Jacques Heers est un historien à qui on ne raconte pas d'histoires...
Il connaît très bien cette époque méconnue, aux contours indéfinissables, qu'est le mal-nommé Moyen Age, sur lequel les
jocrisses de la culture dégoisent volontiers encore de nos jours.
Non, le capitalisme n'est pas né à l'époque moderne, mais bien au Moyen Age. L'économie médiévale n'était pas fermée,
primaire, primitive. Ce n'était pas une économie de simple subsistance, comme d'aucuns l'écrivent encore avec suffisance.
L'économie médiévale était une économie capitaliste au sens général que l'auteur donne du capitalisme et qui devrait faire
l'unanimité:
"Le mot s'emploie ordinairement pour parler d'une société et d'une forme d'économie où l'homme qui
dispose d'un capital, généralement d'une somme d'argent, peut tirer profit du travail d'autrui par des prêts portant intérêts, par une participation dans une entreprise marchande et par l'achat
et la vente de valeurs mobilières."
Si on ne parle pas encore de banque - il faudra attendre le XVIIe - mais de change, ce mot vient pourtant des bancs ou des
tables qu'à l'origine les changeurs disposaient sur les champs de foire pour exercer leur métier. Le mot banqueroute vient lui de la rupture réelle de leurs bancs par les
magistrats s'ils étaient reconnus insolvables ou convaincus de malversations.
L'or et l'argent sont les deux métaux entrant dans la composition des multiples monnaies émises un peu partout, objets du change
manuel, opération complexe. L'Espagne et le Portugal font venir l'or d'Afrique, Gênes et Florence le redistribue pour eux. Venise contrôle entièrement le trafic de l'argent qu'elle
reçoit, par mer, de Serbie et, par terre, de Bohême et de Saxe.
A cette époque les monnaies sont en très grand nombre et leurs cours varient. Par échanges de missives, les changeurs se
tiennent au courant de leurs variations. Ils savent compter et bien compter. Ils ne comptent pas par dix ou par cent, comme de nos jours, mais par vingt-quatre, vingt ou douze. Les gens
ne disent pas qu'ils ont 30, 40 ou 50 ans mais qu'ils ont 24, 36 ou 48 ans... Et dans ces opérations à systèmes numériques divers ils se retrouvent très bien sans avoir besoin
d'ordinateurs et de logiciels...
Les solidarités s'exercent librement au travers des clans familiaux, des voisinages, des sociétés de métiers ou des
fraternités charitables. Quand de petites gens sont dans le besoin ou manquent de quelque chose, les plus nantis leur prêtent objets et monnaies sans intérêt, c'est-à-dire sans
usure, gratis et amore. Ce qui va à l'encontre des idées reçues sur cette époque qualifiée un peu vite aujourd'hui, par ignorance, d'obscurantiste.
Est-ce à dire que l'usure - autre nom pour l'intérêt - n'est pas pratiquée? Que non pas. Mais elle est pratiquée par les
changeurs - qui ne se limitent de loin pas au change manuel -, à l'égard des puissants, qui ne leur en sont pas toujours reconnaissants. En principe l'Eglise condamne l'usure. En fait
elle la tolère, sans doute parce que les changeurs ne sont pas chiches d'aider les petites gens.
L'Eglise aurait mauvaise part d'ailleurs à ne pas tolérer l'usure, puisqu'elle est bien contente de pouvoir elle-même
emprunter, si besoin est, ou de prêter à intérêt elle-même. Seulement l'usure doit se faire discrète et, surtout, être raisonnable...Quand les temps sont difficiles, les changeurs sont
naturellement des boucs émissaires tout trouvés, contre lesquels il est bien facile de diriger la colère des peuples.
Qui pratique l'usure? Ce ne sont pas seulement les usuriers de profession. Ce ne sont pas seulement des juifs mais aussi de
bons chrétiens - des nobles, des gens d'Eglise, des magistrats, des marchands, des boutiquiers -, souvent en beaucoup plus grand nombre que les juifs, ce dans la plupart des
régions. Les marchands, par exemple, dissimulent cette activité hautement lucrative sous des activités commerciales plus honorables socialement...
A l'égard des puissants les changeurs professionnels ne se contentent pas en contrepartie de leurs prêts de simples
promesses, rarement tenues, ou de perception de taxes compensatoires. Ils prennent des gages importants qu'ils réalisent en cas de défaut de remboursement. C'est ainsi que nombre d'entre eux
acquièrent terres et propriétés somptueuses et deviennent rapidement plus riches que seigneurs et marchands.
Avec le développement des échanges la monnaie fiduciaire devient insuffisante. L'or et l'argent viennent à manquer. Peu à peu
les monnaies de papier font leur apparition. Le mot de chèque n'existe certes pas mais, sous une forme rien moins que normalisée, des bouts de papier, cet instrument de
paiement est d'un usage courant, de même que la lettre de change.
Les monnaies de compte font également leur apparition chez les hommes d'argent qui enregistrent leurs créances dans des livres
et peuvent contrôler à tout moment les virements de compte d'un client à un autre. La comptabilité dite "à partie double" fait son apparition sans que le
mot ne soit prononcé par ceux qui la pratiquent.
Un autre moyen de gagner de l'argent est le rechange. Une lettre de change est établie par un tireur. Cette lettre de change
doit être payée au bénéficiaire par un tiers, le tiré. Si, à l'aller, le bénéficiaire voit cette lettre de change impayée par le tiré défaillant, le tiré lui établit une
lettre de change de substitution que le tireur initial devra payer au retour. L'intérêt calculé entre cet aller et ce retour est le rechange.
Très vite ces allers et retours deviennent fictifs. On ne rédige même plus de lettres. L'opération de prêt est multipliée sans
qu'il n'y ait le moindre lien avec des transactions commerciales. Le rechange ne repose que sur le crédit et sur la bonne renommée des participants...Il peut constituer avec
le change, le prêt à intérêt, une très grande part des bénéfices d'un changeur.
Il n'existe pas seulement des compagnies familiales. Un grand nombre de gens placent un petit pécule dans de
grandes compagnies anonymes. Dans le trafic maritime, par exemple, cela permet "à un modeste marchand de tenter l'aventure dans le commerce sans
disposer lui-même d'une grande somme d'argent et à d'autres, bien plus modestes que lui, incapables de se déplacer et ignorants des conditions du marché, d'intervenir dans le grand trafic au long
cours en ne risquant que quelques livres".
Les faillites des finances publiques ne sont pas inconnues de l'époque: "Les rois [de
France], souvent à court d'argent, incapables de maîtriser un budget, ne pouvaient certes augmenter leurs ressources fiscales ni frapper de mauvaises monnaies. Leur seul recours fut d'imposer des
mutations monétaires qui, un temps, soulageaient leur trésorerie mais pesaient lourd sur l'économie du royaume."
L'étude du passé, dans son contexte, à condition de ne pas avoir de préjugés et de ne pas se limiter aux apparences
trompeuses, à condition de faire voir ce qu'on ne voit pas de prime abord, a l'avantage d'éclairer notre présent. Les similitudes du Moyen Age avec notre époque, aussi bien que les
différences, devraient contribuer à notre réflexion et nous rendre plus humbles.
Dans cet ouvrage, Jacques Heers, qui connaît fort bien le Moyen Age, auquel il a consacré ses recherches historiques depuis
des décennies, s'appuie sur de nombreux exemples concrets qui bousculent une nouvelle fois les idées reçues, c'est-à-dire les idées données principalement par
des historiens sous influence idéologique.
En conclusion l'auteur souligne des différences majeures avec notre époque:
Les particuliers n'empruntaient que pour une durée courte:
"Nul financier n'aurait, à l'époque, fait profession d'acheter des créances à moindres prix pour,
ensuite, traquer les récalcitrants."
"On n'empruntait pas des fonds pour lancer une affaire."
On rassemblait des capitaux privés "qui ne devaient rien à une banque et par la suite, n'avaient
jamais à payer d'intérêts ou à solliciter d'autres prêts":
"De cette façon, les financiers, usuriers, qui se faisaient appeler changeurs , n'avaient nul
droit de regard sur la marche des affaires."
Les financiers vivaient principalement du rechange:
"La pratique du rechange [...], plus discrète, leur assurait des profits raisonnables, sans
vraiment spéculer et braver ouvertement la réprobation qui s'attachait à la mauvaise usure."
Connaître tout cela ne laisse-t-il pas songeur?
Francis Richard
La naissance du capitalisme au Moyen Age, Jacques Heers, 324 pages, Perrin ici