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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 22:00
Parti voir les bêtes, d'Anne-Sophie Subilia

Il y a trois ans, quand tu as vu la pancarte "à louer" placardée sur un cabanon, tu n'as senti aucune hésitation. Des glands de chêne et un vieux fauteuil en osier traînaient sur le semblant de terrasse. Il y avait de l'unanimité: cette ancienne remise était pour toi, suffirait.

 

Le cabanon dont il s'agit se trouve dans un lieu-dit, la Gloye, au petit nom imprononçable pour les gens de passage. C'est en fait le village d'enfance, à demi perché sur une butte, de celui, à qui s'adresse la narratrice de Parti voir les bêtes, le roman d'Anne-Sophie Subilia.

 

A temps partiel, il travaille à la périphérie dans un des bureaux de la ville. Il quitterait bien ce poste et se contenterait d'encore moins, si son neveu, Cyril, le fils de sa soeur Alice, n'avait pas besoin de lui et si lui n'avait pas besoin de pourvoir à des aspects de [la] vie de [son neveu].

 

La Gloye, c'est donc sa contrée. Il a dû la quitter quand son père a vendu la ferme familiale alors qu'il était tout gamin. Il n'avait pas pleuré, il n'avait pas crié, mais cela l'avait mis en horrible état: une boule a durci dans [sa] gorge avec les années.

 

Installé dans son cabanon, plutôt que de s'occuper de ruches, comme il en avait l'intention, il restaure, en autodidacte, des meubles dans l'atelier du vieux Tristan, qui se lamente d'être le dernier paysan du coin et qui lui permet de se servir de tous ses outils.

 

Claire, sa coiffeuse, lui fait sa pub. Aussi n'est-il pas besoin de dessin à Freddy, le retraité du petit train local disparu, pour entrevoir qu'entre elle et lui il y a peut-être une piste... Mais quels projets peut-il avoir avec elle, puisqu'il se sait stérile?

 

Pendant ce temps-là sa contrée évolue. Il aurait bien aimé que non. Un grand groupe industriel a décidé d'y investir. Il y aura des dizaines de locaux et des parkings. Des villas mitoyennes verront le jour pour loger une partie de ceux qui y travailleront. Cela le met dans une colère impuissante.

 

Il a sans doute peur des moments transitoires - apparitions, disparitions - qui modifient l'état des choses. Il voudrait en fait que tout reste en l'état: Rien ne doit sans aller. Tu vas vieillir, mais ces lieux ne doivent pas changer avant ta mort, sinon tu es perdu.  

 

Il est retourné à la terre de son enfance, toujours meurtri d'avoir dû la quitter. Il est parti voir les bêtes. Mais, si les bêtes ne décident pas de vivre encore un peu ou de monter dans un camion fatal, lui a le choix: il peut tout briser comme un enfant rageur ou se conduire en homme...

 

Francis Richard

 

Parti voir les bêtes, Anne-Sophie Subilia, 142 pages, Zoé

 

Un livre précédent:

Jours d'agrumes, L'Aire (2013)

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 22:55
Relier les rives, de Marie-Claire Gross

Quand la nuit tombe, je m'assieds face à l'ordi. J'enfile mes lunettes et allume la lampe. Silence. Je tape le mot de passe, enregistre un document Word: Relier les rives, titre sur l'écran.

 

Celle qui s'exprime ainsi s'appelle Lou-Anne Friol. Elle appartient aux services sociaux de la ville du bord du lac. Elle est l'une des deux voix de Relier les rives. Elle remplace, pendant ses vacances, Mme Lehner qui s'occupe des subventionnés, c'est-à-dire des habitations à loyer modéré helvétiques.

 

L'autre voix, c'est celle de Soraya, comme Lou-Anne l'appelle, une migrante, originaire de Jaffa, qui, partie de Zarka en Jordanie, où sa famille est passée, est arrivée en Suisse en 2002, via Istanbul, itinéraire connu désormais, avec son mari, Ali, et ses trois filles, Leïla, Nour et Yasmine.

 

Soraya, maintenant divorcée, habite seule un deux-pièces à l'étage, rue du Soleil, et travaille au rez, au tea-room. Mais elle va devoir partir parce que la maison va être vendue et démolie. C'est une lettre du proprio, d'octobre 2013, Monsieur Bonhôte, qui, sans ménagement, le lui a annoncé. 

 

Début 2014, le tea-room est fermé. Soraya travaille dorénavant au Café du Commerce, à l'autre bout de la ville. Elle aide à la cuisine, à la plonge. Sinon, elle croit se libérer des affres de son existence par l'alcool, qu'elle écluse avec des potes et qui, certes, la désinhibe, mais aussi la perd.

 

Lou-Anne recourt à l'écriture, bulle à soi, liberté immense, aussi nécessaire que périlleuse dans [son] quotidien de femme active. Elle écrit sur Soraya et nourrit son récit de rencontres avec des personnes qui ont pu la côtoyer ici ou là, et de lieux qu'elle a fréquentés et sur lesquels elle se rend.

 

Devoir quitter son logement rend précaire la vie de Soraya. Elle peut toutefois compter sur l'amour de ses filles en dépit de leurs heurts, et sur l'aide d'amis: Ciro lui trouve une cave où s'abriter pendant un temps; Jock l'héberge dans son studio quelques nuits; Nicole lui permet quelques fois de se doucher chez elle.

 

Lou-Anne raconte donc Soraya et Soraya se raconte dans ce roman de Marie-Claire Gross. Et leurs deux récits se complètent: l'un parce qu'il est fruit d'une reconstitution pleine d'empathie pour celle qu'elle n'a pas rencontrée, l'autre celui d'un vécu plein de ces petits faits vrais, heureux ou malheureux, qui jalonnent l'existence d'une femme en galère.

 

Le lecteur ne doute donc pas un instant que cette histoire ne soit inspirée d'une histoire vraie. Et le titre du livre donne bien l'idée de son contenu, tentative réussie de réunir tout ce qui sépare, comme un pont peut relier deux rives, c'est-à-dire, métaphoriquement, leur permettre de se connaître.    

 

Francis Richard

 

Relier les rives, Marie-Claire Gross, 136 pages Bernard Campiche Editeur

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 22:25
Dans l'ombre de l'absente, d'Olivier Pitteloud

Le vieux fou est mort, l'automne dernier, tu sais, celui qui a perdu sa gamine, il y a vingt ans, le jour de la fête à l'alpage. On n'a jamais retrouvé son corps, à la gamine.

 

La gamine s'appelait Marysa. Elle avait dix-sept ans quand elle a disparu, un 16 septembre. C'était donc il y a vingt ans. C'est elle l'absente, dans l'ombre de laquelle trois hommes ont vécu pendant ces vingt ans, chacun à sa façon: un jeune homme qui l'aimait, un camarade de celui-ci prénommé Ferdi et le père de Marysa.

 

Le jeune homme gauche, qui était amoureux d'elle, sans savoir comment lui exprimer ses sentiments, la revoit vingt ans après, la fille d'immigrés: ses longs cheveux noirs et lourds, ses yeux noirs, sa peau fine et pâle, parfois semée de minuscules taches rosées quand elle avait couru ou quand elle était gênée.

 

Il sait ce qu'il est advenu d'elle: Il était là. Il a tout entendu. Et Olivier Pitteloud le raconte au tout début de son roman, Dans l'ombre de l'absenteAussi n'est-ce pas le fin mot du drame qui est important. Ce qui est important, c'est ce qui se passe dans la tête des trois hommes qui ont survécu à ce drame et qui ne s'en remettent pas, à des degrés divers.

 

Ce soir-là, celui de la fête de la jeunesse, le jeune homme a suivi Ferdi et Marysa. Il ne voulait pas savoir ce qui allait se passer dans la baraque du garde-chasse située au bord du ravin, mais ses pas l'y ont conduit comme malgré lui. Marysa y a été violée par Ferdi. Elle a voulu s'échapper, mais elle est sortie par la porte qui donnait sur le ravin...

 

Du jeune homme, l'auteur ne dit pas trop ce qu'il est devenu, sinon qu'il savait mais qu'il s'est tu, se tait et se taira. Revenu au village, où il ne connaît plus personne, mutique, il regarde la mère de Marysa: Il suffirait de s'avancer, de dire, oui, je sais, elle a chuté, son corps a été happé par la nuit et le vide. Il suffirait. Mais il n'en a pas la force.

 

Ferdi, le nanti, dont la beauté était celle du diable, est devenu assureur. Revenu au village pour prospecter, il regarde la mère de Marysa et il lui semble bien qu'il la connaît. Il hésite cependant à aller la voir et à lui faire son baratin: Il sent confusément que cela va touiller là où il ne veut rien touiller. Il le sent. Et il n'a pas tort parce que le passé lui revient...

 

La mère de Marysa regarde son homme aux cheveux blancs, qui ont commencé à blanchir peu après l'absence de Marysa (le seul souci de ce dernier est qu'elle ne le reconnaisse pas quand elle reviendra...): Les yeux sont fermés, mais sur les lèvres, un sourire. Il a l'air heureux [...] mais sans elle, sans elle qu'il a choisie il y a longtemps.

 

Pour faire connaître au lecteur ce qui se passe dans la tête des trois hommes, l'auteur plonge dans leur passé qui a précédé le drame, explique comment ils le perçoivent vingt ans après et en tire les conséquences pour chacun d'eux: le jeune homme est triste indéfiniment, Ferdi se ressent coupable et le père de Marysa est devenu fou, et vieux...

 

Francis Richard

 

Dans l'ombre de l'absente, Olivier Pitteloud, 120 pages, L'Âge d'Homme

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 19:00
Veneno, d'Ariel Bermani

- Toi, t'es pas Quique: c'est pas un nom qui te va.

- Je suis qui alors?

Quique était vexé.

- Toi, t'es pas Quique, a répété Leo: toi, t'es Veneno.

 

En espagnol, veneno signifie venin, poison. Autrement dit, Enrique Domingo, le protagoniste du livre d'Ariel Bermani, n'est pas affublé d'un surnom des plus aimable... C'est un camarade de l'Action catholique argentine (où il ne sera resté que quelques mois), Leo Iglesias, qui, charitablement, le lui a donné, en 1978, quand ils se sont rencontrés.

 

L'auteur raconte donc l'histoire de Veneno, alias Quique, alias Frangin, sur fond d'histoire tourmentée de l'Argentine, en faisant le récit de quatre journées de sa vie d'homme né en 1963: le 25 janvier 1978, le 3 mars 1988, le 10 septembre 1998 et le 18 novembre 2003. Un récit qui ne se déroule toutefois pas vraiment dans l'ordre chronologique: ce serait trop simple...

 

Veneno n'est pas un intellectuel, mais il n'est pas un âne. Il n'est pas mignon, mais il n'est pas moche. Il n'est pas gentil, mais il n'est pas assez méchant pour tuer ou voler. En dépit de son oeil de travers, de sa maigreur et de sa petite taille,  autant dire qu'il est court-sur-pattes, il est en mesure de plaire aux femmes et de satisfaire toujours, ou presque, un appétit sexuel... démesuré.

 

Aussi, lors de chacune de ces journées de la vie de Veneno, des femmes du petit peuple argentin occupent-elles la scène: Cecilia, alias Petit Vagin d'or, qu'il a connue à l'église de Burzaco; Patricia, qu'il a rencontrée à l'atelier d'écriture de Beba et qu'il a épousée; Stella, qu'il a croisée au coin d'Alsina et de Goyena; Susana, la cousine de Patricia, qui est tombée raide amoureuse de lui le jour de leur mariage.

 

Veneno n'a jamais une thune, mais on lui fait crédit; il picole, il s'endort, mais il séduit - il donne d'ailleurs des conseils à ses potes pour emballer; il se marie et fait des enfants, ici ou là: quand on baise, on ne compte pas; il est ingérable: il a été montonero, radical, communiste, mais il fait surtout l'éloge du Che et lit tellement Neruda qu'il se met à écrire des poèmes...

 

Ce macho, incapable de décrocher un boulot, qui se laisse taper dessus dans les bagarres, est attachant malgré le poison qu'il représente pour les autres (ils n'arrivent pas vraiment à lui en vouloir de foutre en l'air tout ce qu'il touche). Sans doute parce que cet homme couvert de femmes est en fait misérable et destiné à se retrouver tout seul...

 

Francis Richard

 

Veneno, Ariel Bermani, 180 pages, BSN Press (traduit de l'espagnol par Pierre Fankhauser)

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 17:30
Mémoire de fille, d'Annie Ernaux

Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé.

 

C'est par cette sorte de note d'intention, retrouvée dans ses papiers, qu'Annie Ernaux termine Mémoire de fille. Elle résume bien l'intention qui préside à la rédaction de ce livre-confession, à l'écriture duquel elle a dû se mettre à plusieurs reprises.

 

L'effarante réalité est ce qui lui est arrivé à l'été 1958, quand, s'appelant encore Annie Duchesne, lycéenne originaire d'Yvetot, elle est monitrice dans une colonie, à S, dans l'Orne. A plus de cinquante ans de distance cela lui semble bien irréel et étrange.

 

Pour reconstituer la fille de S qu'elle a été, Annie Ernaux se fait en quelque sorte historienne d'elle-même:

 

Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été.

 

Et, pour ce faire, elle regarde des photos d'elle à l'époque, relis des lettres écrites alors à des amies, fait des recherches sur Google pour savoir ce que sont devenus les témoins, fait remonter à la surface, de manière très proustienne, sa mémoire saturée.

 

Une de ces photos est une photo d'identité en noir et blanc, collée dans son livret scolaire. Ce n'est pas elle sur la photo: La fille de la photo est une étrangère qui m'a légué sa mémoire. Elle n'a pas vraiment besoin de cette photo pour la voir... 

 

Cette étrangère, elle l'appelle elle dans ce livre. Elle la dissocie de je. C'est certes aventureux, mais cela lui permet d'aller plus loin dans l'exposition des faits et des actes de la fille de S, de la désincarcérer afin de pouvoir dire aujourd'hui: Elle est moi, je suis elle.

 

A la colonie de S, elle découvre la fête, la liberté, les corps masculins, c'est-à-dire un univers tout autre que celui qui était jusqu'alors le sien à Yvetot, celui de l'épicerie familiale et du collège religieux, où, première de classe, ses connaissances ne sont que livresques.

 

A la colonie de S, nature, elle sera humiliée par le groupe, mais le bonheur d'y appartenir sera plus fort et elle voudra rester des leurs; elle sera finalement dans l'orgueil de l'expérience, de la détention d'un savoir nouveau dont elle ne peut imaginer ce qu'il produira en elle dans les mois qui viennent.

 

En effet la trace qu'elle laissera d'elle à S et la trace que S laissera en elle lui feront prendre dans l'existence un chemin imprévu. Sans cela serait-elle devenue l'être littéraire qu'elle est aujourd'hui, qui se conduit en sujet libre?

 

Plus tard, plus de trente ans après l'été 1958, en 1989, après un week-end passé à Londres, en compagnie de plusieurs écrivains, elle écrira dans son journal ce qui est, peut-être, la plus grande vérité de ce récit:

 

Je ne suis pas culturelle, il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. 

 

Francis Richard

 

Mémoire de fille, Annie Ernaux, 160 pages, Gallimard

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le vrai lieu (2014)

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 01:00
Vingt-cinq os plus l'astragale, de Barbara Polla

Albertine Damien a dix-neuf ans. Le 19 avril 1957, elle fait le mur de la prison-école de Doullens et se casse l'astragale. Un passant, Julien Sarrazin, lui porte secours et la soigne. Ils se marient, mais la prison les sépare pendant huit ans. En prison, Albertine écrit deux romans, dont L'Astragale... Deux ans après sa parution, Albertine meurt, libre, à vingt-neuf ans...

 

"Perdre pied, c'est aussi perdre vingt-cinq os plus l'astragale (les manuels disent vingt-six, pris par la tentation jamais aboutie de méconnaître l'unicité absolue de l'astragale), seize articulations, cent sept ligaments. L'astragale, architecture, flore, fabacée, Albertine Sarrazin, Guy Casaril, Marlène Jobert."

 

Barbara Polla sait de quoi il retourne quand il s'agit de pied. Elle est médecin et un jour, à Paris, en 2009, elle a perdu pied, littéralement et littérairement: "Je traverse la place de la Concorde dans la nuit et les phares des voitures éclairent le pavé noir et brillant de la pluie grasse du soir. Un homme marche devant moi et moi je suis dans mes rêves."

 

Une voiture rouge vient de la Madeleine, droit sur elle, et accélère. L'homme devant elle aussi. Elle pas:

 

"La voiture va me percuter, je le sais. Je la regarde, sidérée, on dirait que je l'attends. La mort arrive en voiture rouge. J'entends un grand bruit dans mes jambes. Mais mon ange géange gardiange m'attrape par la nuque et au lieu de tomber sous la voiture rouge, je gicle au loin sur les pavés. Et dans ce temps volé, j'ai le temps de penser calmement à tout ce que je n'aurai pas fait, pas écrit."

 

Ce jour-là elle a tout perdu, fors l'écriture, l'amour et la vie. Elle a notamment perdu pied. Elle s'est fracturé le calcanéum, mais elle a chanté partout que c'était l'astragale: "La douleur de l'astragale est plus aiguë, plus longue, plus rémanente et donne plus de joie que celle du calcanéum. La fracture de l'astragale est liberté. L'astragale a trois a, comme Barbara. Elle me va bien."

 

Barbara Polla est galeriste, passionnée par l'art. Et son livre, sans être une biographie comme il le lui avait demandé, est, à sa façon, un hommage vibrant à un peintre qu'elle a aimé, Jacques Coulais, mort en juin 2011, peu de temps après qu'elle lui a rendu visite en Saintonge, avant que ne s'ouvre et ne se ferme la parenthèse de sa mort entre la vie et la vie: "L'absence définitive est le seul vrai chagrin d'amour."

 

Ce jour de juin, qu'elle aurait voulu être en novembre, comme elle aurait aimé achever d'écrire ce livre en novembre plutôt qu'en août, elle a aussi perdu les pieds de Jacques, qui n'avaient pas grandis, parce que, cinquante plus tôt, il avait contracté une poliomyélite, à l'âge de six ans. Elle a imaginé les peindre en bleu comme ses yeux à elle, comme ses yeux à lui:

 

"Le bleu est musique, couleur d'enfance, le ciel et les lacs et tes yeux encore, un rêve de calme qui révèle puis éteint la noirceur de la nuit."

 

Dans ce livre dédié aux yeux de Jacques, dont elle porte "le deuil en bleu", il est donc question d'écriture, d'amour et de vie, c'est-à-dire tout ce que "la blonde sans espoir", comme dit d'elle son amie Ornela Vorpsi, a gardé par devers elle après son accident parisien. Jacques lui a offert les rêves qu'il a écrits, elle l'aura aimé sans que les légistes puissent déchiffrer cet amour par son ADN et elle continuera d'ébaucher sa propre vie, indéfiniment.

 

Dans cette ébauche, l'écriture est peut-être une drôle de pratique, mais elle est essentielle: "Ecrire, c'est se réinventer. Sortir des prisons du corps. Et c'est passer du moi à l'autre: j'écris pour lui, pourqu'il me lise, qu'il me connaisse, pour qu'il aime mon histoire. Raconter mon histoire pour qu'il me raconte la sienne. L'écriture: altruiste alors? - même si elle reste, au moment même de son étrange pratique, fondamentalement solitaire."

 

Alors, Barbara se raconte: sa préférence pour les oeuvres sombres, "vitales, sanguinolentes, cruelles"; son amour pour le corps singulier de Jacques, et d'une manière générale pour chaque corps, dont elle apprend quelque chose; sa conviction qu'il faut lire à voix haute les textes écrits pour que la langue ne se mette pas "à exister comme une relique"; sa raison de vivre qu'est la vie, la vie intense; son étonnement que les écrivains se suicident avec une fréquence supérieure.

 

Qu'est-ce donc que cet hommage qui n'est pas biographie? Un acte d'amour, comme le roman:

 

"Le roman, comme un acte d'amour. Barthes. Mais ceci n'est pas un roman. Un acte d'amour, pour parler non pas de soi mais des autres qu'on aime. Alors peut-être que ceci est un aussi un roman, rempli des paroles de ceux que j'aime. Leurs mots sont mes mots, ma matière, leurs mots m'appartiennent comme ils vous appartiennent, ceux dont j'aime et emprunte les mots qu'ils ont écrits pour vous pour les donner encore."

 

 Francis Richard

 

PS

 

Ceux, que Barbara Polla aime et dont elle emprunte les mots pour les redonner, figurent en fin de volume. Ils sont quarante...

 

Vingt-cinq os plus l'astragale, Barbara Polla, 120 pages, Art & Fiction (sortie aujourd'hui)

 

Livres précédents de l'auteur:

Victoire, L'Age d'Homme (2009)

Tout à fait femme, Odile Jacob (2012)

Tout à fait homme, Odile Jacob (2014)

Troisième vie, Editions Eclectica (2015)

 

Collectifs sous sa direction ou sa coordination:

Noir clair dans tout l'univers, La Muette - Le Bord de l'Eau (2012)

L'ennemi public, La Muette (2013)

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 22:55
Dispersez-vous, ralliez-vous!, de Philippe Djian

Dispersez-vous, ralliez-vous! est un vers tiré du célèbre poème d'Arthur Rimbaud, intitulé Les corbeaux. Ce titre ne présage donc rien de bon, du moins pour ce qui est de son contenu. Car, sinon, il convient bien à la musique textuelle de Philippe Djian, faite de diffusions puis de fusions, de dialogues et de pensées qui se distinguent, certes, mais à peine, de la narration, faisant en quelque sorte corps avec elle.

 

Les deux impératifs du vers-titre sont des commandements donnés à l'armée étrange aux cris sévères des corbeaux, que le poète prie le Seigneur de laisser s'abattre sur la nature défleurie... Dans ce poème noir et inquiétant, Arthur Rimbaud compare sa récente défaite personnelle à celle de la France. Mais, au contraire de cette dernière, la sienne est une défaite irrémédiable, une défaite sans avenir...

 

Myriam, élevée par son seul père, raconte son histoire singulière, celle d'un vagabondage, où, allant d'une rencontre l'autre, elle se laisse porter par les événements qui se présentent. Quinze ans de sa vie de femme s'écoulent ainsi, depuis sa rencontre avec Yann, âgé de vingt-cinq ans de plus qu'elle, jusqu'à une dernière rencontre, manquée celle-là, ce qu'augure une sinistre envolée d'oiseaux noirs, toute rimbaldienne.

 

Yann est le premier amant de Myriam, mais pas le dernier, comme elle n'est pas sa première amante, ni la dernière. De leur union maritale naît Caroline... Yann a une soeur, Maria. Myriam a un frère, Nathan. Tout ce petit monde se rencontre, fait des rencontres. Les rapports entre eux sont tordus, ambigus, troubles parfois. D'aucuns, comme Yann et Myriam, acceptent beaucoup l'un de l'autre, en bien comme en mal; d'autres ne s'acceptent pas...

 

L'univers dans lequel les personnages évoluent semble ne suivre aucune règle. Ils apparaissent, disparaissent, réapparaissent, au détour d'une phrase, de manière inattendue, en tout cas pour le lecteur qui ne prête pas suffisamment attention à ce qu'il lit. Au fil des années, Myriam fait ainsi son apprentissage de la vie. La drogue, le sexe, la violence y prennent  leur part. Et sa personnalité qui semble inexistante au début prend peu à peu de la consistance.

 

Myriam s'émancipe progressivement et chaotiquement. Elle semble se laisser faire par les autres et leur laisser lui tracer son chemin dans la vie, mais, en réalité, elle apprend. Et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'auteur sait si bien se mettre à sa place qu'il réussit à découvrir avec elle ce qui se transforme en elle, physiquement et mentalement, depuis son adolescence jusqu'à son accomplissement de femme trentenaire.

 

Francis Richard

 

Dispersez-vous, ralliez-vous !, Philippe Djian, 208 pages, Gallimard

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 22:45
Radieuse matinée, d'Annik Mahaim

Bleue, verte, dorée.

Légère et transparente.

Limpide.

Une radieuse matinée d'été.

J'ai onze ans. La maison dort encore. Je suis sortie sur le balcon. Je veux voir si le temps est à la plage.

 

Dans Radieuse matinéeAnnik Mahaim , millésime 1951, un bon millésime, raconte ses souvenirs d'adolescente, puis de jeune femme engagée, du début des années 1960 à la moitié des années 1970. Et ce qu'elle raconte a de l'intérêt non seulement pour ses contemporains mais aussi pour ceux qui n'ont pas connu ce monde révolu, où d'aucuns rêvaient de révolution.

 

Au début des années 1960, Annik est encore chez papa-maman, avec son frère. Ils habitent une maison, 46 chemin de Chamblandes, à Pully. Son père est cardiologue - on est médecin de père en fils chez les Mahaim - et sa mère est au foyer. Annik Mahaim est ce que l'on appelle alors une jeune fille de bonne famille.

 

Quand elle a treize ans, l'événement c'est L'Expo de 1964, à Vidy. Et le personnage principal en est la Machine à Tinguely, qui, aujourd'hui, quand elle y pense, lui semble avoir été la métaphore visionnaire d'un monde qui tournait à vide. Comme beaucoup de jeunes filles, elle écoute Salut les copains sur Europe 1 et lit Mademoiselle âge tendre...

 

Elle termine ses études secondaires au Collège de Villamont. Parmi ses lectures, elle fait une grande rencontre, celle de Nadja d'André Breton: Enfin quelqu'un pour m'exhorter à récuser l'ordre prévu, à désirer une autre échelle de valeurs, et cela de la manière la plus romantique qui soit! A seize ans, elle connaît les premiers émois et ne connaît que la Méthode Ogino pour toute contraception.

 

Un film marque son jeune esprit, comme ceux de sa génération, West Side Story. En classe, elle lit L'étranger de Camus et son prof d'allemand lui fait aimer Kafka. Lors d'un camp de ski un jeune moniteur lui enjoint de lire Le Manifeste de Karl Marx: A chaque page, une révélation, à chaque page, une compréhension nouvelle des mécanismes économiques et politiques. C'est follement intelligent, magistralement clair.

 

Quelques semaines plus tard, elle milite aux côtés des trotskystes de la toute nouvelle Ligue marxiste révolutionnaire, LMR. Dans un sens, à sa manière, elle est, mais elle ne le sait pas, dans la lignée de ses parents, qui ne sont pourtant pas de gauche: elle s'indigne devant les injustices et la misère, en rêvant d'une société où les humains seraient égaux et fraternels et la culture à portée de tous.

 

Cet engagement durera six ans pendant lesquels elle vivra une véritable aventure intellectuelle, manifestera contre la guerre au Vietnam, contre le Shah d'Iran ou contre la dictature de Salazar au Portugal, collera des affiches, écrira des articles dans La Taupe, rédigera des tracts et comprendra que le débat puisse être libre en interne mais qu'il faille être uni dans l'action:

 

Mais avec le recul du temps, je me suis convaincue que l'obsession de la "ligne juste" dont nous souffrions était incompatible avec l'acceptation des différences, l'écoute réelle, le droit à la diversité au sein de l'organisation. Comment accueillir ce que disent les camarades d'une tendance, si l'on est rivé à la croyance qu'il n'y a qu'une façon de voir et qu'on la détient? si l'on considère toute opinion opposée comme un danger?

 

Deux ou trois ans après voir adhéré à la LMR, parallèlement, elle s'engage dans le Mouvement de Libération de la Femme, MLF, à Lausanne, dont elle partage les objectifs communs à toutes les femmes du mouvement: la lutte pour la contraception et l'avortement libre et gratuit (dans une note, elle précise que l'éducation sexuelle et l'accès à la contraception sont toutefois prioritaires), l'égalité des salaires, la mise sur pied de crèches:

 

Nous, les militantes du MLF, avons probablement été une sorte de "pointe d'iceberg", c'est-à-dire la partie la plus visible et la plus active (par là même la plus provocante) d'une société en pleine évolution, dont les moeurs et les mentalités bougeaient en profondeur.

 

Après ces années d'engagement viendra le temps des illusions perdues: elle apprend les horreurs de la Révolution culturelle chinoise et des Khmers rouges au Cambodge, le remplacement de la dictature iranienne par un totalitarisme théocratique, l'existence des boat-people qui fuit le régime nord-vietnamien... Changer le monde ne s'avère décidément pas possible et elle se sera désengagée juste avant, comme si elle l'avait pressenti.

 

Que fait-elle dès lors? Elle retrouve ses premières amours, c'est-à-dire l'écriture: Je veux parler de l'écriture sensible, de création, l'écriture de fiction qui fait profondément partie de moi et que je distingue de l'écriture militante, analytique, discursive ou polémique. C'est cette écriture qui sera sa chance et celle du lecteur qui ne l'aura pas suivie dans ses engagements passés, ou qui ne la suit pas dans ses inclinations présentes: elle vote autant que possible à gauche, féminin et "vert".

 

Ces souvenirs, dédiés à son amie Michèle, dont les cendres ont été dispersées dans l'eau du lac, sont l'illustration de cette écriture sensible, qui relève de la création, sinon de la fiction:

 

L'autre jour je me suis baignée au large de Meillerie

je me suis demandée si un atome de toi m'effleurait

pour moi tu es devenue la Dame du lac

tes cheveux d'algues et d'eau

seyent à tes yeux émeraude

quand je flâne sur les rives je converse avec toi.

 

Francis Richard

 

Radieuse matinée, Annik Mahaim, 208 pages Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Pas de souci! Plaisir de lire (2015)

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7 avril 2016 4 07 /04 /avril /2016 21:00
La Dame Rousse, d'Olivier Beetschen

"Une excursion dans les Alpes tombait à point nommé. Quand sa propre existence part en vrille, quel meilleur moyen de la rattraper? [...] Se frotter à la rugosité des crêtes, voilà une excellente façon de s'assurer qu'on n'est pas encore mort."

 

C'est ce que se dit Luc Riesen le narrateur du roman d'Olivier Beetschen, en acceptant l'invitation de son ami d'enfance, Alain Baud, à faire ensemble l'ascension du Wildstrubel, dans les Alpes bernoises, à partir du village de la Lenk, qui est justement son lieu d'origine.

 

L'existence de Luc est partie en vrille. Ce séducteur s'est assagi pendant les premières années de son mariage avec Christine, mais le naturel est revenu. Et son besoin de séduire s'est rallumé une fois de trop. Pour cette passade, il aura ainsi ruiné un bonheur construit avec beaucoup d'énergie.

 

A la suite de cet écart, Christine et Luc ont divorcé. Leurs deux filles sont restées avec leur mère au domicile conjugal, à Vaulruz, dans le district de la Gruyère. Luc s'est retrouvé seul. Alain, au contraire, a épousé Julie, l'amour de sa vie, en l'emportant sur un rival pourtant redoutable.

 

Si la famille de Luc est originaire de l'endroit de l'excursion, Alain y a fait, à son entrée dans l'adolescence, - la philosophie moderne appelle ça un hapax existentiel - une rencontre qui a chamboulé sa jeunesse, en donnant à son âme un nouveau souffle, de manière fulgurante.

 

Alain n'a compris la réelle - ou surnaturelle - signification de cette rencontre avec celle que, d'entrée de jeu, il a baptisée la Dame Rousse, qu'en découvrant la légende des Fils de l'Aigle, à la faveur de la recherche historique qu'il mène sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. 

 

Le personnage mythique de cette légende du XVe siècle est en effet la guérisseuse Pirmina. Elle a eu trois fils avec son mari, Arnold Bockhütter, un chef de guerre-né, l'Aigle, appartenant au clan des Farouches. Lesquels vivent alors - est-ce un hasard ? - sur les flancs du Wildstrubel.

 

Pirmina a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, accusée d'impiété par l'évêque de Sion, ses remèdes à base de plantes n'étant pas bénis avant usage. Pirmina, rousse aux yeux verts, est accueillie avec suspicion par les Farouches, qui ne croient pas qu'elle soit passée par les cols:

 

"Chacun sait qu'en hiver ils sont bloqués par des masses de neige hautes comme des remparts."

 

Il faut toute l'autorité naturelle d'Arnold pour faire taire leurs sarcasmes. Il intervient pour leur dire: "Les délibérations sont inutiles. Je la prends sous ma protection et proclame devant l'assemblée mon souhait de l'épouser." C'est l'origine d'une légende qu'Alain fait connaître à son ami Luc.

 

Car, la nuit avant leur ascension du Wildstrubel, le Tourbillon sauvage, Alain donne à lire à Luc le fascicule qui raconte cette légende. Aussi l'obsession de la Dame Rousse les accompagnera-t-elle pendant tout le mauvais temps et toutes les péripéties de leur course de montagne...

 

Dès lors, quand apparaîtra dans sa vie une jeune personne dont la chevelure est d'une blondeur vénitienne, le narrateur finira par y voir la Dame Rousse et se dira qu'il lui faut regarder les choses en face: "Lorsque le nombre de coïncidences dépasse un certain seuil, cela s'appelle le destin."

 

Et le lecteur finira par se demander s'il n'a pas raison, tant l'auteur, forces de conviction et de narration aidant, l'aura transporté aussi bien vers les cimes que vers les abîmes, qui permettent les unes comme les autres de faire les rencontres décisives, notamment avec soi-même, et de tracer un chemin à l'existence.

 

Francis Richard

 

La Dame Rousse, Olivier Beetschen, 224 pages, L'Âge d'Homme

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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 22:45
Percussions, de Matthieu Ruf

La vie est faite d'oublis: on oublie la plupart du temps qu'on est condamné à mourir et on oublie également la plupart des choses que l''on a vécues. Heureusement dans le fond, sinon, comment pourrait-on continuer à vivre, l'esprit encombré par la hantise de la mort et par tous les petits riens qui font une existence?

 

Un jour, Emilie, la soeur du narrateur du livre de Matthieu Ruf, après avoir observé le cycle de vie d'un papillon accroché à une lanterne à huile, remarque que celui-ci ne sait pas qu'il lui reste peu de temps à vivre et que, ne le sachant pas, il ne cherche pas à voir du pays et reste posé là, bêtement. Elle demande à son frangin:

 

"Mais si on n'oubliait pas? Qu'est-ce qu'on garderait? Qu'est-ce que tu garderais, toi?"

 

Il ne lui répond pas. Parce que son esprit, à ce moment-là, est distrait par son corps qui ne veut pas faire l'effort de parler. Alors, Percussions est la réponse parcellaire à cette interrogation, parcellaire parce que la réponse à la question est de chaque instant et parce qu'il est impossible de garder tous les instants...

 

La mémoire est capricieuse. Le récit est à son image:  il va et vient dans le temps: un quart de siècle en arrière, une décennie plus tard, douze ans plus tard encore, quatre mois plus tôt, puis treize ans plus tôt etc. ; et dans l'espace: la maison familiale en Suisse, le parc de Kakadu en Australie, la Bretagne, Berlin, Dublin, Bogotà, Buenos Aires, Madrid etc.

 

Le narrateur garde quelques traits de proches - frère, soeur, parents, grands-parents, amies et amis - ou de personnes rencontrées: des doigts, des jambes, un sourire, un rire, une voix, une tête, un torse nu; il garde des détails qui ne parlent qu'à lui: l'écorce d'un arbre, des chaussures de marche, un linge imaginé, des pages d'un livre "lues comme une prière"...

 

Sa mémoire garde "tant d'autres éclats d'existence, de percussions qui [le] traversent constamment, images, sons, touchers, odeurs, goûts, contacts accumulés qui bougent sans cesse, se superposent, se télescopent, se démultiplient, présences irréductibles mais aléatoires" que la réponse différée à la question d'Emilie reste cependant incomplète et fuyante.

 

Disséminés dans le récit, mis bout à bout, ces éléments restituent tout un monde, singulier, humain, dans lequel le lecteur peut en conséquence se reconnaître ici ou là. Mais, surtout, le regard du narrateur - par moments il s'identifie aux êtres ou aux choses -, son ton, ses mots, fascinent le lecteur par le pouvoir d'évocation de ses "couches d'expériences, de fantasmes et de fictions".

 

Alors le lecteur se relit des passages du livre qu'il vient de terminer, n'ayant pas envie de l'abandonner de sitôt à son sort, sur une table ou une étagère. Il les relit en l'ouvrant au hasard, parce que le récit, de toute façon, n'est pas linéaire et se défie de la chronologie, parce que ce qu'il cherche à retrouver, ce n'est pas tant un sens bien défini que des correspondances et une musique qui le ravissent.

 

Francis Richard

 

Percussions, Matthieu Ruf, 156 pages, Editions de l'Aire

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 22:55
Dérives asiatiques, de Julie Guinand

Quand les choses dévient de leur trajectoire, elles dérivent. C'est ce qui se passe dans chacune des nouvelles écrites par Julie Guinand. Et, comme elles ont toutes un rapport avec l'Asie, le titre de leur recueil, Dérives asiatiques, est tout-à-fait approprié.

 

Après la catastrophe se passe au Japon, dans le futur. Le lecteur ne sait pas exactement de quelle catastrophe il s'agit, mais cela est de peu d'importance. Car le pays du Soleil levant est, on le sait, au cours de son histoire, régulièrement le théâtre d'événements qui le bouversent en profondeur.

 

Les enfants, comme la narratrice, y vivent en compagnie de cyborgs, qui s'occupent d'eux, par décision gouvernementale, pour qu'une nouvelle catastrophe ne se produise pas. Leur formation terminée, ils travailleront en centrale, comme tous les adultes depuis lors.

 

Son cyborg, qui se souvient de la vie avant la catastrophe, est le numéro 3 d'une série: "Nanny 3 a de fines mains translucides parcourues de veinules violettes. Elles sont particulièrement réalistes et seuls les mouvements secs de ses articulations rouillées trahissent parfois leur nature mécanique."

 

A l'issue d'une coupure de courant, Nanny 3 reste inanimé...

 

Le Tulou est une construction chinoise traditionnelle comme on en voit dans le Fujian. Il comprend deux pièces à vivre, une cuisine et une cour intérieure, et des chambres tout autour de cette cour. Ceux qui y résident y forment une communauté.

 

Thomas est architecte diplômé de l'EPFL. Il a séjourné en Chine, où il a connu sa femme Lin et lui a fait un enfant, Sam. Il la précède en Suisse. Aux Brenets, tout près du Saut du Doubs, il construit un Tulou pour y accueillir une communauté... adepte de valeurs saines.

 

Six ans plus tard, après que Lin et Sam l'y ont rejoint, peu à peu "tout s'effrite et lui échappe"...

 

Dans Variations vietnamiennes, un couple de Suisses quitte le Vietnam et retourne au pays avec ses trois enfants, Isaac, Sarah et Carole, qui seront bientôt quatre avec le narrateur. Il s'installe à la Chaux-de-Fonds dans "une maison de maître bâtie au milieu du XVIIIesiècle".

 

Les années passent. Les deux parents décèdent tous deux, à deux jours d'intervalle. Les quatre enfants se retrouvent un jour dans la demeure familiale. Ils se souviennent et reconstituent la vie de leurs parents au Vietnam, à Vung Vieng, à partir notamment de vidéos que ces derniers ont enregistrées.

 

Isaac fait sur leurs parents une révélation à ses soeurs et frère...

 

Angkor Thom, l'ancienne cité royale cambodgienne, sert de décor au tournage d'une télé-réalité. Les dix candidats y font le show après réintroduction sur le site de bêtes sauvages, pour le pimenter. Le jeu - mais est-ce un jeu? - consiste à échapper à des vigiles. L'enjeu? Un séjour aux Maldives.

 

La narratrice connaît la crise de la quarantaine. Elle se porte candidate à ce show télévisé pour combler le vide qu'est devenue sa vie après le départ de ses enfants et la distance qui s'est creusée entre elle et son mari. Elle tente ainsi plus extrême encore que ce qu'elle a déjà tenté.

 

Ses enfants ne voulaient pas qu'elle participe à cette émission. Elle a argumenté, mais ne leur a pas tout dit: "Je ne leur ai pas avoué que j'avais besoin de sensations fortes, je me sentais vide et il fallait que je remblaie ce creux par n'importe quel moyen. Ils ont fini par se résigner."...

 

Au-delà est une trilogie cinématographique. Anaïs l'a vue quand elle était au lycée. Oliver y jouait le rôle d'un jeune rocker dont s'éprend une adolescente. Le rêve filmé devint réalité lorsqu'Anaïs rencontra Oliver à la piscine des Halles à Paris.

 

Anaïs et Oliver se rencontrèrent au sens propre. Tandis qu'ils nageaient dans la même ligne d'eau, Oliver "fractura le nez d'Anaïs": "Il l'accompagna au bord du bassin et lui tendit sa serviette qui se macula de sang." Cette rencontre fut suivie de bien d'autres.

 

Anaïs est venue de Suisse pour étudier la musique à l'Opéra de Paris. Mais, après audition, elle n'est pas retenue. Consolation: Oliver lui propose de l'accompagner à Bangkok où il doit touner une série télévisée, dans laquelle il joue le rôle principal.

 

Un jour, ou plutôt un matin, Anaïs se réveille seule dans le grand lit de leur maison...

 

Horizons perdus est clairement une allusion à Lost Horizon, l'un des hôtels les plus prisés de Singapour, que possède le richissime Kevin Wang. C'est un hôtel de haut standing, respectueux des traditions chinoises, qui a la particularité d'abriter un mobilier et une collection d'oeuvres d'art - souvent contemporain - d'une valeur inestimable.

 

Le narrateur reçoit un coup de téléphone qui va changer sa vie. Monsieur Wang veut acquérir, à n'importe quel prix, son Family Palmtree, qu'il a vu dans une galerie d'art de George Town. Il le destine à l'une des suites royales du Lost Horizon...

 

Japon, Chine, Vietnam, Cambodge, Thaïlande, Singapour sont donc convoqués par Julie Guinand pour faire partir à la dérive le lecteur à la suite de ses personnages. Mine de rien, elle lui fait visiter à cette occasion quelques lieux d'un continent, qui ne lui sont pas - semble-t-il - inconnus: n'agrémente-t-elle pas ses récits de petits détails vrais, qui ne trompent pas?

 

Ce livre est en quelque sorte la démonstration que la mondialisation n'a pas que des effets pervers, comme le déplore Kevin Wang, qui la trouve trop rapide: "Il se prit d'aversion pour les colorations capillaires, le vin français et la chirurgie des paupières."...

 

En effet, si les clients de Kevin Wang, selon ses dires, affichent un regain d'intérêt pour leur propre culture, pourquoi la mondialisation ne favoriserait-elle pas de l'intérêt pour elle de la part de ceux qui, autrement, bien trop éloignés d'eux, n'y auraient pas accès?

 

Francis Richard

 

Dérives asiatiques, Julie Guinand, 156 pages, Editions d'autre part

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 17:45
Comédie française - Ça a débuté comme ça, de Fabrice Luchini

Autant le dire tout de suite, il m'est difficile de parler de Fabrice Luchini avec impartialité. Nous sommes tous deux du millésime 1951; cela crée un contexte historique commun. Nous sommes tous deux amoureux des grands textes, devant lesquels nous nous inclinons; cela crée une complicité indicible. Nous sommes antinomiques; cela crée de l'attraction.

 

Une seule fois nous nous sommes croisés et j'en garde un souvenir impérissable, ce qui ne doit pas être le cas pour lui. Mais, du coup, je suis bien conscient que j'ai pour tout ce qu'il dit un préjugé favorable, que ses dires n'ont jamais à ce jour démenti. Il vient d'écrire un livre, Comédie française, dans lequel il se raconte, jadis et naguère. Eh bien l'après-jugé conforte le préjugé.

 

Quand il commente La laitière et le pot au lait, de La Fontaine, mon poète préféré, inimitable, je me sens plus intelligent parce qu'il me fait comprendre pourquoi le fabuliste n'est pas seulement un adaptateur de génie des fables d'Esope: "Le génie de La Fontaine  c'est d'avoir créé, plutôt retrouvé le mouvement." Il précise que ce mouvement est "libéré de toute rhétorique".

 

Quand il fait le rapprochement entre Céline et La Fontaine, je dresse une oreille intéressée et ouvre un oeil tout aussi intéressé. Je me rends compte que ce rapprochement est fondé: "Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature." L'autodidacte qu'il est en remontre gentiment à l'élève d'une grande école que je suis.

 

Quand il dit qu'il est l'Alceste du Misanthrope de Molière, parce qu'il ne cesse de se "plaindre des gens, de leur brutalité, du bruit qu'ils font, de leur indifférence aux autres", je me sens Philinte, son opposé: "Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, j'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font." Ce que Luchini traduit par "Philinte s'adapte au portable"...

 

"Quoi de neuf? Molière", repète inlassablement Jean-Laurent Cochet à qui veut l'entendre. Fabrice Luchini, son élève, abonde: "Il nous délivre du narcissisme de la modernité en nous obligeant à nous mesurer aux constantes de l'âme humaine." Et il le fait en créant "des scènes et des personnages qui ont une puissance éternelle": "Molière, c'est un graphologue organique."

 

Quand il relate sa visite à Roland Barthes, que j'ai découvert sur le tard, je l'envie un peu. Barthes avait fait dans Le Nouvel Obs l'éloge de son rôle de Perceval dans le film éponyme d'Eric Rohmer. Je suis sur sa longueur d'onde quand il dit: "C'est le Barthes des Fragments [d'un discours amoureux] qui m'enchante; le sémiologue du Degré zéro de l'écriture n'est pas pour moi."

 

Quand il parle du Bâteau ivre d'Arthur Rimbaud, il me rassure. Car il reconnaît que c'est une oeuvre incompréhensible la plupart du temps. Au point qu'il est impossible de la dire. Pourtant il en a fait des représentations. Parce qu'il a compris que c'est "simplement hallucinatoire", qu'il s'agit d'humeur et que c'est magnifique sans qu'il importe du tout de comprendre...

 

Quand il dit que La Fontaine, Racine, Rimbaud, Baudelaire, Hugo ont changé sa vie, je ne peux qu'ajouter qu'ils ont également changé la mienne. Aussi, faisant confiance à sa compétence, le cité-je: "La poésie, c'est une rumination. C'est une exigence dix fois plus difficile qu'un texte de théâtre. La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d'être fécondé."

 

Fabrice - dont le prénom est Robert comme celui de mon père - parle de bien d'autres choses dans ce livre que j'ai lu et reçu aujourd'hui comme un merveilleux cadeau d'anniversaire. Mais, comme j'ai décidé de persévérer dans ma partialité jusqu'au bout, ce sont les quelques propos ci-dessus - parce qu'ils me parlent - qu'il me plaît de souligner égoïstement aujourd'hui.

 

De toute façon Fabrice parle peu de lui-même dans ce livre. Ou plutôt si, il parle beaucoup de lui-même quand, plutôt que d'occuper le terrain "par infatuation de l'ego", il passe son temps à témoigner d'auteurs plus grands que lui; car, ce faisant, il se révèle par ses choix et ce n'est pas fortuit s'il cite Flaubert écrivant à Ernest Feydeau:

 

"L'écrivain ne doit laisser de lui que ses oeuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille!"

 

Francis Richard

 

Comédie française - Ça a débuté comme ça, Fabrice Luchini, 256 pages, Flammarion

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17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 23:15
Point de suture, de Florian Sägesser

Le Larousse, ineffable usuel, auquel il est bon de se référer pour connaître le sens d'une expression, donne cette définition: "Point de suture: point de couture effectué à l'aide d'un fil, serti sur une aiguille et maintenu par un nœud, pour rapprocher les lèvres d'une plaie ou d'une incision chirurgicale afin d'en faciliter la cicatrisation."

 

Dans un des entretiens, qu'il accorde à la fin de chaque chapitre du roman, Arthur, le narrateur, laisse le lecteur libre d'interpréter le titre, Point de suture, que Florian Sägesser lui a donné: il peut tout aussi bien considérer que la cicatrisation des grandes blessures de sa vie est obtenue grâce à un point de suture ou qu'au contraire il n'est point de suture pour les cicatriser...

 

Les deux lèvres de la grande plaie de cette histoire sont très éloignées. Un océan les sépare. Alors que Rémy a treize ans et qu'Arthur en a huit, leurs parents se les sont partagés au moment de leur divorce, "comme on se partage les meubles du salon": Arthur a suivi sa mère aux Etats-Unis, Rémy est resté en France avec son père.

 

Les liens entre Arthur et son frère sont depuis lors bien ténus, même s'ils ont eu des nouvelles l'un de l'autre par Sophie, une amie d'enfance. En fait, pendant les vingt-cinq ans de leur séparation, ils se sont peu entendus, ils ont surtout entendu parler l'un de l'autre dans les gazettes, parce que devenus célèbres: Arthur comme écrivain, Rémy comme peintre-photographe.

 

Aussi est-ce une surprise pour Arthur, quand son frère, avec lequel il n'a pas eu de contact depuis peut-être trente-deux mois, l'appelle au téléphone pour lui dire qu'il aimerait accompagner sa prochaine expo d'une autobiographie écrite par lui. C'est une occasion unique pour les deux frères de se retrouver et Arthur ne manque pas de la saisir.

 

Le récit est dès lors celui de leurs retrouvailles pendant lesquelles ils essayent de rattrapper le temps perdu, de se connaître davantage, de se forger des souvenirs communs: "Des images symbolisant notre nouveau lien. Un territoire qui nous serait propre, que seuls nous pourrions arpenter, partager, un lieu qui nous survivrait."

 

Dans sa vie, Arthur a développé la technique de la fuite comme échappatoire, une manière, à chaque fois, de rechercher la bouffée d'oxygène salvatrice. Cette fois il s'agit d'une fuite en avant, en apnée. Mais, finalement, elle en vaut la peine, car Arthur, "observateur du quotidien", saura dresser avec ses mots le portrait tout en nuances de "L'Artiste" qu'est son frère.  

 

Francis Richard

 

Le point de suture, Florian Sägesser, 156 pages, Olivier Morattel Editeur 

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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