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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 16:55
L'homme qui voyait à travers les visages, d'Éric-Emmanuel Schmitt

Au début, je n’ai pas compris. Les gens ne prêtaient aucune attention à certains êtres que je voyais, des personnes parfois de taille standard, le plus souvent de format réduit. En quoi différaient-elles ? Elles surprenaient. A leur convenance, elles apparaissaient, disparaissaient, sans être arrêtées par les murs, les cloisons et les étages.

 

Le narrateur, Augustin Trolliet, du roman d’Éric-Emmanuel Schmitt est L’homme qui voyait à travers les visages. Ce titre n’est pas tout à fait exact, puisqu’il a plutôt le don d’apercevoir des personnes autour des gens, que les autres ne voient pas, si bien que, de leur part, il ne suscite que de l’indifférence.

 

Augustin a donc appris à ne pas parler aux autres de ces personnes volatiles. D’abord parce qu’il s’agit à chaque fois de personnes qui s’avèrent mortes, ensuite parce qu’il s’est rendu compte que les gens le boudaient quand il leur en parlait, enfin parce qu’il ne veut décidément pas passer pour un débile.

 

Augustin, 25 ans, a déjà assez de handicaps comme ça. Il n’a pas de famille. Sa mère est morte à sa naissance. C’est un orphelin solitaire, chétif, ballotté de foyer en foyer, de centre social en famille d’accueil. Il a l’air minable, vit dans un squat et effectue un stage non rémunéré dans un journal local.

 

Un jour, le considérant comme nul, Philibert Pégard, le patron de Demain, le quotidien de Charleroi, l’envoie dans la rue à la pêche aux infos. Or, ce jour-là, il est le témoin d’un attentat-suicide commis, lors d’un enterrement, par un djihadiste, qui auparavant l’a bousculé, escorté par une créature volante…

 

Projeté à terre par l’explosion, Augustin devient un témoin capital, sollicité par la presse, la police, la justice. Et, du coup, il cherche à savoir pourquoi un tel acte a été commis par Hocine Badawi. C’est l’occasion pour lui, et pour son créateur, de se poser la question du rôle de Dieu dans cette affaire.

 

La juge d’instruction, Claudine Poitrenot, peu conventionnelle, se prend d’amitié pour Augustin. Elle a tendance à attribuer à Dieu la responsabilité des violences et pose la question : Nous parlons de violences commises au nom de Dieu, mais si elles matérialisaient la violence même de Dieu ?

 

Ce n’est pas l’avis d’Éric-Emmanuel Schmitt (sic), qu’Augustin, lecteur de tous ses livres, parvient à rencontrer pour le compte de Demain. Pour l’écrivain, il y a un lien entre l’ignorance et la violence : La violence révèle une maladie de la pensée. Attention, une maladie de la pensée, pas une maladie religieuse.

 

Le roman prend dès lors une tournure philosophique, tout en épousant les contours d'un récit rocambolesque. S'y exprime ainsi, à la faveur d'une interview inédite avec Augustin, l'auteur des trois livres saints (le Nouveau Testament, l'Ancien Testament et le Coran), mis en cause par Claudine et relaxé par Éric-Emmanuel...

 

Dieu ouvre en ces termes le débat sur le libre arbitre, la capacité à délibérer, le pouvoir de choisir: Je ne vous ai soumis que trois livres. Mais vous devez les lire, c'est-à-dire les analyser, les déconstruire, les évaluer, les vivifier par l'attention et le temps que vous leur consacrez. Le livre propose, le lecteur dispose...

 

Les hommes libres se posent davantage de questions qu'ils n'apportent de réponses. Si la crise spirituelle ne peut se résoudre que spirituellement, c'est bien parce que la violence peut se définir comme pathologie de l'incertitude: le fanatique ne la supporte pas... Le doute n'empêche pourtant pas la foi...

 

Se savoir libre n'est pas une raison pour croire qu'il n'existe pas de limites. C'est pourquoi le don d'Augustin éclaire une question existentielle que se pose Éric-Emmanuel Schmitt, lui que son interlocuteur voit entouré d'une cohorte de morts tels que Diderot, Molière, Pascal, Milarepa ou Colette

 

Qui écrit quand j'écris? Qui agit quand j'agis?

 

Francis Richard

 

L'homme qui voyait à travers les visages, Éric-Emmanuel Schmitt, 432 pages Albin Michel

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

La nuit de feu (2015)

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29 juillet 2017 6 29 /07 /juillet /2017 16:45
La tresse, de Laetitia Colombani

Tresse n.f. Assemblage de trois mèches, de trois brins enlacés.

 

Elles sont comme les trois mèches de La tresse: Smita, Giulia, Sarah. Et leur parque s'appelle Laetitia Colombani. Avec les doigts de sa narratrice, qui dansent sur son métier, où trois fils en nylon sont tendus, elle file leur histoire, une histoire qui est sienne et qui pourtant ne lui appartient pas, une histoire où leurs destins sont parallèles et ne devraient jamais se rencontrer.

 

Smita, moins de 30 ans, vit dans le village de Badlapur, Uttar Pradesh, en Inde. Ici, comme ailleurs, il n'y a pas de toilettes: on défèque à ciel ouvert. Smita est une Dalit. Elle exerce le métier de scavenger, qui se transmet de mère en fille, depuis des générations: elle ramasse la merde des autres à mains nues, toute la journée. Les autres? Les Jatts, de la caste au-dessus.

 

Giulia, 20 ans, vit à Palerme, en Sicile. Depuis trois générations, les Lanfredi traitent les cheveux humains dans leur atelier, qui aujourd'hui comprend une dizaine d'ouvrières. Giulia est la fille du patron actuel, la seule des trois enfants de Pietro à travailler avec lui (qui lui a transmis un secret de fabrication): l'aînée est mariée, mal, la cadette, une ado, va encore au lycée. 

 

Sarah, environ 40 ans, vit à Montréal, au Canada, avec ses trois enfants, de deux pères, dont elle a divorcé. Elle est avocate associée chez Johnson & Lockwood. Elle mène de front vie personnelle et vie professionnelle, entre lesquelles elle a construit un mur parfaitement hermétique. Cette super-héroïne est promise à devenir la managing partner du cabinet. 

 

Chacune des trois est confrontée un jour à un sérieux avatar, qui va infléchir le cours de son existence et la conduire à se battre contre le sort: Lalita, la fille de Smita, 6 ans, est battue lors de son premier jour d'école par le Brahmane parce qu'elle a refusé de balayer la classe; Pietro, le père de Giulia, a un accident de vespa; Sarah a un malaise au milieu d'une plaidoirie.

 

Bien sûr chacune des trois est différente des deux autres et évolue dans un tout autre milieu (admirablement restitué) que les deux autres, mais elles ont un point commun: celui d'avoir le courage, sans se renier pour autant, d'échapper aux pesanteurs de leur milieu, avec d'autant plus de mérite que de nombreux obstacles se dressent devant elles pour les en empêcher.

 

Smita, Giulia, Sarah, en dépit des vicissitudes, ne peuvent que réussir, parce qu'elles ont compris qu'il leur fallait surtout être elles-mêmes et s'adapter aux circonstances. Aussi éloignées soient-elles les unes des autres, puisqu'elles vivent sur trois continents différents, Asie, Europe, Amérique, elles finissent par se joindre comme le fait une tresse, au propre et au figuré.

 

Francis Richard

 

La tresse, Laetitia Colombani, 224 pages Grasset

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28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 17:30
Être humain, pleinement, d'Axel Kahn

Qu'est-ce qu'Être humain, pleinement? Vaste question, à laquelle Axel Kahn tente de répondre dans cet essai à partir d'un apologue plausible, qui sert de fil conducteur au livre pour transmettre les réflexions auxquelles sa vie d'homme, de généticien, puis de chemineau, l'ont conduit.

 

L'auteur imagine en effet une famille composée d'un père, d'une mère, de deux jumelles, qui vivent dans la partie indonésienne de Bornéo et sont de religion musulmane. Le père, Ahmad, est médecin. La mère, Purwanti, est une jeune infirmière. Ils ont ensemble deux filles, deux vraies jumelles, Dewi et Eka.

 

Le malheur s'abat sur eux sous la forme d'un incendie qui ravage leur maison alors que leurs deux jumelles n'ont que quelques mois. Ahmad retourne dans le brasier et sauve d'abord Dewi, puis Eka. Mais, pour sauver celle-ci, il est obligé de sortir de la maison par derrière, où il est retrouvé mort, seul, bien plus tard.

 

On pense qu'Eka est morte dans l'incendie, alors qu'elle a été emportée par une femelle orang-outan, qui venait de perdre un petit. Le destin des deux jumelles va complètement diverger alors qu'elles sont pourtant les deux individus d'un clone unique. Elles n'ont pas en effet bénéficié du même environnement.

 

Dewi va devenir une grande scientifique et recevoir à quelque quarante ans le prix Nobel de physiologie et de médecine. Eka va être retrouvée nue, à environ dix ans, en bordure de la grande forêt d'un parc de Bornéo, et mourir jeune: son quotient intellectuel ne dépassera jamais celui d'un enfant de trois à quatre ans.

 

A partir de cet apologue l'auteur se pose la question: de quoi a-t-on besoin, au juste, pour être humain, pleinement? Et pour y répondre, il examine comment un être humain se bâtit, comment il s'épanouit, comment il donne un sens à sa vie, à travers ses projets, ses ambitions et sa conception du bonheur.

 

Pour se bâtir, il faut être en contact avec les autres: Dewi, comme tout être humain, n'a pu en arriver à exprimer toutes ses potentialités que grâce à des échanges permanents avec des semblables, mère, famille, maître, amis, la société en général. La dépendance vis-à-vis d'autrui pour devenir soi est absolue.

 

Pour s'épanouir l'être humain suit de multiples voies: l'amitié, l'amour, la maternité, être parent, la spiritualité, la religion, la pensée, le travail, la beauté: Le sentiment de beauté possède nécessairement des fondements universels et d'autres qui dépendent des cultures, des modes et des itinéraires individuels.

 

Pour donner un sens à sa vie, l'auteur, agnostique, sait qu'il ne peut se passer de l'autre, comme tout être humain: L'autre est, comme pour l'édification de soi, la seule référence solide pour parvenir à apporter une réponse rationnelle à la question du sens à donner soi-même à une existence qui en est dépourvue.

 

Sans doute est-ce pourquoi Axel Kahn écrit, fasciné par le proverbe gitan affirmant que toute richesse qui n'est ni donnée ni partagée est perdue:

 

Pour moi, écrire est devenu un besoin ardent, une pièce centrale de mes projets qui participe [...] à cet enrichissement personnel dont la justification est la disponibilité des richesses ainsi accumulées pour quiconque désire s'en saisir.

 

Le lecteur désireux de se saisir de ces richesses, qui sont autant de biens de l'esprit, plongera volontiers dans ce livre dense, écrit par un être pleinement humain, et en fera son miel, c'est-à-dire en tirera une quintessence toute personnelle.

 

Francis Richard

 

Être humain, pleinement, Axel Kahn, 252 pages, Stock

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Pensées en chemin (2014)

Entre deux mers - Voyage au bout de soi (2015)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 22:55
Un endroit d'où partir : 3. Une lettre et un cheval, d'Aurelia Jane Lee

Un endroit d'où partir 3. Une lettre et un cheval est paru ce printemps, suite et fin de la trilogie dont les deux premiers volumes sont parus l'an passé. Le lecteur y retrouve son héros, devenu familier, Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores, avec quelques années de plus au compteur.

 

Ce héros est à la fois charismatique et misanthrope. Il plaît parce qu'il a du charme et qu'il est bel homme, mais il ne reste pas en place et les lieux où il s'installe un moment s'avèrent très vite des endroits d'où il repart et prend la fuite, ce qui ne laisse pas de troubler, voire de blesser, celles et ceux qu'il aime.

 

Cette vie d'errance, la plupart du temps pas vraiment volontaire, lui réserve bien des surprises. Car, malgré qu'il en ait, elle le ramène toujours, par on ne sait par quel pouvoir d'attraction, vers les mêmes personnes, les mêmes lieux, et, plus subtilement encore, vers les mêmes illusions, les mêmes faux-pas...

 

Dans ce volume Juan, le peintre, qui lit et qui écrit, vit pendant sept ans d'affilée dans le voisinage de Rafael, son ami, l'ermite et le musicien itinérant. Ce sont des années d'apaisement, pendant lesquelles ils philosophent ensemble et tentent de se transmettre le savoir-faire de leur art respectif.

 

De cet endroit, après cette trêve, Juan part avec son cheval, Caballo, à plusieurs reprises: il reverra ainsi fortuitement Don Isaac, Remedios et Clara; il reverra d'autres parmi les siens à la suite d'une lettre écrite à Mercedes, qui rompt un long silence et dont les conséquences seront imprévisibles.

 

Dans ce volume, le lecteur fait plus ample connaissance avec sa personnalité complexe: Juan était plutôt un homme romantique, à sa façon, qui croyait à l'amour - pas un de ces cyniques qui n'y accordent aucun crédit -, qui le prenait tellement au sérieux qu'il créait des drames, dans lesquels il s'empêtrait lui-même:

 

Ce n'était pas ce qu'on appelle un peu vulgairement un coureur de jupons. Il ne se moquait pas des femmes, au contraire. Il avait tendance à les aimer trop.

 

En vieillissant les questions religieuses le laissent rarement tranquille: sur ce point, il était sans cesse en recherche et il finissait par croire que la foi n'était au fond rien d'autre que cette incessante inquisition, jusqu'au tréfonds de son âme, que tout homme entreprend un jour ou l'autre et durant plus ou moins longtemps.

 

Cette personnalité n'a-t-elle pas été le révélateur pour les femmes qu'il a aimées? Car elles ont toutes, après l'avoir perdu, trouvé une nouvelle voie, souvent plus juste, mieux accordée à ce qu'elles étaient dans leur âme. Leurs points de rupture avec lui ne sont-ils pas devenus finalement, comme pour lui, des endroits d'où partir?

 

Francis Richard

 

Un endroit d'où partir 3. Une lettre et un cheval, Aurelia Jane Lee, 352 pages Éditions Luce Wilquin

 

Volumes précédents:

Un endroit d'où partir 1. Un vélo et un puma (2016)

Un endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère en bois (2016)

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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 17:00
Une très légère oscillation, de Sylvain Tesson

Un journal intime est une entreprise de lutte contre le désordre. [...] Grâce à lui le sismographe intérieur se calme. Les affolements du métronome vital qui explorait le spectre à grands coups paniqués se réduisent à une très légère oscillation.

 

Une très légère oscillation est le journal intime de Sylvain Tesson des années 2014 à 2017. Je le soupçonne de ne pas l'avoir écrit sur le moment, d'avoir permis au souvenir de sédimenter, d'avoir usé d'un principe géologique: attendre que la matière se soit bonifiée par passer à l'acte, c'est-à-dire à l'oeuvre, comme le firent en leur temps Otto Dix ou Nicolas de Staël.

 

Quoi qu'il en soit c'est un bonheur de lire Sylvain Tesson, que son journal soit décalé ou non dans le temps, parce que sa plume est libre, qu'à de rares exceptions près, il n'a pas l'instinct grégaire, qu'il pense par lui-même, qu'il ne hurle pas avec les loups et qu'il démonte par des analogies subtiles les idées toutes faites, c'est-à-dire faites par d'autres.

 

Certes il sacrifie à quelques tendances convenues - personne n'est parfait - comme de s'inquiéter de la surpopulation dans l'une de ses prévisions du monde en 2050, d'être sensible à la désinformation du WWF qui, dans une de ses études, s'alarme pour la biodiversité ou de s'affliger avec un guide de Chamonix que la Mer de Glace se meure. 

 

Mais, après son accident d'août 2014, il explique que s'il est maintenant debout c'est parce que dans les nuits d'angoisse, jamais les livres ne [lui] ont à ce point semblé des compagnons et que c'est pourquoi il éprouve une étrange sensation d'entendre les élites politiques se vanter de ne plus jamais lire (la cybergirl Fleur Pellerin, par exemple)...

 

Mais il fait cette citation sur l'islam: 

 

Grande religion qui se fonde moins sur l'évidence d'une révélation que sur l'impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui.

 

Il pose la question: Eric Zemmour dans Le Suicide français? Non, Claude Lévi-Strauss! Le comité de décret des fatwas n'a pas encore dû lire l'avant-dernier chapitre de Tristes Tropiques.

 

Mais il note, quand la France de Hollande refuse de livrer deux Mistral à la Russie de Poutine, qui s'en offusque: Pour la présidence française l'essentiel n'est pas la sincérité de celui qui fait les promesses mais la fiabilité de celui qui y croit. Il échappe en outre au président russe que la France contribue par sa fermeté à l'élargissement des droits de l'homme.

 

Il en tire la leçon: La leçon du Mistral donne par exemple au chroniqueur le droit de ne pas livrer son papier si la ligne du journal s'est modifiée. Le droit au médecin de ne plus soigner son patient si la maladie se développe. Le droit de ne pas dire "oui", le jour du mariage, s'il pleut. Le droit de ne pas élever son enfant s'il ne vous ressemble pas.

 

Il conclut: Bref, le droit de ne pas être fidèle si votre interlocuteur n'est pas conforme.

 

Dans un tout autre registre il parle de la promenade à heure fixe, pratique de vie imitée de Kant, qui lui a permis de se remuscler la carcasse après l'accident qui l'avait laissé incapable de marcher: monter tous les jours dans les tours de Notre-Dame de Paris, d'où il pouvait voir les nombreuses flèches d'église, plantées comme des banderilles dans les toits:

 

Je me souvenais d'un récent débat national: nos hommes politiques avaient légiféré pour interdire que l'on dispose des crèches de Noël dans les mairies. Les flèches de la France chrétienne, elles, étaient encore debout. Les arracherait-on un jour pour satisfaire au principe de laïcité? On faisait l'effort d'oublier que le pays avait des racines. Il restait les croix dans le ciel.

 

Sylvain Tesson pratique tout au long de son journal l'aphorisme (Si l'aphorisme est un fragment, peut-on dire que j'ai trouvé des tessons?). Le lecteur n'a que l'embarras du choix parmi tous ces tessons. Il en élira cependant quelques-uns, pour l'exemple, par affinités (quitte à se fustiger au passage: Internet: au commencement était le Verbe. A la fin était le blog...):

 

Ne rien oublier en faisant sa valise et ne pas la prendre en partant.

 

Longtemps, j'ai lu la première phrase de Proust.

 

Nager, c'est s'entraîner à voler avant que la mer ne se retire.

 

Voter est tellement grotesque que les gens s'isolent derrière des rideaux.

 

Aphorisme: faire pardonner par la brièveté de sa formulation l'inconsistance d'un propos.

 

Francis Richard

 

Une très légère oscillation - Journal 2014-2017, Sylvain Tesson, 232 pages Équateurs

 

Livres précédents:

 

Aux éditions Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

Sur les chemins noirs (2016)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 22:50
Le tour du monde du roi Zibeline, de Jean-Christophe Rufin

"L'esprit humain dans son entier, disait-il, procède de nos sens. La raison n'est pas une donnée, une capacité innée de notre esprit. Elle se forme, ainsi que le jugement et toutes nos facultés au contact du monde. Un philosophe, concluait-il, ne saurait rester dans sa chambre. Il doit aller à la rencontre du réel, en faire l'expérience."

 

Quand Bachelet, en bon précepteur, dit cela à Auguste Benjowski, il ne sait pas que son jeune élève mettra en pratique ces propos théoriques et que ce sera son destin de parcourir le vaste monde, alors que, pour cet ancien employé par d'Alembert à l'Encyclopédie, il n'existe pas de Providence et qu'il faut même en bannir le mot du vocabulaire.

 

En 1784, Auguste et sa compagne, Aphanasie, se rendent chez Benjamin Franklin, à Philadelphie. Ils viennent de Paris pour le voir et, de fil en aiguille, lui racontent qu'ils se sont connus sur les côtes du Pacifique, qu'ils vivent à Madagascar, qu'Auguste y est roi, sous le nom de roi Zibeline, et qu'il ne souhaite pas le rester... 

 

Benjamin Franklin veut bien les croire mais trouve que leur affaire est incompréhensible. Ils lui répondent que c'est une longue histoire: Elle traverse de nombreux pays, elle met en scène des drames et des passions violentes, elle se déroule chez des peuples lointains dont les cultures et les langues sont différentes de tout ce que l'on connaît en Europe...

 

Alors, son intérêt porté à son comble, il les prie de lui raconter cette grande histoire qui lui fera oublier son âge et ses rhumatismes. Et pendant une semaine, à tour de rôle, Auguste et Aphanasie lui font le récit de ce que Jean-Christophe Rufin appelle Le tour du monde du roi Zibeline, transposition romanesque d'une histoire vraie.

 

Ce sera l'occasion pour les deux amants de philosopher et notamment sur l'avenir de Madagascar, quand ils y vivront, Auguste la voulant grande et libre avec le soutien - et non pas la domination - d'une puissance partenaire, quelle qu'elle soit, et Aphanasie, dans la lignée de Diderot, défendant l'idée que l'île [n'a] besoin de personne.

 

Ce tour du monde est donc à la fois un grand roman d'aventures qui se passe fin XVIIIe siècle, où l'auteur rend compte des différentes moeurs et des découvertes géographiques de l'époque, mais aussi un long conte philosophique, où s'affrontent préjugés et ouvertures d'esprit qui ne peuvent justement se produire qu'au contact du monde.

 

Francis Richard

 

Le tour du monde du roi Zibeline, Jean-Christophe Rufin, 384 pages, Gallimard 

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 22:30
Belly le Ventre, de Paul Ardenne

Belly le Ventre s'adresse aux gens du passé, c'est-à-dire aux gens d'aujourd'hui, pour leur conter une histoire qui se passe sur Terre, dans le futur. Une histoire inimaginable, que pourtant Paul Ardenne a imaginée, comme une fable sur le pouvoir et sur les hommes, lesquels, bourrés de contradictions, se veulent à la fois semblables et différents les uns des autres.

 

Au début était la République Unitaire: ses partisans avaient mis fin à la Querelle des Pas-Pareils. Les Mondiens devaient être tous pareils: tous pareils on ne peut pas se jalouser, se voler, se haïr. Il n'y aurait plus de violences, oh la belle vie tendre et molle! Tous pareils on n'a plus qu'à jouir de soi en étant sûr de ne pas susciter l'envie d'autrui.

 

Cet égalitarisme intégral n'était pas du goût de tout le monde. Les Organiques conspirèrent contre cet État monstre qui leur avait ôté leur identité. Pour l'abattre, ils se coalisèrent et créèrent la Forte Alliance des Huit Organes, la FAHO, c'est-à-dire l'alliance de ceux qui sont du Ventre, de l'Oeil, du Nez, du Cerveau, du Muscle, de l'Oreille, du Sexe et du Coeur.

 

Les Unitaires prétendaient, eux, qu'ils étaient de tous ces organes à la fois, des tout-en un. Belly, son nom pléonastique l'indique, est du Ventre, organe supérieur aux autres: en mangeant on peut continuer à vivre sans voir, sans sentir, sans penser, sans bouger, sans entendre, sans forniquer ou sans aimer, tandis que sans manger on ne peut tout simplement pas vivre...

 

La victoire de la FAHO sur la République Unitaire a d'ailleurs été acquise grâce à la stratégie guerrière des Ventriens, créer la faim: parce-que-si-tu-bouffes-pas-tu-crèves. C'est alors que l'Apartheidie Fraternelle a été fondée, la patrie des Organiques réunis, des heureux séparés, basée sur ce principe sage et pétri de bon sens: si l'on est différents, on ne vit pas ensemble:

 

On n'est même pas obligés de nous aimer, oh que non, on coopère si on veut et si l'on ne veut pas, eh bien on ne coopère pas. Évidente, limpide, cristalline Apartheidie que la nôtre! Séparés et amis, amis de loin plus que de près. C'est ainsi que nous sommes frères et soeurs, quelle que soit notre obédience.

 

Rien n'est durable en ce monde, les êtres et les choses tout comme les régimes politiques. Belly raconte ce qu'il advient de cette fraternité entre obédiences quand l'une d'elles vise à la suprématie. Ce picaro raconte aussi les moeurs de son obédience avec un vocabulaire que n'aurait pas désavoué François Rabelais ou que Jean-Marie Bigard ferait sien...

 

Il va de soif qu'un Ventrien comme Belly s'exprime en rotant et en pétant - pour ne pas dire davantage -, que ses propos sont de haute graisse et qu'il faut de l'estomac - et ne pas avoir les foies - pour avaler ce pavé parfois saignant. Mais la récompense est au bout du volume, dans l'épilogue, où le maître à penser du narrateur, Ptôse le bien nommé, paie de sa personne...

 

Francis Richard

 

Belly le Ventre, Paul Ardenne, 368 pages La Muette

 

Livre précédent:

 

Comment je suis oiseau, Le Passage (2014)

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15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 22:30
Moi, Harold Nivenson, de Sam Savage

J'aurais pu être un écrivain mineur à succès, mais j'étais un écrivain majeur raté. C'est moi qui vous le dis, Moi, Harold Nivenson. Pour compléter le tableau, je peux même vous dire que j'ai toujours été fou, mais la plus grande partie de ma vie je me suis cru normal...

 

Le héros du roman de Sam Savage est au soir de sa vie. Il se raconte. Mais, pour se raconter, il rassemble les morceaux épars de sa vie façon puzzle, comme ils lui viennent. Sans doute parce qu'enfant il était fana de puzzles, encouragé en cela par ses parents.

 

Son frère et sa soeur s'arrangeaient invariablement pour subtiliser une seule pièce d'un puzzle, qu'ils cachaient ou même détruisaient. C'était le régime de torture qu'ils imposaient à leur cadet, qui se demandait à chaque fois, avec angoisse, si le puzzle était complet...

 

Dans le doute, il s'évertuait cependant à le terminer (même quand, finalement, le puzzle s'avérait incomplet et qu'une pièce manquait bien, comme il le redoutait), à terminer quelque chose qui ne pouvait l'être et à considérer cela comme le cours normal des choses:

 

Au lieu de poursuivre un but impossible, je voulais mener à bien un projet irréalisable, et tel fut désormais le but irréalisable de toutes mes actions.

 

A défaut d'une oeuvre, j'ai contracté l'habitude de créer des fiches, dit-il. C'est à partir de l'existence de ces fiches qu'il peut dire de lui qu'il est un écrivain dissimulé et qu'il pourra, le jour venu, rédiger son manifeste, sa déclaration de principes, d'inspiration euclidienne...

 

Le narrateur narre son histoire, sachant donc pertinemment qu'une histoire est un puzzle dont les pièces, au lieu de trouver leur place dans l'espace, la trouvent dans le temps. Ce qui ne veut pas dire qu'elles apparaissent pour le lecteur dans l'ordre chronologique...

 

Si les pièces de ce puzzle ne trouvent pas leur place dans l'espace, cela ne signifie pas non plus que cette histoire vraie se situe nulle part: elle se déroule,depuis 20 ans dans la même maison, qui se dégrade, et dans le même quartier, qui, lui, change.

 

Ce collectionneur de tableaux, dont l'un des protégés a bouleversé l'existence, n'a pas une philosophie de la vie individuelle très enthousiasmante: il pense qu'elle est absurde, complètement inutile, et stupide, et n'a pas d'autre but que la reproduction et la mort...

 

Ce désenchantement favorise toutefois sa lucidité. Assis dans son fauteuil, il observe de sa fenêtre les gens qui vaquent à leurs occupations quotidiennes. Ils se croient libres, alors que leur vie est régie par des milliers de minuscules décrets:

 

Ils sont les prisonniers d'un réseau de règlements, d'édits et d'ordonnances dont ils sont les victimes quasi impuissantes, étant donné que toute opposition les conduit inévitablement à s'en retrouver plus inextricablement encore les captifs.

 

Il n'est pas nécessaire de trouver la vie absurde pour s'en rendre compte. Comme cet homme quelque peu fortuné manie l'autodérision avec bonheur, peut-être la pratiquer lui est-il suffisant pour faire ce constat sur l'humaine condition dans les pays dits libres... 

 

Francis Richard

 

Moi, Harold Nivenson, Sam Savage, 192 pages, Les Éditions Noir sur Blanc (traduit de l'anglais par Marc Amfreville)

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 22:00
Aux Cinq Rues, Lima, de Mario Vargas Llosa

Aux Cinq Rues, Lima, est un carrefour labyrinthique des Hauts Quartiers de la capitale péruvienne où se croisent des protagonistes du dernier roman de Mario Vargas Llosa. Autrefois c'était un quartier plein de tavernes populaires. Autrefois...

 

Dans ce quartier vivaient beaucoup de gens de la bohème, artistes, musiciens : même les petits Blancs de Miraflores et San Isidro, amoureux de la musique populaire, venaient écouter les meilleurs chanteurs, guitaristes et batteurs de caisse, et danser avec les métis et les Noirs.

 

Aujourd'hui le quartier s'est dégradé et ses rues sont devenues dangereuses. Il ne reste pas d'autre trace de la belle époque que celle de la Palizada, de Felipe Pinglo et de tous les grands compositeurs et promoteurs de cette musique.

 

Aujourd'hui les Liméniens sont préoccupés par les attentats et les enlèvements du Sentier Lumineux et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru, les coupures de courant, qui, presque toutes les nuits, [plongent] dans les ténèbres des quartiers entiers de la ville...

 

Aujourd'hui Alberto Fujimori préside aux destinées du Pérou depuis presque dix ans. Il a pour bras droit, celui que l'on appelle le Docteur, le chef du Service de renseignement, l'auteur présumé des pires exactions, trafics, crimes politiques perpétrés pendant cette période.

 

Marisa et Enrique Cádernas, Chabela et Luciano Casasbellas sont deux couples amis et font partie de la haute société liménienne. Les bureaux d'Enrique, industriel fortuné, et de Luciano, avocat renommé, sont situés à San Isidro, à quelques blocs l'un de l'autre.

 

Un jour, Enrique, Quique, reçoit la visite de Rolando Garro, qui dirige un hebdomadaire à scandale, Strip-Tease. Ce dernier lui met sous le nez des photos de lui, dans des postures sans équivoque, prises deux ans plus tôt, à Chosica, lors d'une soirée organisée par un Yougoslave.

 

Garro ne voudrait pas publier ces photos - il ne se considère pas comme un maître-chanteur. Il aimerait seulement que l'ingénieur Cárdenas investisse dans son journal la somme de cent mille dollars, une somme modeste pour lui, pour en assurer le développement, sous son contrôle.

 

Garro n'a pas que des amis. Avec ses révélations il a ruiné plus d'une réputation. Ainsi a-t-il dévasté la vie de Juan Peineta, un artiste de la bohème, né aux Cinq Rues, qui récitait jadis des poèmes de Bécquer ou de Neruda, ou des paroles de chansons de Felipe Pinglo:

 

C'est pourquoi, deux ou trois fois par semaine, il [envoie] des billets vengeurs aux journaux, radios et revues, qui en [font] rarement état...

 

Garro a une collaboratrice qui lui voue une dévotion de chienne, Julieta Leguizamón, surnommée Riquiqui, si petite que, vue de dos, tout le monde l'aurait prise pour une enfant. C'est elle l'investigatrice, impressionnante avec ses grands yeux d'une intelligence pénétrante.

 

Marisa, un soir, reste dormir chez son amie Chabela. Il est en effet trop tard pour rentrer chez elle en raison du couvre-feu instauré pour lutter contre le terrorisme. Marisette et Chabelette dorment dans le même lit et un geste suivant l'autre se découvrent des affinités...

 

Pris de panique après la visite de Garro, Quique va voir son ami Luciano. Ils décident de ne pas céder au chantage. En réponse à ce refus, Rolando Garro publie les photos compromettant Quique. Cette publication a des conséquences que le publiciste ne pouvait imaginer...

 

Dans ce livre Mario Vargas Llosa montre l'envers du décor de la présidence Fujimori et des méthodes employées par le Docteur pour jeter le discrédit sur les personnes qui s'opposent au pouvoir. Même si celles-ci font des folies de leur corps, cela relève de leur sphère privée...

 

Francis Richard

 

Aux Cinq Rues, Lima, Mario Vargas Llosa, 304 pages, Gallimard (traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan et Daniel Lefort)

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 22:30
Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron

Du 11 juillet 2016 au 19 août 2016, tous les jours de la semaine, France Inter diffuse une émission de Patrick Boucheron, de la série Un été avec Machiavel, un auteur italien certes très connu - il a donné son nom au machiavélisme -, mais en réalité bien méconnu.

 

Une seule des émissions de la série n'est pas diffusée, celle du 15 juillet, au lendemain de l'attentat de Nice, engloutie dans la tristesse, la colère et l'hébétude qui l'ont suivi. Mais elle figure dans le volume publié par les Éditions des Équateurs, dans leur collection Parallèles.

 

Or cette émission de la série est importante. Elle est en effet consacrée au De natura rerum de Lucrèce, livre de poésie matérialiste qui a tellement impressionné le Florentin qu'il l'a non seulement lu, à quelque trente ans, mais recopié.

 

Patrick Boucheron pose d'ailleurs la question à propos du Nicolas Machiavel (1469-1527) lecteur du poète latin: qu'est-ce au fond que sa philosophie sinon le passage en politique du matérialisme de Lucrèce? 

 

Pour Machiavel, en effet, gouverner, ou apprendre à ne pas se laisser gouverner, c'est-à-dire comprendre les choses du politique, consiste à déchirer le rideau des apparences...

 

Dans le même cinquième chapitre d'un livre qui en comporte une trentaine, au sujet toujours de Machiavel, grand lecteur devant l'Éternel (auquel il ne croyait peut-être pas), l'auteur dit quelque chose qui devrait faire réfléchir:

 

Jamais les livres ne produisent de révolutions. Ils ne deviennent nos alliés que si nous sommes préparés à les lire. Ils sont des maîtres de liberté, oui, mais seulement pour ceux qui sont suffisamment libres.

 

Nicolas Machiavel voyage et écrit beaucoup pendant qu'il est premier secrétaire de la seconde chancellerie de la République de Florence, c'est-à-dire de 1498 à 1512: des milliers de dépêches, rapports et lettres de légation à destination de toute l'Europe...

 

Machiavel n'est pas l'auteur d'un seul livre, Le Prince, dont le titre originel est De principatibus, qui ne traite pas des républiques mais des principautés et que nous ne savons pas vraiment comment [...] lire, d'autant que ledit prince est un personnage fictif...

 

L'auteur donne toutefois une clé pour le lire, à partir de la citation d'une recommandation de Machiavel: Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir ne pas être bon et d'en user et de n'en pas user, selon la nécessité.

 

Il la commente ainsi: Nécessaire: la pensée politique de Machiavel est une philosophie de la nécessité. Elle vise un but: se maintenir. Ses règles d'action ne s'imposent aucune autre fin que l'usage: user, ou ne pas user, selon la nécessité.

 

Machiavel n'est pas l'auteur d'un seul livre. Il a écrit des comédies, dont La Mandragore. Relire Le Prince après l'avoir lue peut faire douter le lecteur: Et s'il blaguait? On lit dans l'article "Machiavélisme" de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert cette notation intrigante:

 

"Ainsi ce fut la faute de ses contemporains, s'ils méconnurent son but: ils prirent une satire pour un éloge."

 

Dans Le discours sur la première Décade de Tite-Live, Machiavel pose un diagnostic: la bonne santé du corps social résulte de l'équilibre de ses humeurs, c'est-à-dire non pas d'un ordre politique qui nierait les troubles, mais d'une organisation des désordres sociaux.

 

Dans L'art de la guerre, il exprime notamment son admiration pour les armées des Suisses, maîtres des guerres modernes. Mais ce qu'il admire le plus, c'est la cohésion politique de ces paysans soldats, soudés par la défense des libertés cantonales.

 

Dans Histoire de Florence, le principal ressort de sa narration est le déniaisement: l'historien n'exalte ni les grands hommes, ni les beaux principes, il ne s'engage pas plus dans la péroraison vertueuse que dans l'abaissement courtisan.

 

Ces quelques traits montrent que Machiavel n'est décidément pas celui qu'on dit ...

 

En tout cas, Patrick Boucheron a bien raison de dire que son nom ne surgit que lorsque l'orage gronde. Il annonce les tempêtes, non pour les prévenir, mais pour nous apprendre à penser par gros temps.

 

Un tel temps n'est-il pas advenu?

 

Francis Richard

 

Un été avec Machiavel, Patrick Boucheron, 152 pages, Éditions des Équateurs

 

Dans la même collection:

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 22:30
Un endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère en bois, d'Aurelia Jane Lee

Dans ce deuxième volume de la trilogie Un endroit d'où partir, d'Aurelia Jane Lee, le lecteur retrouve son héros, Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria (de los Siete Dolores), l'esposito, c'est-à-dire l'enfant trouvé sur les marches de l'église dont il porte le nom. S'il a un prénom masculin, le même que le personnage de Tirso de Molina, quatre prénoms féminins le complètent et résument ses contradictions et son penchant pour les femmes.

 

Le lecteur retrouve aussi, parfois furtivement, les personnages rencontrés dans le premier volume, et qui ont jalonné son apprentissage de la vie: Mercedes, sa mère adoptive, Clara Luz, la fille des propriétaires de l'hacienda où il a été accueilli quand il s'était perdu à vélo, Don Isaac qui y avait été son précepteur et l'avait initié à la peinture, Remedios, la sensuelle chanteuse de la caravane avec laquelle il s'était enfui et avait fui Clara, son premier amour.

 

Après avoir une nouvelle fois fui une femme aimée, Juan s'est réfugié dans le couvent de Nuestra Señora de la Inmaculada Conception. Sa fibre artistique y a trouvé matière à s'exprimer: il a sculpté une vierge en bois et, un beau jour, ne pouvant rester en place, il a repris la route avec cette statue grandeur nature, qui lui servira de viatique pour le gîte et le couvert, deux choses seulement venant à manquer à son tempérament: peindre et faire l'amour...

 

En fait il fait route vers le sud à destination du couvent Santa Maria de los Siete Dolores, où son existence a commencé. Mais, avant d'y parvenir, après avoir longuement marché, il arrive dans le village où sa mère adoptive s'est installée avec Gabriel chez la soeur de ce dernier, après que tous deux ont abandonné la vie religieuse et décidé de fonder ensemble une famille en prêtant main forte à celle des Romero de Torres, Pilar et Andrés, et leurs nombreux enfants.

 

Sur la place du village Mercedes et Juan se reconnaissent et très naturellement ce dernier s'installe à son tour dans la grande maison de famille. Là, comme si c'était une fatalité, il sera à nouveau le bourreau de deux coeurs: il déflorera Isabel, c'est-à-dire trahira Tránsito qui s'est toujours refusée à lui et qu'il avait amadouée avec une cuillère en bois; il fuira les deux pour reprendre son errance, pendant quelques années, en suivant une autre compagne...

 

Davantage que dans le premier volume l'intérêt de ce livre d'aventures en Amérique latine ne réside pas seulement dans l'intrigue, qui connaît moult rebondissements, mais dans les états d'âme qui traversent Juan et les personnages dont il bouscule l'existence, et que l'auteur développe avec une grande finesse, si bien que sous sa plume leur esprit se fait chair et qu'ils deviennent des êtres familiers et d'une véritable consistance pour le lecteur impressionné.

 

Francis Richard

 

Un d'endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère de bois, Aurelia Jane Lee, 288 pages Éditions Luce Wilquin  

 

Volume précédent:

 

Un endroit d'où partir 1. Un vélo et un puma (2016)

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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 17:45
Voyages d'un jeune homme rangé, de Vincent Philippe

L'expression jeune homme rangé a été popularisée par Tristan Bernard, féminisée par Simone de Beauvoir. Elle est reprise aujourd'hui par le journaliste Vincent Philippe, qui, né en 1940, raconte en effet dans Voyages d'un jeune homme rangé, ceux qu'il a entrepris dans les années 1960 (au sens large) et qui l'ont émancipé.

 

Il a ainsi effectué quatre voyages: à Paris (1959-1960), à Londres (1964), au Canada et aux États-Unis (1967), au Pérou et en Bolivie (1970).  Et pour les raconter, il s'est livré à un exercice périlleux de mémoire (qui lui joue parfois des tours), un demi-siècle plus tard, à l'aide de souvenirs, de notes, de lettres et d'articles retrouvés.

 

Lors de son voyage en Amérique du Nord, il ne peut avoir recours aux moindres photos, qui pourtant sont un adjuvant efficace pour stimuler la mémoire quand elle défaille ou qu'elle ne peut se reposer sur d'autres supports. Heureusement que de nos jours internet lui permet de la raviver de manière en quelque sorte proustienne...

 

Dès lors il ne s'agit pas d'une simple autobiographie. Lors de ces voyages qui forment un jeune homme (qu'il n'aime guère à cinquante ans de distance), il se livre à un travail archéologique sur lui-même, laissant apparaître la mentalité d'un petit-bourgeois cultivé de ces années-là, qui passera en fin de parcours au statut d'homme jeune.

 

Le jeune homme catho est tourmenté. Secrètement, il éprouve, depuis l'adolescence, un désir inavouable pour les garçons. Cela ne se peut donc. Alors, il tente de donner le change, à lui-même comme aux autres, en se lançant dans des conquêtes féminines qui commencent sans aboutir jamais, parce que le coeur n'y est décidément pas.

 

A Londres il écrit dans son cahier bleu qu'il doute d'y faire l'expérience de ce qu'on appelle "une mauvaise vie". Mais en toute sincérité, je ne sais si c'est par crainte ou par un acte positif de mon esprit. Je crois qu'il y a des deux dans mon attitude. Aujourd'hui il commente: Des phrases qui tournent en rond, et, pour le fond, du sous-Julien-Green...

 

Il ne s'agit pas d'une simple autobiographie non plus parce que sa fibre journalistique s'affirme au fil de ses voyages et que, ce qu'il en dit, alors et maintenant, sont de véritables reportages sur les êtres et les choses qu'il a pu observer, route faisant, en les replaçant dans leur contexte, si bien qu'au-delà de sa personne, c'est toute une époque qu'il restitue.

 

S'il fut un jeune homme rangé avant d'entreprendre ces voyages, il ne l'est plus une fois achevés. Qu'il se rassure, le lecteur ne peut trouver son travail impudique, comme il en exprime la crainte dans son avant-propos: il a transformé l'essai tenté, plus ou moins un demi-siècle après, de savoir comment le contact avec l'étranger l'a marqué et façonné.

 

Francis Richard

 

Voyages d'un jeune homme rangé, Vincent Philippe, 252 pages Editions de l'Aire

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 21:45
Les jambes d'abord sont lourdes, de Vincent Kappeler

Les jambes d'abord sont lourdes, c'est la phrase de la fin, le symptôme d'un phénomène physique que subit l'un des protagonistes de l'histoire et qui préfigure son grand sommeil...

 

Reprenons le récit par le commencement, enfin, si commencement il y a, parce qu'en fait ce récit est sans queue ni tête, et inversement. C'est ce qui fait son charme, ou pas.

 

Le lecteur sérieux est prévenu, il doit suivre les préceptes: s'abstenir et circulez, il n'y a rien à lire. Pourtant il y a un fil dans ce labyrinthe de propos déjantés, le fil d'Amandine.

 

Amandine Lenoir est en effet le personnage qui apparaît en filigrane tout au long de ce prétendu récit. C'est un agent de renseignement comme il en existe dans les années 1960.

 

Amandine fait la connaissance de Claude Ramirès qui est agent, mais de recouvrement, pour le compte de la ville de Lausanne: elle est son contact à Pékin où il recherche Lee.

 

Lee est un locataire de restaurant de cette capitale, parti sans payer son loyer, en emportant non pas des petites cuillères, mais des casseroles en fonte. Total: 1'724 francs...

 

Le contact est établi entre Amandine et Claude. Pas pour longtemps. Elle lui pose un lapin. Claude poursuit Lee de Pékin jusqu'à Dallas, via Paris, d'où il fuit Amandine retrouvée...

 

Il court, il court le récit, reprend vingt ans après. Lecture faisant, d'autres personnages surgissent, tourbillonnent autour des amants (qui font souche), aussi improbables qu'eux.

 

Si pas sérieux, le lecteur joue le jeu dans lequel Vincent Kappeler l'entraîne et fait force allusions, autant de clins d'oeil et dérisions pour initiés: c'est hilarant, un brin potache.

 

Francis Richard

 

Les jambes d'abord sont lourdes, Vincent Kappeler, 80 pages L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Loin à vol d'oiseau (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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