loi, le 1er août 1793, qui organise la destruction "des repaires de brigands" (article VII), traduisez les habitations des Vendéens, et la déportation des femmes,des enfants et des vieillards (article VIII). Elle vote une autre loi, le 1er octobre 1793, qui modifie l'article VIII de la précédente, par laquelle il ne s'agit plus de déporter mais d'exterminer.

 

Cette dernière loi d'extermination est mise en application par le Comité de salut public, qui va donner des ordres précis et circonstanciés. Par hasard Reynald Secher a mis la main le 4 mars 2011 sur ces ordres rédigés par les membres du pouvoir exécutif de la Révolution de la Terreur. Ces documents se présentent sous la forme "de petites feuilles qu'ils signaient et confiaient à des copistes, avant transmission aux représentants du peuple et aux généraux chargés de l'exécution" :

 

"Rendues publiques ici pour la première fois, leur lecture fait prendre conscience du haut degré d'information quotidienne dont disposaient les membres du Comité sur la situation grâce, entre autres, aux députés-représentants en mission, les mains, les yeux et les oreilles du pouvoir, [...] et de leur rôle exclusif et moteur dans l'extermination."

 

Il y a 815'000 personnes à exterminer - selon les comptes de Reynald Secher il y aura 117'000 hommes, femmes et enfants, victimes du génocide vendéen. Pour ce faire, sous la direction du Comité, plusieurs méthodes industrielles vont être expérimentées, sans résultats probants : le gaz, les mines anti-personnelles, l'empoisonnement. Les génocideurs en reviennent donc à des moyens artisanaux : la décollation, l'éclatement des crânes, le sabrage, la noyade, l'exécution par balle. Cela va s'avèrer trop lent à leur goût et trop coûteux en argent et en main-d'oeuvre, même si on recupère les valeurs détenues, les vêtements et qu'on utilise les corps, en les fondant pour obtenir de la graisse et ou en tannant leurs peaux :

 

"On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient d'hommes est d'une consistance et d'une bonté supérieure à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité." [Rapport de Saint-Just du 14 août 1793 à la Commission des moyens extraordinaires]

 

Finalement c'est le plan Turreau qui est appliqué, d'abord au nord de la Loire en utilisant l'armée "en masse" et en ne faisant pas de prisonniers - la détention est coûteuse, la concentration est dangereuse, la maladie est contagieuse -, puis au sud, avec l'aval du Comité, donné le 6 février 1794, par l'intermédiaire de Lazare Carnot, en recourrant à la flotille de 41 bateaux sur la Loire pour empêcher toute traversée, au Comité de subsistances, chargé du pillage généralisé, et surtout à vingt-quatre colonnes mobiles qui vont sillonner le pays, cerner les brigands pour qu'ils ne puissent pas s'échapper et pour qu'ils puissent être parfaitement anéantis, et incendier les habitations après les avoir pillées.

 

Comment nommer un tel crime qui ne consiste plus à éliminer l'autre pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est ? Faute de mot commun à disposition, Gracchus Babeuf inventera le mot de populicide à propos de la Vendée. Les Vendéens parleront de Martyrologe, les Arméniens d'Aguet, les Juifs de Shoah, les Tsiganes de Samudaripen, les Ukrainiens d'Holodomor. Jusqu'à ce que Rafaël Lemkin invente le mot de génocide qui associe curieusement une racine grecque à un suffixe latin.

 

Génocide est défini dans l'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 des Nations Unies et les actes punissables en rapport avec le génocide dans son article 3. Dans le Code pénal français il en est donné une définition plus large. En vertu de ces définitions on ne peut parler que de génocide pour la Vendée : 

 

"La spécificité du génocide des Vendéens tient à sa légalisation ce qui explique que les décideurs, s'inscrivant dans cette légalité, forts de leur bonne foi et sans en mesurer les conséquences, n'ont pas hésité à légiférer en la matière, à transmettre des ordres et à faire rédiger des rapports notamment par les généraux et les commissaires de la République chargés de la transmission des ordres et de leur application."

 

Comme le dit Hélène Piralian dans sa postface :

 

"Dans ce nouveau livre - Du génocide au mémoricide : mécanique d'un crime légal contre l'humanité -, Reynald Secher poursuit son travail d'exhumation et de maillage de l'histoire et de la mémoire et fait un pas de plus en ajoutant, à la demande de reconnaissance du génocide des Vendéens, celle de mémoricide, introduisant ainsi, explicitement, la dimension d'atemporalité et son corollaire, l'imprescriptibilité, qui sont les caractéristiques de tous les génocides."

 

Pour empêcher que la vérité n'éclate, tout va être mis en oeuvre par les bourreaux qui vont aller jusqu'à faire de leurs victimes des bourreaux. Ils vont réussir pleinement à dissimuler le génocide qu'ils ont perpétré au point que les Vendéens eux-mêmes vont avoir du mal à se percevoir comme victimes de ce crime inimaginable :

 

"En effet, qui peut imaginer que des hommes puissent concevoir et mettre en oeuvre la destruction systématique d'un groupe humain à cause de sa spécificité ?"

 

Si bien que, jusqu'au moment où paraît la thèse de doctorat de Reynald Secher, en 1985, "tous les historiens, quelle que soit leur référence politique ou idéologique, sont unanimes quant au traitement de la Vendée réduite à une simple guerre civile."

 

Ne se percevant toujours pas comme victimes, les Vendéens n'ont aucune chance de se voir rendre justice, d'autant que les génocides communistes, plus proches de nous dans le temps, n'ont pas davantage été jugés.

 

La France devrait pourtant, pour son bien, mettre un terme au mémoricide :

 

"Cela mettrait d'abord fin à un mensonge et à tout le mécanisme qu'il a engendré tant au niveau régional et national qu'international. Cela permettrait aussi de remettre l'histoire en ordre, et pour la France de s'inscrire dans la durée, de s'enraciner de nouveau dans un passé partagé et valorisé et de retrouver ainsi des capacités à construire un avenir commun."

 

Reynald Secher pose en effet aussitôt la question :

 

"Comment peut-elle être crédible dans sa dénonciation des génocides commis par les autres tant qu'elle n'a pas admis le génocide des Vendéens et alors qu'elle revendique toujours le message universel et intemporel de la Révolution ? "

 

En attendant le mémoricide continue. Il englobe des procédés de toutes sortes que l'on peut regrouper sous les vocables de négationnisme, de relativisme, mais aussi d'une improbable justification des atrocités commises et d'un ostracisme à l'égard des génocidés et de tout qui pourrait rappeler leur seule existence.

 

Dans sa postface Stéphane Courtois, co-auteur du Livre noir du communisme, retrace l'histoire des historiens qui, de Jules Michelet à Georges Soria en passant par Jean Jaurès, Georges Lefebvre et Albert Soboul, ont fait jouer la grosse caisse du mémoricide. A laquelle n'a pu s'opposer qu'une petite musique, celle d'un François Furet et d'un Reynald Secher.

 

Le mémoricide cependant recule déjà localement et préfigure son recul au-delà dans la France entière. Le 21 septembre 1993, Alexandre  Soljenitsyne, inaugurant le mémorial de Vendée aux Lucs-sur-Boulogne, ne disait-il pas :

 

"Aujourd'hui, je le pense, les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée."

 

Le livre de Reynald Secher devrait participer à cette ouverture des yeux des Français sur ce passé toujours douloureux pour les descendants des génocidés, de même que l'abrogation des lois génocidaires du 1er août 1793 et du 1er octobre 1793. Qui sont toujours en vigueur...

 

Francis Richard

 

PS

 

Le livre de Reynald Secher peut être commandé ici 

 

 

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:55

Dans les forêts de SibérieSylvain Tesson raconte Dans les forêts de Sibérie, publié chez Gallimard ici les six mois, de février à juillet 2010, qu'il a passés volontairement dans une cabane au bord du lac Baïkal, repérée deux ans auparavant, qu'il voulait occuper avant ses quarante ans. 

 

Son séjour là-bas n'a pas été improvisé. Il a emporté avec lui tout un "matériel nécessaire à six mois de vie dans les bois" dont il publie l'inventaire, à toutes fins utiles, pour qui serait intéressé à marcher dans ses pas.

 

Dans cet inventaire je relève la présence de bouteilles de vodka, de cigares et de cigarillos qui seront des compagnons idéaux dans ses moments de repli. Sylvain Tesson sait vivre :

  

"Aux pauvres gens, aux solitaires, il ne reste que cela. Et les ligues hygiénistes voudraient interdire ces bienfaits ! Pour nous faire parvenir à la mort en bonne santé ?"

 

Une fois contenté le corps, il faut bien nourrir l'esprit. Dans ses impedimenta figure une bibliothèque riche d'une soixantaine de livres.

 

Dans cette bibliothèque assez idéale, se côtoient des auteurs aussi différents qu'Ingrid Astier, D.H.Lawrence, Kierkegaard, Erik L'Homme, Philippe FenwickVassili Peskov, Pete Fromm, Jacques Lacarrière, Michel Tournier, Michel DéonSade, Drieu la RochelleDaniel Defoe, Truman Capote, Olaf Candau, Camus, Tom Neale, Rousseau, Casanova, Giono, Paul Morand, Montherlant, Jünger, Baudelaire, James M. Cain, Michael Connelly, James Hadley Chase, Les Stoïciens, Dashiell Hammett, Lucrèce, Mircea Eliade, Schopenhauer, Conrad, Segalen, Chateaubriand, Lao-Tseu, Goethe, Hemingway, Nietzsche, John Haines, Grey Owl, Antoine Marcel, Cendrars, Whitman, Aldo LeopoldYourcenar, Les mille et une nuits, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Maurice G. Dantec, Thoreau, Kundera, Mishima, Romain GaryKaren Blixen, José Giovanni.

  

Si j'ai cité à dessein tous les auteurs emportés dans ses bagages - j'épargne à l'internaute tous les titres - c'est pour montrer que Sylvain Tesson, qui a été conseillé dans ses lectures par Sylvie Granotier et Jean-Marie Rouart, a emporté des livres de tous genres, de toutes origines et de toutes époques, allant des livres de réflexion aux polars en passant par des chefs-d'oeuvre de la littérature. De quoi s'occuper pendant les longues soirées d'hiver et même de printemps.

  

Dans le journal qu'il tient au jour le jour, Sylvain Tesson se fait à de nombreuses reprises le défenseur de la vie d'ermite qu'il oppose à la vie en société, qu'il tient en piètre estime. Dans la vie d'ermite on serait libre - ce qui ne serait pas le cas en société - parce que l'on y posséderait le temps :

  

"Je suis libre de tout faire dans un monde où il n'y a rien à faire."

  

Car :

  

"La seule chose qui passe ici, c'est le temps."

  

En ville il souffrait :

  

"Il faut d'abord avoir souffert d'indigestion dans le coeur des villes modernes pour aspirer à une cabane dans la clairière."

  

L'ermite n'a pas besoin de la société, au contraire des révoltés qui en ont besoin pour s'y opposer :

 

"Si la société disparaissait, l'ermite poursuivrait sa vie d'ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique."

 

C'est pourquoi il n'hésite pas à employer un gros mot :

 

"En cabane, on vit à l'heure contre-révolutionnaire. Ne jamais détruire, se dit l'ermite, barrésien, mais conserver et continuer."

 

C'est bien simple :

 

"L'ermite accepte de ne plus rien peser dans la marche du monde, de ne compter pour rien dans la chaîne des causalités. Ses pensées ne modèleront pas le cours des choses, n'influenceront personne. Ses actes ne signifieront rien. [...] Quelle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde !"

 

Ce qui l'amène à poser cette question qui contient sa réponse :

 

"Faut-il tuer Dieu, mais se soumettre aux législateurs, ou bien vivre libre dans les bois en continuant à craindre les esprits ?"

 

Ces propos libertaires ont une fraîcheur réjouissante que viennent ternir des propos beaucoup plus convenus sur la décroissance que l'auteur appellerait bien de ses voeux mais qu'il sait inapplicable - "Pour l'appliquer, il faudrait un despote éclairé" - sur la Terre qui serait "surpeuplée, surchauffée, bruyante" et sur laquelle "une cabane forestière est l'eldorado", sur l'énergie grise :

 

"L'énergie grise explose quand la valeur calorifique des aliments est inférieure à la dépense énergétique nécessaire à leur production et à leur acheminement. [...] L'énergie grise, c'est l'ombre du karma : le décompte de nos péchés. Un jour nous serons sommés de les payer."

 

A ce point de vue l'ermite serait vertueux :

 

"L'ermite sait d'où vient son bois, son eau, la chair de ce qu'il mange et la fleur d'églantier qui parfume sa table. Le principe de proximité guide sa vie. Il refuse de vivre dans l'abstraction du progrès et de ponctionner une énergie dont il ignore tout."

 

Au moins Sylvain Tesson ne se prétend-il pas moderne :

 

"Etre moderne : refuser de se préoccuper de l'origine des bienfaits du progrès."

 

Il y a moyen de se réconcilier avec lui quand il dit :

 

"D'où vient mon amour des aphorismes, des saillies et des formules ? Et d'où vient ma préférence des particularismes aux ensembles, des individus aux groupes ? De mon nom ? Tesson, le fragment de quelque chose qui fut."

 

Et de prendre de nouveau ses distances avec lui quand il distingue de cette manière chrétienté et christianisme :

 

"Je me sens de la chrétienté, ces étendues où des hommes , décidant de vénérer un dieu qui professait l'amour, autorisèrent la liberté, la raison et la justice à envahir le champ de leurs cités. Mais ce qui me retient, c'est le christianisme, ce nom que l'on donne au tripatouillage de la parole évangélique par un clergé, cette alchimie de sorciers à tiares et à clochettes qui ont transformé une parole brûlante en code pénal."

 

Si le clergé trop humain n'est pas exempt d'erreurs bien humaines au cours des temps, n'est-ce pas un autre tripatouillage de la parole évangélique que d'exclure a priori l'existence de peines encourues, en ce monde ou dans l'autre, en conséquence de nos responsabilités d'être libres ? 

 

Ne boudons cependant pas notre plaisir de lecture. Car Sylvain Tesson a des bonheurs d'expression qui ne peuvent que ravir le lecteur. Il sait, par exemple, nous expliquer les transformations qui s'opèrent chez l'ermite. Ainsi son corps se muscle :

 

"L'énergie se redistribue. Elle est transférée du ventre des appareils au corps humain."

 

Son esprit étant privé de conversation :

 

"Il gagne en poésie ce qu'il perd en agilité."

 

J'aime enfin cette phrase qui résume le pourquoi de son passage du nomadisme - Sylvain Tesson est  avant tout un globe-trotter - au sédentarisme pendant ces six mois de 2010 pendant lesquels il a connu l'hiver sibérien puis le surgissement spectaculaire du printemps :

 

"Je veux m'enraciner, devenir de la terre après avoir été du vent."

 

Francis Richard

 

PS du 16 novembre 2011 :

 

Voici la vidéo Six mois de cabane au Baïkal réalisée par Sylvain Tesson, visible sur Youtube, qui reprend les bonnes pages du livre (merci à René Gillot pour son commentaire de ce jour où il en parle) :

 

 

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 22:45

l'équation africaineL'adaptation théâtrale du roman de Yasmina Khadra, Les hirondelles de Kaboul, était encore au répertoire du Théâtre du Nord-Ouest ici le mois dernier. 

 

Après avoir assisté à la dernière représentation il y a dix jours j'ai eu envie de faire davantage connaissance avec l'auteur de cette histoire d'amour, qui se situe dans la Kaboul des Talibans.

 

Il se trouve que justement a paru cette année, chez Julliard ici, son roman L'équation africaine. Une occasion rêvée de faire de cette envie une réalité.

 

Le narrateur, Kurt Krausmann, est médecin. Il vit à Frankfurt, en Allemagne. Il a épousé une belle femme, Jessica, qui a la faiblesse de vouloir faire carrière, en la faisant bientôt passer avant sa vie personnelle.

 

Quand Jessica se suicide, Kurt est le premier étonné. Personne de son entourage ne comprend non plus ce geste inattendu, alors que Jessica avait, semble-t-il, tout pour être heureuse. Kurt comprend encore moins lorsqu'il apprend par une amie proche de sa femme que cette dernière s'est donné la mort après s'être vu ajourner une promotion.

 

Pour faire son deuil de cette mort subite et traumatisante - c'est lui qui a trouvé Jessica inanimée dans sa baignoire - Kurt accepte de suivre son ami, Hans Makkenroth, un riche industriel qui a décidé de joindre les Comores à bord de son voilier pour y équiper un hôpital et venir ainsi en aide à des nécessiteux.

 

Quand le voilier se trouve dans le golfe d'Aden, après avoir navigué en Méditerranée puis en Mer Rouge, il est arraisonné par des pirates. Après avoir jeté à l'eau leur cuisinier Tao, promis à une mort certaine, les pirates prennent en otages les deux Allemands et les emmènent à travers brousse et désert jusqu'à un poste d'observation désaffecté, au Soudan.

 

L'aventure africaine commence alors vraiment pour eux. Mais c'est peu de dire que l'Afrique n'apparaît pas à Kurt sous le meilleur des jours. Les massacres, les mauvais traitements, les cruautés ne sont guère de nature à le convertir aux charmes de ce continent, sauvage à ses yeux de civilisé européen. 

 

Après le départ de Hans, qui a dû être échangé contre une grosse rançon, Bruno, un Français, qui bourlingue en Afrique depuis quarante ans, qui a été fait prisonnier par ces pirates au sortir de Mogadiscio et qui partage sa captivité avec Kurt, lui tient ces propos qu'il n'est pas encore en disposition d'esprit d'admettre :

 

"Le monde est devenu daltonien. Pour les uns comme pour les autres, ou tout est noir ou tout est blanc, et aucun ne daigne faire la part des choses. Le Bien et le Mal, c'est de l'histoire ancienne. Désormais, il est question de prédateurs et de proies. Les premiers sont obsédés par leur espace vital, les seconds par leur survivance."

 

Pour Kurt l'Afrique sera encore longtemps bizarre, complètement étrangère :

 

"On tue, on vole, on rançonne, on dispose de la vie comme du dernier des soucis..." s'exclame-t-il un jour, en colère.

 

Pourtant peu à peu il va apprendre que la soif de vivre est ce qui, paradoxalement, caractérise l'Africain. Ce que Bruno exprime en ces termes :

 

"L'Africain sait que sa vie est son bien le plus précieux. Le chagrin, les joies, la maladie ne sont que pédagogie. L'Africain prend les choses comme elles viennent sans leur accorder plus d'opportunité qu'elles ne le méritent."

 

Et qu'il reformule en ces termes :

 

"Ici, lorsque la vie perd du sens, elle garde intacte sa substance, à savoir cette opiniâtreté inflexible qu'ont les Africains de ne jamais renoncer à la moindre minute du temps que la nature leur accorde."

 

Pour en convenir il faudra du temps à Kurt. Il lui faudra traverser bien des tribulations, prendre de la distance, découvrir, entre autres, que l'un de ses geôliers est tout autant une brute qu'un véritable poète. Il lui faudra se rendre compte qu'il peut éprouver de l'amour pour une autre femme, dévouée aux autres, et qui lui aura d'abord inspiré du désir :

 

"Elle me dévisage. Je la contemple. La lumière de la lune l'éclaire avec douceur. Elle est très belle, Elena ; je ne me lasserai pas de le répéter. Son tricot moule la volupté de son torse, ses bras soyeux n'en finissent pas d'étendre leur majesté. Son odeur musquée me grise, ses prunelles rappellent deux rubis enveloppés dans du velours."

 

Pendant un temps, après être retourné en Allemagne, Kurt se promettra bien de mourir borgne plutôt que de retourner en Afrique, comme le veut le proverbe que lui a soufflé Bruno :

 

"Qui voit l'Afrique une seule fois dans sa vie mourra borgne."

 

Seulement il recevra à la fin un mail qui le décidera à ne pas mourir borgne. Lors de son retour il se récitera ces vers de son pirate de poète disparu :

 

Vis chaque matin comme s'il était le premier

Et laisse au passé ses remords et méfaits

Vis chaque soir comme s'il était le dernier

Car nul ne sait ce que demain sera fait

 

Un tel roman ne se laisse pas déprendre avant la fin. Car Yasmina Khadra a des talents à la fois de conteur et de poète, qui ne vous laissent pas vous échapper comme ça de leur emprise. Il nous retient par une écriture superbe et raffinée qui nous permet d'accepter tout à la fois les beautés et les horreurs de l'existence. Il nous rappelle surtout que le monde n'est pas manichéen, mais tout en nuances. Encore faut-il accepter d'ouvrir les yeux avec lui pour les discerner.        

 

Francis Richard

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 23:25

Le-fanatisme-de-l-Apocalypse-Bruckner.jpgLe dernier livre de Pascal Bruckner, Le fanatisme de l'Apocalypse, publié chez Grasset ici, porte un sous-titre qui en résume bien le propos : Sauver la Terre, punir l'Homme.

 

L'auteur distingue au moins deux écologies :

 

"L'une de raison, l'autre de divagation; l'une d'élargissement, l'autre de rétrécissement, l'une démocratique, l'autre totalitaire."   

 

Son livre s'en prend à l'écologie de divagation, de rétrécissement, totalitaire.

 

La séduction du désastre

 

Ainsi l'écologie de divagation se complaît-elle dans la perspective d'un désastre inévitable, dont l'homme serait responsable, et le coupable tout trouvé. Il représenterait une terrible menace pour la Terre aux dépens de laquelle il vivrait. Ce n'est bien entendu pas affaire de démonstration - c'est indémontrable et indémontré - mais de foi.

 

Les adeptes de cette nouvelle religion nous promettent des calamités, toutes plus effroyables les unes que les autres. Pour y échapper, ils ne nous préconisent que des remèdes dérisoires, sans proportion avec les catastrophes prophétisées :

 

"Puisque nous sommes dépossédés de tout pouvoir face à la planète, nous allons monnayer cette impuissance en petits gestes propitiatoires, monter les escaliers à pied, devenir végétariens, faire du vélo, qui nous donneront l'illusion d'agir."

Après avoir constaté sans surprise que "l'apogée du film d'horreur", dont les hommes sont d'autant plus friands qu'ils sont plus civilisés, est "contemporain de l'émergence de l'écologie depuis trente ans", Pascal Bruckner souligne que l'état d'urgence est pour ces civilisés d'autant plus jouissif que le drame frappe des contrées qui leur sont plus lointaines...

 

L'auteur n'est guère plus tendre avec ceux qui emploient le chantage aux générations futures :

 

"S'épuiser à imaginer les scénarios les plus délirants pour demain, infection bactérienne, bugs informatiques, guerres intersidérales, cataclysmes météorologiques ou nucléaires, chutes d'astéroïdes, tout immoler à cet ectoplasme conceptuel de "générations futures", c'est s'acheter une conscience à bas prix, fermer les yeux sur les scandales actuels."

 

Ou avec l'écologie radicale qui "ne tombe pas dans le piège du marxisme : promettre le paradis sur terre" :

 

"Elle se contente de dénoncer l'enfer de nos sociétés. N'étant liée par aucun calendrier précis, elle échappe à l'épreuve de la vérification. Les écosystèmes mettant des siècles à répondre aux dégradations qu'on leur inflige, nous ne serons plus là pour vérifier si elle a eu tort ou raison."

 

Les progressistes anti-progrès

 

Il y a un fatalisme du progrès :

 

"La fête du progrès ne s'arrête jamais, elle nous épargne la double impasse de l'angoisse, il n'y a pas de vide, et de la saturation car le désir est sans cesse relancé."

 

Seulement :

 

"Parce que nous l'avons disciplinée autant que ravagée, nous sommes devenus co-responsables de la nature : son sort se confond avec le nôtre."

 

Autant dire que l'homme, du fait de sa surpuissance, est maintenant responsable de tous les maux de l'Univers et dans le même temps :

 

"On prête à Dame Nature des intentions humaines, on en fait une entité douée de volitions, de sentiments. [...] A l'omnipotence supposée de l'homme répondrait la résistance farouche de la planète martyrisée. En mourant elle nous entraîne dans son agonie et en profite pour nous adresser une bonne leçon."

 

Après avoir prêté des intentions humaines à Dame Nature, il n'est pas surprenant de faire des êtres de nature des sujets de droit. Bruckner remarque que ce ne peut être que des droits dérivés, garantis par l'humanité, seule susceptible de les défendre, et pousse jusqu'au bout de l'absurde un tel raisonnement :

 

"Si la planète devient un sujet de droit, il faudra l'assigner en justice chaque fois qu'une avalanche, un glissement de terrain, un typhon détruisent non seulement des communautés humaines mais des espaces naturels protégés."...

 

Nous n'en sommes plus au temps de la "double bêtise, religieuse et scientiste" dont Gustave Flaubert avait dressé le portrait dans Madame Bovary, où le curé et l'apothicaire représentaient de faux adversaires, animés d'une même hargne, ô combien semblables. Maintenant "la science est en position d'accusée; elle a changé le monde, elle ne l'a pas guéri."

 

Le principe de précaution est devenu "le principe de suspicion et surtout le principe de conjuration" :

 

"L'envie d'éliminer toute incertitude se renforce de l'impossibilité d'y parvenir et dégénère en aversion au risque."

 

Il faut pourtant se réconcilier avec la science "en mettant, au niveau de tous, les savoirs les plus ardus, en promouvant un commerce intelligent entre savants et profanes, en rendant aux opinions publiques le goût de l'innovation. Et surtout en brisant le mythe de sa toute-puissance qui en a fait depuis trois siècles le substitut de la foi ".

 

Ce n'est pas ce que l'on fait. Au contraire :

 

"On combat la raison en singeant la rationalité : recours aux modélisations informatiques, invocation du savant comme figure de l'autorité, croyance dans les grandeurs de la statistique comme si le nombre était la traduction mathématique de la vérité."

 

Pascal Bruckner parle le langage de la raison :

 

"L'alternative n'est pas entre une nature intacte qui cicatrise lentement de l'effraction humaine et un productivisme ravageur qui forge, perce, défigure mais entre un état de régression et un développement lucidement assumé avec ses risques et ses bénéfices."

 

La grande régression ascétique

 

L'état de régression est justement la voie choisie par les fanatiques de l'Apocalypse. Selon eux, le consommateur est un prédateur et un éternel insatisfait. Il faut qu'il s'amende, "en adoptant une conduite d'un grand dépouillement" :

 

"Puisque avoir, c'est être moins, avoir moins signifiera être plus ! Merveilleuse acrobatie : il faut se dépouiller volontairement pour s'enrichir spirituellement. De la soustraction comme amplification !"

 

A l'"enrichissez-vous" de François Guizot ils répondent par un "appauvrissez-vous" qu'il faudrait apprendre des Africains, ces détenteurs d'"une longue tradition de dénuement", "pour nous défaire de nos mauvaises habitudes" :

 

"Heureux les démunis qui n'ont pas de domestiques à surveiller (ou à trousser), de maisons à entretenir, d'impôts à payer, de fortune à gérer. Professeurs de débine, voilà à quoi sont réduits les peuples subsahariens."

 

L'austérité n'a pas attendu la crise de la dette pour trouver ses prêcheurs, qui disent :

 

"Fini le ski, le surf, le free-ride, la luge, rangez vos spatules, remisez vos bâtons, fini également le quad et les sports motorisés au bord de la mer. Il faut tout arrêter. Du vélo et du bio, sinon rien. Vous jouissiez hier ? Maintenant expiez !"

 

Textes à l'appui Bruckner nous montre que ces fanatiques en viennent à sacraliser leurs détritus fertlisants, à vouloir ne pas laisser de traces, à faire "l'éloge du négatif" : 

 

"Seul compte ce qu'on ne fait pas, la grandeur de l'homme tout entière dans l'évitement et non dans l'accomplissement."

 

Le mythe de l'âge d'or, inséparable du mythe environnementaliste de "la "pureté" écologique des peuples premiers", est de retour :

 

"La défense passionnée des sociétés inaugurales n'est jamais qu'un moyen de nous juger à travers elles."

 

Pascal Bruckner s'étonne qu'"au lieu de s'indigner de la pauvreté, on s'offusque des aises dont nous jouissons" et se fait l'ardent défenseur du bien-être :

 

"Le confort permet de se construire sans dilapider ses forces, sans avoir à se chauffer, à se batttre pour quérir sa pitance, chasser le gibier, coudre ses habits. Grâce à lui, nous consacrons notre vie à autre chose que la simple survie où voudrait nous enfermer toute une école de la fustigation."

 

A l'opposé de ceux qui disent qu'il n'y a pas d'autre issue que "l'auto-extinction du genre humain", Bruckner termine sur une note optimiste :

 

"Le remède est dans le mal (Jean Starobinski), dans cette civilisation industrielle honnie, cette science qui effraie, cette crise qui n'en finit pas, cette mondialisation qui nous dépasse : seul un surcroît de recherches, une explosion de créativité, un saut technologique inédit pourront nous sauver. C'est à repousser les frontières de l'impossible qu'il faut travailler, en encourageant les initiatives les plus folles, les idées les plus époustouflantes. Il faut transformer la raréfaction des ressources en richesse des inventions."

 

L'internaute aura compris par la lecture des citations extraites de ce livre qu'il est un bon antidote au fanatisme écologiste. Lequel pourrait bien prendre une forme totalitaire, avec ses commissaires politiques du carbone, si le pouvoir lui était un jour donné.

 

Sans qu'ils n'aient eu besoin de lire le livre de Bruckner, les citoyens suisses, qui ont voté pour les Verts libéraux au détriment des Verts tout court, c'est-à-dire de gauche, n'ont-ils pas pris conscience qu'à tout prendre il était préférable de voter pour les moins fanatiques ?

 

Francis Richard 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 07:15

Te voici permise AbecassisLe dernier roman d'Eliette Abecassis, Et te voici permise à tout homme, paru chez Albin Michel, se passe dans un milieu traditionnel juif.

 

Le titre provient d'ailleurs de la formule écrite de répudiation - le guet -, par laquelle un mari juif se sépare religieusement de sa femme :

 

"Voici ton guet. Maintenant je te répudie, je t'abandonne afin que tu sois libre et maîtresse de toi-même. Et te voici permise à tout homme."

  

Anna est née dans une famille de stricte observance :

  

"Notre père, dont le métier est de copier la Torah et d'écrire les contrats de mariage à la main, nous a enseigné les lois et leurs applications."

  

Son propre contrat de mariage - la kétoubbah - avec Simon Attal a été rédigé par son scribe de père, qui "avait passé une semaine entière à la graver de sa plume de roseau, de belles letttres carrées, à l'ancienne".

 

Anna, maltraitée par Simon, qui prétendait l'aimer et en fait la haïssait, qui la négligeait et faisait tout pour qu'elle le quitte, a demandé le divorce civil et l'a obtenu trois ans auparavant. Leur fille Naomi a été laissée à sa garde, Simon l'ayant un week-end sur deux et les mercredis.

  

Anna pour qui la religion est autant une culture qu'un culte veut obtenir le guet, le divorce religieux, de la part de son mari. Sans ce document, en vertu de la loi juive, elle ne peut pas se remarier et se voit interdire tout contact avec un homme.

 

Avant d'obtenir le guet tout enfant conçu serait mamzer, adultérin avec de terribles conséquences religieuses pour lui, et tout homme avec qui elle referait sa vie serait considéré comme amant à jamais et ne pourrait être épousé religieusement par elle.

 

Or personne, même pas les rabbins, ne peut obliger un mari à donner le guet à sa femme. Simon justement refuse de le donner à Anna. Tant qu'elle ne l'a pas reçu elle est prisonnière, agouna, c'est-à-dire enchaînée, ancrée, enlisée, sa vie est bloquée.

 

Dans sa librairie Anna reçoit la visite de Sacha, un photographe. Ils tombent amoureux l'un de l'autre. Mais lui n'est pas religieux et ne comprend pas qu'Anna, qui est pourtant divorcée, se refuse à lui, alors qu'ils partagent le même désir.

 

Le roman est donc l'histoire de cette quête du guet dont Simon va se servir indéfiniment comme moyen de chantage sur Anna pour obtenir des avantages financiers, sans lâcher le précieux document, et des amours interdites entre Sacha et Anna.

 

Eliette Abecassis nous apprend beaucoup sur la loi juive orthodoxe en matière matrimoniale. Au-delà de cette connaissance de la loi qui contraint l'héroïne, ce livre est surtout la révélation de l'amour à une femme à qui il a été refusé jusqu'alors par son mari et qui le découvre dans les bras d'un autre.

 

Cet amour d'Anna, qui est "un voyage, un départ vers un autre monde", inspire à Eliette des pages d'une grande beauté, où celle qui a tant souffert du désamour de son mari découvre "le monde des sens", "le monde du sens" :

 

"Il me prit dans ses bras. Sa délicatesse me fit chavirer. Ses mains me lissèrent. Il suffisait qu'il me touche et je m'embrasais. Lorsqu'il effeura ma peau, ce fut mon âme qu'il fit sursauter. A travers mon corps, c'était ma vie qu'il caressait."

 

Le dénouement ne pouvait qu'être douloureux et la fin tient cette promesse.

 

Francis Richard

 

Eliette Abecassis, interrogée par Condidentielles.com, parle de son livre :

 

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 23:30

Souvenirs-Foenkinos-copie-1.jpgUne femme écrivain, qui avait apprécié la critique que j'avais faite de son livre et que j'ai toujours plaisir à rencontrer, même furtivement, m'a demandé un jour, dans une librairie, pourquoi je n'écrivais pas moi-même. Ceux qui lisent beaucoup finissent toujours par prendre la plume à leur tour, avait-elle ajouté. Peut-être, avais-je répondu, mais je n'ai pas de sujet. Inspirez-vous alors de votre vie, m'avait-elle suggéré.

 

En lisant Les souvenirs de David Foenkinos, édité chez Gallimard ici, j'ai l'impression que l'auteur a suivi le conseil avisé de ma charmante interlocutrice. Ou plutôt que c'est son narrateur, Patrick, qui l'a suivi. Ce dernier accumule les souvenirs au long de sa jeune vie. Toute sa famille proche y passe. Aussi, quand les souvenirs se sont présentés en assez grand nombre, se dit-il que c'est le moment. Et il écrit.

 

Il se souvient de la mort de son grand-père un jour de pluie : il pleuvait tellement qu'on n'y voyait goutte. Son grand-père était important pour lui. Il l'emmenait voir Guignol au Luxembourg ou l'emmenait au café après l'avoir cherché à la sortie de l'école, ce qu'il niait quand il le ramenait à ses parents. La vie de cet homme avait basculé quand en prenant une douche il avait glissé sur une savonnette. A partir de ce moment-là il avait connu une longue période de maladies, "comme s'il devait rattraper une vie entière de bonne santé".

 

Il se souvient des visites qu'il rendait à sa grand-mère avant et après qu'elle a été placée dans une maison de retraite. Ce placement est bien souvent le commencement de la fin pour celles et ceux qui sont jaloux de leur indépendance. Elle s'en échappera d'ailleurs quelques jours pour renouer avec des souvenirs de son enfance à Etretat. Une journée de dernier bonheur, dans la petite école qu'elle fréquentait gamine, en compagnie de son petit-fils qui l'a retrouvée, lui sera fatale.

 

Il se souvient de son curieux homme de père avec lequel les contacts sont rien moins que faciles, peut-être tout simplement parce qu'il ne s'intéresse pas vraiment à son fils, avec lequel il n'a de points communs qu'à contre-temps. Ce père avait fait une déclaration peu banale à une jeune femme qui sortait d'une église et qui devait devenir sienne à la suite de circonstances improbables. Il lui avait dit cette phrase paradoxale après avoir été atteint de mutisme au moment de l'aborder un peu abruptement :

 

"Vous êtes si belle que je préfère ne jamais vous revoir."

 

Il se souvient de sa mère qui ne tenait pas en place, qui voyageait seule, sans fils ni mari, qui ne lui témoignait pas de réelle affection, qui avait frôlé la dépression et s'était tirée un bon moment avec un jeune homme plus jeune que son fils, un prof d'allemand - "pour être prof d'allemand il faut être un peu bizarre" avait dit Louise, la femme de Patrick. Sa mère avait rencontré ce jeune homme dans un établissement de soins. Une même affection médicale crée des liens. Elle avait donc divorcé pour le suivre mais elle avait fini par retrouver son père plus tard, en pleurant avec lui sur leur bonheur restauré.

 

Il se souvient du romanesque de ses amours pour des inconnues avec lesquelles il n'échange que des regards et qu'il n'a donc aucune chance de fréquenter : une belle dans un cimetière, une serveuse dans un restaurant italien des Grands Boulevards etc. Il finira dans les bras de Louise, la maîtresse d'école d'Etretat qui les avaient accueillis sa grand-mère et lui ce jour fatidique. Il se souvient de la première parole qu'elle lui avait adressée : "Est-ce que je peux vous aider ?". Cet amour s'en ira comme il s'en est venu, en laissant derrière lui un fruit, Paul, comme pour maintenir un fil ténu entre eux deux.

 

Les souvenirs des proches et des personnes rencontrées ou évoquées alternent avec ceux du narrateur. Ainsi avons-nous droit à ceux de personnes aussi différentes que Francis Scott Fitzgerald, Patrick Modiano, Serge Gainsbourg, Yanasuri Kawabata, Friedrich Nietzsche, Claude Lelouch, Alois Alzheimer - "chaque personne importante d'une vie porte en elle l'écho de l'avenir" - Charlotte Salomon, Marcello Mastroianni, Vincent Van Gogh, Wayne Shorter ou Antoni Gaudi. Ces souvenirs ont la vertu de pimenter et enrichir la vie ordinaire des protagonistes du roman, qui, au fond, n'est pas si ordinaire que cela. 

 

Patrick rêvait au début d'être écrivain, ce qui avait séduit Louise et qu'elle avait détestée de ne plus voir en lui (une raison de plus, ou la raison, de le quitter ?) :

 

"Quand je t'ai rencontré, tu paraissais obsédé par l'écriture. J'avais l'impression que c'était ce qui comptait le plus pour toi. Et tu as laissé tomber, comme ça. Je trouve ça médiocre.

- Ce qui est médiocre, c'est peut-être ce que j'écrivais.

- Mais tu n'as même pas essayé.

- C'est comme ça. C'est la vie." 

 

Après le départ de Louise, Patrick s'essaye à écrire. Il le fait à l'imparfait de l'indicatif . Dans ce mode ce temps se prête bien à la durée de souvenirs, maintenant bien organisés dans sa tête, et à cette poésie qu'il sait trouver dans les vies en apparence les plus simples. En définitive, ce n'est pas médiocre ce que Patrick écrit...sous la plume de David.

 

Francis Richard 

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 19:45

Le bal des hypocrites BanonTristane Banon vient de renoncer aujourd'hui à déposer plainte avec constitution de partie civile contre DSK. Elle estime que son statut de victime a été "reconnu a minima".

 

Selon le point de vue du Procureur général de la République française, DSK a reconnu des faits, tels que la tentative d'embrasser la romancière, qui peuvent être qualifiés d'agression sexuelle.

 

Seulement les délits d'agression sexuelle sont prescrits au bout de 3 ans et ne peuvent donc plus être poursuivis. D'où le classement sans suite de la plainte pour tentative de viol, qui, elle, n'a pas été reconnue faute de preuves.

 

C'était en effet la parole de Tristane Banon contre celle de DSK... En fait, depuis le début, il y a 8 ans, la parole de l'un vaut plus que celle de l'autre et cela continue...

 

 Le livre de Tristane Banon, Le bal des hypocrites, publié ces jours-ci Au diable vauvert ici, est bien sûr lié à cette affaire. Il est donc impossible d'en faire abstraction quand on le lit. 

 

Ce livre cependant est surtout le témoignage d'une jeune femme qui souffre terriblement de ne pas avoir été crue, d'avoir été considérée comme une affabulatrice, et qui, au moment où elle écrit, faute d'être en état de parler, hébétée, décide de prendre la plume, parce que cela devient vital pour elle.

 

Huit ans après des faits qui ont bouleversé sa vie, le fer a été remué une fois de plus dans la plaie de l'auteur pendant six longues semaines, depuis l'arrestation, le 15 mai, de l'homme-babouin - le nom de DSK n'apparaît jamais dans le livre -, après la révélation au grand jour de sa récidive à New-York, jusqu'à sa libération le 1er juillet suivant.

 

Pendant cet intervalle de temps l'auteur va recevoir des centaines de messages électroniques et téléphoniques, et va être harcelée par une multitude de journalistes en mal de copie et de notoriété, au point d'en perdre le sommeil.

 

Qui sont ces hypocrites qui mènent le bal pendant ces six semaines, temps volé une nouvelle fois à sa vie, pendant lequel elle est contrainte de se cacher pour préserver sa sphère privée et son intégrité ?

 

Il y a tous ceux et toutes celles qui, à l'époque, lui ont conseillé de porter plainte et qui aujourd'hui font profil pas, parce qu'il faut serrer les rangs et que l'ambition les dévore.

 

Il y a tous ceux et toutes celles qui se sont tus à l'époque et qui lui reprochent aujourd'hui de ne pas avoir porté plainte, car cela aurait empêché que d'autres femmes subissent le même sort. 

 

Il y a tous ceux et toutes celles qui, à l'époque, l'ont dissuadé de porter plainte contre cet homme dangereux, mais assis sur un trône, et qui aujourd'hui la poussent à le faire en tentant de lui donner mauvaise conscience si elle ne le fait pas.

 

Etc. 

 

Pourtant :

 

"L'absence de plainte n'est pas une preuve de l'innocence de l'agresseur".

 

Ne pas porter plainte ne signifie pas non plus que la victime ment...

 

Il y a ceux qui ne veulent pas voir que la vie sentimentale de l'auteur, devenue chaos, a été bouleversée après sa collision avec l'homme-babouin, et la traitent de catin, alors qu'avant elle était une jeune femme rangée, du genre "bonnet de nuit, fidèle, trop fidèle, pas drôle, trop sage", "vie casée avant l'heure" :

 

"Puis il y a eu l'accident, le trois tonnes qui percute mes certitudes, l'homme qui devient méchant. C'est celle d'après ça qu'ils appellent catin, celle qui apprendra à dissocier le corps de l'esprit, car c'est le seul moyen de s'en remettre, peut-être, de supporter en tout cas."

Jean de la Fontaine avait raison qui disait :

 

 "Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir."

 

Ce n'est donc pas à la faveur de la justice humaine que la vérité peut sortir de son puits. On ne peut en retrouver des accents que dans des livres tels que celui que vient d'écrire Tristane Banon, à laquelle il faut reconnaître un beau brin de plume que la souffrance lui a certainement permis de davantage aiguiser.

 

Il n'empêche que la vérité ne suffit pas à réparer tous les dommages, même si elle permet de se reconstruire un peu :

 

"L'état de victime est un état irréversible. Une victime lavée de tout soupçon restera à jamais une victime, jamais plus elle ne sera un être humain comme les autres."

 

Francis Richard

 

PS du 23 octobre 2011 :

 

Il semble que DSK ait reconnu plus qu'une tentative d'embrasser Tristane Banon, repoussée par elle. Il faut dire qu'une telle tentative peut difficilement être qualifiée d'agression sexuelle.

 

Ce que dit Tristane Banon le 21 octobre 2011 lors de La Matinale de Canal+ remet les choses à l'endroit :

 

http://www.canalplus.fr/c-infos-documentaires/pid3353-c-la-matinale.html?vid=531255

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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 05:00

Un monde de motsAnne Cuneo a consacré trois livres à la période élisabéthaine. Après Le trajet d'une rivière, Objets de splendeur, elle vient de publier chez Campiche ici, Un monde de mots.

Dans le premier volume de cette trilogie elle faisait le récit de la vie de Francis Tregian, qui, entre autres, a contribué à préserver de grandes oeuvres musicales de son époque.

 

Dans le deuxième elle racontait les amours de William Shakespeare et de sa Dark Lady, pour laquelle il a écrit des sonnets et que l'auteur identifiait avec grande vraisemblance à la personne d'Emilia Bassano.

 

Dans ce troisième elle fait parler John Florio qui était vu par d'autres dans les deux premiers volumes et par les yeux desquels cette fois-ci nous voyons l'époque, à travers la vie quotidienne de nombreux amoureux de la littérature qui leur est contemporaine :

 

"Dans les autres livres, Florio est vu, ici il voit", m'a répété Anne Cuneo, quand je lui ai dit, lors du Livre sur les quais de Morges ici, que j'étais en train de lire Objets de splendeur et que je ne me souvenais pas bien du Trajet d'une rivière, lu dix ans auparavant.

 

Les deux premiers livres n'étaient pas davantage des romans qu 'Un monde de mots, dont le titre est emprunté à celui du grand oeuvre de Florio, son dictionnaire. Il ne s'agissait pas non plus de livres d'histoire à proprement parler.

 

Car, si Anne Cuneo a rassemblé énormément de documents sur l'époque et si elle reconstitue la vie de ses personnages à partir de leurs seuls dires et faits, elle ne prétend pas écrire pour autant des traités scientifiques, mais des récits, qui sont d'ailleurs bien plus que de simples récits :

 

"Tous les faits avérés sont présents. Et là où les faits manquent je remplis les vides à ma convenance, en étant aussi logique que possible", dit-elle dans sa post-face.

 

John Florio est un personnage hors du commun, méconnu. Anne Cuneo s'y est intéressée parce qu'il était italien d'origine, qu'il avait été élevé en Suisse, puis s'était établi en Angleterre tout en restant lui-même, tout comme elle. Il est fréquent que nous soyons atttirés ainsi par ceux dont le destin ressemble quelque peu au nôtre.

 

John Florio sera le professeur d'italien de jeunes filles et de jeunes hommes riches, le précepteur d'enfants de la haute société et même de deux enfants royaux. Il côtoiera très vite des grands du monde de son époque, des écrivains, des poètes, des dramaturges, des philosophes, des géographes, des médecins, qui, en dépit de son caractère peu facile, seront séduits par son intelligence, sa grande culture, sa mémoire et surtout par son amour des mots. 

 

Giovanni Florio, car tel est son nom d'origine, écrira en italien des dialogues, des proverbes à des fins pédagogiques, les Premiers fruits et les Seconds fruits - pour apprendre une langue des discours valent toutes les grammaires. Il sera le premier à établir un dictionnaire italien-anglais, la deuxième édition, intitulée le Nouveau monde de mots de la reine Anna, comportant 75'000 entrées.

 

Florio sera un grand traducteur, faisant véritablement oeuvre, sans trahir la pensée traduite. Il sera ainsi le premier à traduire en anglais Les essais de Montaigne et Le Décaméron de Boccace. Il se peut même bien qu'il ait participé à la première édition des pièces de Shakespeare, qu'il avait bien connu et à qui il avait donné beaucoup d'éléments qui devaient lui servir dans ses pièces italiennes.

 

Pour les amateurs du XVIe siècle, anglais particulièrement, ce nouveau livre d'Anne Cuneo est un morceau de bravoure et d'érudition. Au contraire de certains écrits académiques, il se lit avec un authentique plaisir tout en apprenant beaucoup de choses fort intéressantes. Sans doute parce qu'il n'est pas écrit dans ce jargon insupportable et incompréhensible, sous l'épaisseur duquel le savoir devient inaccessible, rébarbatif, et, pour tout dire, douteux.

 

Francis Richard

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 18:30

Tuer le pèreChaque année, à la même époque, Amélie Nothomb sort un petit roman, petit par le nombre de pages mais intéressant par le contenu.

Elle aime traiter des anomalies de la vie et, je le reconnais, je me laisse prendre à chaque fois à ces petits - parfois gros - brins de folie des hommes, auquels elle attache tant d'importance.

Tuer le père, publié chez Albin Michel ici, est un titre freudien, qui ne peut qu'accrocher le lecteur. Comme Amélie Nothomb est malicieuse, elle se fait plaisir. Elle nous entraîne sur une fausse piste et nous nous faisons prendre à son piège.

Lire du Nothomb se fait sans grand effort, parce que le style est agréable, volontiers impertinent, et que nous le lisons d'une petite traite. Revers de la médaille, nous ne prêtons pas suffisamment attention aux petits détails qui devraient nous mettre sur la bonne piste.

Joe Whip vit seul à la périphérie de Reno, avec sa mère, Cassandra, qui ne sait plus très bien de quel père ce fils unique est le rejeton. Cette mère volage n'arrive pas à fixer d'homme dans sa vie parce qu'elle mélange les prénoms de tous ceux qui se succèdent dans son lit, ce qui n'est pas fait pour flatter leur ego.

Un jour elle tombe sur un Joe, ce qui devrait faciliter leur relation. Seulement il n'y a pas de place pour deux Joe sous le même toit. Elle met donc dehors Junior pour garder Senior auprès d'elle. Junior, à quinze ans, se retrouve alors seul dans la vie, sans père ni mère.

Joe est un peu spécial. Il a une passion, les tours de magie, qu'il exécute de mains de maître tout au long de la journée, au lieu d'aller à l'école où il s'ennuie, ce qui lui rapporte quelques pourboires. Dans un bar il se fait ainsi remarquer par un inconnu, qui ne lui donne rien mais lui recommande de prendre pour maître le plus grand magicien de l'époque, Norman Terence.

Joe Junior se présente donc chez Norman, qui vit à Reno même, et devient effectivement son élève. Norman a pour compagne Christina, qui a dix ans de moins que lui et dix ans de plus que Joe. Christina et Norman considère très vite Joe comme leur fils.

Ce ménage à trois n'est pas fait pour durer. Il ne dure pas. Joe fait tout pour se faire détester par Norman. Il quitte donc son foyer d'adoption au bout de trois ans. Or Norman s'est attaché à ce gaillard surdoué à qui il a appris plus d'un tour, même des tours de triche, en le mettant toutefois en garde :

"La magie déforme la réalité dans l'intérêt de l'autre, afin de provoquer en lui un doute libérateur; la triche déforme la réalité au détriment de l'autre, dans le but de lui voler son argent."  

En se rendant odieux, Joe veut-il en quelque sorte tuer le père qui l'a adopté de bon coeur et qui n'est pas son père biologique ? Le dénouement ne surprendra que ceux qui, comme moi, n'ont pas lu le début du livre de manière assez attentive. Amélie Nothomb a bien dû s'amuser à écrire la chute de son histoire...  

Francis Richard

PS

Voici les autres livre d'Amélie Nothomb dont j'ai parlé sur ce blog :

Le voyage d'hiver ici
Une forme de vie ici 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 22:30

Amandes amèresIl y a quelques jours j'ai fait la recension du livre de Chantal Delsol sur l'illettrisme.

Par le plus grand des hasards, depuis, je me suis mis à lire Les amandes amères , paru chez Gallimard ici, de Laurence Cossé qui traite de l'analphabétisation

Un vendeur d'une librairie spécialisée de la rue du Four explique la différence entre un illettré et un analphabète à Edith, un des personnages du roman :

"Quelqu'un qui n'a jamais appris ni à lire ni à écrire est analphabète. Un illettré a appris puis oublié."

Dans une autre librairie une vendeuse donne à Edith des définitions beaucoup plus sommaires - et, bien sûr, dépourvues de préjugés ! - de ces deux termes :

"L'illettré est français de souche et l'analphabète immigré."

Edith et son mari Gilles habitent le quinzième arrondissement de Paris. N'écoutant que leur bon coeur, ils acceptent de prendre Fadila Amrani, d'origine marocaine à leur service, quelques heures par semaine, pour faire du repassage, où elle excèle. Heures qu'ils rémunèrent avec des chèques emploi service.

 

Fadila, la soixantaine bien dépassée, est la mère d'Aïcha, la gardienne d'un immeuble voisin. Cette dernière est venue trouver Edith et Gilles, de même que d'autres familles du quartier, pour proposer les services de sa mère, qui vient de perdre son emploi dans une teinturerie qui a mis la clé sous la porte.

Fadila est analphabète. C'est-à-dire qu'elle ne sait pas plus lire et écrire en arabe qu'en français. Ce qui ne laisse pas de lui compliquer la vie. Par exemple elle a du mal à se diriger dans Paris où elle circule en bus. Ainsi n'est-il pas simple pour elle de venir de la rue Laborde où elle occupe une minuscule chambre de bonne jusque dans le quinzième.

Fadila ne comprend pas le courrier qu'elle reçoit, composé de factures, de pub et de relevés bancaires. Elle est complètement démunie dans un pays comme la France où les bureaucraties publique et privée génèrent de manière pléthorique des formulaires qui ne sont pas toujours faciles à remplir, même lorsque l'on n'est pas illettré et que l'on est autochtone, et où les réglementations de toute sorte changent inopinément. 

Aussi Edith entreprend-elle d'apprendre à Fadila à lire et à écrire, avec courage et détermination. Le roman est le récit de cette entreprise malheureusement vouée à l'échec. Les méthodes syllabique et globale sont mis au banc d'essai dans ce cas extrême d'une personne âgée, qui n'a jamais exercé son esprit à des abstractions et qui a du mal à les mémoriser.

L'apprentissage des chiffres connaît certes un peu plus de succès que celui des lettres. Mais, pendant plus de deux ans, Edith va remettre des dizaines de fois l'ouvrage sur le métier avec quelques réussites, bien éphémères, contrainte d'ailleurs d'abandonner rapidement l'écriture cursive pour l'écriture en lettres capitales, plus abordable pour son élève.

Ce récit est l'occasion de raconter la vie mouvementée de cette femme mariée plusieurs fois, ayant eu des enfants de plusieurs lits, modelée profondément par la religion musulmane, qui, comme chacun sait, réserve aux femmes un sort bien différent de celui qu'elle réserve aux hommes, et qui leur donne une vision du monde bien différente de celle que peuvent avoir leurs consoeurs occidentales.

La force du livre est de ne pas assortir le récit de commentaires, ni de considérations politiques ou moralisatrices. Les faits sont relatés sans fioritures. Les phrases sont courtes et le vocabulaire simple. L'auteur ne se perd pas en circonlocutions et va droit à l'essentiel.

 

Au bout du compte les efforts tenaces d'Edith ne sont pas récompensés. Elle ne récolte finalement que des amandes amères, ces fruits produits à profusion au Maroc, d'où est originaire son attachante protégée.

Francis Richard     

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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