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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 21:45
Vivarium, de Thomas Kryzaniac

Le Larousse donne la définition suivante d'un vivarium: "Établissement aménagé en vue de la conservation de petits animaux vivants dans des aquariums (animaux aquatiques, poissons), insectariums (insectes) et terrariums (petits vertébrés terrestres)."

 

De fait, le Vivarium de Thomas Kryzaniac abrite de grands animaux, les trois principaux personnages de ce roman, que l'auteur donne surtout à voir à travers les grandes baies vitrées, sans voilages ni rideaux, d'une cabane au milieu de nulle part, sur une île des Caraïbes, au nom improbable d'Odessa.

 

Le narrateur, Léon, un peu moins de trente ans, est invité sur cette île par un écrivain, Joseph Rivière, la cinquantaine. Celui-ci se considère comme "infréquentable" et se dit dans la lignée scandaleuse "de Daudet fils à Rebatet, en tirant jusqu'à Bloy ou Maistre".

 

Léon a admiré un temps ce colérique de Rivière, qui n'est connu que d'"un maigre public". Mais ses "incartades à droite à gauche" (qui ont fait un temps illusion), son "comportement erratique", son "inconstance", sa xénophobie, ses maladies de la persécution et du complot ont fini décidément par l'en éloigner.

 

Léon n'a commencé à s'intéresser de nouveau à lui que parce que ce misanthrope lui a fait part dans ses épîtres de l'existence de son concubinage revitalisant avec Mathilda, la trentaine, belle cantatrice doublée d'une fervente admiratrice. Ce qui ne pouvait qu'éveiller sa curiosité, Rivière n'étant pas spécialement dans son esprit un homme à femmes.

 

Avec dans l'idée d'écrire un long article sur ce reclus, ce soi-disant pestiféré de Joseph Rivière, voire de réaliser un long métrage sur lui, Léon débarque donc un jour de septembre par bateau sur l'île d'Odessa, après avoir pris l'avion à Paris pour Kingston. Et là les choses ne se déroulent pas du tout comme il se l'imaginait.

 

La première phrase du livre, et la dernière, donne bien l'ambiance dans laquelle baigne ce roman tropical, qui s'avère infernal: "J'ai rencontré Mathilda au milieu d'un cauchemar. Je n'aurais pas pu la rencontrer ailleurs." Et le fait est que ce livre foisonnant apparaît au lecteur comme un véritable cauchemar dans lequel le narrateur a bien du mal à distinguer le vrai du faux.

 

L'auteur prend d'ailleurs un malin plaisir à brouiller les pistes, dans lesquelles il laisse sciemment s'engager et se perdre son lecteur. Il le malmène comme Joseph, sa créature, le fait avec son autre créature, Léon. A qui Joseph explique un jour en ces termes pourquoi tous deux ne peuvent de toute façon pas se comprendre:

 

"Au sein d'une même langue, un mot change de sens selon la bouche qu'il franchit. Par conséquent, chaque mot est prononcé une seule et unique fois avant de disparaître à jamais. Ou alors, pour faire simple: aucun mot n'existe."

 

En conséquence, Joseph ajoute à l'adresse de Léon: "Tout ce que vous pourriez recevoir de moi ne servira qu'à forger l'image d'une personne entièrement différente, peut-être bien mon exact contraire." Si l'image que Léon se fait de Joseph est trouble, et troublante, celle qu'il se fait de Mathilda ne l'est pas moins trouble, et troublante, d'autant que, jusqu'à la fin, il lui manque une donnée essentielle, et diabolique...

 

D'avoir été malmené tout du long par l'auteur pourrait bien sûr déplaire au lecteur. Mais rien n'est moins sûr. Car c'est pour la bonne cause (celle de maintenir la tension jusqu'au bout) que l'auteur mène ainsi son récit comme un raisonnement dialectique, pour arriver à une conclusion qui ne peut que laisser le lecteur pantois.

 

Francis Richard

 

Vivarium, Thomas Kryzaniac, 350 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Le pyromane (2013)

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 22:55
Monsieur a la migraine, de Valérie Cohen

Le désir féminin? Les femmes elles-mêmes ont souvent du mal à savoir ce que c'est. Alors, les hommes... Pourtant, quand le désir féminin (ou masculin) disparaît, la vie de couple devient problématique... Dans Monsieur a la migraine, Valérie Cohen raconte les histoires, et l'histoire, de quatre femmes confrontées à de telles frustrations et insatisfactions.

 

Anna Delavigne, cinquante-quatre ans, est mariée à Edgard Breton. Ils ont deux grands fils. Cela fait pourtant trente ans qu'elle connaît la bérézina sensuelle. Son corps est devenu hermétique au plaisir quand elle se soumet au devoir conjugal. Elle se sent menottée, prisonnière d'un "Edgard aussi romantique qu'un bidet".

 

Noémie Roche, quadragénaire, est marié à Alexander, un avocat fiscaliste de renom, divorcé, comme elle. Elle a deux grandes filles. Il a un grand fils. Depuis six mois la libido d'Alexander est malheureusement en berne. Son corps à elle a terriblement faim et Monsieur ne peut la satisfaire: Monsieur a la migraine...

 

Julie Blum, trente-trois ans, est séparée de Guy depuis treize mois. Ils ont eu quatre enfants ensemble. Depuis leur séparation, cette secrétaire de rédaction, à mi-temps, d'un magazine médical, est "jouisseuse occasionnelle": "Des rencontres factices et des plaisirs sans lendemain pour des orgasmes sans âme."

 

Lucía est une amie de Noémie. Elle a fui l'Argentine et Alberto Fernandez, un homme marié: "Il était de ces hommes qui vous attachent à eux et décident de la longueur de la laisse.". Professeur d'espagnol dans l'école où Noémie enseigne le français, elle fait des massages pour améliorer son ordinaire. Devenue frigide, elle est "en attente d'un mec bien".

 

Ces quatre femmes se retrouvent quatre vendredis de suite pour des groupes de parole et de partage dans un salon d'hôtel. Ces groupes sont animés par Patrice Denis, sexothérapeute, architecte du désir - il est réellement architecte à l'origine -, pour rénover et transformer leurs espaces affectifs et sensuels, tout en développant leur potentiel érotique...

 

Anna est venue sur la recommandation de son gynécologue; Noémie sur celle de Lucía qui a lu un article sur le sujet dans une revue; et Julie grâce à un bon pour ces quatre soirées entre femmes, que lui ont offert ses plus vieux amis, connus sur les bancs de l'école, Thierry, Maryse et Nathalie, en guise de cadeau pour son trente-troisième anniversaire.

 

Valérie Cohen relate dans ce roman plein d'humour, et assez piquant par moments, ces quatre séances originales de thérapie de groupe, purs fruits de son imagination documentée; les liens qui se nouent inévitablement entre les quatre participantes; les changements dans leurs vies de femmes qui en résultent.

 

Tout en étant distrayant, et sans prétention thérapeutique, ce récit donne ainsi forte matière à réflexion, que ce soit une femme ou un homme qui le lise: s'il ne faut pas prendre le désir féminin à la légère, ne faut-il pas lui rendre cependant toute sa légèreté pour qu'il opère sous la couette avec succès?

 

Francis Richard

 

Monsieur a la migraine, Valérie Cohen, 160 pages, Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:       

Alice et l'homme-perle (2014)

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20 août 2015 4 20 /08 /août /2015 21:45
Jiminy Cricket, d'Olivier Sillig

Jiminy Cricket est un personnage de Pinocchio, le dessin animé de Walt Dysney. Olivier Sillig rappelle que dans ce film "le malheureux grillon était la conscience du pantin"... Dans le roman éponyme, c'est le surnom que donne spontanément le narrateur à un adolescent, ou presque - il a l'allure d'un môme -, dénommé Jérémie Crichon.

 

John, de nationalité anglaise, écrit ce récit en 1989: le mur de Berlin vient de tomber et la peine de mort a été abolie en France huit ans plus tôt - c'est la loi du 9 octobre 1981. Et il dit au tout début du livre que c'est "quatre ans trop tard pour Jiminy"...

 

John donne un autre repère daté: Jiminy Cricket est né pour lui quinze ans plus tôt, autrement dit en 1974 (ou en 1975, si l'on en croit la quatrième de couverture). Il fait sa connaissance en effet, à ce moment-là, sur une petite route départementale de l'Aveyron, où il est tombé en panne avec son minibus. Helen l'a laissé tombé deux jours plus tôt...

 

Jérémie Crichon, baptisé donc Jiminy Cricket par John, est venu à son aide. Ils ont poussé ensemble le minibus, au volant à droite, of course, jusqu'à une station-service, où le véhicule a été réparé. Puis, comme John n'a pas de destination définie, qu'il va où le porte le vent, ils gagnent les Bains, chez Jiminy.

 

Les Bains, c'est un hameau, en réalité Aubin des Causses, pas loin de Lodève, où vit une communauté de marginaux comme il s'en est créé un certain nombre dans le sillage de mai 1968. C'est donc chez Jiminy. Qui en est le bon génie, avec son bon sourire, et où John finit par s'établir. 

 

La communauté comprend dès lors quatre filles, Mélinda, Évelyne, Fabienne et Louise, et cinq garçons, José, Andrea, Bruno (marié à Louise), Jiminy et John. Les combinaisons de couples éphémères, que John s'efforce de calculer, s'y déclinent sans souci de genres ni de durées...

 

Les membres s'avèrent en effet  pour certains des bi qui s'ignoraient, pour d'autres des résolument hétéro ou homo, mais leur trait d'union, en tous les cas, est Jiminy, ce grillon du foyer communautaire, qui a l'intelligence du sexe et qui sait même s'abstenir quand il le faut.

 

D'emblée le lecteur sait donc pertinemment, depuis le début, qu'un drame va se jouer pendant ce récit, puisque Jiminy finira sur l'échafaud en 1977, mais il ne saura lequel qu'à la toute fin, après que l'utopie du vivre ensemble sans entraves aura connu, un temps du moins, quelque réalité.

 

Alors qu'il a commencé sur une note somme toute tragique, ce récit se terminera sur une note d'espoir... Ce qui n'étonnera pas le lecteur, frappé par la bienveillance inébranlable de l'auteur, en toutes les circonstances, même les plus crues, de l'histoire, qu'il raconte par le truchement de John avec un naturel déconcertant.

 

Francis Richard

 

Jiminy Cricket, Olivier Sillig, 188 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

Le poids des corps, L'Âge d'Homme (2014)

La nuit de la musique, Encre Fraîche (2013)

Skoda, Buchet-Chastel (2011)

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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 21:35
Une maison jaune, d'Abigail Seran

Les maisons que nous habitons ont souvent une histoire. Mais il est bien rare que nous en sachions grand chose. Pour autant qu'elles demeurent, elles passent de mains en mains à travers le temps sans que leurs murs, qui ont pourtant des oreilles, ne fassent de révélations.

 

Dans ces maisons, les générations se suivent et ne se ressemblent pas toujours, surtout au cours du XXe siècle. Le temps s'y est comme accéléré. Les moeurs y ont changé beaucoup plus qu'au cours des siècles précédents, où elles s'étaient figées, temporairement.

 

Abigail Seran, raconte ce que, dans une même maison, qui aurait dû être Une maison jaune, trois jeunes filles, à peu près du même âge, ont vécu pendant deux ans de leur existence, à trente-trois, puis trente-cinq années d'intervalle.

 

Le récit se déroule en effet en parallèle de mai 1924 à mai 1926, de mai 1957 à mai 1959, et de mai 1992 à mai 1994. Son originalité tient à cet écoulement du temps, aux mêmes dates, qui marquent, différemment, pour chacune de ces trois jeunes filles, le passage de l'adolescence à l'âge adulte.

 

Léonie Grandvieille est la première de ces jeunes filles dans l'ordre chronologique à habiter cette maison qui aurait dû être jaune et qui est une maison de maître. A l'époque la vie des jeunes filles de bonne famille ne leur appartenait pas. C'étaient leurs parents qui décidaient pour elles de ce qu'elles deviendraient.

 

C'est ainsi que le mariage de Léonie avec Auguste, l'héritier Chembignac, est arrangé par les parents des deux familles et qu'elle devient son épouse, et femme, alors qu'elle n'a tout juste que seize ans. Dans les vicissitudes qu'elle doit alors traverser, elle peut heureusement compter sur son amie fidèle, Lisbeth Montverdil.

 

Pia, d'origine italienne, est la deuxième de ces jeunes filles. Avec ses parents elle habite l'appartement situé tout en haut de la maison. Ils sont locataires d'Alba, qui occupe le reste de la maison et qui est une pianiste émérite, voyageant une partie de l'année pour donner des concerts de par le vaste monde.

 

Pia, en principe, est destinée à épouser un jour Pietro, un garçon de son pays, resté dans le village familial, en Italie, où demeure sa nonna. En attendant, après le collège, elle travaille à la manufacture de tabac et apprend le français, puis la musique avec Alba, dont le prénom signifie aube en italien. Pia n'est déjà plus la fille soumise que fut Léonie.

 

Charlotte est la troisième de ces jeunes filles. Ses parents sont séparés. Elle vit avec sa mère et l'amoureux de celle-ci, Paul, dans la maison qui aurait dû être jaune et qui est promise maintenant à la démolition dans un délai de deux ans. Elle est au lycée et projette de faire des études universitaires.

 

Charlotte, qui se découvre farouchement indépendante, a trouvé des petits papiers dans la buanderie de la maison. Ils sont recouverts d'une écriture bien ronde et doivent remonter à quelques décennies. Ce sont en fait les premières pièces d'un puzzle qui vont lui donner l'idée de reconstituer l'histoire de la maison et du quartier où celle-ci se trouve.

 

L'histoire de la maison et de ses habitants est donc racontée au fil des confidences que font tour à tour les trois jeunes filles et des découvertes que fait Charlotte et qui viennent en compléter le tableau. C'est ainsi que, peu à peu, tous les personnages, en rapport plus ou moins direct avec la maison, prennent vie sous la plume d'Abigail Seran.

 

Abigail Seran dédie ce livre à toutes les femmes de sa vie, tout particulièrement à celle qui la lui a donnée. Et il est vrai qu'il est surtout question de femmes - de bien jeunes femmes - dans ce livre et de l'évolution de leur condition. C'est à la fois très bien vu et très bien restitué, aussi bien historiquement (jusque dans les expressions employées) que psychologiquement (jusque dans les attitudes).

 

Une fois le livre terminé sur un pied-de-nez ultime fait au destin de cette maison, on ne peut qu'être reconnaissant à l'auteur d'avoir rappelé par ce récit, dont le style fluide et bien venu varie quelque peu suivant la narratrice, combien les choses étaient différentes jadis et naguère et qu'il est bien difficile de dire avec les nostalgiques d'aujourd'hui que c'était mieux avant.

 

Francis Richard

 

Une maison jaune, Abigail Seran, 310 pages, Plaisir de lire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Marine et Lila (2013)

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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 22:55
Holocauste, de Florian Eglin

"Cette aventure-là se termine,

ce fut un calvaire enthousiasmant que de l'écrire,

mais un calvaire avant tout..."

 

Avant de se lancer dans des remerciements adressés aux personnes qui lui ont permis d'écrire sa trilogie, consacrée à son alter ego Solal Aronowicz, Florian Eglin fait cet aveu à la fin de ce dernier volume, qui la conclut. Solal est peut-être un alter ego de Florian, mais, attention, c'est un alter ego sorti tout de même tout droit de son imagination fertile, nourrie de fantasmes, de cauchemars, mais aussi, indubitablement, d'expériences personnelles.

 

Devant l'Eternel, Solal Aronowicz est en effet un grand bibliophile - il possède des livres de Céline, Homère, Bovon, NietzscheCingria - et il est en train de lire Le crépuscule des hommes de Philippe Testa. Solal est aussi un grand amateur de cigares, notamment des cubains, qu'il conserve dans des humidors; un grand connaisseur de wiskies, des single malt; et un grand porteur de bottes de luxe, dont il prend un soin maniaque.

 

De ses précédentes aventures, rocambolesques et grand-guignolesques, Solal s'est toujours sorti, mais pas vraiment indemne: il est tout couturé, n'a plus qu'un oeil et a perdu son membre viril. Il n'en est pas moins aimé d'Elisa, qui lui a donné deux jumeaux, Somerset et Siegfried, et une petite fille, April, dont il est gâteux.

 

Au cours des deux précédents volumes, ce bagarreur de Solal s'est fait un grand nombre d'ennemis. Trésorier de Ces Messieurs !!!, association composée de factotums et d'apprentis factotums, il a demandé à l'un d'entre eux d'en dresser la liste, mille cent au total. Et il s'est donné pour tâche de les éliminer, non sans les avoir torturés préalablement...

 

Ces Messieurs !!! est sise au 2 rue des Granges à Genève, dont l'immeuble leur appartient. Au 4, dont l'association est également propriétaire, une autre association, envahissante, Les Nouveaux Messieurs !!!! s'est installée. Elle est envahissante parce qu'elle ne laisse plus à leurs voisins du 2 qu'une portion congrue de jardin.

 

Comme Ces Messieurs !!! ont décidé de devenir juifs comme Solal, par solidarité avec lui, en suivant des cours de kabbale et d'hébreu, et que Les Nouveaux Messieurs !!!! sont arabes, un conflit entre les deux s'avère du coup inéluctable. L'épilogue inattendu justifie d'ailleurs le titre donné par l'auteur au volume...

 

Comme dans les deux volumes précédents, celui-ci contient des épisodes mémorables, comme, au tout début, histoire de mettre dans l'ambiance, les sévices subis par la Séide, une ennemie qui apparaît dès le premier volume, ou, plus loin, la bagarre homérique, dans des ouatères, qui met aux prises Solal et un notaire, le treizième par l'importance sur sa liste d'ennemis.

 

L'épisode le plus mémorable est cependant la découverte par Solal, lors d'un vernissage dominical, de la surprenante preuve d'amour, que lui voue Mary, la conservatrice de troisième rang de la Fondation Martin Bodmer, dont il est l'un des plus généreux donateurs, découverte qui se fait au milieu d'une hécatombe livresque.

 

Si l'auteur a souffert un calvaire en écrivant son livre, son lecteur n'est pas épargné en le lisant, ce qui ne l'empêche pas non plus d'être enthousiaste. Pourquoi d'ailleurs l'auteur souffrirait-il tout seul? D'être malmené n'est cependant pas dénué d'agrément pour le lecteur. Cela n'ouvre-t-il pas les vannes à son imagination? Cela ne le range-t-il pas du côté de l'auteur, délire garanti, en avalant son coquetel d'horreur-humour?

 

Car Florian Eglin achève de faire du lecteur son complice, en jouant avec les mots; mieux, en jouant avec des expressions toutes faites, leur donnant un sens décalé, séduisant pour l'esprit; en lui faisant des clins d'oeil littéraires: "Longtemps, Solal, s'était levé de bonne heure.", ou cinématographiques: "On abat bien les chevaux blessés, non? Ou alors on leur murmure aux oreilles, je ne sais plus".

 

Francis Richard

 

Holocauste, Florian Eglin, 336 pages, La Baconnière (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (2013)

Une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant ? (2014)

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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 22:45
Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

Parmi les êtres humains, les monstres, que l'on a de la peine d'ailleurs à qualifier encore d'humains, mettent mal à l'aise. Ils sont incompréhensibles pour le commun des mortels et ne paraissent décidément pas amendables. Leurs méfaits réclament vengeance, châtiment, protection contre leur capacité de nuisance ou de récidive.

 

Si la réalité de ces monstres dépasse la fiction, la fiction peut dépasser leur réalité. C'est le cas dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Avec les chiens, qui se passe en France et où un ogre, un tueur d'enfants en série, qui a été condamné à perpétuité, est relâché dans la nature après 13 ans passés derrière les barreaux, pour bonne conduite, et parce qu'il a changé, en bien.

 

Gilbert Streum est pourtant bien un monstre. En tout cas il l'a bien été. Au cours de l'année 1999, il a tué trois petits garçons, Daniel, Guillaume et Grégory, qu'il a enlevés et séquestrés, et il en aurait même, vraisemblablement, tué un quatrième si celui-ci n'avait pas été retrouvé à temps, à l'automne. On ne saura comment qu'à la fin du livre...

 

Le narrateur, enfin celui qui parle à la première personne dans le livre, est justement ce dernier otage de Gilbert, Julien, aujourd'hui âgé de 23 ans. Sa mère s'est pendue aussitôt après qu'il a été libéré... et il est devenu aussitôt orphelin, parce qu'il ne se connaît pas de père, sinon peut-être Gilbert, paradoxalement, qui part à ce moment-là en prison...

 

Les pères des trois premières victimes, respectivement Jesús, Patrick et Michel, tous trentenaires à l'époque, le premier maçon, le deuxième avocat d'affaire et le troisième journaliste à l'AFP, se retrouvent un  jour, secrètement, dans l'arrière-salle d'un tripot de Belleville, trois mois après l'incarcération de Gilbert. Rien ne les réunit sinon d'avoir chacun perdu un fils.

 

Ce jour-là les trois hommes condamnent le monstre à mort, symboliquement, puisque la peine de mort a été abolie en France, et jurent que, si Streum ressort un jour de prison, l'un d'entre eux le tuera. Ils se font une entaille dans la main comme des gamins et mêlent leur sang solennellement. Le sort désigne alors Michel pour exécuter l'éventuelle sentence. Maintenant, justement, Gilbert est ressorti...

 

Michel approche Gilbert sans que celui-ci ne le reconnaisse (il a pris le patronyme de sa deuxième femme), sous couvert, étant journaliste, de vouloir écrire un livre sur lui. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Surtout après qu'il apprend comment Gilbert en est arrivé à enlever, puis à séquestrer, enfin à tuer les trois petits garçons. De connaître mieux Gilbert change sa façon de le voir. Comprendre, là encore, n'est pas approuver, mais "à dormir avec les chiens, on attrape des puces"...

 

Le portrait contrasté et fascinant de Gilbert se dessine au fil du récit, mais se dessinent aussi celui de Michel, de Patrick et de Jesús; celui de Julien, le rescapé; celui des compagnes de Michel, Nathalie (dont il a divorcé), puis Clarisse; celui de la compagne de Patrick, Valérie; celui de la compagne de Jésús, Ester. Toutes ces femmes sont sans doute plus affectées qu'elles ne le montrent ou qu'on ne le croit.

 

Se posent bien sûr toutes les questions que l'on se pose quand un monstre sort de prison. S'est-il vraiment amendé? A-t-il payé sa dette à la société (en l'occurrence toute la fortune de Gilbert, ou presque, est passée en dédommagements, versés surtout à l'État...)? Va-t-il récidiver, c'est-à-dire représente-t-il un danger pour d'autres petits garçons? Antoine Jaquier n'esquive aucune de ces questions et y répond.

 

En remontant habilement dans le passé des uns et des autres, et en levant le voile sur leur présent, Antoine Jaquier montre, dans ce roman écrit sobrement (il en est d'autant plus percutant), où la violence et le sexe se côtoient crûment, que la nature humaine présente de nombreuses facettes. Il y aurait plutôt, dans les comportements de chacun, des nuances de gris que du tout noir ou du tout blanc. Mais le tout, cependant, est... noirissime.

 

Francis Richard

 

Avec les chiens, Antoine Jaquier, 188 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Ils sont tous morts (2013)

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 21:30
J'ai tué papa, de Mélanie Richoz

Les êtres humains sont à la fois semblables et différents. Mais ils ont bien plus de peine à comprendre leurs différences que leurs ressemblances. Et c'est bien dommage. Car, sinon, ils s'enricheraient naturellement les uns les autres et se respecteraient certainement davantage.

 

Le petit héros du dernier roman de Mélanie Richoz, s'appelle Antoine, comme Saint-Exupéry, l'auteur du Petit Prince. Ce n'est pas un enfant comme les autres, il est handicapé, mais c'est pourtant bien un enfant, comme les autres enfants...

 

Sa différence, avec les autres enfants qui ne le sont pas, est qu'il est autiste. Son papa l'appelle bien son petit prince et lui cite l'auteur de Terre des hommes, qui a le même prénom que lui: "Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction."; mais l'amour est un vaste domaine qu'il ne maîtrise pas...

 

Sa maman l'aime aussi beaucoup. Avant sa naissance, comme elle riait et jouait beaucoup avec papa, il lui plaisait "de croire que rire et jouer, c'était aimer". Maintenant, depuis la naissance d'Antoine, elle a révisé sa manière de penser, car "Antoine ne sait ni jouer ni rire."

 

Antoine est solitaire et aime être seul. Il est dans son monde. Il n'aime pas qu'on le touche. Aussi, quand il est en contact avec d'autres enfants, en particulier avec ceux qui ne lui veulent pas du bien, son niveau d'anxiété peut-il vite grimper à dix sur une échelle de dix.

 

Antoine n'a pas le sens de la plaisanterie. Il prend tout au pied de la lettre. Antoine n'imagine pas qu'on puisse mentir, même pour rire. Lui-même dit toujours la vérité sans se rendre compte que la dire peut parfois blesser celui ou celle à qui il la dit.

 

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'Antoine ait du mal à communiquer, à verbaliser ce qu'il pense, en dépit des efforts qu'il fait pour mettre en application la marche à suivre qu'il rédige consciencieusement dans son classeur vert. En situation réelle, ça va en effet trop vite.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'est pas intelligent. Bien au contraire. Il tient même des raisonnements qui sont d'une logique imperturbable. Quand sa maman, par exemple, lui dit: "Il faut qu'on parle.", il s'étonne qu'elle emploie on pour parler d'elle-même...

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'enregistre rien. Bien a contraire. Il a même une mémoire d'éléphant. Son papa, qui est architecte, lui envie son "réalisme photographique", sa passion du détail et le fait que rien ne lui échappe.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine ne sait rien faire. Bien au contraire. Il sait même très bien dessiner les choses, s'il ne sait pas dessiner les êtres humains, parce qu'il ne les comprend pas. Il n'arrive pas en effet "à représenter ce qu'ils ressentent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils aiment".

 

Deux événements vont permettre petit à petit à Antoine de progresser: l'accident survenu à papa un lundi alors qu'il joue à le tuer, comme tous les lundis matins au petit-déjeuner (cette fois papa n'a pas fait semblant et s'est retrouvé à l'hôpital) et l'incident qui se déroule dans la cour de l'école en cours de récit.

 

Ce récit est à trois voix, celles d'Antoine, de maman et de papa. Enfin il serait plus juste de dire qu'il est à deux voix et trois pensées, puisque papa, depuis qu'il est à l'hôpital, ne peut plus dire un mot. Ces trois pensées permettent d'accéder à un monde que Mélanie connaît bien - son livre est dédié à ses petits patients - et qu'elle restitue de manière émouvante.

 

Après avoir lu ce roman de Mélanie Richoz, dont le style est direct et dans lequel les mots font mouche, on ne peut qu'être tout chose quand on en émerge, parce qu'on sait fort bien que tout ce qu'on a appris est vrai et qu'on ne pourra plus jamais regarder un enfant ou un adulte atteint d'autisme de la même façon.

 

Pour en revenir à Antoine de Saint-Exupéry, sous l'égide duquel Mélanie Richoz s'est en quelque sorte placée, une autre citation de lui, extraite de Citadelle, illustre, me semble-t-il, son propos avec ce roman d'une belle singularité:

 

"Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis."

 

Francis Richard

 

J'ai tué papa, Mélanie Richoz, 96 pages, Slatkine (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

 

Teaser du livre:

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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 21:00
Les mille veuves, de Damien Murith

Un vieux proverbe français dit: "Femme de marin, femme de chagrin." Le fait est que les femmes de marins passent une grande partie de leur vie à attendre leurs maris et ne savent jamais avant leur retour sur la terre ferme si leur attente aura été vaine.

 

Damien Murith est en train d'écrire une trilogie. Le second volume est paru en premier et il s'intitule Les mille veuves. Les deux autres volumes paraîtront ultérieurement... Sans doute veut-il que nous les attendions, à notre tour, comme son héroïne, Mathilde, femme de marin, attend son homme.

 

Dans ce volume 2, l'auteur raconte l'histoire tout juste esquissée de Mathilde, qui passe son temps à attendre son Gilles de marin. Le sujet du livre est-il d'ailleurs cette attente douloureuse ou la mer qui enivre celui qui a eu l'imprudence d'y goûter et ne peut plus s'en passer?

 

La mer? Le récit commence par une longue phrase, splendide, qui donne un aperçu de son immensité, dont voici le début: "Elle est vagues qui chargent, elle est rochers qui tranchent, elle est marée haute qui mouche dans le sable les larmes de mille veuves, elle est le grand large où un oiseau en sueur fuit la course noire des nuages..."   

 

Mathilde aimerait que Gilles regagne le plancher des vaches où Germain, le frère de celui-ci, a construit sa vie en ayant deux beaux enfants. Mais les deux frères sont dissemblables. Et Germain dit à sa belle-soeur: "Qu'espérais-tu? Gilles appartient à la mer, et toi, tu es pareille aux autres femmes."

 

Mathilde répond à son beau-frère: "Il changera, il m'aime plus que tout." Mais, est-ce bien souhaitable que, par amour pour elle, Gilles contrarie sa nature? N'est-il pas toujours revenu? N'est-il pas toujours là pour la prendre dans ses bras, quand les bateaux rentrent au port? Mais Mathilde n'en peut plus... de le perdre.

 

Le roman de Damien Murith est prenant. Il se laisse déprendre difficilement et sa musique ne laisse pas d'entêter celui qui le lit. Car il est écrit dans un style de toute beauté, évocateur, poétique: "La mer, comme l'opium, arrache aux hommes leur âme, la tend aux gueules voraces des vents qui d'un râle en font des orages de grêle."

 

En contrepoint du récit, qui prend la forme d'un long poème en prose ("Le bleu fragile du ciel prend la couleur des lèvres, quand elles sont froides."), une femme, que les autres habitants de la ville portuaire considère comme une sorcière, lance sur eux, par intervalles, des malédictions, ce qui contribue à en faire un chant à la facture antique, c'est-à-dire éternelle.

 

Francis Richard

 

Les mille veuves, Damien Murith, 104 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

La lune assassinée, 112 pages (2013)

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 22:55
Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat

"Le mariage est l'art difficile, pour deux personnes, de vivre ensemble aussi heureuses qu'elles auraient vécu seules, chacune de leur coté." disait en substance Georges Feydeau.

 

Les auteurs de comédies, tels que Georges, à la faveur de bons mots, qu'ils lancent avec légèreté, et qui claquent comme des répliques, parviennent souvent ainsi à énoncer des vérités plus profondes qu'il n'y paraît de prime abord.

 

Aujourd'hui, le mariage n'étant plus aussi attractif que par le passé, même pour ceux qui le revendiquent comme un droit, il faut donc, bien sûr, remplacer, dans la sentence du vaudevilliste, le mariage par la vie de couple.

 

Nombreux sont toujours, cependant, ceux qui, de nos jours, recherchent âprement cette difficulté sans imaginer qu'il puisse en être autrement. Il en est ainsi de Violaine et d'Anatole, dans Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat.

 

Au moment où cette dernière se penche sur leur couple, celui-ci a quelques années au compteur et leurs ardeurs se sont passablement émoussées. Et le différend qui les oppose - progéniture or not progéniture -, n'arrange rien à leurs relations quelque peu tendues par moments.

 

Elle, elle aimerait bien avoir un petit: "Le sentir grandir à l'intérieur de son ventre, puis dans ses bras, tout contre son sein, le voir s'endormir, débordant de plaisir, repu et tranquille à la fois". Lui, il n'aimerait pas du tout: "Il trouvait les mômes désespérément criards et incontinents."

 

Aussi le "cher et tendre" offre-t-il à son aquatique "dulcinée" (elle aime se délasser en prenant des bains) un poisson rouge, en guise de piètre lot de consolation, même s'ils savent, l'un comme l'autre, ce qu'animal veut dire, sous toutes ses formes. Elle travaille en effet au Musée d'Histoire Naturelle et lui dans une animalerie.

 

Car les poissons rouges ont beau être gentils, comme dirait Michel Houellebecq (qui crée cet adage pour les chiens dans Configuration du dernier rivage), un poisson rouge reste un poisson rouge, aux expressions et aux marques d'affection tout de même limitées. Et le poisson passe rapidement de vie à trépas, avec l'aide de sa maîtresse...

 

Tout couple, c'est bien connu, se dispute pour d'autant mieux se réconcilier que l'affrontement a été vif entre les deux parties. Et le couple Violaine-Anatole n'échappe pas à ces va-et-vient de sentiments contraires, qui peuvent aller jusqu'à des rapports d'amour-haine.

 

Anatole n'est-il pas prévenant quand il offre à Violaine un serin des Canaries pour remplacer le défunt poisson rouge? Ou quand il lui offre pour son anniversaire une copie de La ville entière de Max Ernst, dont elle aurait aimé posséder l'original après l'avoir vu dans une exposition?

 

Seulement, en dépit du talent du copiste, la copie qu'il a exécutée du célèbre tableau ne fait pas à Violaine le même effet qu'aurait eu sur elle l'original si elle avait pu "le regarder à toute heure, à chaque instant, pour se remettre à jour quotidiennement et, par la même occasion, se sentir moins seule".

 

Violaine est, de plus, perturbée par le comportement d'Anatole, troublant à ses yeux, sans que l'on puisse discerner quelle est la part d'imaginé par elle et la part de réel dans ce comportement.

 

Alors elle s'accroche, comme à une bouée, au chant merveilleux du canari, "si léger, si gai, qui pouvait vous faire croire, pendant un instant, que l'existence est un petit lac de montagne, une forêt de pins, un champ de coquelicots".

 

Autant dire que le couple se trouve dans une situation précaire et qu'un malaise grandissant entre Violaine et Anatole s'installe, que l'auteur ne cherche pas à dissiper et qui n'épargne pas le lecteur.

 

A ce malaise n'est, semble-t-il, pas étranger le fait que Violaine n'ait pas connu grand-chose aux hommes avant de connaître le sien et qu'elle soit en conséquence restée très dépendante de lui, comme une enfant de son père.

 

La tension monte donc crescendo, jusqu'à l'épilogue, sous la plume d'Anne-Frédérique Rochat, qui sait fort bien utiliser la forme romanesque pour exprimer les dits, les non-dits et les pensées de ses personnages.

 

Et le lecteur dans tout ça? L'épilogue lui apporte-t-il vraiment réconfort, ou bien un lot d'incertitudes?

 

Francis Richard

 

Le chant du canari, Anne-Frédérique Rochat, 176 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie en librairie le 21 août 2015)

 

Romans précédents, publiés chez le même éditeur:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 22:55
Tout ce qui est rouge, de Marie-Christine Horn

La couverture de Tout ce qui est rouge de Marie-Christine Horn est prometteuse, et conforme au contenu, noir (c'est le premier opus de la collection des Contemporains noirs de L'Âge d'Homme), peinture et mort y faisant ménage commun.

 

La femme troublante, et trouble, qui est représentée sur la couverture, est en effet la reproduction d'une oeuvre du peintre américain contemporain Alex Kanevsky. A peine visible, une tête de mort, transparente, lui est superposée, tout juste détectable au toucher...

 

Mais ce n'est pas tout. Pour compléter le tableau, le lieu clé de l'histoire est l'unité des soins en enfermement constant, située au sous-sol de l'hôpital psychiatrique de la Redondière, dans la région de Lausanne.

 

Le personnel soignant comprend le jeune responsable (depuis cinq ans) de l'unité, Nicolas Belfond, et ses deux plus proches collaborateurs, Luc Dessibard, surnommé "Le Vieux", en raison de son ancienneté au sous-sol, et le jeune Mathieu Scyboz, devenu le disciple de ce dernier.

 

Nicolas, sportif et bel homme, est un séducteur impénitent, ce qui va lui jouer des tours pendant toute l'histoire. Luc, cinquante-cinq ans, est réfractaire à la technologie moderne et féru de citations latines. Mathieu est un anti-socialiste primaire, s'emportant facilement contre les trous du cul de gauche.

 

A ces trois personnes il convient d'ajouter les équipes de jour de l'unité (trois infimiers en psychiatrie, deux aides médicales) et celles de nuit (deux infirmiers en psychiatrie et des agents de sécurité), sans compter les thérapeutes, qui ne font que des visites hebdomadaires de suivis. 

 

Les patients de cette unité sont en petit nombre, mais le nombre (il y a douze places disponibles) ne fait rien à l'affaire. Car ce sont tous des fous, des vrais, des dangereux, qui ne sont pas sans raison enfermés au sous-sol, à l'accès en conséquence limité. Ils sont en principe partagés en deux, six femmes d'un côté, six hommes de l'autre.   

 

Parmi les cinq résidentes actuelles (une place est encore libre...), Corinne Faller, 47 ans, artiste-peintre, surnommée "le Piaf", y est enfermée depuis vingt-quatre ans. Corinne, enceinte après qu'il l'a violée, a épousé son professeur à l'école des Beaux-Arts de Genève, le célèbre peintre Aldo Mastragello, puis l'a tué parce qu'il s'en est pris sexuellement à leur fille alors âgée de deux ans. Atteinte depuis de trouble bipolaire, elle peut être violente.

 

Lucy Kohler a été admise à la suite d'exhibitions et de mutilations publiques, la dernière fois dans la cour de récréation d'une école primaire. Adèle Tinguely, 41 ans, est une nymphomane notoire et porteuse du VIH. Emilie Vercher, 39 ans, enseignante, est accusée de détournement de mineur et de menaces de mort à l'encontre des parents de celui-ci. La belle Nicole, 33 ans, a été inculpée de meurtre et de tentative de meurtre.

 

Les six hommes enfermés au sous-sol, sont d'aussi braves gens que leurs consoeurs: Paulo, 46 ans, soi-disant schizophrène, toxico et revendeur; Jacques Rivaz, 18 ans, interné pour des faits sexuels sur des vaches; Jean-François, 75 ans, et Fabien, 23 ans, accusés d'actes de pédophilie; Virgile, sadique, s'introduisant de nuit dans des appartements pour violenter des femmes devant leur mari; Augustin, la cinquantaine, alcoolique, caractériel, sujet à de violentes sautes d'humeur.

 

Un crime est commis sur la personne d'Irène Volluz, une ex-employée de l'unité, licenciée huit mois plus tôt par Nicolas Belfond, pour maltraitance envers les patients. Elle a été retrouvée morte dans les hauts de Lausanne, dans les bois d'Echallens, et pas dans n'importe quelle posture: coiffée d'une perruque rose, un appareil auditif dans l'oreille, habillée d'une robe bleue remontée jusqu'à la taille, le pubis mutilé, chaussée de bottes brunes montantes.

 

Lisant un article de journal sur ce meurtre, que lui a montré Nicolas Belfond, Christine Pereira, spécialiste des Beaux-Arts, qui donne des cours de peinture, une fois par semaine, aux patientes du sous-sol, y reconnaît l'image d'une femme dessinée aux crayons de couleurs par Joseph Hofer, artiste d'art brut assez connu, interné pour troubles mentaux et sourd...

 

Dans ce contexte, l'inspecteur Charles Rouzier mène l'enquête pour trouver le coupable de ce meurtre à la mise en scène macabre et imitée de l'art brut, qui sera suivi d'autres similaires, liés, comme par hasard, directement ou indirectement à l'unité des soins en enfermement constant. Evidemment le suspect tout trouvé sera Nicolas Belfond, en tant que responsable de cette unité...

 

Ce roman policier, comme tout bon whodunit, ménage le suspense jusqu'à la fin. Sexe, amour ("L'amour, c'est parfois refuser le malheur de l'autre."), violence, art brut (ou pas), psychologie (et psychiatrie) sont au rendez-vous et le style enlevé de Marie-Christine Horn, parfois assez cru, est évocateur et distrayant, comme le genre l'exige, ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi approprié quand il s'agit d'intégrer dans le récit quelques rares moments de tendresse ou d'émerveillement, tels que celui-ci:

 

"Il s'empressa vers les toiles couchées contre le mur et retira les couvertures qui les dissimulaient. Elles étaient toutes de la même qualité, d'une perfection indicible jusqu'aux moindres détails, d'une beauté indescriptible et d'une pureté manifeste."

 

En tous les cas, le rouge est mis tout du long, qu'il s'agisse de sang, de peinture ou de vin. Et le titre est emprunté à une phrase tronquée, qu'un artiste d'art brut, August Walla, dont une toile a inspiré la mise en scène d'un des meurtres, a écrit, à l'âge de neuf ans, insomniaque, dans ses cahiers:

 

"Tout ce qui est rouge est diabolique."

 

Francis Richard

 

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent:

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 22:55
Entre deux mers - Voyage au bout de soi, d'Axel Kahn

Après avoir, en 2013, traversé la France en diagonale, des Ardennes jusqu'au Pays Basque, Axel Kahn a récidivé en 2014. Mais, cette fois, il l'a traversée suivant une autre diagonale, de la Pointe du Raz jusqu'à Menton. Entre deux mers, en somme. D'où le titre, connoté.

 

Car l'amateur de bons vins qu'est Axel Kahn n'a pas pu ne pas penser en donnant ce titre à son livre, à la région de vignobles appelée ainsi, munie de traits d'union entre les mots, parce qu'elle se situe entre Dordogne et Garonne...

 

La démarche de cette seconde diagonale est restée la même que lors de la première tentative couronnée de succès. Il s'est agi de découvrir les beautés du pays tout en échangeant avec les populations rencontrées en chemin et toutes les aimables et belles personnes qui l'ont accueilli dans des maisons d'hôtes, des gîtes ou des hôtels.

 

Même pour un marcheur entraîné, cette traversée, d'une durée de deux mois et demi, du 8 mai au 23 juillet 2014 relève de l'exploit. Or c'est d'autant plus un exploit que l'auteur est alors dans sa soixante-dixième année. Il aura accompli deux mille cinquante-sept kilomètres et cumuler quarante-trois mille quatre-vingt-onze mètres de dénivelés.

 

A soixante-dix ans maintenant, Axel Kahn a, pour ce qui le concerne, une idée assez exacte de ce qui "vaut ou ne vaut pas la peine d'être considéré". Il est convaincu aujourd'hui, comme il l'a toujours été, "que l'on peut avancer dans une certaine allégresse aux différents âges de sa vie":

 

"Se rapprocher de sa mort, bien sûr, mais pas dans le but de s'y rendre, dans la seule conscience sereine qu'elle est l'une des données de la vie. Et dans ce cadre, cheminer avec un désir inchangé et toujours un peu inassouvi de vivre intensément, d'être heureux s'il se peut."

 

En 2014, Axel Kahn ne part pas seul. Il emmène avec lui une mascotte, une peluche, qu'il déclare être une pouliche, bien que prénommée Norman, emblème des Jeux Équestres Mondiaux, qui doivent se dérouler la même année du 23 août au 7 septembre, et dont il est membre du Comité des ambassadeurs.

 

Cette mascotte est pour Axel Kahn une princesse. Elle est un autre lui-même, sa part de féminité et de sensibilité, sa part souriante et optimiste, "amoureuse des fleurs et des espaces", permettant d'oublier un peu les soucis du corps, alors que, pendant son périple, son être de chair, justement, sera jusqu'au bout "tendu comme jamais par la volonté farouche de terminer" ce qu'il a entrepris.

 

Terminer ce qu'il a entrepris, c'est en effet accomplir un voyage au bout de soi. En dépit des vicissitudes météorologiques, et physiques. Car, si, l'avant-veille de son départ pour la première diagonale, Axel Kahn s'est fracturé le poignet, pendant la seconde diagonale, son genou gauche sera son "talon d'Achille".

 

S'il n'y avait eu que le genou, passe encore, il s'en serait accommodé, aurait, grâce à la beauté et  la magnificence du monde vivant, fait abstraction de ses douleurs et marché malgré elles. Mais il se luxera l'épaule droite avant Crozant et, quand il chutera sur la même épaule dans le Cézallier, il se rompra "un important tendon de la coiffe des rotateurs". Ce qu'une échographie ne lui révèlera que trois mois plus tard...

 

Ce nouveau voyage à travers la France est l'occasion pour lui d'avoir de véritables coups de coeur paysagers. Au hit-parade de ces coups de coeur, six sites naturels méritent de figurer, chronologiquement: le Cap Sizun, la région de Guerlédan (en Bretagne), la Brenne, "la vallée cristalline de la Creuse", le cirque des Boutières et "les Préalpes et Alpes calcaires du sud":

 

"J'aimerais m'enraciner dans cette rude pente d'alpage, les vallées à mes pieds, les sommets environnants pour voisins, les fleurettes d'altitude pour compagnes. Tout bien considéré, où est-il possible d'être plus heureux que là?"

 

Ce nouveau voyage à travers la France est aussi l'occasion pour lui de corriger "la vision noire monochrome de notre pays". Des coins de France s'en sortent, et même ne se désertifient plus, parce que les populations, comme en Vendée, n'ont dû compter que sur elles-mêmes, parce qu'ailleurs des exploitants s'installent en "misant sur la typicité et la qualité de leurs produits" et que l'arrivée d'une population néo-rurale y donne un regain d'activité.

 

L'histoire est inévitablement au rendez-vous du voyage, ne serait-ce que par les monuments et les ruines. Axel Kahn évoque les guerres de Vendée, le supplice d'Urbain Grandier et la construction ex-nihilo de la ville de Richelieu par le Cardinal, prédateur de Loudun, le souvenir de George Sand et la vallée des peintres...

 

En 2013, l'agnostique Axel Kahn avait été ému à Vézelay. Il renoue avec ce sentiment étrange du non-croyant quand il est confronté à la beauté de la liturgie, à l'abbaye de Timadeuc, en Bretagne: "Je ne suis à l'évidence pas insensible à l'image des moines en robe blanche alignés dans le choeur devant les stalles et à la grave et poétique beauté qui se dégage de leurs chants à l'unisson."

 

Tout a une fin cependant. Arrivés à Menton, Axel Kahn et Princesse mascotte doivent faire le deuil de leur commune aventure, que des internautes ont suivie sur les réseaux sociaux ou sur son blog. Axel Kahn sait que maintenant une telle aventure ne se renouvelera pas. Sa lésion à l'épaule est définitive:

 

"Mon état général est, sinon, excellent, je n'ai pas perdu un gramme de mon poids mais les ratés de certaines bielles de la "machine-bonhomme" rendent fort improbable la répétition d'une telle aventure. Cette année, la satisfaction des petites victoires remportées avec l'aide de Princesse mascotte sur moi-même et ma carcasse a accru l'intensité de mes sensations, l'idée de ne plus jamais les connaître m'est incroyablement douloureuse."

 

Francis Richard

 

Entre deux mers - Voyage au bout de soi, Axel Kahn, 256 pages, Stock

 

Livre précédent de l'auteur, chez le même éditeur:

Pensées en chemin (2014)

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 22:55
Le divin Chesterton, de François Rivière

Le divin Chesterton est la première biographie écrite en français de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), G.K.S., universellement connu des amateurs de romans policiers à énigme. Ce fanatique de littérature policière est en effet le créateur du célèbre père Brown, un curé détective qui mène l'enquête...

 

G.K.S. n'est évidemment pas seulement l'auteur des aventures du père Brown, même si ce sont les aventures de ce détective en soutane qui l'ont définitivement rendu célèbre. Il a en effet une centaine d'ouvrages à son compteur et parle même du n°999 des livres qu'il n'a jamais écrits dans son... Autobiographie.

 

Cette biographie en français, qui ne correspond à la commémoration d'aucun anniversaire, est la bienvenue pour découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de ce polygraphe hyper-actif et dessinateur précoce et talentueux: le livre de François Rivière reproduit d'ailleurs des illustrations originales de l'Anglais.

 

Enfant, Gilbert aime la fiction merveilleuse. Elle "sert d'antidote aux monstres cauchemardesques qui l'empêchent souvent de dormir mais qu'il tente d'exorciser avec ses dessins." Aussi, avant de lire Walter Scott, Thackeray et Dickens, aura-t-il lu MacDonald, Charles Kingsley et Barrie.

 

A ses qualités précoces de lecteur impénitent et de dessinateur - c'est surtout un excellent caricaturiste -, il faut ajouter celles, tout aussi précoces, de poète et de débatteur - il aime les joutes verbales où, avec sa voix haut perchée, il fait preuve d'humour, manie l'ironie, cultive le paradoxe et exerce son sens de la répartie.

 

Jeune homme, il travaille dans l'édition et est journaliste. Dans la presse, il pourfend les idées reçues et s'en prend notamment à celles de George Bernard Shaw et de H.G. Wells, membres très actifs de la "Société fabienne, dont naîtra un jour le Parti travailliste", incompatibles avec son "sens de l'émerveillement qui sert de socle à la spiritualité et au nonsense".

 

Pour Chesterton, Shaw, Wells, ou encore Kipling, sont des hérétiques. "Un hérétique est un homme dont la vision des choses a l'impudence de différer de la mienne", définit-il, avec humour. Le fait est que leur vision diffère de la sienne: le premier est un socialiste athée, le deuxième un utopiste immodeste et le troisième un cosmopolite portant l'uniforme.

 

Une rencontre va être déterminante, celle avec le père John O'Connor: il va faire de lui le "confident de ses préoccupations les plus intimes" et ce prêtre ne sera pas pour rien dans sa conversion au catholicisme. Lequel correspond davantage que l'anglicanisme à son rejet du déterminisme, qu'il oppose à la vérité transcendante.

 

Chesterton va, à l'évidence, s'inspirer du père O'Connor pour créer son personnage du père Brown, "un détective d'un genre nouveau, héros d'une fiction associant passion littéraire déplorable au regard de la gent cultivée (ou supposée telle) à l'essence même de sa réflexion métaphysique".

 

Certes Chesterton peut paraître excentrique, et il l'est, mais il est aussi très cultivé, très brillant. Son physique de géant, binoclard et obèse, grand buveur de vin et de bière devant l'Eternel, est un démenti apporté à la subtilité de ses raisonnements et de son style.

 

Comme nobody is perfect, Chesterton sera adepte de l'utopique troisième voie du distributisme, "un système s'opposant à la fois au capitalisme et au socialisme et prônant une économie fondée sur la petite propriété, avec un retour à la paysannerie et à l'artisanat", dont cet anti-moderne, hostile au progrès technique, a la nostalgie.

 

La biographie de François Rivière explique la genèse et le développement de l'oeuvre diverse et variée de cet homme rayonnant, qui mènera de front des activités d'écrivain, de journaliste et de conférencier: "Cet homme est tellement joyeux qu'on se dit qu'il a rencontré Dieu", écrira Franz Kafka.

 

L'oeuvre de Chesterton comprend des romans, des nouvelles, des essais, des poésies et des biographies non conformistes - Browning, Dickens, William Blake, Saint François d'Assise, William Cobett, Stevenson, Chaucer, Saint Thomas d'Aquin -, et même une pièce de théâtre, Magie.

 

Kafka ne sera pas le seul à lire et à louer Chesterton. Citons parmi ses contemporains, Shaw et Wells, qu'il a pourtant souvent pris pour cibles, et, parmi des auteurs de romans policiers plus jeunes que lui, Agatha Christie, Dorothy Sayers ou John Dickson Carr.

 

Jorge Luis Borges dresse ce portrait perspicace de Chesterton, qu'il appelle son maître:

 

"Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l'avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s'ajuste à celle de l'univers comme la forme étrange d'une clé s'ajuste exactement à la forme étrange de la serrure."

 

Francis Richard 

 

Le divin Chesterton, François Rivière, 224 pages, Rivages

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 17:30
Ameublement, de Julien Maret

Le point-virgule, selon Danièle Sallenave, de l'Académie française, "laisse à la phrase le temps de s’épanouir, il évite de rompre l’unité de la pensée par la multiplication des phrases courtes. Il respecte la phrase, mais il la construit, au lieu d’en juxtaposer les éléments comme le fait la virgule":

 

"Le point-virgule est le signe de ponctuation par lequel on peut donner à la phrase une certaine ampleur, autrement que par la molle et paresseuse succession de virgules. Le point-virgule confère à la phrase une rigueur sans excès, il en module le ton, et fait ainsi entendre la voix de l’auteur."

 

Eh bien, Ameublement, de Julien Maret, est une illustration de ce que dit l'académicienne, avec laquelle je ne partage pas grand chose, si ce n'est son amour de la langue française et de ce fichu point-virgule, tombé, hélas, en grande désuétude. En effet, voilà un livre qui ne comporte pas d'autre signe de ponctuation.

 

Evidemment c'est pousser les choses à l'extrême que de n'employer ni virgules, ni points d'aucune sorte, de n'employer non plus ni guillemets, ni parenthèses. Car, de ce fait, il n'y a pas d'autres majuscules que celles des noms propres. Même le début du texte n'en comporte pas. Cela tiendrait du pur procédé et ce serait lassant si, au bout du compte, l'on ne se prenait pas à ce petit jeu littéraire.

 

En tous les cas, cela fait bien "entendre la voix de l'auteur"; c'est indéniable. Cela donne bien une unité à sa pensée; c'est indéniable également. Danièle Sallenave a raison sur ces points. Au début d'une telle lecture, il faut toutefois vaincre un certain agacement. Car un livre d'une seule  phrase, ample, et rigoureuse sans excès, cela semble bien artificiel et pourrait rebuter.

 

Julien Maret a tout de même le bon goût, pour permettre au lecteur de respirer un peu, de couper de paragraphes, et de la répartir en sept parties, cette phrase qui n'en finit pas puisqu'elle se termine, comme de juste, par un point-virgule et qu'elle comporte de nombreux bouts commençant par "c'était à" suivis d'un inifinitif et de nombreuses subordonnées commençant par "quand"...

 

Quoi qu'il en soit, ce procédé, ou cet artifice, si l'on veut, est une  singulière façon de plonger dans ses souvenirs d'enfance, mais, en définitive, c'est une façon appropriée, puisque ces souvenirs apparaissent peu à peu sous sa plume, comme progressivement les détails d'une photographie argentique sous l'effet du révélateur.

 

Cette enfance se passe dans les lieux et alentours d'un village, composé de mayens, à proximité du "Rhône contenu entre les digues rassemblé serré comme une atelle fermé comme des oeillères; avec les berges sablonneuses encore sauvages;"

 

Un village avec ses lieux, donc: la place du Petit-Pont, le canal. Avec ses bâtiments: "l'immeuble au ruban blanc en face de chez madame Irma la femme du vieux Conrad"; le hangar de la Coopérative fruitière; le garage Opel; les bâtiments locatifs Charnot.

 

Un village avec ses alentours: "entourée de roseaux; il y avait la gouille de Verdan; c'était au bout d'un petit ruisseau;"; "c'était comme au lac en bas dans le Creux; à la colonie de Sorniot; aux abords à se frayer un passage; le bâton planté devant à chaque pas pour s'assurer; pour ne pas enfoncer trop profond;"

 

Un village avec ses commerces: le Café de l'Avenir, le Café des Alpes et le Café du Commerce et leurs piliers de bistrot; le salon de coiffure des Marmelin et les bigoudis de madame Truchez, sous cloche; la Coop; la boucherie et ses rôtis du dimanche; chez Feulard et ses gros pains de seigle.

 

Un village avec ses personnages d'un autre temps: monsieur Soret et son magasin d'Ameublement éponyme; la dame aux robes Chanel et son maillot de bain; l'oncle René et son tracteur, "ses caisses à pommes pour les poires"; monsieur Tindet, patron du garage Opel, et sa salopette.

 

Des souvenirs d'époque avec des petits détails qui la datent: la plume de la marque Pelikan, le cendrier Tapisano, les hélicoptères Super Puma et Alouette III, la tire-lire Raiffeisen, les exercices de grammaire du Bled, les contes du grand livre vert, le Spirou feuilleté dans les couvertures, les vélomoteurs, le Malabar à vingt centimes...

 

Une fois le livre refermé, le lecteur se rend compte qu'il s'est prêté bien volontiers à l'humeur vagabonde de l'auteur et que, sans en avoir l'air, celui-ci l'a fait pénétrer à sa suite dans un monde peut-être enfoui et épars, mais bien présent à sa mémoire, l'obligeant gentiment à en suivre les méandres, pour accomplir le tour qu'il voulait lui voir emprunter.

 

Francis Richard

 

Ameublement, Julien Maret, 112 pages, Éditions Corti

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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