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5 mars 2018 1 05 /03 /mars /2018 20:30
La coach, de Nicolas Verdan

Les gens qui font appel à mes services finissent toujours par prendre la bonne décision. Après une ou deux séances de business coaching, déjà, ils retrouvent confiance en eux. Quand ils sont mûrs, je le sens. Je ne prolonge pas. Je leur dis c'est bon, vous êtes prêts à affronter tout ce qui vous faisait peur, vous voyez bien que ce n'était pas une montagne. Et mon rôle s'arrête aussitôt.

 

Coraline Salamin, cette fois, a choisi son client. Il s'agit d'Alain Esposito, le responsable de RéseauPostal de Swiss Post. A 48 ans, il dirige plus d'un millier de personnes. Et La coach - le lecteur est prévenu dès les premières pages de son récit - a décidé de le faire payer pour tous les postiers, parmi lesquels son frère David, qui un jour s'est jeté sous un train. Son destin est tracé:

 

Il se tuera.

C'est moi qui le ferai se tuer.

 

A Swisspost, il faut prendre des décisions vu la baisse du volume des lettres, des colis et des versements. Elles se résument à fermer des guichets à travers le pays parce que les gens n'écrivent plus de lettres et font leurs paiements sur Internet. Ce n'est pas le genre de décisions susceptibles d'émouvoir Coraline, membre de la Prime Tower Affiliation, qui a pour devise: Arda para subire.

 

Cette devise signifie: Brûle du désir de t'élever. Les membres de ce club de dirigeants suisses décomplexés sont partisans d'un individualisme forcené, ils sont animés d'une même rage de vaincre à tout prix, ils se reconnaissent dans l'absence de tout scrupule dans la course au pouvoir. Bref ils se croient ultra-libéraux, mais ils ne sont que de féroces prédateurs, nuisant à autrui.

 

Coraline est digne de ce club fermé (où tous les coups et humiliations sont permis) dans sa façon de coacher Esposito. En fait ce dernier n'a pas besoin d'elle: Il sait très bien se débrouiller tout seul pour licencier à tour de bras.  Alors elle va faire en sorte que, grâce à ses services, il ait encore plus confiance en lui et que, sans souci des formes, il prenne la décision qui ruinera sa carrière.   

 

Jusqu'au bout le lecteur se demande si ce plan va aboutir à la fin vengeresse promise. Il se demande aussi pourquoi l'auteur agite des souvenirs d'adolescente de Coraline et quel rôle doit jouer un mystérieux personnage qui épie ses faits et gestes. Il a raison de se poser ces questions, parce que la vie réserve toujours des surprises même à qui semble avoir plusieurs coups d'avance... 

 

Francis Richard

 

La coach, Nicolas Verdan, 136 pages, BSN Press (sortie 5 mars 2018)

 

Livre précédent chez Bernard Campiche Éditeur:

Le mur grec  2015)

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28 février 2018 3 28 /02 /février /2018 22:30
Engrenage, d'Eric Orlov

On s'envoie des mails pour confirmer que l'on a bien reçu des mails et que l'on y répondra dès que possible par mail. On passe des coups de téléphone pour relater d'autres conversations téléphoniques.[...] Et pour parachever le tout, on se réunit toutes les deux heures afin de préparer les prochaines réunions qui auront lieu toutes les deux heures...

 

Voilà une journée ordinairement utile, comme il y en a beaucoup d'autres, dans l'entreprise où travaille Laurence de Ménéval: Chez Upbridge on embauche plus qu'on ne licencie. Chez Upbridge, on s'auto-restructure et l'on s'auto-optimise en permanence. Accessoirement et à intervalles réguliers, cette firme prospère se vend au plus offrant. C'est la loi du marché...

 

Laurence, habituellement, est affectée aux phases d'audit et d'analyse. Cette fois, Marc, son Business unit manager, lui a confié une mise en oeuvre opérationnelle, celle de dégraisser les effectifs d'environ trente pour cent d'un gros sous-traitant de l'automobile et de l'aéronautique, Skylex, afin de le rendre séduisant aux yeux d'un fond de pension qui envisage de l'acquérir.

 

Laurence est mariée à Arnaud, qui travaille à Londres pendant la semaine et ne revient que les week-ends à Paris, où ils habitent un appartement cossu, au 9 de la rue de Médicis, dans le sixième arrondissement. Heureusement, Laurence lit beaucoup. En ce moment, elle lit Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, qu'elle promène avec elle dans son sac.

 

Ce lundi, en rentrant chez elle, Laurence trouve dans sa boîte à lettres une grande enveloppe kraft libellée à son nom et adresse, à l'intérieur de laquelle se trouve une seconde enveloppe, plus petite, de couleur parme: Au centre de celle-ci, une lettre écrite en majuscule: A. suivie de la mention Américaine placée entre parenthèses... L'Engrenage a commencé de tourner...

 

Car il y aura d'autres lettres du même acabit, manuscrites, non signées, mais qui révèlent une connaissance intime de Laurence, ce qui ne laisse pas de la faire fantasmer, ce à quoi elle est déjà encline lors de ses nuits solitaires de semaine, où elle se livre à elle-même. Qui peut bien lui adresser de telles lettres suggestives, bien écrites? Homme ou femme? Difficile à dire.

 

L'épistolier, ou l'épistolière, sait en tout cas la mouvoir et il y réussit d'autant mieux que Laurence est fragilisée: son mari n'est guère là; son père, victime d'un licenciement collectif (c'est maintenant son savoir-faire à elle) dont il ne s'est jamais remis, s'adonne depuis à la boisson; il vient de faire une chute dans son garage et se trouve dans le coma, hospitalisé à Maubeuge...

 

Peut-être l'auteur de ces missives est-il Louis-Pascal. C'est aujourd'hui son interlocuteur chez Skylex. Elle l'a croisé à l'école de management de Lille: Elle entrait alors en première année tandis que Louis-Pascal terminait son cycle de cinq ans. Quand ils ont dîné ensemble la dernière fois qu'elle est allée le voir à Metz, ne lui a-t-il pas offert Les liaisons dangereuses?

 

Si sa demi-soeur Solange lui prête une oreille attentive, sans pour autant admettre le métier qu'elle exerce, son demi-frère Cédric lui est carrément hostile et voit en elle une traîtresse à leur modeste milieu d'origine. Ce n'est donc pas dans sa famille qu'elle peut trouver vraiment du réconfort. C'est pourquoi son adorateur secret la fascine et qu'elle se soumettrait bien à lui...

 

Même si Éric Orlov laisse filtrer, avant la fin de ce roman satirique, quelques indices sur qui se cache derrière les lettres à Laurence, le lecteur ne peut cependant pas imaginer l'issue qu'il a donnée à son histoire. Et ce n'est qu'après avoir tourné la dernière page qu'il réalisera que lui aussi s'est fait embobiner par l'auteur. Alors il s'inclinera et lui dira volontiers: Chapeau bas!

 

Francis Richard

 

Engrenage, Éric Orlov, 204 pages, Olivier Morattel Editeur (sortie le 2 mars 2018)

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 23:10
Loin de Douala, de Max Lobe

Boza, c'est l'aventure. Tout un périple complexe qui mène les bozayeurs, par petites étapes, du Cameroun jusqu'en Europe.

[...]

Malgré le déprimant retour des bozayeurs malchanceux, rien n'entame la ferveur des partants. Tous les jours, parce qu'ils ont été recalés à la suite d'un ou deux refus de visa, des jeunes décident de boza.

 

Claude Moussima Bobé meurt. Ngonda, sa femme, croyante jusqu'à la superstition, a cru qu'il guérirait par la toute-puissance de Yésu Cristo: il suffirait de l'oindre d'huile bénite et de lui faire boire de l'eau également bénite pour qu'il échappe à la maladie.

 

Au dernier moment son fils aîné Roger et son ami Simon l'ont transporté à l'Hôpital Général de Douala. Mais c'était trop tard... Et, du coup, Roger accuse sa mère et son petit frère Jean, le Choupinours de sa mère, l'intello-pasteur de la famille, de l'avoir tué.

 

Roger n'est pas un intello. Quelques mois plus tôt, après quatre tentatives, il a enfin décroché le brevet, tandis que son frère cadet, lui, réussissait son bachot. Les études ne l'intéressent pas. En dehors du foot, point de salut. Son idole, c'est Roger Milla...

 

Après une altercation avec Jean, à qui il donne deux gifles pour lui apprendre à le traiter de bon à rien, Roger est porté disparu, avant même l'enterrement de son père. Simon et Jean, partis à sa recherche, apprennent qu'il est allé boza, en Europe, à pied.

 

Roger rêvait de Real de Madrid, de FC Barcelone, d'être un nouveau Roger Milla. Son rêve va enfin devenir réalité. Son chemin passe par le Nigéria, au nord du pays. Il doit peut-être maintenant être en train de tracer sa route tranquille jusqu'en Espagne.

 

Simon et Jean se lancent à sa poursuite, ce qui les emmène Loin de Douala, en suivant les étapes du boza: Yaoundé, Ngaoundéré, Garoua, Maroua... Mais, plus ils approchent du Nigéria, plus se font sentir les présence et influence de  Boko Haram...

 

Ce récit de Max Lobe permet au lecteur de faire ample connaissance avec le pays natal de l'auteur à la faveur des rencontres que font Simon et Jean, son narrateur, de souvenirs que celui-ci évoque et de révélations qui lui sont faites sur les siens.

 

Max Lobe y confirme ses talents de conteur et de peintre des moeurs, ici celles du Cameroun. Il agrémente d'ailleurs son récit de termes anciens et modernes du français camerounais, au milieu desquels il glisse quelques termes british employés là-bas...

 

 Francis Richard

 

Loin de Douala, Max Lobe, 176 pages, Zoé (sortie le 1er mars 2018)

 

Livres précédents:

39 rue de Berne (2013)

La trinité bantoue (2014)

Confidences (2016)

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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 23:55
La densité de l'instant, de Fabienne Morales

Tout son être est absorbé dans la densité de l'instant.

 

Il n'est pas le seul, Louis Borgeaud, l'un des personnages de Fabienne Morales, à être absorbé dans La densité de l'instant. Il serait peut-être plus juste de dire que tous ses personnages vivent des instants denses, et qu'ils s'y fondent.

 

Car ce qui fait l'unité de ce recueil de nouvelles, dont le titre est, comme c'est souvent l'usage, le titre de l'une d'entre elles, c'est le corps à corps des personnages, qui luttent ou contre eux-mêmes, ou contre d'autres, pour... exister.

 

Certains d'entre eux sont marqués par leur prénom. A quoi pensent des parents qui osent affubler leur progéniture de prénoms qu'il leur est difficile de porter? Freud aurait son mot à dire sur ce qui leur passe par la tête, assurément.

 

Ainsi y a-t-il une femme prénommée Pomme et un homme prénommé Girofle. Ils étaient faits pour une rencontre... alimentaire. Et Fabienne Morales obéit à cette injonction improbable de leur destin dans Saveur Pomme-Girofle.

 

Cunégonde et Ruth, étaient faites pour s'entendre, et même plus, par affinités, Syllabe contre syllabe, pour unir leurs forces contre les représentants de la gent masculine au pénis vaniteux de toute puissance qui s'en prennent à elles.

 

Mirabelle a épousé l'homme qu'elle aimait, Barnabé. Ils travaillent ensemble, lui aux fourneaux, elle en salle. Mais Bé ne se doute pas que La tache s'incruste en elle au contact de clients, de leur saleté de mots, de leur pourriture de mots.

 

Joséphine s'est laisser pénétrer par un poncif de sagesse féminine que lui a inculqué sa voisine philosophe. Il faut marcher: Depuis chez soi. Marcher pour le sens. Marcher avec sens. Mais marcher donne-t-il L'équilibre du monde?


Comment réagir à la perte de Sa soeur qu'il aimait? La solution ne se trouve en tout cas pas dans l'inaction. Peut-être dans l'hyper-activité. Chacun a sa recette éprouvée, souvent éprouvante. Lui a la sienne, culinaire, justement.

 

Marc l'a quittée, mais à la vie sans Marc succèdent l'image de Marc, l'odeur de Marc, la voix de Marc, le typhon Marc. Qu'elle tente de tenir à distance. Sa recette à elle est de recourir aux postures du yoga, qui se terminent par Savasana...

 

Georges Milovski place religieusement chaque matin dans la poche gauche de son pantalon une pièce de vingt centimes, un trombone et un petit élastique. Ce ne sont pas ses seuls rites quotidiens, pétri qu'il est de principes d'un autre siècle...

 

En elle, il y a un crapaud-buffle, un Rhinella Marina: il s'installe entre [ses] intestins et [son] coeur. Depuis toute petite, avec plus ou moins de succès, il construit une distance entre [elle] et les autres, une solitude impérieuse. Que faire?

 

Bernard Tappenberg est un homme bien et ... un parfait salaud. Clarita est sa subordonnée A la Migros, où elle travaille depuis près de vingt ans. S'il a sa petite gym à lui, elle a la sienne, qu'elle exerce chez elle le soir, contre sa suffisance.

 

À l'école primaire, les garçons ou les filles devaient apprendre à manier le burin ou le crochet. Sonia, brillante en tout, ne l'était pas à la Leçon de couture. Elle, elle admirait Sonia, parce qu'elle s'affirmait systématiquement contre.

 

Karen est psy. Elle n'est pas indifférente, mais ne sait pourquoi, à ce que lui dit un de ses patients qui, depuis des mois, marmonne des maisons. Elle le comprendra en lisant au dos d'une photo de sa mère ces deux mots: Eleonora 73...

 

Nous nous embrasserons au-delà de la tombe: c'est ce qu'elle souhaite et, pour ce faire, elle lui demande de creuser un trou d'une cinquantaine de centimètres au pied de l'arbre aux petits fruits rouges et d'y mettre ses cendres, dans la chair-terre...

 

Tous ces personnages, à la dérive - l'auteur dirait un peu cabossés, voire parfaitement ravagés -, finissent par s'en sortir, mais à quel prix? Le lecteur a envie de leur dire que le prix pourrait s'avérer moins élevé s'ils voulaient bien se confier à lui...

 

Francis Richard

 

La densité de l'instant, Fabienne Morales, 108 pages, Plaisir de Lire

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 23:10
De rien, c'est-à-dire de tout, de Bertrand Baumann

J'ai lu dans le dictionnaire: Notules: petites notes écrites en marge d'un texte. Les miennes sont des inscriptions en marge du texte de ma vie, qui me reste inconnu, comme il arrive à tout être humain.

 

De rien, c'est-à-dire de tout est composé de notules, le genre qui sied bien à Bertrand Baumann, puisqu'il s'agit d'une récidive. Enfin, si l'on peut dire, puisqu'il les a écrites en partie avant qu'Écrit dans le vent ne paraisse...

 

Ces notules, petite monnaie de sa vie et du temps, parlent de tout et de rien, le tout dans une vie étant fait de petits riens, dont on s'exagère l'importance... Alors l'auteur capture l'instant, comme il pourrait le faire en photographiant:

 

...saisir, pour lui-même, chaque instant qui file entre mes doigts. Si de cette collection d'instants naît un livre, à la bonne heure !

 

Bertrand Baumann lit d'abord ses notules dans sa tête avant de les mettre sur le papier et il perçoit les sons comme s'ils étaient prononcés à haute voix, même lors d'une lecture muette. Le résultat est là: elles sont lisibles à voix haute...

 

Il ne se prétend pas original, mais il l'est, comme tout être humain si on y réfléchit bien: C'est dans le choix et l'enchaînement des idées que l'individu se dévoile, dans le choix et l'enchaînement des mots que réside le style de chacun.

 

Non seulement il le dit, mais il le fait: Plus la syntaxe générale et les expressions connues sont respectés, et plus l'essence de celui qui parle ou qui écrit a des chances de se manifester. La sienne est de parler de sujets graves, avec une certaine légèreté:

 

Le sujet pèse, n'y ajoutons pas le poids des mots.

 

Sans doute est-ce pourquoi il ne s'appesantit pas plus que ça sur ses détestations et qu'il est beaucoup plus prolixe quand il fait part de ses engouements, qu'il s'agisse de Georg Christoph Lichtenberg, de Robert Walser ou de Gerhard Meier.

 

Et puis il parle d'amour: Sans amour pas d'occasion de se brûler les ailes. Mais pas d'ailes non plus. Et de la rencontre de Mathilda qui a tout changé: avec elle, il n'a jamais su si c'était de l'amour ou de l'amitié. Une amitié si forte, un amour si pur:

 

Qu'y a-t-il de plus fort que l'amitié? L'amour. Qu'y a-t-il de plus solide que l'amour? L'amitié.

 

Ce livre? Ce sont ses rêves, ses poèmes, ses citations, ses observations, ses chats, son amour de la vie parce qu'il est vivant, son amour de la vie pour la vie, même s'il n'y parvient pas toujours et qu'il aimerait y arriver plus souvent.

 

C'est aussi l'humour de celui qui redescend la pente de la vie:

 

Horizon 80, 90 ans? Je n'ai pas très envie d'explorer ces zones-là.

- Comme si on te demandait ton avis !

 

Francis Richard

 

De rien, c'est-à-dire de tout, de Bertrand Baumann, 240 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

Écrit dans le vent (2013)

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18 février 2018 7 18 /02 /février /2018 13:15
Histoires saintes, de Jean-Jacques Bonvin

Il y en a treize, treize histoires. Leur nombre, celui des participants à la Cène (qui a précédé la trahison de Judas), est-il une indication? Si ces Histoires saintes le sont, alors ne sont-elles pas du moins apocryphes?

 

Le sont en tout cas les histoires inspirées de vies de saints reconnus tels qu'Othmar de Saint-Gall, Jean-Marie Vianney (le curé d'Ars), Benoît de Nursie et ses disciples Placide et Maur, Denys, ou encore Sébastien.

 

Car Jean-Jacques Bonvin ne cherche lisiblement pas à être orthodoxe: il prend des libertés avec les vies de ces saints, si bien que l'Église ne reconnaîtra pas toujours les siens qu'elle a pourtant un jour canonisés.

 

Il n'est pas seulement d'ailleurs question de saints dans ces histoires dites saintes. La religion y est ainsi présente avec une histoire d'exorcisme ou avec une histoire de moine stylite qui combat les idoles païennes.

 

La dive bouteille n'est pas absente non plus dans une de ces histoires qui raconte le périple d'un écrivain soviétique de Moscou à Petouchki, et retour par le bord de l'Arve : la comparaison entre auteurs n'y est pas raison...

 

Bonvin ne saurait mentir, mais il pousse tout de même un peu loin le bouchon avec ses hagiographies d'aujourd'hui tels que ses curieux Missi Dominici , sa Reine des fées ou le procès en canonisation de son Cookie.

 

Quand le narrateur raconte la dernière volonté de son père: J'ai pris une décision, tu vas la trouver bizarre, elle est bizarre. Je vais passer mes dernières heures en faisant la planche, le lecteur est pris de franche hilarité...

 

Et, après avoir bien ri, il se rappelle que dans Magnam me facit Dominus, l'auteur a laissé libre cours à son imagination fertile pour donner sa version surnaturelle de l'annonce faite à Marie et de la conception de Notre Seigneur.

 

Selon que le lecteur est chrétien ou non, il appréciera bien sûr la façon, mais se demandera donc, ou non, s'il ne doit pas adresser une prière à son Créateur pour que l'auteur qui a commis ces récits iconoclastes soit absous, ou non...

 

Francis Richard

 

Histoires saintes, Jean-Jacques Bonvin, 156 pages, éditions d'autre part

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 19:45
Lettres de roulotte, de José Gsell

Ce livre est une cigarette dont on a ôté le filtre. Peut-être qu'on le jette après l'avoir lu, peut-être qu'on le récupère dans le cendrier pour lui extirper quelques dernières bouffées d'authenticité.

 

Vivre dans une sorte de malle sur roues de douze mètres carrés, après avoir vécu dans un squat avec beaucoup d'autres, cela change la vie: les libertés individuelles retrouvées n'en sont que plus aimables.

 

De sa roulotte, et dans icelle, José Gsell a pris le parti d'écrire pour produire de la nourriture. Ce n'est pas l'opulence et, pourtant, il se sent riche, riche de pouvoir mener une vie de lenteur, privilège exceptionnel.

 

Bien sûr, il lui faut trouver un peu d'argent pour bouffer et pour payer [sa] place. Mais s'il pouvait s'en libérer, il le ferait, non pas qu'il soit paresseux, mais les emplois qu'il a occupés lui semblent bien futiles.

 

Il ne trouve en effet pas beaucoup de sens à ses activités passées. A présent il effectue des déménagements avec un patron que bosser ennuie autant que lui et fait quelques chantiers avec ses frères ou des amis.

 

Ce qui lui importe c'est de savoir que chaque jour d'investi signifie deux semaines de paix. Qu'il met à profit pour trouver un sens à la vie et qui lui permettent de juste sentir ce qui nous dépasse...

 

D'où lui vient ce parti pris expérimental pour un état de grande solitude volontaire? D'avoir encore tout jeune vécu en forêt: C'est dans les bois que j'ai commencé à devenir rétif à l'occupation chronique.

 

Il ne faut pas croire que vivre en roulotte soit une sinécure. Le porte-monnaie reste boulimique et les contraintes matérielles persistent qui parasitent l'esprit. La vie n'y est donc pas idéale et vivre libre a un prix:

 

Vivre incertain, peut-être est-ce cela vivre pleinement, ne pas avoir le droit d'être endormi...

 

Mais le résultat est là: la visite que le lecteur rend à l'auteur, dans sa roulotte, et en dehors, en lisant son texte à tout dire , ne peut que le rassasier, car de savoir qu'il serait lu lui a permis de faire naître des mots à l'extérieur.

 

Et ces mots, empreints de poésie, ont le parfum de l'authenticité, sans doute parce qu'ils sont rêves devenus réalité:

 

Je crois écrire ce que j'aimerais lire, c'est pour cela que j'écris. Et cette pratique est très constructive pour passer le temps...

 

Francis Richard

 

Lettres de roulotte, José Gsell, 120 pages, Torticolis et Frères, (illustré par Hervé Thiot)

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 22:30
Nora, de Louise Anne Bouchard

Soixante-quinze mille habitants, presque jamais rien qui se passe, sauf des mouvements de masse d'Américains ou de Japonais qui ne cessent de bombarder la ville de clichés...

 

La jeune journaliste de vingt-cinq ans, Helen Weber, sait qu'elle risque d'être virée dans les jours qui viennent si elle ne trouve aucune nouveauté... Une gageure. En effet, Lucerne, puisqu'il s'agit de cette ville suisse située au bord du lac des Quatre-Cantons, est si petite que même les enfants n'arrivent pas à s'y perdre...

 

Pourtant, un soir d'été, il va se passer quelque chose dans cette ville: deux amis, Paul Mutter et Jacson Clark, après s'être retrouvés à la terrasse de l'Helvetia, se sont rendus au Magdalena pour finir la soirée; en sortant ils se sont fait tirer dessus. Paul a été tué. Jacson a survécu grâce à sa quarantaine enveloppée et à Helen.

 

Chez Helen, Jacson reprend conscience. Les tireurs étaient deux. Ils se sont enfuis en emportant un sac. Elle a ramené l'essentiel: un vivant et les affaires de Paul. Dans ses affaires, elle a trouvé la carte d'un certain Willy, un point de départ pour élucider ce meurtre, ce qui lui vaudrait d'être promue, reconnue.

 

Helen a tout de même fait quelque chose d'autre: au moment des tirs, les deux amis se tenaient appuyés contre la carosserie d'une Volvo; après, elle a retiré la plaque minéralogique de la voiture, [elle a] mis Paul à l'intérieur et [elle a] fait basculer la voiture dans le ravin. On aura du mal à l'identifier. On mettra du temps.

 

Ce temps, Helen compte le mettre à profit, avec l'aide de Jacson, un ancien policier zurichois,  pour trouver qui a tué Paul. Ainsi ira-t-elle à l'appartement de Paul, où elle prendra son carnet de téléphone et son agenda, tandis qu'il ira voir Willy, devin de son métier, lié à une certaine Sarah von Pfyffer, que lui a présentée Paul.

 

Sarah et son mari, Max, forment un couple de convenance où les deux partis ne vont pas du tout ensemble. Leurs deux pères, tous deux au bord de la faillite, ont arrangé leur mariage, pour s'en sortir. Il était convenu qu'au bout de vingt ans, Sarah pourrait divorcer et, sous condition, recevoir la moitié de la fortune de Max.

 

La condition était qu'elle reste fidèle à son mari. Les vingt ans approchent. Elle n'a jamais été prise en flagrant délit. S'ils avaient eu un rejeton, Sarah aurait pu divorcer quand elle l'aurait voulu. Max a bien eu une fille, Nora, mais Louise Anne Bouchard prend un malin plaisir à retarder le moment de dire ce qu'il est advenu d'elle...

 

Francis Richard

 

Nora, Louise Anne bouchard, 152 pages, Slatkine

 

Livres précédents:

Bleu Magritte, L'Aire (2010)

L'effet Popescu, BSN Press (2012)

Rumeurs, BSN Press (2014)

Les sans-soleil, Le Poche Suisse (2016)

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 20:20
Erasmus, d'Elodie Glerum

Applique "la méthode suisse", chaque fois qu'elle t'emmerde, souris, dis oui, mais sans en avoir rien à foutre.

 

Est-ce la manière helvétique actuelle de dire: Cause toujours, tu m'intéresses? Il semble bien. Il faut dire que le protagoniste de la première nouvelle du recueil Erasmus, signé Elodie Glerum, est formaté suisse:

 

- de son éducation il a retenu le principe de collégialité

- il a tendance à chercher le consensus

 

Il ne lui manque plus, sous sa façade austère, que d'appliquer cette typique maîtrise de la rouerie aux multiples messages que lui envoie sa coloc sur WhatsApp: il ne veut ni bien ni mal à ce boulet, bien au contraire, puisqu'en l'appliquant il reste neutre...

 

Le revenant est en rémission: sa femme, Klara, aurait parlé de "miracle", tandis que d'aucuns auraient dit que c'était inespéré.

 

Quoi qu'il en soit, il est revenu à l'école pour enseigner l'allemand. Seulement le jeune homme qui a assuré l'intérim n'a pas employé les mêmes méthodes que lui. Les gamins ne jurent désormais que par celles-ci, aux noms kabbalistiques pour lui:

 

- corrections suivies

- groupe WhatsApp devoirs

- blackboard

- présentations Keynote

 

Peut-être aurait-il dû renoncer plutôt que de revenir...

 

Elle a peut-être quelques kilos en trop. Et encore, c'est pas sûr. En tout cas, elle n'a pas les mêmes succès que sa soeur Raquel, qui est La perfection même et qui a toujours été la préférée de ses parents: ils applaudissent aux rôles qu'elle joue au théâtre et aux amis qu'elle se fait...

 

Tandis qu'elle, elle flirte sur le web, sans grande réussite, sans, pense-t-elle, susciter aucun désir. Elle a un emploi certes modeste et mais, au moins, elle en a un. Ses parents - c'est dire - applaudiraient même les échecs de Raquel si elle en avait: ne seraient-il pas parfaits comme elle l'est?

 

Jean-Marc le robot ne pipe jamais mot. Quand il est là, il plombe l'ambiance et, quand il l'ouvre, c'est pour contredire les autres, c'est pour employer un vocabulaire de quinquagenre peu scrupuleux ou sidérant. Ce nanar ne doit pas savoir ce que spliffer, bitcher ou kiffer veulent dire...

 

C'est pourquoi Lucien et les autres ne comprennent pas que Rik ait ajouté son contraire, vestimentairement et hygiéniquement, à la liste des participants au week-end de Pâques à Venise où Clarissa a déjà réservé l'Airbnb. Mais n'est-ce pas dans les jeunes vieux pots...

 

Partir en Erasmus pour le nord du Pays de Galles lui aura au moins appris qu'Ysbwriel, ça veut dire poubelle... Mais il aura aussi revisité l'histoire de la famille Brontë en compagnie d'une bibliothécaire aux origines irlandaises dans le pub où il fait office de barman.

 

Ce pub gallois a ironiquement le même nom, Black Bull, que celui du pub de Haworth, berceau de la famille Brontë: Emily, Charlotte et Branwell... Lui a une soeur, qui attend un bébé mais qui ne veut pas entendre parler de mariage, ce qui a fait tiquer leur vieux protestant de père, à qui elle a dit crûment:

 

- En quoi ça concerne l'État de savoir avec qui je couche?

 

Leur huitième rencontre se passe à Llandudno. Ils sont trentenaires. Elle est danseuse, lui banquier. Ils se sont rencontrés la première fois à Zürich. Elle voyait encore son ex, mais de moins en moins; lui était encore en ménage. Cette fois-là, ils s'étaient seulement embrassés, fort:

 

Au début, ils avaient eu de la peine à se retrouver. Ils se croisaient selon leur plannings: à Zurich, à Londres, à Hambourg puis Edimbourg, même à Lisbonne. Ils travaillaient beaucoup.

 

C'est à leur huitième rencontre qu'elle finit par comprendre ce que signifie l'expression trouver la rédemption dans la douleur...

 

O tempora, o mores!, dirait Cicéron...

 

Francis Richard

 

Erasmus, Elodie Glerum, 160 pages, éditions d'autre part

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 21:30
Une vie sans fin, de Frédéric Beigbeder

Le héros s'appelle Frédéric Beigbeder, comme l'auteur. Les personnages qu'il rencontre apparaissent sous leurs vrais noms. Il a seulement changé les noms de ses proches pour ne pas les embarrasser.

 

C'est pourtant un roman. Mais ce n'est pas un roman de science-fiction, même si le narrateur fait quelques incursions dans l'avenir et qu'il mène une enquête scientifique sur celui de l'Homo Sapiens dont il pressent la fin.

 

Le narrateur ne veut pas mourir. Il ne déteste pas la mort, il déteste sa mort. A défaut de vie éternelle posthume, en laquelle il ne croit pas, il souhaite sinon l'immortalité sur Terre, du moins d'y prolonger sa vie le plus possible.

 

De son état il est animateur de disputes audiovisuelles et réalisateur de films satiriques. Comme il vient d'être viré par sa chaîne de télé, il a tout son temps pour dresser un état de la science en matière de post-humanité.

 

C'est là que le roman devient reportage. Pour les besoins de la cause romanesque, à ce reportage se greffe cependant une histoire personnelle qui ressemble à celle de l'auteur, à quelques détails près, non négligeables.

 

Ayant dépassé la cinquantaine, la mort n'étant dès lors plus une abstraction pour lui, sa quête d'immortalité lui fait effectuer un tour du monde en famille pour connaître toutes les procédures à accomplir pour [s']éterniser ici-bas:

 

- lasérisation du sang

- congélation de cellules

- séquençage de génomes

- ingestion de nicotinamide adénine dinucléotide

- reprogrammation de cellules en cellules souches

- transfusion de sang frais

etc.

 

En famille, car il emmène avec lui, à peu près partout, sa jeune femme, biologiste suisse, et leur bébé, sa fille d'un premier lit, collégienne parisienne, et même le robot japonais qu'il a offert à cette dernière pour lui tenir compagnie...

 

Lui seul est convaincu qu'Une vie sans fin, c'est merveilleux. Sa femme trouve qu'à ce moment-là elle est sans but: Si tu enlèves la mort, y a plus d'enjeu. Plus de suspense. Mais il poursuit sa quête folle, tout en en mesurant le prix:

 

Le problème de la vie éternelle, c'est qu'elle a besoin de cambrioler le corps d'autrui...

 

Ce roman qui commence à Genève (qui contient le mot "gène" dans son nom: bienvenue dans le pays qui a toujours voulu contrôler l'humanité), se termine imprévisiblement, par une ironie de son destin, au Pays Basque qu'il aime:

 

Dans ce pays il pleut souvent, ce qui confère à chaque rayon de soleil l'allure d'un miracle...

 

Francis Richard

 

Une vie sans fin, Frédéric Beigbeder, 360 pages Grasset

 

Livres précédents:

Oona et Salinger (2014)

Un roman français (2009)

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 22:50
Le cas singulier de Benjamin T., de Catherine Rolland

Ma première crise d'épilepsie remontait à mes huit ans. En pleine classe, j'étais tombé de ma chaise et je m'étais mis à convulser, provoquant un joli vent de panique dans l'école. Par la suite, les neurologues avaient mis le temps, mais ils avaient fini par trouver un médicament efficace, et ma dernière crise remontait à mes dix ou onze ans.

 

Benjamin T., pour Teillac, le narrateur, l'ancien épileptique de l'histoire, a rechuté, quand sa femme, Sylvie, lui a annoncé l'année précédente qu'elle le quittait, et ne le quittait pas pour n'importe qui mais pour son abruti de patron, Haetsler. 

 

Benjamin est ambulancier. Il travaille en binôme avec David. Et c'est celui-ci qui l'a emmené à l'hôpital après qu'il est tombé chez lui: l'alcool et le choc émotionnel en étaient la cause. Sa neurologue lui a fait promettre de ne plus conduire.

 

Benjamin aime son métier. Il ne veut pas le perdre. C'est d'ailleurs tout ce qui lui reste après l'échec de sa vie personnelle. C'est pourquoi il a renoncé à donner la correction que son patron méritait pour coucher avec sa femme et élever son gosse.

 

Il aime son métier parce que celui-ci lui permet de nouer des liens avec des "clients" réguliers, des malades chroniques, des patients graves, tel que Jacob Silvermann, un nonagénaire atteint d'un cancer généralisé, qui a de l'affection pour lui.

 

Jacob et Benjamin partagent d'ailleurs un dilection pour le poète Schiller, l'ami de Goethe: Celui-là seul connaît l'amour qui aime sans espoir, Benjamin avait-il déclamé à Jacob, pour dire qu'il aimait encore sa femme Sylvie, malgré qu'il en ait.

 

Toujours est-il qu'à la faveur de ses crises d'épilepsie qui se répètent maintenant, en 2014, Benjamin fait des rêves ou des hallucinations: il se retrouve soixante-dix ans plus tôt, en 1944, lieutenant dans le Maquis des Glières avec Tom Morel.

 

Sont-ce des rêves ou des hallucinations? Ne seraient-ce pas plutôt des réminiscences d'une autre vie, d'une vie antérieure? Il est en effet troublant non seulement qu'il se souvienne très précisément de l'époque mais qu'il la vive intensément.

 

En tout cas, les crises s'accentuent de même que ses va-et-vient entre 1944 et 2014, dès qu'il accepte de participer à une étude menée par sa neurologue, Nathalie Aubervilliers, sur les effets du Xilophenolate sur les personnes sujettes à épilepsie.

 

Dans le roman de Catherine Rolland, se déroulent donc deux romans, l'un en Haute Savoie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'autre à Lyon de nos jours avec le même narrateur, qui est tantôt Benjamin Sachetaz, tantôt Benjamin Teillac.

 

Le premier est un véritable héros, un saint-cyrien, le second a une vie professionnelle bien terne. Le premier aime Mélaine qui l'aime, le second aime Sylvie qui ne l'aime plus. Les deux Benjamin ont tous deux le même âge, c'est-à-dire 34 bientôt 35 ans.

 

En 1944 Benjamin connaît l'avenir, en 2014 il se souvient du passé, si bien qu'il étonne ses contemporains des deux époques. N'est-il pas pour les uns comme pour les autres une sorte de malade mental? Est-il vraisemblable de vivre deux vies?

 

Les notions d'espace et de temps se brouillent. Et une question se pose, si Benjamin n'est pas fou - ce qui reste à découvrir à la fin du roman -, est-il possible de modifier le passé et donner aux événements une autre fin que celle que l'on connaît?

 

Le cas singulier de Benjamin T. est donc celui d'un homme dont l'âme passe d'une existence à l'autre sans qu'il puisse la contrôler, ce qui rendra plus d'un lecteur incrédule, comme le sont la plupart des personnages de cette histoire déroutante.

 

L'un d'entre eux ne dit-il pas, à un moment donné: L'âme ne peut pas sauter d'un corps à l'autre, et moins encore voyager à travers le temps? Peut-être. Mais cela permet à l'auteur d'entraîner le lecteur dans les tréfonds d'une âme, bien humaine.

 

Francis Richard

 

Le cas singulier de Benjamin T., de Catherine Rolland, 352 pages Les Escales (sortie le 8 février 2018)

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 23:55
Les nuits sont calmes à Téhéran, de Shida Bazyar

Le titre de ce roman, Les nuits sont calmes à Téhéran, fait penser à la formule L'ordre règne à Varsovie... C'est l'apparence des choses, ce qu'on voit. Ce qu'on ne voit pas, c'est à quel prix l'ordre ou le calme règne.

 

Tous les dix ans, un membre de la famille Hedayat prend la parole dans ce livre: le père, la mère, la fille et le fils. Et c'est la petite dernière qui clôt l'histoire, à une date inconnue, dans le futur...

 

Le père, Behsad, parle donc le premier, en 1979. Cette année-là le Shah d'Iran perd le pouvoir et l'ayatollah Khomeini le prend. Behsad se réjouit, dans un premier temps. Il est de gauche, qui plus est marxiste. Mais il déchante, assez vite:

 

Plus la révolution est ancienne, plus les photos de l'ayatollah Khomeini sont nombreuses et plus les rassemblements sont interdits et retournent dans la clandestinité.

 

C'est à cette époque-là qu'il tombe amoureux de Nahid, la mère, avec laquelle il se marie et qui est de gauche, comme lui: Heureusement que tous les hommes de gauche ne sont pas des combattants acharnés et sans humour, s'est-elle dit...

 

En 1989 (l'année où meurt l'ayatollah Khomeini), Nahid raconte à son tour: leur fuite (quelques années plus tôt) et leur exil en Allemagne, avec leurs deux enfants, Laleh et Morad. Elle n'y a pas découvert l'Allemagne fortement inégalitaire décrite par les camarades:

 

En fait, ici, personne n'a l'air très riche ni très pauvre, en fait tous les groupes se ressemblent beaucoup par leurs vêtements et par leurs habitudes.

 

En 1999, Laleh, la fille, retourne en Iran, sans son père, mais avec sa mère, son petit frère Morad et sa petite soeur Tara. Ils vont voir toute la famille restée là-bas. Sont inévitables les comparaisons entre l'Allemagne et l'Iran, même si ce dernier pays a changé:

 

Les nuits sont calmes à Téhéran. Et les journées si bruyantes.

 

Mo, alias Morad, le fils, est étudiant en 2009, en Allemagne, et participe à des protestations estudiantines contre les frais d'inscription, tout en suivant, avec espoir, qui sera déçu, l'élection présidentielle, où, hélas, Ahmadinejab est réélu.

 

Il aurait tant aimé que son père puisse revenir en Iran: 

 

Il ferait sa valise, pour la première fois après tant d'années [...]. Il montrerait son passeport iranien et personne ne le retiendrait, il entrerait en Iran, ils viendraient le chercher, ils le salueraient, il verrait sa mère, je les verrais tous, nous serions libres...

 

C'est à la petite Tara, que, bien des années plus tard, revient donc le mot de la fin de cette fresque multidécennale, mémorable et instructive, d'une famille iranienne, exilée d'un malheureux pays, en proie, pendant tout ce temps, à un régime théocratique durable...

 

Francis Richard

 

Les nuits sont calmes à Téhéran, Shida Bazyar, 248 pages Slatkine & Cie (traduit de l'allemand par Barbara Fontaine)

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3 février 2018 6 03 /02 /février /2018 19:45
Si nous ne brûlons pas, de Justine Bo

Enfant, j'étais fière de pouvoir dire que j'étais Justine à cause du marquis de Sade. Ma vie avait un sens. Une mythologie. J'avais hérité du nom d'une sainte imaginée par un hérétique. A chaque rentrée, j'annonçais à de nouveaux camarades que mon père avait choisi le nom de sa fille en lisant Justine, dont je décrivais les traits avec délectation: une personnalité discrète, droite, généreuse et miséricordieuse. Vertueuse.

 

Plus tard, à dix-sept ans, la narratrice de Si nous ne brûlons pas, déchante en lisant enfin la bible de son existence... A partir de ce moment-là, elle se rend compte qu'elle est confinée dans un territoire, celui de ce prénom, et, pas à pas, elle découvre qu'elle est enfermée dans d'autres frontières, notamment parce qu'elle est une fille et qu'elle est issue d'un milieu somme toute modeste, qui plus est provincial.

 

Alors Justine veut sortir de ces carcans. Après son baccalauréat, elle décide de préparer le concours de Sciences-Po Paris: une pure folie... Dans son entourage, c'est ce que l'on pense: elle n'a décidément pas les pieds sur terre. Ce serait passer trop de frontières à la fois que de prétendre intégrer une grande école. Car de telles écoles n'attirent que les élèves qu'elles ont déjà dans leur giron...

 

Aussi, dans les dernières semaines avant le concours, devant l'obstacle à franchir, se met-elle à reprocher à ses géniteurs leur manque de culture, leur méconnaissance des mots, qui font sa seule joie (Ah, les mots ! Ils ne servent à rien, mais Dieu qu'ils savent diviser ! Si j'étais seigneur de guerre, ils seraient ma seule arme). Plus l'échéance approche, plus se profile l'échec et plus elle est suicidaire.

 

Seulement les choses ne sont jamais écrites dans le marbre : La réussite fut le couperet qui m'obligea à continuer de vivre. Dès lors, son salut passe par la fuite en avant. Sortie de l'ornière provinciale pour monter à Paris, elle habite d'abord chez des gens, qui, comme ses condisciples de Sciences-Po, appartiennent aux lignées supérieures de la société et elle se sent... écrasée. Elle s'échappe...

 

L'Institut d'études politiques exige de ses élèves un projet. Pour elle, ce sera le chemin de Damas :

 

Je désirais partir pour le mot, pour le nom même de Syrie, de Damas, comme des années plus tard, je me piquerais d'un voyage à Puerto Escondido pour la seule curiosité que ce mot éveillait en moi. Or l'origine du terme Syrie demeurait incertaine. C'était, à mes yeux, un mot sans racines. Un mot déraciné. A-raciné...

 

Après Damas, commencent pour Justine des années d'errances, à Paris, à New-York et ailleurs, repérées par des coordonnées GPS, pleines d'obsession étymologique (J'excavais la langue. Je la déterrais pour lui arracher les membres, le coeur), remplies de crainte de la guerre et d'effroi quant à l'idée de reproduction, encombrées de checkpoints à traverser et d'illusions tenaces à perdre...

 

Un jour l'héroïne de Justine Bo s'est fait tatouer sur le bras une constellation imaginaire, que personne ne verra donc jamais dans le ciel: elle matérialise [sa] foi dans le néant. Et c'est peut-être cette foi qui lui permet de mettre fin à sa fuite. Elle avait été frappée, en considérant la France depuis les rives new-yorkaises, par cet empressement à voir dans le nihilisme une absence d'enchantement :

 

Je crois que le nihilisme effraie parce qu'il est traité en spectre, lorsqu'il pourrait être vécu comme une plénitude.

 

Francis Richard

 

Si nous ne brûlons pas, Justine Bo, 300 pages, Équateurs

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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