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7 juillet 2018 6 07 /07 /juillet /2018 19:00
Retour à Cormont, de Michel Bühler

A 62 ans, Eustache Joubert est arrivé à la moitié de son âge, autrement dit c'est maintenant un jeune retraité. Un vieux du village de Cormont, un facétieux, à qui, jeune homme, il avait demandé son âge lui avait dit: Je vais vers mes huitante ans. J'ai fait la moitié...

 

Pendant quarante ans, Eustache a été fonctionnaire à l'État de Vaud, au Service des statistiques. En raison de la crise, à 22 ans donc, il avait quitté Cormont, autrefois patrie mondiale du coucou, pour saisir l'opportunité d'entrer dans l'administration cantonale.

 

Parce que son loyer, à Lausanne, va doubler - l'immeuble dans lequel il habite va être rénové - que l'air de la montagne ne peut que lui faire du bien et qu'il a vu une petite annonce y signalant un charmant deux pièces au loyer raisonnable, il fait son Retour à Cormont,

 

Il n'a pas le coeur de se séparer de ses livres, des romans policiers dans lesquels il a trouvé le piment et le parfum d'aventure qui manquaient à [sa] petite vie. Ce n'était pas une passion pour les énigmes mais une aimable distraction pour homme pondéré.

 

Son retour au village de son enfance commence fort. En se baladant du côté des Caves, une suite de surplombs, d'abris sous roches, qui se succèdent par vagues sur une centaine de mètres, il fait une découverte qui le fige sur place et lui fait battre le coeur:

 

A trois pas, sur un rocher, des ossements auxquels sont encore attachés des lambeaux de chair et de vêtements, un crâne aux orbites vides, au rictus effrayant.

 

Il dévale la pente. Au chalet de Grand-Mont, où se trouve un café, il annonce la nouvelle et appelle la maréchaussée, son prénom, Eustache, apportant avec lui son lot de bonne humeur... Quelle peut être l'identité du défunt ? Il n'en a pas la moindre idée.

 

Au Café Industriel, un habitué a sa petite idée: c'est un pensionnaire du Centre de requérants d'asile (ça ferait toujours un étranger de moins, non?). Au Malibu, un autre penche pour un cassos, un cas social (un qui disparaîtrait, on ne s'en apercevrait pas...).

 

Eustache est outré par ces idées reçues, mais, comme il a l'esprit de l'escalier, il lui faut des heures pour aligner les arguments pour descendre celles-ci... Des idées reçues, il en a lui aussi puisqu'il considère l'homo sapiens comme une odieuse espèce animale...

 

Cet ancien fonctionnaire garde ainsi une haute idée de l'État. Qui permet à l'homme, cet animal grégraire, de tirer avantage des communautés qu'il a organisées : il est donc normal qu'il paie pour les routes, le système éducatif, la sécurité que lui garantit la police...

 

Eustache pousse le bouchon quand il fustige l'arrogance des privatiseurs de toutes sortes et pense de son ancienne cheffe, adepte du New Public Management, qu'elle est obligatoirement une tête de pont de ceux qui, comme Ronald Reagan, affirmaient:

 

L'État n'est pas la solution à nos problèmes; l'État est le problème.

 

Mais il a aussi du bon sens: il sait d'expérience que ce qui est nouveau n'est pas forcément meilleur et qu'il convient de faire la distinction. Ce bon sens le met à distance des propos forts de café... du commerce qui se tiennent dans les bistros de Cormont...

 

Car l'action se passe la plupart du temps dans les bistros du village. Et Michel Bühler, certainement fin observateur de ces lieux, permet au lecteur de s'y retrouver, par la magie du verbe, comme s'il y était. La phrase qui conclut le roman est de cet acabit :

 

- Des fois, il faudrait écouter les gens qui se taisent !

 

Francis Richard

 

Retour à Cormont, Michel Bühler, 224 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent :

La chanson est une clé à molette (2011)

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4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 22:00
Brassens - Mais où sont les mots d'antan ?, de Jean-Louis Garitte

Les amoureux de la langue française et de ses mots ont pour amis fidèles les dictionnaires, dont les plus connus sont le Littré, le Larousse et le Robert.

 

Moins connu le Dictionnaire des mots rares et précieux, édité il y a plus de cinquante ans par Seghers, puis réédité il y a quelque vingt ans par 10/18, est un petit joyau.

 

Jean-Louis Garitte, un passionné de Georges Brassens (1921-1981) - qui ne le serait pas s'il aime la langue française ? - a eu l'idée, apparemment saugrenue, apparemment seulement, de faire un dictionnaire des mots et des expressions employés par le poète sétois dans ses chansons:

 

Près de deux cents chansons ont été prises en compte, y compris celles que le chanteur n'a pas interprétées, comme entre autres celles qui ont été écrites peu avant 1981, ainsi que quelques inédites.

 

Georges Brassens était un grand lecteur de poésie, deux ou trois bouquins par jour quand il était vingtenaire...

 

Comme chez tous les grands auteurs qui tiennent leur langue - je pense à la langue anglaise de William Shakespeare - il y a chez lui la coexistence d'une langue soutenue, au vocabulaire recherché et aux tours soignés, et d'une langue populaire, volontiers argotique.

 

Brassens emploie des archaïsmes, parce qu'il aime ça (Alexandre Soljenitsyne en emploie, dit-on, dans sa langue russe) :

 

J'ai le goût des choses un peu antiques, disait-il, je ne suis pas le seul, d'ailleurs : il y a bien des gens qui achètent des vieilles lanternes et qui me reprochent de parler le français dans mes chansons.

 

Brassens emploie aussi un nombre incroyable d'expressions communes ou moins connues [qui] enrichissent considérablement la chanson et soulignent la beauté de la langue française.

 

Brassens emploie ce que Jean-Louis Garitte appelle des phrases défigées ou remaniées : Il s'agit d'expressions, de locutions, bien connues dans une forme fixe et qui sont ensuite légèrement transformées, réanimées pour trouver une allure originale.

 

Brassens emploie beaucoup de noms propres qui relèvent souvent la valeur du texte par la référence proposée et fait beaucoup d'allusions à des oeuvres littéraires ou artistiques, ou encore à des faits historiques.

 

En deux mots, richesse et qualité, se résume la langue de Brassens, qu'il met au service de qualités humaines véritables, les siennes, telles que la défense de la liberté, la modestie, la fidélité en amitié, la sollicitude envers les démunis, l'indépendance d'esprit et le rejet des modes, l'aptitude à l'humour et la grande tolérance, l'attachement au passé et la générosité...

 

Ce gros dictionnaire est donc lui aussi un joyau, qui peut être non seulement un usuel pour retrouver Brassens disparu, mais un usuel pour retrouver le sens

- d'un mot : Anarchie : sens positif (rare) : Système suivant lequel l'individu doit être émancipé de toute tutelle étatique...

- d'une expression : Ce que c'est que de nous : C'est-à-dire voyez quelle est la chétive condition de l'humanité

- d'une phrase défigée : Il n'y aura pas de pleurs ni de grincements de fesses : Sur le modèle d'Il y aura des pleurs et des grincements de dents : allusion biblique décrivant les malheurs dans les ténèbres, l'enfer. Ici, pas de regrets.

 

ou l'origine d'une allusion : Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut : [...] allusion à la Ballade des dames du temps jadis de Villon...

 

Et si, comme Saint Thomas, vous doutez d'une occurrence, l'auteur donne la référence du texte où elle apparaît...

 

Faites comme moi : mettez en parallèle ce dictionnaire, dont le titre est à la fois une phrase défigée et une allusion littéraire, et les textes imprimés qui chantent d'eux-mêmes:

 

Je décalque la musique sur le texte, je suis le rythme du vers, confessait le chanteur-poète...

 

Francis Richard

 

Brassens - Mais où sont les mots d'antan?, Jean-Louis Garitte, 762 pages, Atlande

Brassens - Mais où sont les mots d'antan ?, de Jean-Louis Garitte

Poèmes et chansons, Georges Brassens, 416 pages, Collection Points - Série Point Virgule (1993)

 

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2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 22:55
Le soleil des rebelles, de Luca Di Fulvio

Marcus II de Saxe n'a encore que neuf ans ce 21 septembre de l'an de grâce 1407: il s'émerveille du silence parfait de la neige encore blanche qui [enveloppe] la cour du château. Il est le fils du prince Marcus 1er, un seigneur juste et bon qui règne sur Räuhnvahl:

 

Dans cette partie de l'arc alpin qui délimite la péninsule italique et la sépare abruptement du reste de l'Empire comme de l'Europe, un soleil froid venait de se lever sur la petite vallée désolée qu'enserrait des cimes hostiles culminant à plus de dix mille pieds.

 

Le petit prince se souviendra toujours de ce jour où sa vie a basculé. Ce jour-là, en effet, des bandits attaquent le château familial, tuent sous ses yeux tous ses habitants, parmi lesquels son père, sa mère et sa gouvernante, et, pour finir, y mettent le feu.

 

Il en réchappe grâce à une petite fille de son âge, Eloisa, qui l'a fait sortir par un passage secret, et à la mère de celle-ci, Agnete, qui le cache chez elle un temps avant de monter une comédie pour faire croire qu'elle l'a acheté à un marchand d'enfants.

 

En fait l'attaque a été commanditée par le prince d'Ojsternig, qui règne sur la terre voisine de Dravocnik. Ce prédateur sans vergogne a fait du chef des bandits, Agomar, son capitaine après lui avoir fait trahir ses hommes que ses soldats ont exterminés.  

 

La version officielle est que des rebelles sont les auteurs de ce massacre et que lui, le prince d'Osjternig, a fait justice. Il espère réunir la terre des Saxe, plus prospère, à la sienne, dont ses prédécesseurs et lui-même ont réussi à dilapider les richesses.

 

Du jour au lendemain, le petit Marcus de prince devient serf de la glèbe, c'est-à-dire, propriété, comme les autres, du prince qui a pris le pouvoir et qui se révèle cruel et pervers: il se réjouit ouvertement de la peur qu'il inspire et des souffrances qu'il inflige.

 

Pour passer inaperçu, Marcus II s'appelle désormais Mikael, le prénom que la petite Eloisa lui a donné: il ne pourra pas s'en plaindre s'il ne lui plaît pas, puisqu'il n'a pas su se décider pour s'en donner un lui-même. Agnete lui a dit: Dans la vie, il faut choisir...

 

Raphaël, un vieil homme qui connaît Agnete, prend en main son éducation pour qu'il survive et coupe les fils de la peur. Avec lui il apprend à considérer la vie comme un don précieux et pas comme une chose de rien comme font les imbéciles et les désespérés...

 

Raphaël est son maître et lui dit bien d'autres choses qui lui permettront en quelques années de ne plus être un gamin, de devenir un homme, après qu'elles auront opéré en lui tellement de transformations qu'il aura vécu trois vies, à dix-sept ans seulement.

 

Avec ce récit d'amours et de haines, l'auteur donne au lecteur bien des émotions. Il en sort épuisé, mais content. Car si au début le héros ne sait pas dire concrètement ce qu'est la liberté, il dira au bout de ce conte qu'elle commence avec la propriété de soi...

 

Francis Richard

 

Le soleil des rebelles, Luca Di Fulvio, 640 pages, Slatkine & Cie (traduit de l'italien par Françoise Brun)

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30 juin 2018 6 30 /06 /juin /2018 20:00
Un été avec Homère, de Sylvain Tesson

Du samedi 1er juillet 2017 au samedi 26 août 2017, pendant neuf semaines, Sylvain Tesson a passé Un été avec Homère en compagnie des auditeurs de France Inter.

 

Le livre qui porte ce titre est fait, comme les précédents de la collection, des retranscriptions des émissions. Pour l'écrire, l'auteur s'est mis en situation:

 

Pendant un mois j'habitais un pigeonnier vénitien posté au-dessus de l'Égée, sur l'île de Tinos, face à Mykonos.

 

S'il l'a fait c'est qu'il croit à la perfusion de la géographie dans nos âmes...

 

Peu lui importe qui écrivit L'Iliade et L'Odyssée, ce qui lui importe c'est qu'il donne leur chance aux hommes de comprendre comment ils sont devenus ce qu'ils sont:

 

Dans la pensée antique, on est de quelque part et l'on est de quelqu'un.

 

On est bien ancré sur terre: Pourquoi espérer l'au-delà au lieu d'accomplir passionnément son chemin d'humain dans la panoplie du réel dévoilé par le soleil?

 

C'est ici et maintenant que l'on peut trouver la vertu, à laquelle Homère donne un nom:

 

Pour le poète antique, ce qui est présent dans la lumière réelle, ce qui se dévoile dans sa vérité, c'est le divin (qui peut qualifier des princes comme des gueux...).

 

A la lecture des deux poèmes homériques, qui sont chants du dépassement, se dessine le portrait du héros grec qui est force et beauté (la double grâce du muscle et de l'esprit) et pour qui l'affaire majeure est la gloire.

 

Il s'agit pour le héros grec de devenir le meilleur de tous. Toutefois, si cet homme de l'éclat est saisi par la démesure, l'hubris, cela peut le conduire à vouloir trop réussir sa mort et à rater ce qui la précède, c'est-à-dire la vie:

 

Pour les grecs homériques, les termes de l'équation sont la bonne vie d'un côté et le renom de l'autre. 

 

De nos jours, cet objectif aristocratique est incompréhensible pour ceux qui ont pour seule ambition d'être une victime et ne conçoivent pas que la blessure d'honneur puisse s'avérer la plus grave de toutes...

 

Le héros grec se caractérise aussi par:

 

- la curiosité et, à son instar, l'homme européen a fouillé le monde. Mieux! C'est lui qui a manifesté un intérêt pour ce qui était autre que lui-même;

- l'acceptation de son sort qui ne signifie pas résignation;

- le fait d'endosser sa part de responsabilité (les dieux interventionnistes ont la leur) et d'assumer ses actes.

 

En effet le héros grec aurait la liberté de se comporter dignement dans sa parenthèse de vie, y exprimant au mieux son savoir-vivre et son savoir-mourir.

 

Si, à l'époque homérique, les dieux règnent sur les humains en les faisant se déchirer, aujourd'hui les puissants ont intérêt à ce que les hommes se battent: c'est pourquoi L'Iliade, poème de guerre, sonne actuel.

 

Si, à l'époque homérique et naguère encore, les paroles séduisaient, aujourd'hui l'esprit des mots ne meut plus le corps des masses. Les images les ont supplantés...

 

Sylvain Tesson, pessimiste, écrit: Il semblerait que l'homme ait réuni toutes ses forces pour remporter la lutte contre le monde. C'est sans doute un faux-semblant et lui prêter plus de pouvoir qu'il n'en a...

 

Quoi qu'il en soit, puisse sa recommandation, toute en nuances, être entendue:

 

Mieux vaut tout embrasser que tout vouloir séparer. Et reconnaître la diffraction du monde au lieu de chercher à unifier et, pis! à tout égalitariser.

 

Francis Richard

 

Un été avec Homère, Sylvain Tesson, 256 pages, Équateurs

 

Livres précédents de Sylvain Tesson:

 

Aux éditions Albin Michel:

En avant, calme et fou (2017)

 

Aux éditions Équateurs:

Une très légère oscillation (2017)

 

Aux éditions Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

Sur les chemins noirs (2016)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

 

Dans la même collection:

Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron (2017)

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

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29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 22:55
La Riponne des écrivains, SILLAGES, Cahier hors-série, Printemps 2018

La Riponne est la plus grande place du centre-ville de Lausanne. La Municipalité a donné le coup d'envoi de son réaménagement. Études préliminaires, concours d'urbanisme sont lancés, avec large démarche participative, afin d'élaborer un plan partiel d'affectation, la réalisation étant prévue à l'horizon 2024.

 

Du coup, tout le petit monde lausannois est en émoi. Sillages, la Revue de l'Association Vaudoise des Écrivains, a décidé de donner la parole aux écrivains, une manière de les faire participer au débat qui est déjà passionné. Trente contributions lui ont été envoyées. Elle en a retenu vingt-deux, dont l'une est écrite en duo.

 

Voici la liste des écrivains qui ont contribué, dans leur ordre d'apparition:

 

Bruno Mercier, Benjamin Jichlinski, Cécile Vuillemin, Jean-Luc Chaubert, Alex Müller, André Durussel, Josette Pellet, Olivier Chapuis, Bernard Krummenacher, Catherine Dubuis, Maria Zaki et Jacques Herman, Sabine Dormond, Florian Poupelin, Hélène Dormond, Pascal Houmard, Janine Massard, Pierre Yves Lador, Denise Campiche, Nadine Richon, Simone Collet, Benjamin Ansermet, Julien Galland.

 

Dans son édito, Isabelle Falconnier, déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne, dit que les écrivains sont importants:

 

Ils racontent un pays, une ville, ses habitants, mettent en mots et récits ce que nous tous ressentons, vivons, rêvons. Ils donnent aux débats de société - et celui concernant la Riponne en est un - la dimension artistique, fictionnelle et fantasmagorique que trop souvent l'on oublie...

 

Une fois refermé ce cahier spécial, le lecteur retient que la place de la Riponne actuelle est majoritairement considérée comme laide par les écrivains. D'aucuns disent qu'elle était mieux avant, d'autres disent même que c'était mieux avant qu'elle n'existe et que la Louve ne soit comblée en 1838, condamnée à couler sous terre...

 

Les avis sont partagés sur le Palais de Rumine, de style néo-florentin (représenté sur la couverture). Le Guide Bleu sur la Suisse (1967), que j'achetai il y a 50 ans, en 1968, juste avant de venir pour la première fois en septembre de la même année dans la capitale vaudoise, précise qu'il porte le nom du donateur, qu'il a été bâti de 1898 à 1904 sur les plans de l'architecte lyonnais G. André:

 

Devant la façade, deux colonnes portent une chimère et un sphinx. A l'intérieur sont installés les musées de l'État et de la Ville, la bibliothèque cantonale, les services centraux de l'Université et des salles de conférence.

[...]

A dr. du palais, montant les escaliers de la Madeleine, on laisse à dr. un square en terrasse avec statue de Louis Ruchonnet (1834-1892), homme politique, bronze par Lanz (1906)...

 

Si la bibliothèque et les musées sont toujours là, l'Université est à Dorigny. La Grenette, une halle et entrepôt à blé, construite entre 1838 et 1840, a été démolie en 1933. N'existe plus aujourd'hui le cinéma Romandie (depuis 2004), qui jouxtait un Mövenpick (disparu en 1998)... Le parking en surface est devenu souterrain au début des années 1970... Mais le marché de centre-ville s'y tient toujours les mercredis et samedis matin...

 

Les mots-clés du cahier sont Riponne, bien sûr (et ses produits dérivés), Louve, Rumine, Madeleine, Ruchonnet, Grenette, Romandie, parking, marchés, auxquels il faut ajouter Fêtes du Bois (fêtes scolaires des classes enfantines et primaires), Picoulet (chanson et danse enfantine), Cirque Knie, Fontaine (1994), marginaux, ivrognes, jeunes en rupture, drogués...

 

Dans la dernière contribution, on peut lire:

 

Les débats n'ont jamais cessé. Un large consensus répète qu'il "faudrait faire quelque chose". On a construit une fontaine qui fait la risée des passants, les marchés du samedi tentent de faire bonne figure, on organise de temps en temps des concerts, mais le désert interminable impose toujours son long pensum aux courageux qui s'y aventurent vaille que vaille...

 

La nature a horreur du vide, disait Aristote.

 

La vertu de la Riponne, c'est son vide, dit Pierre Yves Lador.

 

Ce sera une gageure toute helvétique que de trouver un consensus...

 

Francis Richard

 

La Riponne des écrivains, Cahier hors-série - Printemps 2018 de SILLAGES, Revue de l'Association Vaudoise des Écrivains,

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27 juin 2018 3 27 /06 /juin /2018 22:00
Affaires étrangères, de Marie-José Imsand

Cheng He Low est haut délégué des Affaires étrangères de Chine à Paris. Marie-José Imsand dit de lui que [c'est] un bellâtre, l'amant de Duras. Le fait est que c'est un homme couvert de femmes, un Don Juan sans goût pour la simplicité.

 

Il doit remettre un objet recouvert de plastique à bulles à l'unique descendante de la princesse tibétaine Souen Akar, venue tout exprès de Bruxelles. Cet objet est un petit coffret, en bois de rose, pièce d'une rare élégance, contenant un manuscrit.

 

Ce manuscrit est le journal de Potala de la princesse Souen, un cahier ancien écrit par une main enfantine. Cheng le sait parce que, sans vergogne, il a transgressé un ordre diplomatique en forçant la serrure du coffret et en se mettant à lire le livre.

 

Ce livre est-il magique? En tout cas il déchire le diplomate indélicat: Ce manuscrit m'ouvrait au monde du sentiment, alors que j'étais un homme qui n'y avait prêté aucune attention. Car la jeune fille y témoigne de grandes qualités de coeur...

 

En tout cas, dès le début de cette lecture, il est touché par la grâce et saisi par le doute sur son ascendance: Était-ce mon imagination qui m'avait convaincu que mes origines devaient être plus élevées que celles de la famille qui m'avait adopté?

 

Cheng ne peut qu'être ému par Souen: Tout ce que j'ai appris dans les livres ne m'a jamais donné les raisons d'une existence aux côtés d'une mère sans affection et d'une petite soeur muette. Je ne dois ma survie qu'aux fruits de mon imaginaire.

 

Cheng, le diplomate chinois, ne peut qu'être troublé quand Souen évoque, en 1951, les menaces d'invasion proférées contre son pays par la Chine, qui effectivement s'emparera de ses richesses en sous-sols en faisant d'innombrables victimes.

 

La rencontre de Cheng He Low et de Sarah Jacobs, la petite-fille de la princesse Souen, ne peut donc qu'être mémorable. Ils ne peuvent toutefois pas imaginer à quel point elle le sera et infléchira le cours de leur existence, à l'un comme à l'autre... 

 

Francis Richard

 

Affaires étrangères, Marie-José Imsand, 72 pages, BSN Press

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le musée brûle (2016)

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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 22:00
La mariée du Nil, de Glorice Weinstein

Le roman de Glorice Weinstein commence la veille de Pessah, la Pâque juive, de l'an 5702 dans le calendrier hébraïque, c'est-à-dire le 1er avril 1942: Pessah célèbre la sortie d'Egypte sous la conduite de Moïse, la fin de l'esclavage des Hébreux sous l'ère pharaonique.

 

La petite Galia vit en Égypte avec ses parents, qui sont juifs mais n'ont pas l'idée de partir, tandis qu'au Caire les manifestations en faveur de l'Allemagne nazie se multiplient. Pourquoi partiraient-ils ? Ils sont titulaires du seul passeport égyptien: l'Égypte est leur pays; ils n'en ont pas d'autre.

 

D'ailleurs Benjamin, le père de Galia, juif ashkénaze, qui a épousé Dafna, une belle juive séfarade, est profondément égyptien (en 1921, il a fondé une imprimerie-papeterie, The Star, rue Shérif, au Caire). Dix ans plus tard, lors de l'émeute du 26 janvier 1952, il craindra que les incendiaires anéantissent le travail de toute une vie, voué à sa famille...

 

Le titre du livre, La Mariée du Nil, provient d'une légende pharaonique selon laquelle chaque année une jeune fille était choisie pour devenir l'épouse du fleuve emblématique du pays et, jetée dedans en offrande, s'y noyait... Désormais, c'est une poupée de sucre qui est jetée dans le Nil et qui perd dans l'eau ses habits de papier:

 

Toute nue, elle fond progressivement, scellant ainsi son mariage avec le fleuve impétueux.

 

Cette légende est symbolique de l'Égypte que Galia aime, pays dans lequel elle se fond, parce que c'est le sien, quoi qu'il arrive. Et toutes les anecdotes que l'auteur raconte au tournant du demi-vingtième siècle sont autant de preuves de cet amour indéfectible.

 

Cet amour se nourrit de rencontres, d'amitiés, de lieux, d'escapades, de souvenirs d'école, d'histoires familiales jusqu'en... juin 1957. Ce mois-là, fatidique, Galia passe son baccalauréat. Alors qu'elle s'apprête à passer l'épreuve de langue arabe, elle est confrontée à l'antisémitisme de ses examinateurs...

 

A l'époque ce n'est pas seulement là que l'antisémitisme se manifeste en Égypte, mais c'est un choc pour elle, qu'elle garde secrètement et douloureusement pour elle. Alors, en novembre 1958, elle décide de partir en exil, en Suisse, d'où elle ne reviendra qu'après l'accord de paix signé, entre l'Égypte et Israël, par le président Sadate, en mars 1979.

 

Pendant tout ce temps d'exil, Galia ne cessera de rêver de son pays et de l'aimer, un pays où s'entrelacent pour elle les trois cultures, française, arabe et juive, et où les deux peuples égyptien et juif, malgré qu'ils en aient parfois, ont tout un passé immémorial en commun...

 

Francis Richard

 

La mariée du Nil, Glorice Weinstein, 136 pages, Éditions Encre Fraîche

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 22:00
Désirs et servitudes, d'Anne Bottani-Zuber

Désirs et servitudes est un recueil de quatorze nouvelles dont les héroïnes sont toutes des femmes: Mariette, Justine, Adeline, Marion, Chantal, Claudine, Régine, Marcia, Patricia, Martine, Aude, Line, Sylviane et Léa.

 

Anne Bottani-Zuber a divisé ce recueil en trois parties qu'elle a dédiées :

- à ses arrière-grands-mères et à ses grands-mères

- à sa mère et à ses tantes

- à sa fille

 

C'est dire que son livre parle de cinq générations de femmes qui ont toutes en commun d'avoir eu des désirs et d'avoir subi des servitudes, qu'alimente un sentiment de honte, justifié ou non... Et elle le fait en connaissance historique et contextuelle de leurs causes.

 

Avec le temps les choses ont-elles vraiment changé ?

 

Fin XIXe il est honteux d'être fille-mère: on ne retient que le désir, fautif puisqu'une vie non désirée en a résulté; mais on oublie le merveilleux de cette vie.

 

Fin XIXe il est honteux d'avoir un parent qui s'est donné la mort: il faut le dissimuler pour échapper à l'opprobre; et on échappe difficilement à l'hypocrisie.

 

Début XXe il est honteux d'avoir trompé son mari quand on est une personne dite vertueuse, alors on achète le silence, gêné du coup, de celle qui prend sur le fait.

 

Début XXe il est honteux d'essayer les vêtements de sa patronne et de se faire surprendre, alors on doit bien trouver une échappatoire.

 

A la moitié du XXe siècle, il est honteux de ne pas donner de descendance à un mari: il en vient à quereller sa femme et à la battre; elle tente de faire ses valises.

 

A la moitié du XXe siècle, il est encore honteux pour un homme de laisser penser qu'il est incapable d'assumer le pain du ménage, et d'accepter que sa femme travaille.

 

A la fin du XXe siècle, il est honteux pour une femme de vivre dans l'ombre de l'amour de son frère et de sa femme, et de penser du mal de celle-ci par jalousie.

 

Et ainsi de suite... 

 

Ce sentiment de honte naît à chaque fois du regard sur elles que ces femmes prêtent aux autres ou subissent réellement, de la pesanteur de ce regard. Alors elles s'en sortent comme elles peuvent, en passant outre, complètement, ou pas...

 

Francis Richard

 

Désirs et servitudes, Anne Bottani-Zuber, 224 pages, Éditions de l'Aire

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 21:30
Deuxième vie, de Marcel Schüpbach

En chemin, elle se baissa pour ramasser une pomme de magnolia, son arbre préféré quand il était en fleurs. Elle observa avec attention le fruit dans la paume de sa main. La perfection de la nature lui parut inouïe.

 

Trois mois plus tôt le coeur de Wanda Parker a été remplacé par un autre, le 17 janvier précisément. Cette femme, âgée de quarante-sept ans, est la DRH d'une entreprise qui ressemble beaucoup à la RTS... Elle s'est rétablie rapidement et vient de revenir à son bureau du onzième étage de la Tour.

 

Wanda Parker était atteinte d'une myocardite virale. Comme elle était un cas d'urgence absolue, elle était passée avant tout le monde. Cette transplantation ne va pas être sans conséquences sur sa vie qui, aujourd'hui, n'est faite que de solitude et de travail. Ce qui semble cependant bien lui convenir.     

 

A la suite d'une brouille avec ses parents et d'un mariage raté, dix-sept ans plus tôt, elle était partie de Toronto pour Genève: Depuis, elle n'avait jamais cherché à reconstituer un foyer. [...] Pourtant elle se savait attirante, et la pointe d'accent qu'elle avait conservée lui donnait un charme particulier...

 

Trois éléments vont être les déclencheurs de sa Deuxième vie post-opératoire:

 

- le licenciement en son absence de François Cravenne, qui était un excellent journaliste à ses débuts, mais qui avait développé au cours de ses reportages un solide penchant pour la bouteille...

- la croyance d'Éric Rousseau et de sa femme qu'elle a reçu le coeur de leur fils Eric, mort le jour même de sa transplantation

- la thérapie qu'elle va suivre avec Tivelli sur le conseil de son assistante Lucie.

 

En effet ses rencontres avec les Rousseau vont lui faire prendre conscience que son coeur de rechange n'est pas une simple pompe. Leur fils ne pouvant être le donneur, Wanda va demander à François d'enquêter pour savoir d'où il vient. Sa thérapie va aboutir à l'émergence de secrets enfouis de son passé.

 

Ce que l'on peut considérer comme un coup du sort se révélera donc un coup de chance pour elle puisqu'il lui permettra d'échapper finalement à la routine et à l'ennui, en regardant les êtres et les choses avec un autre oeil, et de ne plus être le bon petit soldat qu'elle aura été jusque-là, sans relâche... pour rien...

 

Le symbole de cette deuxième vie qui commencera pour elle sera cette pomme de magnolia ramassée un jour dans la rue - "un peu de beauté dans ce monde de brutes..." - qu'elle déposera où il le faudra, et quand il le faudra, telle une offrande propitiatoire, en signe de reconnaissance éternelle...

 

Francis Richard

 

Deuxième vie, Marcel Schüpbach, 176 pages, Bernard Campiche Editeur

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17 juin 2018 7 17 /06 /juin /2018 22:45
Poussière demain, de Pierre Yves Lador

Nous parlions entre nous de beuse étoilée. De la beuse à l'étoile, il n'y a qu'un pas, elles sont toutes deux perdues dans l'altérité, dans un milieu non homogène dont elles sont chacune une sorte de concentration, d'agrégat mal digéré.

 

Le narrateur s'est d'abord lancé seul sur le terrain des pré-alpes suisses dans une étude pour vérifier si la distribution des beuses dans les pâturages obéissait à quelque loi et tenter de formuler cette loi.

 

Puis il a été rejoint par ses deux demi-soeurs, Sybille et Alexandrine, qui ont obtenu un financement du Fonds National de la Recherche Scientifique. Par relation...

 

Demi-soeurs est un terme inexact, du moins pour ce qui concerne Sybille qui n'a aucun lien de parenté avec lui: Sybille et Alexandrine ont la même mère, Alexandrine et le narrateur le même père...

 

C'est une association improbable entre une ancienne anthropologue, Sybille, une mathématicienne et logicienne, Alexandrine, et un artiste généraliste, le narrateur.

 

Le narrateur peut sembler dans l'air du temps. En effet cet adepte de la décroissance considère que la globalisation est la barbarie et qu'elle est une entreprise systématique de déracinement...

 

Il pense aussi qu'aujourd'hui la mort de l'Europe, de la terre, c'est la consommation, le libre-échange généralisé, la quantité, le confort, les prétentions, l'activisme...

 

Il n'est pas conséquent quand il dit que l'interventionnisme est la doctrine de l'Europe ou quand il constate, alors que c'est une caractéristique de l'UE prétendument ultra-libérale:

 

Le catalogue des lois prohibitives ne peut que s'allonger au fur et à mesure que l'on découvre quelque comportement qui paraît contraire à un groupe de pression.

 

Ce chercheur en rien - il répète comme un mantra les deux anagrammes essentielles: rien nier et nier rien - est conséquent, puisqu'il entreprend sa recherche dans le dénuement, avec, pour camp de base, un chalet sans électricité:

 

Vider l'envie, la spiritualité permet la frugalité et vide la consommation, fille de la frustration.

 

En tout cas, ce trentenaire aime jouer avec les mots, les sens, les étymologies fantasques. Un exemple, entre mille (c'est une image...):

 

On ne refaisait pas le monde, on le faisait tout en sachant que les jeux étaient faits et nous faisions partie de la partie, du tout serait aussi juste, car les mots sont joueurs et les joueurs sont motivés.

 

Qu'est-ce qui meut les trois associés engagés dans cette étude hors normes sur les excrétions de leurs chers bovidés (La vache apaise les humains qui la regarde):

 

Ce qui nous intéresse dans la beuse, c'est la vie et ses diverses manifestations, son intégration dans le paysage, ses utilisations par la nature, et ses résonances et leurs échos dans l'univers.

 

Ils ignorent tout du sujet, qui semble relever du canular ? Qu'à cela ne tienne: Toute ignorance favorise la recherche à condition d'être curiosité. Celui qui sait ne cherche pas.

 

Avoir un sujet d'étude aussi large soit-il n'empêche pas les digressions, que l'auteur enchaîne avec un plaisir évident par les trois voix des associés, et par celles des personnes atypiques qu'ils rencontrent là-haut.

 

C'est ainsi qu'il dit crûment à ses frères et soeurs humains d'où ils sortent, et il le fait avec humour:

 

Nous sommes nés entre les fèces et l'urine, entre les deux trous d'élimination, ce qui sans doute devrait nous rendre modestes, ou aussi orgueilleux que la rose qui croît sur le fumier.

 

C'est ainsi qu'il ne mâche pas ses mots sur le mécanisme de l'État-providence:

 

Il est vrai que l'automatisme dans l'attribution des assistances sociales eut dû aujourd'hui entraîner la disparition des plaintes, mais le mimétisme d'appropriation fait que cet automatisme, même devenu ordinaire dû, réclame un accroissement des plaintes afin de tenter d'obtenir davantage et en tout cas plus que le voisin.

 

Le titre Poussière demain est explicite: Son immobilité [à la poussière] est mouvement, elle est morte et vivante, présente et absente, visible et invisible, toujours évoquée, jamais invoquée, porte des limbes et de l'enfer, Car tu es poussière, et retourneras dans la poussière...

 

Tout au long de cette non-histoire, qui se passe dans cette non-époque, le narrateur survit en se nourrissant - c'est souvent l'objet d'interludes - de créatures, de dieux, de récits, d'histoire, de passé et de présences parallèles... et de vrais mythes.

 

Sous la plume du narrateur, fleurissent aussi les aphorismes, tel celui-ci, sous forme d'interrogation:

 

L'impertinence n'est-elle pas la pertinence de ceux qui n'exercent pas de pouvoir, comme l'arrogance est la manifestation du mépris de ceux qui sont sûrs d'avoir raison ?

 

Comment, pour finir, ne pas être d'accord avec cette incertaine profession de foi philosophique du narrateur, décidément inclassable - et c'est de toute façon respecter ses choix que de ne pas le classer:

 

Je veux bien croire que les invariants du caractère de l'homme sont les seuls invariants de ce monde en métamorphose constante.

 

Francis Richard

 

Poussière demain, Pierre Yves Lador, 360 pages, Olivier Morattel Editeur

 

Livres précédents:

Chambranles et embrasures, 192 pages, L'Aire (2013)

Confession d'un repenti, 240 pages, Olivier Morattel Editeur (2014)

Les chevaux sauveurs, 200 pages, Hélice Hélas (2015)

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 22:55
L'Italie, c'est toujours bien, de Corinne Desarzens

Un petit groupe de huit personnes en tout, moins que dix (c'est bien), se rend en Italie. A l'aéroport de Rome Fiumicino, leur accompagnatrice, Ivonne Sanluca, les attend. Elle sait que c'est un groupe d'adultes grisonnants à la recherche d'un angle différent.

 

Ramon sans sa femme, son ami François avec sa femme, Patricia, Isabelle sont les seuls du groupe à figurer dans le récit de Corinne Desarzens. Ils monteront dans le minibus de Giacomo et se laisseront volontiers surprendre par leur guide italienne. 

 

Ivonne leur a concocté un circuit parfait dans des lieux inconnus de Rome et des Marches, où des pierres et des tableaux leur ouvriront des portes: Beaucoup de portes. Pendant une semaine, ils vont fatiguer les réponses et reposer les questions.

 

Ramon dessinera et discutera avec François, Patricia fumera (et se détestera), Isabelle prendra un café en regardant ravie un homme en pantalon rouille...Tous écouteront Ivonne parler d'Yves Bonnefoy et de Bernard Berenson qui n'ont pas compris Crivelli.

 

L'itinéraire prévu serait un jeu de pistes qui commencerait par les polyptyques des frères Crivelli pour culminer avec la solitude de Lorenzo Lotto et s'achever en point d'orgue à Urbino. Ou peut-être avant, puisque le chat tigré les hypnotisera sûrement.

 

L'auteur compare:

 

Contrairement au livre qui se détricote ligne après ligne, le tableau s'impose d'un coup. Instantanément. En bloc. Un coup de massue. La scène, et le mouvement, l'épaisseur, la transparence, les volumes, les ors, ou l'économie, la maigreur.

 

Et, effectivement, c'est ligne après ligne, en prêtant paroles et pensées à deux membres du groupe, qu'elle dévoile ce qui les époustoufle ou les ahurit, en regardant à Recanati, la fameuse Annonciation, peinte en 1534 par Lorenzo Lotto, le vagabond, .

 

Le peintre a placé un chat tigré au milieu du tableau:

 

Miracle: on pense à peine au chat, hérissé, au poil pas terrible, crevant la toile, unique dans toute l'histoire des Annonciations et pourtant si naturel. Bouleversés que nous sommes par un détail loin d'être un détail: l'ange a une ombre, une belle ombre, pas encombrée, parallèle à celle du chat...

 

Si celui qui regarde ce tableau est époustouflé ou ahuri, c'est qu'il prend conscience d'une chose essentielle qu'il reçoit du peintre et qui a mû celui-ci en peignant sa toile: Le monde n'est finalement que ce que nous voulons ou pouvons y mettre.

 

Alors, dans la vraie vie, des détails similaires lui parleront, par exemples un châle rouge comme celui de Marie, une démarche féminine comme celle du chat, une rencontre accidentelle comme le sentiment, qui émane du tableau, que tout peut arriver.

 

A ce moment-là le voyageur trouvera la réponse à la question que tout le monde se pose, ou devrait se poser: Que faire de sa carcasse?  C'est bien pourquoi, quelles que soient ses imperfections, force lui sera de se dire: L'Italie, c'est toujours bien...

 

Francis Richard

 

L'Italie, c'est toujours bien, Corinne Desarzens, 128 pages, La Baconnière

 

Autres livres de l'auteur:

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

Le soutien-gorge noir, 192 pages, Éditions de l'Aire (2017)

Couilles de velours, 96 pages, Éditions D'autre Part (2017)

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 21:30
24 heures, de Marie-Christine Horn

- Bonjour madame, je suis le papa de Marion. Émilie et ma fille sont allées à un concert hier, et la mienne n'est pas rentrée. Est-ce que par hasard elle a dormi chez vous ?

 

Le papa de Marion, c'est Hugo Walter. Cela fait quatorze heures que sa fille ne lui a pas donné signe de vie. Cela ne lui ressemble guère: elle n'est pas tête en l'air. Il est donc inquiet, à juste titre, et se lance, dans une course échevelée de 24 heures pour la retrouver.

 

Hugo est garagiste, ancien coureur automobile. Champion de F3, il avait pour chef de course son chef de coeur, Line. S'il était aussi bon pilote que mécano, elle était un second efficace et indispensable... Sa renommée à lui apportait des clients fortunés au garage.

 

Line était tout aussi apte à préparer le changement de roues, chronométrer un parcours et contrôler le matériel qu'engueuler un homme de piste. C'était une femme de caractère qui, avant les courses, jouait au mini-cerbère pour lui permettre de se préparer mentalement.

 

C'était... Marion est maintenant la seule famille qui lui reste après la mort de Line, atteinte par le crabe, il y a longtemps. Alors il va se battre pour sa fille, qui aura dix-huit ans dans deux mois et qu'il a élevée seul, se battre comme il savait le faire dans la compétition.

 

Il n'y a qu'une seule solution pour retrouver Marion: reconstituer lui-même ce qu'elle a fait depuis qu'elle l'a quittée. Car, bien entendu, il ne peut pas compter sur la police... Mais ce n'est pas le seul passé récent qui lui donne la clé de sa disparition: un passé ancien surgit...

 

Avec maestria, Marie-Christine Horn tisse l'écheveau complexe de cette histoire d'où sort pourtant une vérité toute simple, qui paraît évidente, quand on la connaît, et qui montre combien les protagonistes y sont humains, trop humains, par-delà le bien et le mal... 

 

Francis Richard

 

24 heures, Marie-Christine Horn, 96 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (2015)

La piqûre, Marie-Christine Horn, 288 pages, Poche Suisse (2017)

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 21:10
La dame de compagnie, de Bessa Myftiu

La narratrice de Bessa Myftiu est trentenaire. Diplômée en Philosophie et en Littérature anglaise, elle a exercé toutes sortes de petits jobs pendant ses études, mais à leur issue elle n'a pas trouvé d'emploi correspondant à ses compétences.

 

Alors elle répond à une annonce parue dans le journal. Contre toute attente, elle est choisie parmi les trente-cinq candidates pour être La dame de compagnie de l'annonceur, un vieil aveugle, monsieur Bachmann, séduit par ses diplômes.

 

Elle croyait que ce job serait temporaire, en attendant de trouver une place convenable dans l'enseignement public ou privé, mais, en fait, elle commence à partir de là une carrière à plein temps dans ce métier connoté aristocratie et privilèges.

 

Ce job consiste à apporter un peu de présence à des âmes esseulées et à faire semblant d'être une amie et ça marche. A un point tel qu'elle se limite à quatre clients: monsieur Bachmann, le jeune Arthur, la vieille Fanny et mademoiselle Droz.

 

Arthur est un suicidaire qui, à la suite d'un accident de moto, se trouve en chaise roulante. Fanny est une vieille actrice qui a perdu son dernier amant. Mademoiselle Droz est une vieille fille qui a connu l'amour tardivement, mais brièvement.

 

La narratrice est qualifiée pour le job:

 

Il paraît qu'à ma naissance, les fées m'ont dotée d'une aura à même de soulager la peine des autres. C'est ainsi que ma présence rend le temps agréable; le ton de ma voix atténue les animosités, et le contenu de mes paroles parcimonieuses apaise la rancune.

 

Ainsi donne-t-elle pleine satisfaction à ses clients, tous reconnaissants de ce qu'elle fait pour eux, même si, parfois, la tournure que prennent les choses a de quoi la surprendre et que, si elle fait le bonheur des autres, elle ne fait pas le sien.

 

Peut-être, pour faire le sien, devrait-elle s'approprier pour elle-même ce que la quinquagénaire mademoiselle Droz lui dit de l'amour dont elle sait tout, alors qu'elle n'a aimé qu'un seul être et qu'à son âge, elle n'a jamais couché avec un homme:

 

C'est être heureux simplement parce que l'autre existe. Accepter de souffrir du manque et de l'indifférence, sans se venger. Ne pas demander de comptes. Laisser l'autre libre comme l'air sans rien réclamer. Ne pas exiger à recevoir, mais donner...

 

Francis Richard

 

La dame de compagnie, Bessa Myftiu, 206 pages, Éditions Encre Fraîche

 

Livres précédents:

Amours au temps du communisme, Fayard (2011)

Dix-sept ans de mensonge, BSN Press (2017)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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