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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 16:55
Confidences, de Max Lobe

Le Cameroun est une ancienne colonie allemande. A l'issue de la Grande Guerre, le pays est divisé en deux zones: la partie occidentale est confiée à la France par la Société des Nations, la partie orientale au Royaume-Uni. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement, l'UPC (Union des populations du Cameroun), dirigé par Ruben Um Nyobè, revendique l'indépendance du pays et sa réunification:

 

"On ne comprenait pas, nous, comment les gens vont faire leurs guerres entre eux, se tuer entre eux comme les animaux de la brousse là-bas chez eux, et pour finir, c'est à nous ici, dans nos forêts d'en récolter les conséquences."

 

Ainsi s'exprime Mâ Maliga, dans Confidences, le dernier livre de Max Lobe. Lequel a quitté à dix-huit ans le Cameroun pour s'établir en Suisse avec sa famille. Comme on ne lui a jamais vraiment raconté l'histoire de Um Nyobè, il a voulu la connaître en allant voir sur place un témoin direct de l'époque, qui l'a vécue dans sa chair et dans son âme, Mâ Maliga, justement, qui, semble-t-il, est sa grand-mère.

 

Le récit se passe dans les années cinquante du siècle dernier. Mâ Maliga vit dans un village bassa du Cameroun sous tutelle française, le Cameroun des Poulassi, séparé donc depuis 1918 du Cameroun des In'glissi, après la défaite des Jaman. Um Nyobè est considéré dans ce village, Song-Mpeck, comme dans tous les villages alentour, comme le grand-frère Mpodol, qui les représente. 

 

Mâ Maliga explique: "Nous étions très-très nombreux à vouloir que les Poulassi nous donnent notre part de liberté. Est-ce qu'on doit être intellectuel long-long crayon pour demander ça? J'étais convaincue, moi, que le Kundè que nos grands-frères demandaient, allait changer notre vie de tous les jours. Que notre sol et ce qu'il a en bas seraient pour nous."

 

La part de Kundè, de liberté, que Um Nyobè demande, ne sera pas obtenue sans que de nombreux Camerounais périssent, sous les balles de fusils ou sous les coups de machettes. Mâ Maliga verra la vraie-vraie guerre pour la première fois de ses propres yeux quand elle se rendra à Douala New-Bell avec sa tante Ngo Bayiha et qu'elles seront réduites à attendre que l'orage passe, blotties dans un caniveau.

 

Mâ Maliga, quatre-vingts ans, ne dédaigne pas le vin de palme, contenu dans une dame-jeanne. Ce matango, qu'elle boit avec Max, l'aide à se souvenir, lui en donne aussi le courage. Parce que ce qu'elle a à raconter est terrible à entendre. Pendant les guerres "personne n'est gentil avec personne". Et certains hommes, avec la même couleur de peau, ne sont pas les derniers à tirer sur leurs frères et soeurs...

 

Mâ Maliga sera retenue captive pendant deux ans avec une partie des siens dans un camp, tandis qu'une autre partie le sera dans un autre. Um Nyobè ne verra jamais l'indépendance et la réunification de son pays pour lesquels il a lutté en s'exprimant en gros-gros français ou en bassa. Il sera tué deux ans auparavant. Son corps sera coulé dans du béton, de peur sans doute qu'il ne s'échappe de son tombeau.

 

Le livre n'est pas seulement l'histoire de Um Nyobè. A la faveur de son récit Mâ Maliga restitue l'époque, la vie de tous les jours dans ces villages situés au milieu des forêts, dans sa langue imagée; les relations qu'elle entretient alors avec les membres de sa famille et notamment avec son père, qui est du côté des Poulassi, ce qui n'est pas sans conséquences pour elle, surtout le jour de son mariage.

 

Les expressions qu'emploie Mâ Maliga, dite Thérèse (tout le monde a un prénom de chez lui et un nom chrétien...) sont celles d'une autre culture, proche de la nature, authentique. Les longues tresses de cheveux des filles forment des grands arcs et on les appelle papa-sur-mama-mama-sur-papa. Ceux qui vivent en union libre font du viens-on-reste. Quand on arrête de parler d'un sujet qui fâche, on le laisse là par terre...

 

Les événements familiaux obéissent à des codes: "Chez nous ici, lorsqu'un homme apporte une bouteille de whisky aux parents d'une fille en âge de se marier, on comprend tout de suite sa part de message: il vient demander sa main. On appelle ça le Nkoum'Koya, frapper à la porte." La dot est apportée à la femme par le futur mari; elle est d'autant plus importante que celle-ci est une femme de valeur.

 

Pourquoi Max est-il venu ici, au Cameroun, plus particulièrement sur la pierre tombale, située en pleine brousse, de Ruben Um Nyobè, mort assassiné le 13 septembre 1958? Il vient peut-être de chez lui, là-bas, chez les Blancs, comme dit Mâ Maliga, mais il est avant tout l'un des siens. Pourquoi renierait-il ce qu'il est à l'origine, même si l'existence, à Genève, depuis ce point de départ africain, l'a fait devenir autre, un autre qui, en apprenant la vérité, ne peut que surmonter ses craintes?

 

Francis Richard

 

Confidences, Max Lobe, 288 pages, Zoé

 

39 rue de Berne (2013)

La trinité bantoue (2014)

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 20:15
Le musée brûle, de Marie-José Imsand

"Parce que c'était lui, parce que c'était moi.", écrit Michel de Montaigne, dans ses Essais, à propos de son amitié avec Etienne de La Boétie.

 

Marie-José Imsand illustre ce thème éternel de l'amitié, où les âmes se mêlent et se confondent, dans son roman, Le musée brûle (dont le titre ne se comprend qu'à la toute fin). Ce livre est en effet un hymne à l'amitié, celle d'un Suisse, David, et d'un Roumain, Pablo, qui n'ont de prime abord rien en commun.

 

Pablo, le musicien, vient de mourir. Alors, David, le journaliste-photographe, se souvient de leur amitié qui a transformé son existence - à son contact, lui le matérialiste, il a notamment "appris à transformer l'avoir en devoir de partager" -, et il s'adresse à lui, en ces termes amicaux, en son for intérieur:

 

"Tu es mieux que tous les livres que j'ai ouverts parce que tu es un homme. Tu m'as appris à aimer sans admirer. Nous étions égaux. Ni de religion, ni de père, ni de mère, ni de langue, ni d'éducation, ni de pays, ni de coutume, mais peut-être un peu du regard même que les autres posaient sur nous."

 

Il se répète depuis sa disparition, et se récite, des paroles de cet ami, inoubliables et inoubliées, gravées de manière indélébile dans sa mémoire et devenues pour lui, en quelque sorte, de vivants préceptes, qu'il s'efforce de suivre, à sa façon, parce qu'elles donnent une tout autre saveur à l'existence:

 

On ne craint rien quand on aime.

La mort n'existe pas pour ceux qui s'aiment.

Tout ce qui est difficile est bon pour la croissance de l'homme.

Si nous ne savions pas que la vie nous dépasse, comment pourrions-nous être à elle?

La beauté est sans approche.

 

Pablo laisse derrière lui une femme, Iona, et trois fils, dont le petit dernier se prénomme Cyan, comme la couleur primaire. David a une fille, Jaïna, prénom qui, sauf erreur, signifie Dieu est miséricordieux en hébreu. Alors que David est en reportage en Irak, Jaïna et Cyan cohabitent dans l'appartement de David.

 

Après la mort de Pablo, Cyan n'a reçu pour tout héritage que le smoking de son musicien de père. Aussi David prend-il soin de Cyan, venu à Lausanne pour échapper au sort commun des habitants de son pays sous dictature. Cyan a trouvé un emploi de balayeur dans les jardins de la ville et suit des cours aux Beaux-Arts.

 

Jaïna, conquise par l'art actuel, va bientôt quitter Rome, "avec assez de diplômes pour être reconnue par les collectionneurs". David s'en réjouit, même s'il n'apprécie guère les installations qu'elle fait et qui semblent réduire sa sensibilité par leur froideur affligeante. Car, à dire vrai, il les trouve tout simplement immondes.

 

David prend davantage soin de Cyan qu'il n'a pris soin de sa fille, pour laquelle, souvent en reportage, il n'a peut-être pas été le père qu'il aurait fallu. Cela n'empêche pas Jaïna de s'inquiéter pour lui quand elle apprend qu'il se trouve à Bagdad au milieu d'émeutes civiles qui ont éclaté après la commission d'un attentat.

 

Pour maîtriser sa peur et celle des autres, à Bagdad, justement, David leur lit Les Arts et les Dieux du philosophe Alain, qui écrit: "Il faut croire qu'il y a un bien et un mal. Car si je me crois libre, il est bien que je me garde libre, et il est mal que je me rende esclave de préférer les biens extérieurs à la liberté."

 

Dans la rue, David croise des enfants - il y en a dans toutes les guerres. Il met un genou à terre et fait des prises de vue: "Je n'ose dire combien ils sont magnifiques à travers toute cette vitalité qui les anime et semble les transporter à tout moment vers ce qu'ils peuvent lui prendre de meilleur. Ils m'entourent. Leur amusement est réel."

 

Il fait quelques portraits: "Ces jeunes adolescents me regardent dans d'inconscientes supplications. Leurs regards parlent de la folie alentour et du désarroi qui feront d'eux, demain, les mêmes hommes qui s'entre-tuent aujourd'hui. Je touche leurs mains. Nos gestes sont nos mots, un bref instant de survie, peut-être."

 

Après avoir vu les oeuvres de Cyan, Jaïna ne considère plus cet étranger comme un intrus imposé par son père. Après avoir vu les photos de son père, elle est "à la fois étonnée par la beauté de ces gosses et surprise de l'équilibre qu'ils dégagent malgré leur dénuement dans un pays en guerre".

 

Mais elle n'est pas la seule à changer. Son père ne la regarde plus du même oeil. Il lui offre des photos d'enfants d'Irak pour sa prochaine installation. Cyan lui-même change à la faveur de deux événements, qui se produisent l'un ici, l'autre en Roumanie, et qui permettent à ce "magnifique jeune homme" de le rester.

 

"Comment as-tu fait, Pablo?", se demande David au sujet de Cyan.

 

Francis Richard

 

Le musée brûle, Marie-José Imsand, 88 pages BSN Press

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 23:15
Mémoires imparfaits, de Thierry Béguin

Quand un homme public écrit ses mémoires, la première réaction - si j'ose, en l'occurrence,  employer ce mot, on verra plus loin pourquoi - est de méfiance. Dans un tel livre, l'auteur n'a-t-il pas surtout la volonté de paraître sous son meilleur jour, celui que la postérité est conviée par ses soins à retenir de lui?

 

Quand un homme public qualifie cependant ses mémoires d'imparfaits, il met tout de suite en confiance celui qui s'apprête à le lire. Car l'homme public reconnaît humblement par là-même que personne n'est parfait, à commencer par lui-même; et cela ne peut que rassurer le lecteur, surtout s'il ne supporte plus avec l'âge les plaidoyers pro domo.

 

Dans ses Mémoires imparfaits, Thierry Béguin, ce natif de La Chaux-de-Fonds, emploie cet adjectif parce qu'ils ne sont pas complets: il a puisé dans "une mémoire nécessairement sélective" (il garde pour lui "bonheurs et chagrins intimes") "quelques souvenirs essorés par le temps" qu'il présente sous forme de flashs, c'est-à-dire de courts chapitres écrits dans une langue lumineuse et évocatrice.

 

Avec ces mémoires, Thierry Béguin n'a pas cherché non plus à se justifier mais, simplement, à "restituer son itinéraire intellectuel et politique, balisé par la culture familiale, la culture acquise, les rencontres et les événements". Il a cherché en somme à se connaître lui-même, démarche éminemment socratique et respectable, qu'il partage modestement, et brillamment, avec les autres.

 

Sa culture familiale est diverse: un père enseignant, maurassien, francophile et chauvin; une mère élevée dans le catholicisme; un grand-père paternel employé des Postes, socialiste, autoritaire et sectaire, protestant non pratiquant; une grand-mère paternelle protestante pratiquante; un grand-père maternel photographe, agnostique; et une grand-mère maternelle catholique.

 

Sa culture acquise l'est tout autant: au Gymnase, un professeur de philosophie et de littérature, député popiste au Grand Conseil de la République de Neuchâtel, a l'honnêteté de le noter en fonction de son argumentation et de son style; à l'Institut Catholique de Paris, il étudie l'histoire, la géographie et l'allemand; à l'Uni de Neuchâtel, il fait des études de droit.

 

Au début de son parcours, après avoir fréquenté à Paris la droite contestataire (sans qu'elle emporte sa conviction), il se convertit à Neuchâtel au libéralisme philosophique et politique, tout en demeurant durablement conservateur. En économie il s'accommode d'"un libéralisme encadré, garant imparfait mais incontournable de la prospérité, pourvu qu'il préservât le souci de la justice sociale comme l'exigeait la doctrine sociale de l'Eglise dont [il] était imprégné."

 

Etudiant en droit, il participe avec quelques amis au lancement d'"un journal dont le titre "Réaction" était à lui seul tout un programme". Ce journal, politiquement incorrect, de bonne tenue, pousse toutefois assez loin la provocation, puisque des articles, qu'il n'aurait toutefois pas signés, vont jusqu'à y "mettre en avant la réussite économique de la Grèce des colonels ou de l'Espagne encore franquiste".

 

Bien que la droite dont il se réclame à l'époque se situe "entre la monarchie populaire de Bernanos et le socialisme mystique de Péguy", l'étiquette de "facho" lui est inévitablement collée et il faudra bien des années pour qu'elle se décolle complètement. C'est d'ailleurs pourquoi son adhésion initiale aux Jeunes radicaux fait long feu, sa démission de la rédaction de Réaction ne suffisant pas à le dédiaboliser.

 

Aussi ne reviendra-t-il à la politique qu'après quelques années passées dans la vraie vie où il fait nombre de rencontres humaines. Licencié en droit, il est d'abord avocat stagiaire, puis obtient son brevet d'avocat. Il peut réintégrer le Parti radical. Son droitisme de jeunesse ne l'empêche pas d'être élu Juge d'instruction, puis Procureur général, même si d'aucuns n'hésitent pas à réveiller son passé d'étudiant très à droite lors de ces élections.

 

En 1987, ce sont les événements qui font revenir Thierry Béguin en politique. A la surprise générale - sa candidature ne fait peur à personne et il est censé ne faire que de la figuration - il est élu au Conseil des Etats et siège à Berne pendant douze ans. Sollicité par son parti pour un siège au Conseil d'Etat de la République de Neuchâtel, élu et réélu, il y dirige le Département de l'Instruction publique de 1997 à 2005.

 

Le Thierry Béguin politique est passé maître dans l'art du compromis, ce qui est très helvétique. Quand la question de la place du latin se pose à l'école, il parvient à convaincre ses collègues du Conseil d'Etat d'adopter une voie médiane qui suscite des oppositions de toutes parts: le latin ne sera pas obligatoire pour tout le monde et il ne sera pas non plus abandonné purement et simplement. Sera mise en place une troisième voie: Langues et Cultures de l'Antiquité...

 

Le Thierry Béguin politique ne donne pas dans ce qu'il appelle l'idéologie néo-libérale anglo-saxonne - nobody is perfect, comme dit plus haut: "Imprégné de l'histoire de France, que je considère comme un "bloc" en référence à Clemenceau qui utilisait cette expression pour la Grande Révolution, j'avais intégré dans ma vision de l'Etat, une sensibilité colbertiste, voir jacobine."...

 

Au long d'une vie somme toute bien remplie, la rencontre de Thierry Béguin avec le réel fut "la lente appréhension de la complexité du monde, l'apprentissage de la navigation "dans un océan d'incertitudes à travers des archipels de certitude.", comme dit Edgar Morin."

 

Dans son discours d'adieux au Grand Conseil neuchâtelois, prononcé le 23 mars 2005, qui figure en annexe, il se dit (autant se coller soi-même des étiquettes) conservateur, attaché charnellement à la patrie et à la famille, libéral au sens large, faisant confiance à l'individu, et social, l'Etat devant se soucier de tous tout en restant subsidiaire...

 

Dans un article, paru le 20 octobre 2009 dans L'Express, qui figure également en annexe, Thierry Béguin cite l'intervention d'un ouvrier musulman, monté à la tribune, après un pasteur, un théologien catholique et un représentant de la communauté orthodoxe, lors d'une réunion organisée en décembre 2004 par la Fédération neuchâteloise des entrepreneurs:

 

"Il y a trois âges dans l'histoire de l'humanité, dit-il, celui de la Loi, celui de la Voie et celui de la Perfection. L'âge de la Loi peut se définir ainsi: moi, c'est moi et toi, c'est toi; l'âge de la Voie: moi, c'est toi et toi, c'est moi; l'âge de la Perfection: moi et toi, c'est Lui."

 

Dans quel âge sommes-nous?

 

Francis Richard

 

Mémoires imparfaits, Thierry Béguin, 180 pages, L'Aire

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 20:30
Le banquier du quai du Mont-Blanc, de Sandrine Warêgne

En 2005, Genève comptait près de 800 entreprises dans le secteur bancaire et près de 21'000 emplois. Aujourd'hui elles ne sont plus que 120, représentant tout de même encore un peu moins de 19'000 emplois. Parmi ces entreprises il y a nombre de banques privées, dont les sept plus importantes sont membres de la mythique ABPS, qui en compte neuf.

 

Les effectifs du secteur bancaire genevois devraient encore diminuer dans un proche avenir. Car la crise des subprimes de 2008 et la remise en cause du secret bancaire en 2009, pour la clientèle non résidente, ou américaine (résidente ou pas), ne laissent pas de produire leurs effets dévastateurs, qui n'ont pas épargné, et n'épargnent pas, les banques privées genevoises.

 

C'est justement dans la Genève des banques privées, confrontées au séisme provoqué par la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, que Sandrine Warêgne situe son roman policier. A l'époque, un crime est en effet commis, quai du Mont-Blanc, dans la très respectable banque privée Sutter & Associés. La victime en est un client russe, Serguei Levitov, ancien diplomate, dont la fortune est colossale.

 

Serguei Levitov a rendez-vous ce vendredi après-midi avec son gestionnaire de fortune, Régis Bernotti, directeur du team Russie de la banque. Serguei a été installé, en attendant d'être reçu, dans un des salons réservés aux visiteurs, le salon Monaco, et l'huissier de la banque lui a apporté un café pour le faire patienter. Mais, ce café contient du cyanure, breuvage au goût d'amande amère, dont l'absorption a sur lui un effet foudroyant.

 

A peu près au même moment, Régis Bernotti reçoit dans un salon adjacent, le salon Dubaï, une dame qui n'a pas rendez-vous mais qui s'est montrée très insistante auprès de l'huissier. Cette dame, Béatrice Steinmann, est en fait la seconde épouse (séparée) de Serguei Levitov, qui, selon elle, doit être totalement ruiné suite à la faillite de Lehman Brothers. Elle est venue demander conseil, sans résultat, secret bancaire oblige.

 

Comme la situation est grave pour la banque, Ariane Steiner, qui se trouvait quelques heures plus tôt à New-York avec son frère Julien, a interrompu ses vacances à la demande de Régis Bernotti. En arrivant au bureau, elle y trouve, sur le départ pour le week-end, Christina Dürig, l'assistante de l'équipe, et Michel Lederer, portfolio manager d'Alexei, le fils de Serguei, dont la fortune est symbolique comparée à celle de son père.

 

De retour de Saint-Pétersbourg, Ivan Goudounov, directeur de la région de l'Europe de l'Est de Sutter & Asssociés, a dans ses bagages une icône de grande valeur. Il se livre effectivement à un trafic d'oeuvres d'art avec Alexei Levitov, lequel a une galerie d'art à Londres, et, par le biais de son compte bancaire, aide sa belle-mère Béatrice, juive de nationalité américaine, à s'évader fiscalement.

 

(La loi fédérale suisse fait encore, du moins pour les résidents, qu'ils soient suisses ou non, la distinction entre la soustraction fiscale, qui relève du droit administratif, et la fraude fiscale, qui relève du droit pénal et se caractérise par l'usage de faux) 

 

Ivan passe à la banque en coup de vent, avant de partir en week-end avec sa maîtresse Christina (Dürig), à l'insu de sa femme. A qui il a dit qu'il ne rentrerait de son voyage d'affaires en Russie que le dimanche soir... Il est filmé par les caméras de surveillance à son entrée dans la banque, mais, si l'on en croit les mêmes caméras, il ne semble pas en être ressorti...

 

Patrick Camino, jeune inspecteur de police, est chargé de l'enquête. Laquelle s'avère difficile même si Régis Bernotti fait rapidement figure de meurtrier idéal, puisqu'il apparaît qu'il a détourné des fonds de Serguei, son plus gros client, et que celui-ci était sur le point de porter plainte contre lui. En bon professionnel il n'écarte pas pour autant de la liste des suspects Ariane, Christina, Béatrice, Michel et Ivan.

 

Sandrine Warêgne rappelle en passant les règles que doivent observer les banquiers suisses en matière de blanchiment et les formulaires d'ouverture de compte KYC (Know your customer) qu'ils se doivent de remplir, ce que sont les produits structurés et les commissions qu'ils rapportent aux banques, les ratios qu'elles utilisent ROA (Return on assets) ou NNM (Net new money), qui sont les clés de leur performance...

 

Les personnages de ce roman sont bien de notre époque et bien du milieu bancaire genevois. Vies privées et vies professionnelles y sont assez étroitement mêlées malgré qu'ils en aient. Elles font diversion pour le lecteur impatient de connaître whodunit. Cette habile diversion lui permet en tout cas de prendre son mal en patience. Car il n'apprendra que dans les trois dernières pages qui a commis le crime, qui a eu l'opportunité de le commettre et pourquoi.

 

Francis Richard

 

Le banquier du quai du Mont-Blanc, Sandrine Warêgne, 256 pages Éditions Mon Village

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 23:00
Allegra, de Philippe Rahmy

"Ni la culture française ni la culture arabe ne sont les miennes. Je ne peux définir mon rapport au monde qu'en termes d'illégitimité."

 

Voilà comment se définit Abel Ifflissen, le héros d'Allegra, le dernier livre de Philippe Rahmy. Il n'est pas le seul à se trouver ainsi entre deux cultures parmi les fils et les filles d'immigrés. Son patronyme pourrait pourtant être scandinave et son prénom, Abel, est celui d'un personnage de la Genèse et du Coran. Un heureux compromis, en quelque sorte.

 

Né en France, Abel, "musulman fragmenté" ne parle pas arabe, la langue de ses parents: "Je ne porte pas le poids de leurs traditions. Je ne connais pas une seule des prières, pas une seule des personnes qu'ils ont laissées derrière eux en venant s'installer en France, ni grands-parents, ni oncles, ni tantes, ni cousins."

 

Ses parents, d'origine algérienne, Bouziane et Sofines, ont une boucherie à Arles, à proximité des halles et des abattoirs de la ville. Ils en sont chassés par un plan d'aménagement, alors qu'il a douze ans, en 1990. La boucherie est partie en fumée à la suite d'une explosion annoncée. Ils s'installent à Nîmes. Leur vie n'est plus comme avant.

 

Abel garde le souvenir de l'obsession du sang qu'avaient ses parents, avant: "Le sang sur les mains, les vêtements, les draps et le sol, le sang qui infiltre la terre derrière la maison, année après année. Tout ce sang versé qu'il faut nettoyer, dit ma mère, versé pour nous faire vivre, répond mon père."

 

Abel garde aussi le souvenir du film Paris brûle-t-il?, qu'il a vu avec son père le jour de l'anniversaire de ses quinze ans, le 5 juillet 1998. Ce film l'a comblé. Il se souvient surtout du moment où "Alain Delon incarnant Chaban-Delmas, a prononcé le nom de Londres avec du feu dans la voix": "A cet instant et pour toujours, Londres est devenue ma ville et l'Angleterre mon pays."

 

Abel monte à Paris. Il fait des études au Centre de mathématiques appliquées de Palaiseau, y passe un doctorat sous la direction de Firouz, professeur invité. C'est ce dernier qui, par la suite, le présente à des gens importants à Londres. Et il est engagé là-bas par la Banque Islamique d'Investissement et de Solidarité, dont l'acronyme en anglais est IBIS.

 

Devenu trader, il fait merveille à la salle des marchés grâce à un algorithme qu'il a développé. Il fait la connaissance de Lizzie. Ils s'aiment. Il arrête de boire. Ils attendent un enfant. Ce sera une enfant. Et elle s'appellera Allegra. Comme le salut échangé, quand ils se croisent, par les habitants de la vallée des Grisons où Liz a été jeune fille au pair.

 

Tout est pour le mieux, semble-t-il, dans son existence. Mais quelque chose se casse. Il est viré de l'IBIS. Son algorithme ne fonctionne plus après le remplacement du système informatique de la banque et il ne trouve pas comment y remédier. On croit qu'il l'a saboté. Il est viré de chez lui par Lizzie, avec laquelle il s'est disputé une fois de plus, depuis le retour de la maternité. Il se remet à boire.

 

En ce mois de juillet 2012, Londres se prépare à l'ouverture des Jeux Olympiques. Et le lecteur suit Abel dans ses déambulations londonniennes, transportant avec lui un carton, logeant au Salaam Hotel, immeuble surpeuplé dont la terrasse est occupée par des réfugiés, se rendant à des studios de Twickenham où il est envoyé par Firouz ou assistant à une réunion de l'AAA, Association des alcooliques anonymes.

 

Peu à peu les morceaux éparpillés du puzzle s'assemblent sous la plume du romancier en verve. Le lecteur apprend ce qui s'est réellement passé, comprend ce qui se passe dans la tête d'Abel, appréhende ce qui se passera, se prépare au pire qui, comme on dit, n'est jamais sûr et peut fort bien se dissoudre dans la banalité des jours. Encore faut-il, pour redevenir soi-même, ne pas être dans le déni de la réalité.

 

Francis Richard

 

Allegra, Philippe Rahmy, 192 pages, La Table Ronde

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Béton armé (2014)

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 23:55
Aux deuils de l'âme, de Jean-Baptiste Ezanno

L'âme en latin se dit anima et l'esprit animus. Carl Gustav Jung s'en est emparé et a détourné ces deux mots voisins pour faire du premier la part féminine qui compense le conscient masculin chez un homme et du second la part masculine qui compense le conscient féminin chez une femme. Le détournement par Jung du sens courant de ces deux mots, déjà difficiles à définir, est gênant.

 

Dieu merci, tout le monde n'est pas au courant de ce détournement sémantique. Aussi la distinction latine, plus prosaïque, lui est-elle préférable. L'âme, anima, est la vie (Lamartine se demande ainsi, dans un ses poèmes célèbres, si des objets inanimés peuvent avoir une âme...), tandis que le corps, corpus, et l'esprit, animus, sont les parts matérielle et immatérielle de l'être humain, c'est-à-dire d'un attelage inséparable tant qu'il est animé...

 

Pourquoi parler de ce tout composé du corps et de l'esprit, et de l'âme qui leur souffle la vie? Parce que l'expression Aux deuils de l'âme, titre du roman de Jean-Baptiste Ezanno conduit à s'interroger - du fait que son sens n'est pas immédiat - sur celui que l'auteur a bien voulu lui donner... Si l'âme est la vie, un livre dédié aux deuils d'icelle ne peut qu'être mortel, non pas au sens d'ennuyeux, mais bien de tragique... L'attente du lecteur ne sera pas déçue, au-delà de l'imaginable...

 

Pourtant ce gros volume, qui ne se lit pas sans nécessiter une longue habitation (ou cohabitation?) du lecteur, ne lui donne pas de prime abord l'impression d'être un roman sinistre. La première impression n'est même pas du tout celle-là. Elle est d'abord corporelle avant d'être spirituelle. Car c'est un livre de poids, 562 pages, dont la couverture représente un clair-obscur urbain: une lumière du jour se fraie un chemin dans une rue encaissée, entre deux falaises d'immeubles sombres et élevés.

 

Ce gros volume, une fois achevé, laisse une toute autre impression, tragique (le mot est faible), sur laquelle il convient de ne pas s'appesantir pour ne pas en déflorer le sujet. Il est possible cependant de dire que le roman comporte seulement trois chapitres, correspondant chacun à un jour - un samedi, un dimanche et un lundi -, et quelques incursions dans le passé, sous la forme, entre autres, de deux intermèdes. Bref, si l'on peut dire, tout se joue en peu de temps et en pas mal de pages.

 

La deuxième impression, au fil de la lecture, est que nous avons tout d'abord affaire à deux personnages, Jonathan et Albane, qui ont respectivement environ quarante et quinze ans, qui sont à la fois tout ce qu'il y a d'ordinaires - l'auteur décrit leurs moindres faits et gestes, ceux de n'importe qui -, et, c'est le moins qu'on puisse dire, qui sont peu ordinaires - ils ont des préoccupations philosophiques qui n'effleurent certainement pas à ce point le commun des mortels, mais le devraient peut-être... Le temps climatique, poétiquement décrit, n'est pas sans influence non plus sur le climat du livre...

 

Jonathan est agent immobilier. Alors qu'il fait visiter un appartement à un couple d'un homme et d'une femme, qui ne forment peut-être pas un couple, compte-tenu de leur différence d'âge, une inconnue se mêle à la visite, apparaît, disparaît. Or Jonathan va croiser cette jeune personne - d'environ vingt-cinq ans - tout au long de la journée de ce samedi, à différents endroits de la ville, ce qui ne va pas laisser de l'intriguer, jusqu'au moment, dans la nuit, où il va entrer en contact avec elle et apprendre, par la suite, qui elle est et qu'elle s'appelle Solange.

 

Albane est une adolescente qui a déserté les cours. Elle ne sait pas ce qu'elle veut faire de sa vie. Elle fait l'école buissonnière et parcourt à vélo la campagne environnant la ville. Elle fait des rencontres qui lui donnent matière à réflexion. Elle rend visite à des amies. Elle rêve, comme souvent les jeunes filles, au grand amour, sans trop y croire. Elle habite une maison dans un quartier résidentiel. Elle semble seule dans la vie, ce qui est invraisemblable, et, de fait, n'est pas vrai.

 

Au fil du récit, l'auteur embarque le lecteur dans un monde où la tension augmente peu à peu, subrepticement mais sûrement, pendant qu'il tourne les pages, jusqu'au paroxysme de la fin. D'autres personnages prennent vie autour de Jonathan et Albane, qui tour à tour se racontent à la première personne, font part de leurs pensées, rapportent les dialogues qu'ils ont avec d'autres. Le lecteur apprendra quels liens ils peuvent bien avoir et seront surpris qu'ils puissent en avoir tant ils paraissent suivre des routes différentes.

 

Solange ne commence à se raconter à son tour que dans le deuxième chapitre, le plus long, et de loin, du livre. Le samedi apparaît alors comme une introduction à la vie des trois protagonistes, le dimanche la journée pendant laquelle les éléments d'une tragédie annoncée se mettent en place et le lundi sera celle d'un terrible dénouement qui n'est finalement pas vraiment celui auquel le lecteur s'attend et appréhende, mais au cours duquel l'âme tourmentée des protagonistes justifiera le terme de deuils.

 

Ce roman singulier, très bien écrit, qui ne manque pas de souffle, ne peut laisser indifférent ni indemne le lecteur. Après avoir fait connaissance avec les protagonistes, découvert progressivement leurs faces cachées, il ne pourra que rester sur une dernière impression d'effroi, mêlée d'admiration pour l'auteur, qui aura réussi non seulement à le tenir en haleine jusqu'au bout - le livre est véritablement prégnant et se termine par un acmé - mais à lui faire voir de près, sans recul, de manière vertigineuse, les côtés les plus horrifiques que peut renfermer l'âme humaine, sous de trompeuses apparences. 

 

Francis Richard

 

Aux deuils de l'âme, Jean-Baptiste Ezanno, 562 pages L'Âge d'Homme

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 23:45
Louise Addy, de Martine Chevalier

Le destin de Louise Addy, héroïne du dernier roman de Martine Chevalier, est extraordinaire et romanesque. Si les événements qu'elle a vécues n'étaient pas aussi tragiques, on pourrait même dire qu'il s'agit là d'un véritable conte de fée.

 

Louise, née le 10 avril 1888, est une taiseuse, une morose. Il faudra un tour de pédalo sur le Léman, en 1962, avec sa petite fille, en laquelle elle découvre une petite complice, pour qu'elle lui livre ses secrets bien gardés par elle jusque-là.

 

Les débuts de l'existence de Louise n'ont pas été des plus heureux, mais n'est-ce pas souvent ainsi que commencent les contes de fée? Sa mère est morte en la mettant au monde. Et tout le monde autour d'elle, justement, l'accuse de l'avoir fait mourir...

 

Louise est originaire de Commeire, un village valaisan de vingt feux, situé à 1454 mètres d'altitude. De son enfance elle ne garde que le souvenir des engelures, de l'égorgement des cochons, de ses chaussures trop petites ou trop grandes, de sa différence, et des histoires de loups démembrant des corps...

 

A quatorze ans, cette jeune fille sauvage est chassée de son village. Elle part pour Vevey munie d'une lettre de recommandation d'un vicaire d'Orsières à l'adresse du curé de son lieu de destination: "Il fallait qu'elle parte pour que le malheur se retire. Qu'elle s'en aille, loin, pour que Commeire panse ses plaies."

 

En fait la partie conte de fée de son histoire commence. Elle est accueillie à Vevey dans une famille opulente, les Ormond. Louis Ormond préside aux destinées de la manufacture de cigares éponyme, et sa femme, Chantal, dont la penderie la fait rêver, lui apprend à lire et à écrire, et surtout à "devenir l'une des leurs".

 

Pendant ces années veveysannes, de 1902 à 1910, Louise n'aspire effectivement qu'à cela. Mais elle le devient en partie seulement, restant, par exemple, à l'écart le 10 juillet 1906, jour d'un bal donné par les Ormond, au lieu d'être au milieu d'eux tous, alors qu'elle porte, comme prévu, sa robe chatoyante et ses chaussures à talons bobine. 

 

Le conte de fée se poursuit toutefois quand elle accompagne les Ormond en Russie impériale. Louis Ormond, en quête de nouveaux marchés, a appris par Pierre Gilliard, un précepteur d'une famille de là-bas, que le tsar Nicolas II est un fin connaisseur de cigares. Et Louise fait la connaissance des Romanov et est admise dans leur intimité.

 

Louise va devenir ainsi une amie très proche d'Olga, l'une des filles de la tsarine Alexandra et du tsar Nicolas. Elle va vivre avec les membres de la famille impériale de 1910 à 1918, connaître avec eux les derniers jours fastes de leur existence, et leurs dernières affres, avant que les foulards rouges ne leur réservent la fin tragique que l'on sait.

 

Martine Chevalier raconte les dernières années des Romanov comme si elle en avait été le témoin direct, en s'appuyant sur les petits cahiers bleus de Louise qu'elle a imaginés. Et de ces années, elle ne conserve à Louise que quelques objets russes qui lui rappellent l'enfer. Dont elle est revenue avec cette conviction: "L'enfer nourrit, le paradis délite."

 

Ces objets, ce sont un petit tableau sans cadre, représentant des bouleaux, des coupoles orthodoxes et une route enneigée qui ne mène nulle part; trois petits verres à thé aux motifs byzantins; et des photographies dont "le papier sépia vieillissait mal, souvent balafré par des blessures jamais cicatrisées".

 

Un autre objet témoigne de cette époque trouble et prolonge le récit jusqu'en 2013. C'est une pendule de bureau triangulaire, fuchsia, qui a appartenu à la tsarine Alexandra, qui est passée par les mains de sa fille Olga, peu avant qu'elle ne soit tuée, et qui renferme un message d'Olga à sa Louise Addy.

 

Pour comprendre l'épilogue de ce récit, comme le dit Louise à sa petite fille, il faut "avoir digéré le début". Si la digestion n'est pas aisée, parce c'est assez lugubre, la fin n'est au fond pas si malheureuse que ça. Car Louise aura au moins trouvé auprès de sa petite fille une oreille d'abord réticente, puis attentive, enfin captivée.

 

Sa mémoire aura été transmise. N'est-ce pas l'essentiel?

 

Francis Richard

 

Louise Addy, Martine Chevalier, 256 pages, Éditions de l'Aire

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 23:55
Gratis, de Félicité Herzog

Il y a toujours un risque à écrire un roman d'anticipation, celui notamment de n'être pas crédible ou, pire, d'encourir la dérision. Eh bien Félicité Herzog évite ces deux écueils avec Gratis. Sans doute parce qu'elle inscrit son roman dans le prolongement de l'époque actuelle après avoir parcouru avec ses personnages les quelques vingt-cinq années qui l'ont précédée.

 

Son roman en effet couvre une période qui va de la fin des années 1980 à la fin des années des années 2020. L'avenir qu'elle décrit, sans être probable, est du moins plausible. Qui plus est son protagoniste est un entrepreneur, certes un tant soit peu caricatural, mais un entrepreneur. Aussi, malgré qu'on en ait, ne faut-il pas bouder un tel plaisir, rare.

 

Ali Tarac a renoncé à faire des études brillantes pour se lancer dans l'aventure entrepreneuriale. Il a des idées et la capacité (et la volonté), de les mettre en pratique. Il aime le risque, ce qui sied à tout entrepreneur digne de ce nom. Sa première idée paraît aujourd'hui banale, mais à la fin des années 1980, elle est novatrice.

 

Ali se rend compte que les hommes ont de plus en plus besoin de communiquer entre eux, mais que communiquer a un coût, prohibitif. Il décide donc de profiter des balbutiements d'Internet, qui permet la mise en relation de gens, éloignés ou pas, pour leur offrir la possibilité de se parler sur la Toile, gratuitement. Enfin, presque.

 

On sait que rien n'est jamais gratis. Certes c'est le nom magique que Tarac donne à son entreprise. Mais, ce qui est gratis doit toujours être financé d'une manière ou d'une autre. Alors Gratis sera financée par des interruptions publicitaires qui viendront s'immiscer dans les conversations téléphoniques.

 

A partir de cette idée simple, le développement de l'entreprise est tel que des fonds sont nécessaires pour couvrir ses besoins grandissants de trésorerie. Tarac arrive à convaincre Adrian Celsius, le patron d'un fonds d'investissement, Lighthouse, de les lui apporter, ce qui permet à son entreprise de téléphonie d'atteindre rapidement des sommets de valorisation virtuelle.

 

Ali Tarac fait fortune personnellement tout aussi rapidement. Au début de 2001, il est "potentiellement riche de trois milliards de livres sterling à l'âge de vingt-neuf ans". Mais, après le 11-Septembre, les marchés se retournent. Ali est démis de ses fonctions de Président-Directeur Général de Gratis, grâce à une clause adhoc brandie par les avocats conseils de Lighthouse.

 

Plus dure est la chute. Socialement Ali Tarac n'est plus rien. Ses amis se détournent de lui. De sa considérable fortune il ne reste rien non plus, ou presque: "Le seul actif que je réussis à sauver des eaux du déluge était un réseau de téléphonie sur l'île de Jersey dont j'avais financé la construction en propre par une société perdue dans une nébuleuse de holdings."

 

Comme Ali Tarac est un entrepreneur dans l'âme, il rebondit et met en route une autre idée, révolutionnaire, c'est la création de New Birth: "Vous avez décidé de changer d'existence? La société New Birth fait mourir votre personne pour la faire renaître où vous voulez, comme vous voulez et avec qui vous voulez. A cet effet, New Birth vous procure une nouvelle destinée."

 

Le nom donné à ce changement de vie, qui consiste en l'attribution d'une nouvelle identité, est transition. Le succès est immédiat: "En moins de cinq ans, la transition s'imposa au monde." La transition devient peu à peu "un phénomène aussi banal que la rupture conjugale": "Dorénavant, lorsque quelqu'un mourait, on ne pouvait jamais être certain qu'il n'avait pas tout simplement transitionné."...

 

L'envers de ce décor devenu tendance n'aurait pas surpris un George Orwell ou un Aldous Huxley: "New Birth était une citoyenneté déterritorialisée où la vie privée - au sens classique - ne parlait plus à ses habitants. Les moeurs et les esprits avaient muté. L'idée de préserver un jardin secret suscitait un ébahissement amusé, voire l'hilarité, comme on mentionnait la tradition barbare du harem ou du secret bancaire d'autrefois."

 

Le monde de New Birth est un monde utopique: "Par la voie économique, New Birth modifiait l'organisation politique de la société. Elle militait pour le détachement de tout lien biologique, de toute aliénation terrestre, de tout abêtissement domestique. Elle créait un monde pur qui abolissait, enfin, discriminations, racisme, castes, inégalités, frustrations et angoisses. Elle ne cherchait pas l'immortalité mais l'amortalité. La gratuité de l'existence."

 

Encore et toujours, le gratis: après celui de la communication entre les êtres, celui de leur existence même... Ce qui peut sembler dérisoire, ou inquiéter...

 

Le cycle de vie d'une entreprise peut très bien ressembler à une transition individuelle: naissance, existence, mort apparente, renaissance avec l'émergence d'une nouvelle équipe. New Birth connaît ce cycle. Et l'auteur, qui ne manque pas d'imagination, entraîne le lecteur dans les péripéties que connaît alors Ali Tarac, dont il ne peut qu'admirer la résilience, confronté qu'il est aux trahisons et aux retournements de situation.

 

De même que l'entrepreneur est caricatural - Ali Tarac est présenté comme "désagréable, vaniteux, rancunier, vorace, sadique, pingre, d'une mauvaise foi délirante", mais "racheté" par une "ambition fantastique", le combat que se livrent des entreprises concurrentes sur son marché ne l'est pas moins, puisque l'auteur le qualifie de "moyenâgeux" et que son opacité lui donne "l'aspect d'un jeu d'ombres".

 

On est évidemment bien loin du principe de non agression du libéralisme... Dans cet esprit on n'est pas autrement étonné quand, au détour d'un paragraphe, la phrase suivante tombe: "Ainsi va le capitalisme, l'art d'entrer et de partir au bon moment..." En quelque sorte le credo d'Ali Tarac, qui a toujours un coup d'avance...

 

Le livre doit donc être pris pour ce qu'il est, un livre distrayant avec un intrigue à rebondissements et une satire d'une forme de capitalisme que prennent, semble-t-il inévitablement, les géants de la nouvelle économie, pour laquelle, du fait de leur connivence avec les puissants, les sentiments ne peuvent être que mitigés.

 

Francis Richard

 

Gratis, Félicité Herzog, 256 pages, Galimard

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 13:30
Superglu pour coeur brisé, de Julie Grêde

Comment recoller les morceaux d'un coeur brisé? Julie Grêde a une superglu pour ça: se faire raconter par d'autres des histoires de chagrins d'amour, vraies ou fausses, réelles ou inventées - cela n'a pas d'importance. L'important est de se sentir moins seule (ou seul) dans son cas. Et de stopper dans sa course le petit vélo qui, dans sa tête, tourne en boucle.

 

Dans son livre amusant, et qui suscite chez le lecteur sinon le rire, du moins le sourire - c'est déjà ça - l'auteur de Superglu pour coeur brisé met en scène un personnage fictif, un hologramme de fille, dénommé Superglu, qu'elle fait converser avec un autre personnage, tout aussi archétypique au fond, Toi, c'est-à-dire celle (ou celui) qui s'est fait plaquer.

 

Avec humour et gouaille, Superglu revisite des amours connues, ou qui devraient l'être, qui permettent donc non seulement d'oublier sa solitude, mais encore de relativiser son problème de coeur. Comme la formation philologique de l'auteur n'est pas si ancienne que ça, elle le fait avec le langage des trentenaires (à la génération desquels elle appartient), c'est-à-dire assez cash.

 

Toutes les histoires qu'elle raconte n'appartiennent pas forcément au registre des anciens - Ravenswood, Twilight ou Friends - ou à celui des modernes - Le journal d'Anne Franck, Roméo et Juliette, Mourir d'aimer, BB et Serge, Braveheart ou Le Montespan -, mais toutes déclinent une vérité que Monsieur de La Palice n'aurait pas contredite: l'amour est partout.

 

Prenons l'exemple des amants de Vérone. Superglu raconte à Toi la version de Baz Luhrmann  (1996) avec Leonardo di Caprio et Claire Danes dans les rôles-titres. Cela donne dans le langage de Grêde:

"L'équation du film est originale. Tu prends Shakespeare, tu transposes en plein nineties, dans une ville imaginaire, mais qui fait quand même vachement Mexico, pop et fluo, mais tu conserves la langue victorienne... Le choc est immédiat et puissant."

 

Les amours de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg l'inspirent en ces termes, genre idéal:

"Le jour de l'enregistrement de Je t'aime moi non plus, ils sont en plein dans la passion. Ils ont chacun un micro, à un mètre l'un de l'autre. Les lumières sont tamisées. Ils imitent les bruits et mots d'un couple faisant l'amour dans la pénombre. Ils se tiennent par la main, leurs doigts s'effleurent. Un des moments les plus érotiques de leur vie, non, de l'histoire de l'humanité! Le jeu dure deux heures, ceux qui sont là comprennent combien ils s'aiment et la force du truc."

 

A propos de Twilight, Superglu est moins romanesque, plus directe:

"Il ne faut jamais se dire qu'il était trop bien pour toi. C'est idiot et jamais vrai. Quand on vit un chagrin d'amour, on a toujours l'impression d'être une crotte, que tout le monde est mieux, mais ça ne doit être que passager, il ne faut pas s'y enfermer."

 

Il faut en quelque sorte en sortir, après avoir tiré la chasse...

 

Francis Richard

 

Superglu pour coeur brisé, Julie Grêde, 168 pages, Éditions La Boîte à Pandore

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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 22:30
Un si dangereux silence, de Harry Koumrouyan

Le 24 avril 1915, à Constantinople, capitale de l'empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement. C'est le début d'un génocide, aux victimes innombrables, et d'une diaspora, pour les survivants.

 

Les règles d'or des survivants, selon Becca Simonian? "Règle numéro 1. Pas d'archéologie dans le passé de peur qu'il ne t'enterre. Règle numéro 2 (qui découle de la première). Avance quoi qu'il arrive. Un avenir meilleur t'attend."

 

La fratrie Simonian - Kevork, Aram et Becca - émigre et s'installe à Genève. Kevork en part quelque temps après, pour le Brésil. Seul Aram est marié, à Victoria. Ils ont deux enfants: Anoush et Arthur. Becca est, semble-t-il, une célibataire endurcie.

 

Quand le récit commence, Arthur, qui vit à New-York, se rend à Genève. Sa soeur l'a prévenu que leur père n'a plus longtemps à vivre. Mais il arrive trop tard. Comme le lui dit Anne, qui n'a plus voulu être appelée Anoush: "Tu n'y es pas parvenu."

 

Dix-huit ans plus tôt, Anne s'est mariée avec Eric Landolt, un avocat genevois. Elle a fait sa rencontre à la clinique un jour où, médecin, elle était de garde. Cycliste, Eric avait été renversé par un automobiliste. Son accident était heureusement sans gravité.

 

Eric et Anne ont un fils, Joseph, qui leur a donné bien du souci. Ni l'un ni l'autre ne s'occupaient de lui. Ils l'avaient confié à une jeune femme brésilienne, Lolo, qui était préoccupée par ce garçon solitaire, pouvant être tour à tour timide et agressif avec les autres enfants.

 

Dans Un si dangereux silence, Harry Koumrouyan raconte l'histoire, avant et après le décès d'Aram, de cette famille arménienne, hantée par un passé, vécu ou transmis, et il le fait avec un vrai talent de conteur et de lecteur des âmes.

 

Au cours de leur vie de descendants directs de survivants du génocide, Anne et Arthur essaient de prendre leurs distances avec cette Arménie, qu'ils ne connaissent pas, mais dont ils éprouvent et redoutent la présence invisible et silencieuse.

 

Dans son cahier bleu, dans lequel il note ce qu'il apprend de la vie, Joseph résume très bien les sentiments mélangés que son oncle Arthur peut avoir, s'il a pu prendre goût aux déplacements, sans doute parce que ce sont déjà les siens:

 

"On est à la fois de partout et de nulle part. La famille Simonian s'est habituée à l'immigration. Au départ, c'était la survie; ensuite, on choisit. On a une valise prête dans le couloir; on n'attend pas d'être chassé pour partir.

 

Il apprendra plus tard que sa mère, lorsqu'elle était âgée de vingt-six ans, a renoncé à un fiancé ottoman, Mehmet, après avoir tenté d'annoncer à ses parents son mariage avec lui, un 24 avril... Sa "mère-maman-Anoush-Anne, maintenant je ne sais plus très bien" ne lui en aura jamais vraiment parlé...

 

Il comprendra en mûrissant, grâce à une rencontre déterminante, qu'il n'est pas "besoin de choisir entre les différents lieux, entre le passé et le présent":

 

"Ne pas les séparer, au contraire, les réunir. Ajouter, jamais soustraire. Eviter le confinement. Confinement, quel mot affreux, cousin d'isolement, de fermeture. On nous a virés de nos terres. Sans pitié et sans espoir de retour. Tant pis, car aujourd'hui, le monde nous appartient.

 

Découvrant peu à peu les secrets familiaux, il pourra se dire que le silence n'est décidément pas une réponse aux interrogations et qu'il peut même s'avérer dangereux s'il est employé... sans modération. 

 

Francis Richard

 

Un si dangereux silence, Harry Koumrouyan, 280 pages, Éditions de l'Aire

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 23:55
Le Royaume des oiseaux, de Marie Gaulis

Objets inanimés avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

 

C'est par ces vers qu'Alphonse de Lamartine termine la première partie de son poème dédié au château de Milly, qu'il considère comme sa terre natale et qu'endetté jusqu'au cou, il sera un jour contraint de vendre.

 

En lisant Le Royaume des oiseaux, de Marie Gaulis, de tels vers viennent spontanément à l'esprit. Ce livre est en effet le récit des vies de celles et de ceux qui ont précédé la narratrice sur Terre et qui ont habité la demeure familiale savoyarde avant qu'un de leurs descendants ne doive se séparer de ce royaume "étroit et merveilleux". 

 

Après la mort en couches de sa femme Jeanne, Max de Foras, l'arrière-grand-père de la narratrice, en 1895, épouse en secondes noces Mary Read, une riche héritière américaine. L'argent qu'elle apporte va permettre au château de ne pas s'écrouler et à la famille Foras de dépenser, en réceptions, danses et banquets.

 

Marie de Foras, pieuse catholique, fait construire une chapelle. Autant son mari est indolent, autant est entreprenante cette fille de John Meredith Read, "qui fut général et consul des Etats-Unis en Grèce et en France". C'est elle qui surveille les travaux d'entretien et de modernisation du château. Après qu'elle y a installé des salles de bains, Max devient adepte du long "bain matinal et quasi quotidien"...

 

Max, libre penseur, chasseur et fumeur de pipe, regrettant le "silence d'avant le téléphone et la radio, silence d'avant toute cette machinerie électrique qui a depuis envahi l'espace", perpétue la tradition velléitaire de la famille: "Les comtes, depuis plusieurs générations et avec quelques exceptions, n'étaient pas simples d'esprit, ils étaient simplement paresseux avec des élans désordonnés vers l'action ou plutôt [...] le simulacre d'action." ...

 

Joson de Foras, fils de Max, aime l'aventure. Il abandonne ses études de droit à l'université de Princeton pour partir vers le nord, "faire le trappeur en Alaska" prétend-il. Il ne retourne à New-York que lorsque, partageant "la couche de peaux" d'une femme de tribu, il s'entend parler d'union par la famille de celle-ci... Rappelé par son père, de retour en Savoie avec Dora, sa jeune et belle femme, il est pris au piège dans le château...

 

Dora, en fait Théodora, aurait pu faire tout autre chose que d'être châtelaine en Savoie et d'épouser Joson, ce nobliau apathique et défaitiste. Elle n'est pour autant pas uniquement, comme c'est la destinée féminine de son temps, maîtresse de maison, épouse et mère. Artiste dans l'âme, elle devient "peintre malgré tout": "C'était une forme de résistance tout autant que de création [...], c'était la façon pour moi d'exister et de tenir ma vie."

 

Cette histoire, qui restitue plusieurs époques, est racontée par les défunts Marie, Max, Joson et Dora, et par leur bien vivante descendante.

 

Les défunts regardent le monde depuis leur poste d'observation, qui n'a rien à voir avec la croyance inculquée "depuis l'enfance, en la vie éternelle et l'immortalité de l'amour": ils flottent, dans un "présent sans limite", au-dessus du royaume, "dans les nuées, devenus oiseaux peut-être, ou nuages ou vent". La narratrice elle rassemble ses souvenirs et les traces laissées par les défunts.

 

Bien après eux tous, resteront "les pierres, couvertes de mousse, lézardées ou descellées":

 

"Les pierres sont résistantes, elles s'adaptent, supportent la pluie, la neige, le vent. Et même si les toits s'écroulent, ce qu'ils finissent par faire - on ne connaît pas de monument très ancien qui ait gardé sa toiture, les temples laissent passer l'air et la lumière - demeurent longtemps, plus longtemps que nos vies, celles de nos aïeux et celles de nos héritiers, les murs avec leurs traces de fenêtres et de portes, les tours, les escaliers qui ne mènent plus qu'à la vaste trouée du ciel."

 

La modernité n'efface jamais complètement les vestiges des mondes anciens...

 

Francis Richard

 

Le Royaume des oiseaux, Marie Gaulis, 128 pages Zoé (janvier 2016)

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Le rêve des naturels (septembre 2012)

Lauriers amers (avril 2009)

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 20:00
Le dragon du Muveran, de Marc Voltenauer

Gryon est un village des Alpes vaudoises, un véritable microcosme où tout le monde ne peut que se connaître... Marc Voltenauer y a situé son roman, Le dragon du Muveran.  Un roman policier, qui démarre très vite et très fort, le vendredi 7 septembre 2012...

 

Dès le prologue, ce jour-là, l'auteur met en scène un personnage dont il ne donne pas le nom, mais dont le lecteur se doute qu'il est important (les prologues de polars doivent toujours être lus religieusement, c'est le cas de le dire) puisque la première phrase du livre est celle-ci:

 

"L'homme qui n'était pas un meurtrier se tenait sur la terrasse de son chalet d'alpage."

 

Cet homme écoute sur son téléphone portable un morceau, pour lui incontournable, du Requiem de Mozart, Lacrimosa, dont se détache, pour le lecteur attentif, un vers, parmi d'autres, qui ne peut pas figurer dans ce prologue par hasard:

 

"L'homme coupable sera jugé."

 

En regardant le Grand Muveran, qui culmine à trois mille mètres,  cet homme sans nom se remémore l'histoire que lui a racontée sa grand-mère, il y a quelque quarante ans, et dont elle ne pouvait se douter que le héros serait un jour bien davantage qu'une légende:

 

"Derrière la montagne habite un dragon. Lorsque le soir de la pleine lune se prépare et que le soleil vient de se coucher, il prend son envol. Dans le ciel, il crache du feu. D'immenses flammes qui laissent des traînées tout autour de la montagne. Au printemps il fait fondre la neige et la glace sur les lacs."

 

Deux jours plus tard, le dimanche 9 septembre 2012, dans le temple de Gryon, la pasteure du village, Erica Ferraud, découvre, juste avant le culte, un corps nu, allongé sur la table de communion:

 

"Les bras étendus étaient perpendiculaires au corps. Les jambes, attachées ensemble à l'aide d'une corde. C'était l'image du Christ crucifié. Un homme. La cinquantaine probablement. Un énorme couteau était planté dans le coeur. Autour de la plaie, du sang séché formait comme un réseau de ruisseaux du haut de la poitrine jusqu'à son sexe. Ses yeux avaient été enlevés. Les orbites ressemblaient à deux trous noirs. A l'extrémité du couteau, une cordelette avec un morceau de papier."

 

Le cadavre est celui d'un habitant du village, Alain Gautier, agent immobilier de son état. Sur le morceau de papier, relié au couteau par la cordelette, sont écrits les mots suivants: "Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres!"

 

L'enquête est menée par l'inspecteur Andreas Auer, de la brigade criminelle de Lausanne. Il habite justement Gryon, avec son compagnon, Mikaël, journaliste indépendant, qui lui donne un coup de main discret dans ses enquêtes.

 

L'équipe d'Andreas comprend Karine, une collègue, Christophe, de la police scientifique, Doc, le médecin légiste (féru d'expressions latines), auquel viendra en renfort, Nicolas, un policier proche de la préretraite. Cette équipe est sous les ordres d'une commissaire et sous la surveillance malveillante d'un procureur.

 

Le lecteur a un avantage sur les enquêteurs. Du moins le croit-il. Parallèlement à l'enquête, il est mis peu à peu au courant, par l'auteur, de ce qui s'est passé à Gryon quarante ans plus tôt et qui ne peut donc avoir qu'un lien avec l'affaire. Mais il ne sera pas plus avancé qu'eux quand le récit prendra des détours inattendus.

 

L'auteur prend en effet un malin plaisir à faire croire au lecteur qu'il est dans la confidence du noir passé des protagonistes, mais, quand ce passé sera entièrement révélé, il s'avèrera n'être que la pointe d'un iceberg, dont la masse principale est complètement immergée, comme c'est le cas pour tous les icebergs.

 

Ce qui fait l'originalité de ce polar c'est qu'il y est bien sûr question de violence, de sexe, de détails forensiques (très réalistes), mais aussi de religion. Les extraits bibliques succèdent aux extraits bibliques tout au long de l'histoire, dans cette commune où protestants et catholiques vivent en bonne intelligence.

 

Ces citations de l'Ancien et du Nouveau Testament sont semées, comme les cailloux du Petit Poucet, par le criminel (certes d'une grande intelligence mais, à l'évidence, plus attaché à la lettre des Ecritures qu'à leur esprit) et commentées savamment par Andreas et Mikaël, capables d'en faire des lectures de plusieurs degrés.

 

Le criminel et l'enquêteur se livrent, tout du long de ce livre, à un terrible duel, si bien que l'auteur peut écrire dans l'épilogue: "L'enquête avait duré deux semaines seulement, mais elle avait été éprouvante, physiquement et mentalement. Andreas avait juste envie d'être au calme. Et surtout de laisser toute cette histoire derrière lui et de passer à autre chose. Mais en même temps il ressentait un grand vide."

 

Le lecteur aussi ressent un grand vide après avoir lu ce fort volume, mais il en redemande. Sans doute pour combler ce vide dont il est dit, depuis Aristote que la nature a horreur. Sans doute, aussi, tout simplement, parce que, s'il lit nombre de polars bien noirs et bien sanglants, c'est qu'il aime être malmené. A quand donc la suite des aventures de l'inspecteur Auer? 

 

Francis Richard

 

Le dragon du Muveran, Marc Voltenauer, 670 pages Plaisir de lire

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 18:20
La mer des Ténèbres, d'Elisabeth Horem

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres.

 

En épigraphe à son roman, d'où le titre, Elisabeth Horem a mis ce vers tiré du Voyage de Charles Baudelaire. Il est le trait commun des trois récits de voyage qui le composent et qui se correspondent, ce qu'on ne sait qu'en lisant le troisième, même si une brève allusion est faite au premier récit dans le deuxième.

 

Dans le premier récit qui s'intitule "Ta langue est ta monture", un proverbe arabe (Lisânak, hisânak) qu'aime Johann Ludwig Burckhardt,(1784-1817), l'auteur raconte les voyages au Proche-Orient et en Afrique de ce voyageur singulier et solitaire, né à Lausanne, originaire de Bâle et mort au Caire.

 

Johann Ludwig Burckhardt est investi d'une mission d'exploration des sources du Niger par l'African Association. Sa mer des Ténèbres à lui n'est pas seulement celle que connaissent les marins de Baudelaire, mais celle métaphorique de routes terrestres tout aussi ténébreuses, qu'il parcourt souvent à pied, dans le dénuement, alors qu'il n'est pas miséreux...

 

Route faisant - il a appris l'arabe et se fait appeler Ibrahim -, en Syrie, en Egypte, en Nubie, au Soudan, Johann prend des notes, furtivement, pour que cela ne soit pas mal interprété. Ceux qu'ils rencontrent sont bien souvent analphabètes et sont d'autant plus soupçonneux. Il doit alors se contenter de noter des yeux et n'est pas toujours bien vu.

 

Sur la route de Souakin: "Tu lis l'horreur dans le regard des femmes, le dégoût pour ton teint blême, tu t'étais approché de leurs huttes, tu voulais juste leur acheter un peu de lait, un peu d'eau, et elles te chassent avec de grands gestes affolés comme un insect répugnant. Elles savent bien que c'est la maladie qui décolore la peau des Blancs, que Dieu les préserve de leur contact."

 

Dans le deuxième récit, qui s'intitule Les bâtisseurs et qui se passe un siècle plus tard, l'auteur raconte ce qu'il advient à deux enfants, Ben et Fanny, dont la mère, devenue veuve, a démissionné de son emploi pour ne pas céder aux avances de son chef d'atelier. Sans ressources, elle croit bon de confier provisoirement ses enfants à des religieuses.

 

Les conditions de vie de ces enfants sont déplorables: peurs, malnutrition, froid. Fanny redevient énurétique, on ne lave pas ses draps, on la traite de pisseuse, on lui confisque sa poupée. Ben n'est pas mieux loti, on lui tond le crâne qui se couvre de plaies, on l'oblige à boire du lait, avec sa peau, qu'il régurgite, on lui fait croire que sa mère est morte et on fait croire à sa mère qu'il est mort.

 

Bref, ces religieuses font tout pour rompre les liens entre les parents et leurs enfants qui leur sont confiés. Elles emploient un moyen imparable et ignoble pour les séparer définitivement. Elles les expédient dans l'hémisphère sud où, considérés comme une main d'oeuvre bon marché, ils sont employés qui dans des fermes, qui sur des chantiers, d'où le titre du récit.

 

Dans le troisième récit, qui s'intitule L'impossible reconstitution de l'Abbaye de Westminster, l'auteur raconte le voyage accompli par une femme, qui, considérée comme une orpheline de la même manière que les enfants du deuxième récit, a été déportée dans son enfance et qui, aujourd'hui, voyage en relisant les journaux de Johann Ludwig Burckhardt, en prenant la même direction que lui.

 

Cette femme voyage à bord d'un cargo, un porte-conteneurs, en Méditerranée, en Mer Rouge. Ce voyage est l'occasion pour elle d'évoquer sa famille, dont elle a surtout pris connaissance par des cartes postales, par des lettres et par des photos mises dans des cartons. Dans une boîte à biscuits elle a aussi retrouvé un puzzle, en mauvais état:

 

"Comment savoir si toutes les pièces y étaient, comment être sûre qu'aucune n'avait été perdue au cours des années, tombée par terre, balayée ensuite par inadvertance et jetée au feu dans la cuisinière en même temps qu'un vieux journal froissé sali par les épluchures de pommes de terre, disparaissant sans retour parmi les boules de coke incandescent et rendant à jamais impossible la reconstitution de l'Abbaye de Westminster?"

 

Les voyageurs de Baudelaire s'embarqueraient volontiers sur la mer des Ténèbres "avec le coeur léger d'un jeune passager". Ce n'est pas vraiment le cas ici. Et la fin du poème peut-être éclaire, si j'ose dire, le propos du roman, où la mort joue un rôle à la fois charmant et funèbre:

 

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

 

Francis Richard

 

La mer des Ténèbres, Elisabeth Horem, 304 pages Bernard Campiche Editeur    

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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