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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 22:55
Saison des ruines, de Bertrand Schmid

Saison des ruines est le titre d'un roman double: il comprend deux histoires parallèles. Ce titre ne présage rien de bon. Et cela se confirme en le lisant. Car il faut bien comprendre le mot saison dans le sens d'une période de la vie humaine qui se caractérise par des ruines.

 

Une des deux histoires que raconte Bertrand Schnid se passe à la montagne, en pleine nature, dans un alpage du Valais. Michel, la cinquantaine, habite un mayen. Il s'occupe des vaches laitières d'Augustin Leflache, aidé d'un apprenti, Jérémie, dix-sept ans.

 

L'autre histoire se déroule sur le bitume anglais, en milieu urbain, dans une banlieue de Londres. Annie, quinze ans, y habite une terraced house avec sa mère Leigh. Son père les a abandonnées et sa mère vit de l'assistance publique, sans se donner la peine de travailler.

 

La saison correspond dans les deux histoires aux trois quarts d'une année, du mois de mai au mois de décembre. L'existence au bon air des protagonistes de l'une ne signifie pas qu'elle soit meilleure que l'existence au mauvais air des protagonistes de l'autre.

 

Michel dit à Jérémie: La montagne, elle prend, elle avale. Tu lui donnes ta vie, elle te donne son air et puis ses forêts et ses ruisseaux, mais on oublie la caillasse, qu'est si froide et dure. La montagne, mon gars, elle n'a pas de coeur, tu vois. Moi, elle m'a tout pris.

 

Pourtant Jérémie se prend à rêver. Il s'imagine partir pour l'alpe chaque printemps après avoir embrassé sa Julie Audetaz qui ne porterait plus son nom mais le sien, qui serait devenue une Savioz. Elle le regarderait énamourée, poserait ses mains sur son ventre arrondi... 

 

Annie ne sera pas ainsi: Elle ne passera pas ses journées avec un homme qui ne peut que grossir et s'enlaidir, à pondre des mômes à la chaîne, à se battre contre les fantômes de l'argent pour une maison, une bagnole, une école, de la bouffe ou une plage espagnole une fois par année.

 

Annie ne suivra pas la trace de sa mère: Elle grandira sans l'aide de personne, étaiera ses jours comme elle l'entend, peut-être loin de tout, et ce serait idéal de couler sa vie hors du moule, trop usé, dont tout le monde semble sorti.

 

Bertrand Schmid, à la faveur de ces deux histoires, peint, avec beaucoup de réalisme et d'acuité, les tableaux bien sombres, voire sordides, de deux mondes, où les événements s'acharnent contre les jeunes protagonistes et ruinent leurs espérances.

 

Dans une histoire comme dans l'autre, une petite lueur d'espoir demeure toutefois au milieu de toutes ces ténèbres. Car elles se concluent toutes deux par une colère et une révolte ultimes contre le mauvais sort et par, en quelque sorte, un poing final...

 

Francis Richard

 

Saison des ruines, Bertrand Schmid, 168 pages L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

Ailleurs, Editions d'Autre Part (2011)

La Batrachomyomachie, traduction du grec ancien, Hélice Hélas (2016)

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 22:55
Un thé avec mes chères fantômes, de Mélanie Chappuis

A Genève hors les murs, au lieu-dit Campagne-Masset, se trouve une propriété, le domaine de Châtelaine, qui date du XVIIe siècle. Sur ce domaine, aujourd'hui bien morcelé, qui descendait jusqu'au Rhône, se dresse un manoir, un pavillon à l'italienne, la Châtelaine, qui, dans sa forme actuelle, remonte au XVIIIe siècle.

 

Ce manoir abrite aujourd'hui la famille Chappuis. Mélanie et Philippe - une Chappuis peut en cacher un autre - sont l'une auteur, l'autre dessinateur et peintre... Un tel logis familial oblige: d'y habiter Mélanie Chappuis se sent non pas une châtelaine, mais une privilégiée qui cherche à mériter sa chance.

 

Dans ce roman, Un thé avec mes chères fantômes, où se rencontrent passés documentés et présents vécus, faits et fictions, la narratrice, qui n'est autre que l'auteur, dialogue avec deux femmes qui la hantent (elle les laisse aussi monologuer) et qui viennent prendre le thé avec elle pour évoquer leurs vies de femmes.

 

L'une s'appelle Michée Chauderon. Elle a vécu au XVIIe siècle et a eu un destin tragique: elle a été la dernière femme à avoir été pendue et brûlée à Genève, le 6 avril 1652, pour sorcellerie, et a donné son nom à un chemin situé à l'ouest du domaine. Mélanie admire cette chère fantôme parce qu'elle s'est montrée libre et l'a payé au prix fort:

 

Elle s'est permis l'amour hors mariage, elle a pris le risque de la médecine par les plantes en un temps où l'accusation de sorcellerie menaçait chacune, elle a effectué des aller-retour entre la France et Genève, dédaignant son bannissement [...]. Elle n'avait ni famille ni amis pour la juger, lui indiquer un chemin quelconque des convenances.

 

L'autre chère fantôme, Emma Vieusseux, a vécu au domaine, au XIXe siècle, est restée célibataire et n'a pas eu d'enfants. Elle a écrit des romans et nouvelles: J'ai parlé beaucoup du couple, dans mes romans, remarquez, on n'a pas toujours besoin d'avoir l'expérience des choses pour en posséder la connaissance.

 

Emma a fait le choix de l'autocensure pour garder son rang (ce qui désole Mélanie). Elle n'a jamais senti aussi bien la présence de Dieu que dans ses moments de création, mais davantage en dessinant qu'en écrivant: l'écriture nous monopolise plus entièrement, je crois, l'esprit se ferme au monde, alors qu'il s'ouvre lorsque l'on tente de reproduire ce que voient nos yeux.

 

Ces trois femmes, qui, à un moment, conversent entre elles, en prenant le thé, sont très différentes, sans doute parce que leurs époques le sont. Et Mélanie, bien que la sienne ne soit pas parfaite et que des scénarios catastrophes ne soient jamais exclus, mesure sa chance d'être une femme occidentale d'aujourd'hui et le leur dit:

 

Vos destins à toutes deux me font envisager le mien avec une reconnaissance redoublée. J'ai fait de la liberté mon cheval de bataille et rencontré peu d'obstacles en chemin. J'ai pu changer de partenaire souvent, travailler, avoir des enfants, divorcer et me remarier, abriter dans cette maison notre grande famille recomposée, écrire sur l'amour, les femmes ou la religion, sans jamais me museler.

 

Comment rester fidèle à ses chères fantômes? S'adressant à Emma, Mélanie écrit: Michée, c'était la femme hors de la maison, exclue, refoulée, vous, vous étiez la femme dans la maison, coupée des autres, ne fréquentant que ceux de votre rang, moi je dois pouvoir aller et venir entre Châtelaine et le dehors, défendre votre héritage à Michée et à vous tout en inventant le mien.

 

Et cet héritage prend tournure à chaque publication de cet écrivain qui se situe bien à la fois dans le monde et hors du monde.

 

Francis Richard

 

PS

 

Ce livre, qui comprend une introduction savante d'Anne Bruchez, est non seulement oeuvre d'écrivain, mais il est un magnifique objet: il est illustré de dessins d'Emma Vieusseux et d'aquarelles de Zep; la couverture est également de Zep.

 

Un thé avec mes chères fantômes, Mélanie Chappuis, 104 pages Éditions Encre Fraîche (à paraître)

 

Livres précédents:

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Editions Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Editions Luce Wilquin (2013)

L'empreinte amoureuse L'Âge d'Homme (2015)

Dans la tête de... tome II / Chroniques L'Âge d'Homme (2015)

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 21:55
L'autre Edgar, d'Anne-Frédérique Rochat

On ne choisit pas son prénom. C'est bien vrai, et c'est pour la vie, comme on dit.

 

Il est certes possible de se faire appeler autrement, quand il ne convient pas, mais, donné à la naissance, il n'en demeure pas moins qu'il aura accompagné les premiers pas dans l'existence et les aura marqués de son empreinte. Il paraît même que les vibrations du mot ne sont pas sans effet sur l'esprit.

 

Dans L'autre Edgar, Edgar, le prénom du protagoniste, a d'autant plus d'importance que c'est celui d'un autre, comme le titre l'indique, d'un frère mort prématurément deux ans avant lui, et que ses parents, Maria et Louis, ayant eu du mal à le trouver, ont voulu le réutiliser, pour éviter du gâchis.

 

D'avoir ainsi donné le même prénom ne peut pas être sans conséquences sur cet enfant, ne serait-ce que parce les comparaisons avec le disparu sont inévitables. L'autre, immanquablement idéalisé, est pourvu de vertus qu'il n'avait ou n'aurait pas eu forcément, d'autant qu'il est mort tout petit.

 

Anne-Frédérique Rochat raconte dans ce roman l'histoire de la vie de cet Edgar, à qui ses parents, Maria et Louis, cachent qu'il est le deuxième du prénom. Ne reste de son frère qu'une photo en noir et blanc, dans un cadre, placée sur le buffet du séjour, photo qui lui donne des cauchemars.

 

Edgar n'a pas atteint l'âge de raison qu'une deuxième photo en noir et blanc vient rejoindre la première sur le buffet. C'est celle de son père. Maria n'a pas eu le coeur de dire à Edgar que son père, qu'il aimait, ne reviendrait plus, qu'il était mort. Elle lui a dit qu'il était parti pour un long voyage.

 

Comme Edgar n'est pas sot, il tanne leur voisine, Mathilde, qui est une vieille dame bienveillante et qui habite l'autre moitié de la maison familiale, jusqu'à ce qu'elle lui dise la vérité, que son père et son frère ne reviendront jamais et que tout le monde est destiné, comme eux, elle comme lui, à mourir un jour.

 

L'existence d'Edgar est marquée non seulement par le fait qu'il est le remplaçant, mais aussi parce qu'il vit seul avec sa mère, qui est en quelque sorte la femme de sa vie et qu'il n'arrive pas à se faire des amis. Cette vie solitaire à deux a évidemment des répercussions sur leur vie affective, et sexuelle.

 

Quelques temps après la mort de Mathilde, Maria et Edgar cherchent des locataires pour l'appartement qu'elle occupait. Lors de la visite de ce dernier par un jeune couple, Macha et Henri, Edgar tombe raide amoureux de la jeune femme dont le prénom, qui lui va comme un gant, lui rappelle Tchékhov:

 

Son visage délicat, son corps sensuel et fragile à la fois, sa voix douce, ses yeux en amande, sa nuque élégante et ses gestes gracieux l'émouvaient tout en l'excitant follement. De la poésie et du charme se dégageaient de cette femme, elle ressemblait à un personnage de conte, il voulait entrer dans son histoire et y tenir le rôle principal.

 

Anne-Frédérique Rochat, par touches successives, dresse en profondeur le portrait d'un Edgar, bizarre aux yeux des autres, empêtré dans son amour pour sa possessive de mère et qui doit se contenter, après s'être amusé tout seul, de ne connaître du sexe que ce que des professionnelles lui en ont appris.

 

Aussi le lecteur, par compassion, se demande-t-il si Edgar rompra enfin un jour le cordon ombilical, si ses fantasmes deviendront enfin réalité ou s'il poursuivra indéfiniment des chimères, n'arrivant jamais à s'émanciper et à avoir une autre femme dans sa vie que celle qui la lui a donnée.

 

Francis Richard

 

L'autre Edgar, Anne-Frédérique Rochat, 256 pages Éditions Luce Wilquin (sortie en librairie le 19 août 2016)

 

Romans précédents publiés chez le même éditeur:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 19:15
Violence du moyen, d'Arnaud Roustan

Etre moyen, c'est être ni bon ni mauvais, c'est représenter, dans une société, le type le plus répandu des hommes qui la composent. Rien donc de bien passionnant a priori dans la vie des êtres qui sont moyens. Ce n'est pas pour autant le gage que leur vie soit tranquille, comme un long fleuve.

 

Car s'en rendre compte peut être violent, en ce sens que cela peut être insupportable et susciter des réactions qui peuvent être extrêmes, allant de l'abattement à l'hystérie, en passant par tous les états intermédiaires. Les deux protagonistes de Violence du moyen, le roman d'Arnaud Roustan, en sont l'illustration. 

 

Aymeric Corbot - cela ne s'invente pas un tel patronyme pour un tel métier - est rédacteur au Bureau des Lettres Anonymes. Son travail consiste à rédiger des lettres pour le compte de clients qui ne savent pas écrire, qui n'osent pas dire les choses et qui, en conséquence, veulent garder l'anonymat vis-à-vis de leurs destinataires. 

 

Sébastien Boffret - le patronyme est là encore symbolique - est l'un des clients d'Aymeric. Sébastien, sans emploi, la quarantaine, fantasme sur Carole et épie ses faits et gestes. Mais il ne sait pas comment entrer en contact avec elle. La lettre anonyme est un moyen, pas tout à fait comme un autre, de s'en faire remarquer.

 

En désespoir de cause, après avoir sous-traité à Aymeric des lettres qui sont autant de lettres de pur harcèlement, Sébastien demande à son interlocuteur de lui en rédiger une ultime pour annoncer à Carole sa disparition. Il ignore que ses lettres ont éveillé l'intérêt de celle-ci et qu'il a peut-être sa chance avec elle.

 

Carole est en effet allée voir un jour Aymeric pour connaître l'identité de son épistolier, mais celui-ci a refusé de la lui révéler, secret professionnel oblige. Alors elle est repartie dépitée, ne se doutant pas que Sébastien, après l'envoi de sa dernière missive, serait à bout, passerait à l'acte et la violerait.

 

Sébastien se retrouve en prison, condamné à vingt-cinq ans de réclusion. Commence un échange épistolaire entre lui et Aymeric, qui finissent par se lier d'amitié. Certes l'un est soi-disant libre et l'autre derrière les barreaux, mais ils se ressemblent: après tout, ils sont tous les deux moyens.

 

Aymeric et Sébastien évoluent dans un monde où tous ceux qu'ils rencontrent sont moyens, comme eux, qu'il s'agisse pour le premier des correspondants que lui a trouvés Aymeric ou pour le second de collègues de travail, comme Marine, avec laquelle il aimerait faire plus ample connaissance et qu'il se contente de surveiller.

 

Ce monde, que dépeint très bien Arnaud Roustan, se caractérise par une difficile, voire impossible, communication entre les êtres (alors qu'il n'y a jamais eu autant de moyens mis à leur disposition), par leur solitude dans laquelle ils finissent par se complaire, par une absence de sens, dû à la complète disparition d'aspirations spirituelles.

 

Ce qu'écrit Aymeric à son désormais ami Sébastien est symptomatique à cet égard: Le sens disparaît à force d'interprétation, récupération, surinvestissement - on n'a plus pour trancher que de vieilles breloques, stone washed, élimées. De plus en plus je ne sais plus quoi penser de rien et je navigue à vue... Alors, l'instinct, oui. L'instinct.

 

Une des dernières phrases du livre ne l'est pas moins, symptomatique: La vie reprendrait son souffle, libre et condamnée...

 

Francis Richard

 

La violence du moyen, Arnaud Roustan, 240 pages, L'Âge d'Homme (sortie en Suisse le 15 août 2016)

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 10:15
Futurs insolites, sous la direction d'Elena Avdija et de Jean-François Thomas

Quatorze auteurs, des Suisses et des francophones voisins, ont participé à un Laboratoire d'anticipation helvétique, sous la direction d'Elena Avdija et Jean-François Thomas: ils se sont tous livrés à une expérience basée sur un genre, la science-fiction, et sur un thème, la société helvétique. Cela donne Futurs insolites, c'est dire que ces futurs veulent réserver des surprises au lecteur.

 

Dans Helvé...ciao, Emmanuelle Maia imagine l'Incorporation du cerveau brillant d'un vieillard dans le corps jeune de son petit-fils, une manière pour lui d'atteindre à l'immortalité et de faire perdurer son esprit qui a résolu scientifiquement le problème de l'accès au territoire de la Suisse, et des clandestins: ceux qui veulent y entrer doivent passer par le Tunnel et être munis de puces:

 

Celles-ci étaient programmées et activées par les portiques selon les particularités de chacun (Suisse, frontalier, touriste ou étudiant), et déterminaient les accès aux zones réservées ou essentielles, aux sites sensibles.

 

Dans Alleingang, Nicolas Alucq transpose dans le futur galactique la Guerre des Gaules qui a mis aux prises Jules César et les Helvètes: la Saintonge convoitée devient la planète Santonum, la Gaule narbonnaise la planète Braccata, la bataille de Bibracte se situe dans l'espace interstellaire de Bibracte. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais cette fois sur un théâtre d'opérations spatial...

 

Dans Vreneli, de Julien Chatillon-Fauchez , Heidi Sankara, lieutenant de la Confédération d'Alb, fille d'un immigré rukinabais et d'une demandeuse d'asile de Masovian, doit intégrer la délégation de négociation de paix: elle doit empêcher le conseiller fédéral de se méprendre sur les attentes des belligérants, la Fédération Rukinabaise et l'Empire de Masovian, qui désirent avoir la Confédération à leur botte: la solution au conflit est... tout helvétique.

 

Dans SuissID, Vincent Gerber fait de cette agence une sorte de fast-food à décès, réalisant des suicides à la chaîne. Son directeur, dans une interview à la radio, explique: Ma société met à disposition du grand public les moyens matériels - les accessoires en fait - mais aussi l'assistance juridique pour les questions de succession et, bien entendu, notre savoir-faire en matière de décès programmé. Mais un dysfonctionnement est vite arrivé...

 

La Suisse, destination touristique de la mort, a également inspiré Florence Cochet, dans Issue de secours. Le narrateur est atteint d'une dégénérescence chromosomique. C'est pourquoi, pour en finir, il a décidé d'atterrir sur Helvética, gigantesque station spatiale au coeur du no life's land, cette région de l'univers qui n'appartient à personne - aussi surnommée zone neutre en l'honneur de la primonationalité du milliardaire altruiste à la base de ce projet.

 

Indirectement Denis Roditi aborde également ce tourisme de la mort dans Exit, le nom d'une émission de téléréalité. Cette émission est un concours organisé par la RTS (Radio Télévision Suisse), financé principalement par des consortiums pharmaceutiques, tels que le géant Novartis, une aventure à laquelle les candidats n'acceptent de participer qu'à la condition de conserver la possibilité, à tout moment, de dire "stop"...

 

L'eau ne pouvait être absente d'un livre collectif ayant pour thème la société future de la Suisse, le pays aux 1 484 lacs... Dans Rhodanisch Elektrik AG, Adrien Bürki  en ajoute un et en soustrait un autre: un barrage transforme le Valais en lac de retenue et le Léman en fange boueuse traversée par un ruisseau qui s'appelle Rhône. Quarante plus tard, des dissidents vaudois et valaisans veulent s'en prendre à cette structure...

 

Avec La mémoire de LoFrançois Rouiller fait un jeu de mots. Il s'agit en même temps de la mémoire de Lo, Loriane Kanoun, qui veut honorer celle de son père et de ses travaux entrepris après la découverte d'une baignoire naturelle à Sumatra, et de la mémoire de l'eau, qui expliquerait l'homéopathie et les sources miraculeuses. Apparaît dans cette histoire le politicien le plus médiatisé de Suisse, à la fois méconnaissable et reconnaissable...

 

Dans Audemars, le ver, d'André Ourednik, c'est l'oubli qui est la vedette. Des vers mécaniques, pilotés par des hommes, formés pour ça à Porrentruy, ont pour objet d'aspirer tout ce qui se trouve dans les archives, quelles que soient les oppositions des archivistes. Une fois que ces vers sont dans les antres, les archives ne font plus partie de la mémoire. Elles sont nettoyées et propres en ordre. Mais, contrairement aux apparences, tout ne s'efface pas comme ça...

 

Jean-Marc Ligny charge Hans Meyer d'une Mission divine, qui va de pair en ces temps apocalytiques avec le courroux de Dieu: canicules accablantes l'été, tempêtes infernales l'hiver, absence de neige, évaporation et eutrophisation du lac. Il est le bras armé de Dieu pour, dans son village des Grisons, éradiquer l'humanité tombée entre les griffes de Satan et il remplit cette mission d'illuminé jusqu'au jour où ça ne se passe pas du tout comme d'habitude et comme prévu...

 

Dans Là où le pays croît, Anthony Vallat charge Khor Biggyong, socionaute du quatrième échelon, d'une tout autre mission. Il s'agit de recueillir les données qui expliqueraient les taux d'oblitération sur Helvetika: 2% des Touristes décidaient de devenir des Oblitérés définitifs, et 5% des Oblitérés temporaires. Son étude, faite d'intuitions et des données, est utile pour ses commanditaires: elle amène à un paradigme inattendu pour eux...

 

La vallée perdue de Gulzar Joby  est en quelque sorte la terre promise des géants, mais on se garde bien de le leur dire. Quoi qu'il en soit Maître laitier Wihelm en a acquis un sur les conseils de son ami, Maître fromager Blasius: Un géant, c'est indispensable, aujourd'hui. Tout le monde en a. Ils proviennent de l'Office de Gigantisme de Lausanne, qui est à la pointe du progrès.

 

L'apparition du géant Grunwald, approuvée par votation, fait sensation dans le village du Très-Haut Glarus, mais tout semble sous contrôle jusqu'à l'arrivée d'un Français, venu faire oeuvre de sociologie et étudier les travailleurs helvétiques de haute taille, qui parle à Grunwald de la vallée perdue...

 

En gare de Bâle, d'après Bruno Pochesci, cinq personnages sont en quête de train. Ils se sentent très, mais alors très, cons: ils ont chacun de leur côté, pour une raison ou pour une autre, oublié de reculer la veille les aiguilles et pixels de leurs montres, réveils et autres coucous solaires, pour le retour à l'heure d'hiver.

 

Alors ces cinq personnages montent tous dans un train d'enfer, de couleur noir anthracite, sans indication de destination, où la température monte avant de retomber et où ils vont, chacun, vivre, ou pas, et revivre, ou pas, des Sketches helvétiques, qui les regardent personnellement, immémorables et brûlants...

 

Dans Baptistin, le lecteur croit d'abord qu'Olivier Sillig n'a pas compris l'énoncé de l'exercice: C'était un matin d'automne 1473... Sauf que, tout soudain, Baptistin, son héros, se retrouve bien malgré lui transporté en 1953 après être monté dans une tour, qui s'avère être une fusée en provenance du futur. Il joue alors au XXe siècle une nouvelle version des Visiteurs et est considéré comme gaga...

 

Toutes ces histoires sont bien sûr truffées de poncifs sur la Suisse. Ce sont ces expériences de laboratoire qui veulent ça. Mais tous ces clichés, qu'ils soient argentiques ou numériques, ont beau être poncés et re-poncés, ils restent révélateurs, peu ou prou, de ce qu'elle est (même quand ils sont flous ou déformants), et des fantasmes qu'elle suscite.

 

Le lecteur se gardera donc de juger ni de la forme, inégale, ni du fond de ces nouvelles futuristes. Il se contentera, s'il veut les apprécier et en savourer la substantifique moelle, de se laisser surprendre et de laisser libre cours à son imagination, entraînée joyeusement par celle des auteurs, sans jamais rien prendre au sérieux. Car les futurs, insolites ou pas, comme le pire, ne sont jamais sûrs.  

 

Francis Richard

 

Futurs insolites - Laboratoire d'anticipation hevétique, sous la direction d'Elena Avdija et de Jean-François Thomas, 386 pages, Hélice Hélas

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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 18:00
Et dans la jungle, Dieu dansait, d'Alain Lallemand

Le 23 juin 2016, il a été mis fin au conflit entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, et le gouvernement colombien. Le roman d'Alain Lallemand se déroule au premier trimestre 2014, alors que la guérilla communiste y est déjà en sérieuse perte de vitesse. Il est ponctué de paraphrases de la Genèse:

 

Chacun rejoue à sa façon la création du monde...

 

Le protagoniste d'Et dans la jungle, Dieu dansait, Théo Toussaint est un jeune Wallon qui s'est enfui de Belgique après y avoir commis un attentat qui s'est terminé, à sa grande honte, par un homicide involontaire. Théo se rend en Colombie pour rejoindre la guérilla et rendre conformes ses actes à ses idées.

 

Théo est anticapitaliste. A ce moment de sa vie, il considère que la main invisible du marché [vient] d'assommer la planète et [s'apprête] à recommencer.  La référence de ce romantique de la révolte limpide, de la révolte armée [s'il le faut], c'est André Malraux, l'auteur notamment de L'espoir :

 

Théo restait dressé sur les barricades de Barcelone, fidèle à ses valeurs insurgées, à la fois Jack London et Subcomandante Marcos, un peu du Che et de Castro, quelques pages de Piketty et un riff de Marley, conscient de ne pas trop appartenir au siècle moutonnier.

 

Sa rencontre avec la franco-colombienne Angela Restrepo est providentielle. C'est grâce à ses relations dans le pays, qu'il va être introduit auprès des dirigeants des FARC, lesquels vont le considérer, lui donnant le surnom d'El Blanco, comme une recrue de choix.

 

Théo partage en effet avec leur chef local, El Negro, les mêmes idées: La lutte contre les injustices. Les inégalités. La lutte contre les grands propriétaires, les exactions contre les multinationales. Chiquita et le financement des paramilitaires. Et il a bien le droit d'avoir la même folie que lui...

 

Il y a toutefois un mais. Il veut bien aider, mais il éprouve un malaise avec les armes. La perspective de tuer quelqu'un le glace d'effroi. Même s'il est ébranlé par la confession d'une jeune religieuse, Alba, qui lui avoue avoir tué par deux fois et considère dès lors sa vie comme une punition.

 

Cette bonne soeur de choc, entendant une musique qui monte du café d'un hameau débarrassé par les révolutionnaires de toute présence paramilitaire, se redressa sur ses jambes, releva de vingt centimètres sa robe brune et, avec grâce, dansa subitement quatre pas, quatre allers-retours de merengue. Elle clôtura son ballet d'un clin d'oeil. Dieu dansait.

 

Le rêve révolutionnaire va cependant tourner au cauchemar djihadiste. La guérilla ne se révèle pas ce que Théo imaginait qu'elle était et, du coup, désillusionné, il veut quitter ce pays devenu fou de violence, où tout le monde, communistes et fascistes, mène décidément une sale guerre:

 

Si je ne suis pas toujours certain de savoir qui je suis, Angela, en tout cas je sais ce que je ne suis pas. Je sais ce que je ne veux pas être.

 

Mais il n'est pas si facile que cela d'échapper à deux à la jungle colombienne...

 

Francis Richard

 

Et dans la jungle, Dieu dansait, Alain Lallemand, 224 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Ma plus belle déclaration de guerre, 304 pages (2014)

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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 17:15
Bref, de Gilbert Pingeon

Bref, comme son nom l'indique, est composé de brèves, c'est-à-dire d'histoires courtes, qui tiennent sagement en quelques lignes ou, tout au plus, en deux ou trois pages. Il y aurait une centaine de ces instantanés, qu'il serait vain de compter, surtout quand il fait bon chaud...

 

Dans le dernier de tous ces textes, où Gilbert Pingeon joue avec les expressions, donne dans le paradoxe et dans le surréalisme, bref s'amuse beaucoup tout en faisant réfléchir, mine de rien, il dit une vérité d'évidence qui s'applique parfaitement à ce texte-là: Les mots blessent. Les paroles tuent

 

Dans ce texte-là, intitulé Armes verbales, les mots et les paroles en effet, qui sont pourtant des amabilités, dans leur contexte singulier et improbable, tournent à la catastrophe une fois émises et sont donc détournées de leur sens ordinaire dans des circonstances qui devraient l'être...

 

Aussi, pour tenter de se rassurer, l'auteur termine-t-il son livre en ces termes:

Ecrire, par contre, ne fait de mal à personne.

Nul, à ma connaissance, n'est ressorti blessé de la lecture de "BREF".

 

Il ne connaîtra pas de première victime. Qu'il se rassure. Car le lecteur ne peut que sortir indemne d'une telle épreuve, au sens imprimé du terme: il n'éprouvera que du dépaysement, de l'amusement, peut-être de l'agacement, mais ne sera certainement pas atteint dans l'intégrité de son corps ou de son esprit.

 

Le livre se compose (ou se décompose?) en sept parties. Qu'écrire, brièvement, sans blesser, pour en donner une idée? Peut-être le mieux, qui comme on sait est souvent l'ennemi du bien, est de puiser subjectivement un exemple dans chacune de ces parties, pour l'illustrer.

 

Qu'est-ce qu'elle a ma tête?

 

Dans Voyeurisme, le personnage se sent observé par le voisin d'en face. Il loue alors l'appartement contigu à celui de son observateur, pour observer ses propres faits et gestes:

Les jours passent. Rien de notable ne survient, personne n'apparaît à ma fenêtre ou sur mon balcon. Alors, découragé - rassuré? - je regagne mes pénates en fin d'après-midi...

 

La Montagne Sourde

 

Dans Un alpiniste contrarié, le personnage, arrivé au sommet, monte sur la boîte métallique censée protéger son pique-nique. Ce faisant, il a dépassé ses limites. En redescendant, son cerveau lui susurre: 

"Et si tu essayais de descendre plus bas que tout en bas?"

 

Croyances et visions

 

Handicap: Dans l'histoire de l'humanité, chaque technique nouvelle génère une nouvelle tribu de handicapés. Ainsi il y a eu les illettrés, les handicapés de l'illectronisme  (les infirmes de l'ordinateur, de la tablette etc.). Demain, grâce à la médecine et à la génétique, il y aura les immortels.

 

Brèves de bref

 

Sans commentaire: Ne déversez pas dans l'évier du psychiatre tout ce que vous pourriez confier au papier.

 

Animaux & Cie

 

Mal pris: Les poux n'ont pas bonne réputation.

Nous ne les aimons guère. Nous nous demandons même à quoi ils servent. Cela ne semble pas les atteindre en leur honneur. On n'a jamais vu un pou vexé.

 

Quoi qu'il en soit: leur espèce n'encombre pas l'espace comme la nôtre...

 

Destins et vagabondages

 

Il y a des limites !: Le personnage s'en prend à tous ceux qui s'acharnent à fixer des limites aux autres. Il en vient à comprendre les fanatiques qui tentent d'imposer leur foi et rêvent de charia universelle à coups de paradis et d'enfers! Mais il n'est pas comme eux, même s'il aimerait posséder leur fougue, leur conviction:

 

Nul besoin de me rappeler mes limites. Ma tare principale, je la connais: je crois en la raison. Le bon sens me colle aux semelles. Je n'estime pas, par exemple, que l'ivresse doive fatalement conduire à la mort, ni la religion à la sainteté.

 

Le monde comme il va

 

Dans Décroissant, il pose une question et y répond, à sa façon:

 

En tant qu'espèce invasive, l'homme devrait se faire tout petit, tout modeste, se faire oublier. Détruire ses armes, renoncer à son esprit de conquête, à son instinct prédateur, revenir dans le giron de l'abri primal. Fixer un horizon dépouillé de ses fausses illusions. Respirer à pleins poumons un air redevenu pur. Non?

Non.

 

Il n'y a pas de quoi ressortir blessé... tout au plus déconcerté.

 

Francis Richard

 

Bref, Gilbert Pingeon, 188 pages, L'Aire

 

Un livre précédent à L'Âge d'Homme:

 

T, 148 pages (2012)

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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 16:00
Nouvelles fausses notes, de François Debluë

En 2010 paraissait Fausses notes. En 2016 paraît Nouvelles fausses notes, qui donne envie de lire le premier opus. Parce que, si ce sont des fausses notes en considération de l'air du temps, ce sont des notes qui sonnent juste pour qui ne l'entonne pas cet air, servilement.

 

Ces notes sont en effet les notes d'un moraliste et non pas d'un moralisateur. Devançant sans doute la critique, François Debluë distingue justement le moraliste du moralisateur:

Contrairement au moralisateur, le moraliste ne dit pas: voilà qui est bien / voilà qui est mal. Le moraliste ne juge pas.

Il observe les moeurs. Quitte à dire: ceci me fait mal ou (plus rarement) ceci me fait du bien.

 

Bref, il ne fait pas la morale aux autres; il ne cède pas à cette facilité.

 

Ce livre est donc un recueil de notes prises au cours du temps et de l'espace, chez lui et en voyage, qu'il entreprend toujours pour être surpris (L'habitude rend à la fois étale et vide le Temps qui passe) - et Dieu sait s'il a voyagé, même s'il doute de son existence.

 

Sur l'expression prendre des notes il s'interroge à bon droit:

A qui, à quoi les prend-on, sinon au monde alentour?

On ne les lui rend pas toujours. Mais il arrive qu'on les lui rende (en bien, en mal) - jusqu'au centuple.

 

Ce livre est la preuve qu'il les lui rend bien et, ce faisant, il se révèle: Jamais on ne parle si bien de soi qu'en parlant des autres.

 

Quand, par exemple, il parle de ceux qui croient exercer leur sens critique et qui, en réalité, donnent libre cours à leur immense capacité de dénigrement, le lecteur peut être sûr que la nuance est [son faible], comme aussi le doute, l'hésitation, l'incertitude.

 

La nuance, le doute, l'hésitation, l'incertitude sont bien vertus de moraliste, pour lequel PEUT-ÊTRE est l'expression-clé:

Le mot, le signe, le doute sous lesquels devraient se placer chaque page, chaque poème ou récit, chaque livre écrit. Chaque vie vécue aussi. Ce peu d'être et d'avoir été - en toute hypothèse.

 

Au contraire, Absolu est un mot qu'aucun poète ni personne de sensé ne devrait jamais utiliser.

 

François Debluë est sensé, et cohérent: L'homme d'aujourd'hui est renseigné comme il ne l'a jamais été. Il n'en est pas moins aussi démuni qu'il a pu l'être aux premiers jours de l'humanité.

 

Il est pourtant des choses dont on peut parler sans trop se tromper:

- la propriété:

Nous n'avons de droits sur personne, car personne ne nous appartient.

Nous ne sommes pas propriétaires des êtres, pas plus que nous ne sommes leur propriété.

- la confiance:

L'anti-vol par excellence. Ou l'ultime mais indispensable naïveté de qui veut croire encore en une humanité possible.

- la bienveillance:

Peut-être l'une des plus rares et des plus précieuses dispositions.

- l'amour qui ne s'accommode d'aucune prison:

De suite que "l'amour libre", si en vogue naguère, n'est en réalité qu'un pléonasme.

- le désir versus l'amour:

Le désir, source de toutes les impatiences. L'amour, source de toute patience.

- le Temps qui ne se laisse pas faire:

Il n'a d'ordre à recevoir de personne.

- l'essentiel:

L'essentiel se mesure à ce qui ne l'est pas. Sans périphérie pas de centre.

- la vie:

Rester vivant, c'est rester curieux, ouvert.

 

En cette époque trouble, et troublée, ce passage sur la paix donne matière à réflexion:

Ce que l'humanité ne supporte pas, ce que ni les hommes ni les femmes ne supportent, c'est la paix.

De toutes les façons, ils provoquent l'adversaire, le frère, la soeur, le conjoint, le voisin - cet autre dont ils ont tôt ou tard besoin de se faire un ennemi pour se convaincre eux-mêmes, dirait-on, de leur bon droit et de leur propre existence.

Le plus fort veut et doit se prouver qu'il est le plus fort; le plus faible, qu'il est capable de se battre, même s'il n'en a pas les moyens. Mieux vaut être une victime que n'être rien.

Ainsi donc, si ni les forts ni les faibles ne veulent la paix, qui pourra la souhaiter?

 

Cet amoureux de la langue française détricote quelques expressions toutes faites. Par exemple:

Pourquoi dit-on volontiers "la mort dans l'âme" - et si peu "la mort dans le corps", alors que si souvent c'est celle-là que l'on éprouve - dès les premières affaires amoureuses.

 

François Debluë ne manque pas d'humour. Exemple:

Avantage de l'incinération: ne jamais être réduit à se retourner dans sa tombe.

 

Il écrit, vers la fin:

Les vrais livres sont ceux qui donnent à lire en nous.

 

Ces Nouvelles fausses notes sont de la sorte...

 

Francis Richard

 

Nouvelles fausses notes, François Debluë, 280 pages L'Âge d'Homme

 

Un livre précédent, chez le même éditeur:

 

Fragments d'un homme ordinaire, 152 pages (2012)

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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 22:55
Prison ferme, de Marcel Nicolet

29 mars 2016

 

Le Tribunal régional des Montagnes et du Val-de-Ruz interdit à titre provisionnel la diffusion et la vente de Prison ferme à la demande des deux filles de l'auteur, Marion et Marie. A la suite de cette décision inouïe, tous les exemplaires diffusés du livre sont rappelés par l'éditeur.

 

14 avril 2016

 

Un compromis est trouvé à l'audience du tribunal: La diffusion et la vente du livre sont autorisées à condition qu'en soit supprimé un certain nombre de pages. Bernard Campiche, l'éditeur, s'engage à arracher lui-même lesdites pages des 3.100 exemplaires de cette première édition.

 

Dans l'exemplaire que j'ai entre les mains, il y a ainsi 14 pages arrachées: les pages 15-16, 23-24, 27 à 32, 35-36 et 77-78. Comme la table des matières est la même qu'avant l'arrachage, les titres des 5 courts chapitres manquants demeurent: Un ami, "Tu ne nous aimes pas", Elles partent en vacances, Faire quelque chose, Obsessions, Le drame et L'anniversaire.

 

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Marcel Nicolet, l'auteur, 60 ans, est incarcéré à la prison de Bellevue à Gorgier, dans le canton de Neuchâtel. Ce gastro-entérologue de La Chaux-de-Fonds a tué, il y a sept ans, son ex-femme Stéphanie et il a été condamné à une peine de prison ferme de 14 ans. Il a écrit cette autobiographie pour tenter de comprendre son acte et de le faire comprendre à ses filles d'abord, ensuite à ses amis, enfin à tous ceux qui prendront la peine de le lire.

 

Le lecteur, en tout cas, a bien du mal à le comprendre cet acte criminel, peut-être parce que, parmi les pages manquantes, se trouvent entre autres celles du drame, raconté en six pages. Il ne sait donc rien des circonstances du crime, qu'elles soient atténuantes ou pas. Aussi l'intérêt du livre ne subsiste-t-il que parce que le détenu, alias Marco Nitti pour ses gardiens et ses co-détenus, raconte ce qui a précédé ce drame et ce qui l'a suivi.

 

Les allusions à ses relations avec Stéphanie sont en effet insuffisantes pour expliquer son passage à l'acte meurtrier, pour lequel il éprouve remords et demande pardon à sa victime et à ses filles. Ce meurtre trouverait son origine dans sa haine pour Stéphanie quand elle l'a traité de père indigne, et dans sa boulimie, ses excès en tous genres: 

 

Un jour Stéphanie m'a trompé. Lassée sans doute de mes excès, elle fut séduite par un homme regardant ses beaux yeux plutôt que son assiette.

 

Je peux [...] voir dans ma boulimie comme une sorte de comportement écran masquant mon mal-être. Stéphanie a dû aussi le percevoir sans bien le comprendre.

 

Lorsque Stéphanie m'a reproché ma boulimie, j'ai basculé dans le drame. La jalousie de la savoir avec un autre? Je ne pense pas. Je n'ai pas besoin de posséder l'autre. Seulement d'être aimé. Ou mieux, de ne pas être abandonné. Je vivais la rupture non pas comme un divorce, mais comme un abandon.

 

Il faut sans doute chercher dans son enfance cette hantise de l'abandon. Marcel Nicolet n'était pas désiré par ses parents. Si elle en avait eu les moyens matériels, sa mère aurait avorté. Elle et son père se sont comportés comme si, à leurs yeux, il n'existait pas: Une non-existence qui engendre la peur d'aimer à l'âge adulte.

 

Cette hantise de l'abandon, Il faut donc aussi la chercher dans son rapport avec les femmes, qui en est la suite logique: dans son premier mariage avec une infirmière, dont il va divorcer, son inaptitude chronique à la concertation perdurant; dans son deuxième mariage avec Stéphanie, dont il va également divorcer, inévitablement.

 

Cette peur d'aimer à l'âge adulte va se traduire ainsi: Les émotions brûlent, et de ne pas en avoir évite de se faire mal. Une bonne raison pour masquer mes sentiments derrière un rempart d'ironie, quand ce n'est pas de cynisme.

 

Ce qui a suivi le drame et qu'il raconte, c'est la prison. Et là, justement, le portrait que Marcel Nicolet fait de l'univers carcéral est d'une ironie décapante, empreint d'un humour qui fait peut-être le grand intérêt de ce livre: l'auteur y manie l'autodérision avec maestria et une belle connaissance de la langue française; il s'y montre observateur aiguisé et intelligent de ce monde clos et kafkaïen, tout bonnement inimaginable de l'extérieur. 

 

Ce qui sauve Marcel Nicolet aujourd'hui, c'est, outre sa grande résilience, qu'il n'est pas vraiment abandonné. Il a de nombreuses visites. Qui sont ses visiteurs? Ce sont le plus souvent des amis de longue date qui me connaissent depuis l'enfance. Qui savent que ma façon d'être n'est pas le meurtre mais le respect de l'autre:

 

Que s'est-il passé? Eux aussi veulent savoir. Pour comprendre. Pas pour faire un dossier à charge. Evidemment ils condamnent le meurtre et trouvent méritée la peine de prison. Ils approuvent ma remise en question, me poussent à regarder dans tous les recoins de ma personnalité et insistent pour que je ne laisse aucune zone d'ombre.

 

C'est grâce à leur appui que Marcel Nicolet s'accroche, développe des projets, comme celui d'une reconversion humanitaire, maintient ses connaissances médicales, a pu entreprendre des études de sciences économiques et mathématiques et qu'il a passé avec succès un Bachelor dans les deux domaines.

 

Toutefois, pour la société, il est encore et toujours un criminel qui a tué sa femme et un récidiviste potentiel: La Justice peine à définir le risque de récidive. En multipliant les expertises, elle dilue les décisions qui sont reportées d'année en année, fermant progressivement la prison. Il y est. Qu'il y reste!

 

Francis Richard

 

Prison ferme, Marcel Nicolet, 272 (- 14) pages, Bernard Campiche Editeur

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 18:40
Vivement ce soir..., de Liliane Schraûwen

Vivement ce soir... c'est ce que se dit Thomas, l'un des deux protagonistes du roman de Liliane Schraûwen, au moment de la pause de midi. Il a lu, à ce moment-là, un SMS de la part de sa compagne Alexia, où elle lui a dit: à ce soir!. Et, en effet, toute cette journée-là, il lui tarde de la revoir: il échange même avec elle des SMS entre deux patients. Lorsqu'il les reçoit ces patients, qu'il écoute en évitant le plus possible d'intervenir, par intermittence son esprit vagabonde et il pense à elle, comme l'esprit du lecteur s'échappe parfois en lisant les lignes d'un livre...

 

Le métier de Thomas, 25 ans? Il est psy. Cela ne fait que quelques mois qu'il exerce, tout juste après avoir obtenu son diplôme. Alexia, elle, est enseignante, au niveau secondaire. Dans la maison ancienne et délabrée qu'ils habitent depuis un an et qu'il retape week-end après week-end, le cabinet se trouve en sous-sol, living et cuisine au premier, chambres et salle de bains aux étages. Alexia et Thomas y filent le parfait amour, un amour fusionnel, qui les rend heureux l'un comme l'autre, avec leurs trois chats. 

 

L'autre protagoniste, c'est Madame Favereaux. Après chaque séance avec Thomas, depuis quelque temps, elle consigne sur le papier ce qu'elle ressent et comment elle se sent mal, désespérée, à quel point elle a besoin d'un peu de sympathie, juste un peu d'humaine sympathie. Elle sera bientôt à la retraite. Or son métier - elle enseigne à des étudiants - est peut-être ce qui donne encore un peu de sens à sa vie après avoir vécu solitairement et douloureusement depuis que son mari et ses enfants l'ont quittée, depuis ce qu'elle appelle le drame.

 

Ce lundi matin, Thomas a reçu à raison de trois quarts d'heure chacun: Monsieur Piérard, un patient antipathique, n'aimant rien tant que critiquer, juger, déprécier; Laurent, 22 ans, qui se dit fatigué de tout; Marisa Duzel, bientôt 40 ans, dont l'adolescence a été difficile, entre un père instable et coureur de jupons et une mère suicidaire, et qui accumule les échecs amoureux; Monsieur Stevens, un homme désorienté, mal dans sa peau, mais imprévisible et potentiellement agressif, qui, un moment, lui a fait peur.

 

Ce lundi après-midi, il recevra, 45 minutes chacun: Sylvia, 18 ans, une petite souris volontaire, lucide et combative, mais atteinte de tocs (troubles obsessionnels compulsifs); John, un grand gaillard d'une trentaine d'années, mince et élancé, mutique et nerveux; Myriam Mazury, prise par des vagues de désespoir, cédant à des accès de violence et de rage, sans motif apparent; Madame Bertram, la cinquantaine, mariée, qui n'a qu'un seul sujet de conversation, immuable, obsessionnel: Sylvain, 25 ans... Et, en principe, Madame Favereaux...

 

Madame Favereaux appelle Thomas, Monsieur Quarante Euros, le prix de la consultation, précisément minutée. Elle souffre de ne plus avoir de relation humaine avec quiconque. Même si depuis des semaines elle consulte chez Thomas, elle regrette en fait que l'espèce de relation ambiguë qu'elle entretient avec lui - il est bien plus jeune qu'elle -, ne soit au fond qu'une relation tarifée, que la sympathie du jeune psy ne soit, lui semble-t-il, que de pure commande, c'est-à-dire seulement professionnelle.

 

Le roman de Liliane Schraûwen plonge donc le lecteur dans l'univers des entretiens d'un psy avec ses patients avec beaucoup de...psychologie, qui ne s'applique pas seulement aux dits patients mais à leur praticien - il est psy mais n'en est pas moins homme, avec ses propres interrogations, en rapport, voire en résonance, avec ce qu'il entend de leur part -, à l'une de ses patientes, dont le désespoir est terriblement emblématique.

 

Au cours de ce lundi, le lecteur sent cependant la pression monter, furtivement. Car, parallèlement au récit de cette journée de Thomas, écrit à la troisième personne, se superposent les notes, écrites à la première, de Madame Favereaux, dont la détresse devant le néant de sa vie et l'attraction pour le vide vont croissant. Mais il ne peut évidemment pas imaginer un seul instant l'issue de cette histoire trop humaine, habilement racontée.

 

Francis Richard

 

Vivement ce soir..., Liliane Schraûwen, 192 pages, Éditions Luce Wilquin

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 22:55
Mouvement, de Philippe Sollers

Si Hegel avait écrit un roman d'aventure, selon Philippe Sollers, il lui aurait donné pour titre: Mouvement. Mais il n'a pas eu besoin de l'écrire, il a eu lieu. Et, de toute façon, Philippe Sollers l'a écrit à sa place. Pour ce faire, il n'a pas cherché à interpréter le philosophe, mais à l'être et, pour y parvenir, à penser à travers lui. Car tous les interprètes de Hegel se trompent: La révolution, l'érotisme ou le pouvoir financier sont des solutions frivoles...

 

On sait que Philippe Sollers a une conception bien à lui du roman. Certes il s'agit pour lui d'un texte où subsistent quelques traces de fiction: il est ainsi brièvement question, au début du livre, de Lola, chaude et rose, qui partage le lit du narrateur. Mais c'est dit en passant, fugacement: l'essentiel n'est évidemment pas là; il est dans les digressions savantes et provocantes dont il use, et abuse, où il excelle.

 

Pourquoi ces digressions ? Il les justifie clairement, sans détours: Le seul vrai roman est le mouvement de l'Esprit et rien d'autre. Et qui est le héros le plus emblématique de ce mouvement ? Hegel lui-même (parmi d'autres), qu'il cite dans l'épigraphe: La vérité est le mouvement d'elle-même en elle-même. Dans ce vrai roman, où ce qui compte avant tout c'est le mouvement, (le truc de Hegel), Hegel se meut.

 

Le narrateur pense donc Hegel dans les livres qu'il lit, dans les rêves qu'il fait, dans l'Histoire passée qu'il se repasse, présente qu'il vit et à venir qu'il imagine, sans souci de chronologie, laquelle est inutile quand on sait que le passé est parfois en avance sur l'avenir. Dans Mouvement, Hegel, donc, pense que, a raison, ne veut pas s'étendre sur Freud, porte une attention soutenue à la télévision etc.

 

Hegel est omniprésent en personne ou en filigrane. Il l'est, par exemple, dans un passage comme celui-là: Il s'agit maintenant d'imaginer une existence humaine ayant atteint le mouvement perpétuel, ou ce qui revient au même, un volume très clair, qui se lirait continuellement lui-même, ou dans cet autre, où est évoqué l'homme de Lascaux, animé par une spontanéité insoumise: Il s'agit d'une extrême liberté dans le mouvement du mouvant.

 

Hegel l'est encore dans ce que dit l'historien chinois Sima Qian à propos de Zhuangzi: Son langage déborde de toute part, il ne suit que sa propre inspiration, de sorte que les puissants n'ont jamais pu en faire leur instrument. Philippe Sollers y voit une définition possible de la dialectique...

 

Il ne faut pas se faire de souci pour l'Esprit: au cours de son mouvement Il surmonte tous les obstacles, même la pulsion de mort, plus ténébreuse que prévue, Goulag, Shoah, Hiroshima, Allah, et puis quoi encore, tant il est vrai que bien qu'elles opèrent simultanément, il ne faut pas confondre décomposition et mutation: La décomposition mélange et détruit, la mutation crible et trie.

 

Après avoir digressé sur le mouvement qui anime des personnages de la Bible, des penseurs, des écrivains, des poètes chinois, des hommes politiques, les galaxies, les religions, l'ADN, les textos, les big data de la Toile, Philippe Sollers reste ferme: les seuls vrais dieux sont des livres, un certain nombre de livres agissent comme des dieux; et reste serein: son dernier roman, tout aussi atypique que les précédents, se termine ainsi: 

 

La nuit a été tranquille, et, une fois de plus, j'ai embrassé l'aube d'été. C'est aussi simple qu'une phrase musicale.

Maintenant la brise du nord-est, ma préférée, se lève, et, rapide, une mouette, très reconnaissable, traverse le ciel.

 

Francis Richard

 

Mouvement, Philippe Sollers, 236 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Trésor d'amour (2011)

L'éclaircie (2012)

Médium (2014)

L'école du mystère (2015)

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 22:30
Souriez, vous êtes ruiné, d'Yves Bourdillon

La France va mal, très mal. Ce n'est pas un scoop. Les symptômes sont là: les transports sont en grève; les dépôts de carburant sont bloqués; les petits commerces disparaissent les uns après les autres; les pavés volent; les Sans-Slibards, Enragés et autres Indignés, sont dans la rue, etc. Bref, c'est la crise, une vraie de vraie, velue et tatouée, mais où tout fonctionne encore cahin-caha:

 

On peut toujours prendre le café aux terrasses pendant que les pavés volent. On reçoit encore son salaire en temps et en heure. Epargnants, fonctionnaires, ouvriers et cadres, en sursis, inquiets, floués, ou en burn-out, vaquent à leurs occupations malgré une situation semi-insurrectionnelle et une simili banqueroute. Une sorte de Mai 68, avec moins de baise...

 

Alors il vaut mieux en sourire qu'en pleurer. En fait, en lisant le livre d'Yves Bourdillon, Souriez, vous êtes ruiné, le lecteur ne se contente pas de sourire. Il trouve en effet de multiples occasions de rire. Rire n'est pas seulement le propre de l'homme, mais encore le moyen le plus sûr de survivre quand les lendemains ne chantent décidément pas et que tout semble désespérément perdu...

 

Frédéric Beaumont, 45 ans, le narrateur, est chroniqueur au service "Société" du Journal, qui vient d'être racheté par un industriel aux idées avancées. La ligne éditoriale change et, pour Gamblin, le rédacteur en chef, il s'agit d'affronter la dictature: Apparemment, à ses yeux, pour être facho il suffit désormais d'être favorable à une vigoureuse baisse des dépenses publiques...

 

Pour mener le combat, Gamblin compte sur Beaumont, catalogué progressiste pur jus, toujours partant pour se battre pour une société solidaire. Ce qu'il ne sait pas, c'est que Beaumont a secrètement viré libéral, libéral intégral, quasi thatchérien... Mais il n'est pas pour autant le libéral tel qu'on le caricature: le genre, selon Gamblin, à piétiner une mamie pour monter dans le métro:

 

J'ai découvert pour ma part que dans le mot libéralisme il y avait liberté. Naaaaan, pas nécessairement celle du renard dans le poulailler...

 

S'il était honnête, Beaumont démissionnerait. Seulement voilà, il faut bien vivre et il ne peut pas se passer de ce job alimentaire: il a divorcé de Sophie deux ans plus tôt, laquelle, au sein d'une ONG, ne gagne pas grand-chose à défendre des génocidés... et il a à sa charge leur fille Chloé, qui fait des études dans une école de commerce hors de prix... et qui, peut-être en raison des valeurs qui lui ont été inculquées, veut devenir entrepreneur...

 

La vie de Beaumont bascule quand Ceccaldi, qu'il a connu à La Dépêche, lui propose de faire des piges à Libertas, dont la ligne éditoriale correspond à son virage personnel... Mais des piges ne nourrissent pas un homme qui a des obligations. Cependant, après avoir tergiversé, Beaumont accepte d'écrire des chroniques dans Libertas, sous le pseudo de Félix Paquette, un journaliste canadien inconnu sur le continent.

 

Même si le contexte n'est pas drôle - la France est au bord du gouffre: dette pharaonique, déficits budgétaires continus depuis 40 ans etc. - le comique naît du double-jeu du narrateur qui se trouve dans des situations de plus en plus inextricables, d'autant que Beaumont et Paquette sont tout le temps en concurrence, notamment pour découvrir ZE plan de sortie de crise du gouvernement, qui tient en une série de chiffres mystérieux: 15-40-65-2...

 

Ce double-jeu ne simplifie pas non plus la vie personnelle de Beaumont, qui en pince pour Audrey, une laissée-pour-compte . Or Audrey, qu'il a rencontrée à Mogadiscio, un quartier du 9-3, n'est pas du genre à considérer comme fréquentable quelqu'un qui ferait partie du "camp d'en face": Bien sûr, ce n'est pas très fair-play de cacher à une femme que l'on veut "pécho", que l'on est, sur le plan idéologique, aux antipodes de ses convictions...

 

Le roman d'Yves Bourdillon est donc le récit souvent hilarant de son Janus de journaliste. Car le ton est ironique, le style plein de verve, les paradoxes étourdissants, la satire des mondes politique et journalistique désopilante. Qu'il écrive dans Le Journal ou dans Libertas, il prêche à des convaincus: La plupart des gens qui achètent un canard le font pour renforcer leurs convictions, pas pour y renoncer:

 

J'appelle les peuples tantôt à résister à la mondialisation néo-libérale, tantôt à ne pas succomber aux vieilles lunes crypto-marxistes. Je dénonce tout et son contraire, les États, les marrrrchés, le gouvernement, l'opposition, les tenants de Keynes comme les partisans de Hayek, les Indignés tout autant que les Baudets. "L'austérité tue", "La dette tue", "trop d'impôts tue l'impôt", "l'impôt c'est la solidarité", "touche pas à mon alloc".

 

Pourquoi ai-je le sentiment que Paquette est plus convaincant que Beaumont? Sans doute parce que, somme toute, les convictions du premier sont assez proches des miennes (qui n'ont d'ailleurs pas besoin d'être renforcées), mais aussi, peut-être, parce qu'elles sont "secrètement" celles de l'auteur, qui se trahit malgré qu'il en ait, et parce qu'elles sont généralement ou ignorées, ou caricaturées, ou les deux à la fois.

 

Ainsi, quand Paquette cite Bastiat, son amie Hélène qui vient d'apprendre que Paquette c'est Beaumont, demande:

- C'est qui ce Bastiat que tu cites? Un Américain?

- Un Français. XIXesiècle.

- Qu'il y reste.

 

Francis Richard

 

Souriez, vous êtes ruiné, Yves Bourdillon, 520 pages,  Éditions du Rocher

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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 17:00
Le bel âge, d'Yvette Wagner

Le bel âge, ce serait vingt ans, ou autour de vingt ans. C'est du moins ce qu'on dit, notamment ce que disent celles ou ceux qui se penchent sur leur lointain passé. Mais ce n'est évidemment pas toujours le cas. Mais, quand ça l'est, il ne faut surtout pas bouder le plaisir de s'offrir de tels souvenirs, même s'ils deviennent fugaces et veulent s'échapper.

 

Dans son roman, plein de charme, à l'image de la couverture - L'autoportrait à la toilette de Zinaida Serebriakova (1909) - Yvette Wagner met en scène deux personnages, Léa et sa petite-fille Elodie. Elodie a dix-neuf ans. Léa en la recevant chez elle pour y passer la nuit se souvient du temps où, étudiante à Berne, elle avait ce même et bel âge.

 

Les époques ne sont plus les mêmes. Les moeurs ont changé. Les couples duraient des décennies, ils se décomposent très vite aujourd'hui. Les moyens de communication incitaient à prendre son bien, ou son mal, en patience, ils permettent maintenant l'instantané des relations, qui, du coup, sont bien souvent éphémères.

 

De temps en temps, Léa reçoit chez elle sa fille Daphné, divorcée, ou l'un de ses petits-enfants, l'une des cadettes Elodie ou Constance, ou plus rarement, l'aîné Mathieu. Est-elle incluse dans leur vie? Comme un repère, dont on s'assure de la présence... de loin en loin? Un élément stable, inamovible dans le capharnaüm que [devient] toute existence aujourd'hui?

 

Il faut croire que Léa est incluse dans la vie d'Elodie, comme Elodie l'est dans celle de Léa. Il y a en effet entre elles une complicité naturelle. Pour Elodie, Léa est le seul lien qui demeure de sa famille éclatée, et son refuge. Pour Léa, Elodie, pour laquelle elle éprouve de la connivence, est une présence familière dont elle peut désormais difficilement se passer.

 

Quelle que soit l'époque, cependant, la vie, sous des formes changées, est faite d'amours déçues, d'amitiés qui perdurent ou se perdent, de heurts d'enfants avec leurs parents - déni du libre-arbitre d'un côté, refus d'une existence imposée de l'autre -, de chagrins plus ou moins douloureux. Une force étrange pousse pourtant les humains à poursuivre leur chemin jusqu'au bout...

 

Francis Richard

 

Le bel âge, Yvette Wagner, 64 pages, Editions de l'Aire

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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