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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 19:15
La vengeance du pardon, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Ce livre contient quatre histoires, deux longues, deux courtes (dont La vengeance du pardon, qui lui donne son titre). Elles parlent de travers humains, trop humains, et de bons sentiments, qui, quand ils ne sont pas tout seuls, font de la bonne littérature, n'en déplaise à André Gide.

 

Lily et Moïsette sont de vraies jumelles, mais elles diffèrent depuis le début: Les soeurs Barbarin virent la lumière le même jour. Si la première provoqua l'admiration, la seconde suscita l'ahurissement en surgissant entre les cuisses épuisées de sa mère une demi-heure plus tard.

Cette différence va être, toute leur vie, une source d'envie de la part de la seconde pour tout ce qui concerne la première. Alors que Lily aime sincèrement Moïsette et ne lui veut que du bien, cette dernière ne l'aime pas et ne lui veut que du mal, en proportion de l'amour que Lily lui porte.

Il est donc d'autant plus étonnant que Lily soit accusée d'avoir tué Moïsette, qui a basculé au fond du puits. Cela ne lui ressemble pas et c'est pourquoi, avant même que le procès n'ait lieu, tout le monde ne doute pas qu'elle sera acquittée puisque sa bonne réputation plaide pour elle...

 

A la suite d'un pari, William Golden, alors âgé de 16 ans, a engrossé Mandine, 16 ans, surnommée Simplette, après trois nuits d'amour: Plus l'on songeait à la défaillance de son esprit, plus on trouvait par contraste son corps parfait, jambes longues, taille souple, allure élastique.

Dix ans plus tard, William, qui est resté pendant tout ce temps dans le déni de paternité, a réussi professionnellement, au-delà de toute espérance, mais, sur le plan personnel, un accident le rend stérile: il ne pourra pas avoir de progéniture, ce qui lui importe peu, dans le fond. Sauf que...

Sauf qu'il se trouve un jour dans une situation où il lui est nécessaire de prouver qu'il a (ou peut avoir) une descendance. Très cyniquement alors, il se souvient du garçon qu'il a fait à Miss Butterfly... En définitive c'est elle qui, par son abnégation, lui donnera une sacrée leçon...

 

Elise Maurinier rend visite en prison à Sam Louis. Ce dernier n'est pas n'importe qui. C'est un violeur et tueur en série. A son palmarès il a quinze victimes, dont la propre fille d'Elise, Laure. Une relation étrange se noue donc entre cette mère meurtrie et ce criminel sans remords.

En fait Elise cherche à comprendre Sam, avant de lui pardonner. Quand ce sera fait, elle pourra, nolens volens, se venger de lui, après un long duel verbal avec lui. S'expliquera alors cette expression curieuse employée par Eric-Emmanuel Schmitt: La vengeance du pardon.

 

Dessine-moi un avion est une référence non dissimulée à Antoine de Saint-Exupéry. C'est ce que demande la Petite Princesse Daphné à Werner von Breslau, un ancien pilote de la Deuxième Guerre mondiale, qui a réussi à sauver de la destruction son Focke-Wulf Fw190...

Mais il n'y a pas qu'un lien entre les deux passionnés d'aviation: de famille noble l'un comme l'autre, ayant perdu leur père enfant, ils ont tous deux volé dans les mêmes parages à l'été 1944, au cours duquel Antoine a disparu en mer... Ce qui va donner une idée à Werner, presque centenaire...

 

Ce recueil d'histoires confirme - mais il n'en était évidemment pas besoin - que leur auteur, grand amateur de littérature, de musique et d'histoire, est un fabuleux conteur, sachant captiver son lecteur jusqu'au bout de ses lignes élégantes, tout en explorant les ombres et lumières de ses soeurs et frères humains.

 

Francis Richard

 

La vengeance du pardon, Eric-Emmanuel Schmitt, 336 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

La nuit de feu (2015)

L'homme qui voyait à travers les visages (2016)

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 22:55
Rentrée des classes, de Laurence Boissier

Pour les disparitions, c'est maladroit de choisir une seule élève dans toute l'école. Mathilde aurait bien aimé qu'il y ait un peu plus de parents disparus, qu'une camarade vienne dire "moi aussi j'ai une Disparition", ou même carrément un mort officiel, mais personne ne le fait.

 

Andrew, le père de Mathilde, a disparu en mer, avec son voilier, lors d'une sortie en solitaire, au large du Finistère, en Bretagne du nord. Comme son corps n'a pas été retrouvé, il laisse dans l'incertitude une "veuve", Elise, deux "orphelins", Mathilde donc, et son frère aîné Henry.

 

La Disparition s'est produite juste avant la Rentrée des classes de 1973. Et le roman de Laurence Boissier commence à ce moment-là: les choses ne seront plus jamais comme avant et pourtant il va bien falloir à la famille Kinley continuer à vivre sous les cieux genevois.

 

Car les Kinley habitent au 4 rue du Mont-Blanc à Genève, ville où se trouve l'atelier de maître-voilier d'Andrew, sa femme travaillant au Musée de la porcelaine et de l'argenterie, "dirigée" par Hubert Vagnière, dont la secrétaire, Marianne Pons, est une perle rare: que ferait-il sans elle ?

 

Au 4 de la rue du Mont-Blanc, l'entrée de l'immeuble n'est pas à échelle de petite fille. Depuis le rez jusqu'au sixième, elle s'ouvre majestueusement sur les coursives intérieures qui desservent les appartements. Le jour, la lumière chute du faîte jusqu'au rez avec une intensité...

 

Les Kinley sont au 6e, de même que la concierge Chiara Diallo, un personnage que Mathilde a surnommé le Gy, d'après le dessin terrifiant d'un dragon aperçu dans un livre de contes : elle s'adresse aux gens en leur tournant le dos et en les regardant par-dessus une épaule...

 

Hubert Vagnière est marié à Hélène. Ils ont deux grands fils, partis de la maison. Hélène s'occupe maintenant d'Alpaga, un très vieux cheval qui a grandi avec eux. Elle passe plus de temps avec lui le samedi, si bien qu'elle a élu le vendredi pour accomplir son devoir conjugal.

 

Si la Disparition bouleverse la vie des Kinley, la mort d'Alpaga a un effet semblable sur celle des Vagnière. Le départ en congé maladie pendant plusieurs semaines de Marianne Pons et le retour au travail d'Elise Kinley, avant d'avoir fait son deuil, perturbent la marche du musée.

 

L'univers que crée l'auteur avec ces personnages est tragi-comique. Bien sûr toute absence, temporaire ou définitive, peut être bien triste, mais le ton pince-sans-rire adopté par elle, pour raconter situations, lieux, époque, et même éléments, invite le lecteur à y retenir le côté dérisoire.

 

Francis Richard 

 

Rentrée des classes, Laurence Boissier, 256 pages, Art & Fiction (sortie le 18 septembre 2017)

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 21:00
Couilles de velours, de Corinne Desarzens

Le grand âge assure l'illusion que l'on peut tout dire. Sur le bâtiment qu'est le corps. Sur la fusée qu'est le destin. Sur la moutarde après dîner qu'il faut éviter parce qu'elle veut dire trop tard. Qu'est-ce qu'on risque?

 

Rien. D'autant que Corinne Desarzens n'est pas d'un grand âge et ne s'illusionne pas. Elle dit donc tout haut ce qu'elle a envie de dire, notamment sur le blason masculin, dans ses Couilles de velours. Et elle le fait par petites touches, par de jolis petits textes tout empreints de poésie.

 

Comme le firent avant elle les poètes de la Renaissance, qui célébraient tel ou tel détail anatomique du corps féminin, en filant la métaphore, elle parle ici (comme les Chinois) de tige de jade et là de fleur de chair qui rejette la double poche ridée à l'ombre des seconds rôles.

 

Elle remarque avec humour l'étrangeté de la physiologie du mâle et de son engin télescopique qui se déplie, qui se dilate, qui se répand : tant de parties vulnérables se trouvent soudain à l'air, exposées, alors que la femme garde ses accessoires aussi serrés que dans un sac à main.

 

Elle ne pense pas qu'à ça, si elle y pense beaucoup (elle ne dit pas incongrûment,  comme des filles ou une businesswoman au bout de son smartphone, qu'elle s'en bat...). Car elle ne se refuse pas de complimenter un dos, même si cela peut vexer celui qui tire fierté de sa vitrine...

 

Elle s'amuse aussi des différentes acceptions que prennent des mots tels qu'amourettes ou des appellations coquines données à certains biscuits et douceurs. Elle rappelle l'origine du velcro, invention de l'ingénieur suisse Grégoire de Mestral, dont le nom vient de velours et crochet.

 

Tout cela n'empêche pas les sentiments: la condition pour aimer, c'est d'apprendre à désaimer aussitôt, dès la première minute, pour remettre la jauge à zéro, échapper à la condamnation de l'attente et ne pas souffrir de la perte. Mais voilà : qui peut nier adorer se faire cambrioler le coeur ?

 

Francis Richard

 

Couilles de velours, Corinne Desarzens, 96 pages, éditions d'autre part

 

Autres livres de l'auteur:

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

Le soutien-gorge noir, 192 pages, Éditions de l'Aire (2017)

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 21:40
Frappe-toi le coeur, d'Amélie Nothomb

Si l'on avait tenté de lui expliquer que l'envers de la jalousie équivalait à de la jalousie et qu'il n'y avait pas de sentiment plus laid, elle eût haussé les épaules. Car les jaloux ne se rendent pas compte qu'ils le sont, non plus que de tout le mal qu'ils se font et surtout qu'ils font aux autres.

 

En 1971 Marie a 19 ans. Sa grande jouissance est de susciter une envie douloureuse chez les autres filles pour sa beauté et d'épouser le plus beau garçon de la ville; sa grande souffrance est de donner naissance à Diane, la plus belle petite fille que son mari ait vue et qui attire l'attention de tous.

 

Quand ses autres enfants paraissent, Nicolas, puis Célia, Marie leur témoigne une affection qu'elle a refusé de prodiguer à son aînée: une affection modérée pour son fils, une affection démesurée pour sa cadette, qui, du coup, se révèle insupportable, habituée à ne subir aucune contrainte.

 

A 15 ans Diane quitte la maison pour ne plus y revenir. Quatre ans plus tôt, à la suite d'un accident, elle a fait la connaissance d'un médecin, qui lui a parlé sans détour. Les paroles échangées avec lui ont suffi pour faire naître en elle la vocation de devenir un jour médecin, comme lui.

 

Diane sera cardiologue. Un vers d'Alfred de Musset, tiré d'une de ses premières poésies (dédiées à Édouard Boucher), l'a fortement impressionnée et l'a motivée pour cette spécialité dont l'objet est un organe qui n'a rien à voir avec les autres et qui a inspiré poètes et philosophes:

 

Ah! Frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie. 

 

En septième année de médecine, Diane est l'étudiante d'Olivia Aubusson, maître de conférences, qui produit sur elle une impression immense, si bien que bientôt elles deviennent amies et que Diane, en mal d'affection (sa déesse de mère l'a blessée), en éprouve pour Olivia...

 

Comme dans tous les contes, dont Amélie Nothomb est friande et dont elle adopte le ton ici encore, il y a dans celui-ci une morale: il est moins criminel pour une mère d'être aveugle et folle que d'avoir froidement et lucidement du mépris: à la gravité du crime [correspondra] la gravité du châtiment..

 

Francis Richard

 

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, 180 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Petronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 22:55
L'Argent noir, de Giovanni Garro

C'était l'époque où, en droit suisse, les femmes ne pouvaient transmettre la nationalité suisse à leurs enfants: j'avais donc un passeport italien, et mes cousins avaient la nationalité allemande.

 

Un certain Giovanni Garro est le protagoniste, et le narrateur suisse d'origine italienne, du roman L'Argent noir écrit par Giovanni Garro... C'est en quelque sorte une oeuvre de fiction autobiographique, pour ne pas employer le mot autofiction, qui date maintenant (40 ans).

 

Si Giovanni n'est pas un fils de famille, c'est un petit-fils de famille. Car son grand-père Pasquier est fabuleusement riche. Et, de ce fait, quand, enfant, il l'accompagne, les flatteurs, qu'il s'agisse de ses banquiers ou de son comptable, ne tarissent pas d'éloge sur ce petit prodige.

 

Il a 9 ans, en 1977, quand ses parents se séparent. Sa mère s'établit en Suisse à Corsier, avec ses deux enfants, dans une maison que son père lui a offerte. Bien que ce soit un secret de Polichinelle, celui-ci mène deux vies, l'une avec sa femme, l'autre avec son amie Patricia Z.

 

Il n'est pas facile à Giovanni d'être un gosse de riches: à l'école de Chardonne, où il a de bons résultats scolaires, les jaloux lui cassent la gueule à la récréation... Mais l'argent, fût-il noir, s'il ne fait pas le bonheur, n'en demeure pas moins un excellent marche-pied dans l'existence.

 

Aussi ne lui manquera-t-il pas pour, très jeune, s'acheter de luxueux habits, pour, jeune homme, disposer d'un logement à part, pour, plus tard, faire des études musicales à Vienne, puis de lettres, ensuite de droit à l'Université de Lausanne, enfin de droit européen à celle de Londres.

 

Peu à peu il prend conscience de son homosexualité. Sa première histoire d'amour est avec Michel X, un pianiste à la célébrité montante: Il avait 31 ans, mais en paraissait 25. Quant à moi, je venais d'avoir 18 ans. Cet amour ne dure pas toujours... et n'est pas du goût de sa mère.

 

Quand Giovanni est touché affectivement, que ce soit par le remariage de sa mère avec Edouard W, un anglais libidineux, par les reproches de celle-ci au sujet de son orientation sexuelle, ou par la révélation que son grand-père est adultère, il devient dépressif et toxico...

 

Inspiré par son professeur d'histoire ancienne, il se demande à propos de sa famille: Comment étions-nous devenus aussi riches? Une entreprise de construction, aussi florissante soit-elle, pouvait-elle suffire à mettre à l'abri du besoin toute une famille sur plusieurs générations?

 

Giovanni a réussi, mais son ascension est résistible. Ses déboires sentimentaux, mais surtout son bannissement par sa famille vont la mettre à mal: il aura osé déposer une dénonciation pénale après la mort de son grand-père qui s'était dit auparavant invraisemblablement ruiné...

 

S'accomplissent alors les paroles prophétiques de Géraldine Chaplin, la voisine de sa mère, qui était venue la trouver. Après l'enterrement de son grand-père, sa mère les lui avait rapportées et il s'était senti mal à l'aise sachant pertinemment qu'il voudrait découvrir le secret de sa famille:

 

Elle m'a dit de faire attention à l'argent. Elle m'a dit qu'elle connaissait des fratries qui s'étaient entredéchirées lors d'une succession. Elle m'a suppliée de ne pas commettre la même erreur. Elle m'a fait promettre que nous ne battrions pas pour l'argent...

 

Y a-t-il une morale à cette histoire désespérante, et noire, comme l'argent du même métal? L'auteur se garde d'en tirer une...

 

Francis Richard

 

L'Argent noir, Giovanni Garro, 272 pages Hélice Hélas

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 18:40
La fin de la solitude, de Benedict Wells

Tu sais ce que m'a dit mon père avant sa mort? Je me triturais nerveusement les doigts. Il a dit que c'était important d'avoir un véritable ami, une âme soeur. Quelqu'un qu'on ne perdrait jamais, qui serait toujours là pour nous. Mon père trouvait ça beaucoup plus important que l'amour.

 

Dans leurs circonstances, ces propos que Stéphane Moreau a tenus à son fils Jules, juste avant de disparaître avec sa mère, ont marqué ce dernier pour toujours. Et il lui faudra du temps pour s'en affranchir. Parce qu'il n'a que dix ans et que ce sont parmi les derniers qu'il aura reçus de lui.

 

Sa soeur Liz, son frère Marty et lui ont été placés dans un internat après la mort accidentelle, sur la route, de leurs parents en 1983. Plus âgés - Liz a trois ans de plus, Marty deux - son frère et sa soeur occupent un autre bâtiment de l'institution et ils sont en conséquence séparés.

 

A l'internat, Jules, garçon de la ville, fait la connaissance d'Alva, fille de la campagne, qui a le même âge que lui. C'est la seule enfant avec laquelle il se lie d'amitié. Semble alors se vérifier le précepte paternel: son amie Alva est bien la personne qui compte le plus pour lui.

 

Neuf ans plus tard, quand l'occasion se présente à Jules de déclarer sa flamme à Alva, il n'est pas prêt, du coup il n'est littéralement pas au rendez-vous. Aussi se méprennent-ils tous deux sur le sentiment qu'il a pour elle, si bien que l'occasion sera manquée pour eux deux.

 

Quelques années plus tard, alors qu'ils ont trente ans, ils se revoient une seule fois dans un bar. Jules confie à Alva, comme à une amie, qu'être seul tout le temps le tue. A quoi elle lui répond que l'antidote à la solitude ce n'est pas chercher au hasard la compagnie de n'importe qui:

 

L'antidote à la solitude, c'est un sentiment de sécurité.

 

Même si, pendant les années suivantes, les membres de la fratrie Moreau restent liés peu ou prou les uns aux autres, tous dissemblables qu'ils sont - Benedict Wells raconte comment chacun mène, ou pas, son existence - La fin de la solitude n'est pas encore pour Jules.

 

Jules ne mettra fin à la solitude que lorsqu'il comprendra qu'il est architecte de [sa] propre vie: Je suis moi quand je laisse mon passé me déterminer et je le suis tout autant quand je m'oppose à lui. Alors il pourra enfin dire: Je suis prêt. Même si cela paraît bien tard, voire trop tard...

 

Francis Richard

 

La fin de la solitude, Benedict Wells, 288 pages Slatkine & Cie (traduit de l'allemand par Juliette Aubert)

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 22:55
Coeurs silencieux, d'Anne Brécart

Il y a quelques mois j'ai quitté l'homme avec lequel j'ai vécu pendant vingt-cinq ans. Alors j'ai eu l'impression d'avoir intégré une grande communauté qui pourrait s'appeler "la maison des femmes seules". J'y ai retrouvé des amies rencontrées pendant les études, découvert leurs rituels, leurs habitudes.

 

Hanna, quinqua, vit depuis trois mois chez une amie, à Genève, en attendant de trouver un appartement. Elle repasse à son ancien appartement pour préparer des bagages. Elle dit à Xavier que la vente de la maison de sa mère se concrétise et qu'elle va y faire du rangement, mais ce n'est qu'un faux prétexte.

 

En fait, elle se rend à Chandossel parce que récemment le visage de Jacob s'est imposé à elle: Pas le visage que je lui ai vu à l'enterrement de ma mère il y a quelques mois, mais celui qu'il avait jeune homme. Je revois son regard et nos mains qui se cherchent mais, de manière incompréhensible, ne se mêlent pas.

 

A Chandossel, quand elle était encore une enfant, elle était considérée comme étrangère, doublement: d'abord elle venait de la ville, ensuite le monde des siens était bien différent de celui des autres: paysans, employés municipaux, artisans, postiers. La famille de sa mère échappait en effet à leur logique de l'utile:

 

Ce qui était important était "d'aimer" quelque chose, d'y accorder de la valeur, d'y être attaché.

 

Au village, arrivée au crépuscule dans la maison de sa mère, elle y fait du feu et se réveille tard le lendemain matin, dans le froid. En sortant chercher du bois dans le bûcher, elle entend une voix chaude et rassurante, c'est celle de Jacob, qui s'approche d'elle pour la délester de son fardeau et le pose devant le poêle de sa chambre:

 

Il a les mêmes épaules larges et solides que dans mon souvenir, son tronc est un peu trop puissant pour les jambes qu'il a gardées fines mais son corps a toujours des proportions harmonieuses. Son visage est marqué par deux plis de part et d'autre de la bouche. Ses joues sont barrées par deux rides émouvantes.

 

Personne ne la comprend comme lui, sans mot ni explications: il lit sur mon visage, dans mon regard. Et dire que si nous étions restés ensemble j'aurais pu vivre cela tous les jours. Seulement elle est partie il y a quelque quarante ans et, ici, tout le monde l'a oubliée, sauf Jacob, qui veut bien ce soir faire quelques pas avec elle.

 

Jacob lui laisse trois cahiers, sur le rebord de sa fenêtre, dans une enveloppe jaune. C'est son journal: celui en cours et ceux d'environ quarante ans plus tôt: ils couvrent les deux années pendant lesquelles nous nous sommes vus presque quotidiennement. Ce n'est pas fortuitement qu'il les lui a laissés: il aimerait qu'elle écrive un livre sur lui.

 

Il a lu ses livres et aime beaucoup ce qu'elle écrit. Il lui dit en un murmure: Tu ferais mon portrait... mon caractère singulier, mes difficultés. Et c'est ce livre que le lecteur tient entre ses mains. Si les feuilles d'automne se décomposent, il n'en est pas de même des sentiments d'Hanna: le temps n'a pas de prise sur eux, ils continuent à [l]'habiter...

 

Que fera Jacob de ce récit où elle a cherché à retrouver le chemin qui [la] mène à lui? C'est à lui seul qu'appartient la fin de l'histoire... 

 

Francis Richard

 

Coeurs silencieux, Anne Brécart, 160 pages, Zoé

 

Livres précédents:

Le monde d'Archibald (2009)

La femme provisoire (2015)

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 21:45
Je m'appelle Jennylyn, de Francis Bonca

Tous nous voulons savoir d'où nous venons, pourquoi nous avons telle ou telle origine, comme si ces révélations devaient nous rassurer ou justifier notre existence. [...] Une chose est certaine: quoi qu'il arrive, vous resterez ce que vous êtes, ni plus ni moins, lui dit un vieillard au bord du Rhône, qu'elle préfère aux rives du lac.

 

Jennylyn doit son nom à l'endroit où elle a été conçue, à l'automne 1979. Cet endroit, c'est un chalet, dont le nom est gravé sur une planche au-dessus de la porte d'entrée et qui se trouve en Valais, à Montana. Sa mère, Corinne Baud, et son père, Mikhaïl Vidal, y ont passé une quinzaine de jours, à la mi-novembre.

 

Peu de temps après qu'ils s'y sont aimés Mikhaïl quitte Corinne. Dans la lettre qu'il lui laisse sans la revoir, ni lui dire autrement au revoir, il écrit notamment: Je suis au début d'une carrière littéraire et veux pouvoir y consacrer tout mon temps, mes forces et mon énergie... Il ne sait pas que Corinne est enceinte. Sinon, aurait-il fui?

 

Huit mois plus tard, Corinne met au monde une fille, qu'elle appelle Jennylyn, prénom qui s'est imposé comme une évidence... Les années suivantes, Corinne parlera si souvent à sa fille de son père qu'elle suscitera en elle un intérêt croissant pour la littérature et que Jennylyn partira à bientôt vingt ans à la recherche de son père idéalisé...

 

A partir du peu de choses qu'elle sait de lui elle mènera donc sa quête: Mikhaïl a étudié l'art dramatique à Paris; mais, chez lui, l'écriture prend rapidement le pas sur la comédie; sa mère, russe d'origine, l'a élevé seule et vit à Prague à l'époque de l'idylle; dans sa lettre d'adieu, il dit partir pour la Crimée rejoindre ses grands-parents.

 

La Genevoise passe dès lors par les lieux où son père l'a précédée. Elle y fait des rencontres, y noue des amitiés. Elle s'étonne de trouver sur sa route nombre de personnes prêtes à l'aider, et qui d'ailleurs l'aident, mais, en fait, c'est bien parce qu'elle est elle-même une belle personne, au moral et au physique, tout comme son père.

 

Le lecteur de Francis Bonca ne peut que souhaiter que la ténacité de sa narratrice soit récompensée et que ce qu'un medium lui a dit à Paris se réalise: Jennylyn, vous rencontrerez votre père cette année encore, mais dans des circonstances difficiles, inattendues. Finalement votre but sera atteint et vous serez heureuse.

 

Francis Richard

 

Je m'appelle Jennylyn, Francis Bonca, 194 pages Plaisir de lire 

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3 septembre 2017 7 03 /09 /septembre /2017 22:55
Sol, de Raluca Antonescu

Quitter son pays n'était pas une option qu'il avait envisagée. Ce n'était pas par manque de courage. Simplement, plusieurs années dans un orphelinat l'avaient guéri du besoin d'espérer qu'une chose impossible se produise.

 

Son pays, c'est la Roumanie communiste de Ceaucescu. Il s'appelle Viorel Cioban. Et il pense encore ça, même après que Fernando, le père de famille de Chiliens, réfugiés ici à la suite du coup d'État, lui a dit qu'ils projettent de fuir en France dès que possible:

 

Nous n'avons pas fui une dictature pour se retrouver pris au piège dans une autre.

 

Ce qui va le faire changer d'avis, c'est un concours de circonstances: l'arrestation de son beau-père, Ion, qui a été dénoncé pour avoir proféré des injures contre le régime; la qualification de sa fille Alina pour une compétition internationale de tir à Zurich.

 

Alina s'est mise au tir avec son grand-père: elle a les qualités requises, physiques et mentales, pour cette spécialité. Sa soeur, Dina, au contraire d'elle, s'intéresse aux garçons, tel Marius, mais la famille de celui-ci lui interdit de la fréquenter à cause du grand-père.

 

Viorel et sa femme, Elena, décident que les filles doivent partir, sans eux. Pour y parvenir, ils n'acceptent qu'Alina participe à la compétition de Zurich qu'à la condition que Dina parte avec elle. Contre toute attente, cette condition si simple et si absurde est prise au sérieux.

 

Elena se charge de convaincre Alina de ne pas revenir: là-bas elle ne peut avoir qu'une vie meilleure; Viorel se charge d'en convaincre Dina autrement, en lui démontrant qu'ici il n'y a rien à espérer de la vie, sinon d'avoir l'esprit constamment rongé par la peur :

 

Alina et Dina partirent le 12 mai 1980 avec une délégation sportive de tir à la carabine. La destination était une ville dans un pays minuscule et forcément inconnu: la Suisse.

 

En 2016, Dina, restée célibataire, infertile, s'occupe de son neveu, Johan, 27 ans, depuis que ses parents, Grégoire et Aline Tomasi (pour réussir son intégration, elle n'est plus Alina), son frère Paul, et une jeune inconnue sont morts dans un accident de voiture en 2002.

 

Sol est le récit de l'adaptation de deux soeurs en exil (qui ne s'y entendent guère mieux que lorsqu'elles étaient au pays). La vie d'Aline y est beaucoup plus aisée que celle de Dina. Pour preuve, après la mort d'Aline et de Grégoire, leur fils Johan deviendra rentier...

 

Aline fait d'autant plus d'effort pour s'intégrer qu'elle a épousé un Suisse qui est né à l'endroit où il vit toujours: elle [pourra] déployer toute la capacité d'adaptation du monde, elle n'aura jamais le même sol que lui sous les pieds... Dina, plus engagée, ne culpabilise pas autant qu'elle...

 

Quant à Johan, il ne semble pas intéressé par la vie passée de sa mère: Les gens morts sont morts. Fin de l'histoire. Pourtant, s'il ne veut pas écouter sa tante Dina sur le sujet, il ne peut s'empêcher de retourner sur le lieu de l'accident pour comprendre ce qui s'y est passé...

 

Cette quête de Johan, à la fin du roman, est l'occasion pour Raluca Antonescu d'offrir au lecteur une reconstitution fabuleuse de la mémoire de l'unique descendant de la famille, sans laquelle il ne pourra tout simplement pas donner de nouvel élan à son existence...   

 

Francis Richard

 

Sol, Raluca Antonescu, 376 pages, La Baconnière

 

Livre précédent:

 

L'inondation (2014)

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 22:30
Une toile large comme le monde, d'Aude Seigne

Les liaisons satellites, avec leur lenteur et leurs coûts astronomiques, sont réservées aux hôpitaux, à l'armée, au gouvernement, aux bateaux en pleine mer.

 

Eh oui, comme le rappelle un des personnages d'Aude Seigne, dans Une toile large comme le monde:

 

- Internet n'est pas un esprit, il a besoin d'un corps.

 

Et ce corps est fait de câbles, souterrains et sous-marins, et de stations de télécommunication, autrement dit de centres, dans cet univers décentralisé.

 

Dans ce roman dont le personnage principal est la Toile, c'est-à-dire le world wide web, il y a aussi, bien sûr, des personnages bien humains, pour lesquels elle est présente dans la vie de tous les jours: tous connectés en quelque sorte, directement ou indirectement.

 

Pénélope est informaticienne: Ce qu'elle aime dans la programmation, c'est décomposer la pensée. Elle travaille le jour depuis chez elle pour une entreprise, mais elle défait la nuit ce que les normes du jour l'ont forcée à faire pour gagner sa vie:

 

Elle hacke des logiciels qu'elle a utilisés, fournit des accès pour voler des données qu'elle a compilées.

 

Matteo, son compagnon, est plongeur professionnel et installe des câbles en mer, sous-entendu de télécommunications. Comme cet Ulysse voyage tout le temps, c'est un raccourci de dire que lui et Pénélope vivent en Suisse, leur Ithaque.

 

June, elle aussi, travaille chez elle, mais pour son compte: Elle fabrique des cosmétiques à partir de produits naturels et compréhensibles, de plantes, de champignons et de minéraux, manière à elle de transubstantier le monde dans son coin.

 

A Portland, Oregon, elle vivait en couple avec Olivier, qui a ouvert un café-librairie (où il organise de temps en temps des expositions),  jusqu'à ce que qu'ils rencontrent Evan qui [a] fait d'eux un trouple plutôt qu'un couple, Evan, qui est community manager sur les réseaux sociaux...

 

Birgit, basée à Copenhague, est la directrice de Green Web, une ONG qui a pour but de lutter contre la pollution et le gaspillage énergétique dus aux réseaux. Elle sillonne la planète pour faire prendre conscience du coût environnemental d'internet: elle utilise tous les réseaux pour recommander de consommer raisonnablement les réseaux...

 

Birgit est dingue de Samuel. Il dirige une organisation aux buts similaires à la sienne. Mais, à chaque fois qu'ils se rencontrent, c'est à l'improviste, dans une nouvelle ville: s'ils étaient amants, elle pourrait dire qu'ils s'aiment dans tous les pays du monde. Mais, hélas, elle ne peut pas dire ça...

 

Kuan a perdu sa femme Meï il y a longtemps et s'est retrouvé seul avec son fils Lu Pan, alors âgé de deux ans. Aujourd'hui cet ingénieur portuaire hautement qualifié gère le port de Singapour, soit les déplacements de 90 000 conteneurs par jour... Son fils reste enfermé dans sa chambre: il fait des trucs sur internet que le monde entier regarde...

 

Peu ou prou, chacun de ces personnages participe, à son échelle, à un projet insensé, celui d'éteindre internet, et il le fait par motivation individuelle et par provocation, sans en imaginer les conséquences: si cela se produisait, cela aboutirait-il au changement d'un monde ou à sa  destruction?

 

Est-ce seulement possible? Certes il y a l'effet papillon, mais on sait que c'est une imposture scientifique. Alors, l'effet dominos? Difficile, mais pas impossible. Reste le concours de circonstances: malgré la combinaison un peu creuse de ses trois termes, n'est-ce pas ce qui a déclenché la Première Guerre mondiale?

 

Francis Richard

 

Une toile large comme le monde, Aude Seigne, 240 pages Zoé

 

Livres précédents:

Chroniques de l'Occident nomade, 136 pages (2011)

Les neiges de Damas, 192 pages (2015)

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1 septembre 2017 5 01 /09 /septembre /2017 21:30
Le soutien-gorge noir, de Corinne Desarzens

Monique Durussel est une laborantine suisse. Jozsef Csizmazia Darab, un oenologue hongrois. Jozsef est stagiaire dans le laboratoire de Monique. Ils s'aiment, mais elle lui dira non, en 1951, et épousera Jean-Pierre. Et il la quittera donc et épousera Blanka.

 

La narratrice est la fille de Monique. Elle part en Hongrie sur les traces de Jozsef et raconte ce qu'elle découvre sur leur histoire, qui illustre ce qui s'appelle la nostalgie du possible:

 

Oui quand nos pas résonnent dans une ville qu'on n'a jamais habitée. Quand nous passons à côté, tellement près qu'il en reste forcément quelque chose.

 

Pour Monique il reste toujours une phrase, indélébile, quand ils se sont croisés la première fois dans l'escalier:

- Passez, Mademoiselle, je t'en prie.

 

Sa narratrice de fille précise: Ce mélange de tutoiement et de vouvoiement l'avait saisie, et ses yeux s'étaient déjà levés alors qu'il était déjà en bas.

 

Pour Jozsef il reste toujours une image, indélébile, quand ils s'étaient quittés pour ne se revoir plus qu'une fois, après qu'il l'avait embrassée lentement sur les yeux:

Sous son chemisier, elle portait un soutien-gorge noir.

 

Sa fille, Rita, subjuguée, fera de cette image audacieuse de porter du noir sous la popeline blanche sa signature, qu'elle laissera de manière insolite en un endroit tout aussi insolite en quittant le monastère cistercien où elle était entrée dans les ordres. 

 

Les dessous de cette histoire, c'est non seulement ce dessous féminin qui servira de passeport au destin second de Rita, mais le dessous d'une correspondance entre Jozsef et Monique (qui s'écrivent toute leur vie, pendant cinquante-cinq ans), abritant le secret de Monique, qui deviendra la fronde de Rita...  

 

Francis Richard

 

Le soutien-gorge noir, Corinne Desarzens, 192 pages, Editions de l'Aire

 

Livres précédents:

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 20:15
Manifeste incertain 6, de Frédéric Pajak

Depuis 2012, Frédéric Pajak publie, au gré de l'incertitude, à raison d'un par an, un volume, qui est  évocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps. Dans Manifeste incertain 6, il parle surtout de ses blessures morales et physiques, de ses douleurs enfouies, anciennes, qui n'en resurgissent que plus vigoureuses encore.

 

Comme dans les volumes précédents, pour ce faire, il prend la plume, pour écrire et pour dessiner à l'encre de Chine noire. Les marques autobiographiques dont il s'agit remontent pour la plupart à sa jeunesse. Il tente d'en rassembler les souvenirs, qui viennent comme ils peuvent, sachant pertinemment qu'il ne peut en combler les intervalles oubliés.

 

A Pâques 1965, Frédéric a dix ans. Sans explication (en fait ses parents se séparent), sa mère quitte Paris pour Nyon, la France pour la Suisse, avec ses enfants:

 

Je quitte mon école primaire que j'aimais tant, mes camarades, l'odeur des marronniers dans la cour, celle du vieux bois foncé des pupitres inclinés où des générations d'écoliers avaient gravé des mots et des dessins drôles, secrets, obscènes; et puis l'odeur de l'encre dans les encriers.

 

Quelque trois mois plus tard, sa mère en larmes leur apprend à sa soeur, son frère et lui, que leur père est mort dans un accident de voiture (le 27 juillet), alors qu'il se rendait en Alsace:

 

A cet instant, à ce mot "mort", je meurs. Je ne comprends pas, et en même temps je comprends absolument. Je dis "je meurs", c'est exact, et c'est inexact: la mort me laisse stupéfait. Et incrédule. Je ne sais pas grand-chose d'elle.

 

En Alsace vit la famille de son père. Notamment sa grand-mère, qui, malheureuse en ménage, préférait s'oublier à l'église et se consacrer sans réserve à ses petits-enfants, qui devinrent sa raison de vivre et à qui elle racontait la guerre de 1939-1945, la grande affaire de sa vie:

 

Ce n'est pas sans nostalgie qu'elle se plaît à rapporter tel ou tel épisode de la guerre, si bien que cette nostalgie m'a longtemps hanté, par contagion.

 

Frédéric, lui, rapporte un épisode qui est survenu en 1970, l'accident de voiture que conduisait sa mère, et qui s'est produit lors d'un voyage en Espagne entrepris avec H. (le compagnon d'alors de sa mère), sa soeur et son frère: Aujourd'hui, je ressens parfois de vieilles douleurs à la nuque, à l'épaule, à la colonne vertébrale.

 

Mais Frédéric Pajak ne parle pas seulement de sa jeunesse. Il entrecoupe ces souvenirs-là, d'autres plus récents, parfois même tout récents, et qui l'ont façonné.

 

A quarante ans, par exemple, de retour d'Israël, Frédéric apprend par sa mère (qui niera par la suite le lui avoir dit) que sa grand-mère maternelle était juive: Me voici donc une sorte de "Juif sur le tard". Pour lui il n'y a pas lieu de se réjouir, de désavouer ou d'oublier:

 

Avant d'être juif par ma mère - c'est-à-dire par descendance directe -, j'étais juif par l'Histoire. D'un sentiment absolu, irrépressible.

 

En fait, s'il fallait le définir, il ne serait pas juif, ni d'ailleurs étranger aux juifs. Il ne serait pas non plus d'un territoire (Tout territoire est provisoire). Il serait, et il est, d'une langue: Si j'en savais plusieurs, je serais de plusieurs langues. La langue des autres me fait rêver. Je voudrais la parler et la lire.

 

Frédéric Pajak se demande si ces souvenirs, et d'autres éparpillés qui reviennent sous sa plume d'écrivain et de dessinateur, qui persistent malgré tout, ne sont pas ceux que l'on a racontés souvent: Ainsi la parole remuée fait office d'Histoire, de notre propre histoire, j'entends.

 

Il ajoute: Nous nous plaisons à fabriquer nos petites légendes; que serions-nous sans elles? Le plus troublant, dans cet exercice, c'est que la vérité ne compte pas. Elle voudrait pourtant tenir le beau rôle, mais elle a affaire à plus fort qu'elle: l'ivresse de raconter, c'est-à-dire d'enjoliver, d'exagérer.

 

Peut-être. Mais, ce faisant, comme il le dit également, ne nous prouvons-nous pas que nous sommes vivants, du moins que nous avons eu une vie?

 

Francis Richard

   
PS 1

Frédéric Pajak sera du 1er septembre au 3 septembre 2017 au Livre sur les quais de Morges.

 

PS 2

Au Musée d'art de Pully a lieu du 31 août au 12 novembre 2017 une exposition sur Un certain Frédéric Pajak (je parlerai prochainement ici du livre d'entretien qui porte le même titre)

 

Manifeste incertain 6, Frédéric Pajak, 144 pages, Les Éditions Noir sur Blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

Manifeste incertain 4

Manifeste incertain 5

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 19:00
Bora Bora dream, d'Émilie Boré et Daniel Abimi

Ils se sont connus dans un fitness, le California.

 

Tous deux sont des Narcisse.

 

Elle: Devant le grand miroir sans charme à côté des toilettes, elle se livre à une dernière inspection. Pieds en dedans, lycra scintillant, queue de cheval serrée, bien haute. Un peu de blush, un peu de gloss - le n°7, Rose des sables, qui lui donne un air angélique.

 

Lui: Il s'est déshabillé. Son rituel. Tout nu, devant le miroir, il se pèse: 79 kilos pour 1,86 mètre. La ligne de ses muscles est fine, nerveuse. Il se regarde, cherche le défaut. Au bout d'un moment, il enfile son T-shirt. A chaque inspiration, il le sent adhérer à sa peau. Il se sent grandir.

 

Si ces deux corps s'unissent, ils formeront un beau couple, assurément, la belle qui se pavane et qu'une goutte de Dior J'adore habille, et la bête qui bombe le torse et dont l'indice de masse corporelle est dans la cible.

 

Tous deux ont un dream.

 

Lui, c'est une île, Bora Bora, représentée sur une carte postale: une longue bande de sable, l'océan transparent, le ciel bleu et, en médaillon, une tortue des mers.

 

Elle, c'est un mari avec une plastique de rêve, le père de son enfant, de son fils - ce sera forcément un garçon... Junior.

 

Mais les rêves ne sont-ils pas différents des promesses, puisqu'ils n'engagent que ceux qui les font et puisque la vraie vie se charge de les dissiper, ne laissant aux rêveurs que des vestiges bien réels qui les leur rappellent?

 

Francis Richard

 

Bora Bora dream, Émilie Boré et Daniel Abimi, 64 pages BSN Press

 

Livres précédents de Daniel Abimi chez Bernard Campiche Editeur:

Le cadeau de Noël (2012)

Le baron (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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