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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 16:45

L-esprit-de-resistance-Schaller.jpgFrançois Schaller est le fils de l'économiste suisse du même nom, dont j'ai suivi les cours facultatifs qu'il dispensait aux étudiants de l'EPFL dans les années 1970...

 

Ce fils de son père ne pouvait pas se faire un prénom. Aussi s'est-il fait un nom complet. Au point de faire oublier aujourd'hui celui de son paternel disparu il y a six ans.

 

Présent dans la presse de Suisse romande à partir de 1992, il a été notamment rédacteur en chef de PME Magazine en 2000, avant d'occuper cette fonction à l'AGEFI depuis 2009.

 

Le livre qu'il vient de publier est très révélateur, ne serait-ce que par le titre qui ne peut que ravir le petit-fils de grand résistant belge que je suis, sans l'avoir mérité, mais dont j'ai subi l'influence indélébile sur le comportement dans la vie.

 

Tandis qu'en 1992 je faisais partie en France des eurosceptiques qui rejetaient le Traité de Maestricht, François Schaller créait en Suisse, pour s'opposer à l'adhésion de son pays à l'Espace Economique Européen, un journal a-périodique, Swiss Info, cinq mois avant le vote du 6 décembre par le peuple.

 

Cet engagement paraissait suicidaire à tous ceux qui lui voulaient du bien tant le résultat semblait acquis d'avance et justifié aux yeux des médias de l'époque et de l'ensemble des élites du pays, à l'exception de l'UDC, déjà, de quelques communistes et de quelques Verts fondamentalistes.

 

François Schaller nous raconte dans L'esprit de résistance cette aventure donquichottesque, qui s'est traduite par l'échec de l'adhésion de la Suisse à l'EEE et par la mise au congélateur de son adhésion à l'Union européenne.

 

Dans son introduction à cette partie du livre, l'auteur nous explique ce qu'il entend par l'esprit de résistance qui l'animait alors et qui perdure chez lui vingt ans après, confortée par le fait indubitable que le refus du 6 décembre 1992 n'a pas eu pour conséquence les catastrophes annoncées quasi unanimement.

 

Au contraire, après des années 1990 très éprouvantes:

 

"La perspective de devoir s'en sortir seule dans le grand mouvement de mondialisation qui s'accélérait a contraint l'industrie à d'énormes et douloureux travaux de rationalisation et d'internationalisation."

 

la Suisse a récolté le fruit de ces efforts quand la crise fut venue...

 

L'esprit de résistance, selon Schaller, c'est résister au "chantage continuel [à la guerre] que les européistes exercent sur les eurosceptiques", "à l'idée beaucoup plus générale d'un monde régi par les grandes nations", à la "tendance de plus en plus lourde à considérer les traditions démocratiques et républicaines comme dépassées".

 

Cette tendance lourde se traduit par "le pouvoir des sages cooptés ou autoproclamés" auxquels l'esprit de résistance doit donc faire face.

 

La deuxième partie, La question suisse, est un recueil d'essais sur les cinq grands lieux communs répandus sur la Suisse: démocratie directe, fédéralisme, neutralité, protectionnisme, secret bancaire.

 

Les deux premiers essais ont été rédigés en 1999 et les trois suivants peaufinés en 2005 pour une parution sur le web, avec une contrainte, celle de se replacer dans l'avant-septembre 2001.

 

Les deux derniers chapitres ont été complétés aujourd'hui par des textes en italiques, pour tenir compte des évolutions récentes observées dans ces deux thèmes.

 

A propos de la démocratie directe, l'auteur répond aux objections habituelles sur la dimension géographique de son exercice - elle est pourtant en vigueur en Californie et en Italie -, sur l'abstentionnisme - seuls ceux qui se sont intéressés à l'objet votent - etc. Il explique que c'est le fossé démocratique de l'Union européenne qui empêche la Suisse d'y adhérer. Comme la réduction de ce fossé est reporté aux calendes grecques... la construction européenne n'est pas près d'être légitimée ni soutenue par ses citoyens.

 

Pour le coup, selon l'auteur, le fédéralisme helvétique ne semble pas applicable à l'Union européenne. Il a déjà eu beaucoup de mal à s'imposer à l'échelle du pays. C'est "un enchevêtrement de compromis fragiles , d'incompréhension, d'indifférence, de maladresses et de ressentiments". Pour surmonter les obstacles il a fallu une "somme d'arrangements, de patience, d'abnégation et de fatalisme devant les détours et les subtilités de la vie politique", qui serait "multipliée par cinquante dans un grand fédéralisme" européen hétérogène.

 

Si, en interne, la démocratie directe et le fédéralisme ne sont pas "remis en cause de manière frontale" il n'en est pas de même de la neutralité. Deux conceptions s'affrontent. Il y a ceux qui considèrent que la Suisse ne doit pas conclure d'alliance militaire et proposer sa médiation aux divers belligérants. Il y a ceux qui considèrent cette conception comme dépassée et que la Suisse ne peut pas rester passive, détachée, absente de la scène politique, "tout en continuant à commercer avec tout le monde".

 

Cette dernière conception a conduit la Suisse à adhérer à l'ONU en 2002. Depuis elle ne peut plus prendre d'initiatives, offrir ses services de médiation lors de graves contentieux d'un petit pays "avec un ou plusieurs poids lourds des Nations Unies". Elle est désormais un petit pays comme les autres n'ayant qu'une toute petite influence, conforme et aligné.

 

La Suisse est "nettement moins protectionniste que l'Union européenne dans tous les domaines", sauf dans l'agriculture, mais y compris dans celui de l'immigration (il y a 23% d'étrangers en Suisse). Mais les Suisses "ne veulent pas que l'on mélange les nécessités économiques et les considérations humanitaires" et "tiennent à garder le contrôle de leur politique d'immigration".

 

Après avoir démontré que les banques suisses peuvent en remontrer aujourd'hui aux autres pour ce qui concerne le blanchiment de fonds d'origine criminelle ou douteuse, François Schaller s'en tient à la définition juridique stricte du secret bancaire helvétique:

 

"Une disposition qui interdit aux banques et à leurs employés de fournir des renseignements sur des clients, des comptes, des transactions. Sauf à la justice bien entendu, dans le cadre de procédures pénales menées en bonne et due forme. La seule particularité de ce secret professionnel, c'est qu'il est renforcé par une disposition pénale."

 

En matière d'évasion fiscale il dit de ses défenseurs:

 

"Ses défenseurs [dont je suis] invoquent la protection de la sphère privée face aux tentations inquisitoriales de l'Etat. Plus précisément, ils font valoir que l'évasion fiscale, dans le monde, procède en général de taux d'impositions confiscatoires pour les hauts revenus et fortunes. A leurs yeux, il est naturel et légitime que certaines personnes tentent d'échapper à des systèmes fiscaux abusifs, en recourrant au contre-pouvoir que représente heureusement la concurrence fiscale."

 

et de ses adversaires:

 

"[Ils] estiment que l'évasion fiscale réduit d'autant la masse imposable dans des pays qui sont obligés ensuite de compenser le manque à gagner par un relèvement continuel de leur fiscalité (sur les classes moyennes en particulier). Cette position est en général accompagnée d'une exigence élevée de transparence financière de la part des personnes morales et physiques."

 

Tout en estimant que "la position optimale se trouve quelque part entre les deux extrêmes", François Schaller penche tout de même pour une pénalisation de la soustraction fiscale...

 

Présenter ce livre dense et, à bien des points de vue, philosophique, en un article, est évidemment réducteur. Il convient donc d'inciter le lecteur helvétique à le lire pour approndir ces thèmes singuliers de son pays et d'inciter le lecteur étranger à le lire pour faire pièce aux préjugés tenaces qui tiennent bien souvent lieu de réflexion sur ces grands thèmes qui caractérisent, partiellement toutefois, la Suisse, ce pays complexe et inspirant.

 

Francis Richard

 

L'esprit de résistance, suivi de, La question suisse, François Schaller, 312 pages, Slatkine ici

 

Cet article est reproduit sur lesobservateurs.ch

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 20:15

Cadavre-exquis.jpgBruxelles 1942, Félicien Marceau, qui s'appelle encore Louis Carette, publie un deuxième roman, Cadavre exquis, aux éditions du Houblon, qu'il a créées avec des amis.

 

Jusqu'à l'automne dernier, où il est réédité de son vivant, cet ouvrage, qui n'est pas vendu en France à sa sortie, ne figure pas dans les bibliographies de l'auteur.

 

Dans son avant-propos l'éditeur, Bernard de Fallois, rappelle ce que signifie un cadavre exquis, titre de ce livre tiré de l'oubli :

 

"Cette alliance saugrenue de deux mots qui ne vont pas du tout l'un avec l'autre, était le nom d'un jeu de société qu'aimaient beaucoup les surréalistes. Chaque joueur, après avoir écrit une phrase (ou fait un dessin), pliait la feuille, la tendait à son voisin qui devait la continuer sans avoir lu ce qui précédait, et qui en faisait de même avec son voisin. Il n'y avait plus qu'à déplier la feuille pour voir apparaître un poème étrange."

 

Ce roman comprend une trentaine de personnages principaux. Ils sont présentés succinctement au début du livre, dans l'ordre de leur apparition, comme c'est l'usage pour les pièces de théâtre. Félicien Marceau en écrira une bonne douzaine dans les années 1950 à 1970...

 

Il est difficile de raconter ce livre qui relate la vie de personnages qui vivent dans la capitale belge au lendemain des accords de Munich de 1938. En grande partie ce sont des émigrés. Ils sont allemands, autrichiens, espagnols, hollandais ou italiens. L'un d'eux, émigré crispé comme ils le sont tous, peu ou prou, résume bien ce que nombre d'entre eux ressentent hors de leur pays :

 

"Un émigré, c'est le contraire d'un voyageur. Il sort de son pays à reculons. Les valises s'en vont. Le coeur reste. C'est un fameux piège."

 

"Il ne faut pas quitter son pays puis prétendre s'en occuper encore." dit un ministre belge à leur sujet... 

 

Les destins de toutes ces personnes se croisent plus ou moins. Ils ne se connaissent pas tous, mais ils sont reliés les uns aux autres par quelques fils, parfois bien ténus. Parmi eux des hommes et des femmes s'aiment ou jouent à s'aimer devant les autres pour exciter leur jalousie ou leurs désirs, sur toile de fond d'avant-guerre.

 

Cependant le hasard s'ingénie malgré tout à créer des ramifications entre certains de ces êtres qui appartiennent au même milieu, frelaté, cosmopolite et friqué, ou sinon endetté : ainsi l'un d'entre eux, par nécessité, trempe-t-il, pour s'en sortir, dans des affaires interlopes.  

 

Tout ce beau monde se côtoie dans des dîners bruxellois où ils tentent de briller et où s'aventurent quelques ministres. Les dialogues savoureux, pleins d'humour et, souvent, de vacherie, du romancier Carette préfigurent ceux du dramaturge Marceau.

 

Parmi tous les personnages de ce roman, il en est un toutefois qui apparaît plus que les autres et qui, au fond, prend l'avantage, me semble-t-il, sur eux tous. C'est un don juan, couvert de femmes. Comme le pense une de ses conquêtes qui ne peut pas lui résister quand, de temps en temps, alors qu'il l'a quittée, il revient la prendre :

 

"Seules d'autres caresses peuvent effacer celles dont je brûle encore. Ce sont toujours les corps qui triomphent."

 

Cet homme pourrait bien être un sinistre individu. Ne dit-il pas en effet à une autre de ses conquêtes qu'il a décidé de quitter juste après l'avoir prise une dernière fois :

 

"Ne peux-tu pas comprendre? Qu'on puisse désirer quelqu'un mais pas au-delà d'une seule étreinte. Sans compter que la dernière fois, c'est une telle merveille. Tout redevient tellement précieux. Ce pli de l'épaule, cette couleur de la peau, ce regard où le plaisir glisse comme une eau."

 

Son opinion sur les femmes est sans conteste celle d'un misogyne : 

 

"Juste assez charmantes pour qu'on aie envie d'elles. Juste assez assommantes pour qu'on puisse les quitter avec soulagement."

 

Seulement il finit par tomber sur un tendron - ce à quoi il ne s'attendait pas -, qui sait très bien à quoi s'en tenir sur son compte et qui pourrait fort bien le sauver du seul plaisir, auquel il s'est jusque-là adonné, en prenant son coeur, tout simplement. Peut-être alors sera pris qui croyait prendre...

 

Francis Richard

 

Cadavre exquis, Félicien Marceau, 272 pages, Editions de Fallois 

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 13:00

Capitalisme Moyen Age HeersJacques Heers est un historien à qui on ne raconte pas d'histoires...

 

Il connaît très bien cette époque méconnue, aux contours indéfinissables, qu'est le mal-nommé Moyen Age, sur lequel les jocrisses de la culture dégoisent volontiers encore de nos jours.

 

Non, le capitalisme n'est pas né à l'époque moderne, mais bien au Moyen Age. L'économie médiévale n'était pas fermée, primaire, primitive. Ce n'était pas une économie de simple subsistance, comme d'aucuns l'écrivent encore avec suffisance.

 

L'économie médiévale était une économie capitaliste au sens général que l'auteur donne du capitalisme et qui devrait faire l'unanimité:

 

"Le mot s'emploie ordinairement pour parler d'une société et d'une forme d'économie où l'homme qui dispose d'un capital, généralement d'une somme d'argent, peut tirer profit du travail d'autrui par des prêts portant intérêts, par une participation dans une entreprise marchande et par l'achat et la vente de valeurs mobilières."

 

Si on ne parle pas encore de banque - il faudra attendre le XVIIe - mais de change, ce mot vient pourtant des bancs ou des tables qu'à l'origine les changeurs disposaient sur les champs de foire pour exercer leur métier. Le mot banqueroute vient lui de la rupture réelle de leurs bancs par les magistrats s'ils étaient reconnus insolvables ou convaincus de malversations.

 

L'or et l'argent sont les deux métaux entrant dans la composition des multiples monnaies émises un peu partout, objets du change manuel, opération complexe. L'Espagne et le Portugal font venir l'or d'Afrique, Gênes et Florence le redistribue pour eux. Venise contrôle entièrement le trafic de l'argent qu'elle reçoit, par mer, de Serbie et, par terre, de Bohême et de Saxe.

 

A cette époque les monnaies sont en très grand nombre et leurs cours varient. Par échanges de missives, les changeurs se tiennent au courant de leurs variations. Ils savent compter et bien compter. Ils ne comptent pas par dix ou par cent, comme de nos jours, mais par vingt-quatre, vingt ou douze. Les gens ne disent pas qu'ils ont 30, 40 ou 50 ans mais qu'ils ont 24, 36 ou 48 ans... Et dans ces opérations à systèmes numériques divers ils se retrouvent très bien sans avoir besoin d'ordinateurs et de logiciels...

 

Les solidarités s'exercent librement au travers des clans familiaux, des voisinages, des sociétés de métiers ou des fraternités charitables. Quand de petites gens sont dans le besoin ou manquent de quelque chose, les plus nantis leur prêtent objets et monnaies sans intérêt, c'est-à-dire sans usure, gratis et amore. Ce qui va à l'encontre des idées reçues sur cette époque qualifiée un peu vite aujourd'hui, par ignorance, d'obscurantiste.

 

Est-ce à dire que l'usure - autre nom pour l'intérêt - n'est pas pratiquée? Que non pas. Mais elle est pratiquée par les changeurs - qui ne se limitent de loin pas au change manuel -, à l'égard des puissants, qui ne leur en sont pas toujours reconnaissants. En principe l'Eglise condamne l'usure. En fait elle la tolère, sans doute parce que les changeurs ne sont pas chiches d'aider les petites gens.

 

L'Eglise aurait mauvaise part d'ailleurs à ne pas tolérer l'usure, puisqu'elle est bien contente de pouvoir elle-même emprunter, si besoin est, ou de prêter à intérêt elle-même. Seulement l'usure doit se faire discrète et, surtout, être raisonnable...Quand les temps sont difficiles, les changeurs sont naturellement des boucs émissaires tout trouvés, contre lesquels il est bien facile de diriger la colère des peuples.

 

Qui pratique l'usure? Ce ne sont pas seulement les usuriers de profession. Ce ne sont pas seulement des juifs mais aussi de bons chrétiens - des nobles, des gens d'Eglise, des magistrats, des marchands, des boutiquiers -, souvent en beaucoup plus grand nombre que les juifs, ce dans la plupart des régions. Les marchands, par exemple, dissimulent cette activité hautement lucrative sous des activités commerciales plus honorables socialement...

 

A l'égard des puissants les changeurs professionnels ne se contentent pas en contrepartie de leurs prêts de simples promesses, rarement tenues, ou de perception de taxes compensatoires. Ils prennent des gages importants qu'ils réalisent en cas de défaut de remboursement. C'est ainsi que nombre d'entre eux acquièrent terres et propriétés somptueuses et deviennent rapidement plus riches que seigneurs et marchands.

 

Avec le développement des échanges la monnaie fiduciaire devient insuffisante. L'or et l'argent viennent à manquer. Peu à peu les monnaies de papier font leur apparition. Le mot de chèque n'existe certes pas mais, sous une forme rien moins que normalisée, des bouts de papier, cet instrument de paiement est d'un usage courant, de même que la lettre de change.

 

Les monnaies de compte font également leur apparition chez les hommes d'argent qui enregistrent leurs créances dans des livres et peuvent contrôler à tout moment les virements de compte d'un client à un autre. La comptabilité dite "à partie double" fait son apparition sans que le mot ne soit prononcé par ceux qui la pratiquent.

 

Un autre moyen de gagner de l'argent est le rechange. Une lettre de change est établie par un tireur. Cette lettre de change doit être payée au bénéficiaire par un tiers, le tiré. Si, à l'aller, le bénéficiaire voit cette lettre de change impayée par le tiré défaillant, le tiré lui établit une lettre de change de substitution que le tireur initial devra payer au retour. L'intérêt calculé entre cet aller et ce retour est le rechange.

 

Très vite ces allers et retours deviennent fictifs. On ne rédige même plus de lettres. L'opération de prêt est multipliée sans qu'il n'y ait le moindre lien avec des transactions commerciales. Le rechange ne repose que sur le crédit  et sur la bonne renommée des participants...Il peut constituer avec le change, le prêt à intérêt, une très grande part des bénéfices d'un changeur.

 

Il n'existe pas seulement des compagnies familiales. Un grand nombre de gens placent un petit pécule dans de grandes compagnies anonymes. Dans le trafic maritime, par exemple, cela permet "à un modeste marchand de tenter l'aventure dans le commerce sans disposer lui-même d'une grande somme d'argent et à d'autres, bien plus modestes que lui, incapables de se déplacer et ignorants des conditions du marché, d'intervenir dans le grand trafic au long cours en ne risquant que quelques livres".

 

Les faillites des finances publiques ne sont pas inconnues de l'époque: "Les rois [de France], souvent à court d'argent, incapables de maîtriser un budget, ne pouvaient certes augmenter leurs ressources fiscales ni frapper de mauvaises monnaies. Leur seul recours fut d'imposer des mutations monétaires qui, un temps, soulageaient leur trésorerie mais pesaient lourd sur l'économie du royaume."

 

L'étude du passé, dans son contexte, à condition de ne pas avoir de préjugés et de ne pas se limiter aux apparences trompeuses, à condition de faire voir ce qu'on ne voit pas de prime abord, a l'avantage d'éclairer notre présent. Les similitudes du Moyen Age avec notre époque, aussi bien que les différences, devraient contribuer à notre réflexion et nous rendre plus humbles. 

 

Dans cet ouvrage, Jacques Heers, qui connaît fort bien le Moyen Age, auquel il a consacré ses recherches historiques depuis des décennies, s'appuie sur de nombreux exemples concrets qui bousculent une nouvelle fois les idées reçues, c'est-à-dire les idées données principalement par des historiens sous influence idéologique.     

 

En conclusion l'auteur souligne des différences majeures avec notre époque:

 

Les particuliers n'empruntaient que pour une durée courte:

 

"Nul financier n'aurait, à l'époque, fait profession d'acheter des créances à moindres prix pour, ensuite, traquer les récalcitrants."

 

"On n'empruntait pas des fonds pour lancer une affaire."

 

On rassemblait des capitaux privés "qui ne devaient rien à une banque et par la suite, n'avaient jamais à payer d'intérêts ou à solliciter d'autres prêts":

 

"De cette façon, les financiers, usuriers, qui se faisaient appeler changeurs , n'avaient nul droit de regard sur la marche des affaires."

 

Les financiers vivaient principalement du rechange:

 

"La pratique du rechange [...], plus discrète, leur assurait des profits raisonnables, sans vraiment spéculer et braver ouvertement la réprobation qui s'attachait à la mauvaise usure."

 

Connaître tout cela ne laisse-t-il pas songeur? 

 

Francis Richard

 

La naissance du capitalisme au Moyen Age, Jacques Heers, 324 pages, Perrin ici 

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 22:40

Une-heure-avec-Rousseau.jpgComme on commence à le savoir, et plus particulièrement à Genève, 2012 est l'année du Tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau.

 

Les éditions Xenia ont eu la bonne idée d'inaugurer une nouvelle collection, pour lecteurs pressés, intitulée Les Heures, avec un livre, qui se lit en une heure, en compagnie de Rousseau, justement.

 

Rousseau n'est ni français ni suisse, mais citoyen genevois, comme le rappelle opportunément Yves Bordet dans son introduction à cet ouvrage collectif.

 

Ce chercheur au Centre Lucien Tesnière de l'Université de Franche-Comté , à Besançon, resitue dans son introduction la Genève dans laquelle Rousseau est venu au monde. Ce texte, à la fois très dense et très savant, sans être le moins du monde ennuyeux, est une excellente introduction au reste du livre. 

 

Ce livre n'a pas la prétention d'être exhaustif. Il serait plutôt apéritif à l'oeuvre multiple et éclectique de Rousseau, auteur d'opéras, d'essais, de roman, d'écrits polémiques, de confessions et de promenades rêvées. Et les contributions de cet ouvrage ont le mérite, chacune à sa façon de ne pas emprunter de sentiers battus.

 

Ainsi l'angle sous lequel Eric Werner aborde le Rousseau philosophe n'est-il pas habituel. Il nous le montre pétri de contradictions assumées, à la fois vibrionnant et sachant ce qu'il veut, en quête de soi non pas de manière statique mais évolutive, à la recherche de la vérité, c'est-à-dire mettant sa vie mouvementée au service du vrai.

 

Jan Marejko nous présente le Rousseau de la volonté générale dépassé par sa théorie inachevée, hostile aux débats, où se forme pourtant l'opinion populaire, auxquels il préfère sans conteste un corps politique aussi fusionnel que possible, ce qui peut conduire au despostisme que seule peut contrecarrer une division de souveraineté.

 

Tanguy L'Aminot évoque des héritiers de Rousseau, les Naturiens, certes éloignés des écrits de ce dernier mais s'en réclamant, prônant le retour à la nature primitive où l'homme arrive à subvenir à ses besoins grâce aux seules ressources naturelles, ce qui n'est pas sans rappeler nos écologistes adeptes de la décroissance.

 

Jean-Blaise Rochat nous rappelle qu'avant d'être écrivain Rousseau est un musicien, compositeur d'opéras dont les succès, hormis Le devin du village se démentiront très vite. A défaut Rousseau se fait par l'écrit le défenseur de la musique italienne légère, populaire, contre la musique française, lyrique, gouvernementale.

 

Jérôme Lèbre nous raconte le Rousseau marcheur, dont la pensée se construit lors de ses déambulations. Certes il est bien obligé de s'arrêter par moment pour écrire, mais il lui est alors impossible de restituer sur le papier tout ce que son imagination fertile a produit. De ce mouvement incessant il reste quelque chose dans toutes ses théories. 

 

Alfred Dufour nous dresse le portrait d'un Rousseau chrétien, qui est surtout attaché à la morale évangélique et qui refuse dogmes et excommunications. Ce qui n'est pas fait pour lui attirer les bonnes grâces des autorités religieuses établies qui trouvent ses oeuvres impies et condamnables et, parce qu'il s'affirme chrétien, lui vaut les attaques de ses anciens amis des Lumières.

 

Clovis Gladstone nous explique la position de Rousseau lors du célèbre tremblement de terre de Lisbonne de novembre 1755. Pour Rousseau "c'est le choix humain qui détermine le mal dans le monde et non pas l'ordonnancement de la nature par Dieu". C'est ainsi que le mal particulier, le choix d'avoir construit cette ville à cet endroit, n'affecte pas "le tout est bien".

 

Enfin Céline Wang nous révèle l'influence du Contrat social de Rousseau en Chine depuis plus d'un siècle, dans les débats politiques. D'aucuns voient en Rousseau un précurseur de la "dictature collective", d'autres le véritable fondateur de la démocratie moderne. L'étude du rousseauisme ne s'y limite pas à la politique, mais s'étend au droit, à l'éthique, à la sociologie, à l'esthétique, à la psychologie et aux lettres.

 

Ces différentes contributions, illustrées par une iconographie judicieuse et précieuse, montrent qu'il y a beaucoup à dire sur Rousseau et son oeuvre, qu'on soit en accord ou non avec lui, qu'on apprécie ou non sa manière d'écrire, qu'on aime ou non sa personne. En attirant l'attention du lecteur sur quelques points particuliers, elles le mettent en appétit et lui donnent envie d'en savoir davantage.

 

Cette visite d'une heure se termine par une orientation bibliographique, dans laquelle le lecteur peut retrouver des ouvrages écrits par certains des contributeurs, et par un tableau synoptique, dans lequel il peut situer chronologiquement les grandes dates de Rousseau et de son temps.

 

En somme passer de cette façon une heure en compagnie de Rousseau est fort instructif et devrait inciter le lecteur à reconsidérer ce qu'il sait de Rousseau. La personne et l'écrivain sont en effet plus complexes que les caricatures qui en sont faites d'ordinaire.

 

Francis Richard  

 

Une heure avec Rousseau, 72 pages, Xénia ici

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 23:00

Chemins-de-traverse-JL-Kuffer.jpgAu Salon du Livre de Genève, samedi après-midi, 28 avril 2012, Jean-Louis Kuffer est en grande conversation avec Pierre-Yves Lador. Je n'ose les interrompre. Quentin Mouron, dont j'ai rendu compte ici de son premier roman, Au point d'effusion des égoûts, m'encourage à le faire.

 

C'est ainsi que Jean-Louis et moi discutons un bon moment ensemble, avant qu'il ne me dédicace son livre à l'encre verte, qui est celle de l'écriture rituelle de ses carnets.

 

A la date du 3 mai 2012 Jean-Louis a rapporté une partie de cette conversation sur son blog ici sous le titre Du salon aux rues chaudes. Je suis très touché qu'il dise de moi que je suis "aussi fou de lecture et vaillant blogueur" que lui.

 

Mais je sais que cela ne m'empêchera pas de lire son livre en toute ... subjectivité.

 

Ce livre se rapporte aux années 2000 à 2005. Le sous-titre, Lectures du monde, indique quel est le propos de l'auteur, qui préfère les chemins de traverse, pleins d'inattendus, aux routes toutes droites, monotones. Il faut en effet entendre les mots "lectures" et "monde" dans différentes acceptions. Jean-Louis Kuffer, JLK, ne se contente pas de lire des écrivains du monde entier, mais il lit, tel qu'il le perçoit et l'absorbe, le monde qui l'entoure, aussi bien au cours de ses voyages que depuis son nid d'aigle lémanique, La Désirade.

 

Ce vagabondage buissonnier nous vaut, de la part de cet "écrivain de l'intime et de la vie privée", de véritables transmutations de ces lectures du monde, auxquelles le lecteur, à son tour, a toutes opportunités de se nourrir l'esprit. Car JLK, a au moins deux vocations: celle d'annoter des livres dont il s'attache "à dégager et transmettre la substance" et celle d'écrire ses propres textes, sur sa table matinale, à cinq heures du matin le plus souvent. Je ne parle pas de cette troisième vocation qu'est sa lecture du monde par le truchement de l'aquarelle...qui n'apparaît pas dans le livre, a contrario de son blog.   

 

JLK connaît de nombreux écrivains pour avoir beaucoup fréquenté leurs oeuvres, et rencontré nombre d'entre eux. Il parle avec justesse, par exemple, du "mélange d'objectivité et de sympathie douce-amère" avec lequel Marcel Aymé "observe ses semblables"; du "manque total de génie romanesque" de Philippe Sollers; de Dostoïevski "tout à genoux, se traînant dans la ruelle comme le dernier des derniers alors qu'il est le premier des premiers"; "des ténèbres tendrement pluvieuses, suavement abjectes, absurdement tragiques et infiniment humaines" de Simenon; de la lecture de Gustave Thibon qui lui "fait du bien, comme le pain ou l'eau claire"; de "l'incomparable humanité" de Céline, "abjection comprise" etc.

 

Cet aperçu d'écrivains que je pratique - il en est bien d'autres dans ce livre que je connais peu ou prou - montre "qu'il y a du Noé" chez ce "passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses". Comme il le souligne "cela suppose une empathie à peu près sans limites, et qui requiert un effort souvent inaperçu".

 

Ses propres textes sont des tableaux poétiques tirés des paysages qu'il contemple depuis son nid d'aigle ou les récits de ses relations affectueuses avec sa "bonne amie" - "cet être lumineux" - et ses deux filles, Sophie et Julie; ses relations tumultueuses avec ses amis Marius Daniel Popescu et Bernard Campiche; ses relations belliqueuses avec Dimitri - Vladimir Dimitrijevic - et Maître Jacques - Jacques Chessex -, amis que vent d'orgueil ont fini par emporter.

 

JLK, ce "franc-tireur, qui fait bande à part au milieu de la soldatesque", a horreur des idées arrêtées. Il tient plus à la liberté, à la paix intérieure et à l'accomplissement de soi qu'à l'amitié. C'est pourquoi il a quitté très tôt ce qu'il appelle la secte de gauche et qu'il n'a jamais rallié la secte de droite...Il n'est à l'aise qu'en étant lui-même et qu'en sachant ce qu'il est. Il est naturel en somme.

 

Ses propres textes sont des invitations à la réflexion sur la vie et la mort, dont il n'a pris vraiment conscience que 20 minutes après la naissance de sa fille aînée. S'il ne veut pas parler de Dieu et du sexe avec autrui, ces deux questions l'"obsèdent entre toutes". Il s'interroge "sur la nature de la réalité" et s'intéresse donc surtout à "la pensée aux confins de la religion". Pour lui - sinon il est sans intérêt -, un philosophe doit être en même temps un écrivain, c'est-à-dire "un poète travaillant au corps et à l'âme". S'il ne veut plus entendre parler de Fraternité avec un grand F, il veut "voir des gestes fraternels", il a "envie qu'on soit gentil". Il se sent "augmenté par le don". Il veut comprendre les autres avant de les juger ou de les condamner:

 

"Chaque fois que je suis tenté de juger quelqu'un dont le comportement m'agace ou me déçoit, je ferai bien de songer à ce qu'il est et à ce qu'il vit."

 

JLK a de l'humour :

 

"Je n'ai été pour ma part, pédophile qu'à onze ans, et cela m'a passé ensuite."

 

Parmi ses litanies, qui commencent par "celui qui", "celle qui" ou "ceux qui", qui sont bien vues, et qu'il  égrène tout le long du livre, j'aime particulièrement celle-ci :

 

"Celle qui fait le ménage en se rappelant la sentence d'Alexandre Vialatte: "L'homme est poussière. D'où l'importance du plumeau"."

 

Son humour peut même être noir, ce qui est une façon efficace de faire fi de la souffrance. Sa mère est dans le coma depuis plusieurs jours, à la suite d'une attaque cérébrale. Elle agonise:

 

"Se dire qu'elle dort pour toujours, mais plus pour longtemps." 

 

A un moment JLK écrit:

 

"Je pense qu'il ne faut pas songer à l'écriture sans une plume à la main."

 

Après avoir lu son livre, qui se lit avec beaucoup de bonheur et que le lecteur referme à regret (mais rien ne l'empêche de le reprendre), ce dernier n'aura aucune peine à imaginer qu'une plume, tenue en main, plongée dans l'encre verte, fait corps et âme avec cet écrivain.

 

Francis Richard

 

Chemins de traverse, Lectures du monde (2000-2005), Jean-Louis Kuffer, 420 pages, Olivier Morattel Editeur ici

 

JLK a reproduit cet article sur son blog ici

 

 

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 22:20

Tout à fait femme B.PollaDimanche 29 avril 2012, au Salon du Livre de Genève, sur la scène du stand de L'Hebdo, Barbara Polla parle de son livre, Tout à fait femme. Christophe Passer l'interroge avec beaucoup de sympathie. Barbara est rayonnante. Elle n'est effectivement pas femme à moitié. Elle se veut - et elle est -, un être désirant et désirable, qui refuse d'être objet, mais accepte de devenir sujet.

 

Une heure plus tôt nous avons conversé à Genève, dans sa galerie, où va se refermer ce dimanche la fenêtre ouverte, depuis quelques jours, sur la vie d'un jeune homme, collectionneur d'art contemporain, Benjamin B. Lors de cet avant-propos Barbara me parle déjà en fait - je ne le sais pas encore - de la teneur de ce livre que je n'ai pas encore dévoré. Ce que j'ai fait la nuit dernière. 

 

La veille, samedi 28 avril 2012, Barbara m'a dédicacé ce livre sur le stand de Gallimard qui héberge les Editions Odile Jacob. Après bien des mois d'absence de contacts, nous sommes contents de nous revoir, mais elle fait une moue qui me semble dubitative quand je lui demande de me dédicacer son livre. Certes elle a aimé ce que j'ai dit ici de Victoire, livre indéfinissable, que je relis encore et encore, ou de l'oeuvre de Matt Saunders ici, mais que vais-je penser de ce livre, où elle se met à nu, sans le paravent pourtant parfois bien transparent de la fiction?

  

Barbara est tout à fait femme. Parce qu'elle le voulait bien, elle est devenue Mère avec un grand M - elle a eu quatre enfants, quatre filles -, "par pur plaisir", et vante les privilèges exclusivement féminins de la grossesse, de l'accouchement et de l'allaitement. N'est-ce pas un priviège que de transmettre la vie? N'est-ce pas un privilège que de mettre au monde dans cette "violence superbe, orgueilleuse et folle" qui s'achève "dans la paix"? N'est-ce pas un privilège que de "jouir du plaisir attendu de sentir ses seins se vider"?

  

Barbara est tout à fait femme parce qu'elle souhaite que tous ces privilèges "conduisent à tous les partages", c'est-à-dire d'abord à ceux de l'enfant et de la sexualité - "deux bonheurs liés" -, puis à ceux du travail et de la création.

  

Il s'agit pour l'homme et la femme de partager le corps de l'enfant dès après la naissance comme, dans leur corps à corps préalable, "l'homme donne son lait de vie" et "la femme donne l'enfant". Il s'agit dans la sexualité de se livrer, dans la lutte des corps, à "une violence mutuellement consentie", sans qu'il n'y ait ni agresseur ni victime, l'un pénétrant l'autre, l'autre absorbant l'un. Il s'agit dans le travail de partager les responsabilités financières et, pour les femmes, de parvenir par l'argent à la seule vraie autonomie. Il s'agit pour les femmes dans la création de modeler à leur tour le monde à leur image.

 

Dans ce livre j'ai retrouvé les propos que Barbara me tenait à Genève. Dans le passé, les artistes femmes ne représentaient pas le corps de l'homme comme les artistes hommes ont représenté tout aussi bien les corps des femmes que ceux des hommes dans tous leurs détails, même les plus imtimes. Elle souhaite donc:

 

"Que les artistes femmes s'intéressent de plus près aux corps des hommes et à leur pénis, non pas comme instrument de blessure, mais comme corps de joie."

 

Si Barbara est reconnaissante envers les féministes de gauche, son féminisme ne s'inscrit pas comme le leur dans la revendication. Il s'exprime dans la confrontation individuelle à ce qu'elle appelle le GPS, le Grand Plan Social, qui se définit comme stratégie de survie de l'espèce avec pour leitmotiv la procréation d'abord et l'injonction implicite: ma fille soit jeune, belle et fertile! Or les femmes devraient être libres pour elles-mêmes et pour le monde, et non pas pour le GPS.

 

Pour Barbara les femmes ne doivent exister ni par leur famille, ni pour leur famille, mais en étant elles-mêmes. Et, en étant libres, elles peuvent apporter la liberté aux autres:

 

"La liberté des uns augmente celles des autres, la non liberté la diminue."

 

Pour Barbara il faut que les femmes refusent la protection, qui est "la plus sournoise des barrières de l'autonomie". Ce qu'elle dit de la protection, en pensant aux femmes, est en fait de portée universelle:

 

"N'omettons jamais de considérer combien la protection est pesante, créatrice de dépendance, et la dépendance elle-même appauvrissante pour le protecteur comme pour le protégé."

 

Le désir d'indépendance de Barbara va très loin. Il est d'une grande cohérence. Elle ne veut "ni appartenir ni posséder". Il lui faut des structures plutôt souples que contraintes. C'est pourquoi elle est hostile au mariage et fait l'éloge du célibat. C'est pourquoi elle ne reconnaît de fidélité que la fidélité à soi-même. C'est pourquoi elle refuse de se laisser enfermer dans un logis, ou alors le plus modeste possible, et uniquement dans les villes. Car rien de pire que de se retrouver dans des "villas et maisons et jardins campagnards, isolés et secondaires". Elle considère d'ailleurs l'écologie comme un "piège extrêmement dangereux pour les femmes"...

 

Sur la scène du stand de L'Hebdo, dimanche dernier, Barbara a cité l'adage:

 

"Charité bien ordonnée commence par soi-même."

 

Elle a aussi cité la phrase qui, selon elle, caractérise son livre:

 

"Aime ton prochain comme toi-même? Alors aime-le libre!"

 

Tout son programme, en deux phrases...

 

Son féminisme n'est pas dirigé contre les hommes - pour elle l'homme et son sexe sont des merveilles, indissociables. Mais elle aurait un penchant pour ceux qui sont tout à fait hommes. Elle en fait l'aveu dans cette phrase tournée comme une annonce:

 

"Femme, libre et fidèle à soi-même, cherche homme avec lequel échanger, libre et fidèle à soi-même."

 

Francis Richard

 

Tout à fait femme, Barbara Polla, 208 pages, Odile Jacob ici

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 22:50

Le-nombre-de-fois-ou-je-suis-morte.jpgDimanche 29 avril 2012, Salon du Livre de Genève, fin de matinée, je me rends au stand des éditions Xenia, pour voir leur géant de patron, Slobodan Despot. Il n'est pas encore là. Il sera là en début d'après-midi. 

 

Une jeune femme bien vivante est déjà là, assise devant un livre au titre insolite, Le nombre de fois où je suis morte. Le contraste est saississant entre cet auteur, Marie-Christine Buffat, et le titre de son livre. Cela me donne envie de le lire.

 

Souvent je me demande à quoi tient mon choix d'un livre parmi la multitude de livres qui sont publiés, d'autant que je me refuse à lire les critiques de livres avant de les avoir lus... Ce peut être une rencontre fortuite, une recommandation faite par un ami, un titre insolite justement, une attirance pour la couverture...

 

La couverture ne laisse pas de doute sur le thème mortel. La faucheuse apparaît sous la forme d'une petite fille accompagnée d'un petit chat. Je ne sais pas encore qu'ils sont l'illustration d'une des nouvelles intitulée Morte de peur. Car Le nombre de fois où je suis morte est un recueil de nouvelles dont les titres commencent tous par morte de...quelque chose.

 

La moindre des quatorze nouvelles de ce recueil n'est pas l'introduction, puisque la narratrice y raconte, à la première personne, sa défloraison par laquelle, dans la douleur, elle est morte de l'enfance et a connu le premier deuil d'une longue série, sans connaître cette première fois la petite mort.

 

Toutes ces nouvelles sont écrites au féminin et presque toutes, à l'exception de deux, à la première personne. Certains des titres sont des expressions déjà consacrées. D'autres ne demandent qu'à le devenir, grâce à l'auteur, qui les décline naturellement avec des mots qui expriment des passions, des sensations, des sentiments ou des émotions. 

 

Le futur lecteur sera rassuré de savoir que la plupart du temps il ne s'agit pas de véritables morts, mais d'insatisfactions qui prennent au ventre et qui, poussées souvent à leur paroxysme, se terminent tout de même parfois par une issue fatale.

 

Ce recueil n'est pas pour autant morbide. Toutes ces petites filles, ces adolescentes, ces jeunes femmes et, même, cette femme au soir de sa vie sont peut-être sans illusion, mais pleines de vitalité, sans doute en raison de leurs insatisfactions qui les font mourir. Chez elles les joies et les peines, les rires et les pleurs se mêlent et se succèdent, comme dans la vraie vie.

 

L'auteur nous raconte le côté féminin des choses avec ses entrailles et son coeur. Elle nous parle, plus précisément, de choses très intimes, et très bien observées, de manière sensuelle et naturelle. Aussi n'est-elle pas impudique malgré parfois la violence profonde des propos et, en surface, celle des mots employés. 

 

Le lecteur ne peut être qu'ému et édifié, dans le bon sens du terme, voire reconnaissant, pour son instruction ou sa confirmation, d'être autorisé ainsi à entrer avec elle dans de telles confidences, même s'il peut avoir l'impression dans le même temps de commettre quelque effraction.

 

Francis Richard

 

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia ici   

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 21:30

Jean-Luc-Jeener.jpgLe titre du coup de gueule de Jean-Luc Jeener est trompeur. Il ne s'en prend pas au mécanisme de l'intermittence mais à l'usage qui en est fait. Il défend surtout dans ce livre le théâtre tel qu'il le conçoit et qu'il le pratique, le théâtre de l'incarnation, le vrai théâtre en quelque sorte, qui n'est pas un spectacle comme les autres.

 

Jean-Luc Jeener a consacré toute sa vie au théâtre. Il dirige depuis 15 ans le Théâtre du Nord Ouest   ici, qui est un théâtre d'art et d'essais et qui a la particularité d'avoir une programmation permanente autour d'un thème ou de l'intégrale d'un auteur.

 

Jean-Luc Jeener se fait une haute idée du théâtre: 

 

"Le théâtre dans son essence est éminemment politique. C'est un acte grave que d'en faire. Et que de le voir. Utilisé dans son meilleur, il montre l'homme à l'homme. Le citoyen au citoyen. L'individu à l'individu. Et dans le vivant."

 

Il n'a pas une moins haute idée du comédien:

 

"Un joueur de piano, de violon est un interprète qui peut avoir plus ou moins de génie. Mais un comédien est plus que cela. Il incarne un personnage. Il "est" ce personnage. Il lui prête son âme, son corps, son histoire qu'il mêle au corps, à l'âme, à l'histoire du personnage pour ne faire plus qu'un."

 

Le problème est que, selon Jeener, "le vrai théâtre n'a aucune rentabilité possible" et que "le rapport du coût d'un spectacle et du coût du billet est abyssal". Pour devenir rentable le vrai théâtre ne doit pas limiter la distribution ni augmenter le nombre de places au détriment de l'intimité et de l'incarnation.

 

Certes dans son théâtre le fonctionnement est exceptionnel: les comédiens ne jouent pas pour de l'argent, la subvention a été réduite à une peau de chagrin et le TNO bénéficie heureusement des libéralités d'un mécène, Vincent Bolloré.

 

Jeener est bien conscient que cette expérience "serait catastrophique si elle était généralisée à tous les théâtres". Or la multitude des théâtres parisiens est quelque chose d'unique au monde, qu'il ne voudrait pas voir disparaître.

 

Il souhaiterait donc que les Français prennent conscience que le théâtre n'est vraiment pas une activité comme les autres qui sont "faites pour rapporter de l'argent":  

 

"Ce qu'offre le théâtre, l'enrichissement qu'il apporte, est d'ordre subtil. Il nourrit l'homme de son essence. Il le rend plus intéressant, plus ouvert, meilleur. Comme un prêtre (et qui donc demanderait à un prêtre d'être rentable?), il lui apporte spirituellement."

 

C'est pourquoi il est nécessaire, selon lui, que l'Etat s'en mêle et soutienne les théâtres à travers le Fonds de soutien, les comédiens via l'intermittence du spectacle:

 

"Que les citoyens assument tout autant leur choix d'accompagner la création que, nous artistes, nous assumons d'être aidés."

 

Créer certes, mais il faut bien manger.

 

Le Fonds de soutien permet de réduire les déficits. L'intermittence, qui devrait être réservée aux seuls artistes et en exclure les techniciens, "permet de faire son métier dans l'exigence et la dignité sans avoir la tête ailleurs, sans être désespéré parce qu'on ne peut pas payer le loyer". 

 

Ce n'est donc pas pour exercer ce métier de fou à des fins lucratives, au contraire. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, déplore-t-il.

 

De plus:

 

"Là où, naguère, il pouvait y avoir une censure politique, voire esthétique, la censure est administrative."

 

A la suite de dénonciations publiques de la part de confrères jaloux de son indépendance et de son impécuniosité, le TNO a bien failli mettre la clé sous la porte parce qu'il ne respectait pas un cadre légal étriqué...

 

A un moment Jeener fait le rêve éveillé d'un monde théâtral où toutes les subventions seraient supprimées, toutes:

 

"Certains spectacles fumeux ne verraient jamais le jour...Pour le reste...Et - n'est-ce pas? - ça ferait place nette pour les irréductibles comme moi qui ne peuvent pas se passer de théâtre. Ca dégagerait du métier les fatigués et les fausses gloires. Et le public, selon la logique du fromage, se précipiterait en masse pour voir mes spectacles...[...]. Pour certains metteurs en scène nantis qui travaillent dans le public et dont l'authenticité de créateur ne fait aucun doute, ce serait même une saine plongée dans la réalité du théâtre: la pauvreté."

 

Jeener pense que ce serait heureusement impossible parce que "les conséquences, surtout, seraient évidemment la destruction du tissu théâtral et le triomphe de l'argent"...

 

Ne serait-ce pas plutôt le triomphe de la liberté de création dont le vrai théâtre a réellement besoin pour exister?

 

Jean-François Revel disait qu'il valait "mieux être Balzac, et vivre, fût-ce mal, de livres achetés par les lecteurs, que Racine ou Boileau, si grands soient-ils, tributaires de la cassette du prince"...

 

Francis Richard

 

Pour en finir avec les intermittents du spectacle, Jean-Luc Jeener, 128 pages, Atlande ici 

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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 22:45

du coeur à l'ouvrage couvertureLouise Anne Bouchard, en mai 2011, a eu l'idée d'un ouvrage de coeur. Elle a demandé à trente-trois écrivains, journalistes, chroniqueurs et dessinateurs, d'écrire un texte ou de faire un dessin, pour la Fondation suisse de cardiologie.

 

Une seule consigne était demandée aux participants, de faire parler le coeur, une émotion. Le résultat ? trente-et-un textes, y compris un texte dans la langue de Shakespeare, trois dessins de Barrigue, dont l'un orne la couverture, et un dessin de Zep, tous, textes et dessins, pour le plaisir des yeux et du coeur.

 

Naguère le médecin de famille vous demandait de dire trente-trois pour mieux percevoir les vibrations de votre larynx à l'écoute de son stéthoscope.

 

Aujourd'hui trente-trois plumes et pinceaux, très différents les uns des autres, se proposent de vous faire vibrer d'une autre manière, pour une noble cause, celle de la recherche dans le domaine du coeur, cet organe palpitant, qui symbolise la vie et l'amour humain tant qu'il bat et qui symbolise la mort et le terme de l'amour d'ici-bas quand il s'arrête.

 

du coeur à l'ouvrage dosIl serait bien difficile de parler seulement de quelques uns des trente-un textes sans froisser les autres auteurs, dont un, en particulier que je connais bien et qui m'en voudrait ... C'est pourquoi je me contenterai de reproduire la quatrième de couverture qui les énumère dans un ordre alphabétique approximatif, non dénué de charme, qu'il n'est possible toutefois de déchiffrer qu'à la condition d'avoir de bons yeux.

 

Je peux dire cependant que chacun des textes n'excède pas quelques pages et que leur longueur ou leur brièveté est sans aucun rapport avec leur qualité, qui les distingue tous, à l'exception peut-être d'un seul... Certains sont des invitations au voyage lointain ou immobile, d'autres sont des scènes de genre, d'autres encore sont très poétiques voire même philosophiques. L'amour et la tendresse déclarés ou non ne sont pas absents. Les mondes animal et végétal ne sont pas de reste.

 

Le lecteur ne peut être que séduit par la magie de mots et de styles aussi divers. Il prendra d'autant plus de plaisir à lire les textes et à contempler les dessins qu'en se risquant à habiter ce livre écrit et dessiné avec bonheur, sous la direction de Louise Anne Bouchard, il fera une bonne action.

 

Je terminerai en ne résistant pas à la tentation d'évoquer deux des quatre dessins, contributions qui donnent visuellement Du coeur à l'ouvrage. Comme ils ne sont que deux dessinateurs, je ne ferai donc pas de jaloux en parlant des deux. 

 

Le premier est de Barrigue. Une jeune femme à la poitrine avantageuse pense à "l'amour avec un grand A". Elle est poursuivie par un jeune homme qui s'apprête à lui mettre les mains aux fesses en ajoutant par la pensée: "Et un petit q !".

 

Le deuxième est de Zep. Il représente un jardin de ville et une jeune femme coiffée d'un chapeau, assise devant une véranda vitrée, jambes nues, en train d'écrire sur sa cuisse droite repliée, le talon droit appuyé sur le bord de son fauteuil, avec cette légende amoureuse, de circonstance: "Mon coeur est à l'ouvrage".    

 

Le lecteur retrouvera aussi dans quelques uns des textes de l'humour coquin ou de la finesse un tantinet romantique, présents dans ces dessins, qui valent beaucoup plus au fond que de longues explications. Une fois achevé l'ouvrage, il ne pourra qu'avoir à coeur de remercier Louise Anne Bouchard ici de lui avoir procuré autant d'instants de vrai bonheur.

 

Francis Richard

 

Du coeur à l'ouvrage, Sous la direction de Louise Anne Bouchard, 192 pages, L'Aire ici

 

PS

 

Ce livre sort en librairie le 25 avril 2012 et sera disponible au 26ème Salon du Livre de Genève ici

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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 15:45

Les velléitairesIl y avait longtemps - c'est très relatif, puisqu'il a été publié voici deux ans - que je voulais lire le recueil de nouvelles de Laure Mi Hyun Croset, par lequel elle a fait son entrée en littérature sans que je ne le sache à l'époque.

 

Aurais-je seulement eu l'idée de lire ce recueil si je n'avais pas lu auparavant son autofiction Polaroïds ici ? Rien n'est moins sûr parce que je n'avais pas eu pour celui-là la même chance que pour celle-ci d'avoir l'oeil attiré par la couverture dans une des librairies que je fréquente.

 

Quoiqu'il en soit, les Editions Luce Wilquin ici ont le chic d'envelopper les livres qu'elles publient avec une sorte de faveur qu'elles accordent au chaland, en guise d'accroche-coeur. 

 

C'est pourquoi, si le hasard l'avait voulu, cette jeune femme multipliée, aux cheveux blonds mais aux traits asiatiques, dont le regard se dérobe dans un éblouissement répété, qui tient entre médium et index une cigarette sans l'avoir allumée, n'aurait pas manqué de me donner envie d'aller voir de plus près ce qu'elle pouvait bien cacher, parée de ce bustier à grosses mailles noires.

 

Certes une couverture ne fait pas un livre, de même qu'un flacon ne fait pas un parfum. Mais la combinaison heureuse des deux ne peut pas laisser indifférent ceux dont la chair communie toujours avec l'esprit, ceux dont les sens sont des auxiliaires précieux, parfois impérieux, pour parvenir au sens. N'en déplaise à Alfred de Musset... 

 

Tous les personnages de ces nouvelles, qui appartiennent à une rêveuse bourgeoisie, ont pour point commun d'être des velléitaires. Hésitent-ils vraiment? Pas toujours, mais le résultat est le même. Ils prennent des décisions à rebours de ce qu'ils voulaient effectivement. Il faut se demander si ce n'est pas dû au fait qu'ils évoluent de plain pied dans notre époque.

 

Notre époque est propice aux projets qui n'aboutissent pas, aux renoncements subits qui ressemblent à des foucades. La technique aidant - il y a trois nouvelles où les sites de rencontre jouent un rôle -, les esprits et les corps vagabondent facilement d'une chose l'autre et n'arrivent pas à se fixer, ce qui nourrit leur frustration.

 

Laure Mi Hyun est aussi à l'aise dans la peau des femmes que des hommes. Ce qui lui permet d'éclairer d'une lumière crue et judicieuse les relations inachevées qu'ils entretiennent les unes avec les autres, leurs différences d'âge dans un sens comme dans l'autre étant toujours socialement mal admises. Car à ce sujet il existe encore bien des tabous...

 

Aussi le narrateur ou le protagoniste est-il dans ces nouvelles autant un homme qu'une femme. L'auteur trouve-t-elle amusant, comme l'un de ses personnages féminins, d'écrire des histoires au masculin parce qu'elle a cotôyé davantage d'hommes que de femmes ? En tout cas le même personnage féminin se propose d'écrire "un roman sur le quotidien de petites gens dans un style soutenu":

 

"Elle savait que sa formation académique transparaîtrait de toute façon dans son écriture et qu'il valait donc mieux l'assumer, en faire un atout, plutôt que d'essayer de la dissimuler. Il n'y avait aucune honte à maîtriser la langue française."

 

Cette description de style ressortit à l'autoportrait. Pour le plus grand bonheur du lecteur.

 

Francis Richard

 

Les velléitaires, Laure Mi Hyun Croset, 128 pages, Editions Luce Wilquin ici 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 16:55

France et mondialisationLes Français n'aiment pas la mondialisation et celle-ci le leur rend bien. Telle est en substance ce que dit le dernier livre de Philippe Manière, s'il fallait le résumer lapidairement.

 

Philippe Manière, qui connaît bien son sujet, montre dans Le pays où la vie est plus dure, chiffres à l'appui, pourquoi la mondialisation, qui devrait être une chance pour la France, comme elle l'est pour d'autres pays développés, ne l'est pas vraiment.

 

Alors que le monde entier envie l'art de vivre en France, c'est le pays où le mal de vivre est le plus grand parmi les pays développés et où le record mondial de consommation de psychotropes est atteint. Ce n'est pas dénué de sens.

 

Certes nombre de grandes entreprises françaises se trouvent dans les tops 100 et 500 des plus importantes entreprises mondiales. Philippe Manière nous explique que cette figuration en bonne place n'est toutefois pas le résultat de l'innovation - hormis dans les transports et le militaire - mais de l'optimisation des grandes entreprises françaises par leurs dirigeants. Qui sont davantage des gestionnaires que des visionnaires.

 

Il n'est donc pas surprenant qu'il n'y ait, depuis des décennies, aucune nouvelle entreprise française qui se soit taillé un succès mondial et ait pris place dans les fameux tops 100 et 500. La mondialisation peut être comparée à un film que les Français n'auraient pas compris, restés qu'ils seraient au stade de la photo. De fait la mondialisation à la française n'est pas conquérante mais castratrice et se traduit par des pertes d'emplois, des reculs en matière d'échanges commerciaux et d'investissements.

 

Ce qui aggrave les choses est "la préoccupation quasi maniaque de la préservation" de ce qui existe et de "la continuité de la jouissance entamée" qui caractérise le décideur public français. Lequel parvient à ses fins par une abondance de réglementations. Or toutes ces protections qu'il crée ont un coût, fiscal et social. Ce qui n'est pas fait pour améliorer la compétitivité des entreprises dans un marché devenu mondial. La France est l'exemple type des méfaits de l'Etat-Providence que je dénonce régulièrement sur ce blog.

 

Il n'est peut-être pas de pays comme la France où non seulement l'égalité des droits est vanté mais également l'égalité sociale, et où l'égalité n'est que de façade, celle des mairies et des monuments publics. Philippe Manière n'a aucune peine à montrer que l'école qui devrait être le vecteur de la mobilité sociale n'est en réalité qu'une école sur mesure pour les privilégiés. Là encore les chiffres parlent d'eux-mêmes. 

 

Un constat illustre également cette immobilité sociale. Deux castes occupent la plupart des postes de dirigeants du CAC 40, les polytechniciens et les énarques, dont les plus doués d'entre eux intègrent, respectivement, le Corps des Mines et l'Inspection des Finances, qui les mettent, à vie, quoiqu'ils fassent, à l'abri du chômage. Payés des ponts d'or ils ne prennent aucun risque. Leurs hautes rémunérations perdent, de ce fait, beaucoup de leur justification.

 

Ces inégalités de traitements passent mal, d'autant qu'elles s'accompagnent d'une morgue sociale qui va de pair avec toute détention de privilèges, par définition indus. Peu à peu cela finit par se savoir que, si d'aventure ces élites perdent leur mirifique emploi dans le privé, une place toute chaude leur est réservée dans le public et qu'ils peuvent regagner leur ancien corps, qui celui des Mines, qui celui de l'Inspection.

 

D'une manière plus générale, au contraire des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, en France la religion du diplôme empêche ceux qui n'en ont pas, ou ceux qui en ont un de seconde catégorie, d'accéder par promotion interne aux postes les plus hauts des grandes entreprises, et réserve ces derniers à une oligarchie qui se serre les coudes.

 

De même ces postes les plus hauts sont-ils fermés aux femmes et aux minorités visibles, par un processus similaire et préjudiciable d'exclusion. Ce qui n'arrange rien, ces élites privées, ou publiques, jouissent d'une impunité, en cas d'infractions, qui n'a pas d'égale dans les autres pays développés.  

 

C'est pourquoi, de toutes catégories sociales, et de toutes catégories tout court, il y a tant d'expatriés français à Londres, New York ou San Francisco. Philippe Manière a raison de souligner qu'il est difficile en France de se faire soi-même, d'autant que le Trésor public frappe injustement l'enrichissement par l'effort, et, je dirai même, frappe le patrimoine fruit de cet enrichissement, qu'il se présente sous une forme ou une autre.

 

Aussi est-il difficile de suivre l'auteur quand il s'en prend au régime fiscal favorable des plus-values immobilières de résidence principale - le régime devrait simplement être le même s'il s'agit de résidences secondaires - ou aux réductions des droits de succession, alors que le pays connaît des difficultés budgétaires. Car de ces difficultés l'Etat est le responsable. 

 

En outre les dites plus-values résultent à la fois de l'inflation et de politiques du logement, dont l'Etat est là encore le responsable. Aussi les heureux détenteurs d'immeubles ne s'enrichissent-ils même pas au final s'ils vendent leur bien pour aller travailler ailleurs, d'autant qu'ils doivent acquitter des droits de mutation pour acquérir le logement suivant. L'Etat français insatiable taxe tout ce qu'il peut et pas seulement l'effort, les différents fruits de l'effort.

 

Quant aux droits de succession ils viennent s'ajouter aux multiples taxes qui frappent un patrimoine tout au long de sa constitution, comme l'a fort bien démontré Pascal Salin dans son livre sur L'arbitraire fiscal. En Suisse, que Philippe Manière prend souvent en exemple, les droits de succession en ligne directe ont disparu dans la quasi totalité des cantons...

 

Philippe Manière est plus crédible quand il s'en prend au "lourd arsenal de protection au bénéfice d'innombrables professions qui se trouvent, de fait, peu accessibles et, donc, préservées de la concurrence". Sans diplôme estampillé par l'Etat il n'est tout simplement pas possible d'exercer nombre de métiers, comme par exemple celui de boucher ou de coiffeur. 

 

Pour ce qui est des véritables rentes de situation préservées par l'Etat, il donne l'exemple emblématique des officines de pharmacie, des licences de chauffeurs de taxi, professions fermées s'il en est, et, bien sûr, de l'emploi à vie des fonctionnaires, ce qui n'est plus le cas en Suisse, comme il le remarque.

 

Pour terminer le diagnostic Philippe Manière explique pourquoi l'esprit français se heurte à la mondialisation. Il remonte à la Révolution, et même au-delà:

 

"Dès lors que l'on est convaincu, suivant la tradition révolutionnaire, que le politique peut tout, et que le bien découle nécessairement de son action à partir du moment où elle est raisonnée, on en vient en effet facilement à considérer que seul l'Etat peut le bien parce que, seul, il le veut."

 

La "mondialisation et le triomphe du capitalisme internationalisé, par nature spontanés" ne peuvent donc que heurter de plein fouet cette considération interventionniste.

 

L'auteur pense que, dans la mondialisation, l'enfer ce n'est pas les autres, mais les Français eux-mêmes. Selon lui:

 

"L'Etat doit être moins pesant sur l'économie, faute de quoi se mutiplieront les comportements de contournement et d'exil; mais il doit être plus pressant sur le social, sous peine de voir prospérer jusqu'à l'insupportable le divorce entre classes sociales et s'exprimer sans retenue l'égoïsme satisfait d'élites endogames et prospères."

 

Dans cet esprit, suit une série de mesures non exhaustives que Philippe Manière préconise pour accommoder la mondialisation à la sauce française. C'est certainement le passage le moins convaincant du livre qui éclaire pourtant fort bien le malaise français actuel.

 

Francis Richard

 

Le pays où la vie est plus dure, Philippe Manière, 304 pages, Grasset ici   

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 09:28

LimonovDans leur échange de correspondance publié récemment ici, Michel Déon et Félicien Marceau disent beaucoup de bien d'Emmanuel Carrère. Il se trouve qu'au moment de cette publication il vient lui-même de publier Limonov.

 

Le retour de Vladimir Poutine à la tête de la Russie me pousse à sortir ce livre de la pile qui s'amoncelle sur mon bureau et où il est tout en dessous, dans les premières couches. Au moment de le refermer, après l'avoir habité quelques jours, je ne regrette pas de m'y être plongé.

 

Limonov est un personnage réel, mais ce pourrait être un personnage de roman, comme on en écrivait au XIXe siècle. Car sa vie, pleine de rebondissements, est un feuilleton, bien de notre époque toutefois, dont il est le héros.

 

Limonov se sort toujours de réelles vicissitudes, peut-être parce qu'il veut être le meilleur dans tous les rôles qu'il joue, multipliant les expériences que d'autres trouveraient destructrices, alors qu'elles sont toujours pour lui enrichissantes, même s'il les vit mal dans l'instant.

 

Les premières années d'Edouard Limonov qui s'appelle encore Savenko se passent en Ukraine, à Kharkov. Son père, Veniamine, est un officier subalterne du NKVD et sa mère, Raïa, la fille d'un directeur de restaurant, expédié dans un camp pour détournement de fonds. Ils mènent une vie bien terne.

 

Quand il est ado, Edouard, que ses lectures - Verne, Dumas, puis London, Hamsun - ont fait rêver d'héroïsme, prend pour modèle un petit bandit. Son admiration cesse quand il se rend compte que, justement, ce n'est qu'un petit. Il trouve très bien d'être criminel, mais tant qu'à faire il vaut mieux être roi du crime que second couteau.

 

Edouard se présente à un concours de poésie. Il l'emporte mais le prix est un jeu de dominos... Il est dépucelé par Svéta, une fille qui le toise de haut parce qu'il est plus jeune qu'elle, qu'il a joui très vite et qu'elle préfère les hommes d'expérience.

 

Edouard en a assez de cette vie de merde. Il rate tout. Il ne se sortira jamais de ce trou du cul du monde où il habite et où il travaille à l'usine, comme tout le monde. Après avoir lu Stendhal il s'ouvre la veine d'un poignet. Il n'échappe à la mort que pour se retrouver en hôpital psychiatrique. A sa sortie le psychiatre lui donne l'adresse d'une librairie dont il devient vendeur ambulant.

 

Cette librairie lui donne accès à un monde d'écrivains et de poètes dissidents. Son séjour chez les fous et les poèmes qu'il écrit le font reconnaître bientôt comme un des leurs. Il devient l'amant de la vendeuse principale, Anna, une énormité qui n'a rien pour inspirer l'amour, mais qui est d'une grande voracité.

 

Parce qu'il est d'humeur acide et belliqueuse, Edouard Savenko devient Ed Limonov, limon signifiant citron et limonka grenade, non pas le fruit, mais celle qui se dégoupille. Il découvre "qu'en travaillant un peu chaque jour, mais tous les jours, on progresse à coup sûr - discipline à laquelle il restera fidèle toute sa vie".

 

C'est cette discipline qui lui permettra d'exercer nombre de métiers au cours de sa vie bien remplie. Ainsi porte-t-il un jean à pattes d'éléphant confectionné par un tailleur. A un interlocuteur qui en veut un identique il prétend que c'est lui qui l'a confectionné. Ne retrouvant pas le véritabe tailleur il confectionne lui-même le pantalon pour ne pas perdre la face et en fait un métier d'appoint...

  

A 24 ans il monte à Moscou où il fréquente l'underground moscovite. Il confectionne toujours des pantalons et écrit toujours des poèmes. Il couche avec Elena, une fille superbe, comme il en a toujours rêvé, pour laquelle cela ne tire pas à conséquence, alors que pour lui, le timide, c'est le grand amour, même si un ami le met en garde qu'elle n'est pas pour lui. Elle le sera tout de même pendant tout un temps...

  

Au moment où Soljenitsysne est banni, c'est avec Elena donc qu'il émigre volontiers à New York, ce qui signifie à l'époque un aller simple sans retour. Après quelques années passées aux Etats-Unis, il se rendra pour quelques autres années à Paris avant de retourner en Russie au moment où l'URSS s'effondre, en même temps que Soljenitsyne, sans que leurs destins ne soient comparables et sans qu'ils ne s'apprécient le moins du monde. 

  

Au début des années 1990 on le retrouve dans le mauvais camp, celui des Serbes de Bosnie, ensuite dans celui de la République serbe de Krajina, enfin dans celui des rouges-bruns russes de Douguine, pour qui la couleur ne compte pas mais l'élan vital, après avoir acquis une certaine célébrité grâce à l'édition de ses livres par Semionov, qui est à la tête d'un tabloïd hebdomadaire russe à fort tirage, spécialisé dans les histoires criminelles... 

 

Cette vie d'errance sera ponctuée de rencontres décisives, d'aventures féminines et masculines, d'expériences qui auraient traumatisé n'importe qui d'autre, mais qui le rendent plus fort, et se terminera par un séjour de quatre ans au total, sous la fausse accusation de terrorisme par le FSB, dans deux prisons d'abord, Lefortovo et Saratov, puis dans un camp, Engels, d'où il est difficile de sortir indemne.

 

Il en sortira indemne pourtant. Là il donnera même le meilleur de lui-même. Car cet homme "sans illusions, sans compassion, mais attentif, curieux, serviable à l'occasion", "de plain-pied", "présent" est la plupart du temps, dans sa vie, à côté de la plaque (même s'il sait, comme un chat, toujours retomber sur ses pattes), mais en prison, non: "Il sait où il est."

 

Pourquoi Emmanuel Carrère a-t-il écrit ce livre en se basant sur les livres de Limonov et en le rencontrant? Il ne le sait pas vraiment lui-même. Doué d'une forte empathie il a certainement eu envie de comprendre ce personnage complexe, qui ne supporte pas que quelqu'un lui vole la vedette - ce qui lui donne un surcroît d'énergie après l'abattement - et qui a traversé notre époque avec quelques années d'avance sur lui - ce qui lui a permis de la revisiter... et de la faire revisiter à des lecteurs contemporains des mêmes événements dont je suis. 

 

Emmanuel Carrère trouve banal de dire que les choses sont plus compliquées que ça, que ce qu'elles apparaissent. Il le dit tout de même. Et il a raison. C'est tellement plus commode de coller des étiquettes sur le dos des gens, de les juger définitivement et de ne pas leur permettre d'exister dans toutes leurs dimensions, dans toutes leurs contradictions, dans toutes leurs forces et leurs faiblesses.

 

Il n'y a pas de fin à cette histoire vraie. Son héros est toujours en vie. Comment finira-t-elle ? Sera-t-il assassiné ? Finira-t-il comme un petit vieux attendant la fin ? A tout prendre Limonov aimerait bien mieux finir en Asie centrale, après avoir largué toutes ses amarres, comme un des mendiants de là-bas, qui sont des loques, qui sont des rois...

 

Francis Richard

 

Limonov, Emmanuel Carrère, 496 pages, P.O.L. ici

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 19:55

Contre la pensée uniqueLe problème avec la pensée unique est que, justement, il n’existe pas de pensée unique... Selon le point de vue à partir duquel le penseur s'oppose, la pensée unique sera soit néolibérale, soit étatiste, c’est-à-dire antilibérale. Le syndrome d'unicité ici n'a donc rien à voir là-dedans.

 

Dans les deux cas l’expression est employée par un penseur pour faire passer le tenant d'une autre pensée, qualifiée par lui d'unique, pour un obtus, un incapable de penser autrement, à court d'arguments et aux arguments courts.

 

"Dis-moi quelle pensée unique tu fustiges, je te dirai qui tu es".

 

Le linguiste Claude Hagège dans son dernier ouvrage s’en prend à la pensée unique néolibérale, ce qui présente le médiocre avantage de savoir très vite à quoi s'en tenir sur son compte.

 

Le véhicule emprunté par la pensée néolibérale étant selon lui la langue anglaise, elle trouve peu de grâces à ses yeux, même s'il fait un bel effort pour la comparer objectivement à la langue française.    

 

L'auteur pense – ce qui n'est pas faux –, que  les esprits sont façonnés par la langue dans laquelle ils pensent et avec laquelle ils ont grandi. Or il situe les débuts de la domination linguistique actuelle de l'anglais dans l'immédiat après deuxième guerre mondiale. L’anglais en question, en fait l'anglais américain, serait devenu progressivement la langue véhiculaire du monde par opposition aux autres langues qui seraient demeurées culturelles. Cette langue, magnifique sophisme, en devenant langue unique générerait une pensée tout aussi unique. CQFD...  

 

La domination de l’anglais serait allée de pair non seulement avec la suprématie économique et militaire des Etats-Unis, mais aussi avec leur suprématie dans les domaines de l’information et surtout de la communication, domination de l'anglais américain donc, contre laquelle Claude Hagège s'insurge, tout en pensant qu'elle est en décrue devant la résistance des langues vernaculaires et des cultures, par définition diverses.  

 

L’auteur oppose le terme de mondialisation à celui de globalisation. L'actuelle mondialisation, selon lui mondialisation sous férule américaine, aurait, hélas, permis cette domination de l’anglais américain et se serait traduite dans les faits par une colonisation d’exploitation, colonisation différente et plus sournoise que la colonisation de peuplement pratiquée jadis, par exemple, par la France.

 

Cette mondialisation serait en fait le fruit de l’idéologie néolibérale américaine, donc haïssable, qu’il faudrait réguler pour en empêcher les excès – il ne prend pas la peine de dire en quoi cette idéologie fantasmée serait libérale, et pour cause, puisqu’elle ne l’est pas, l'affubler de l’adjectif classique ou du préfixe néo n'y changeant rien – tandis que la globalisation serait un processus paré de toutes les vertus:

 

"Il est la forme que prend à l’époque contemporaine un phénomène naturel qui a façonné l’histoire du monde: l’expansion de l’espèce humaine par le biais des découvertes, inventions et techniques, qui ont ouvert d’immenses avenues d’échange de plus en plus dense entre toutes les parties du monde, de la route de la soie à la radio, au téléphone, à la télévision, et aujourd’hui à Internet."  

     

En fait la mondialisation, que Claude Hagège décrit, ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, au mondialisme, idéologie qui, effectivement, n’a rien de libéral puisqu’elle est d’essence étatique, voire supra-étatique, qu’elle se réfère à un ordre mondial et qu’elle se passe du consentement des peuples. Une pensée unique imaginée peut fort bien revêtir les oripeaux d'une autre pensée unique pour mieux tromper son monde...

 

Quant à la globalisation, même si ce mot ne suggère pas tout à fait exactement la même image que le mot mondialisation – on voit avec elle d’emblée le globe terrestre tourner –, elle n’est pourtant qu’un synonyme de cette dernière, n'en déplaise au linguiste Claude Hagège qui ne les distingue que pour les besoins de sa démonstration partisane.

 

Pour Claude Hagège le néolibéralisme, qui, tout comme l’ultralibéralisme, est un terme qui se veut péjoratif, se réduirait caricaturalement à une idéologie du profit, que les Etats les plus puissants imposeraient, à coup de rétorsions politique et commerciale, à d’autres Etats insoumis à cette idéologie – comme dernièrement la Grèce –, et dont  les populations seraient alors vouées aux restrictions et aux plans d’austérité…

 

Claude Hagège est évidemment plus convaincant quand il se livre à une comparaison entre l’anglais et le français, qui ressortit à son domaine de compétence. L’orthographe et la prononciation du français sont moins difficiles que celles de l’anglais. Le français est moins elliptique, plus précis et moins ambigu que l’anglais. L’anglais est factuel et concret là où le français fait appel à l’interprétation humaine et à l’abstraction.

 

En effet, si le français est centré sur le verbe, l’anglais l’est sur le complément au verbe. L’anglais est plus idiomatique que le français, qui est plus logique. L’anglais se soucie d’ailleurs peu des charnières et des articulations logiques comme c’est le cas en français, qui a tendance à généraliser, assez naturellement. Toutes ces différences ne peuvent pas être sans effet sur les visions du monde des locuteurs de l’une et l’autre langue. De cela on peut volontiers convenir.

 

De même on peut donner raison à Claude Hagège quand il oppose langue véhiculaire, ou langue de service, qui ne sert qu’à la communication, à langue maternelle, élément fondamental de l’identité d'une personne. La deuxième dispose en effet d’un corpus qui la caractérise et qui n’est pas nécessaire à la première:

      

"Qu’est-ce, en effet, qu’un corpus? C’est l’ensemble des phrases, des paragraphes et des textes que chacun a entendus autour de lui ou lus au cours de sa formation, et qui constituent la mise en application directe de la langue qu’il connaît le mieux. Le corpus peut contenir des proverbes, des formules toutes faites, des citations (qu’elles renvoient à des œuvres littéraires ou à des mots entendus que l’on se transmet dans les groupes de solidarité ou de connivence), des pensées et des jugements d’ordre général qui sont récurrents dans les sociétés et les familles, etc."

Enfin l’éloge que fait l’auteur de la traduction, qui n’est pas seulement une commodité mais également une activité créatrice, et l’éloge qu’il fait de la lecture, à qui doit être donnée "une place croissante dans les familles, comme à l’école" ne peuvent qu’emporter la conviction.

 

Le lecteur sera d'autant plus chagrin de voir qu'un tel esprit, d'une érudition certaine, succombe, bien qu'il s'en défende, à un "anti-américanisme paresseux", à une charge en règle contre la langue anglaise dans ses développements américains, dans laquelle des pensées fort différentes peuvent pourtant s'exprimer, et à ce poncif qu'un néolibéralisme indéfini est à l'origine de tous les maux de la planète.

 

Tout cela évidemment ne veut pas dire, au contraire, qu'il ne faille pas favoriser la diversité des langues, des cultures, des idées: Internet est un très bon moyen pour les diffuser... 

 

Francis Richard

 

Contre la pensée unique, Claude Hagège, 256 pages, Odile Jacob ici

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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