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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 22:55
La distance de fuite, de Catherine Safonoff

Le titre La distance de fuite du livre de Catherine Safonoff est tiré du livre de Pascal Quignard, Critique du jugement: La distance de fuite est plus vaste que la distance d'attaque qu'elle comprend entièrement.

 

Catherine Safonoff explique ce que signifie cette citation qu'elle a mise en épigraphe: L'animal qui n'a comme défense que la vitesse de ses pattes doit garder constante la distance entre lui et l'ennemi.

 

(Les pratiquants d'un art martial penseront à maai, mot japonais qui exprime la distance juste, ce concept subtil qui comprend l'espace et le temps qui séparent deux adversaires et l'angle qu'ils font entre eux)

 

La distance de fuite est en fait une métaphore de ce que représente pour elle l'écriture: à la fois fuite et refuge. Si elle n'avait pas eu besoin de fuir ou de trouver refuge, elle se serait abstenue d'écrire, déclare-t-elle.

 

Elle dit ainsi à Iasémi, si j'avais connu un homme qui aime se promener avec moi, je n'aurais pas écrit. J'ajoute, enfin, j'espère... A quoi Iasémi lui répond en souriant: Tu n'aurais pas pu t'en empêcher.

 

Et c'est très bien ainsi, parce qu'elle est toute entière dans ce qu'elle écrit, aussi bien quand elle parle de ses hommes, Léon ou N., de ses analyses avec Z., ou raconte son atelier d'écriture avec des détenues de Champ-Dollon.

 

Elle y est toute entière quand elle reconnaît qu'elle ne peut plus écrire à la main, mais avec l'outil ordinateur: Le texte est traité, mais ma pensée n'est pas plus vive, pas plus fine, pas plus spontanée ou efficace.

 

Elle y est toute entière quand elle raconte comment elle lit Charles Ferdinand Ramuz, après avoir appris par un téléphone de l'université de Lausanne la nouvelle étonnante que le Prix lui a été attribué:

 

Lire comme une fourmi se promènerait dans les plis et rainures du cuir d'un grand éléphant mâle très ancien, très irascible, aux colères rouge sombre bien enfermées dans son manteau de cuir.

 

Elle y est toute entière quand les charmantes gardiennes de Curabilis l'inspirent: Les femmes sont belles quand elles cessent de vouloir séduire. Mais que deviendraient les hommes sans la séduction des femmes?

 

Si bien que tous ces récits de vie sonnent juste et qu'au lieu de les trouver chichiteux parce qu'ils sont très personnels et ne devraient pas regarder le lecteur, ils lui parlent comme des miroirs reflétant son humaine condition.

 

Lorsque Catherine Safonoff écrit pour fuir les autres, en réalité, elle s'en rapproche. Ressent-elle l'impossibilité grandissante d'écrire de la fiction, alors elle se rend compte que tout est fiction. Car la mémoire ne cesse de transformer les faits...

 

Francis Richard

 

La distance de fuite, Catherine Safonoff, 336 pages, Zoé

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le mineur et le canari (2012)

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 18:30
Le poids d'un ange, d'Eugen Uricaru

La plus grande peur des futurs cadres de pays totalitaires est que soient exhumés des épisodes de leur passé qui pourraient ternir leur image et rendre résistible leur ascension vers le pouvoir.

 

Dans la Roumanie de 1964, celle pour un an encore de Gheorghe Gheorghiu-Dej, le camarade Todor Grancea, une étoile montante du régime, envoie à Peta, ville du Banat, l'officier Neculai Craciun pour y accomplir une mission délicate.

 

Grancea ne dit pas à Craciun ce qu'il doit trouver. Il lui demande seulement de fouiner dans son passé, de résoudre l'impondérable, invisible et inodore problème de son passé. Un passé qui dort, dans l'indifférence, effacé, gris.

 

A Peta, Craciun rencontre Petra Maier, qui est une des rares personnes à faire partie du passé de Grancea. Elle fait des ménages dans l'administration du système. Elle vit avec son fils Cezar, un enfant étrange, qui a le don de prédiction.

 

Craciun, au bout d'un an, devient intime de cette femme, de ce cas qui n'est pas moins étrange que celui de son fils: La grande découverte, dans le cas de Petra Maier, était que cette femme effacée ne laissait rien filer entre les doigts...

 

Un personnage attire son attention: Basarab Zapa, un mendiant qui vit chichement en vendant des bouteilles vides. Or il s'avère que Cezar parle de lui comme de son protecteur, le seul qui soit capable de s'occuper de lui quand il s'évanouit...

 

Basarab est d'autant plus suspect que cet ancien ingénieur vit en dehors du système et qu'il semble bien qu'il sache des choses. Et c'est vrai qu'il sait des choses, mais qui n'ont peut-être pas de rapport avec ce que cherche Craciun, à l'aveuglette, faute d'indices.

 

Dans les années 1918-1919, Basarab s'est rendu au Tibet. Il y a rencontré Dorji Lama qui l'a initié aux mystères:

- on peut créer l'obscurité,

- on peut rester dans le froid sans geler,

- on peut se rendre invisible,

- on peut parcourir d'immenses distances en quelques heures en courant.

 

Et au mystère des mystères:

Celui qui sait ne parle pas, celui qui le découvre donne son avis, celui qui ne sait pas caquette comme une poule.

 

Basarab n'avait pas parlé, mais il avait entretenu une correspondance avec l'explorateur pro-allemand Sven Hedin. Trois ans plus tard, il était revenu à Cernauti, où il n'avait raconté à personne ses aventures tibétaines.

 

Bien plus tard, en 1937, un de ses anciens condisciples de Polytechnique de Vienne, l'avait contacté: la Fondation nazie Ahnenerbe voulait monter avec lui une expédition au Tibet. Avec pour but réel de rendre leurs guerriers invincibles:

Basarab s'était enfui pour ne pas se perdre...

 

Depuis Basarab vit hors système. Il n'en est que plus suspect aux yeux de Craciun, qui le fait arrêter, pour le faire parler. Cette arrestation est illégale, mais Craciun n'en a cure: la fin justifie les moyens. Et le temps presse puisqu'une amnistie est en vue...

 

Basarab est mis au secret pendant trois jours. Et, dès le début du récit, le lecteur sait qu'il a bien l'intention de parvenir à cacher tout à tout le monde:

Hermès naquit le doigt sur les lèvres.

 

Tout le long du récit l'auteur restitue l'ambiance de ces années de plomb où un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure et montre la paranoïa des hommes du système. Lesquels ne comprennent pas qu'il puisse y avoir de salut hors de lui.

 

Les hommes du système ne comprendront jamais non plus qu'il puisse y avoir quelque chose d'autre que lui pour quoi il vaut la peine de mourir, qu'un ange ne pèse rien et que c'est à cela qu'on le reconnaît...

 

Francis Richard

 

Le poids d'un ange, d'Eugen Uricaru, 288 pages Les Éditions Noir sur Blanc (traduit du roumain par Marily Le Nir)

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 22:00
Les Fables de la joie, de Stéphane Blok

Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris.

 

Les Fables de la joie, de Stéphane Blok, font penser à ce verset de la Genèse: Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. Ce premier épisode de ce roman poétique parle en effet de vie et de mort.

 

Le narrateur raconte qu'il se trouve dans un tunnel; qu'au bout du tunnel, il y a une porte et qu'après l'avoir forcée, il découvre un décor d'apocalypse dans lequel il entreprend de marcher, car, que peut-il faire d'autre?

 

Il se mit en route sans savoir où aller. Le ciel était blanc, tout était blanc, tout était silencieux, excepté le bruit de ses pas, feutrés par la suie.

 

Tout est sec. Tout a brûlé. Il ne reste plus que des cendres. Il est seul au monde. Que sont devenus ses proches, ses amis, ses connaissances? Il se souvient de tout, sauf de la catastrophe.

 

Que s'est-il passé? Comment s'est-il retrouvé dans le tunnel? La seule chose qui est sûre est qu'il est en survie, pour le moment; qu'il a mal au crâne; qu'il y a partout autour de lui des cendres froides et blanches...

 

Tandis qu'il marche indéfiniment le jour et fait halte la nuit pendant plusieurs jours de sa nouvelle vie, les éléments de la nature se répondent dans les fables de la joie qu'une dame raconte aux enfants avant de les coucher.

 

La nuit et le vent, le jour et la nuit, la brindille et le caillou, la mer et la forêt, la montagne et le cours d'eau parlent dans ces fables de commencement et de fin, de vie rêvée, comme quand on dort.

 

Et le narrateur sait que la mort veille sur tout, y compris sur son sommeil...

 

Francis Richard

 

Les Fables de la joie, Stéphane Blok, 104 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le Ciel identique (2014)

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 22:15
Joue, Nora Blume, de Claudia Quadri

La pianiste avait appris à écouter les histoires de ceux qui s'attardaient à côté du piano, les yeux brillants à cause des drinks, à cause de l'insaisissable étendue de la mer, à cause du ciel couleur lessive qui rinçait le regard à l'infini.

 

Avant de donner des leçons de piano dans la grande maison vide, elle a répondu à l'appel: Joue, Nora Blume. Sur un paquebot de croisière. A bord duquel elle a connu Toni, son mari, fils de famille fortunée, qui n'a jamais eu besoin de travailler...

 

Nora, la quarantaine, devenue veuve, donne des leçons à Jean, qui se trompe toujours sur un point du Nocturne de Chopin: la bémol au lieu de si bémol - et le piano semblait se réjouir de cette fausse note... Mais il a des mains acceptables...

 

Agnese, adolescente de seize ans, joue avec autorité la Gavotte de la Suite anglaise n°3 de Jean-Sébastien Bach, mais sa musique est trop technique. Nora ne la sent pas vibrer: il n'y a pas d'émotion. Elle le dit à ses parents, qui n'apprécient pas.

 

Lisa est une gamine de douze ans, un peu ronde, un peu gauche. Elle joue la Barcarole de Mendelssohn à toute allure, comme si elle participait à une chasse au renard. Nora lui demande de la jouer, comme s'il s'agissait d'une étude, len-te-ment.

 

Maria Hermani a les ongles soignés, mais longs: On ne peut pas jouer avec des ongles comme ça, je vous l'ai dit. Mais, divorce en vue, moral dans les chaussettes, elle [veut] jouer du piano: son médecin lui a dit que Bach lui ferait du bien...

 

Pour Nora, la musique est un enchantement. C'est pourquoi elle est exigeante avec ses élèves: la musique tourne la manivelle du coeur, elle presse l'âme jusqu'à son noyau, elle y fait germer l'émotion comme un haricot grimpant qui décolle instantanément.

 

Dehors une construction commence à grimper. Un pan de panorama va disparaître derrière l'immeuble de sept étages prévu. Son voisin Salvo s'en émeut. Elle pas. Parce qu'elle se sent en sécurité dans sa belle maison et qu'elle peut faire ce qu'elle veut...

 

Le passé ressurgit cependant, et, avec, les relations qu'elle avait avec son père; l'avenir se redessine sous l'influence de son beau-père Esa, qui la jugeait opportuniste, et celle de son voisin Salvo, qui fabrique des sous-vêtements en bambou...

 

L'existence est décidément faite de permanences, mais aussi d'évolutions...

 

Francis Richard

 

Joue, Nora Blume, de Claudia Quadri, 180 pages Plaisir de Lire (traduit de l'italien par Danielle Benzonelli)

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21 mai 2017 7 21 /05 /mai /2017 21:00
Traces, de Serge Heughebaert

Le temps efface les souvenirs, érode le désir, mais laisse des traces. Des cicatrices.

 

Ce sont à ces Traces, cicatrices laissées par le temps à des femmes de trois générations, que Serge Heughebaert s'intéresse dans ce livre, qui fait voyager en Suisse, à Cuba, en Espagne, en Autriche et en France, et où la danse est l'art que d'aucunes se transmettent. 

 

Josy - Jézabel est vraiment son nom ! - est la quatrième de sept filles: Son père avait voulu un garçon avant de se résigner aux suivantes. Celui-ci, Joseph, est austère, autoritaire; il ne plaisante pas avec le monde, c'est-à-dire avec le péché, la géhenne.

 

Ruth vient de Berlin. Elle est réfugiée chez eux et se réfugie souvent dans la lecture. Les parents disent que le Seigneur la leur a confiée. Après un temps de silence entre elles, Ruth et Josy sympathisent, grâce à la danse, à laquelle Ruth initie Josy.

 

C'est alors qu'elles dansent toutes deux près d'une fontaine qu'une Buick approche: Hitchcock, son photographe Peter, en descendent; Madeleine Caroll et Robert Young, eux, se bécotent sur la banquette arrière. Tous quatre sont venus là pour tourner un film.

 

Ruth et Josy arrivent en retard pour le souper familial. Ruth monte dans sa chambre. Josy tient tête à son père. Il la met dehors. Le danger que pressent une Ruth aiguisée par le malheur se produit; plus tard, elle retrouve Josy en pleurs, la robe déchirée, tachée de sang:

 

Elle s'était débattue à l'arrière de la Buick. Une main étouffait sa bouche. Un corps l'écrasait. Elle l'avait griffé. Elle l'avait giflé. Rien n'y avait fait.

 

Josy est enceinte, ce qui n'émeut pas plus que cela son père. Joseph la traite toujours comme le garçon qui lui a manqué à la ferme: Il lui donne des corvées plus lourdes pour expier sa faute. Un soir d'orage, il exige qu'elle aille nettoyer les boilles à la fontaine.

 

Josy y jette les boilles, s'enfuit et est recueilli par Hans Ehrensperger, qui tient auberge au village. Il la fait passer pour sa servante et, quand est venu le moment d'accoucher, il l'emmène à l'hôpital cantonal à Berne où elle donne naissance à Wilfrid Gasser.

 

Wilfrid Gasser est devenu obstétricien. Susana, son infirmière, voit qu'il est éreinté. Lors d'une opération, en effet, le drame a été évité de justesse: il devrait faire un break. Il part à Cuba, dont Susana est originaire et où il fait la connaissance de sa soeur, Mayjor. 

 

Les deux soeurs ont un seul vrai point commun: elles ont un enfant. Susana a un fils dont elle s'occupe, Ruedi; Mayjor une fille, Elaine, qu'elle a confiée à leur oncle Gideon. Susana est rangée, Mayjor, danseuse de salsa... Wilfrid est séduit par Mayjor...

 

A son retour Susana trouve que Wilfrid a changé, en mieux. Ils pourraient se rapprocher l'un de l'autre, mais Susana apprend à Wilfrid que Mayjor est maintenant danseuse à Barcelone... et Wilfrid part la chercher. Mayjor le suit en Suisse. Ils se marient.

 

Les deux se rendent alors à Cuba pour emmener Elaine qui ne veut pas venir avec eux. Mais elle n'a pas vraiment le choix et c'est finalement avec Josy qu'elle s'entendra le mieux: Elles ne sont pas de la même race, mais elles sont de la même espèce. Sauvage.

 

C'est par Josy, qui tient à elle, qu'Elaine va faire la connaissance de Ruth et de la danse, qui est la seule vraie passion de sa mère Mayjor. Car, même si elle a épousé Wilfrid et qu'il lui a toujours voulu du bien, elle ne pourra que se dire qu'il ne fait pas l'affaire...

 

Dans ce roman pénétrant, les êtres sont bringuebalés comme dans la vraie vie. Certes ils s'en sortent toujours, mais pas vraiment indemnes. L'amour filial y est, par exemple, supplanté par l'amour adoptif: on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille...

 

Quant à l'amour proprement dit, l'auteur semble reprendre quelque peu à son compte ce qu'en dit avec ironie Jacques Lacan (qui ne fait pas toujours preuve d'une telle légèreté, loin s'en faut) et que cite avec malice l'ami Morand à son ami Gasser:

 

Aimer, c'est vouloir donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas !

 

Francis Richard

 

Traces, Serge Heughebaert, 304 pages L'Âge d'Homme

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 19:30
L'envol du bourdon, d'Hélène Dormond

Le bourdon s'appelle Marcel.

 

Marcel! Tu rigoles? Mais c'est un prénom de vieux! T'as quel âge?

 

C'est ce qu'Amandine, 32 ans, demande à Marcel Tribolet, 44 ans, quand cette rousse un peu décalée fait sa connaissance lors d'une journée intitulée A la rencontre de ton clown intérieur, à laquelle il s'est inscrit à l'instigation de sa femme Brigitte, 42 ans, avec l'approbation de sa psy, Géraldine Meizoz.

 

Car Marcel consulte: il est atteint d'un "déficit assertif assorti de troubles anxieux". Autrement dit, il ne sait pas s'affirmer face aux autres et ça l'angoisse. En tout cas il a du mal à s'affirmer face à sa femme, qui lui donne le bourdon à vouloir un beau jour le convertir à l'art de vivre oriental, son nouvel engouement.

 

D'une séance l'autre avec madame Meizoz, se mettant à l'épreuve, Marcel fait bouger les choses au travail. Parallèlement, Brigitte l'entraîne à participer avec elle à un séminaire tantrique: après le changement de régime, le réaménagement de l'appartement, il s'agit de changer leur vie sexuelle...

 

L'entreprise qui emploie Marcel a recruté une coach: Objectifs avoués: déterminer, pour chaque employé, à quelle catégorie de travailleur il appartient et vérifier s'il occupe la bonne place au sein du team... Elle demande à chacun l'animal qui représente le mieux sa personnalité. Marcel choisit le bourdon:

 

Robuste, travailleur et souverain des airs.

 

C'est bien vu: un bourdon est un insecte à priori si peu aérodynamique que les scientifiques le condamnent à rester au sol. Pourtant, le pauvre lourdaud, ignorant ces calculs improbables, se hisse dans les airs. L'envol du bourdon en question est décrit de façon désopilante, et satirique, par Hélène Dormond.

 

C'est en effet un envol qui connaît à ses débuts des ratés, lors des épisodes évoqués, puis, des réussites, mais souvent involontaires, si bien que Marcel sauve surtout les apparences et donne l'impression d'être un subtil cocktail d'autorité et de flexibilité, alors qu'en réalité il n'y a jamais rien d'assuré chez lui...

 

L'important n'est-il pas que l'être soit secouru par le paraître, c'est-à-dire que les résultats soient là? Qu'importe le chemin pourvu qu'on ait le but... Rien n'est cependant jamais acquis: les tribulations de Tribolet, du plus haut comique, montrent que le naturel peut revenir au galop et opérer une régression...

 

Francis Richard 

 

L'envol du bourdon, Hélène Dormond, 288 pages Hélice Hélas

 

Livre précédent au Plaisir de Lire:

 

Liberté conditionnelle (2016)

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 21:15
La Capeline écarlate, de Manuela Ackermann-Repond

Je m'imaginais déjà travaillant dans quelque étude de notaire, bureau d'avocat prestigieux ou encore dans une importante entreprise de la "grande ville". Quel changement cela aurait été! Peut-être aurais-je pu être secrétaire de confiance de grand patron, bras droit à qui l'on aurait confié les responsabilités et les dossiers importants.

 

Mila ne demande pas à ses parents, Mina et Paul Chenay, qui sont près de leurs sous, de lui financer un cursus universitaire. Devenir secrétaire est son rêve, modeste. Mais ils ne l'entendent pas de cette oreille: ils l'envoient en formation chez le chapelier de leur petite ville. Et Aloys Bronck s'avère excellent homme et maître d'apprentissage.

 

Mila essaie d'abord les différents couvre-chefs: J'avais, paraît-il, une vraie tête à chapeau si bien que chacun, bibi de femme ou borsalino d'homme, me donnait de la prestance et un je-ne-sais-quoi de racé. Je le remarquais bien en m'observant dans le miroir ovale qui trônait sur la coiffeuse où il faisait essayer ses créations à ses clients.

 

Puis Aloys lui confie la fabrication de chapeaux, mais, comme ce n'est pas sa passion, ses aptitudes sont irrégulières et Mila confie un jour à son patron son voeu d'être secrétaire. Celui-ci veut bien lui faire une avance sur salaire pour s'inscrire à l'école. Toutefois ce sera insuffisant pour l'écolage et il lui faudra s'adresser à ses parents pour le reste.

 

Mila prend son courage à deux mains et leur fait sa demande. Ses parents refusent et, à l'issue d'une dispute, finissent par jeter Mila dehors, sans ménagement: Je trouvais refuge aussitôt chez ce bon M. Bronck. Il avait une pièce vide qui jouxtait son appartement au premier étage de la boutique. Il me la loua pour une somme dérisoire.

 

Le métier de chapelier finit par rentrer, mais ce sont les commandes qui ne rentrent plus. Aloys propose alors à Mila de faire un stage à Paris, dans le cinéma. Sa nièce Eva, la fille de sa soeur Adeline, lui a dit que les studios où elle travaille recherchent quelqu'un pour les décors et les costumes. Avec ses économies, il lui paiera le voyage et l'hôtel.

 

Cette nouvelle vie de stagiaire modiste est à la fois exaltante et exténuante. Mila s'intéresse enfin vraiment au métier: Je prenais plaisir à créer toutes ces parures, à apprendre encore. Le cadre stimulant des studios, l'effervescence ambiante, les personnes si différentes, la participation à un projet commun, tout poussait à se dépasser.

 

Un jour, Mila apporte des chapeaux dans leurs boîtes sur les lieux du tournage d'un film, l'actrice principale, Karen, étant souffrante, et s'apprête à s'en aller quand l'acteur se retourne: Mon coeur s'emballa et je restai immobile. Il dégageait quelque chose de céleste, jamais je n'avais vu quelqu'un d'aussi charismatique et incontestablement beau.

 

Pour la scène du bateau, l'acteur, Angel Finley, doit porter un canotier - ce n'est pas son type de chapeau -, mais il demande tout de même à voir l'autre: c'est La capeline écarlate, que la scripte pose sur la tête de Mila, qui a la même taille que Karen et qui doit se placer près d'Angel, sans avoir le temps de regimber, pour des prises de photos avec lui.

 

Tous les éléments de l'histoire sont dès lors en place pour qu'elle se déroule et que, progressivement, avec beaucoup d'habileté, Manuela Ackermann-Repond, en éclaire les zones d'ombre et fasse apparaître les comportements des personnages sous un autre jour que celui des préjugés que les uns ont à l'égard des autres.

 

Les parents de Mila, de même qu'Aloys, lui avaient appris à se méfier de l'amour, qu'ils avaient tous l'air de tenir pour dangereux. Sa mère lui disait: L'amour n'amène que des soucis et des désillusions, ce n'est pas lui qui fait bouillir la marmite. Et son père opinait d'un air pincé et la toisait sévèrement. Pourtant Mila, à la fin, pense comme Angel:

 

Une histoire d'amour est une chose magnifique, une alchimie qui nous dépasse, peu importe avec qui on la vit...

 

Francis Richard

 

La Capeline écarlate, Manuela Ackermann-Repond, 176 pages, Slatkine

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 22:55
Les oies de l'Île Rousseau, de Xochitl Borel

De coïncidence il n'y en avait pas, il n'y avait que cette immense blessure qui lui faisait voir le monde à travers une lucarne de suicidés.

 

De retour de Naples où il a passé huit ans, Eliott Delponte est confronté pour sa première enquête à la mort d'un Afghan, Mehran Zarif, qui s'est suicidé avec un couteau dans une prison genevoise. A côté du corps se trouve un cahier d'exercices de français où des vers ont été recopiés avec soin, d'une écriture fine et penchée ou d'une autre écriture un peu enfantine et maladroite

 

La main à l'écriture enfantine et maladroite a noté le 25 avril, le jour de la mort du suicidé: Toute caresse toute confiance se survivent. Ce qui incite Eliott à en savoir davantage sur les raisons de ce suicide. Il ne sait pas encore qu'il s'agit d'un vers de Paul Eluard, le dernier de son poème Je te l'ai dit, mais il sait que, si la poésie n'a rien à faire dans un rapport de police, elle doit ici lui permettre de comprendre.

 

En fait Mehran Zarif a été confondu avec son frère, Farid Zarif. C'est Farid qui s'est suicidé dans sa cellule avec le couteau; Mehran, lui, a tenté de se tuer en sautant par la fenêtre de la cuisine de la même prison: il est maintenant sorti du coma, mais il ne dit plus un mot. Alors, comme Eliott veut comprendre, il s'adresse à Eva Renaud, une psychiatre, qui veut bien l'aider mais ne lui promet rien, puisqu'elle échoue à faire parler Maëlys:

 

Naître c'est déjà échouer sur la terre, lui répond Eliott.

 

Enfant, Eva voulait être gardienne d'oies: Les oies, ça rend de bonne humeur, dit-elle un jour à Eliott, Regardez trois oies, et cela vous sera difficile de ne pas rire. Eliott Delponte? Dès qu'elle l'avait vu débarquer dans son bureau, elle avait eu une sensation de déjà-vu, puis quand il lui avait dit son nom, elle n'avait plus eu de doute...

 

Fiora est avertie par Julien qu'Eliott est revenu. Il lui a manqué: elle préférerait avaler sa langue plutôt que de le dire. Mais Eliott ne se sent pas encore capable de l'affronter, elle et son chignon qui n'avait jamais vieilli même en devenant blanc. En attendant il loge à la pension Ida. Sa voisine de palier est une jeune femme, Tsyori, qui aime les mangues et qui le remarque avant qu'il ne la remarque à son tour...

 

Dans la chambre d'hôpital de Mehran, Eva a trouvé un livre qu'elle tend à Eliott: Anthologie de la poésie amoureuse française. Dans la première page interne, il lit, écrit à la main, un nom, Majda Mahfouz, et une adresse, rue de Sismondi 45, Les Pâquis. Il reconnaît une des deux écritures du cahier d'exercices de français, trouvé près du corps de Farid...

 

Peu à peu Xochitl Borel révèle au lecteur impatient ce qui a lié certains des personnages par le passé, puis les a séparés; ce qui en lie d'autres dans le présent; pourquoi Eliott ne peut que regarder le monde par une lucarne de suicidés; pourquoi Les oies de l'île Rousseau, à Genève, donnent leur titre à ce livre où la poésie transparaît partout et rend le tragique de l'existence plus humain.

 

La grande leçon de ce roman n'est-elle pas, en effet, comme le pense Franck à propos d'Eva meurtrie, et déjà impatiente de voler à nouveau, qu'il faut recadrer les oies sauvages, lorsqu'elles sont captives et qu'elles s'épuisent à regagner leur liberté, leur dire, attendez, le grand vent viendra, vous ouvrira la cage si facilement, alors, patience... Et ce grand vent ne pourra être que celui insufflé par des poèmes inspirés... 

 

Pourquoi la guerre, mon amour...

 

Francis Richard

 

Les oies de l'Île Rousseau, Xochitl Borel, 296 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'alphabet des anges (2014)

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13 mai 2017 6 13 /05 /mai /2017 17:40
Le hasard a un goût de cake au chocolat, Valérie Cohen

Pourriez-vous ajouter un addendum à mon testament. Je préfère vous le dicter, si vous le permettez. C'est simple...

 

Et Adèle, incurable positive, amoureuse de la vie, un an après qu'elle a appris par son médecin que son coeur allait s'éteindre, épuisé de vivre, dicte à son notaire, Maître Gaillard, en guise d'addendum à son testament, la recette de son fameux cake au chocolat...

 

Ses proches, qu'elle couche sur son testament, sont sa filleule Françoise - la fille de sa meilleure amie Silvana - et ses trois enfants, Sophie, Roxanne et Vadim, qu'elle aime tous quatre, même si son coeur bat plus vite pour Sophie et Roxanne...

 

Adèle veut que ses préférées aient foi en elles et en la vie. Et ne veut pas s'éclipser avant de les avoir confrontées aux signes. Au curieux jeu de piste auquel nous convie l'existence, pour peu que nous prêtions attention aux messages qu'elle nous adresse.

 

Un tel legs moral n'est pas gagné pour Sophie et Roxanne.

 

Avec une mère comme Françoise, qui a eu ses trois enfants avec des hommes différents et qui, célibataire inconditionnelle, mais si nette, est furieusement jalouse d'Adèle à qui tout a souri sans le mériter et qui comprend ses filles tellement mieux qu'elle...

 

Ce n'est pas gagné pour Sophie.

 

Car Sophie, professeur d'anglais, ne croit pas aux signes de l'univers. Il n'y a que le hasard, point barre, qui ne fait pas toujours bien les choses: vivre, c'est avoir mal, immanquablement. Survivre aussi d'ailleurs, leur mère en est la meilleure preuve.

 

Ce n'est pas gagné pour Roxanne.

 

Car Roxanne, attachée de presse, est l'inverse exact de sa soeur: elle s'est forgée une foi parsemée de coïncidences nommées synchronicités et se laisse guider par des hasards qui selon elle auraient un sens au lieu de vivre, tout simplement.

 

Pendant ses derniers temps sur terre, Adèle est aidée de Linda. Cette aide-ménagère joue les cartomanciennes, ce qui a le don d'horripiler Sophie et de conforter Roxanne dans ses peurs pathologiques plutôt que de lui faire prendre son destin en mains.

 

La vieille dame de Valérie Cohen se demandera jusqu'au bout si elle sera parvenu à convaincre Sophie et Roxanne que le hasard n'existe pas, que c'est le prête-nom donné à l'existence choisie et qu'en fait, comme elle, Le hasard a un goût de cake au chocolat.

 

Francis Richard

 

Le hasard a un goût de cake au chocolat, Valérie Cohen, 144 pages, Éditions Luce Wilquin

 

Livres précédents chez la même éditrice:

 

Monsieur a la migraine (2015)

Alice et l'homme-perle (2014)

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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 22:45
Légère et court vêtue, d'Antoine Jaquier

La couverture illustrée de jambes de femme - renversées et renversantes -, le nom de l'auteur et le titre dessinés en rose, tout dans cet objet laisse penser que Légère et court vêtue, le roman d'Antoine Jaquier, est une extension du domaine de la fable:

 

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas;

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple, et souliers plats.

 

Bon, c'est vrai: Mélodie n'est pas Perrette; une blogueuse fashion avec son laptop n'est pas une laitière avec son pot au lait; et le XXIe est à des années lumière du XVIIe. Mais, comme dans la fable, le début semble tenir des promesses de légèreté et de court vêtu, transposées dans l'air du temps:

 

Elle m'ouvre la porte en culotte, ses merveilleux petits seins pour comité d'accueil. Mélodie est une brindille aux courbes harmonieuses, sa crinière foncée tombe au creux des reins. Elle est en pleine crise. [...] Elle ne sait pas quoi mettre.

 

Mélodie sort depuis trois ans avec Thomas. Ils se sont rencontrés dans la boutique où elle bossait pour payer ses études en marketing de luxe. Après qu'il était venu lui donner son tel le lendemain et qu'ils s'étaient adressé quelques textos, ils s'étaient donné rendez-vous au cinéma.

 

Au Capitole, la mythique salle lausannoise, ils avaient fait plus ample connaissance, un bel après-midi, à la faveur du clair-obscur: L'idée que le caissier du cinéma nous surprenne rendait l'instant parfait, raconte Mélodie. Et, depuis, le désir de lui, malgré qu'elle en ait, ne l'avait plus quittée:

 

Trois ans ont passé depuis cet après-midi-là et rien de ce qu'a pu faire ou dire Tom n'a altéré mon envie de lui. Ni son caractère, ni ces jours et ces nuits sans nouvelles, ni sa fièvre du jeu ne m'ont fait regretter de l'aimer.

 

Seulement aimer un loser n'est pas de tout repos. Car son photographe de copain ne gagne pas grand chose avec son art et perd beaucoup avec son jeu. Il joue au poker dans une salle en sous-sol, au Café des Artisans, tenu par les frères Kresniqe, des proxénètes albanais qui ne plaisantent pas avec les dettes contractées à table.

 

Après avoir perdu beaucoup ces derniers temps, un soir, Tom croit arrivée l'occasion de se refaire. Il joue face à Blerim, le neveu des tenanciers. S'il gagne, sa vieille dette est oubliée et il ramassera la mise sur la table. S'il perd, son adversaire gagnera ce qui est sur la table et une nuit avec... Mélodie, avec laquelle Tom est venu l'autre soir...

 

L'issue de cette partie de cartes fait basculer toute l'histoire. L'auteur utilise alors des arguments crus et bien assenés: il convainc ainsi le lecteur que, malgré des soubresauts, la condition humaine est de chuter et - comme dans la fable où le lait tombe - de mettre fin aux rêves, avec la complicité du hasard, ou de la nécessité:

 

Adieu veau, vache, cochon, couvée...

 

Francis Richard 

 

Légère et court vêtue, Antoine Jaquier, 240 pages La Grande Ourse

 

Livres précédents, à L'Âge d'Homme:

 

Avec les chiens (2015)

Ils sont tous morts (2013)

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 22:55
Adieu aux bêtes, d'Antoine Jaccoud

Les bêtes auront disparu.

Retournées à la forêt pour quelques-unes.

Tout simplement disparues pour les autres.

 

Intituler son monologue Adieu aux bêtes, comme le fait Antoine Jaccoud, c'est admettre l'hypothèse de leur disparition, afin de nous rendre compte que nous n'aimons ces êtres que lorsqu'ils nous manqueront.

 

Si les bêtes disparaissent, ce ne peut être que de notre faute, prétend celui qui monologue. Il est, du coup, prêt à un arrangement pour qu'elles reviennent. Pourquoi ? Parce que nous avons besoin d'elles.

 

Elles devraient se laisser toucher parce que nous leur donnons de jolis noms: 

Aux choses, on ne donne pas de noms.

Pas de jolis noms en tous cas.

 

Aux choses, nous ne parlons pas. Enfin, en principe. Avec les bêtes, nous observons des rituels (qui sont souvent infantiles: ne le faisons-nous pas avec nos propres enfants quand ils sont encore tout petits ?).

 

Ces rituels existent parce que l'amour des bêtes est dans le sang de certains d'entre nous:

Soucis d'encre.

Bêtes à chagrin.

Hantise permanente de les perdre.

 

D'avoir cet amour dans le sang n'empêche pas d'aucuns de faire une différence entre les petits et les grands:

Manger les grands, les adultes, oui, à la rigueur, en tout cas à l'époque, à l'époque d'avant l'adieu aux bêtes, mais dévorer les petits, ronger les os des petits, ça non.

 

A toi, l'humain, le monologueur rappelle, en passant, que: où qu'elle soit la bête ramène le sale dans ton existence (alors que tu as appris dès l'enfance à ne pas l'être).

 

Ce n'est pas plus mal:

Le propre inhibe. Le sale fait de toi un homme libre.

Le sale est le jeu tandis que le propre est la punition.

 

De médire des bêtes ou de les manger, tu n'as pas de quoi être fier. A quoi bon t'en confesser, puisque le mal est fait de toute façon. Changer de pitance ne t'a en effet servi à rien, puisque d'autres que toi en ont pris prétexte pour accélérer le départ des bêtes...

 

Beau résultat, après quatorze mille ans :

Nous voilà seuls.

Entre nous, somme toute.

 

Francis Richard

 

Adieu aux bêtes, Antoine Jaccoud, 76 pages éditions d'autre part

 

(Ce monologue a été créé sous le titre Le Zoophile, au Théâtre de Vidy, à Lausanne, le 27 avril 2017)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Country (2016)

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4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 22:35
Le rayon bleu, de Slobodan Despot

Le rayon bleu avait été sa dernière vision de ce monde - à moins que ce ne fût déjà la lumière de la mort? [...] Il n'avait jamais vu un tel bleu dans la nature, à la fois glacial et consumant. Ou plutôt, si: dans les tableaux de Roerich. Dans ses visions de Shambhala, la vallée heureuse.

 

Un accident de petit réacteur s'est produit dans un laboratoire souterrain, en Russie, il y a quelques décennies. Belodarev, avant de devenir aveugle, puis de mourir quelques mois plus tard, a vu le Rayon bleu et en a parlé en ces termes à Kouzmine, le seul physicien resté pour veiller sur les lieux et leur appareillage.

 

Kouzmine est maintenant le directeur technique de l'institution sur laquelle se dresse une grande parabole. Toutes les dix matinées, via cette grande oreille, il reçoit un message codé. Après l'avoir ré-encodé, il compose un numéro de téléphone en France et le transmet si on décroche et qu'on lui donne le mot de passe...

 

Ce numéro de téléphone correspond à un appareil en bakélite, installé seul sur sa console comme une stèle funèbre dans le château familial des Lesmures, à Sainte-Éleuthère. Dans cette propriété de campagne se sont établis Herbert de Lesmures et sa femme Andrée au milieu du siècle précédent.

 

Herbert de Lesmures s'est donné la mort dans son pied-à-terre parisien, alors qu'il était le plus proche conseiller stratégique de Doudelanier, le Président de la République de l'époque, qui finissait alors son second mandat: Son corps portait deux impacts, tirés à bout portant. L'un au coeur, l'autre au niveau de la clavicule.

 

La fille d'Herbert, Carole-Anne, demande au narrateur d'écrire la vraie vie et la vraie mort de son père. Mais ce n'est que bien plus tard, que, devenu journaliste à la Revue nationale de Défense et Affaires étrangères, il se plongera vraiment dans la biographie du maître de Sainte-Éleuthère, dont la mort l'a fasciné.

 

Pour la reconstituer il aura à sa disposition le journal d'Herbert, que sa veuve Andrée lui a fait parvenir à l'heure où elle n'était plus là pour [l]'éclairer dans leur exploration... Cela ne lui suffira pas pour découvrir ce qu'était réellement Herbert de Lesmures, cet homme d'exception, que des images accablent.

 

Quelles images accablent cet homme intelligent, suréduqué, grand patriote, infiniment doué et fiable ? Pour le savoir, il devra mener une enquête approfondie: rencontrer des personnes qui l'ont bien connu (le hasard, ou la providence, faisant parfois bien les choses) et remonter le fil téléphonique russe.

 

Sans la délicieuse terreur qu'[il avait] sentie [lui] remonter l'échine en entendant sonner le téléphone dans les couloirs déserts du château, l'aurait-il entreprise cette enquête? Non pas. Et le roman de Slobodan Despot ne serait pas intriguant, avec son parfum d'apocalypse et ses moments de pure poésie:   

 

La poésie, c'est exactement cela: des mots humains forcément faibles, plus ou moins bien assemblés, plus ou moins dissonants, indiquant aux âmes capables de les comprendre des réalités plus vraies, plus solides que la nôtre.

 

Francis Richard

 

Le rayon bleu, Slobodan Despot, 194 pages Gallimard

 

Vernissage le vendredi 5 mai 2017, à 17h, à la librairie Payot de Sion

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le miel (2014)

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2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 22:55
Quatre années du chien Beluga et autres nouvelles, de Julien Sansonnens

Comment vivre? Il me semble qu'ici et maintenant, j'inhale des bribes de réponses.

 

Cette phrase tirée de la première nouvelle du recueil, Au Mayen, résume en quelque sorte le propos de Julien Sansonnens. Cet endroit élevé, où on se sent libre et cerné, invite le narrateur à emprunter le véhicule de la contemplation, qui lui apparaît comme le moyen le plus subtil, encore que précaire, pour entrevoir l'Ailleurs... 

 

Dans Quatre années du chien Beluga (entraperçu dans la première nouvelle), l'auteur fait le récit de la vie et de la mort de Beluga, un chien qui résultait d'un croisement improbable entre un Jack Russel et un bouvier appenzellois et qui a vécu dans l'intimité de la dyade que forment son maître et la compagne de ce dernier.

 

Comme le titre l'indique, cette vie de chien ne dure que quatre années, ce qui est court, même en l'espèce. Mais c'est suffisamment long pour que le lecteur apprenne la place que Beluga a occupée depuis fin décembre 2012 jusque peu après la naissance de la fille du couple, comme si une existence avait chassé l'autre. 

 

On ne peut pas dire que l'histoire réserve de surprise puisque, dès la première ligne, le lecteur est prévenu du tragique destin de l'animal aimé: De la naissance du chien Beluga, qui devait mourir quatre ans, deux mois et un jour plus tard, on ne sait pour ainsi dire rien, sinon qu'elle eut lieu le 15 février de l'année 2012.

 

Aussi l'intérêt de la nouvelle ne réside-t-il pas dans son dénouement, mais dans le chemin de vie de Beluga, dont l'auteur décrit les faits et gestes avec force détails. La description physique initiale qu'il fait de Beluga peut donner une idée de celle qu'il fait du comportement pendant quatre années de cet animal attachant:

 

L'oeil, légèrement en amande, était d'un marron chaleureux, pupille ronde, rien de félin vraiment, la robe était noire, couleur rouille au milieu du ventre, tête tachetée de rouille encore, marques symétriques sur le museau, deux traits improbables au niveau des sourcils. Le poil était ras, compact comme il faut et bien brillant, teinté de blanc aux extrémités uniquement, pareil à quatre bottes.

 

La dégradation (physique) de Beluga, qui est le prélude à la fin de son existence, est malheureusement irrémédiable: Malgré des périodes de rémission parfois longues de plusieurs jours, il s'avéra évident que le chien n'allait pas bien, que le trouble était d'ordre neurologique et qu'il allait vraisemblablement mourir.

 

La dégradation (mentale), qui préfigure la fin de l'existence, est également le thème des deux autres courtes nouvelles du recueil, Résidence Le rayon de soleil et Le lendemain était un dimanche. Mais, cette fois, dans l'une comme dans l'autre, c'est le grand-père du narrateur, placé en institution, qui en est le protagoniste.

 

Restait seulement sur son visage l'expression d'un désarroi absolu, est-il dit dans l'une, où le mot de sénilité n'est pas employé. Si le corps restait d'une vigueur remarquable, c'est la tête qui devenait malade, est-il dit dans l'autre, le grand-père se rendant compte tout de même, par moments, qu'il est en train de devenir fou...

 

Le narrateur se pose des questions existentielles sur cette fin de vie: il se demande si tout s'est éteint dans l'esprit de son grand-père, s'il saisit quelque chose de la situation dans laquelle il se trouve, s'il peut encore faire des choix: choisir, c'est continuer de vivre, n'est-ce pas? A moins de choisir de ne pas continuer...

 

Il serait heureux de pouvoir inhaler des bribes de réponses à de telles questions... et à celle plus lancinante encore: De cette existence, qui gardera la mémoire?

 

Francis Richard

   

Quatre années du chien Beluga et autres nouvelles, Julien Sansonnens, 112 pages Éditions Mon Village

 

Livres précédents:

Jours adverses Éditions Mon Village (2014)

Les ordres de grandeur Éditions de l'Aire (2016)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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