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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 07:50

Vie-conjugale.jpgIl est de bon ton de considérer avec mépris les oeuvres humoristiques. Parce qu'elles font rire ou sourire, elles ne seraient pas sérieuses. Pourtant il est plus facile de faire pleurer Margot que de lui activer les zygomatiques.

 

Quand j'ai vu la couverture du livre de Kyra Dupont-Troubetzkoy au dernier Salon du Livre de Genève, j'ai bien aimé le contraste entre le gros ventre appuyé contre le cher et tendre et la batte de base-ball derrière le dos, tout en me disant que je devais lire ce petit essai en cachette de ma femme pour ne pas lui donner de mauvaises idées.

 

Comme j'ai pensé tout haut, l'auteur m'a suggéré avec malice de le couvrir sans tarder, ce que d'aucuns font quand ils lisent un ouvrage au titre sulfureux...

 

La narratrice, Marie Julliard, a trente-cinq ans. Elle est journaliste, "bobo, intello, précaire", intéressée par l'environnement. Elle écrit sur le réchauffement, la pénurie alimentaire, la crise énergétique. Banal.

 

Un jour, lors d'un vernissage, Marie rencontre Paul Rocagel, ingénieur, qui "travaille depuis des années à trouver des alternatives au béton, à la coupe de bois sauvage". Les divagations artistiques de Marie n'ont pas l'heur de le séduire.

 

Deux jours plus tard Marie participe à une conférence de presse à laquelle Paul participe. Elle lui pose des questions qui doivent être plus convaincantes, puisqu'il demandera sa main quatre ans plus tard, qu'ils se marieront et auront ... deux enfants.

 

En trente-six épisodes, dont certains comportent deux, trois ou quatre sous-épisodes, Marie raconte sa vie conjugale, avec Paul, dans un désordre chronologique qui ne nuit pas au récit, avec quelques flash-backs sur son enfance qui expliquent bien des choses.

 

La vie conjugale n'est pas seulement la vie d'un couple qui roucoulerait sur une île déserte. Il y a aussi les autres - dont Sartre disait qu'ils sont l'enfer -, les parents, le frère, la belle-famille, les amis, garçons et filles. Ils pimentent la vie conjugale, a fortiori lorsque le premier enfant paraît.

 

En lisant ce petit essai assassin on se rend compte que si des choses ont indéniablement changé en une génération - l'auteur a 20 ans de moins que votre serviteur - les tendances lourdes, et les contingences, demeurent, ce qui est, ou n'est pas, rassurant, c'est selon...

 

L'auteur, en tout cas, a du souffle. Tout au long de ce premier roman elle alterne sans faiblir réflexions décalées, auto-dérision, qui s'étend à toute la gent féminine, et flèches décochées aux mâles, qui les méritent d'autant plus lorsqu'ils s'installent dans un ronron télévisuel ou lorsqu'ils émettent des formules toujours plus stéréotypées.

 

Cet assassinat de la vie conjugale, qui survit tout de même à tous les avatars, est surtout une satire réjouissantes des bobos, qui restent des bourgeois, en dépit de leurs velléités d'être des bohèmes. Il est décidément bien difficile de rompre toutes les amarres et de se réfugier dans un déni de la réalité.     

 

Francis Richard

 

Petit essai assassin de la vie conjugale, Kyra Dupont Troubezkoy, 224 pages, Editions Luce Wilquin ici

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 22:00

Eunsun KimQue sait-on de la Corée du Nord? Pas grand chose, pour la bonne raison que c'est un pays qui vit en vase clos et où le peuple est encore de nos jours retenu prisonnier.

 

Une fois qu'on a dit qu'il s'agissait du dernier pays stalinien de la planète (est-ce vrai?), on a tout dit. Mais c'est un peu court pour se faire une idée de ce qui s'y passe réellement.

 

Eunsun Kim n'est pas le nom de l'auteur. Afin de ne pas mettre en danger les membres de sa famille restés là-bas, elle a pris ce pseudonyme.

 

Aidée de Sébastien Falletti, correspondant du Figaro et du Point à Séoul, Eunsun Kim lève dans son livre un coin du voile qui recouvre pudiquement la vérité sur l'enfer coréen et sur le socialisme dynastique des Kim.

 

Au fil du récit Eunsun nous révèle en effet la vie quotidienne en Corée du Nord, l'embrigadement des esprits dès l'école, l'obligation d'assister à des exécutions publiques dès le plus jeune âge, le culte de la personnalité vouée à Kim Il-sung puis à son fils Kim Jong-il, l'ignorance de ce qui se passe dans le reste du monde, capitaliste, dépeint comme un enfer. 

 

Son témoignage est certes très émouvant, mais il est aussi très instructif parce qu'il nous montre la Corée du Nord vue par une enfant, qui y a vécu jusqu'à ses douze ans et qui n'a dû qu'à la fuite d'être toujours de ce monde. C'est le récit de cette fuite salutaire, avec les pieds, qui nous est conté.

 

Eunsun Kim, sa grande soeur Keumsun et leur mère n'ont pas fui parce qu'elles étaient hostiles au régime en place, dont elles ne comprendront l'inhumanité et l'asservissement que bien après, mais parce qu'elles avaient faim et parce qu'elles voulaient tout bonnement survivre. Or il ne leur était plus possible de se nourrir faute de ressources.

 

L'économie nord-coréenne vit sous perfusion de l'Union soviétique. L'aide du grand frère communiste cesse avec la chute du régime en 1991. A partir de cette année-là l'économie de la Corée du Nord est complètement déstabilisée. Et la famine y fait son apparition dans le milieu des années 1990.

 

En 1994 les grands-parents de l'auteur y succombent, puis son père en novembre 1997. Le récit commence d'ailleurs vraiment quelques semaines plus tard. Eunsun raconte qu'elle est gagnée par le désespoir quand, au bout de six jours, elle ne voit pas revenir sa mère et sa grande soeur, parties pour la grande ville voisine à la recherche de nourriture.

 

Eunsun rédige alors son testament - elle a onze ans -, puis s'endort avec la pensée qu'elle ne se réveillera plus jamais. Quelques heures plus tard, elle est réveillée par sa mère, suivie de sa grande soeur. Elles sont malheureusement rentrées bredouilles, mais, au moins, Eunsun n'est plus seule si, désormais, son enfance lui est définitivement volée.

 

A bout de forces la mère d'Eunsun l'envoie chez une amie et envoie Keumsun chez une de ses soeurs. A leur retour elle a pris sa décision, fuir. Où? En Chine. Comment? En traversant une rivière qui est la frontière naturelle entre les deux pays et qui se trouve à une heure de la petite ville où elles habitent.

 

Les 9 ans du sous-titre du livre sont le temps qu'il leur faut pour rejoindre la Corée du Sud après toutes sortes de tribulations. Pour survivre Eunsun devient fille de rue après la première tentative avortée de franchissement de la frontière. A l'issue de la deuxième tentative toutes trois sont vendues par leur hôtesse chinoise à un fermier qui veut que la mère lui donne un fils.

 

Après la naissance du petit frère d'Eunsun, Tchang Tsian, les trois nord-coréennes sont dénoncées et la police chinoise les renvoie dans l'enfer nord-coréen. Après avoir été en camp de rééducation, elles saisissent une occasion de partir en cavale et de franchir une troisième fois la frontière:

 

"La misère en Chine vaut quand même mieux que la famine en Corée du Nord."

 

Après être retournées à la ferme chinoise, leur seul point d'ancrage en Chine, la vie y devenant très vite un enfer, elles prennent la fuite une nouvelle fois, vivent en clandestines et commencent à rêver de Corée du Sud, où elles finissent par aboutir après bien des péripéties et grâce à une grande persévérance, mais où elles sont considérées comme des citoyennes de deuxième classe.

 

L'auteur conclut son récit en ces termes:

 

"Si ce témoignage peut participer à la prise de conscience générale de notre détresse et alerter le reste du monde, justement, sur l'iniquité et le tragique anachronisme du régime nord-coréen, il n'aura pas été inutile."

 

Aucun témoignage sur la servitude n'est jamais inutile, ne serait-ce que pour se rendre compte combien est précieuse la liberté. Car la liberté est toujours menacée, même dans nos pays, même si c'est à un bien moindre degré. La défense de la liberté est un combat qu'il faut sans cesse recommencer contre les Etats, toujours enclins, par nature, à asservir.

 

Francis Richard

 

Corée du Nord - 9 ans pour fuir l'enfer, d'Eunsun Kim avec Sébastien Falletti, 256 pages, Michel Lafon ici

 

Cet article est reproduit sur le site lesobservateurs.ch

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 22:55

Bessa-Myftiu.jpgBessa Myftiu est albanaise et le français n'est pas sa langue maternelle. Mais son français, que ce soit à l'oral ou à l'écrit, est d'une telle qualité que certains francophones feraient bien de s'en inspirer...

 

Après l'avoir entendue deux fois lire des textes de son cru à Lausanne, l'envie m'est venue de lire un livre d'elle.

 

La première fois elle lisait des extraits au Sycomore à l'invitation de l'AVE ici, la seconde au Lausanne-Moudon à l'invitation de l'association de rencontres littéraires Tulalu ici.

 

Il ne me semble pas que Bessa soit un prénom usité en dehors de l'Albanie. J'ignore s'il a la même étymologie que la bessa albanaise. Dans son livre, où la bessa est très présente, l'auteur explique au béotien qu'il s'agit de la parole donnée, de la parole d'honneur, à laquelle il ne faut surtout pas manquer.

 

Anila, Diana et Monda, belles quadragénaires, sont invitées à Tirana au mariage d'une amie commune, Mira. Mais elles se trouvent toutes trois bloquées à l'aéroport de Rome à cause de (ou grâce à) une grève. Au lieu d'être à la noce, elles vont fêter l'événement toute une nuit en se racontant leurs amours albanaises au temps du communisme.

 

Jadis Anila a épousé un fils à sa maman, qui n'est plus l'étudiant plein d'humour qui l'avait charmée et avec qui elle a eu un fils. Elle divorce donc. Du coup elle est considérée comme une putain dans ce pays où la morale communiste est encore plus rigide que la morale musulmane traditionnelle. C'est tout dire. 

 

Pour son malheur, après avoir été abusée par lui, elle tombe amoureuse d'un beau Kosovar, Halil, qui veut bien d'elle pour la bagatelle, à condition que cela ne se sache pas, mais qui ne veut certainement pas l'épouser pour garder intacte sa réputation auprès de sa famille, qui prime sur tout le reste, et parce qu'il ne supportera jamais au fond de lui-même qu'elle ait appartenu à un autre.

 

Comme dit l'auteur, "Au Kosovo, l'individu n'est pas encore né."

 

Dans le même temps Anila finit par tomber amoureuse d'un autre Kosovar, Murat, qui a mêlé son sang à celui d'Halil et qui le considère comme un frère. Tout poète qu'il est, il a grandi dans la haine des Serbes et n'est pas moins soucieux du qu'en-dira-t-on de sa famille que son ami fraternel. Ils sont l'un comme l'autre "incapables de se passer de la famille par amour pour une femme". 

 

Dans les années 1980, en Albanie, où les mariages sont arrangés par les pères de familles qui se connaissent, n'est-il pas impensable pour une Anila divorcée - la pire des infamies -d'être amoureuse de deux hommes à la fois?

 

Diana a une maman rejetée par la société albanaise communiste parce qu'elle a la sulfureuse réputation de séduire les hommes, tout en étant bien incapable de les retenir. Forte de cette leçon maternelle, Diana n'a pas l'intention de se laisser mener par le bout du nez par les hommes et joue son rôle de femme fatale à merveille.

 

Un jour, pourtant, elle est attirée par un beau jeune homme de dix ans plus jeune qu'elle, Thanass, qui est tombé amoureux d'elle dix ans plus tôt, sans qu'elle ne le remarque - ce qui pourrait lui valoir d'être radiée de son poste pour outrage à la morale communiste. 

 

De plus, la mère de Thanass n'a pas meilleure réputation que la sienne. Speakerine à la télévision elle a été mutée en province dans une maison de la culture après avoir été surprise en flagrant délit d'adultère.

 

Diana et Thanass décident de partir dix jours en bord de mer. La veille du départ, par accident, Thanass coince son pénis dans la fermeture éclair de son pantalon. Il y voit un mauvais présage et, de mauvais gré, il accepte de faire l'amour à sa belle, pour s'en repentir aussitôt.

 

Diana craint d'être enceinte. Pour avorter, elle se fait faire une piqûre réservée aux chevaux. Pour éviter une infection, elle se fait prescrire des antibiotiques au nom d'un chat. Pour être présentable en cas de malheur, elle soigne ses ongles de pieds. Mais rien n'y fait. Elle est bien enceinte. Un médecin accepte de faire une intervention sans demander de contrepartie.

 

Ayant réussi à se faire avorter "sans rien demander, sans payer, sans coucher" dans un pays où un tel acte coûte une fortune et où un médecin qui le pratique risque la prison, aux yeux de Thanass, Diana est devenue une déesse. Mais peut-il encore aimer quelqu'une qui n'est plus son égale et qui lui a donné par son amour une réelle assurance?

 

Monda, petite, est amoureuse de son cousin, le beau Sergueï. La mère de ce dernier est tchèque, ce qui est un crime en Albanie au temps du communisme. Sergueï est amoureux de Monda, mais, comme ils sont cousins, c'est un amour interdit. Le père de Monda, à propos de la légende de bessa, qui raconte un amour impossible entre un frère et une soeur, ne leur dit-il pas:

 

"Si l'on aime vraiment l'autre, on doit souhaiter son bonheur, et pas seulement l'accomplissement de notre amour. Je veux que vous appreniez cette leçon, mes enfants. L'amour n'est jamais égoïste, il est sublime. Promettez-moi de vous aimer vraiment."

 

Sergueï jette alors son dévolu sur la belle Katrina, une copine de Monda, et se fait surprendre au lit par les parents de celle-ci. Seulement Katrina est la fille d'anciens bourgeois, mis au ban de la société par le régime communiste. Aussi Sadri, le père de Sergueï, s'oppose-t-il avec véhémence à une telle mésalliance.

 

De dépit, pour punir les autres, mais surtout pour se punir lui-même, Sergueï épouse une femme laide, la fille du président du Conseil de quartier. Toute beauté n'est-elle pas "mêlée de tragique - ne fût-ce que par son côté éphémère"?

 

Ces amours au temps du communisme semblent effectivement d'un autre temps, bien lointains. Ils ne sont pourtant pas bien différents de ceux qu'ont connu les femmes et les hommes de ma génération, avant que la révolution des moeurs de soixante-huit ne soit survenue. 

 

En tout cas, c'est ce genre de retours en arrière - flashbacks en anglais - qui permettent de mesurer les changements profonds opérés dans les moeurs de nos sociétés. Fastes ou néfastes? C'est une autre histoire.

 

Parmi tous ces changements se distinguent quelques permanences, que Bessa Myftiu souligne ici ou là par un aphorisme tel que:

 

"On ne se sépare jamais d'aucun amour, on apprend seulement à vivre sans."

 

Ou encore:

 

"On croit toujours qu'on va mourir à la rencontre de son passé et chaque fois on y survit."

 

Toujours est-il que tant que durent leurs amours:

 

"Les amoureux n'ont nul besoin de variations, de distractions, de surprises et de péripéties: ils se suffisent l'un à l'autre."

 

Francis Richard

 

Amours au temps du communisme, Bessa Myftiu, 304 pages, Fayard ici    

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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 22:00

Accident de personneBloqué dans un train, après l'annonce par haut-parleur d'un accident de personne, on est pris entre deux réactions, d'agacement d'être empêché de circuler à sa guise et d'effroi de penser que quelqu'un ou quelqu'une a choisi de mettre ainsi fin à ses jours.

 

Car, comme le chante Alain Souchon, la vie ne vaut peut-être rien, mais rien ne vaut la vie, surtout quand, dit-il, instant de bonheur tout simple, il tient là dans ses mains éblouies les deux jolis petits seins de son amie...

 

C'est dans cette situation ferroviaire que se trouve l'héroïne de ce premier roman.

 

Quand cet accident, qui n'en est pas un, se produit, la première réaction de Charline Perrault est d'effroi et celle du monsieur d'en face d'agacement, parce que le train s'est arrêté non loin de la gare où il descend.

 

Quand le bruit court qu'il s'agit d'une jeune femme, Charline visionne sa robe bleue tachée de sang et s'interroge:

 

"Accident de personne. Accident de personne. Pourquoi pas accident de quelqu'une?"

 

Charline se rend chez une vieille dame, Agathe, dont elle doit garder le chat, le temps pour cette dame d'un voyage en Turquie. Agathe habite la ville au bord du lac où Charline a passé son enfance et d'où elle s'est enfuie. Très vite elle apprend que la quelqu'une qui s'est jetée sur la voie est une de ses camarades de classe à l'école primaire, Viviane Dubois. Sa mort ne lui en paraît que plus terrible et plus invraisemblable. 

 

Ne serait-ce qu'un jour, Charline aurait aimé avoir des parents tels que ceux de Viviane, aimants et attentionnés. De plus Jean et Elise Dubois sont beaux et s'aiment. Et ça se voit. Un mouchoir de coton blanc, brodé de fil bleu, formant les initiales VD, oublié sur un banc par Elise lors de l'enterrement de sa fille, recueilli pieusement par Charline, va servir à cette dernière de prétexte à se rendre chez les Dubois et à devenir leur consolation.

 

Les parents de Charline, eux, ne se sont jamais remis de la mort accidentelle de Charlotte, la soeur jumelle de Charline, qui était non seulement sa soeur mais sa compagne. Charlotte avait toutes les qualités. En se jetant du balcon de la maison pour, croyait-elle, s'envoler, elle a en fait emmené leurs parents dans sa tombe. Et Charline l'a perdue et peut donc désormais tout perdre.

 

Charline pense que le monde, lui, aurait moins perdu si c'était elle qui était morte, elle qui est "gauche et maladroite, pudique et renfermée". Jusqu'à il y a sept mois et trois semaines il restait encore à Charline la peinture et le dessin, mais elle n'arrive plus à créer. Viviane, la souffleuse de verre, a bien dû, elle aussi, connaître ce vide...

 

La vie de Charline est solitude. D'aucuns se rongent les ongles, elle tire sur les petites peaux de ses doigts jusqu'à saigner. Elle éprouve alors "une douleur comme un plaisir, quelque chose qui donne le sentiment d'exister". Pour ne pas exposer ces mains martyrisées, Charline porte des gants. 

 

Comme d'autres collectionnent les chaussures, Charline a des gants de toutes les couleurs, pour toutes les circonstances, des verts, des noirs, des blancs, des violets, des bleus, des roses... De ne pouvoir se livrer à cause d'eux à des jeux de mains lui jouera un jour un bien mauvais tour...

 

Anne-Frédérique Rochat nous dresse au fil des pages le portrait d'une jeune femme,"émotionnellement contispée, verrouillée", qui souffre d'"un manque affectif et sensuel". Charline ne songe-t-elle pas un jour:

 

"Ce soir, j'aimerais bien dormir dans les bras de quelqu'un. Un autre corps enrobant le mien pour mieux le sentir. Devenir, sous les caresses, sous le frottement des peaux, devenir sous les baisers, sous une langue et des doigts, mon corps délimité et ouvert à la fois."

 

Comment cela finira-t-il, se demande-t-on? L'auteur, qui est comédienne et qui "a écrit plusieurs pièces de théâtre", selon la dernière de couverture, sait ménager le suspense jusqu'au bout.

 

Il n'est pas anodin qu'elle ponctue la progression de l'intrigue de réflexions du conducteur du train qui a écrasé Viviane, et qui reste traumatisé, et de processus d'élaboration d'oeuvres d'art par les souffleurs de verre.

 

L'acte de créer ne doit-il pas se faire dans la douleur?

 

Francis Richard

 

Accident de personne, Anne-Frédérique Rochat, 160 pages, Editions Luce Wilquin ici

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 22:55

Levy-Gauche.jpgLe livre d'Elisabeth Lévy commence très fort. Par ce pastiche de la phrase célèbre attribuée à Voltaire:

 

"Je ne partage pas vos idées et je me battrai pour que vous ne puissiez pas les défendre."

 

Le ton est donné et il se maintient tout du long.

  

Comme on le sait, le pouvoir médiatique en France est en grande partie aux mains de la gauche. Comme je le rappelais sur le site lesobservateurs.ch :

 

"En France il y a quelque 36 000 journalistes. Parmi eux seuls 2 à 3 000 se disent ouvertement de droite…"

 

Les écoles de journalisme fabriquent des journalistes de gauche dans les mêmes proportions, comme l'ont montré les votes simulés dans ces écoles au moment des présidentielles. Les choses ne sont donc pas près de changer et il est somme toute réconfortant de constater que malgré tout ce matraquage une grande majorité de citoyens continuent de penser autrement.

 

Parmi ces 2 à 3 000 journalistes qui se disent de droite, parce qu'ils ne sont pas de gauche, il y en a quelques uns qui font plus de bruit que les autres. Ils s'appellent Eric Zemmour, Elisabeth Lévy, Ivan RioufolPhilippe Cohen, auxquels on peut ajouter pour faire bonne mesure Jean-Jacques Bourdin, Robert Ménard et Eric Brunet.

 

La gauche idéologique, qui se pense comme "le camp du Bien", les considère comme encore trop nombreux et veut les bâillonner. Cette gauche, qui n'a plus rien de soixante-huitard, ne supporte "la libération de la parole" et "la destruction des tabous" que si elles ne contredisent pas ses façons de penser. Ce qui est un bien grand verbe puisqu'elle préfère de loin les invectives, les noms d'oiseaux et les poursuites judiciaires aux arguments.  

 

La gauche idéologique, qui a une grande propension à coller des étiquettes sur le dos de ceux qui ne lui plaisent pas, traite de "nouveaux réacs" ou "néo-réacs" les intellectuels, comme Alain Finkielkraut, et les journalistes récalcitrants susnommés. Le terme a une connotation péjorative, de par l'histoire, qui sonne agréablement à son oreille.  Seulement ces intellectuels et ces journalistes, qui jouent les franc-tireurs, "ne sont pas des descendants de Maurras, mais des enfants de De Gaulle, Racine, Voltaire et Camus"... 

 

Qu'ont donc en commun ces nouveaux réactionnaires aux "profondes différences de sensibilités et d'approches"? Tous refusent non "pas l'idée de Progrès, mais le progressisme qui en est la version génétiquement modifiée". Tous refusent "de se laisser dicter ce qu'ils pensent par l'air du temps". Ils exercent le droit à la critique que la gauche idéologique veut mettre hors la loi:

 

"Gauchet, Manent, Muray et les autres sont coupables de crime dialectique: hommes des Lumières, ils questionnent les Lumières; démocrates, ils critiquent la démocratie."

 

Parmi tous ces infréquentables il en est un qui l'est davantage que les autres:

 

"Il lui suffit d'apparaître pour que l'oeil de l'humaniste se teinte d'une lueur inquiétante, comme si soudainement les instincts les plus anciens de l'espèce, son goût du sang, son appétit de lynchage reprenaient leurs droits. On pense à "la minute de la haine" de 1984. Avec Eric Zemmour, la minute de la haine ne s'arrête jamais."

 

Là on passe de la mise hors la loi du droit à la critique au déni de réalité.

 

Elisabeth Lévy rappelle les attaques dont Zemmour a été objet pour avoir osé dire la vérité en 2010 lors d'une émission de télévision:

 

"Zemmour n'est pas attaqué parce qu'il défend des opinions, contestables par nature, mais parce qu'il énonce des vérités. Et si elles déplaisent, c'est parce qu'elles ne collent pas avec le récit autorisé. Il n'est nul besoin de statistiques pour savoir qu'il y a en France une surreprésentation des étrangers et des Français d'origine immigrée récente dans la population carcérale."

 

Elle rappelle également les accusations d'homophobie et de négationnisme dont Christian Vanneste a été l'objet cette année pour avoir osé dire une vérité historique sur la Seconde Guerre Mondiale, confirmée plus tard par Serge Klarsfeld sur le site Nouvelles de France:

 

"En dehors des trois départements annexés, il n'y a pas eu de déportation homosexuelle en France."

 

La vérité n'a plus d'importance. Elisabeth Lévy tente une explication:

 

"A partir du moment où la mémoire de la persécution est une composante centrale de l'identité d'un groupe, tout questionnement sur la réalité de cette persécution est ressentie comme une attaque contre le groupe lui-même."

 

Il n'en demeure pas moins que, comme elle le dit plus loin, il y a de quoi avoir peur de constater qu'un homme est condamné sans procès pour avoir dit la vérité...

 

De même est-il surprenant que les Français se voient refuser par la gauche le droit de savoir s'ils mangent ou non de la viande halal: 

 

"Les citoyens ont le droit de tout savoir, sauf ce qui risque de froisser la "communauté" musulmane."

 

Elisabeth Lévy rappelle enfin les propos unanimes des représentants de la gauche, tels que François Hollande et Jean-Luc Mélenchon, après la fusillade de Toulouse, le 19 mars de cette année, qui coûta la vie à trois enfants et un adulte devant une école juive. Ils ont un peu trop vite insinué que le tueur ne pouvait être qu'un raciste, influencé par les déclarations de leurs adversaires de droite, avant que l'on ne sache qu'il s'agissait d'un djihadiste:

 

"La gauche sait oublier ses divisions et se montrer unie comme un seul homme pour taire ce qui lui déplaît. Et faire taire ceux qui lui déplaisent."

 

Elle conclut ainsi son livre:

 

"A toutes ces grandes âmes qui hurlent dès qu'il est question d'islam ou d'islamisme, on a envie de dire que la négation du réel est un poison tout aussi violent que le rejet de l'Autre. Pour notre République et pour notre liberté de penser - lesquelles, faut-il le rappeler, ne peuvent aller l'une sans l'autre."

 

Le pli de la négation du réel est pris quand on sait que quelque chose est vrai et quand on susurre qu'il ne faut surtout pas le dire...

 

Francis Richard

 

La gauche contre le réel, Elisabeth Lévy, 324 pages, Fayard ici

 

(Elisabeth Lévy sévit sur le site Causeur.fr)

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 22:05

Revolte-muets-Cacheux.jpgLe livre de Nicolas Cacheux nous raconte deux histoires parallèles. Et, comme dans la géométrie euclidienne, ces parallèles-là ne se rencontrent pas.

 

L'une se passe aujourd'hui, à notre époque. L'autre dans un futur indéfini, ou alors dans un monde allégorique, en tout cas dans un monde qui n'est pas tout-à-fait notre monde actuel, mais pourrait bien le devenir.

 

Les deux héros de ces deux histoires ont un point commun : leur mutisme. Leur mutisme ? Ils sont fermés comme des huîtres. Leurs proches ne peuvent pas deviner ce qu'ils pensent. Ils sont introvertis à un point qui dépasse l'entendement. D'ailleurs on ne les entend pas puisqu'ils sont muets.

 

Seulement, un jour, se contenter de se taire n'est plus possible. Certes ces muets ne vont pas faire entendre leur voix. Ils vont trouver un autre moyen d'expression, la révolte, qui prendra une forme différente dans les deux cas.

 

Walter Niemand est quinqua. Il est cadre moyen dans une compagnie d'assurances. Depuis toujours il a un complexe, celui de ne pas exister vraiment, de n'être personne, ce que son patronyme signifie en français.

 

Walter n'a aucune perspective de carrière. Sa formation n'est pas suffisante. Il n'a pas le sens du travail en équipe, ce qui, à son niveau, est rédhibitoire. Il souffre d'un handicap terrible : "il est infirme de l'autre".

 

Walter dépense plus qu'il ne gagne. Il est endetté jusqu'au cou. Il ne communique plus avec personne. Il garde pour lui toutes ses frustrations jusqu'au jour où la coupe est pleine. Il prend une arme, tue froidement trois collègues, puis se donne la mort.

 

L'histoire de Walter commence et se termine par ce carnage. Elle est une explication de ce qui le pousse à traduire sa révolte ainsi, de manière funeste et brutale. 

 

Homeg est archiviste au Ministère de la Planification dans le département des Grands Travaux d'Utilité Publique. Le pays est dominé par des peuples oppresseurs dont les bannières arborent les 3 S de Surabondance, Surendettement, Surinformation.

 

Un jour les peuples des 3 S ont envahi les peuples des 3 P, Pauvreté, Prière, Paix, et les ont asservis. Ils ont tout saccagé sur leur passage, détruit paysages et monuments. Quelques rebelles seulement ont trouvé refuge dans les montagnes. 

 

A Homeg, comme aux autres esclaves, la parole a été retirée par les Binaires, au service des oppresseurs. Son destin va cependant basculer quand, prenant le train pour aller travailler, il trouve par hasard dans une poubelle un extrait imprimé des textes sacrés d'avant l'oppression.

 

L'histoire d'Homeg commence et se termine par la résistance des rebelles à cette oppression. Elle est une explication de ce qui l'amène à entrer en contact avec eux, à les rejoindre, à recevoir enfin le flot continu de la parole dont il a été privé.

 

La révolte des muets conduit à s'interroger sur le comportement à adopter face à la servitude que peut revêtir un mode d'existence, que cette servitude soit le résultat de la médiocrité ou de l'oppression pure et dure. Il semble que tout seul, et sans idéal, ce soit mission impossible.

 

Francis Richard

 

La révolte des muets, Nicolas Cacheux, 128 pages, Xenia ici

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 22:30

 

Le-fil-de-soie-Blondel.jpgLes nouvelles racontent des histoires à forte concentration. C'est tout un art. Y excellent ceux ou celles qui savent peaufiner leurs phrases, peser leurs mots, reconstituer des pans de vie entiers en quelques pages.

 

En anglais le roman se dit novel. En français la nouvelle, qui a la même étymologie, est au fond un petit roman destiné aux gourmets. 

 

La quatrième de couverture du Fil de soie nous dit que Sylvie Blondel s'est livrée à l'enseignement, au journalisme, au théâtre amateur, aux voyages et à l'écriture. 

 

De telles activités favorisent les rencontres, la connaissance de l'humaine condition, le côtoiement de destins parmi les plus divers et le dépaysement. Cela se ressent à la lecture des histoires courtes et intenses que l'auteur nous propose dans ce recueil de neuf nouvelles.

 

La plupart de ces nouvelles sont écrites à la première personne par des femmes, qui nous racontent des rencontres sans lendemain ou des échappées pour toujours.

 

Lina, l'hermana de coeur de la première narratrice, qui l'a rencontrée alors qu'elle était réfugiée en Espagne, a connu un destin cruel au temps de la dictature militaire en Argentine, et ne se remet pas d'un viol initial, puis de tortures qu'elle a subis pour prix de sa rébellion, quel que soit le lieu où elle se retrouve. Pendant longtemps elle ne connaît pas d'échappatoire.

 

La deuxième narratrice est en vacances pour quelques jours sur une île grecque qui est un microcosme où tout le monde se connaît et ne s'aime pas. A son arrivée, à une station de bus, elle rencontre un natif de cette île, Stavros, qui lui raconte sa vie. Sur le bateau du retour, après un séjour décevant, elle le rencontre à nouveau, est prise d'émoi, le temps trop bref d'une traversée.

 

La troisième narratrice s'est mariée à Marcello, un boucher, fils de boucher, collègue de son père. C'est un coureur de jupons qui semble s'être enfin rangé pour l'épouser et ne s'occuper que d'elle. Il suffit pourtant de l'apparition dans leur immeuble d'une aveugle, Jeanne, pour que ce don juan aux fantasmes cannibals, n'ait d'yeux que pour cette belle aux yeux éteints et reprenne du service. C'est insupportable et insupporté.

 

La quatrième narratrice est tombée amoureuse de Jordan. Le service militaire le transforme étonnamment. Lui "qui caricaturait soldats et officiers" devient "adepte des jeux guerriers" et "spécialiste en stratégie". Insensiblement il s'éloigne d'elle avec qui il ne partage bientôt plus rien, jusqu'au moment où le fil qui les reliait encore ténument finit par se casser.
 

La cinquième narratrice est en plein délire onirique. Elle est couchée dans un lit qui n'est pas le sien et dont elle voudrait s'extraire. S'agit-il d'un lit de mort ou de naissance? Doit-elle y retourner après l'avoir quitté ou doit-elle poursuivre sa route nocturne, inexorablement? Est-elle une gentille proie survolée par un prédateur prêt à fondre sur elle? Quelle est donc sa destination?

 

La sixième narratrice a fait un beau mariage, sur le papier, avec John, riche héritier. Prodigue, il ne lui laisse que des dettes une fois disparu dans un accident. Il lui faut bien trouver une solution, elle qui n'a jamais travaillé pour vivre et qui se retrouve avec deux enfants sans père. Ne doit-elle pas faire comme naguère, c'est-à-dire faire fi de la réalité pour embarquer on ne sait pour où?

 

Un fantôme nous parle. Il ne dort jamais et rêve éveillé. Il est condamné à errer dans un château qui ne semble pas le sien, où des gens, qu'il ne connaît pas ont été massacrés, et qui est visité par des touristes. Sur une photo de classe il voit un garçon qui lui ressemble. Le temps perdu remonte alors à la surface de sa mémoire. Il peut verser enfin les larmes qu'il a contenues jusqu'à sa mort.

 

La nouvelle la plus aboutie a donné son titre au recueil. Une femme a tiré un trait sur sa vie antérieure et séjourne dans une maisonnette à terrasse, en bord de mer, pour avoir tout le temps. Un homme vit dans une caravane au milieu d'une pinède proche, pour peindre et dessiner à loisir. Ces voisins sont tous deux "deux en un", reliés "par un fil de soie qui peut se rompre à tout instant".  Tour à tour ils nous disent ce qu'ils perçoivent l'un de l'autre et comment ils se rapprochent peu à peu l'un de l'autre.

 

La dernière narratrice nous emmène tout autour de la Terre et nous fait rêver avec elle des chambres où elle n'a pas dormi et de celles où elle a dormi. Car elle s'est arrêtée de voyager loin sans ménager sa monture. Sur sa ligne de chemin de fer familière, Berne-Lausanne, ou chez elle, elle voyage désormais le front contre la vitre ou le nez dans un bouquin. Avant le vrai voyage, où elle ne s'emportera pas.

 

Sylvie Blondel nous fait le cadeau de toutes ces vies cahotiques, le plus souvent avec le regard d'une femme, c'est-à-dire attentive à tous ces détails qui nuancent l'existence. Quand elle donne la parole au fantôme masculin ou au peintre amoureux de sa voisine, elle leur prête un regard cette fois tout à fait masculin. Ce qui montre que le lecteur a affaire à une fine observatrice à laquelle convient fort bien ce genre exigeant de la nouvelle.

 

Francis Richard

 

Le fil de soie, Sylvie Blondel, 172 pages, L'Aire ici

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 05:45

Autour de ton cou BobicSlobodan Despot, l'éditeur du livre, lors du dernier Salon du Livre de Genève, m'a dit à propos d'Autour de ton cou :

 

"Vous pouvez y aller les yeux fermés."

 

Compte tenu que l'auteur était présent et qu'il s'agissait d'une belle femme serbe, au décolleté dévoilant un peu plus que le tour de son cou, je lui ai répondu :

 

"Plutôt les yeux ouverts!"

 

J'ai ouvert les yeux, d'abord pour regarder la dame, Mirjana Bobic, puis pour lire son livre et, les deux fois, j'ai été conquis.

 

Autour de ton cou ressortit à un genre indéfinissable.

 

Comme il est composé principalement de textes courts qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres et qui sont des histoires d'amour à part entière, il pourrait s'agir d'un recueil de nouvelles.

 

Comme, dans tous ces textes truffés d'allusions littéraires et cinématographiques, un même personnage féminin apparaît, plus ou moins au premier plan, sous le prénom de Lena, voire de Léontine, il pourrait s'agir d'un roman, dont le fil conducteur serait celui du collier que porte l'héroïne et qui supporte des pierres semi-précieuses reçues en cadeau par elle au fil ... des années.

 

Comme celui qui tient la plume raconte ses propres tourments d'homme jaloux (détail qui a son importance : sa femme est nettement plus jeune), via ces transpositions fantasmées (Cornelius n'est autre que lui-même, Stanislav, et Lena n'est autre que sa femme, Visjna) il pourrait s'agir de confessions déguisées.

 

Comme l'exécuteur testamentaire, Balaban - qui est l'assistant de Stanislav, professeur spécialiste de littérature contemporaine, et qui, envieux, vit dans son ombre -, met lui aussi la main à la plume et qu'en quelque sorte il s'approprie le manuscrit, il pourrait s'agir d'une oeuvre écrite à quatre mains.

 

Comme les dix textes, qui sous-tendent l'histoire de ce couple en déséquilibre, sont précédés d'une note sur une pierre semi-précieuse différente, il pourrait s'agir d'un manuel de minéralogie, doublé d'un manuel de lithothérapie, puisque ces notes font l'inventaire des vices et des vertus de chacune de ces pierres.

 

Chacun des récits met en scène un personnage masculin haut en couleur qui tourne autour de Lena : un éphèbe inaccessible, un joyeux matelot, un tringleur de poulettes, un beau danseur gominé, un fou de jalousie, un client de bordel, un vieux beau titré, un ancien amant gaffeur, un jeune poète malheureux en amour, un barman de nuit.

 

Cornelius imagine que toutes les pierres semi-précieuses du collier de Lena lui ont été offertes par un amant et que sa femme a donc enfilé les amants comme les maudits cailloux qui pendent à son cou. Lena lui a dit un jour qu'il était le fil de ce collier, piètre consolation pour un homme à qui sa femme finit toujours par revenir, comme une chienne à sa niche.

 

Avait-il tort ou raison d'être ainsi jaloux de tous ces mâles qu'il imaginait larguer sa femme ou largués par elle ? Rien n'est moins sûr. Cela nous donne, en tout cas, un florilège littéraire sur la jalousie à nul autre pareil. Le plus beau est que le secret final, dévoilé à la fin, entretient tout de même l'incertitude.

 

Ce livre est traduit du serbe par Slobodan Despot et Svetlana Milosevic-Valenti. Enthousiasmé par cette lecture lors d'un vol Belgrade-Paris, le premier n'a pas pu résister à la tentation d'en faire profiter les lecteurs francophones. Il a eu bien raison.

 

Et les lecteurs francophones, en lisant ce livre aux multiples joyaux, ne seront pas surpris d'apprendre que l'auteur a de multiples talents, puisqu'elle est "peintre, journaliste, conférencière, animatrice de télévision et, bien entendu, romancière". Tout ceci explique cela.

 

Francis Richard

 

Autour de ton cou, Mirjana Bobic, 224 pages, Xenia ici 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 21:20

Reflet rouge François HussyLes hommes se posent depuis la nuit des temps des questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre. Les uns, par exemple, croient qu'il y a une vie après la mort. Les autres se résignent à penser que nous ne sortons du néant que pour y retourner.

 

Aucun d'entre les hommes ne peut avoir de certitude absolue sur l'existence ou non d'un au-delà. Il doit se contenter de déchiffrer les signes qui lui sont donnés au cours de sa vie pour se faire une religion sur l'humaine destination.

 

François Hussy, dans ce premier volume, qui sera suivi de deux autres, nous propose d'entreprendre avec son narrateur un voyage de tous les vertiges, au cours duquel les notions d'espace et de temps sont complètement bouleversées.

 

Tout commence un beau soir à Genève, la ville natale du protagoniste de cette histoire à prédominance onirique. Un navire vient de s'immobiliser le long d'un débarcadère. Le voyageur, qui se promène sur le quai, a l'oeil attiré par son reflet rouge dans l'eau noire du lac. L'étrangeté de la suite débute par ce repère visuel, qui précède une première rencontre déterminante.

 

Le narrateur d'âge mûr, penché dangereusement au-dessus de l'eau, est en effet apostrophé par un vieillard inquiet, et désabusé, accompagné de sa chienne, Loulounette. Ce vieillard, Léo, a la certitude, autant qu'il peut l'avoir, du néant après la mort, tandis que son interlocuteur estime qu'il est plus scientifique de douter, peut-être parce qu'il vient de perdre son père et qu'il ne peut pas se résoudre à ne le revoir jamais.

 

Après qu'ils se sont quittés, le narrateur poursuit son chemin en suivant une inconnue sans la suivre, tout en ne s'autorisant, par égard pour Eléonore dont il vient de faire la connaissance, qu'à regarder le bas de son dos aux adorables fossettes, dénudé de même que son nombril, comme la mode de l'époque a l'extrême bonté de le permettre. Il ne sait pas encore que cette trop jeune femme pour lui va l'entraîner dans une fantasmagorie improbable.

 

Juste après lui avoir demandé de cesser de la suivre elle aperçoit derrière lui un homme qui la terrorise et lui demande de l'en protéger, et de s'enfuir avec elle. Elle descend précipitamment avec lui des escaliers qui dans son souvenir conduisent à des toilettes et qui en fait débouchent sur un métro qui n'existe pas à Genève... Ils empruntent ce métro qui les emportent très loin vers l'Archipel du Goulag... où des inconnus les arrêtent. Le voyage ne fait que commencer.

 

Le lecteur ne sait bientôt, pas plus que le narrateur, projectionniste de son métier et scénariste en gestation, si ce personnage qui s'exprime à la première personne est plongé dans un sommeil ou s'il est éveillé, s'il est mort ou vivant, si ce qu'il voit est réel ou illusoire, si sa vision de lui-même est intérieure ou extérieure. Bref ce voyage au-dehors et au-dedans de lui-même est bien vertigineux, d'autant que l'auteur nous dépeint avec quelque vraisemblance un univers surréaliste.

 

Quand le narrateur, avec le lecteur, croit reprendre pied, un rebondissement le pousse vers une autre aventure imprévue, mais qui a la vertu de satisfaire à sa connaissance de lui-même, suivie d'une plongée dans un abîme de perplexité qui renforce alors son sentiment de méconnaissance de lui-même. A la fin de ce volume, le lecteur, éprouvé et ravi d'avoir été ainsi ballotté, ne peut que se demander où l'auteur veut en venir et ne peut qu'avoir envie de connaître la suite.

 

Francis Richard 

 

Dans un reflet rouge sur l'eau noire, François Hussy, 176 pages, L'Age d'Homme ici    

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 16:45

L-esprit-de-resistance-Schaller.jpgFrançois Schaller est le fils de l'économiste suisse du même nom, dont j'ai suivi les cours facultatifs qu'il dispensait aux étudiants de l'EPFL dans les années 1970...

 

Ce fils de son père ne pouvait pas se faire un prénom. Aussi s'est-il fait un nom complet. Au point de faire oublier aujourd'hui celui de son paternel disparu il y a six ans.

 

Présent dans la presse de Suisse romande à partir de 1992, il a été notamment rédacteur en chef de PME Magazine en 2000, avant d'occuper cette fonction à l'AGEFI depuis 2009.

 

Le livre qu'il vient de publier est très révélateur, ne serait-ce que par le titre qui ne peut que ravir le petit-fils de grand résistant belge que je suis, sans l'avoir mérité, mais dont j'ai subi l'influence indélébile sur le comportement dans la vie.

 

Tandis qu'en 1992 je faisais partie en France des eurosceptiques qui rejetaient le Traité de Maestricht, François Schaller créait en Suisse, pour s'opposer à l'adhésion de son pays à l'Espace Economique Européen, un journal a-périodique, Swiss Info, cinq mois avant le vote du 6 décembre par le peuple.

 

Cet engagement paraissait suicidaire à tous ceux qui lui voulaient du bien tant le résultat semblait acquis d'avance et justifié aux yeux des médias de l'époque et de l'ensemble des élites du pays, à l'exception de l'UDC, déjà, de quelques communistes et de quelques Verts fondamentalistes.

 

François Schaller nous raconte dans L'esprit de résistance cette aventure donquichottesque, qui s'est traduite par l'échec de l'adhésion de la Suisse à l'EEE et par la mise au congélateur de son adhésion à l'Union européenne.

 

Dans son introduction à cette partie du livre, l'auteur nous explique ce qu'il entend par l'esprit de résistance qui l'animait alors et qui perdure chez lui vingt ans après, confortée par le fait indubitable que le refus du 6 décembre 1992 n'a pas eu pour conséquence les catastrophes annoncées quasi unanimement.

 

Au contraire, après des années 1990 très éprouvantes:

 

"La perspective de devoir s'en sortir seule dans le grand mouvement de mondialisation qui s'accélérait a contraint l'industrie à d'énormes et douloureux travaux de rationalisation et d'internationalisation."

 

la Suisse a récolté le fruit de ces efforts quand la crise fut venue...

 

L'esprit de résistance, selon Schaller, c'est résister au "chantage continuel [à la guerre] que les européistes exercent sur les eurosceptiques", "à l'idée beaucoup plus générale d'un monde régi par les grandes nations", à la "tendance de plus en plus lourde à considérer les traditions démocratiques et républicaines comme dépassées".

 

Cette tendance lourde se traduit par "le pouvoir des sages cooptés ou autoproclamés" auxquels l'esprit de résistance doit donc faire face.

 

La deuxième partie, La question suisse, est un recueil d'essais sur les cinq grands lieux communs répandus sur la Suisse: démocratie directe, fédéralisme, neutralité, protectionnisme, secret bancaire.

 

Les deux premiers essais ont été rédigés en 1999 et les trois suivants peaufinés en 2005 pour une parution sur le web, avec une contrainte, celle de se replacer dans l'avant-septembre 2001.

 

Les deux derniers chapitres ont été complétés aujourd'hui par des textes en italiques, pour tenir compte des évolutions récentes observées dans ces deux thèmes.

 

A propos de la démocratie directe, l'auteur répond aux objections habituelles sur la dimension géographique de son exercice - elle est pourtant en vigueur en Californie et en Italie -, sur l'abstentionnisme - seuls ceux qui se sont intéressés à l'objet votent - etc. Il explique que c'est le fossé démocratique de l'Union européenne qui empêche la Suisse d'y adhérer. Comme la réduction de ce fossé est reporté aux calendes grecques... la construction européenne n'est pas près d'être légitimée ni soutenue par ses citoyens.

 

Pour le coup, selon l'auteur, le fédéralisme helvétique ne semble pas applicable à l'Union européenne. Il a déjà eu beaucoup de mal à s'imposer à l'échelle du pays. C'est "un enchevêtrement de compromis fragiles , d'incompréhension, d'indifférence, de maladresses et de ressentiments". Pour surmonter les obstacles il a fallu une "somme d'arrangements, de patience, d'abnégation et de fatalisme devant les détours et les subtilités de la vie politique", qui serait "multipliée par cinquante dans un grand fédéralisme" européen hétérogène.

 

Si, en interne, la démocratie directe et le fédéralisme ne sont pas "remis en cause de manière frontale" il n'en est pas de même de la neutralité. Deux conceptions s'affrontent. Il y a ceux qui considèrent que la Suisse ne doit pas conclure d'alliance militaire et proposer sa médiation aux divers belligérants. Il y a ceux qui considèrent cette conception comme dépassée et que la Suisse ne peut pas rester passive, détachée, absente de la scène politique, "tout en continuant à commercer avec tout le monde".

 

Cette dernière conception a conduit la Suisse à adhérer à l'ONU en 2002. Depuis elle ne peut plus prendre d'initiatives, offrir ses services de médiation lors de graves contentieux d'un petit pays "avec un ou plusieurs poids lourds des Nations Unies". Elle est désormais un petit pays comme les autres n'ayant qu'une toute petite influence, conforme et aligné.

 

La Suisse est "nettement moins protectionniste que l'Union européenne dans tous les domaines", sauf dans l'agriculture, mais y compris dans celui de l'immigration (il y a 23% d'étrangers en Suisse). Mais les Suisses "ne veulent pas que l'on mélange les nécessités économiques et les considérations humanitaires" et "tiennent à garder le contrôle de leur politique d'immigration".

 

Après avoir démontré que les banques suisses peuvent en remontrer aujourd'hui aux autres pour ce qui concerne le blanchiment de fonds d'origine criminelle ou douteuse, François Schaller s'en tient à la définition juridique stricte du secret bancaire helvétique:

 

"Une disposition qui interdit aux banques et à leurs employés de fournir des renseignements sur des clients, des comptes, des transactions. Sauf à la justice bien entendu, dans le cadre de procédures pénales menées en bonne et due forme. La seule particularité de ce secret professionnel, c'est qu'il est renforcé par une disposition pénale."

 

En matière d'évasion fiscale il dit de ses défenseurs:

 

"Ses défenseurs [dont je suis] invoquent la protection de la sphère privée face aux tentations inquisitoriales de l'Etat. Plus précisément, ils font valoir que l'évasion fiscale, dans le monde, procède en général de taux d'impositions confiscatoires pour les hauts revenus et fortunes. A leurs yeux, il est naturel et légitime que certaines personnes tentent d'échapper à des systèmes fiscaux abusifs, en recourrant au contre-pouvoir que représente heureusement la concurrence fiscale."

 

et de ses adversaires:

 

"[Ils] estiment que l'évasion fiscale réduit d'autant la masse imposable dans des pays qui sont obligés ensuite de compenser le manque à gagner par un relèvement continuel de leur fiscalité (sur les classes moyennes en particulier). Cette position est en général accompagnée d'une exigence élevée de transparence financière de la part des personnes morales et physiques."

 

Tout en estimant que "la position optimale se trouve quelque part entre les deux extrêmes", François Schaller penche tout de même pour une pénalisation de la soustraction fiscale...

 

Présenter ce livre dense et, à bien des points de vue, philosophique, en un article, est évidemment réducteur. Il convient donc d'inciter le lecteur helvétique à le lire pour approndir ces thèmes singuliers de son pays et d'inciter le lecteur étranger à le lire pour faire pièce aux préjugés tenaces qui tiennent bien souvent lieu de réflexion sur ces grands thèmes qui caractérisent, partiellement toutefois, la Suisse, ce pays complexe et inspirant.

 

Francis Richard

 

L'esprit de résistance, suivi de, La question suisse, François Schaller, 312 pages, Slatkine ici

 

Cet article est reproduit sur lesobservateurs.ch

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 20:15

Cadavre-exquis.jpgBruxelles 1942, Félicien Marceau, qui s'appelle encore Louis Carette, publie un deuxième roman, Cadavre exquis, aux éditions du Houblon, qu'il a créées avec des amis.

 

Jusqu'à l'automne dernier, où il est réédité de son vivant, cet ouvrage, qui n'est pas vendu en France à sa sortie, ne figure pas dans les bibliographies de l'auteur.

 

Dans son avant-propos l'éditeur, Bernard de Fallois, rappelle ce que signifie un cadavre exquis, titre de ce livre tiré de l'oubli :

 

"Cette alliance saugrenue de deux mots qui ne vont pas du tout l'un avec l'autre, était le nom d'un jeu de société qu'aimaient beaucoup les surréalistes. Chaque joueur, après avoir écrit une phrase (ou fait un dessin), pliait la feuille, la tendait à son voisin qui devait la continuer sans avoir lu ce qui précédait, et qui en faisait de même avec son voisin. Il n'y avait plus qu'à déplier la feuille pour voir apparaître un poème étrange."

 

Ce roman comprend une trentaine de personnages principaux. Ils sont présentés succinctement au début du livre, dans l'ordre de leur apparition, comme c'est l'usage pour les pièces de théâtre. Félicien Marceau en écrira une bonne douzaine dans les années 1950 à 1970...

 

Il est difficile de raconter ce livre qui relate la vie de personnages qui vivent dans la capitale belge au lendemain des accords de Munich de 1938. En grande partie ce sont des émigrés. Ils sont allemands, autrichiens, espagnols, hollandais ou italiens. L'un d'eux, émigré crispé comme ils le sont tous, peu ou prou, résume bien ce que nombre d'entre eux ressentent hors de leur pays :

 

"Un émigré, c'est le contraire d'un voyageur. Il sort de son pays à reculons. Les valises s'en vont. Le coeur reste. C'est un fameux piège."

 

"Il ne faut pas quitter son pays puis prétendre s'en occuper encore." dit un ministre belge à leur sujet... 

 

Les destins de toutes ces personnes se croisent plus ou moins. Ils ne se connaissent pas tous, mais ils sont reliés les uns aux autres par quelques fils, parfois bien ténus. Parmi eux des hommes et des femmes s'aiment ou jouent à s'aimer devant les autres pour exciter leur jalousie ou leurs désirs, sur toile de fond d'avant-guerre.

 

Cependant le hasard s'ingénie malgré tout à créer des ramifications entre certains de ces êtres qui appartiennent au même milieu, frelaté, cosmopolite et friqué, ou sinon endetté : ainsi l'un d'entre eux, par nécessité, trempe-t-il, pour s'en sortir, dans des affaires interlopes.  

 

Tout ce beau monde se côtoie dans des dîners bruxellois où ils tentent de briller et où s'aventurent quelques ministres. Les dialogues savoureux, pleins d'humour et, souvent, de vacherie, du romancier Carette préfigurent ceux du dramaturge Marceau.

 

Parmi tous les personnages de ce roman, il en est un toutefois qui apparaît plus que les autres et qui, au fond, prend l'avantage, me semble-t-il, sur eux tous. C'est un don juan, couvert de femmes. Comme le pense une de ses conquêtes qui ne peut pas lui résister quand, de temps en temps, alors qu'il l'a quittée, il revient la prendre :

 

"Seules d'autres caresses peuvent effacer celles dont je brûle encore. Ce sont toujours les corps qui triomphent."

 

Cet homme pourrait bien être un sinistre individu. Ne dit-il pas en effet à une autre de ses conquêtes qu'il a décidé de quitter juste après l'avoir prise une dernière fois :

 

"Ne peux-tu pas comprendre? Qu'on puisse désirer quelqu'un mais pas au-delà d'une seule étreinte. Sans compter que la dernière fois, c'est une telle merveille. Tout redevient tellement précieux. Ce pli de l'épaule, cette couleur de la peau, ce regard où le plaisir glisse comme une eau."

 

Son opinion sur les femmes est sans conteste celle d'un misogyne : 

 

"Juste assez charmantes pour qu'on aie envie d'elles. Juste assez assommantes pour qu'on puisse les quitter avec soulagement."

 

Seulement il finit par tomber sur un tendron - ce à quoi il ne s'attendait pas -, qui sait très bien à quoi s'en tenir sur son compte et qui pourrait fort bien le sauver du seul plaisir, auquel il s'est jusque-là adonné, en prenant son coeur, tout simplement. Peut-être alors sera pris qui croyait prendre...

 

Francis Richard

 

Cadavre exquis, Félicien Marceau, 272 pages, Editions de Fallois 

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 13:00

Capitalisme Moyen Age HeersJacques Heers est un historien à qui on ne raconte pas d'histoires...

 

Il connaît très bien cette époque méconnue, aux contours indéfinissables, qu'est le mal-nommé Moyen Age, sur lequel les jocrisses de la culture dégoisent volontiers encore de nos jours.

 

Non, le capitalisme n'est pas né à l'époque moderne, mais bien au Moyen Age. L'économie médiévale n'était pas fermée, primaire, primitive. Ce n'était pas une économie de simple subsistance, comme d'aucuns l'écrivent encore avec suffisance.

 

L'économie médiévale était une économie capitaliste au sens général que l'auteur donne du capitalisme et qui devrait faire l'unanimité:

 

"Le mot s'emploie ordinairement pour parler d'une société et d'une forme d'économie où l'homme qui dispose d'un capital, généralement d'une somme d'argent, peut tirer profit du travail d'autrui par des prêts portant intérêts, par une participation dans une entreprise marchande et par l'achat et la vente de valeurs mobilières."

 

Si on ne parle pas encore de banque - il faudra attendre le XVIIe - mais de change, ce mot vient pourtant des bancs ou des tables qu'à l'origine les changeurs disposaient sur les champs de foire pour exercer leur métier. Le mot banqueroute vient lui de la rupture réelle de leurs bancs par les magistrats s'ils étaient reconnus insolvables ou convaincus de malversations.

 

L'or et l'argent sont les deux métaux entrant dans la composition des multiples monnaies émises un peu partout, objets du change manuel, opération complexe. L'Espagne et le Portugal font venir l'or d'Afrique, Gênes et Florence le redistribue pour eux. Venise contrôle entièrement le trafic de l'argent qu'elle reçoit, par mer, de Serbie et, par terre, de Bohême et de Saxe.

 

A cette époque les monnaies sont en très grand nombre et leurs cours varient. Par échanges de missives, les changeurs se tiennent au courant de leurs variations. Ils savent compter et bien compter. Ils ne comptent pas par dix ou par cent, comme de nos jours, mais par vingt-quatre, vingt ou douze. Les gens ne disent pas qu'ils ont 30, 40 ou 50 ans mais qu'ils ont 24, 36 ou 48 ans... Et dans ces opérations à systèmes numériques divers ils se retrouvent très bien sans avoir besoin d'ordinateurs et de logiciels...

 

Les solidarités s'exercent librement au travers des clans familiaux, des voisinages, des sociétés de métiers ou des fraternités charitables. Quand de petites gens sont dans le besoin ou manquent de quelque chose, les plus nantis leur prêtent objets et monnaies sans intérêt, c'est-à-dire sans usure, gratis et amore. Ce qui va à l'encontre des idées reçues sur cette époque qualifiée un peu vite aujourd'hui, par ignorance, d'obscurantiste.

 

Est-ce à dire que l'usure - autre nom pour l'intérêt - n'est pas pratiquée? Que non pas. Mais elle est pratiquée par les changeurs - qui ne se limitent de loin pas au change manuel -, à l'égard des puissants, qui ne leur en sont pas toujours reconnaissants. En principe l'Eglise condamne l'usure. En fait elle la tolère, sans doute parce que les changeurs ne sont pas chiches d'aider les petites gens.

 

L'Eglise aurait mauvaise part d'ailleurs à ne pas tolérer l'usure, puisqu'elle est bien contente de pouvoir elle-même emprunter, si besoin est, ou de prêter à intérêt elle-même. Seulement l'usure doit se faire discrète et, surtout, être raisonnable...Quand les temps sont difficiles, les changeurs sont naturellement des boucs émissaires tout trouvés, contre lesquels il est bien facile de diriger la colère des peuples.

 

Qui pratique l'usure? Ce ne sont pas seulement les usuriers de profession. Ce ne sont pas seulement des juifs mais aussi de bons chrétiens - des nobles, des gens d'Eglise, des magistrats, des marchands, des boutiquiers -, souvent en beaucoup plus grand nombre que les juifs, ce dans la plupart des régions. Les marchands, par exemple, dissimulent cette activité hautement lucrative sous des activités commerciales plus honorables socialement...

 

A l'égard des puissants les changeurs professionnels ne se contentent pas en contrepartie de leurs prêts de simples promesses, rarement tenues, ou de perception de taxes compensatoires. Ils prennent des gages importants qu'ils réalisent en cas de défaut de remboursement. C'est ainsi que nombre d'entre eux acquièrent terres et propriétés somptueuses et deviennent rapidement plus riches que seigneurs et marchands.

 

Avec le développement des échanges la monnaie fiduciaire devient insuffisante. L'or et l'argent viennent à manquer. Peu à peu les monnaies de papier font leur apparition. Le mot de chèque n'existe certes pas mais, sous une forme rien moins que normalisée, des bouts de papier, cet instrument de paiement est d'un usage courant, de même que la lettre de change.

 

Les monnaies de compte font également leur apparition chez les hommes d'argent qui enregistrent leurs créances dans des livres et peuvent contrôler à tout moment les virements de compte d'un client à un autre. La comptabilité dite "à partie double" fait son apparition sans que le mot ne soit prononcé par ceux qui la pratiquent.

 

Un autre moyen de gagner de l'argent est le rechange. Une lettre de change est établie par un tireur. Cette lettre de change doit être payée au bénéficiaire par un tiers, le tiré. Si, à l'aller, le bénéficiaire voit cette lettre de change impayée par le tiré défaillant, le tiré lui établit une lettre de change de substitution que le tireur initial devra payer au retour. L'intérêt calculé entre cet aller et ce retour est le rechange.

 

Très vite ces allers et retours deviennent fictifs. On ne rédige même plus de lettres. L'opération de prêt est multipliée sans qu'il n'y ait le moindre lien avec des transactions commerciales. Le rechange ne repose que sur le crédit  et sur la bonne renommée des participants...Il peut constituer avec le change, le prêt à intérêt, une très grande part des bénéfices d'un changeur.

 

Il n'existe pas seulement des compagnies familiales. Un grand nombre de gens placent un petit pécule dans de grandes compagnies anonymes. Dans le trafic maritime, par exemple, cela permet "à un modeste marchand de tenter l'aventure dans le commerce sans disposer lui-même d'une grande somme d'argent et à d'autres, bien plus modestes que lui, incapables de se déplacer et ignorants des conditions du marché, d'intervenir dans le grand trafic au long cours en ne risquant que quelques livres".

 

Les faillites des finances publiques ne sont pas inconnues de l'époque: "Les rois [de France], souvent à court d'argent, incapables de maîtriser un budget, ne pouvaient certes augmenter leurs ressources fiscales ni frapper de mauvaises monnaies. Leur seul recours fut d'imposer des mutations monétaires qui, un temps, soulageaient leur trésorerie mais pesaient lourd sur l'économie du royaume."

 

L'étude du passé, dans son contexte, à condition de ne pas avoir de préjugés et de ne pas se limiter aux apparences trompeuses, à condition de faire voir ce qu'on ne voit pas de prime abord, a l'avantage d'éclairer notre présent. Les similitudes du Moyen Age avec notre époque, aussi bien que les différences, devraient contribuer à notre réflexion et nous rendre plus humbles. 

 

Dans cet ouvrage, Jacques Heers, qui connaît fort bien le Moyen Age, auquel il a consacré ses recherches historiques depuis des décennies, s'appuie sur de nombreux exemples concrets qui bousculent une nouvelle fois les idées reçues, c'est-à-dire les idées données principalement par des historiens sous influence idéologique.     

 

En conclusion l'auteur souligne des différences majeures avec notre époque:

 

Les particuliers n'empruntaient que pour une durée courte:

 

"Nul financier n'aurait, à l'époque, fait profession d'acheter des créances à moindres prix pour, ensuite, traquer les récalcitrants."

 

"On n'empruntait pas des fonds pour lancer une affaire."

 

On rassemblait des capitaux privés "qui ne devaient rien à une banque et par la suite, n'avaient jamais à payer d'intérêts ou à solliciter d'autres prêts":

 

"De cette façon, les financiers, usuriers, qui se faisaient appeler changeurs , n'avaient nul droit de regard sur la marche des affaires."

 

Les financiers vivaient principalement du rechange:

 

"La pratique du rechange [...], plus discrète, leur assurait des profits raisonnables, sans vraiment spéculer et braver ouvertement la réprobation qui s'attachait à la mauvaise usure."

 

Connaître tout cela ne laisse-t-il pas songeur? 

 

Francis Richard

 

La naissance du capitalisme au Moyen Age, Jacques Heers, 324 pages, Perrin ici 

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 22:40

Une-heure-avec-Rousseau.jpgComme on commence à le savoir, et plus particulièrement à Genève, 2012 est l'année du Tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau.

 

Les éditions Xenia ont eu la bonne idée d'inaugurer une nouvelle collection, pour lecteurs pressés, intitulée Les Heures, avec un livre, qui se lit en une heure, en compagnie de Rousseau, justement.

 

Rousseau n'est ni français ni suisse, mais citoyen genevois, comme le rappelle opportunément Yves Bordet dans son introduction à cet ouvrage collectif.

 

Ce chercheur au Centre Lucien Tesnière de l'Université de Franche-Comté , à Besançon, resitue dans son introduction la Genève dans laquelle Rousseau est venu au monde. Ce texte, à la fois très dense et très savant, sans être le moins du monde ennuyeux, est une excellente introduction au reste du livre. 

 

Ce livre n'a pas la prétention d'être exhaustif. Il serait plutôt apéritif à l'oeuvre multiple et éclectique de Rousseau, auteur d'opéras, d'essais, de roman, d'écrits polémiques, de confessions et de promenades rêvées. Et les contributions de cet ouvrage ont le mérite, chacune à sa façon de ne pas emprunter de sentiers battus.

 

Ainsi l'angle sous lequel Eric Werner aborde le Rousseau philosophe n'est-il pas habituel. Il nous le montre pétri de contradictions assumées, à la fois vibrionnant et sachant ce qu'il veut, en quête de soi non pas de manière statique mais évolutive, à la recherche de la vérité, c'est-à-dire mettant sa vie mouvementée au service du vrai.

 

Jan Marejko nous présente le Rousseau de la volonté générale dépassé par sa théorie inachevée, hostile aux débats, où se forme pourtant l'opinion populaire, auxquels il préfère sans conteste un corps politique aussi fusionnel que possible, ce qui peut conduire au despostisme que seule peut contrecarrer une division de souveraineté.

 

Tanguy L'Aminot évoque des héritiers de Rousseau, les Naturiens, certes éloignés des écrits de ce dernier mais s'en réclamant, prônant le retour à la nature primitive où l'homme arrive à subvenir à ses besoins grâce aux seules ressources naturelles, ce qui n'est pas sans rappeler nos écologistes adeptes de la décroissance.

 

Jean-Blaise Rochat nous rappelle qu'avant d'être écrivain Rousseau est un musicien, compositeur d'opéras dont les succès, hormis Le devin du village se démentiront très vite. A défaut Rousseau se fait par l'écrit le défenseur de la musique italienne légère, populaire, contre la musique française, lyrique, gouvernementale.

 

Jérôme Lèbre nous raconte le Rousseau marcheur, dont la pensée se construit lors de ses déambulations. Certes il est bien obligé de s'arrêter par moment pour écrire, mais il lui est alors impossible de restituer sur le papier tout ce que son imagination fertile a produit. De ce mouvement incessant il reste quelque chose dans toutes ses théories. 

 

Alfred Dufour nous dresse le portrait d'un Rousseau chrétien, qui est surtout attaché à la morale évangélique et qui refuse dogmes et excommunications. Ce qui n'est pas fait pour lui attirer les bonnes grâces des autorités religieuses établies qui trouvent ses oeuvres impies et condamnables et, parce qu'il s'affirme chrétien, lui vaut les attaques de ses anciens amis des Lumières.

 

Clovis Gladstone nous explique la position de Rousseau lors du célèbre tremblement de terre de Lisbonne de novembre 1755. Pour Rousseau "c'est le choix humain qui détermine le mal dans le monde et non pas l'ordonnancement de la nature par Dieu". C'est ainsi que le mal particulier, le choix d'avoir construit cette ville à cet endroit, n'affecte pas "le tout est bien".

 

Enfin Céline Wang nous révèle l'influence du Contrat social de Rousseau en Chine depuis plus d'un siècle, dans les débats politiques. D'aucuns voient en Rousseau un précurseur de la "dictature collective", d'autres le véritable fondateur de la démocratie moderne. L'étude du rousseauisme ne s'y limite pas à la politique, mais s'étend au droit, à l'éthique, à la sociologie, à l'esthétique, à la psychologie et aux lettres.

 

Ces différentes contributions, illustrées par une iconographie judicieuse et précieuse, montrent qu'il y a beaucoup à dire sur Rousseau et son oeuvre, qu'on soit en accord ou non avec lui, qu'on apprécie ou non sa manière d'écrire, qu'on aime ou non sa personne. En attirant l'attention du lecteur sur quelques points particuliers, elles le mettent en appétit et lui donnent envie d'en savoir davantage.

 

Cette visite d'une heure se termine par une orientation bibliographique, dans laquelle le lecteur peut retrouver des ouvrages écrits par certains des contributeurs, et par un tableau synoptique, dans lequel il peut situer chronologiquement les grandes dates de Rousseau et de son temps.

 

En somme passer de cette façon une heure en compagnie de Rousseau est fort instructif et devrait inciter le lecteur à reconsidérer ce qu'il sait de Rousseau. La personne et l'écrivain sont en effet plus complexes que les caricatures qui en sont faites d'ordinaire.

 

Francis Richard  

 

Une heure avec Rousseau, 72 pages, Xénia ici

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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