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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 22:55
L'ombre de nos nuits, de Gaëlle Josse

Au Musée des Beaux-Arts de Rouen se trouve un tableau intitulé Saint Sébastien à la lanterne, d'après Georges de La Tour, peintre du XVIIe. Ce tableau est reproduit sur la jaquette du roman de Gaëlle Josse, L'ombre de nos nuits. Et ce choix de l'éditeur ne doit rien au hasard.

 

Trois voix s'expriment dans ce livre: celle d'une femme qui, en 2014, découvrant au musée de Rouen cette copie d'un original perdu, retrouve en Irène soignant Sébastien la façon dont elle a aimé B., celle de Georges de La Tour, qui peint ce tableau début 1639, et celle de Laurent Collet, un de ses deux apprentis - l'autre moins doué est son fils Etienne -, qui pourrait être l'auteur de la copie.

 

L'épigraphe de René Char, tirée du Nu perdu:

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie.

Telle est la voie sacrée.

est en quelque sorte la clé de cette histoire.

 

La femme a beaucoup aimé B. Le regard d'Irène penché sur la flèche qui est fichée dans la cuisse de Sébastien lui fait revivre son amour pour lui. Il y a en effet dans le regard d'Irène cette attention de dentellière penchée sur son carreau, à regarder son motif sous ses doigts, et rien d'autre, qu'elle lui portait.

 

La femme a deviné qu'il y avait chez B. des vies antérieures incandescentes et des feux mal éteints mais ne savait pas qu'il vivait dans un brasier, et qu'il y aurait toujours une ombre à leurs nuits. Elle s'est perdue dans sa souffrance jusqu'au moment où elle a pris conscience de la sienne:

 

J'ai voulu te guérir et n'y suis pas parvenue. La flèche était enfoncée trop profondément, et j'ai compris, trop tard aussi, que tu ne désirais pas vraiment t'en débarrasser, plus effrayé encore par le vide qui allait prendre sa place que par la douleur qu'elle te causait.

 

Elle a beaucoup aimé et beaucoup donné, plus qu'elle ne pouvait reprendre. Elle avait oublié B. ou presque, jusqu'à ce jour de 2014, où le tableau d'après Georges de La Tour lui a remis en mémoire leur histoire qui un jour s'est déchirée. C'est à ce moment-là que lui est revenue en pleine figure cette phrase soulignée dans un livre:

 

L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à celui qui n'en veut pas.

 

Si ce tableau a un tel effet sur cette femme, c'est qu'il s'agit d'une oeuvre profonde où le peintre a mis toute son âme et tout son art au service de cet amour fait de lumière et de mystère que le Créateur dispense. Aussi est-il important de lui donner la parole pour qu'il dise lui-même, en détails, comment il l'a conçue.

 

Il n'est pas moins important de donner la parole à son apprenti Laurent, témoin privilégié de la genèse de cette oeuvre, qui dépasse son auteur et qui est paradoxalement lumineuse, alors qu'une simple lanterne éclaire les soins que prodigue une femme attentionnée à retirer sa dernière flèche reçue à un soldat blessé.

 

Ces deux voix de Georges et de Laurent, des voix du XVIIe, sont prémonitrices et explicatives. Elles sont révélatrices de l'envers du tableau. Ce sont des voix bien humaines, qui expliquent pourtant comment un artiste peut se surpasser et trouver un écho dans celle d'une femme meurtrie, à plusieurs siècles de distance:

 

Si l'amour ne s'accompagne pas d'une totale confiance, il n'est pas. Il est aventure, parenthèse, emballement, caprice, arrangement, plaisir, loisir. Croire en l'autre suppose l'abandon de nos résistances, de notre défiance. Don total qu'on veut croire réciproque. Si, à l'instant de la rencontre, cela n'est pas, nous ne savons pas aimer.

 

Francis Richard

 

L'ombre de nos nuits, Gaëlle Josse, 208 pages Les Éditions Noir sur Blanc

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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 22:15
Vocation: promeneur, de Christoph Simon

Promener ou se promener est considéré par la plupart des gens comme un loisir, un moyen de s'évader, un moment propice à la rêverie. De là à en faire une vocation, il y a un pas, que même Jean-Jacques n'aurait pas osé franchir. Eh bien le héros du livre de Christoph Simon pense qu'il a cette vocation, et il la revendique.

 

Lukas Zbinden est le nom de ce promeneur impénitent, et débonnaire. Pendant sa vie active, il était instituteur, mais maintenant qu'il est à la retraite, quand ses jambes le lui permettent encore, il se livre volontiers à cette activité dont il a toujours vanté les mérites. Mais il faut reconnaître que son prosélytisme n'est pas du goût de tout le monde.

 

A la maison pour aînés, Kâzim, le nouveau civiliste - il y accomplit son service civil -, l'aide à descendre l'escalier qu'il préfère à l'ascenseur. A de multiples reprises, escalier descendant à son bras, il lui fait l'éloge de la promenade. Et Kâzim, pas contrariant, l'écoute indéfiniment, sans broncher, d'une oreille réceptive à ses monologues.

 

Lukas Zbinden n'est pas un promeneur solitaire: il se promène en compagnie. Lukas Zbinden n'aime pas se promener dans la campagne: c'est un promeneur urbain, qui aime écouter les conversations dans la rue. Qu'est-ce que se promener veut dire pour ce promeneur plein de bienveillance? Trouver qui l'on est et aimer ce que l'on découvre.

 

Il est plusieurs genres de promeneurs: les sérieux qui veulent que cela les mène à quelque chose; les charmants qui sourient et à qui tout sourit; les intuitifs qui, comme feue sa femme Emilie, ne connaissent pas les chemins rectilignes; les du dimanche qui se promènent tout d'abord pour la bonne raison que c'est dimanche...

 

La promenade est un bon remède contre l'apathie, à condition, bien sûr, de la surmonter. Et le promeneur y parvient en la gardant en mémoire, en la racontant aux autres, à l'oral ou à l'écrit, a fortiori quand il l'a faite sans être accompagné. Mais, attention, prévient-il, ce ne sont pas les mots qui importent, mais le vécu.

 

Ce travail de mémoire, chez les promeneurs entraînés, les conduit à différencier les chemins par leur nature - trottoirs, asphalte, allées, corsos etc. - et par la révélation de leur être profond: ils peuvent être heureux, souffreteux, sournois, enjoués, pleins de sagesse, moroses, sombres, haineux, enjoués etc.

 

Pour Zbinden, l'art de ne pas s'ennuyer en promenade consiste à examiner le même objet que la veille, mais en pensant à autre chose... Se promener n'est pas une perte de temps, même si l'on ne cherche pas de résultat. Il a pourtant découvert qu'un grand nombre de scientifiques, de musiciens et de poètes ont trouvé des solutions surprenantes à leurs problèmes en se promenant...

 

Bref Lukas Zbinden est intarissable sur son sujet de prédilection. Mais il l'est sur bien d'autres tels que les pittoresques pensionnaires du home, qu'il observe avec acuité, telle que sa femme Emilie qu'il a vraiment aimée et qui lui manque, tel que son fils Markus dont il n'a pas su se faire aimer, telles que ses tempêtes et passions professionnelles.

 

Le roman de Christoph Simon est donc aussi une promenade dans la vie de son narrateur: jadis, naguère et aujourd'hui. Et celui-ci se révèle un sacré conteur, qui, de digression en digression, raconte cette vie avec philosophie, avec le recul du promeneur qui sait fort bien passer en revue son vécu. Il sait aussi qu'au bout du compte, les chaises longues seront pour lui et Emilie...

 

Francis Richard

 

Vocation: promeneur, Christoph Simon, 192 pages (traduit de l'allemand par Marion Graf) Zoé

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 22:15
Condamné au bénéfice du doute, de Pierre Béguin

La règle en matière pénale est la présomption d'innocence. Qu'est-ce à dire? Que c'est à l'accusation, voire à la partie civile, de démontrer qu'un prévenu est coupable du crime dont il est accusé, ce qui n'exonère pas la défense de démonter les preuves apportées, d'arguer qu'elles ne sont pas probantes et qu'elles laissent subsister un doute.

 

S'il y a doute, il doit, en principe, profiter à l'accusé. C'est pourquoi le titre du roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, interpelle le chaland, avant même qu'il ne se transforme en lecteur. L'expression habituelle, de circonstance, n'est-elle pas plutôt relaxé au bénéfice du doute ou, pour les crimes qui sont jugés en cours d'assises, acquitté au bénéfice du doute?

 

Dans ce roman, l'accusé est un notable et pas n'importe qui: c'est Me Philippe Joncour, avocat reconnu, civiliste de réputation internationale, ancien bâtonnier au barreau, député au Grand-Conseil de la République et du canton de Genève, chef d'un parti politique influent, administrateur, président et vice-président de multiples conseils d'administration parmi les plus importants du pays.

 

Eh bien ce notable, honoré et honorable, est accusé d'un meurtre qu'il aurait commis à l'aide d'un revolver sur la personne d'un certain Louis Kurmann, qu'il ne connaissait pas mais qu'il aurait achevé de quatre coups de poignard. Pour ce crime il a été condamné à sept ans de réclusion et dix ans de privation de droits civiques. Il aurait dû normalement être condamné à la réclusion à vie ou être acquitté:

 

Mais sept ans! J'étais condamné au bénéfice du doute...

 

Derrière cette façade d'avocat brillant il y a un homme qui n'est pas heureux en ménage. Avec sa femme, qui est belle, il a eu trois enfants, mais elle ne partage rien avec lui: ni idées, ni goûts, ni ambitions. Aussi, leurs liens étant distendus, s'éprend-il un jour d'une secrétaire de direction, Lorelei Beck, de quinze ans plus jeune que lui, rencontrée lors du repas de fin d'année d'un des nombreux conseils d'administration dont il a la charge.

 

Cette liaison dure huit années. Mais elle doit demeurer secrète afin de ne pas nuire à la sacro-sainte réputation de l'avocat. Elle offre de plus l'opportunité à Philippe d'être le pygmalion de Lorelei. A la longue, devenue tumultueuse et sans issue, elle va le conduire devant la cour d'assises avec le verdict que l'on sait. Trente ans après sa condamnation, Philippe Joncour prend la plume pour réviser lui-même son procès.

 

Dans le prologue, Philippe Joncour, qui a surtout souffert de la mise à nu de sa vie privée, écrit cependant: Je ne vous cacherai rien de mes bassesses, je descendrai au plus profond de mes intentions les moins glorieuses, je jetterai la lumière sur mes refoulements inavouables, sur mes mensonges les plus odieux. J'assurerai ma défense, mais je ne vous cacherai rien de ce qui pourrait la mettre à mal. Le reste, je le laisserai à votre jugement...

 

Alors, devenu un vieil homme, qui a aimé, qui sait ce que c'est que l'amour, et qui connaît l'essentiel: la passion et la mort, il fait le récit de sa vie et, récit faisant, verse au dossier des éléments de son procès: interventions des différentes parties, compte-rendus dans la presse, témoignages etc. Et le lecteur, du coup, ne sait plus que penser de cette condamnation, reposant sur des faisceaux d'indices accablants, non sur des aveux ou des preuves indubitables...

 

En épigraphe du livre, Pierre Béguin a mis cette citation laconique de Jean (11, 39): Ôtez la pierre. Jésus s'adresse ainsi aux Juifs qui entourent le sépulcre où repose la dépouille de son ami Lazare, la pierre dont il est question étant celle qui ferme son tombeau. En faisant ôter la pierre et en réveillant Lazare, Jésus révèle par là-même l'Être qu'il est.

 

Avec ce curieux plaidoyer qui ne cache rien de ses zones d'ombre, de ses sentiments et de ses troubles du caractère, Philippe Joncour ôte la pierre qui les recouvre: La vérité de l'être importe davantage que celle des faits et c'est dans la première qu'il faut d'abord chercher pour appréhender la seconde. En bon avocat de lui-même il fait dès lors planer le doute sur sa culpabilité, tout en rappelant habilement qu'un homme n'est pas seulement un être de raison.

 

Francis Richard

 

Condamné au bénéfice du doute, Pierre Béguin, 208 pages, Bernard Campiche Editeur

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 22:45
L'âge de l'héroïne, de Quentin Mouron

Les titres de romans policiers sont souvent tout un poème. Jean-Patrick Manchette avait intitulé un de ses opus, Morgue pleine, et A.D.G. l'un des siens Le Grand Môme. Plus récemment, Maxime Chattam a donné pour titre Le coma des mortels à l'un de ses polars. Le titre du roman de Quentin Mouron, L'âge de l'héroïne, s'inscrit dans cette tradition, où les bonheurs d'expression et les mots consonnants jouent avec les références.

 

Dans ce roman, il y a en fait trois héroïnes et un héros: une libraire berlinoise de 70 ans, Mlle Schulz, spécialisée dans les livres anciens, une serveuse de fastfood américain de 17 ans, Leah, opérant dans une petite ville du Nevada située au milieu de nulle part, une drogue, la plus âgée des trois, puisqu'elle a été découverte fin XIXe...et, comme il se doit, un détective, Franck, dont le flair s'est perdu dans les fantasmes de l'âge...

 

Le roman commence par une ouverture baroque qui a pour cadre la librairie du Nouveau Monde de Mlle Schulz à Berlin. Franck, bibliophile éclairé, sniffe un trait de cocaïne à même la couverture du Tanzai et Néardané de Crébillon fils (dans l'édition Pékin Lou-Chou-Chu-La de 1734), avant de trousser la vieille libraire très portée sur la poésie (Ouvrez-moi le cul et fermez votre gueule), non sans avoir, au préalable, ôté sa chevalière...

 

Retourné sur place pour récupérer sa bague oubliée, Franck découvre Mlle Schulz décapitée, la tête posée sur un plateau d'argent. Son petit doigt lui dit que c'est la signature d'un dandy, bibliophile comme lui, alors que c'est en fait le crime d'un récent converti à l'islam, qui, ayant vu dans la devanture une édition originale du Mahomet de Voltaire, n'a pas obtenu de Mlle Schulz qu'elle l'en retire...

 

Le lecteur est prévenu. L'intuition de Franck n'est plus ce qu'elle était. Aussi quand Brad Medley se fait voler un arrivage d'héroïne et lui demande de trouver ceux qui l'ont doublé et de retrouver la blanche marchandise, le même lecteur n'est-il pas autrement surpris que Franck ait bien du mal à démêler le vrai du faux dans cette histoire de vol et se fourvoie allègrement quand il se rend à Tonopah, Nevada, pour enquêter.

 

Les autres personnages de ce vaudeville appliqué sur la tragédie sont du même acabit que lui. Quentin Mouron laisse libre cours à sa verve pour les décrire et leur donner vie et c'est sans doute là que réside l'intérêt de son polar noir et déjanté, c'est-à-dire dans l'atmosphère burlesque qui en résulte et qui réjouira les amateurs:

 

- La serveuse du Jenny's Dinner: Leah, à première vue, incarne la lettre et l'esprit du fastfood américain: un accueil chaleureux, souriant, fardé, des cheeseburgers savoureux et des pipes dispensées avec empressement, presque avec grâce.

 

- Cobby, le chauffeur de Franck: Un diable anesthésié, gluant. Il n'y a rien d'humain dans ce regard, rien de charnel. Un diable auquel on aurait retiré la séduction, émoussé les poignards, refroidi les grills. La souffrance ne l'émeut pas. Ni la beauté. Ni la grandeur. Il est celluloïdal, tout de toc.

 

- Ray Obston, le parrain de Leah, ancien motard, dealer, braqueur, apparemment rangé: Il suffit de le regarder s'activer autour de son motor-home en ruines, galérer chaque mois pour trouver de l'argent, ramener scrupuleusement ses canettes vides au supermarché proche. Personne ne se hasarderait à flairer sur sa vareuse trouée, reprisée, sablonneuse, le gangster de grande classe, le bandit extatique.

 

L'intrigue, dans ces conditions, semble bien accessoire. Après l'ouverture baroque, le  développement  en est en quelque sorte la suite classique ... et les rebondissements ne font que souligner le manque d'héroïsme des protagonistes à l'exception peut-être de cette Leah de 17 ans, à laquelle le titre du polar fait entre autres allusion et dont l'espace de liberté se réduit à un placard sous le poster d'Elvis, de Marie et de Bob l'Eponge...

 

Francis Richard

 

L'âge de l'héroïne, Quentin Mouron, 144 pages, La Grande Ourse

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Trois gouttes de sang et un nuage de coke (2015)

 

Livres précédents chez Olivier Morattel Editeur:

La combustion humaine (2013)

Notre Dame de la Merci (2012)

Au point d'effusion des égoûts (2011)

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 22:15
Jeanne, de Véronique Timmermans

La vocation, au sens catholique, est un appel, que Dieu fait à un homme ou à une femme, à s'engager dans une vie religieuse, sacerdotale ou monacale. L'appelé, ou l'appelée, devrait être libre de répondre ou non à cet appel, si d'ailleurs appel il y a. Cela n'est pas toujours le cas, avec de terribles conséquences humaines. Véronique Timmermans aborde ce sujet délicat dans son roman.

 

Jeanne, dix-neuf ans, le jour d'après-guerre où André vient à la maison avec son frère Jos, qui est prêtre comme lui, est troublée par cet homme de dix ans plus âgé qu'elle. Elle sent tout de suite qu'il est beau et charmant comme aucun autre homme: Je fus séduite immédiatement et entièrement, et fis tout pour le dissimuler à mes parents. Elle le fait parce qu'elle sait très bien qu'il s'agit d'amours interdites...

 

Bien plus tard, quand Catherine, sa fille, chercheuse à la Sorbonne, demande à Jeanne de lui parler de son père André, celle-ci se tait. Quand Jos, son frère, se meurt, Jeanne ne veut pas se rendre à son chevet et demande à Catherine d'y aller à sa place. Catherine ne comprend pas pourquoi ce silence, pourquoi cette coupure entre Jeanne qui s'est établie à Loubian, dans le Midi, et sa famille, qui vit à Gand.

 

Tandis que Catherine cherche à connaître l'histoire de ses parents, en s'occupant notamment, après sa mort, de liquider les affaires que son oncle Jos a laissées dans sa maison, le lecteur lit un texte écrit de la main de Jeanne où elle raconte son histoire d'amour avec André et les obstacles dressés par leurs deux familles pour empêcher qu'ils ne se voient, qu'ils ne s'écrivent et qu'ils ne s'aiment.

 

En fait André n'est pas devenu prêtre de son plein gré. C'est son père qui lui a demandé de faire un choix qui n'en était pas un: ou reprendre l'étude notariale familiale, ou, à défaut, devenir prêtre... Son propre père lui avait imposé de lui succéder et de renoncer à sa vocation religieuse, ceci expliquant cela, même si cet autoritarisme est incompréhensible aujourd'hui et n'était déjà pas une excuse.

 

Dans sa quête pour retrouver ses origines, Catherine reçoit heureusement l'appui d'Antoine, la quarantaine, un sculpteur sur bois, dont elle fait la connaissance à l'épicerie de Loubian... Cet appui ne sera pas de trop quand elle découvrira la véritable histoire de ses parents, de son père qu'elle n'a pas connu et de sa mère, une artiste qui a fait les Beaux-Arts à Bruxelles et l'a élevée seule à Paris. 

 

Véronique Timmermans aborde donc ce sujet délicat des amours entre une femme et un prêtre. Et elle le fait avec délicatesse justement. Car elle laisse au lecteur le soin de se faire une opinion par lui-même à partir du texte de Jeanne et du récit de la quête de Catherine. Leurs deux époques parallèles, finement restituées, finissent par se concilier, laissant présager que l'histoire familiale n'en restera pas là.

 

Francis Richard

 

Jeanne, Véronique Timmermans, 242 pages, Plaisir de lire   

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 20:55
D'ailleurs, les gens..., de Pauline Desnuelles

Pourquoi la chanson de Maxime Le Forestier, Né quelque part, trotte-t-elle dans l'oreille de celui qui lit Pauline Desnuelles? Parce que, dans son livre plein d'empathie, D'ailleurs, les gens..., les gens dont il s'agit sont nés quelque part, de par le vaste monde, sans être pour autant ces imbéciles heureux, dont se moque à juste titre Georges Brassens dans sa fameuse ballade.

 

Maxime Le Forestier chante la loterie qu'est la condition humaine:

 

On choisit pas ses parents,
On choisit pas sa famille,
On choisit pas non plus
Les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger
Pour apprendre à marcher.
Être né quelque part
Être né quelque part
Pour celui qui est né
C'est toujours un hasard.

 

Les gens de Pauline Desnuelles sont ainsi dix-neuf nés quelque part, qui en Equateur, qui en Croatie, qui en Bosnie, qui au Pérou, qui aux îles Fidji, qui en Corée, qui au Sénégal, qui au Portugal, qui en Mongolie, qui au Cap-Vert, qui en France, qui en Suisse, qui en Espagne, qui en Allemagne, qui en Roumanie, qui en Côte d'Ivoire, qui en Erytrée...

 

Ce sont des femmes et des hommes, de tous horizons donc, de tous âges, de toutes conditions, qui sont partis d'ailleurs pour cet autre ailleurs qui se trouve ici, en Suisse, ou qui y sont revenus. Maxime Le Forestier chante là-encore ce va-et-vient universel de nombre de gens que favorise la plus ou moins récente (libre?) circulation des personnes sur la planète:

 

Être né quelque part
C'est partir quand on veut,
Revenir quand on part.

 

Mais tous les endroits ne se valent pas:

 

Est-ce que les gens naissent
Egaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent?

 

Alors la Suisse? Toute imparfaite qu'elle soit, elle n'est pas la dernière à recevoir des exilés. Bien souvent on ne voit que ceux d'ici qui accueillent mal ceux de là-bas ou qui les maltraitent, on ne voit pas tous ceux qui leur viennent en aide. Et ce livre raconte les uns et les autres. Par bonheur, ici les solidarités naturelles n'ont pas toutes été évincées par la solidarité forcée...

 

Pauline Desnuelles, dans ces portraits, ne cède pas à la facilité. Elle aurait pu faire le récit de ces dix-neuf existences, la plupart précaires, sous forme d'entretiens ou, en prenant ses distances,  sous forme de narrations à la troisième personne. Elle a préféré se mettre réellement à leur place en les personnifiant à la première et en écoutant battre leurs coeurs sous sa plume.

 

Car Pauline Desnuelles aurait pu aussi bien adopter le langage parlé, plus ou moins bien parlé d'ailleurs, de ceux qui ne maîtrisent pas la langue d'ici, et en reproduire les accents, les imperfections. Elle a préféré leur donner généreusement sa parole, bien tournée, solide, harmonieuse, avec le souci toutefois de restituer la culture sur laquelle leurs personnalités se fondent. 

 

Dans sa préface Sylvain Thévoz est touché par le fait que les différences abyssales entre ces gens, dont le livre fait le récit individuel, ne l'empêchent pas d'atteindre à quelque chose de plus grand: Il accomplit ce geste qui comme le rappelle Gilles Deleuze, permet de passer d'une petite histoire personnelle à un récit universel. Mouvement que le philosophe nomme littérature.

 

Et c'est bien à la littérature qu'appartiennent ces histoires humaines. Seule la littérature permet cette métamorphose du particulier à l'universel. Mais c'est à la condition que ce particulier soit authentique, c'est-à-dire profondément humain. Dès lors le lecteur est à même de reconnaître ici ou là quelque chose ou quelque pensée qui lui ressemble. Sans quoi se laisserait-il toucher?

 

Francis Richard

 

D'ailleurs, les gens..., Pauline Desnuelles, 150 pages, Editions des Sables

 

Livre précédent :

 

Au-delà de 125 palmiers, 112 pages, Rémanence (2015)

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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 18:30
Les joyaux de Farley, de Jon Ferguson

Freda fut libérée de sa laisse, et se mit à slalomer entre les buissons. Elle flaira l'odeur d'une taupe du désert, la chassa jusqu'à son trou et commença à creuser furieusement.

[...]

Les projections de poussière formèrent un halo de poussière au-dessus de la tête du chien. Puis Freda cessa de creuser et revint avec la taupe douillette entre ses mâchoires. Elle s'arrêta quelque part entre le bien et le mal, et laissa le petit corps chaud entre les pieds de son maître.

 

Ce passage du roman de Jon Ferguson est emblématique. Farley, son protagoniste, considère en effet cette scène comme l'un de ses joyaux, devant lequel il s'agenouille de façon somme toute très nietzschéenne: pendant un instant, il regarda la mort scintiller dans la lumière du soleil de midi.

 

Farley est professeur de philosophie. Il est marié avec Carole. Ils ont deux enfants, Ricky et Rosanne. Il décide de prendre une année sabbatique avec l'intention de travailler à l'adaptation du "Dasein" chez Heidegger et de l'intégrer dans un modèle informatique. Cela restera au stade de l'intention...

 

C'est le moment que choisit Carole (qui est d'une jalousie maladive, en grande partie infondée...) pour le mettre dehors et le bannir du domicile familial pour au moins six mois. Il se retrouve donc dans un deux-pièces avec sa chienne Freda, avec l'obligation de laisser la Volvo à Carole et de louer une Toyota...

 

Pendant son bannissement Farley, aka Moïse, aka Larry, à l'occasion de rencontres avec certaines de ses étudiantes et de certains de ses étudiants, se remémore les cours qu'il prodiguait l'année précédente à l'école, dans la salle 424, Bâtiment B, et qui ne ressemblaient en rien à ceux de ses collègues...

 

De manière très socratique, Farley pose surtout des questions à ses étudiants. Dans son premier cours d'étude de la métaphysique, il annonce la couleur: Nous allons prendre notre temps et essayerons de penser et de nous poser des questions comme nous n'en avons pas l'habitude. C'est d'ailleurs ainsi qu'il procède quand il s'interroge lui-même sur la vie et la mort...

 

Mais ces questions que Farley se pose, qu'il pose et que ses étudiants devraient se poser, ne sont pas innocentes. Elles conduisent notamment à reconnaître avec lui que l'une des plus grandes erreurs intellectuelles que l'homme ait jamais commise est d'avoir décidé avec Platon que l'homme ne fait pas partie de la nature:

 

Nous percevons continuellement les actions de l'homme comme étant bonnes ou mauvaises, selon qu'elles correspondent ou non au code de la moralité. Dans la nature, la moralité ne revêt aucun sens parce que nous considérons que la nature ne peut pas être autre chose que ce qu'elle est.

 

Cette vision des choses de Farley n'est pas altérée quand il apprend que sa mère Adell est atteinte de cette forme de sénilité que l'on appelle la maladie d'Alzheimer. Mais cette nouvelle modifie chez Carole sa perception des choses, d'autant que, dans l'intervalle, son écart avec un agronome africain s'est terminé par une autre séparation.

 

Commence alors entre Carole et Farley un savoureux échange épistolaire qui montre que l'auteur ne manque pas d'humour. Sans doute, peu à peu, Carole est-elle ébranlée par les joyaux philosophiques que Farley fait miroiter à ses yeux et parvient-elle à s'interroger à son tour sur elle-même et, pourquoi pas, à s'aimer telle qu'elle est.

 

Même si Ferguson n'est pas près de dire: Farley, c'est moi, il y a bien quelque chose de Ferguson en Farley. Pour s'en convaincre, il n'est que de relire son livre La Bête, où il expose déjà de telles théories existentielles, certes de manière moins romanesque mais tout aussi littéraire. D'accord ou pas avec ces théories, le lecteur lui sait gré de se poser des questions et de n'y pas apporter de réponses définitives.

 

Francis Richard

 

Les joyaux de Farley, Jon Ferguson, 304 pages (traduit de l'américain par Valérie Debieux) Olivier Morratel Éditeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

La Bête (2015)

La dépression de Foster (2013)

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 20:45
Retour à Domme, de Françoise Houdart

Domme est une commune du Périgord Noir, une bastide qui regarde de haut la Dordogne, juchée qu'elle est sur une falaise, dans l'un des cingles de ce magnifique cours d'eau qui prend naissance au Puy de Sancy. Ce village, au coeur de l'intrigue du roman de Françoise Houdart, est pour Oscar, son héros, le lieu de pèlerinage aux sources de sa grand-mère maternelle.

 

Mamie était une baroudeuse, une fugueuse, une rebelle, une aventurière. Quarante ans plus tôt, cette belle femme avait rejoint dans cette petite ville un dénommé Charles Dee, un Anglais passionné de vins, d'art et d'antiquités. Au moment de s'envoler pour son dernier voyage, Mamie a demandé à son petit-fils Oscar de se rendre là-bas pour écouter le rouge-gorge...

 

Quand il était petit, il y a quelque trente ans - Oscar devait avoir alors quatre ou cinq ans - un rouge-gorge était venu percuter la grande baie de la véranda de Mamie et était mort sous le choc. Mamie et lui l'avait découvert au pied d'un vieux bouleau du jardin. Mamie avait dit qu'il s'était endormi. Oscar avait dit: Je te crois. Tous deux avaient menti et chacun le savait:

 

Mais était-ce vraiment mentir que d'emballer la mort de l'oiseau dans le papier de soie de l'illusion?

Ou de l'amour...

 

Sur une route déserte du Périgord, cet été, venant de Belgique, Oscar est au volant de sa voiture. Un oiseau vient s'écraser contre le pare-brise, mais il n'a rien vu. Il s'arrête, sort de son véhicule et s'accroupit dans l'herbe du bas-côté, met sa tête dans ses mains. Le museau du chien le sort de sa prostration. Le propriétaire du chien, Jeanloup, le découvre, le fait monter dans sa propre auto et l'emmène chez lui.

 

Chez lui, c'est un hameau, La Renardière, où, à la retraite, il vit seul avec sa femme, Emilia, depuis que leur fille, Edith, quarante ans, une autre rebelle, est partie pour Londres travailler dans l'art. Ils offrent gîte et couvert à Oscar. Il dormira dans la chambre d'Edith. Par la fenêtre Oscar se laisse toucher par la grâce d'un paysage sans autres confins que la ligne bleuâtre de lointaines collines...

 

Oscar montre à Emilia et Jeanloup une photographie de Mamie, qui sourit merveilleusement, dans un lieu inconnu. Eux reconnaissent l'endroit. Il s'agit du Belvédère de Domme. Au dos de la photo, Emilia découvre une inscription presque totalement effacée qu'à grand-peine elle parvient à décrypter et dont, grande lectrice, elle identifie l'auteur local, François Augiéras, enterré à Domme:

 

Je n'étais qu'un regard parmi ceux des oiseaux dans la paix de la nuit.

 

Cet oiseau, cette photo, cette phrase (en épigraphe au livre) sont les prémices d'une belle histoire. Car Oscar n'est pas venu là par hasard. Certes il croit s'y être retrouvé sans l'avoir décidé, mais il a tout de même marché volontiers dans les traces de sa grand-mère. De même que la chance n'existe que si on la favorise, le hasard n'en est plus un quand on se laisse guider par les signes.

 

Une belle histoire n'est pas une ligne droite. Celle-ci fait des détours poétiques, mais aussi parfois bien prosaïques, avant d'aboutir à sa fin comme les cingles de la Dordogne la conduisent à confluer avec la Garonne. Mais l'essentiel n'est-il pas que se vérifie la première intuition d'Emilia en voyant Oscar à la fenêtre de la chambre de sa fille Edith: Il pourrait être le départ de quelque chose?

 

Francis Richard 

 

Retour à Domme, Françoise Houdart, 176 pages Éditions Luce Wilquin

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 19:00
Le mystère Henri Pick, de David Foenkinos

Notre société actuelle se focalise beaucoup plus sur la forme que sur le fond.

 

Cette phrase de l'auteur est la clé du dernier livre de David Foenkinos, Le mystère Henri Pick, encore qu'il faille s'entendre sur ce qu'il entend par forme. S'agissant de livres, il parle de leur emballage, notamment marketing, qu'il oppose à leur contenu, c'est-à-dire à leurs styles et à leurs intrigues.

 

Pendant longtemps la paternité, si j'ose dire, des Lettres portugaises a été attribuée à une religieuse portugaise, Mariana Alcaforada, qui les auraient adressées à son amant français, le marquis de Chamilly. Aujourd'hui, il est peu contesté que Gabriel de Guilleragues en est l'auteur et non pas le traducteur.

 

Il a fallu tout de même attendre trois siècles pour avoir cette quasi certitude. Jusque-là l'important n'était pas tant de savoir qui avait écrit ces cinq lettres, d'une trentaine de pages, que de se délecter de ce petit chef-d'oeuvre de littérature amoureuse, à la facture très XVIIe, dont le contenu se moquait bien de l'emballage.

 

Dans le roman de David Foenkinos, un trésor littéraire est trouvé dans la bibliothèque municipale de Crozon, en Bretagne, dans le département des livres refusés par les éditeurs, créé par son défunt patron, Jean-Pierre Gourvec, en hommage à l'écrivain américain Richard Brautigan, les auteurs étant tenus d'apporter sur place leurs manuscrits.

 

Ce livre, intitulé Les Dernières Heures d'une histoire d'amour, est découvert, pendant leurs vacances chez ses parents, par Delphine Despero, éditrice chez Grasset, et par Frédéric Koskas, son amant, auteur de La Baignoire, un roman qui, s'il n'a pas été refusé, a été un échec cuisant: publication ne veut pas dire succès.

 

L'ouvrage découvert est signé par un inconnu, Henri Pick: C'est magnifique. Ça parle d'une passion qui doit se terminer. Pour diverses raisons le couple ne peut plus continuer à s'aimer. Le livre raconte leurs derniers moments. Mais la force inouïe de ce roman, c'est que l'auteur relate en parallèle l'agonie de Pouchkine.

 

Le mystère est que Pick n'a pas du tout le profil de l'écrivain: c'est un pizzaiolo, qui ne lit jamais, ou alors quelques lignes de journal, et qui n'a pas laissé d'autre texte que celui-là. Il aurait donc écrit un grand roman dans le secret le plus absolu. Seul indice probant: un exemplaire d'Eugène Onéguine de Pouchkine, est trouvé dans un carton de son grenier...

 

Quoi qu'il en soit, Delphine Despero emballe si bien ce livre que sa publication par Grasset est un succès éditorial phénoménal, qui a de quoi faire pâlir de jalousie Frédéric Koskas, et qui va également bouleverser la vie des autres protagonistes du roman: sa veuve, Madeleine, et leur fille, Joséphine, l'actuelle bibliothécaire de Crozon, Magali Croze, et un journaliste, Jean-Michel Rouche.

 

Jean-Michel Rouche est un éditorialiste déchu du Figaro littéraire. Or Rouche juge louche la publication du livre d'Henri Pick. Il y voit une mise en scène et l'opportunité pour lui d'un retour sur l'avant de la scène... littéraire, si, comme il en a la forte intuition, il parvient à démontrer qu'il s'agit d'une supercherie et que l'auteur des Derniers Heures d'une histoire d'amour n'est pas celui qu'on dit.

 

Dans ce roman d'un roman, David Foenkinos dévoile au passage les arcanes du petit monde littéraire français: écrivains, éditeurs, journalistes, mêlant allègrement des personnages réels à ses personnages fictifs. Ces derniers, dont l'auteur ne cache pas les pensées et les actes les plus intimes, participent à une intrigue à rebondissements, qui, très habilement, surprend jusqu'au bout le lecteur ravi.    

 

Francis Richard

 

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos, 288 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Les souvenirs (2011)

Je vais mieux (2013)

Charlotte (2014) 

 

Bande-annonce du film de Rémi Bezançon tiré du livre, avec Fabrice Lucchini et Camille Cottin (sorti le 6 mars 2019):

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 16:15
Baba au rhum, de Philippe Lamon

Un one-hit wonder est un succès sans lendemain. Un certain nombre d'artistes ont ainsi fait un petit tour au hit parade de la chanson, sont devenus célèbres le temps d'un tube, puis sont retournés dans l'oubli, dont personne n'a vraiment envie de les tirer sinon à des fins historiques, voire archéologiques. 

 

Veronica Lippi, 55 ans, est une chanteuse des années 80. Elle a eu son heure de gloire éphémère, en 1984, avec une chanson, Baba au rhum, au refrain demeuré impérissable dans les mémoires de l'époque et des suivantes:

 

Baba au rhum, baba au rhum

Rien qu'avec mon homme

Baba au rhum, baba au rhum

Et faire un bébé à Rome

 

Après avoir envoyé son manuscrit de huit cents pages à cent cinquante-quatre éditeurs, Damien Dumas obtient un rendez-vous avec le cent cinquante-cinquième, Jean-Marc Figlioni, le directeur des éditions éponymes. Il s'entend dire par celui-ci - c'est la première phrase du roman (c'est très important la première phrase):

 

- Je serai franc avec toi, Damien, ton roman c'est de la merde !

 

Alors pourquoi Jean-Marc a-t-il donné rendez-vous à Damien? Parce qu'il a une jolie petite plume: Tu as un talent pour faire claquer les phrases. Sans fioritures. Ça, ça me plaît. Et ce n'est pas donné à tout le monde. Et parce qu'il a une mirifique proposition à lui faire, celle d'écrire... l'autobiographie de Veronica Lippi.

 

Damien faillit tomber de son siège: C'est aussi sensé que s'il me demandait de traduire l'intégrale des oeuvres du marquis de Sade en romanche. Son premier mouvement est de refuser, d'autant que l'insecte Flaubert - son modèle d'écrivain -, qui volette à son oreille, lui susurre de ne pas vendre son âme au diable.

 

Pourtant il finit par accepter. Sans doute la perspective d'un gros tirage, de droits d'auteur confortables. Comme il est enseignant, il écrira pendant ses vacances d'été. Pour lui éviter des trajets, Jean-Marc lui louera une chambre à Verbier, où Veronica Lippi vit à l'année dans un chalet, avec Marlon.

 

Julie Fernandez, 35 ans, est amie avec Damien. Lors d'un rendez-vous au Barbare, à Lausanne, il lui annonce qu'il va écrire les mémoires de Veronica Lippi. Il profite de l'occasion pour lui donner un sac à vomi des Azerbaijan Airlines, car la belle fait collection des sacs à vomi des compagnies d'aviation...

 

Veronica vit donc avec Marlon, comme Brando. Marlon est un python, un tube foncé marbré de beige, à la petite tête triangulaire, finalement l'homme de sa vie. Mais elle vit aussi avec un pot de Nutella qui renferme les cendres de sa mère: Maman était un sac à bonbons, lui dit-elle, et une grande fan de Nutella.

 

Alors que deux biographes cinquantenaires ont échoué, Damien convainc Veronica qu'il est le ghost writer de la situation, comme dirait Polanski, et qu'elle peut compter sur lui pour raconter sans fard sa vie hors du commun, faite de hauts et de bas, lui qui, lui dit-il, avait envie avant tout de savoir si ses seins étaient vrais...

 

Lors d'un coup de fil à Julie, même si ce sera coton, il accepte le défi qu'elle lui lance: Placer le mot "anthropopithèque" dans la biographie. Enjeu: une bonne bouteille de bordeaux... Et, dans cette biographie, qui a pour cadre le show-biz des années 80 et l'aujourd'hui des idoles d'alors, Damien tente avec humour de placer ce mot impossible...

 

Il est justement plein d'humour et hilarant ce roman, à la fois biographie de Veronica, pétrie de contradictions (elle y balance beaucoup, comme on dit de nos jours); récit tumultueux des relations entre elle et son biographe, à Verbier et ailleurs; et histoire de l'amitié improbable entre Damien et Julie.

 

Figlioni, son éditeur, a expliqué à Damien qu'il fallait que la voix de Veronica avec son langage fleuri soit audible: L'oralité avant tout, Damien. L'O-RA-LI-TÉ!. Alors il se fait une douce violence pour oublier les métaphores et tout le tralala d'écrivain, les passés simples et tutti quanti. Et, à la fin, d'une chiquenaude, il expulse de son oreille, définitivement, son petit Flaubert ailé...

 

Francis Richard

 

Baba au rhum, Philippe Lamon, 234 pages, éditions cousu mouche

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 22:15
Lève-toi et marche, de Frédéric Lamoth

Jésus dit au grabataire: Lève-toi, prends ton grabat et marche (Jean, V, 8). De se lever et de marcher est la manifestation par le mouvement de sa guérison. N'est-ce pas tout simplement l'illustration de ce qu'est la vie humaine, qui est mouvement du corps et de l'esprit, insufflé par l'âme?

 

Comment, en lisant le titre évangélique du dernier roman de Frédéric Lamoth, ne pas y penser? Car, justement, ce roman est l'histoire d'un homme que sa marche grise d'un sentiment de liberté, sans laquelle il n'est pas de vie humaine digne d'être vécue, faut-il le rappeler?

 

Le héros du roman s'appelle Samuel Jourdain, prénom et nom symboliques. Il a passé son bac et va commencer l'uni. Il est simple recrue depuis sept semaines. A l'aube du 21 août il se lève, quitte la caserne et marche donc. Il ne sait pas pourquoi il marche, mais il marche droit, irrésistiblement.

 

Samuel n'est pas parti avec un lourd équipement. Il est seulement vêtu d'un maillot blanc, d'un short bleu marine, mais il emporte avec lui sa pèlerine, une veste thermique nonante. Les nuits peuvent être froides, même en été. Il porte à son cou sa plaquette d'identité en métal gris, sur laquelle est gravé son nom.

 

Il n'est pas parti pour rejoindre sa bonne amie, il n'en a pas. Il n'est pas parti pour rentrer chez lui, ses parents sont très inquiets. Il veut aller aussi loin qu'il le pourra, c'est du moins ce qu'il répond aux personnes qu'il rencontre chemin faisant, dans la campagne ou les villages. Et c'est ce qu'il croit vraiment.

 

Parallèlement au récit de la fugue proprement dite, se déroulent d'autres récits, dans le passé enfantin de Samuel, au sein de sa famille; dans le passé tout proche de Samuel, à la caserne; dans le présent de Samuel, à la caserne, où s'agite notamment le major Trottaz pour le retrouver, alors qu'il marche.

 

Les portraits de son père, instituteur, de sa mère, femme au foyer qui donne des leçons de musique, et, surtout, de son frère Joël, à la voix d'ange, de deux ans son cadet, atteint d'une maladie dégénérative, surgissent de ces parallèles familiales, ainsi que celui d'Eleonora, cette amie de son âge, évoquée à plusieurs époques.

 

Les rapports de Samuel, avant la fugue, avec les autres recrues, que ce soit Maillard, Grivet, Genier ou Emery, donnent des indications sur son caractère. La vie à la caserne, pendant sa fugue, donne un autre aperçu du cadre dans lequel il a vécu les semaines précédentes et du peu que l'on sait finalement de lui.

 

La vraie raison de sa fuite en avant échappera à Samuel à la fin du récit. Enfin, il n'est pas sûr que ce soit la bonne... Peut-être y a-t-il plutôt plusieurs raisons conjuguées à cette fugue hors du commun, des raisons qui se trouvent dans les chemins parallèles que le récit emprunte et qui en tissent les contextes.

 

Ce qu'on lui dit un jour de lui est par conséquent un peu court: Tu n'es rien. Tu ne sais pas où tu vas. Tu n'as aucun but dans la vie. Tu sais au moins ça. Cela devrait en tout cas l'amener à réfléchir et l'inciter à ne pas seulement suivre son instinct, à ne pas répondre seulement à ses impulsions. 

 

Car, dans la vie il faut bien aller quelque part, n'est-ce pas? C'est le sens qui peut être donné à ce subtile roman d'initiation à la vie. Laquelle change justement pour le petit homme quand il se met à marcher, même s'il doit s'émerveiller d'abord, comme Samuel le fait le tout premier matin de son évasion bucolique:

 

Il pénétra dans un champ de maïs et s'allongea entre les hautes tiges qui lui permettaient de ne pas être vu. Le sol était encore humide de rosée. Il contempla l'azur et éprouva la nostalgie de cette couleur rose. Il aurait pu avancer indéfiniment dans son sillage, sans poursuivre d'autre but que la perspective d'une aube fragile.

 

Francis Richard

 

Lève-toi et marche, Frédéric Lamoth, 160 pages, Bernard Campiche Editeur

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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 22:40
Eclipse d'un poète solidaire, d'Hélène Richard-Favre

Hélène Richard-Favre vient d'écrire un curieux essai sur Dominique de Villepin, Eclipse d'un poète solidaire.

 

L'ancien Premier Ministre français s'est en effet éclipsé de la vie politique française. Il serait plutôt poète que sage, n'en déplaise à Platon (qui, dans la République, préconise l'exclusion du poète de la cité...).

 

Dans un discours, le 19 juin 2010, lors du congrès fondateur de République solidaire, à Paris XIIIe, à la Halle Freyssinet, il refuse le cynisme et la fatalité et appelle à plus de solidarité, registre plus affectif que rationnel.

 

Pourquoi ce court essai est-il curieux? Parce que s'agissant d'un essai consacré à un homme politique de la Ve République, il n'y est pas question d'idées politiques, mais de personnalité et de langue française.

 

Ainsi l'attention d'Hélène Richard-Favre s'est-elle portée sur le style de l'homme, les mots qu'il emploie, sur les affects que son discours mobilise: Sous couvert de raisons objectives, ce sont des sensibilités et des idéaux qui agissent pour mobiliser les foules.

 

L'écrivain franco-suisse n'a pas échappé à cet engouement suscité alors par Villepin, elle qui place aujourd'hui cette épigraphe en tête de son livre:

En lui se sont fichés nos tourments et nos rêves, 

                                    Nos batailles, nos secrets.

 

Il s'est agi pour elle non pas de s'engager sur un plan politique (du moins au début), mais de contribuer à une action humaine: J'avais, pour ma part, décidé d'observer et de suivre le parcours de cet homme. Sans en conjecturer, j'estimais de sa voix qu'elle avait toute sa place à l'intérieur du champ politique.

 

Pourquoi avait-elle toute sa place? Parce que les qualités littéraires et oratoires de Dominique de Villepin confèrent à sa culture et à son expérience une dimension particulière, aussi exceptionnelle et remarquable qu'ambivalente.

 

Dans un article, publié sur son blog, à propos du livre d'Alexis Jenni, L'art français de la guerre, Dominique de Villepin suggère que la question littéraire est prioritaire dans le drame du pays, avant la question nationale ou la question sociale, et il déplore l'appauvrissement de la langue politique...

 

S'il déplore cet appauvrissement, c'est qu'un véritable amour de la langue l'anime: Lire Villepin ou l'écouter revient, parfois, à se laisser saisir sinon bercer par le rythme d'une prose jamais banale, jamais neutre, mais lancinante à l'occasion, sinon répétitive.

 

Villepin n'a jamais pensé que sa seule éloquence suffirait à sa réussite politique, mais il était certainement persuadé qu'elle devait prendre une part plus qu'estimable pour briguer la plus haute fonction de l'État, sachant toutefois que l'on scrute bien plus l'action et le bilan s'il a existé.

 

Quoi qu'il en soit, la fin de partie s'est jouée le 16 mars 2012, c'est-à-dire le jour où Dominique de Villepin a déclaré: Je suis empêché de me présenter à l'élection présidentielle, faute des parrainages requis.

 

Empêché: Que ce terme ait été privilégié par Dominique de Villepin pour signifier l'échec de sa candidature est lourd de sens mais duquel?

 

Francis Richard

 

Eclipse d'un poète solidaire, Hélène Richard-Favre, 88 pages, Éditions SIGEST

 

Livres précédents de l'auteur:  

 

Nouvelles sans fin, URSS Editorial (2016)

Nouvelles de nulle part, URSS Editorial (2013)

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 21:40
Rira bien qui rira le dernier, de Jean-Marie Reber

Voici une nouvelle enquête de l'inspecteur Fernand Dubois. La troisième. Elle se passe comme les précédentes dans une petite ville du centre de l'Europe trop modeste pour être jamais citée, mais tout à fait reconnaissable par ses habitants... Le lecteur y retrouve - ou y fait la connaissance - de sa petite famille, c'est-à-dire de sa femme, Giselle, et de ses enfants, Francine et Grégoire, des jumeaux, les jujus.

 

Gontran de Montmollin est retrouvé mort, dans son Manoir des Lilas, à sa table de travail, devant son ordinateur allumé, au matin du mardi 11 août 2015, par Gabrielle Tondeau, infirmière engagée en 1992 pour soigner sa première femme atteinte d'un cancer et devenue, après la mort de celle-ci, à la fois sa secrétaire et sa gouvernante, mais pas sa maîtresse. Il a juste achevé d'écrire un énième livre "audacieux", signé de son pseudo, Aimé Saint-Supplice:

 

Il se leva brusquement. L'heure n'était plus à la rêverie. Il lui fallait terminer ce bouquin, trouver une phrase finale qui sonne bien et un titre accrocheur. Il avait toujours de la peine avec les titres. Il fit quelques pas, s'étira et se rassit devant son écran, le sourire aux lèvres. Il avait trouvé. Son roman se terminerait par un proverbe: "Rira bien qui rira le dernier". Ce serait également le titre de l'ouvrage qu'il jugeait prometteur.

 

La mort de Gontran, un arrêt du coeur, est considérée comme naturelle - il souffrait d'une insuffisance cardiaque et il avait soixante-dix-sept ans. En conséquence, bien qu'il fût protestant non croyant, ses obsèques, présidées par un copain d'école, pasteur à la retraite, ont lieu deux jours plus tard, le jeudi 13 août, à la collégiale de la petite ville, avant que son corps ne soit incinéré.

 

Le défunt avait fait de brillantes études de droit, maîtrisait l'allemand et l'anglais. Il avait eu une carrière non moins brillante d'avocat puis de notaire à la fin des années soixante. Il avait fait prospérer une maison d'édition locale, La Pluie et le Beau Temps, qui avait publié ses six ou sept romans à clés, tout aussi locales, où il jetait un regard "sans concession" sur notre société et son mal de vivre...

 

Le jour de son retour de vacances, une semaine plus tard, l'inspecteur Dubois doit mener l'enquête sur la mort de Gontran, alors que le corps du notable est parti en fumée et qu'il n'est plus possible d'en faire l'autopsie. Le ministère public a en effet reçu une lettre de dénonciation anonyme, qui ne laisse pas d'autre choix que d'enquêter pour que l'absence d'investigation ne soit pas interprétée comme une manoeuvre de sa part pour étouffer la vérité:

 

Vous ne pensez tout de même pas que le vieux Gontran est mort de sa belle mort naturelle? On l'a aidé, je le sais. Vengeance ou intérêt? A vous de trouver! Intéressez-vous à la Ruskoff. Elle n'est pas blanche comme neige, même si elle vient de Sibérie. Pour le cas où vous ne tiendriez pas compte de ce qui précède, j'avertirai sans hésiter la presse qui se fera un plaisir de poser des questions gênantes. Et je n'aimerais pas être à votre place lors des prochaines élections judiciaires... A bon entendeur, salut!

 

Gontran de Montmollin a eu deux filles du premier lit, Camille, une artiste-peintre post-soixante-huitarde, dont le compagnon nettement plus âgé, Hans, est sculpteur sur métal, et Delphine, qui est mariée au procureur général du lieu - c'est l'élu de la lettre. Sa seconde épouse, Alexandra, une belle Russe, nettement plus jeune que lui - c'est la Ruskoff que désigne la lettre -, lui a donné une fille, Sofia, neuf ans.

 

On apprend que Gontran avait l'intention de léguer la plus grande partie de sa fortune à une institution charitable, que la belle Alexandra trompait son mari avec l'associé de ce dernier, Jérémy Orlando, un homme marié. De plus, on apprend que le lendemain de la première visite de l'inspecteur Dubois au Manoir des Lilas où la belle Alexandra l'a reçu, Jessica Baumann, la jeune fille qui s'occupe des chevaux de la propriété a disparu.

 

A partir de là, l'inspecteur Dubois, aidé de son équipe habituelle, comprenant Karen Jeanneret et son collègue Eric Riondel, interroge les différents habitants du Manoir et enquête sur eux: Alexandra Belgova, ses deux belles-filles Camille et Delphine, auxquelles il faut ajouter les époux Vuille, Marcelle et Oscar, qui, depuis six ans, s'occupent de l'entretien de la maison et du parc, de la cuisine, du ménage etc.

 

Avec peu d'éléments, l'inspecteur Dubois finit par dénouer l'écheveau de cette intrigue inhabituelle - y a-t-il eu crime ou pas crime? - et il le fait à sa manière simple, mais somme toute efficace: Je ne suis pas un de ces géniaux détectives qui ont fait la gloire de la littérature policière. Je ne soupçonne personne, je n'ai aucune intution particulière. Je m'efforce d'établir des faits et de réunir des preuves. Et ça marche.

 

Car l'intérêt du lecteur de Rira bien qui rira le dernier ne faiblit pas une seconde, comme lors de sa lecture des précédentes enquêtes de Fernand Dubois, au prénom suavement désuet. Pourtant le monde de Jean-Marie Reber n'est peuplé que de gens ordinaires, replacés toutefois dans leurs milieux, mais il sait si bien leur donner chair et esprit que le lecteur a l'impresssion de les avoir déjà rencontrés dans la vraie vie, bons côtés et petitesses reconstitués. Ce qui n'est pas ordinaire...

 

Francis Richard

 

Rira bien qui rira le dernier, Jean-Marie Reber, 304 pages, Nouvelles Editions

 

Enquêtes précédentes de l'inspecteur Dubois chez le même éditeur:

 

Le parfum de Clara (2015)

Les meurtres de la Saint-Valentin (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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