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17 mai 2019 5 17 /05 /mai /2019 22:15
Étude pour un homme seul, de Richard Millet

Il n'est pas fortuit que Richard Millet, passionné de musique classique, ait donné ce titre à son récit: Étude pour un homme seul.

 

Pascal, le narrateur, a quelques traits communs avec lui:

- il est sexagénaire et originaire de Siom en Corrèze, village inspiré de son village de Viam

- il a été le guerrier appliqué de la guerre libanaise

- il est écrivain, décrété indigne d'être lu par les malins, les idéologues, les beaux parleurs, etc. et par des femmes, notamment par une maigre romancière, au visage défait par les années et la vertu idéologique...

- il ne se bat plus que pour des questions de grammaire...

 

Pascal n'est pas solitaire seulement en raison de son art d'écrire et de ses opinions, mais aussi de la maladie qui l'éloigne des femmes.

 

De plus il fait désormais partie de ces célibataires moins disposés que les autres à supporter la climatologie féminine, surtout aujourd'hui que l'homme a perdu la guerre des sexes...

 

Il aggrave son cas quand il écrit qu'il n'a jamais caressé une femme de plus de quarante-cinq ans (chiffre devenu talismanique pour lui) et qu'il a toujours eu des femmes jeunes, voire très jeunes:

 

Qu'on ne voie là ni mépris, ni dégoût; ce sont les femmes qui nous élisent, non le contraire; et mes amours sont telles que c'est le désir qui me les dicte, bien plus que la volonté ou l'illusion de "construire sa vie", même à l'âge que j'ai atteint...

 

La maigre romancière le haïssait pour ses opinions mais aussi pour le seul fait qu'il était un homme, donc coupable envers les femmes. Elle avait cependant raison quand elle lui avait fait cette prédiction:

 

Vous serez seul, désormais, et vous ferez l'amour tout seul, ou bien vous paierez pour le faire...

 

Car ce sont ces airs-là que joue le récit de Richard Millet, de manière inattendue et singulière, avant et pendant la présence de Yelizeveta, femme de ménage d'origine moldave, envoyée par son amie Léonore pour travailler chez lui tous les lundis de 11 à 14 heures.

 

Maladie, âge, opprobre littéraire n'épargnent donc pas Pascal. Il ne pense pas pour autant que la misère sexuelle existe, la sexualité elle-même étant une grande part de la misère humaine.

 

Finalement, la prédiction de la maigre romancière ne s'avère pas malédiction:

 

Le pacte prostitutionnel était la forme raisonnable de l'amour, tout comme la pornographie sa dimension hygiénique, donc éthique, en fin de compte, le paradoxe n'étant ici qu'apparent: tout ce qui sert à réguler le flux sexuel relève de la Loi, donc de la paix sociale; si bien que, dans l'amour, comme dans le rite, la satisfaction du désir finit par résider dans la transaction, le jeu, ou la seule règle du jeu.


Cachez ce Millet que je ne saurais lire!, s'exclament alors les juges et professeurs de vertu...

 

Francis Richard

 

Étude pour un homme seul, Richard Millet, 126 pages, Pierre Guillaume de Roux

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012)

Trois légendes (21 novembre 2013)

L'Être-Boeuf (3 décembre 2013)

Une artiste du sexe (30 décembre 2013)

Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)

Solitude du témoin (3 mai 2015)

Province (28 juin 2017)

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16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 22:45
Les immortelles, de Fabienne Bogádi

Chaque plante, chaque animal, chaque être humain porte tout l'univers en lui, plus un principe qui n'appartient qu'à lui et qui le différencie des autres.

 

C'est un des préceptes que Maman a appris à sa fille Dea, sa déesse. Elle lui a dit aussi: Tout est dans tout, le bien est dans le mal et le mal est dans le bien.

 

Sur le domaine vivent le minotaure, le père de Dea, qui est à la fois abusif et protecteur, Maman donc, la magicienne, et ses cinq frères, les centaures.

 

Le père a voulu que les prénoms de ses fils et de leurs chevaux, commencent par une des cinq voyelles de l'alphabet. L'aimé de Dea est Orfeo, qui monte Orion.

 

La magicienne transmet à Dea sa connaissance des plantes et des simples, au jardin puis dans son laboratoire: Dea note tout dans son cahier bleu.

 

La vie de Dea bascule, le soir de la fulgurance, quand son frère Icare organise un bal au domaine et que survient le beau Jonas qui lui dit notamment:

 

Savez-vous que les deux émanations essentielles d'un être sont sa voix et son odeur? Ils sont les reflets de son âme [...]. Si vous voulez blesser une personne au plus profond, dites-lui qu'elle sent mauvais, ou que sa voix est désagréable ou mal posée.

 

Peut-être Dea aurait-elle dû prêter davantage attention à ces paroles de Jonas ... avant d'en tomber amoureuse et d'en oublier les fleurs et la soif des fleurs.

 

Après la mort du minotaure, puis d'Orfeo, le frère qu'elle aimait, elle dit en effet  adieu à Maman et part avec Jonas pour une grande ville, dans le nord.

 

S'y révèlent un autre monde - tout carré - et un autre Jonas, qui lui donnera tout ce dont elle besoin, à condition de faire tout ce qu'il lui demande...

 

Tout est en place pour que se joue une tragédie aux accents antiques, comme le laissent présager les noms des protagonistes et des chevaux.

 

Fabienne Bogádi intercale au récit un autre récit, en italiques, qui se situe plus tard, comme un chant, sans ponctuation, mais de plus en plus précis.

 

Le lecteur est prévenu par ce chant que cette histoire va mal finir, ce qui est le propre des tragédies, mais il ne sait pas, jusqu'au bout, comment cela se produira.

 

Francis Richard

 

Les immortelles, Fabienne Bogádi, 216 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

Le corps déchiré, Olivier Morattel Éditeur (2014)

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15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 17:00
Sur la Chapelle, d'Adrien Bürki

Sur la commune de St Légier-La Chiésaz, dans la région veveysanne, au lieu-dit Sur la Chapelle, se trouvent les vestiges d'une chapelle dédiée à Saint Léodegard, que l'on peut visiter.

 

Adrien Bürki évoque dans son livre l'histoire de cet édifice en quatre récits. Comme c'est joliment dit en fin d'ouvrage, l'église se trouve ainsi au milieu du recueil comme au milieu du village.

 

Prunelle raconte, vers 800, pendant la construction de la chapelle, un hiver, celui de deux pèlerins et de leurs deux mules, pris dans le mauvais temps. Des loups ont attaqué l'une des mules.

 

La seconde mule et les deux corps d'hommes sont découverts un peu plus loin: Les loups n'étaient pas arrivés jusque là, à moins que le feu les eût tenus à distance, mais les crocs de février n'étaient pas moins féroces à la chair.

 

Le personnage lumineux de ce récit est Adèle, une jeune guérisseuse dont le don a fait d'elle une enfant trop tôt grandie [...], une fille trop solitaire et sérieuse pour qu'on pût la trouver jolie.

 

Le personnage lumineux de Chroniques, qui se passe en l'an mil, est Martin, devenu aveugle à sept ans, et qui manifeste le plus grand intérêt aux histoires qu'on lui [raconte]: Sans avoir à le consigner, il retenait tout...

 

Dans Le brasier, l'incendie de la chapelle vers 1400, l'auteur raconte Mermet, le pêcheur, trois enfants, Marie, Ninon et Basile, Jean l'idiot, trois paysans, Perret et ses fils, Jordan et Simon, et le curé.

 

Ce qu'il dit de l'incendie lui-même ne peut laisser indifférent:

 

Cinq jours de pluie et de vent n'avaient pas balayé l'odeur âcre de fumée. Les bancs à l'avant de la nef avaient tous brûlé, et on avait jeté les autres, noircis, mordus par les flammes. Les vitraux avaient cédé sous l'effet de la chaleur, on en avait entendu de loin les éclats tomber en cascade, et les fenêtres béantes regardaient l'assistance intimidée comme de grands yeux noirs d'aveugle.

 

Dans Aigrettes, au XVIIIe siècle, Charlotte ne sait déjà plus l'emplacement exact de la chapelle, qui, le siècle précédent, est devenue une masure (cela signifie ruines): à cette époque Loyse savait qu'elle ne serait plus là très longtemps:

 

Le toit céderait le premier, une des poutres maîtresses, pourrie, entraînerait la charpente dans sa chute, éboulant le faîte des murs [...]. Il n'y aurait pas grand chose à sauver du bois, mais on pourrait récupérer toutes les bonnes pierres, les grandes pour les constructions, les petites pour les murets.

 

Que l'auteur soit rassuré. Il a réussi, à travers ces récits, dont les personnages et les destins sont pour la plupart imaginaires, à illustrer le propos qu'il voulait tenir quand il les a entrepris:

 

Ce ne sont pas les vieilles pierres en elles-mêmes qui nous parlent; elles sont en fait des chambres d'écho où nous pouvons écouter, si nous y prêtons l'oreille, nos propres pas.

 

Francis Richard

 

Sur la Chapelle, Adrien Bürki, 80 pages, Éditions de l'Aire

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 22:15
Vers vos vingt ans, de Laurence Voïta

Et puis, tant que Myriam partira vers les vingt ans de ses grands-parents, elle n'ira pas chercher dans ses vingt ans à elle...

 

Anne pense ainsi quand elle dépose sur la table de son bureau, redevenu depuis peu la chambre de sa fille, le vieil album de photos que Myriam a déjà retrouvé, auquel elle en ajoute six autres.

 

Myriam, trente-cinq ans, a quitté la maison maternelle il y a quinze ans. Après sept ans de vie commune avec Christian, ce dernier vient de rompre avec elle et elle a dû partir de son appartement.

 

Après la mort de David, trente-cinq ans plus tôt, Anne n'a plus voulu aimer d'autre homme. Sa fille adoptive, avec laquelle elle a pourtant bien du mal à s'entendre, lui a permis de rester en vie.

 

Juste après la mort de David, Anne a ramené Myriam d'Afrique, où elle est née. Anne n'est pas très diserte sur les origines de Myriam qui a le teint satiné: elle est café au lait, marron chaud...

 

Lorsque Myriam était enfant, Anne partait seule, chaque année, pendant presque tout l'été: elle la confiait à ses grands-parents, Jean et Mathilda. Mais, aujourd'hui, Jean et Mathilda sont morts.

 

Myriam n'a donc pas pu trouver refuge chez eux et l'a demandé à sa mère, qui l'a hébergé de mauvais gré, habituée à être seule et mal à l'aise quand Myriam l'interroge sur son passé à elle:

 

Non, Anne n'aime pas les souvenirs, ces représentations d'un temps passé qu'on réinvente. Encore moins les photos quand elles sont affectives et racontent nos vies dans des fictions banales, qui se ressemblent toutes.

 

Si Anne ne veut rien donner d'elle, au risque de donner David, et de livrer son terrible secret, elle a sorti les albums, puis un paquet de lettres, et va contacter Olympia, pour qu'elle reçoive Myriam.

 

Olympia est la mère de David, qu'elle a tellement aimé et qui a tari tout l'amour qu'elle avait quand il a disparu: avec elle, elle apprendra tout ce qu'elle veut savoir, sauf peut-être qui sont ses parents...

 

Avec Olympia, Myriam reconstitue le passé de sa famille et fait des comparaisons entre les vingt ans de ses grands-parents, ceux de sa mère et les siens, tandis que Anne se souvient de son côté des siens...

 

La génération de Jean et Mathilda se posait moins de questions. Celle d'Anne a contesté, mais n'a rien pu faire et est convaincue que celle de Myriam n'a pas besoin de penser, que l'émotion lui suffit.

 

Jusqu'au bout Anne a continué à se taire, à combattre sans cesse toute envie de parler, à juguler les mots pour ne pas se trahir. A la fin elle sait que le temps du secret est passé et venu celui de l'apaisement.

 

Francis Richard

 

Vers vos vingt ans, Laurence Voïta, 296 pages, Les Éditions Romann

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 10:00
Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla, de Jean-Christophe Rufin

Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla est une histoire d'amour, une longue histoire d'amour entre deux êtres qui n'arrivent jamais complètement, au cours de leur existence, ni à s'aimer, ni à se quitter.

 

Comme dans les plus belles histoires d'amour, leur histoire commence en 1958, dans des circonstances particulières, par un coup de foudre d'Edgar pour Ludmilla et de Ludmilla pour Edgar:

 

Il l'avait vue à l'époque en tout et pour tout trois minutes à peine. L'amour est-il capable de frapper si vite et si fort? Certains affirmeront que oui. D'autres voudront le croire, même s'ils en doutent. La plupart diront que c'est impossible.

 

De son côté, Ludmilla a été aussi frappée par l'amour que lui, mais de manière différente. Si à l'amour d'Edgar se mêle une part douloureuse de pitié, chez elle il y a plutôt confirmation de ce qu'elle savait en son for intérieur:

 

Quelqu'un allait venir pour elle: il était là.

 

Edgar et trois autres amis, deux filles et un garçon, sont partis en Union Soviétique pour se faire une idée du pays par eux-mêmes, même s'ils savent qu'ils ne seront pas libres de leurs mouvements.

 

Avec leur voiture, une Marly couleur crème et rouge, ils ont décidé de rallier Paris-Moscou. Et c'est dans un village d'Ukraine que la rencontre inoubliable entre Edgar et Ludmilla se produit.

 

Retourné en France, Edgar n'aura de cesse de vouloir sortir Ludmilla du pays communiste, animé par l'amour et... la pitié. Il y parviendra parce qu'il est à la fois plein d'énergie et la séduction même.

 

Lui avaient plu en Ludmilla, par-delà les formes douces et l'air fragile de la jeune fille, un caractère solide et une certaine dureté d'âme... Ce que ne démentira pas la suite de l'histoire.

 

Dans sa postface, Jean-Christophe Rufin souligne un aspect caractéristique de notre époque, qui l'a inspiré: La vie qui s'allonge favorise non seulement les ruptures mais les retrouvailles... 

 

Si elle les favorise, c'est que les personnes ont le temps d'évoluer et que les mariages multiples entre mêmes personnes, que d'aucuns penseraient improbables, ou risibles, ne le sont donc pas.

 

Edgar et Ludmilla expérimentent, au long de leur vie tumultueuse, le mariage blanc, le mariage d'opérette, le mariage de convenances, le mariage médiatique, le mariage d'exil, le mariage idéal...

 

Quant au septième, il fait partie de l'épilogue, mais Ludmilla pense que le chiffre 7 plairait à Edgar...

 

Francis Richard

 

Les sept mariages d'Edgar et Ludmilla, Jean-Christophe Rufin, 384 pages, Gallimard

 

Livres précédents:

 

Chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

Le tour du monde du roi Zibeline (2017)

 

Chez Flammarion:

Le suspendu de Conakry (2018)

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4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 22:15
Déchirures, de Sylviane Chatelain

Déchirures est un recueil de six nouvelles. La particularité de ce recueil est que la première d'entre elles représente plus des deux tiers du volume.

 

La Voisine aurait donc pu être un roman à part entière. Mais cela aurait été dommage, parce que cette disproportion ne nuit pas à l'unité de l'ouvrage.

 

Dans La voisine, une jeune femme, mère célibataire sans emploi, est obligée de déménager avec sa petite Coralie parce que son loyer est devenu trop élevé.

 

Sa fille ne supporte pas bien ce changement et en veut à sa mère. Une voisine de leur nouveau logis en profite pour s'attirer les bonnes grâces de l'enfant...

 

La mère de Coralie est déchirée. Elle ne sait trop que penser de cette voisine qui, tantôt douce tantôt dure avec elle, lui souffle au fond le chaud et le froid et l'obsède:

 

Même absente, elle est là, occupée à tisser autour d'elle et de sa fille une toile impatiente et impalpable dans laquelle elle a l'impression de se prendre davantage.

 

Sa voisine fait tant et si bien, en la tenant de plus en plus à sa merci qu'elle la soupçonne de vouloir lui enlever son enfant chérie, ce qui serait pour elle insupportable.

 

Dans La Bibliothèque, elle accepte d'aider son amie Annie à déménager ses livres, mais, surprise, cela ressemble comme deux gouttes d'eau au tonneau des Danaïdes:

 

Des étagères qui ne se vident pas. Des cartons qui ne se remplissent pas.

 

Dans Le Tableau, qu'elle ne connaît que par des reproductions, elle se rend au musée où il est exposé mais elle peine à le re-connaître et en est toute meurtrie:

 

Pour l'instant on dirait qu'il ne veut pas d'elle. Il se raidit, se ferme, se détourne. On dirait qu'il la repousse.

 

Dans La Brume, elle le perd de vue pendant une ascension. Elle ne sait s'il l'attend, si elle l'a dépassé, s'il l'appelle, si c'est bien lui, là-bas, et la gagne la peur:

 

De la solitude et du silence. Du froid qui se noue autour d'elle. De cette prison blanche, de ces murs inconsistants dans lesquels elle s'enfonce sans trouver d'issue.

 

Dans Le Chien, elle est au chevet de son mari malade qui lui raconte indéfiniment un rêve récurrent qu'il fait. Un chien (ou un loup) l'entraîne dans un village inhabité et tous deux se couchent à côté du feu qui brûle sur la place:

 

Les rêves naissent de souvenirs parfois complètement effacés de la mémoire. Ils ouvrent des portes fermées le jour, les ouvrent la nuit sur des évidences que le jour transforme en énigmes...

 

Dans La Rivière, elle est enceinte et s'est égarée dans une tempête de neige. Elle a frappé à une porte et on lui a ouvert. Pour retrouver les siens, elle doit absolument se réveiller et se délester de ses rêves:

 

Je ne les aime pas. Ils sont faits d'une étoffe usée, une étoffe si fragile, j'ai peur qu'ils se déchirent, peur des ombres sournoises, de la douleur sans remède qui s'y terrent.

 

Les protagonistes de ces six nouvelles sont donc bien des femmes toutes confrontées à des situations déchirantes et, ô combien, angoissantes. Et leurs déchirures, leurs angoisses, Sylviane Chatelain les rend communicatives...

 

Francis Richard

 

Déchirures, Sylviane Chatelain, 256 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent:

La Boisselière (2014)

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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 22:55
Tamangur, de Leta Semadeni

Tamangur est le paradis des chasseurs, et le grand-père, chasseur lui-même, a vraiment mérité d'être admis dans ce paradis.

 

Après être parti pour Tamangur, le grand-père a laissé la grand-mère et l'enfant. Mais son souvenir est toujours bien présent chez elles deux.

 

La grand-mère n'est pas pressée: Tamangur, c'est là où en réalité on ne veut pas aller. Elle ajoute: Le paradis est difficile à supporter tant qu'on n'est pas mort.

 

La grand-mère et l'enfant (qui a perdu son petit frère, emporté par le fleuve, sans qu'elle puisse rien faire) vivent dans le village, avec Chan, le chien:

 

Le village est un endroit plein d'ombres, profondément encaissé entre les montagnes, et encore plus bas mugit le fleuve, épais et scintillant en direction de la frontière.

 

Des parents de l'enfant il n'est question qu'une fois dans le roman de Leta Semadeni. Ils ne sont, semble-t-il, plus de ce monde depuis déjà longtemps.

 

Elsa habite la maison jaune, avec Elvis. Elle rend souvent visite à la grand-mère et à l'enfant et sent un peu Chanel n°5 et la cave de pommes de terre:

 

La grand-mère a le don de reconnaître les choses au nez et elle veut transmettre ce don en apprenant à l'enfant à flairer. Et finalement, elle est surpassée par l'enfant...

 

Ce sont aussi des histoires qui sont transmises à l'enfant par la grand-mère ou par Elsa, dans toutes leurs variantes, ou encore par le grand-père.

 

Ces histoires la façonnent, de même que les personnages qui peuplent l'univers de son enfance:

- la couturière aux yeux de crocodile, qui vole des souvenirs comme si de rien n'était et qui chante bien,

- la Corneille qui porte des vêtements noirs toute l'année,

- la professeure de piano avec laquelle elle sait prendre un air innocent au bon moment,

- la voisine au rire effrayant,

- Claudia et le ramoneur, qui, au café, pérorent sur leurs hommes,

- Luzia, la fillette de l'Alpenrose, qui lui fait regarder ce qui est intéressant par un trou dans le mur d'une chambre.

 

C'est cependant avec la grand-mère que l'enfant apprend le plus de choses sur la vie d'ici-bas et sur l'âme, qui ne pèse que quelques grammes:

 

Au moment où un chasseur est accueilli à Tamangur, il perd vingt-et-un grammes parce que son âme s'échappe du corps pour retourner là où elle habitait avant.

 

L'important n'est-il pas, même lorsque le corps vieillit, que l'âme reste toujours jeune?

 

Francis Richard

 

Tamangur, Leta Semadeni, 184 pages, Slatkine (traduit de l'allemand (Suisse) par Barbara Fontaine)

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 21:15
Blanc sur blanc, de Daniele Finzi Pasca

Tous les vides se comblent facilement quand on y met de la poésie ou un brin d'affection.

 

Ruggero met de la poésie dans le vide de son existence en sortant de l'histoire dans laquelle il se trouve pour aller dans le monde des fées.

 

Accroché à la ceinture de ses pantalons, il a un trousseau de clés que les fées lui ont données et qui lui ouvrent les portes de leur monde.

 

Leur monde est celui des histoires qu'il raconte et avec lesquelles il peut guérir les autres. Car cet homme fragile est un homme-médecine.

 

Au préalable il doit se trouver tout seul à une table, en train de boire quelque chose, à l'Odeon par exemple, pour pouvoir y disparaître.

 

Il ne réapparaît qu'en tombant de lui-même sur le sol, alors que les autres pensent qu'il a glissé de sa chaise et viennent l'aider à se relever.

 

Quand il disparaît, c'est pour prendre, par exemple, des trains imaginaires. Ces histoires vraies sont inspirées de celles qu'il a vues ou entendues.

 

Cette facilité qu'il a de s'évader, de même que l'affection, cette maladie infectieuse, sont sans doute ce qui lui permet de surmonter les avanies,

 

Son nouveau papa les a contaminés avec, sa maman, lui et ses deux soeurs. Il fallait ça pour panser les blessures infligées par le premier.

 

Mais c'est la conversation sur les fées qu'il a un jour avec Elena (qui lui a retrouvé son trousseau de clés, en lui en ajoutant une), qui est décisive.

 

Il met de l'ordre dans ses souvenirs, mélangés à des images qu'il invente de toutes pièces, suivant le conseil de les écrire, mais il le fait Blanc sur blanc:

 

Les pages se remplissent à toute vitesse, mais elles restent blanches. Un blanc qui se recouvre de blanc et qui est tout un entrelacs serré de questions et de réponses.

 

Dans cette histoire de deux mondes parallèles, mise en musique par Daniele Finzi Pasca, le blanc est donc mis, qu'alimentant des pensées transparentes.

 

Pour en sortir, n'est-il pas temps

- d'écrire avec le noir, pour cracher les choses qui doivent sortir et reposer

- d'écrire avec le rouge parce que certains souvenirs en sont imprégnés?

 

Francis Richard

 

Blanc sur blanc, Daniele Finzi Pasca, 120 pages, Éditions d'En-Bas (traduit de l'italien par Christian Viredaz)

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 22:55
Terre minée, de Didier Burkhalter

Dans Terre minée, le lecteur retrouve une partie des personnages de Mer porteuse, tandis que d'autres personnages font leur apparition, mais ces nouveaux personnages sont peu ou prou en lien avec les anciens, sur au total sept générations au lieu de cinq.

 

Tous les personnages de la saga sont confrontés à une terre minée: une guerre peut en cacher une autre, et si ce n'est pas à une guerre générale, c'est à une guerre locale à laquelle ils se trouvent mêlés et dont ils sont les victimes d'une manière ou d'une autre.

 

La guerre est sans fin. A peine signé l'armistice de 1918, que les prémices d'une autre se profilent avec la montée des périls dans les années 1930 et l'insécurité qui accompagne la crise économique au cours de laquelle misères et violences s'entretiennent.

 

Après la Deuxième Guerre mondiale, le Sud-Est asiatique s'embrase. D'autres guerres y font des ravages: guerre idéologique au Cambodge, guerre entre le Nord et le Sud au Vietnam, où le régime communiste fait fuir les gens, qui s'échappent sur des bateaux.

 

Au milieu des mines et des destructions, il n'est dans ce roman qu'un seul havre de paix, la Suisse, où certains des protagonistes se retrouvent et découvrent incrédules qu'il peut exister quelque part en ce monde une terre qu'il n'est pas besoin de déminer.

 

Parmi les traumatismes qui résultent de cette terre minée par l'incompréhension des différences humaines et par l'éloignement des êtres humains, il y a la perte des origines pour certains, dont une partie d'entre eux se met bien naturellement en quête.

 

Cette saga que raconte Didier Burkhalter a quelque chose d'épique, sans doute parce qu'elle se déroule dans un espace planétaire, et en un temps séculaire, et qu'aux bons moments, il sait faire parler la Terre en lui prêtant des accents poétiques.

 

Francis Richard

 

Terre minée, Didier Burkhalter, 334 pages, L'Aire

 

Livres précédents:

Enfance de Terre (2017)

Là où lac et montagne se parlent (2018)

Mer porteuse (2018)

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 21:45
Baiser de glace, de Manuela Gay-Crosier

Le thème commun des huit récits de Baiser de glace est celui des rencontres, à partir desquelles les protagonistes se construisent ou se détruisent.

 

Ces rencontres, qui plus est, sont à la fois réelles et rêvées, et façonnent donc ces êtres humains de manière tout à fait singulière, propre à chacun. 

 

(ces rencontres ont toutes lieu entre un homme et une femme, à l'exception de Georgy et de Voyager dans sa tête où il s'agit respectivement de la rencontre entre un garçon et une fille et entre un père et sa fille).

 

Trois d'entre elles sont très décalées dans le temps et dans l'espace, si bien qu'il est possible d'en douter ou, sinon, d'entrevoir avec elles l'éternité:

 

- 40 ans dans Georgy

- 65 ans dans La lettre

- 60 ans dans Baiser de glace.

 

Finalement elles sont toutes troublantes. Pas seulement celle intitulée Rencontre troublante:

 

- elles sont troublantes parce qu'elles touchent à l'affectif ou au fantasme, à l'érotisme ou à la mort

- elles sont troublantes parce qu'elles posent des questions auxquelles nul ne sait répondre.

 

Plus troublantes sont ces rencontres, plus douces en sont les chutes...

 

Francis Richard

 

Baiser de glace, Manuela Gay-Crosier, 136 pages, Plaisir de lire

 

Livre précédent:

 

Mon coeur dans la montagne (2017)

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 11:30
La Lune est un roman, de Fatoumata Kebe

La Lune est un roman, de Fatoumata Kebe, se lit ... comme un roman, dont la Lune est l'héroïne. Car c'est bien de l'histoire de la Lune et de son rapport aux hommes et à elle qu'il s'agit dans ce livre lumineux.

 

Dans son introduction l'auteure explique comment elle a procédé: J'ai choisi de confronter les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées.

 

Il faut dire que cette jeune astronome sait de quoi elle parle: elle a passé des nuits entières à regarder la Lune, lui a consacré ses études et sa vie, et a toujours rêvé, de s'y promener: la Lune est le roman de sa vie.

 

Si l'auteure est savante, elle est aussi pédagogue  et - ce qui ne gâte rien - fait montre d'humour et... d'amour pour son héroïne, quelle que soit l'approche qu'elle emprunte pour la faire mieux connaître.

 

En effet elle énonce clairement le commencement de l'Univers, la naissance de la Lune, les mots qui la disent, son visage, le temps humain qu'elle rythme, son influence sur les marées, l'objectif Lune fixé par Tintin.

 

Quand le lecteur referme le livre, il a le sentiment d'avoir appris ou approfondi ce qu'il savait sur la Lune sans effort, comme si toute cette science pluridisciplinaire allait de soi, était simple comme bonjour.

 

En réalité c'est l'auteure qui s'est donné de la peine pour lui. Mais elle n'aurait pas obtenu ce résultat si elle n'avait pas eu elle-même une conception juste et bonne de ce qu'elle partage volontiers avec lui.

 

Le 21 juillet prochain sera le cinquantième anniversaire des premiers pas d'un homme sur la Lune, ceux de Neil Amstrong, commandant de la mission Appollo XI, que j'ai vu en direct comme des millions de terriens.

 

Lire le livre de Fatoumata Kebe est une manière de célébrer cet événement hors du commun dans l'histoire de l'humanité, mais c'est aussi un premier pas littéraire pour elle qui est certaine d'aller un jour dans l'espace:

 

Un jour, je partirai.

En revenant, je vous raconterai.

 

Francis Richard

 

La lune est un roman, Fatoumata Kebe, 192 pages, Slatkine & Compagnie

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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 11:00
Le Tigre, de Joël Dicker

Le Tigre est un conte que Joël Dicker a écrit en 2004 à l'occasion d'un concours littéraire. Un écrivain est né à ce moment-là.

 

Dans ce conte, pour petits et grands, magnifiquement illustré par David de las Heras, le jeune auteur situe l'action en Sibérie, en août 1903, au temps du dernier tsar.

 

Les habitants du village de Tibié ont tous été massacrés:

 

Les victimes présentaient les mêmes signes de mutilation: elles semblaient avoir été égorgées et violemment griffées.

 

Un peu plus tard, le responsable du massacre fait d'autres victimes et se révèle être un énorme tigre:

 

Riches et pauvres, face à la peur du fauve étaient devenus égaux: aucune barrière sociale ne protégeait de l'animal.

 

Ce qui fait subir un tournant au récit, c'est la décision du Tsar, contrarié par cette affaire dans sa volonté de développement économique de la Sibérie:

 

Quiconque rapporterait au Palais Royal la dépouille de ce Tigre mangeur d'hommes recevrait le poids de l'animal en pièces d'or.

 

C'est une opportunité pour le jeune Ivan Levovitch, d'origine modeste, de devenir riche et célèbre à travers tout l'Empire, et franchir le profond fossé qui le séparait des fastes de la haute société russe.

 

Ce conte montre que les hommes ne sont pas d'un bloc et qu'ils peuvent être à la fois ambitieux et cupides, courageux et sans vergogne.

 

Francis Richard

 

Le Tigre, Joël Dicker, 66 pages, Éditions de Fallois

 

Livres précédents:

Les derniers jours de nos pères (2012)

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

Le livre des Baltimore (2015)

La disparition de Stephanie Mailer (2018)

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20 avril 2019 6 20 /04 /avril /2019 18:55
Déployer, de Douna Loup

Déployer se déploie en sept livrets, qui se lisent dans l'ordre que l'on veut. Ce qui donne 5040 possibilités de lecture (=7x6x5x4x3x2x1).

 

Le personnage solaire en est une femme, qui s'appelle Elly, et les sept textes tournent autour d'elle comme des planètes depuis lesquelles il est possible de l'observer pour faire connaissance.

 

Comme il n'y a pas de bon ordre et qu'il faut bien s'en donner un (cela rappelle le chapitrage aléatoire du DVD de Mulholland Drive, le film de David Lynch, édité par Studio Canal), en voici un qui vaut bien un des 5039 autres:

 

- Lettres de la chambre secrète (32 pages)

- Souvenir Source (4 pages)

- Cette nuit-là (48 pages)

- Ici-là (12 pages)

- Contes (12 pages)

- L'île (16 pages)

- Vive (32 pages)

 

Elly est artiste: elle photographie, elle dessine, elle cisèle et elle peint. Elle est mariée à Danis. Deux filles leur sont arrivées, Mona et Eva. A trente ans, Elly est la première à revendiquer la liberté d'aimer un autre, Jonas. Puis, c'est le tour de Danis de la tromper avec V...

 

Dans Lettres de la chambre secrète, Elly écrit dans ce carnet pour [s'] autoriser tout, pour écrire des lettres qui ne seront jamais envoyées sinon à [elle-même], écrire sans honte surtout. Pourquoi la sexualité serait une honte, quand elle est bien le lieu, le point émergent en tout cas de notre arrivée dans le monde, comment la nier sans nous nier?

 

Dans Souvenir Source, elle se souvient trente ans après d'une blessure qui lui a été infligée quand elle avait deux ans: Est-ce que vous vous souvenez que toute blessure attend son heure?

 

Dans Cette nuit-là, elle se pose la question: Combien de fois faut-il être secoué par la vie pour vivre? Et se rend compte que ces secousses répondent au besoin de deux mouvements: Celui de trouver son individualité propre et de la déclarer et celui d'appartenir à une meute, à un tout.

 

Dans Ici-là, elle parle de Willy, l'ami de Danis, qui devient le sien: C'est peut-être la meilleure définition de l'amitié. Un être existe et ça vous fait du bien. Ou encore: Les amis nous aident à percevoir ce que nous ne percevons pas de nous, ils nous donnent ce que nous avons déjà sans le savoir.

 

Dans Contes, elle retrace les premières étapes de sa vie et se dit, avant d'aborder la suite, que tout ce qui a pu la rendre triste dans le passé est révolu, est enfoui dessous la terre, ça ressemble à des graines, toutes ses petites histoires, des graines qui pousseront à leur tour.

 

Dans L'ìle, elle confie son histoire secrète avec Jonas qui l'a fait osciller entre deux pôles: L'euphorie de se sentir libre et le sentiment d'abandon qui la terrassait.

 

Dans Vive, elle raconte le dilemme auquel elle a été confrontée, et qu'elle dépasse: Rester auprès de toi, Danis, et savoir que tu t'autorises à vivre des aventures sans me le dire. Ou partir pour ne plus supporter cela. Elle termine avec la blessure de ses deux ans, qui n'a jamais cessé de [l'] enfermer dans l'insécurité définitive.

 

Dans ce dernier livret, Elly s'adresse à Danis: Par le passé je t'ai rencontré et par le passé j'ai cru que tu étais quelqu'un. Aujourd'hui tu n'es plus quelqu'un. Tu es un autre et c'est si vaste que rien ne peut te définir. Tu es une galaxie.

 

Chaque être humain que l'on aime n'est-il pas une galaxie, à explorer indéfiniment? En tout cas, dans le système d'Elly et de ses sept planètes, Douna Loup dévoile suffisamment du mystère de cette autre, fragile et solide à la fois, pour la rendre attachante...

 

Francis Richard

 

Déployer, Douna Loup, 156 pages, Zoé

 

Livres précédents au Mercure de France:

L'embrasure (2010)

Les lignes de ta paume (2012)

L'oragé (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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