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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 11:30
"Les désengagés" de Frédéric Vitoux

Existe-t-il de grands romans sans qu'il n'y soit question d'amour? Il ne semble pas. L'amour est à la fois un sujet épuisé et inépuisable. Peut-être est-ce même, avec quelques autres traits distinctifs, ce qui caractérise l'être humain parmi les êtres vivants. Dans son dernier roman, Les désengagés, Frédéric Vitoux remonte le temps de quelques décennies pour parler de ce thème éternel, intemporel, en faisant le tour, avec esprit et pertinence, des facettes qu'il peut revêtir.

 

Fin 1967, début 1968, quatre personnages apparaissent ainsi sous la plume du narrateur, qui se prénomme Pierre, mais qui pourrait tout aussi bien se prénommer Frédéric, puisqu'il a vingt-quatre ans et qu'il fait une thèse sur Louis-Ferdinand Céline, cantonnée au Voyage et à Mort à crédit, après lesquels deux premiers romans cet auteur n'était "plus digne d'intérêt ni crédité du moindre talent", comme on le lui avait fait comprendre...

 

Marie-Thérèse Werdenberg a la quarantaine. Elle est mariée à un notaire de province, bien plus âgé qu'elle, et vit, la plupart du temps, seule à Paris, où elle est directrice littéraire des Editions de l'Abbaye. Comme il faut bien que son corps exulte, il le fait avec des jeunes gens, sans que son sentiment pour son mari n'en soit pour autant altéré.

 

Octave Dunoyer est un jeune homme de vingt-deux ans. Il vient d'écrire un roman Le Quarante et Unième Mouton. Il ne se prend pas au sérieux. Ce livre? "Un jeu littéraire, des cabrioles de jeune fou, un déguisement, un sursis, en somme, avant d'aborder l'âge d'homme". Le titre le confirme: "Mon... mon héros est, si vous voulez, insomniaque. Il compte les moutons pour s'endormir, comme on disait autrefois, comme on le faisait peut-être, je ne sais pas, je n'ai jamais essayé."

 

Robert Le Chesneau a la cinquantaine. Il est inculte mais dirige d'une main de maître les Editions de l'Abbaye, même si les temps sont difficiles. Sa maison d'édition aurait bien besoin d'argent frais pour traverser les écueils. Un de ses amis, Pierre Faninal, qui a fait fortune à Marseille dans les canapés-lits pourrait bien lui apporter son soutien pour les surmonter.

 

Sophie, la fille de cet ami, a vingt ans. Elle est belle, "le visage un peu rond des adolescentes, que la vie ou l'expérience n'ont pas encore creusé, les joues rosies par le grand air, des yeux bleu-gris sous ses cheveux blonds coupés à la garçonne". Elle fait des études de lettres et Robert Le Chesneau l'engage comme stagiaire pour remplacer la responsable du service de presse de sa maison d'édition pendant son congé maternité. 

 

Marie-Thérèse et Octave se sont rencontrés chez un disquaire en octobre 1967 et sont devenus amants. Marie-Thérèse, qui sait déceler le talent littéraire, a décidé d'éditer son premier roman, qui va paraître au printemps 68. Bien que Marie-Thérèse aime Octave, elle sait qu'il ne faut pas qu'elle le retienne, en raison de leur différence d'âge. Elle se trouve dans la position de la Maréchale du Chevalier à la rose de Richard Strauss, son opéra préféré, qui dit à son jeune amant: "Va vite et fais ce que ton coeur te dit." Elle sait que "la vie punit ceux qui n'ont pas l'élégance de se retirer quand il est encore temps".

 

Octave n'est pas homme à s'engager en politique: "Il affichait un scepticisme désabusé face à toutes les formes d'engagement possible". Il n'est pas davantage homme à s'engager en littérature: "L'écrivain prometteur, ce n'était pas lui. Une promesse, par définition, engage l'avenir. Il ne voulait pas s'engager. Il voulait se désengager." Est-il prêt seulement à s'engager en amour? En tout cas, sa dilection va aux désengagés, aux "démiurges habités par leur monde, leur oeuvre, devenus étrangers à leur temps, à tout ce qui se passe autour d'eux".

 

Robert a des vues matrimoniales sur la belle Sophie. Il l'aime, mais en même temps, cette jeune fille fait peur à cet homme plus âgé. Il s'illusionne complètement sur elle. Pourtant il aurait bien voulu, en l'épousant, faire d'une pierre plusieurs coups: tranquilliser le père de Sophie, qui, malade, s'inquiète pour l'avenir de sa fille et aimerait la protéger, rétablir les finances des Editions de l'Abbaye et convoler en justes noces. Cet homme mûr se révèlera petit garçon, comme tous les hommes "amoureux d'une femme qui les néglige ou les congédie".

 

Sophie est attirée par Octave, et lui par elle. Mais entre eux deux les choses ne se passent pas facilement: "C'est toujours la même histoire, la vieille et lamentable histoire des malentendus, des susceptibilités, des impatiences et de l'amour-propre imbécile. Qui dira jamais à quel point l'amour-propre est l'antithèse absolue de l'amour?". Aussi le lecteur se demande-t-il s'ils finiront un jour par se désengager des Robert et Marie-Thérèse et s'ils exerceront alors leur droit de jeunes à s'aimer sans se soucier du reste du monde.

 

Les "événements" de mai 1968 surviennent à ce moment-là. Qui n'est pas vraiment celui de faire paraître un premier roman. Car les Français sont plus occupés à river leurs oreilles à leurs transistors qu'à lire des livres. Ce n'est pas pour eux la révolution au sens classique du terme: "A Paris, l'encre coula beaucoup plus que le sang".

 

Les Français ne remettront pas en cause leurs institutions ni leurs habitudes de consommation. Au contraire. Mais leurs mentalités et leurs préjugés en seront fortement bousculés. Le dénouement du roman de Frédéric Vitoux en est favorisé. Quant à l'épilogue, écrit par le narrateur près de cinquante ans plus tard, il ne dit pas tout. Pourquoi? "Ce vieux fond de pudeur qui me paralyse si souvent quand il ne me conduit pas à inventer ce que je ne peux révéler."

 

Francis Richard

 

Les désengagés, Frédéric Vitoux, 314 pages, Fayard

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 23:55
"Berezina" de Sylvain Tesson

Il y a trois ans, en 2012, Sylvain Tesson décide de faire un voyage de mémoire, de répéter la Retraite de Russie, deux cents ans après. Pourquoi? lui demande Priscilla: "Pour le panache, chérie, pour le panache."

 

Cette répétition sur les traces de la Grande Armée se fera à dos de side-cars Oural, c'est-à-dire de motocyclettes à panier adjacent, "des fleurons de l'industrie soviétique": "Elles promettent l'aventure. On ne sait jamais si elles démarreront et, une fois lancées, personne ne sait si elles s'arrêteront."

 

Sylvain Tesson n'est pas seul à se lancer dans ce périple de quatre mille kilomètres, de Moscou à Paris. L'accompagnent deux Russes, superstitieux comme les Russes peuvent l'être, Vassili, "Génie de la mécanique" et Vitaly, "financier de son état", qui feront le périple en entier, et deux Français, Thomas Goisque, "monomaniaque du photon" et Cédric Gras, "dandy pessimiste", qui le feront en partie.

 

Sylvain dit à propos des Russes, d'une manière générale: "Je nourrissais une tendresse pour ces Slaves des plaines et des forêts dont la poignée de main vous broyait à jamais l'envie de leur redire bonjour. Me plaisait leur fatalisme, cette manière de siffler le thé par une après-midi de soleil, leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l'organisation, cette capacité à jeter toutes leurs forces par la fenêtre de l'instant, leur impulsivité épuisante, leur mépris pour l'avenir et pour tout ce qui ressemblait à une programmatique personnelle."

 

Pourquoi cette équipée de douze jours, jalonnée de quelques détours et de quelques raccourcis, en suivant l'itinéraire de la Retraite jusqu'à Vilnius, puis de là celui du retour de Napoléon à Paris? "La raison du voyage que nous accomplissions était précisément de s'enfoncer des visions de cauchemar dans la tête afin de faire taire les jérémiades intérieures et de tordre le cou à cette mégère, cette pulsion répugnante qui est le vrai ennemi de l'homme: l'autoapitoiement."

 

Sylvain Tesson raconte parallèlement, d'une part la Retraite et le retour de Napoléon, d'autre part ce voyage mémoriel effectué à cinq deux siècles plus tard. Le récit se nourrit donc de lectures, celles de Caulaincourt, du sergent Bourgogne, du capitaine François, de Léon Tolstoï etc. et de choses vues et vécues.

 

La Berezina lors ce voyage? "C'était un cours d'eau aimable, indécis, dont les méandres avaient les reflets du mercure. Ils étaient figés par le gel et serpentaient entre des îles couvertes de roseaux. Le soleil déchirait les nuages soufflés de neige. Des rayons éclaboussaient les saules poussés sur les bancs de sable. Les bouleaux étaient violets dans la lumière."

 

La Berezina deux cents ans plus tôt? "La Grande Armée exsangue s'était payé le luxe d'une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l'horreur du carnage. Le nom de ce cours d'eau insignifiant pour la géographie passa dans l'Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l'on sait. Si l'on se conformait à la pure réalité des faits, "c'est la bérézina" aurait dû signifier "on l'a échappé belle, les gars, on l'a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la reine d'Angleterre."

 

Le portrait de Napoléon que dresse l'auteur est contrasté. La liberté n'était pas sa préoccupation. L'égalité davantage. En tout cas, le système reposait sur le mérite. Et puis il a fait rêver: "Il avait raconté quelque chose aux hommes et les hommes avaient eu envie d'entendre une fable, de la croire réalisable. Les hommes sont prêts à tout pour peu qu'on les exalte et que le conteur ait du talent."

 

Sylvian Tesson concède, comme à regret, que, depuis l'après-guerre, les Français ne croient plus à un destin commun et que leur paradigme  collectif s'est transformé: "La paix, la prospérité, la domestication nous avaient donné l'occasion de nous replier sur nous-même. Nous cultivions nos jardins. Cela valait sans doute mieux que d'engraisser les champs de bataille."

 

Francis Richard

 

Berezina, Sylvain Tesson, 208 pages, éditions Guérin - Chamonix

 

Livres précédents de l'auteur, édités par Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

 

Note du 3 juin 2016:

 

Le 9 juin 2016, l'association Convergences reçoit Sylvain Tesson:

 

Hôtel Métropole
quai Général Guisan,34 1204 Genève
19h30 apéritif accueil
20h dîner débat

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 23:30
"L'Ecole du Mystère" de Philippe Sollers

Ce roman de Philippe Sollers a pour narrateur... Philippe Sollers. Ce qui n'est pas inhabituel dans son oeuvre. Aussi est-il difficile de démêler le vrai du faux dans cette mise en scène qu'il fait de lui-même. Cela fait partie du mystère qu'il entretient sur lui.

 

Est-ce si important que cela de démêler le vrai du faux? L'important est justement qu'il reste mystérieux et qu'il chuchote à l'oreille du lecteur ce qui ressemble à des aveux et qui n'en sont peut-être pas, laissant planer les doutes.

 

Philippe Sollers est fasciné et ému par le mystère. Et le mystère est dans la messe. Certes, il n'aurait pu être "ni enseignant, ni curé, ni "carrière"": "Cela dit, je ne peux pas entendre une messe sans une émotion enfantine et sincère. Des mots métamorphosant la matière! C'est incroyable, donc j'ai envie d'y croire."

 

Philippe Sollers a-t-il vraiment besoin de romantiser pour avoir une grande liberté de ton, d'expression et de pensée? Que non pas. Car il porte naturellement, fiction ou pas, des jugements radicaux sur la société de notre temps et c'est réjouissant, et même, souvent, jouissif.

 

Ce radicalisme dérangera certains. Et alors? Peut-être est-il nécessaire de les secouer, de leur faire prendre conscience que le mystère n'a pas disparu de la vie des hommes et qu'il ne faut pas se fier aux apparences: "Plus de mystère? D'accord. Mais c'est justement cette situation qui multiplie le mystère. J'avance, je tombe, je m'enfonce, je me redresse, je n'y comprends rien."

 

L'institution scolaire est en plein naufrage? "La France est le pays qui a inventé l'école comme religion et cléricature tenace". L'Ecole du Mystère, au contraire, a la Nature pour seul professeur, "pas de "bourse", d'habilitation, de passe-droits, de recommandations cléricales":

 

"J'apprends en étudiant, soit, mais surtout en dormant, en rêvant, en parlant, en nageant, en baisant. Personne ne me dit ce qui est bien ou mal. J'apprends."

 

La Nature aime à se dévoiler? Il ne peut s'"empêcher de penser que, peut-être, elle ruse". Il se désintéresse de la vie privée des autres? Il comprend fort bien "que certains, ou certaines, vivent dans le secret", puisque lui-même et Manon ont toujours aimé se cacher et continuent de plus belle.

 

Ses contemporains? Il les étudie et les appelle des Fanny, femmes ou hommes: "Fanny, d'une façon ou d'une autre, directe ou indirecte, me fait sans cesse la morale. Je l'agace, je l'énerve, je l'exaspère, je la gêne, je suis de trop."

 

Aussi devrait-il se garder, devant elle, ou lui, de "faire l'apologie de l'amour libre ou de la liberté de pensée (c'est la même chose)". Mais il ne peut s'empêcher de faire part de ses séances incestueuses avec Manon, qu'il distingue des Fanny: "Les Fanny parlent du bien, en n'arrêtant pas de faire le mal. Manon est protégée du mal par le mal."

 

Plus loin il persiste: "Il n'y a qu'une Manon, mais des milliers de Fanny ont remplacé la littérature et la pensée par la morale, encore la morale, toujours la morale." S'il admire chez Manon sa discrétion, il sait qu'il ne faut surtout pas "utiliser un ou une Fanny dans une conjuration. Il y aurait des fuites".

 

Les premiers chrétiens priaient dans le secret: "Seuls dans une chambre (je les vois d'ici), ils existaient enfin dans la vérité et la liberté. Après quoi, retour dans le bruit, la fureur, l'esclavage salarié, la brutalité, la bestialité, et, surtout, la bêtise. Parfois, dehors, dans la bousculade, un regard de complicité inexplicable les rejoignait. Une Manon leur souriait, et la joie du ciel les enveloppait. Ils se savaient éternels étudiants de l'Ecole du Mystère."

 

Francis Richard

 

L'Ecole du Mystère, Philippe Sollers, 160 pages, Gallimard

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

 

Trésor d'amour (2011)

L'éclaircie (2012)

Médium (2014)

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 23:55
Verso : "Des villes" d'Alexandre Correa

Le passage Des campagnes à Des villes se fait donc en mettant le livre sens dessus dessous, à la faveur d'une rotation de 180°. En suivant cette voie manipulatrice, on va de Donzé en Correa, de Tristan en Alexandre. Et l'on se rend compte après les avoir lus tous deux qu'il existe une parenté entre ces récits siamois, lesquels se distinguent certes par le décor, mais se ressemblent par le point de vue poétique porté sur les êtres et les choses, qui de banals deviennent ainsi sublimes ou fantastiques.

 

Dans Des villes, il n'est pas davantage d'intrigue véritable que dans Des campagnes, même si deux personnages, Léonard et Juan, émergent de ces villes dans lesquelles ils se fondent, et se confondent. Et qu'ils parcourent en poursuivant leurs rêves éveillés, l'un dans le prolongement de regards jetés naguère à l'intérieur d'une boule à neige, l'autre dans le prolongement du spectacle d'automates séculaires, protégés, avant de se livrer à leurs activités mécaniques, par des cubes de verre.

 

Des villes? D'abord trois continents: une ville suisse, son lycée, ses élèves; Rome, où les élèves de ce lycée font un voyage d'études et où les ruines sont "les restes d'un passé glorieux et grandiose qui illumine encore timidement le présent d'une lumière blafarde"; New-York, "la ville sans âge" avec Manhattan et "sa masse vertigineuse de gratte-ciels collés les uns au autres", avec la Statue de la Liberté, "et au loin l'océan et puis encore plus loin, le reste du monde".

 

Des villes? Pour finir, une grande ville, aux abords de laquelle "le désert semble vouloir s'engouffrer dans les rues pour effacer les blessures et les cicatrices, pour recouvrir toute vie d'une plaque étouffante, souple et liquide", désert de sable (qui s'insinue partout), encerclé par la forêt, "masse végétale qui grouille de mille vies, chaque arbre abritant un écosystème, petits univers, qui, mis ensemble, forment un nouvel univers".

 

Léonard est un élève du lycée qui ne veut pas faire d'études: "L'école, ça pue la mort, ça rend con et ça génère un monde merdique. J'ai pas envie de crever à vingt ans! Mort cérébrale et vie de zombie." Alors, après son voyage d'études à Rome, il fuit sa famille et ses proches, se rend à New-York où il lui faut survivre, redécouvre l'océan, à Rockaway Beach, terminus du métro de la cité américaine, où il oublie "le bruit absurde" de son agitation et laisse derrière lui la ville qui "n'existe plus et n'a jamais existé"...   

 

Le corps de Juan, artiste-peintre de la grande ville, est atteint d'un mal étrange. Sa peau le démange, de plus en plus, et se couvre de plaques grises, de plus en plus. Mais l'esprit de Juan est rongé par un mal peut-être plus fort encore, une angoisse qui croît au fond de lui: "Et s'il était arrivé à la fin de sa créativité? Et si la source s'était tarie? Et s'il n'avait plus rien à dire, plus rien à peindre?". Aussi se sent-il "écrasé par la peur qui naît de ce vide vers lequel il a l'impression d'avancer"...

 

Des villes apparaît non seulement comme un récit poétique mais aussi comme une interrogation sur le tragique de l'existence, ou son absurdité. Une fois refermé le livre, le lecteur ne se demande plus pourquoi il commence par l'évocation d'un drame, sur lequel l'auteur ne revient d'ailleurs pas par la suite, parce qu'il se suffit à lui-même: "La rumeur tourne et bourdonne. Martine s'est suicidée pendant la nuit. Martine s'est pendue chez elle, dans sa cave. C'est la soeur de Martine, Gwenaëlle, qui a envoyé un SMS à une élève de la classe. Martine s'est pendue et a laissé une lettre d'adieu."

 

Francis Richard 

 

Des villes, d'Alexandre Correa, 246 pages, Torticolis et Frères

 

Recto : Des sarments, Tristan Donzé

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 20:10
Recto: "Des sarments" de Tristan Donzé

L'ISBN, International Standard Book Number, permet d'identifier un livre de manière unique. Sous le même ISBN, les éditions Torticolis et Frères, publie pourtant un livre double, comprenant donc deux livres, deux titres, deux auteurs.

 

Au recto du livre, Des sarments de Tristan Donzé; au verso, Des villes d'Alexandre Correa. Mais n'est-ce pas plutôt l'inverse? Il suffit en effet de renverser le livre de 180° pour passer d'une couverture l'autre, d'un titre l'autre, d'un livre l'autre.

 

Pour ajouter à la confusion, en fin de sa partie, Tristan Donzé remercie Alexandre Correa "pour ces échanges incessants d'idées à propos des paradoxes sincères, des gênes faussement égoïstes" et, en fin de la sienne, Alexandre Correa remercie Tristan Donzé "pour l'accomplissement littéraire et humain quotidien".

Pourquoi commencer par Des sarments? Pourquoi pas. Et puis des sarments aux villes, n'est-ce pas, après tout, suivre le mouvement qui emporte inexorablement les habitants des campagnes vers les villes?

 

Le Valais sert de décor à ce texte empreint d'une sobre poésie, avec ses sarments de vigne et ses vins, Cornalin ou Humagne, avec ses bisses "qui ne servent plus à rien sinon au tourisme", avec ses villages de montagne transformés en petites stations, telle que celle-ci:

 

"Quand on parle du lieu, c'est pour parler de l'or blanc ou d'un scandale. Les cheminées sentent bon le bois qui se mélange à l'odeur des raccards. Et l'on y construit des chalets de plus en plus orangés, une couleur artificielle, richement équipés aux goûts de Tony Montana: jacuzzi, balcons, garages souterrains où on est censé mourir vieux."

 

Emanuel, Manuel, le portugais-chef d'équipe d'ouvriers de vigne, a laissé au pays sa femme Catia et sa fille Marta.

 

Ludovic Orti, Ludo, inspecteur de police, vient de faire une découverte macabre: "Une "momie de nouveau-né" gisait aux abords d'un des étangs du Bois de Finges, rejetée par la terre sombre".

 

Amanda, la femme de Ludo, sujette jadis à des délires mystiques, un an plus tôt, dans la chaleur de l'été, s'est complètement offerte à Manuel venu arroser leur parchet...

 

Réflexologue, travaillant pour le Grand-Hôtel, "Ana, mince, élancée, aime que ses hanches saillantes et nues soient comme deux os qui blessent les yeux des hommes, les attirent dans les gouffres du jean taille basse": "Ce monde a besoin de putes aux regards innocents"...

 

Léa est la fille de Ludo et d'Amanda. Elle aime son père: "Il est décadré, la démesure illogique du siècle le tue et son métier ne lui va pas". Elle enseigne l'évolution à l'école sans vraiment suivre le programme. Elle pense "aux plages de la Costa Brava, au petit lac de Géronde, elle pense à l'eau, au soleil sur la peau"...

 

Tristan Donzé fait vivre ensemble ou se croiser ces personnages sans grand relief. Il montre à travers eux l'humaine condition des humbles, faite de hontes, de désirs, d'incompréhensions, mais aussi d'amour: "A quoi tient l'amour? Une étincelle étrange, aussi rare qu'un bourgeon à peine éclos sur un renflement de racine."

 

La poésie, par la magie des mots, ne crée-t-elle pas un monde rêvé, qui la rend supportable, en sublimant les histoire personnelles les plus ordinaires? Dans ce roman, sans véritable intrigue, où se succèdent des scènes de genre, l'auteur se mue ainsi de fin observateur en subtil créateur.  

 

Francis Richard

 

Le verso suit...

 

Des sarments, Tristan Donzé, 170 pages, Torticolis et Frères

 

Verso : Des villes, Alexandre Correa

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 22:15
"Le dernier chrétien de Tahrir" de Nabil Malek

Dans Le dernier chrétien de Tahrir, Nabil Malek, à la faveur d'une intrigue policière, revisite principalement deux époques égyptiennes, la première, celle du début des années 1950, marquée par la prise de pouvoir des officiers libres, dont la figure emblématique sera celle de Gamal Abdel Nasser, la seconde, celle des années 2000, marquée par le règne du grand homme, du raïs, du pharaon, du Président, que l'auteur ne nomme pas dans son livre, mais qui n'est autre qu'Hosni Moubarak.

 

Entre ces deux époques, l'auteur ne manque pas d'évoquer incidemment d'autres moments historiques pour l'Egypte. Ce sont des moments guerriers surtout, tels que la Guerre des Six Jours, en 1967, la Guerre du Kippour, en 1973, ou la Guerre du Golfe, en 1991, qui ont laissé leur empreinte sur la vie de plusieurs des personnages du livre et ont jalonné l'histoire bouleversée du pays.

 

Les années 2000, des années de chaos, voient l'ascension résistible d'un Copte, Shaker Ayoub, dans un monde administratif et politique majoritairement musulman. Il gravit les échelons et est nommé Commissaire divisionnaire par le Président. Ce qui pourrait susciter les jalousies. Mais, quelqu'un de très brillant sous des dehors peu avantageux, il est très respectable . Il est petit, en effet, n'est pas spécialement beau, mais, taciturne, il a une grande intuition et une logique imperturbable.

 

Ces qualités, en apparence contradictoires, font de lui un redoutable enquêteur, dont les résultats sont exceptionnels et parlent pour lui. C'est ainsi qu'il résout nombre d'affaires criminelles, arrête leurs auteurs, parvient à remettre des délinquants dans le droit chemin. Car il applique les lois et est incorruptible, ce qui est une incongruité dans l'Egypte d'alors, où les hommes du pouvoir n'hésitent pas à en abuser et à profiter de leur position pour s'enrichir.

 

Le récit commence par le dernier jour d'un colonel de l'armée égyptienne, Ali Abdenour. Cet officier septuagénaire a deux épouses, l'une de son âge et l'autre de quarante ans sa cadette. La première, Gawaher, est devenue acariâtre, la seconde, Bamba, de plus en plus vulgaire. Aussi n'a-t-il pas de scrupules à s'amouracher d'une jeune femme complaisante et séduisante, Dounia, qu'il rencontre au tea-room du Nile Hilton et qui semble s'intéresser davantage aux hommes mûrs qu'aux jeunes hommes.

 

En début d'après-midi, Abdenour invite Dounia à déjeuner dans un des restaurants du Hilton, lui propose le mariage au bout de quelques heures de discussion seulement, et lui propose de le rejoindre le soir même dans l'appartement qu'il partage d'ordinaire avec Bamba, laquelle se trouve fort opportunément, ce jour-là, chez ses parents, à Alexandrie. Dounia promet de venir dans la soirée après s'être rafraîchie et avoir changé de tenue.

 

Cependant Dounia se fait attendre. Tard dans la nuit, alors qu'Abdenour s'est mis en pyjama, une femme vient bien sonner chez lui, mais c'est pour le torturer et le précipiter du haut de son balcon. Shaker Ayoub, chargé de l'enquête, arrivé sur les lieux, ne croit pas un seul instant qu'il s'agisse d'un suicide et assez vite élimine de sa liste de suspects la seconde épouse que la première aimerait bien voir inculper.

 

Le supérieur de Shaker, Ismail, qui, en strict musulman, voue à ce Copte une haine féroce, à l'issue d'une conférence des commissaires sur le danger islamiste, n'est pas d'avis que la mort d'Abdenour soit le résultat d'un homicide prémédité. Aussi déclare-t-il l'affaire classée et donne-t-il l'ordre à Shaker de s'occuper plutôt de débusquer les cellules d'Al-Qaïda et de les démanteler. Ce que, colère rentrée, Shaker fait très bien, comme il accomplit toujours très bien toute tâche qui lui est confiée.

 

Seulement Gawaher, la première épouse, est cousine du ministre de l'Intérieur, Adly el-Mansour, et, faisant vibrer une de ses cordes sensibles, la cupidité, finit par obtenir de lui que l'affaire soit rouverte. Shaker Ayoub ne va cependant pas orienter l'enquête comme Gawaher l'aurait voulu. Intuition et logique le conduisent à faire des rapprochements avec des affaires semblables, qui ont été ignorées, voire étouffées.

 

Les victimes de ces affaires sont toutes des officiers qui ont subi des violences corporelles terribles avant d'être assassinés, comme ce fut le cas pour Abdenour. Ces officiers ont tous été formés après guerre par des monstres, des officiers nazis, en ont adopté les comportements criminels et en ont épousé l'antisémitisme et les thèses négationnistes, comme ce fut ouvertement le cas d'Ali Abdenour.

 

Parmi de tels officiers, il en est un qui vit encore, à Londres, mais c'est un proche du raïs, donc un intouchable, même s'il est, lui, particulièrement corrompu. Aussi l'affaire est-elle de nouveau retirée à Shaker par le ministre et par son chef, et néanmoins ennemi... Un colonel qui, dans le passé, a souffert de ces officiers, fait un coupable idéal, mais il est suicidé en guise d'aveu de culpabilité improbable...

 

Au moment où l'affaire lui est à nouveau retirée, Shaker tombe malade et est soigné à l'hôpital par une charmante doctoresse, la belle Laila Abdel-Méguib, qui lui allume littéralement les sens. Cette rencontre permet à l'auteur de faire une nouvelle fois rebondir le récit qui verra Shaker confronté à de nouvelles morts et menant de nouvelles enquêtes dont les résultats ne plairont pas davantage en haut lieu... Le héros de l'histoire passant tout du long par des bas et des hauts... au gré des faits du prince.

 

Les retours en arrière, notamment dans les années 1950, sont certes l'occasion pour l'auteur de restituer l'atmosphère cosmopolite de ces années-là, qui, à leur début tout du moins, permettait la cohabitation sans problèmes de musulmans, de chrétiens et de juifs, mais ils contiennent les prémices essentielles du récit et en expliquent le dénouement.

 

Intrigue policière, conte oriental, peinture des moeurs politiques et humaines de l'Egypte de la moitié du XXe siècle et du début chaotique du XXIe, récit psychologique - Shaker Ayoub passe par bien des tourments et exaltations -, ce roman bien construit, bien écrit, dont il est difficile de se déprendre en cours de lecture, est tout cela à fois.

 

Une fois refermé, ce fort volume donne le sentiment au lecteur d'avoir appris beaucoup de choses, inactuelles et actuelles, sur le pays des pharaons, tout en s'étant bien diverti grâce aux nombreux  rebondissements de l'intrigue et au style fluide de la narration, bref il lui donne le sentiment d'avoir joint l'utile à l'agréable.

 

Francis Richard

 

Le dernier chrétien de Tahrir, Nabil Malek, 424 pages,  L'Harmattan

 

Livres précédents de Nabil Malek aux Editions Amalthée:

 

La remontée du Nil (2010)

Dubaï, la rançon du succès  (2011)

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7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 17:30
"L'ogre du Salève" d'Olivia Gerig

Au sud de Genève, côté français, se dresse la masse sombre du Salève. Cet obstacle insurmontable dans le paysage genevois sert de cadre au roman d'Olivia Gerig, qui se déroule dans les communes avoisinantes de ce mont, Bossey, Saint-Blaise, Cruseilles, et à Annecy, au cours de l'année 2009, avec des retours en arrière indispensables, pendant l'occupation allemande, dans cette région de la frontière franco-suisse, en 1942, 1943 et 1944.

 

Le mot ogre évoque bien sûr les contes de Charles Perrault, Le Petit Poucet et Le Chat Botté, qui  avaient suffisamment fortement marqué Jacques Chessex, pour que les titres de deux de ses livres s'y réfèrent plus ou moins directement, L'Ogre et Carabas. Ce mot évoque également le cannibalisme, puisqu'un ogre, c'est bien connu, du moins de tous les enfants qui ont lu ces contes, se nourrit de chair fraîche.

 

Le commissaire Rouiller est sur le point de prendre une retraite bien méritée. Il lui reste une semaine encore à travailler. Il ne se doute pas que cette semaine sera bien remplie, qu'il aura plusieurs événements majeurs à élucider et que sa carrière s'achèvera sur de fortes émotions, de nature à lui faire rendre sa plaque avec soulagement et à lui faire entrevoir avec bonheur l'avenir radieux qui s'ouvre maintenant devant lui.

 

Une jeune fille de dix-sept ans, Céline, a disparu. Sa mère l'a attendu en vain à l'arrêt de bus qui fait la liaison entre Saint Julien-en-Genevois, dans le lycée duquel elle prépare son bac, et Saint-Blaise, où se trouve la ferme familiale. Comme cette jeune fille est sérieuse, il y a de quoi inquiéter ses parents, mais leur inquiétude n'est dans un premier temps pas prise au sérieux par la police, à laquelle sa mère s'est présentée.

 

Le professeur Jean Pellet, qui enseignait l'histoire à Sciences Po Paris, décoré pour faits de Résistance, a été retrouvé tué d'une balle dans la tête, dans son appartement d'Annecy, au cours de ce qui semble être un cambriolage, sans que tout n'ait pourtant été mis sens dessus dessous. Il tient dans sa main un morceau de papier qui doit provenir d'un livre de son "impressionnante bibliothèque de livres anciens et de divers objets rares datant de la Deuxième Guerre mondiale".

 

Sur les flancs du Salève le chien d'un promeneur fait une macabre découverte, un os qu'il lèche devant son maître et qui ressemble étrangement à un tibia... La police alertée aussitôt par ce promeneur se rend sur place et trouve, au fond de la cavité déterrée par le chien, des ossements humains entassés les uns sur les autres, qui très vite vont apparaître comme ceux de jeunes filles, enfouies là au cours des quinze années précédentes.

 

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, une femme, Mathilde, qui a couché avec un officier allemand, Hans, et qui a donné naissance à un enfant de lui, est battue à mort par la population de Bossey. A la même époque, une famille de collaborateurs, qui se prétendait favorable à la Résistance, a livré des maquisards, qui, en confiance, s'étaient réunis chez elle, dans le même village de Bossey.

 

Quittant la grotte du diable, l'ogre court, dans le plus simple appareil, au coeur des bois du Salève: "Il avait mangé comme les autres. Après un tel repas, c'était nu qu'il se sentait le mieux. Sans entraves, il courait et hurlait de toutes ses forces. En fait, il n'était pas vraiment seul... Ses compagnes étaient là, des dizaines, amicales, menaçantes, violentes, douces, maternelles, belles, désirables, sensuelles, insaisissables..."

 

Peu à peu, le commissaire Rouiller et son adjointe Aurore, vont faire le lien entre les trois événements décrits par l'auteur pour le lecteur, auquel va s'ajouter un quatrième, la disparition d'une autre jeune fille de dix-sept ans, Emmanuelle, et établir le lien de ces événements avec les épisodes de la Deuxième Guerre Mondiale connus également du seul lecteur.

 

La doctoresse et profileuse, Justine Reinault, venue exprès de Belgique, à la demande de son vieil ami le commissaire Rouiller, sera d'une aide décisive. En effet ses analyses précises de l'esprit du ou des criminels permettront de comprendre les mobiles pathologiques qui le ou les animent et d'anticiper en partie la suite de cette affaire sordide.

 

Ogre vient du latin orcus, qui signifie enfer. Et c'est bien d'horreurs infernales que sont capables de commettre des êtres humains sur leurs semblables qu'il est question dans ce livre remarquablement documenté, non seulement en matière de sciences forensiques, mais également en matière de psychologie de tueurs en série et en matière historique sur la Deuxième Guerre mondiale.

 

Même si le lecteur est informé, en avance sur les enquêteurs, de certains aspects de l'affaire, Olivia Gerig sait le faire languir jusqu'au bout de son récit. A la fin, elle ne lui donne d'ailleurs pas toutes les réponses qu'il se pose devant tant de monstruosités. N'est-ce pas de toute façon mission impossible? Les motivations d'actes barbares, commis par des monstres, ne dépassent-elles pas l'entendement de personnes dotées d'un esprit sain?

 

Francis Richard

 

L'ogre du Salève, Olivia Gerig, 232 pages, Editions Encre Fraîche

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4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 23:55
"Le vrai lieu" d'Annie Ernaux,

Annie Ernaux ne se pense pas écrivain, mais elle l'est. C'est qui ressort de la lecture de son livre d'entretiens avec Michelle Porte. Car Le vrai lieu, dont il s'agit dans ce livre et qui lui donne son titre, est justement l'écriture.

 

En 2013, un documentaire sur Annie Ernaux, réalisé par Michelle Porte, a été diffusé sur France 3. Les propos tenus devant la caméra ont été transcrits par Annie Ernaux, qui les a nettoyés de leurs points de suspension pour en rendre "la lecture possible sans effort".

 

Depuis trente-quatre ans, Annie Ernaux écrit dans sa maison de Cergy et ne peut écrire ailleurs. C'est "la couleur du silence" qui y règne qui lui permet de se mettre en état d'écrire. On peut donc dire que c'est le lieu où son vrai lieu lui permet de contenir tous les autres.

 

Dès qu'elle a su lire, Annie Ernaux a aimé lire d'une façon incroyable et aimé apprendre "sans complément d'objet, comme une disposition, un appétit insatiable". Ce qui l'a amené immanquablement à l'écriture: "Je ne crois pas qu'on puisse écrire sans avoir lu beaucoup. En lisant, insensiblement, il apparaît comme possible de faire la même chose."

 

La lecture est le lieu de l'imaginaire et de la séparation d'avec le monde réel: "Ouvrir un livre, c'est vraiment pousser une porte et se trouver dans un lieu où il va se passer des choses pour soi. C'est comme ça que je conçois la lecture, et s'il ne se passe rien pour moi, j'oublie très vite le lieu où le livre ne m'a pas emmenée finalement."

 

L'écriture permet également de s'évader, même si, comme c'est le cas d'Annie Ernaux, son écriture est celle de la mémoire et de la réalité et ne se situe pas dans l'imagination. Ce qui lui fait dire que, pour elle, "il y a toujours une lutte au quotidien entre la vie et l'écriture" et qu'elle ne regrette pas d'avoir, parallèlement à l'écriture, exercé un métier.

 

Pourquoi écrit-elle? Pour sauver quelque chose de ce qu'elle a vécu, non pas seulement pour elle-même, mais aussi pour les autres; non pas pour "laisser sa trace en tant que nom, en tant que personne", mais pour "laisser la trace d'un regard, d'un regard sur le monde"; pour "intervenir dans le monde" en partant de situations qui l'ont marquée profondément et, "comme avec un couteau", en creusant, en élargissant la plaie, hors d'elle-même.

 

Ce qui requiert Annie Ernaux? "C'est le temps dans la mesure où il change continuellement les êtres, leurs pensées, leurs croyances, leurs goûts, d'où l'impossibilité de parler d'une identité fixe." Or justement, selon elle, "écrire c'est créer du temps": "La construction, c'est ce qui rivalise avec le monde et qui crée un autre temps que le temps vécu."

 

En quoi son histoire personnelle peut-elle intéresser les autres? "Ce n'est pas parce que les choses me sont arrivées à moi que je les écris, c'est parce qu'elles sont arrivées, qu'elles ne sont donc pas uniques." On retrouve ce qui devrait être la préoccupation de tout écrivain, arrriver à saisir "l'indicible généralité" à partir de l'expérience particulière.

 

Proust disait que "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule par conséquent réellement vécue, c'est la littérature". Pour Annie Ernaux c'est une évidence: "La littérature n'est pas la vie, elle est ou devrait être l'éclaircissement de l'opacité de la vie." Mais y aurait-il de la littérature sans le style, qui est devenu un gros mot? "C'est quoi, le style? C'est un accord entre sa voix à soi la plus profonde, indicible, et la langue, les ressources de la langue."

 

Annie Ernaux, confesse-t-elle, ne sait peut-être que difficilement parler de ses livres, encore que, mais elle y arrive "un peu plus" pour dire ce qu'est pour elle l'écriture, son vrai lieu.

 

Francis Richard

 

Le vrai lieu - Entretiens avec Michelle Porte, 120 pages, Gallimard

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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 23:55
"Le Bonheur, comme l'eau" de Chinelo Okparanta

Souvent les recueils de nouvelles portent le titre de l'une d'entre elles, mais pas toujours. Celui-ci, signé de la Nigériane Chinelo Okparanta, provient d'un passage extrait de l'une d'elles, Grace:

 

"Le bonheur est comme l'eau, dit-elle. Nous essayons toujours de le saisir, mais il nous file toujours entre les doigts."

 

Le Bonheur, comme l'eau comporte dix nouvelles, qui illustrent ces propos. Il est en effet, dans chacune de ces nouvelles, question de bonheur insaisissable. A se demander, s'il ne vaut pas mieux d'ailleurs renoncer à le rechercher...

 

Un jour, un sympathique jeune homme, Eze, se présente chez Chinwe et sa maman. Il est témoin de Jéhovah. Il a une belle situation, chez Shell. Bref c'est un beau parti pour Chinwe. Encore faut-il qu'elle devienne témoin comme lui si elle veut l'épouser. C'est la condition. Chinwe accepte. Ils se marient et ont tout pour être heureux à Port Harcourt. Voire. Les choses changent lors de la nuit des cambrioleurs...

 

Ezinne est mariée à Chibuzo. Elle n'arrive pas à concevoir. Elle ne voudrait pas subir le sort de la femme de Mbachu, qui l'a répudiée pour cette raison. Sa mère, Nneka, a connu ces mêmes affres, mais une guérisseuse, une dibia, est venu à bout de ce trouble, de ce wahala. La dibia chez qui tous trois se rendent supprimera-t-elle la douleur d'Ezinne qu'elle ressent violemment chaque fois que Chibuzo s'insère en elle? Rien n'est moins sûr...

 

Toutes les filles de la classe sont en quête du bon ton, autrement dit elles aimeraient toutes avoir la peau claire comme Onyechi, qui prétend avoir blanchi sa peau à l'eau de Javel. Uzoamaka ne fait pas exception et veut faire de même. Eno, la petite domestique de ses parents, est d'accord pour tenter la première cette expérience déraisonnable en plongeant la tête dans le liquide concentré...

 

Nneoma s'est imaginée mariée à Obinna le directeur de l'école où elle est institutrice, mais c'était pure imagination et Obinna l'a remise à sa place. Elle est restée vieille fille et n'a pas eu d'enfant. Elle raconte la même histoire, à des années d'intervalle, à des femmes en espérance, dans l'église de la Rumuola Road, celle d'une femme qui s'est endormie pour toujours avec l'enfant qu'elle portait et, ce qu'elle se garde de raconter, qu'elle aurait bien aimé emporter...

 

Pour payer les soins coûteux de sa mère malade, Ada finit par se résoudre à être fille de compagnie, comme son amie Njideka. Dont les clients sont des Yahoo Boys - qui ont fait fortune en fraudant sur internet - ou des mugus, des hommes plus âgés - qui sont des cadres du pétrole. Elle saura utiliser à bon escient l'argent de la seule soirée où elle a franchi le pas et à laquelle elle ne pense pas sans être submergée de honte...

 

Elle et Gloria sont ensemble depuis deux ans. Sa maman en est toute triste: sa fille n'aura pas de mari, donc elle pas de petits-enfants. Gloria a l'opportunité d'aller en Amérique où un poste lui est offert. Un an plus tard cette dernière est en visite au Nigéria et toutes deux décident qu'elle essayera de la rejoindre là-bas. Mais il n'est pas si facile que ça de s'arracher au pays qui vous a vu naître et où vous avez vécu...

 

Ils ont émigré en Amérique, elle, maman et papa. Lequel les roue de coups toutes les deux. Aussi, elle et maman, quitent-elles le domicile familial et se rendent-elles à un refuge, comme il en existe là-bas, destiné à accueillir les victimes de violence domestique. Elles devraient être en sécurité maintenant. C'est une femme rencontrée à l'arrêt de bus qui leur a donné cette adresse, mais qui a oublié une chose essentielle...

 

Grace est étudiante, d'origine nigériane. Elle, elle donne des cours sur l'Ancien Testament dans une université américaine. Grace est venue la trouver pour lui poser des questions sur la Bible et, sachant que le fait pour un homme de coucher avec un homme est une abomination, elle lui demande à dessein: "Est-ce aussi une abomination si une femme couche avec une femme?". Question d'autant moins fortuite que le mariage de Grace a été arrangé par sa mère au pays...

 

Infeinwa et lui sont en Amérique. Ils sont tous deux amis d'enfance, venus du Nigéria, et vont se marier. Lui pense à Céleste qu'il a rencontrée à l'université quand il est arrivé et parle d'elle à Ifeinwa. Bien qu'il soit tard ce soir, Céleste doit passer lui apporter des plans. Céleste arrive. Ils trinquent tous trois à la future noce. Céleste s'en va. Mais il court après elle parce qu'il a oublié de lui rendre le tube qui contenait les plans...

 

Elle est venue du Nigéria en Amérique avec papa et maman. Il a un cancer et on doit lui enlever la glande thyroïde. Avant la maladie il battait sa maman et il la battait elle parce qu'elle s'interposait entre eux. Sa maman dit que sa maladie à lui l'a changé. Elle, elle est incrédule. Le passé ne plaide pas en sa faveur à lui. Elle reste convaincue, et sans doute n'a-t-elle pas tort, que sa maman fait passer les besoins de son père avant les siens...

 

Chinelo Okparanta, dans ce recueil, parle de Nigéria et d'Amérique, avec le regard d'une Nigériane, qui y a immigré il y a vingt-cinq ans. Les personnages y apparaissent avec une grande authenticité humaine, parce qu'au-delà des singularités culturelles des permanences universelles y sont bien présentes et donnent matière à réflexion.

 

Quand l'auteur dit le Nigéria, les images de ce pays surgissent avec les vêtements qu'y portent les femmes et les hommes, les tissus dont ils sont faits, les spécialités culinaires que l'on y mange, les langues que l'on y parle, les mots que l'on y emploie - un glossaire se trouve en fin d'ouvrage - et les croyances qui le caractérisent.

 

Quand l'auteur dit l'Amérique, le Nigéria n'a certes pas complètement disparu de la communauté nigériane qui y a immigré. Le pays d'origine a en effet laissé sur elle une empreinte persistante. Si cette empreinte est encore forte sur les parents, elle est toutefois bien moindre sur leurs enfants, qui s'en affranchissent en adoptant davantage la façon américaine de vivre.

 

La traduction de ce livre, écrit en anglais, est de Mathilde Fontanet. Il est bien difficile d'apprécier si une traduction est fidèle à l'original quand on n'a pas celui-ci sous les yeux, mais il est, du moins, possible de dire que la présente traduction sonne juste et possède toutes les qualités propres à un texte agréable à lire et bien écrit en français.

 

Francis Richard

 

Le Bonheur, comme l'eau, Chinelo Okparanta, 240 pages, Zoé (sortie en librairie le 6 février 2015)

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 20:00
"La France Big Brother" de Laurent Obertone

Laurent Obertone a écrit un livre qui a suscité de fortes polémiques, La France orange mécanique. En effet, il y parlait sans tabou de l'insécurité des biens et des personnes, insécurité devenue ordinaire en France, au point que l'insécurité routière est, en lieu et place, devenue la préoccupation principale des pouvoirs publics, et l'arbre qui cache la forêt des vols, des meurtres et des viols...

 

Parler d'insécurité serait faire le jeu du Front National, qui n'a malheureusement pas besoin de ça pour prospérer, la bêtise et l'incompétence des partis qui se targuent d'être républicains suffisant, par comparaison, à donner du crédit à sa démagogie. Ne pas parler d'insécurité, c'est en réalité taire que l'Etat, qui s'occupe surtout de ce qui ne le regarde pas, ne s'occupe pas, ou très mal, de ce qui pourrait être la seule justification de son existence.

 

Dans La France Big Brother, Laurent Obertone, poursuivant son analyse de la France contemporaine, montre que ce n'est pas seulement l'insécurité qui menace la liberté en France, mais le conditionnement de sa population. En effet, 1984, l'ouvrage visionnaire de George Orwell, est devenu peu à peu réalité dans tous les domaines de la vie des Français, au cours des dernières décennies.

 

Comme dans son livre précédent sur le triste état de la France en matière de sécurité, l'auteur dresse en dix chapitres le portrait d'une France qui vit de plus en plus dans la servitude volontaire, et qui aime ça, semble-t-il, peut-être parce qu'il est plus facile et sans risque, croit-on, d'être esclave qu'être libre. Chacun des dix chapitres est une lettre adressée par Big Brother, ou l'un de ses affidés, ou, encore, l'un de ses repentis, à Monsieur Moyen.

 

Obertone cite abondamment Orwell dans son livre. 1984 lui sert en quelque sorte de feuille de route pour tenter de dessiller les yeux des Français sur l'état de domestication dans lequel ils se trouvent et se complaisent. Quand on lit ce livre, il faut comprendre que le Parti intérieur, ou Parti tout court, dont parle Obertone, sont les mots-clés pour désigner tous les partis, et que Big Brother en est la personnification.

 

Parmi ces lettres-chapitres, les 3e, 4e, 7e, 8e, 10e, décrivent plus particulièrement le véritable matraquage que subissent les esprits pour qu'ils acceptent de bon gré leur servitude, et quelles sont les créatures qui en sont les instruments; les 1ère, 2e, 5e, 6e, 9e opposent plus particulièrement un déterminisme à un autre, celui de la biologie et de la génétique à celui de la culture, le premier rendant compte de la réalité, le second n'étant a contrario que l'expression du déni de celle-ci.

 

 

Le conditionnement des esprits

 

Dans la troisième lettre-chapitre, un journaliste écrit à Monsieur Moyen: "Dans 1984, les écrans sont partout. Ils sont les meilleurs supplétifs du Parti, dont ils déversent la bonne parole. Chacun est tenu d'en posséder un chez soi, nul n'a la possibilité de les éteindre. La différence avec tes écrans, c'est que personne ne te les impose. Ce n'est pas Big Brother qui te regarde, c'est toi qui regarde Big Brother. Tout le temps. Tu as besoin de la présence du maître."

 

Ce maître, c'est bien entendu Big Brother, qui assène ce qu'il faut penser... et, pour qu'on se sente en sécurité, demande qu'on hurle avec les loups: "Tu es irrésistiblement attiré vers la norme, vers la prise de position moralement correcte. L'humiliation grand public du dissident isolé te pousse à te ranger de notre côté." Il ne faut pas oublier que "personne n'est à l'abri, quiconque peut à tout moment perdre sa place et tomber en disgrâce"....

 

Dans la quatrième, le même journaliste rappelle que la presse actuelle n'existerait pas sans subventions - "Subventionner la presse, c'est exactement comme si on obligeait les gens à acheter les journaux qu'ils ont choisi de ne pas lire" - et donne les montants des subventions reçues, des exemplaires réellement vendus, de ses dettes faramineuses dont les échéances de remboursement sont étalées dans le temps, voire remises, purement et simplement, par Big Brother...

 

Que prône la presse actuelle? Comme naguère, et toujours: "Etatisme total, redistribution des richesses, contrôle de la pensée, révolution culturelle, lynchage des saboteurs". Que fait-elle? Elle manipule: "Hiérarchiser l'information et angler un papier n'est pas tricher. C'est une simple mise en conformité, nécessaire à la bonne compréhension du monde par le lecteur."

 

Dans la septième lettre-chapitre, l'épistolier se fait un plaisir de rédiger un bestiaire des créatures de Big Brother. Dans ce bestiaire il épingle plus particulièrement trois figures actuelles de cette création: BHL, Emmanuel Valls et François Hollande. En voici un florilège, qui devrait mettre le lecteur en appétence, parce qu'il n'est pas dépourvu de clairvoyance sous un style pamphlétaire:

 

"BHL est le seul enfant qui joue à faire pan-pan avec un bâton en étant persuadé qu'il tue pour de vrai."

 

"Comme Valls surnageait dans les sondages, Hollande l'a appelé aussitôt, pour le couler avec lui. En politique, brûler ses vassaux est une stratégie basique. Le pouvoir le tuera, l'a déjà tué, il le sait, tout le monde le sait. Mais un politicien professionnel n'est pas programmé pour refuser l'ascension vers le soleil, quitte à s'y brûler les ailes."

 

Georges-Louis Leclerc de Buffon disait: "Le style est l'homme même". Illustration de cette assertion par le style de François Hollande: "J'ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler". Obertone commente: "Mis fin à la vie commune que je partageais? Et ils ont publié ça? Et aucun conseiller ne s'est défenestré?"

 

Obertone, via le même épistolier, en énumérant ce qu'elles gagnent, rappelle combien Big Brother sait satisfaire les appétits d'argent et de jouissance de ses créatures, qu'il s'agisse de conseillers d'Etat, de conseillers référendaires à la Cour des comptes, de préfets, de sous-préfets, de fonctionnaires du Sénat ou de l'Assemblée...

 

Dans la huitième, un artiste contemporain crache le morceau: "Apprécier des bocaux de merde, ce n'est pas donné à tout le monde, n'est-ce pas. Seule une élite d'initiés peut le faire. L'artiste a donc toutes les raisons de s'éloigner le plus possible du vulgaire bon goût des classes moyennes."

 

Pour une fois, il n'est pas faux de dire que c'était mieux avant: "Dans le monde d'avant, l'art, émotion pure, se passait du langage. Le beau n'avait pas besoin de notice. L'art contemporain, parce qu'il n'est pas de l'art, en dépend. Il faut bien indiquer aux touristes distraits qu'il s'agit d'art d'abord, et ensuite il faut leur en donner les clés, pour les renvoyer à leur totale ignorance de cet art-là, pour leur expliquer tout ce qu'ils n'ont pas été fichus de comprendre."

 

Dans la dixième, s'adressant toujours à Monsieur Moyen, Big Brother confirme qu'il existe et qu'il n'est pas le résultat d'un complot:

"Je suis l'expression de la volonté générale.

Je suis le produit de ton âme.

Si Big Brother est un monstre, tu es un monstre.

Oh je ne suis pas virtuel, non.

Je ne suis pas une fable, ni une allégorie, ni une parabole.

Je suis tout ce que tu as désiré."

 

 

D'un déterminisme l'autre

 

Dans la première lettre-chapitre, Big Brother explique à Monsieur Moyen sa domestication par l'évolution. La sélection naturelle aurait été biaisée par le progrès technique et Big Brother pourrait dire à Monsieur Moyen, fruit de mutations défavorables favorisées: "Privé de tes instincts vitaux, confiné à ta juvénilité, tu es extrêmement dépendant." Et Big Brother lui parle de l'opposition entre animal domestique et animal sauvage, entre chien et loup, ce qui rappelle inévitablement le fabuliste:

 

"Si tu achètes la domestication, tu hérites aussi de ses dépendances. Tous les animaux sauvages dépendent de leur environnement. Les fleurs dépendent des insectes butineurs et de certains oiseaux. Les animaux domestiques dépendent de l'homme. Tu dépends de ta société."

 

Dans la deuxième, un membre éminent du Parti intérieur et de la Police de la pensée lui livre sa vision très biologique et très génétique des rapports hommes-femmes: "Chez les primates et la plupart des mammifères, les femelles choisissent de se reproduire avec des mâles dominants, parce qu'un mâle dominant a un bon ADN. Le rang du mâle est le principal critère de sélection sexuelle de la femelle. La hiérarchie sociale est donc le principal critère de sélection naturelle. Elle détermine l'évolution."

 

C'est pourquoi Big Brother et ses affidés ne recherchent qu'une chose, le pouvoir: "Vous ne connaîtrez jamais l'effet de la toute-puissance, celle qui met nos rivaux à genoux, celle qui nous offre les femmes, celle qui nous donne cet infernal appétit sexuel. Vous ne saurez jamais le plaisir que nous pouvons prendre à piétiner nos semblables, à les déposséder de tout, à faire du monde notre terrain de jeux."

 

Pour que ce pouvoir soit toujours plus grand et ne soit pas remis en cause, "le Parti encourage à mépriser tout résidu de comportement sauvage. Instincts, solitude, sobriété, honneur, fierté, méfiance, courage, esprit critique. Autant de comportements que vous teniez en estime, il y a quelques années. A rebours de l'intuition, vous devrez vous en débarrasser."

 

Dans la cinquième, une féministe fait part à Monsieur Moyen de ses désappointements. Ainsi, elle ne croyait pas à l'inégalité biologique entre l'homme et la femme jusqu'au jour où elle a pris conscience de l'anisogamie: "En une année, tu peux féconder des centaines de femmes, je ne peux procréer qu'une fois."

 

Cette féministe ne croit plus non plus que les choix de partenaire soient culturels: "Tous les mammifères font la même chose: les mâles choisissent un physique, les femelles un rang social." Cette féministe est tombée de haut quand elle a pu vérifier que "l'excellence et la médiocrité sont plutôt masculines" et que "les filles sont plus nombreuses autour de la moyenne"...

 

Alors, de désappointements en désappointements, qu'Obertone détaille, elle en arrive à la conclusion: "La vérité, c'est qu'il ne doit plus y avoir ni de femme, ni d'homme. Nous ne voulons plus la victoire des femmes, nous voulons leur disparition. Nous ne voulons plus gagner la guerre des sexes, nous voulons les détruire. Ils sont un obstacle au grand projet égalitaire du Parti."

 

Dans la sixième, un professeur ne pense pas, comme la féministe de la cinquième, que la solution pour guérir le mal se trouve dans la biologie. Il place ses espoirs dans l'éducation: "Eduquer le criminel pour ne pas avoir à lui couper la tête, éduquer l'écolier pour qu'il récite la bonne morale, éduquer le peuple pour qu'il admette qu'il a toujours tort. Nous devons présumer que l'homme est malléable, modifiable, améliorable, sans quoi notre action, notre dogme même n'aurait aucun sens."

 

Le désir d'égalité étant le moteur du parti, "si l'on veut égaliser des humains qui n'ont pas la même chance, la loi doit les traiter de manière différente, par exemple, aider les pauvres et sanctionner les riches. Donc décréter que les individus sont inégaux en droit. L'inverse de la déclaration de 1789. Si l'égalité est à ce prix, nous n'hésiterons pas une seconde."

 

Dans la neuvième, une créature de Big Brother, repentie, qui, au Parti, travaille au tri et à la réécriture des publications, regrette que le Parti veuille "une société d'infirmes, de malades, d'exaltés, d'inaptes et de débiles. Parce tous ces gens sont dépendants. Le Parti peut les contrôler, les satisfaire, et réaliser avec eux une société de Progrès et d'Egalité. Le Parti doit combattre l'autonomie, l'intelligence, la santé et la sobriété."

 

Cet épistolier, auquel Big Brother reproche dans la dixième d'en avoir trop dit sur le Parti, écrit: "Notre société et notre morale ont permis aux moins aptes, par l'agriculture intensive, la technologie, la médecine, la distribution, le social, l'assistanat, la libération sexuelle, de se reproduire massivement." Et fait cet aveu: "N'importe qui doit avoir le droit de se reproduire, et puisque n'importe qui s'en prive justement moins que la moyenne, nous devenons n'importe quoi."

 

 

Et le libre arbitre?

 

Cette insistance de Laurent Obertone à opposer, via ses épistoliers, le déterminisme de la biologie à celui de la culture ne peut être fortuite. Big Brother prospèrerait en tentant de créer un homme nouveau, en inculquant aux hommes des idées contraires à leur nature, essentiellement biologique.

 

Ces deux déterminismes font fi du libre arbitre que tout homme, même moyen, possède, ou peut développer, et qui lui permet de leur échapper. Non, les actes qu'il commet ne sont imputables ni à la société ni à ses gènes. Ce sont de "bonnes excuses" pour lui permettre de s'exonérer de ses responsabilités.

 

Francis Richard

 

La France Big Brother, Laurent Obertone, 366 pages, Ring

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

 

La France orange mécanique (2013)

Utoya (2013)

 

Le 14 janvier 2016, parution en poche du livre (épuisé) de Laurent Obertone, dans la collection La Mécanique Générale, avec une postface de Philippe Verdier:

"La France Big Brother" de Laurent Obertone

Trailer de La France Big Brother:

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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 23:45
"Manifeste incertain 3" de Frédéric Pajak

Avec ce troisième volume de son Manifeste incertain, Frédéric Pajak poursuit son "évocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps."

 

L'auteur poursuit son réquisitoire: "L'époque ne connaît que son présent, un présent expulsé de son passé et privé de son avenir, ou, selon l'expression de Benjamin: "un temps homogène et vide". Il n'y a plus d'hier. Il n'y a plus de lendemain. Seul subsiste le jour d'aujourd'hui, qui fait place au jour suivant qui oubliera le jour d'hier."

 

Pour Frédéric Pajak, l'époque a commencé dans l'après-guerre, quand l'idéologie moderne qui ne dit pas son nom a succédé aux idéologies du XXe siècle, dont nous serions les héritiers malgré nous: "Nous ne voulons rien accepté de ces croyances périmées, car nous savons assez le fléau qu'elles ont été, toutes, sans exception - nationalistes, communistes, fascistes."

 

Seulement, cette idéologie moderne "omet sciemment le passé pour mieux se vautrer dans le présent, un présent qui doit coûte que coûte faire oublier l'avenir". Parce que l'avenir est menaçant... Il existe pourtant une lueur dans cette nuit bien ordonnée de l'oubli, c'est de rêver l'avenir, mais "le rêver conduit à mieux rêver le passé": "c'est paradoxalement par les tragédies du passé, par ses heures sombres que le présent s'éclaire".

 

Ses souvenirs personnels - il est né dans les années 50 - ne sont pas d'un grand secours. Il se souvient de son insatisfaction, de ses révoltes, et, surtout, de leur inanité: "Nous haussions le ton, parce que nous n'avions rien à dire. Et d'ailleurs nous n'avons rien dit."

 

Alors, selon Frédéric Pajak, pour évoquer l'Histoire effacée, il convient de "réveiller les morts, tous les morts, sans exception": "Il faut entendre les voix de ceux qu'on a fait taire, la voix des misérables, des anonymes, des exclus de l'Histoire officielle. Seules ces voix retrouvées donneront une réalité au présent. Elles en sont le garant invisible et muet."

 

Dans ce troisième volume, il raconte deux de ces exclus de l'Histoire officielle, dont les voix ont été tues, Walter Benjamin, figure déjà présente dans les deux précédents volumes, et Ezra Pound. Le premier est un curieux marxiste, puisque, juif, il veut concilier la tradition juive et le communisme aux idéaux anarchistes, le second un curieux admirateur de Mussolini puisque les fascistes eux-mêmes le considèrent au mieux comme un doux dingue, au pire comme un déséquilibré mental.

 

Il raconte donc Ezra Pound, le poète des Cantos, ami de Yeats, de Joyce, de T. S. Eliot et d'Hemingway, qui passera treize ans en détention à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour les centaines d'articles qu'il aura écrits dans la presse italienne d'avant-guerre et pour ses émissions de radio où il aura tenu propos anticapitalistes et antisémites, mêlant systématiquement les considérations économiques à l'injure.

 

Il raconte donc les deux dernières années de la vie de Walter Benjamin - de fin 1938 à fin septembre 1940 -, pendant lesquelles l'auteur de thèses Sur le concept d'histoire sera interné comme ressortissant allemand, sera libéré, tentera de quitter la France et se donnera la mort à Port-Bou, en ingurgitant "une grande quantité de morphine": "Dans une situation sans issue, je n'ai pas d'autre choix que d'en finir", écrit-il dans une lettre laissée derrière lui.

 

Walter Benjamin est mort le 26 septembre 1940. Le 4 octobre suivant, la loi d'internement des juifs étrangers est promulguée: "Dans son article 1er, il est précisé: "Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence.""

 

Dans ce livre, magnifiquement illustré de dessins à l'encre de Chine et de mots écrits pour donner droit d'existence à la réalité, un passage vaut la peine d'être relevé, parce qu'il est révélateur de l'espoir que Frédéric Pajak nourrit, malgré tout, malgré cette idéologie moderne qu'il ne porte pas dans son coeur:

 

"Ce qu'on a appelé capitalisme, qu'on nomme volontiers libéralisme, et qu'on voudrait définir comme une réalité où les rapports de force seraient dictés par la concurrence et le profit, cette société mondiale qui irait sans boussole sécrète ce qu'il lui manque, ce qui se niche dans son absence, c'est-à-dire un monde vivant dans le monde achevé."

 

[Le lecteur appréciera le conditionnel employé...]

 

Il précise: "Et ce monde n'est rien de moins que la conscience du temps, et son expérience. Plus que par la philosophie, c'est peut-être par la poésie que commence l'Histoire."

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 3, Frédéric Pajak, 224 pages, Les Editions Noir sur Blanc 

 

Volumes précédents:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2  

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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 23:50
"Le Royaume" d'Emmanuel Carrère

Qu'est-ce que Le Royaume? C'est à cette question que tente de répondre Emmanuel Carrère dans son dernier livre. Il s'agit bien entendu du Royaume de Dieu des chrétiens.

 

Il semble paradoxal que quelqu'un comme Emmanuel Carrère mène une enquête et une quête sur ce qu'est le Royaume, lui qui raconte s'être converti il y a vingt-cinq ans, s'être marié à l'église, avoir fait baptiser ses enfants, puis être devenu agnostique au bout de trois ans de cette vie chrétienne de nouveau converti.

 

Est-ce si paradoxal que ça? Emmanuel Carrère rappelle qu'au sens strict, être agnostique, cela consiste "à reconnaître qu'on ne sait pas, qu'on ne peut pas savoir, et parce qu'on ne peut pas savoir, parce c'est indécidable, à ne pas écarter totalement la possibilité"...

 

Cette enquête et quête qu'il mène sur le Royaume le conduit inévitablement à s'interroger sur le pourquoi de sa conversion éphémère et sur la phrase mystérieuse qui en était à l'origine. Celle que Jésus adresse à Pierre à la fin de l'évangile de Jean:

 

En vérité je te le dis

Quand tu étais jeune, tu ceignais toi-même ta ceinture

et tu allais où tu voulais.

Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains

et un autre te ceindra,

et il te conduira là où tu ne voulais pas aller.

 

Pendant ces trois ans, il a commenté l'évangile de Jean dans des cahiers. Quand il entreprend d'écrire le présent ouvrage, il les relit et il est embarrassé: il trouve que cela sonne faux et il s'interroge sur l'autre lui-même qu'il a été.

 

Alors pourquoi écrire ce livre, s'il ne croit pas que le Jésus soit ressuscité, qu'un homme soit revenu d'entre les morts? "Seulement qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse - je ne sais pas quel verbe convient le mieux."

 

Il ajoute: "J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens."

 

Les sources de ce livre, bien que plus nombreuses que sur d'autres sujets historiques, sont tout de même limitées: les Lettres de Paul, les Actes de Luc, les évangiles canoniques, les évangiles apocryphes, les manuscrits de Qûmran, Tacite, Suétone, Pline le Jeune, Flavius Josèphe. Comme d'autres avant lui, il les a lues, relues, croisées et a recoupé ce qui peut l'être. Il a fait des rapprochements avec notre monde actuel, risquant en conscience quelques anachronismes évocateurs...

 

Cela donne une lecture très personnelle des événements, une lecture qui l'arrange mais qui peut déranger. En tout cas, elle est destinée à le faire réfléchir et à faire réfléchir, parce qu'elle émane de quelqu'un qui ne croit plus.

 

Pour mener à bien son enquête et quête du Royaume, Emmanuel Carrère se projette dans Luc, l'auteur des Actes des apôtres et de l'évangile qui porte son nom. Luc appartient en effet au même genre d'hommes que lui, ceux que les chrétiens du genre furieux accusent de tiédeur. En fait Luc est, comme l'auteur, "un homme qui pense que la vérité a toujours un pied dans le camp adverse."

 

Alors Emmanuel Carrère imagine beaucoup pour combler les lacunes, emploie souvent l'adverbe peut-être. Homme de lettres lui-même, il cherche à démonter les rouages de l'oeuvre littéraire de Luc, dont il apprécie les qualités de scénariste et de pasticheur. Cela lui permet, croit-il, de discerner le vraisemblable de ce qui ne l'est pas.

 

Au détour d'une page, il fait cet aveu: "Il y a des gens que la pornographie gène, moi pas du tout [un passage précédent du livre, de plusieurs pages, montre qu'il n'est effectivement pas gêné par elle...]. Ce qui me gène, qui me paraît beaucoup plus délicat à aborder, beaucoup plus impudique que des confidences sexuelles, ce sont "ces choses-là": les choses de l'âme, celles qui ont trait à Dieu." Choses qu'il a gardées dans son coeur jusque-là... et qu'il livre aujourd'hui dans ce livre.

 

Emmanuel Carrère pense que Dieu est "une aspiration à quoi certains sont enclins et pas d'autres" et qu'il fait partie de la seconde catégorie. De plus, pour ce qui est du Royaume, il sait que "le plus grand obstacle pour y entrer, c'est d'être riche, important, vertueux, intelligent et fier de son intelligence". Autant de handicaps pour lui...

 

A la fin du livre Emmanuel Carrère fait le récit d'une retraite qu'il a faite à L'Arche de Jean Vanier. Il reconnaît à la fois qu'il n'aurait pas aimé y être touché par la grâce et converti comme vingt-quatre ans plus tôt, que, par bonheur, il ne s'est rien passé de tel, mais qu'un instant il y a "entrevu ce que c'est que le Royaume"...

 

Emmanuel Carrère a écrit certainement ce livre de bonne foi, mais il tient cette bonne foi pour dérisoire au regard de ce qu'il a tenté d'approcher, qui est tellement plus grand que lui. Aussi le termine-t-il humblement, ainsi:

 

"Ce que je me demande, au moment de le quitter, c'est s'il trahit le jeune homme que j'ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s'il leur est resté, à sa façon, fidèle.

Je ne sais pas."

 

Francis Richard

 

Le Royaume, Emmanuel Carrère, 634 pages, P.O.L.

 

Livre précédent d'Emmanuel Carrère chez le même éditeur:

 

Limonov (2011)

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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 23:15
"Juliette dans son bain" de Metin Arditi

Le don gêne celui qui le reçoit parce qu'il l'oblige et le responsabilise. Le donataire succombe souvent à la tentation de s'interroger sur les intentions du donateur... Il est évidemment beaucoup plus facile de recevoir quelque chose de la part de la société: elle est anonyme, elle n'est personne en particulier. Dans ce cas-là le don se transubstantie en dû: c'est tellement plus commode...

 

Dans Juliette dans son bain, Metin Arditi met en scène un mécène de la pire espèce. Son grand tort en effet est d'être riche et de l'être devenu, semble-t-il, au prime abord, grâce à une clairvoyance inédite dans les affaires et une rapidité de mise à exécution des intuitions que les autres n'ont pas. De quoi exciter l'envie de ceux qui sont moins heureux dans leurs entreprises...

 

Ronny Kandiotis, quand il avait onze ans, était interne au très sélect institut lausannois Alderson. La responsable des petits, Madame Kowalski, surnommée Miss K, l'avait initié à la peinture moderne en l'emmenant au Musée cantonal. Aussi, une fois devenu riche, très riche même, dans l'immobilier notamment, s'est-il trouvé à même de faire collection de chefs-d'oeuvre.

 

Parmi ses acquisitions il y a deux tableaux, portant le même titre, Juliette dans son bain, d'après le même modèle, Juliette Mény. L'un est de Picasso, peint pendant sa période cubiste, et date de 1912. L'autre est de Braque, revenu par exception à sa manière fauve, et date de 1913. La femme sur ce dernier tableau ressemble à une femme que Ronny a connue: "Même expression, à la fois soumise et grave. Même ovale du visage. Même nez splendide, à peine busqué. Même bouche ronde et rouge, mêmes épaules, même poitrine. Même regard, surtout, sombre et digne."

 

Ronny Kandiotis a décidé de faire don de ces deux toiles au musée des Arts du XXe siècle. Lui qui n'accorde jamais d'interview accepte d'être l'invité du journal télévisé en ce 11 mai 2000, veille de leur accrochage. Il souffre d'insuffisance cardiaque et doit être opéré huit jours plus tard pour le remplacement de sa valve aortique, compte tenu du risque qu'il encourt. C'est pourquoi il est essouflé quand il se présente ce jour-là sur le plateau du 20 Heures.

 

Nonobstant, s'il a accepté de venir, c'est qu'il espère secrètement que la femme qu'il a connue verra combien elle ressemble à la femme peinte par Braque et, qui sait, qu'elle se souviendra de lui: "Peut-être qu'à cet instant, elle est occupée à préparer le repas, se dit Ronny. Quelqu'un l'appelle: "Viens voir ce qu'ils montrent à la télévision! On dirait toi!""

 

Le même jour, la fille de Ronny, Lara, après son cours de chant dispensé par Angelina Crespi, est enlevée dans la rue, à Paris, par trois hommes sortis d'une voiture, alors qu'elle se rend chez sa petite amie Myriam-Mai... Trois jours se passent avant que les ravisseurs ne se manifestent sous la forme d'une missive, adressée à la police, dans laquelle se trouve le passage suivant:

 

"Dans quelques jours, nous vous enverrons un texte, le premier d'une série de dix. Chacun d'eux relatera un épisode de la vie de Kandiotis. Ce dernier devra le dater et le signer, après y avoir écrit de sa main: "Telle est l'exacte vérité." Puis, sans en changer une virgule, il le fera publier à l'échelle, sous quarante-huit heures, dans les pages du Monde, du Figaro, et de La Croix."

 

La suite du roman est le récit des remous que provoque la publication dans la presse de la série des textes annoncés, des épisodes de la vie de Ronny qui y sont relatés et qui ne donnent pas une image flatteuse de lui, des investigations que mènent les policiers François Mattéi et Marie Longpré pour retrouver Lara et qui les amènent à fouiller dans le passé du milliardaire.

 

Au bout de quelques semaines, la presse, après avoir encensé le mécène généreux, s'en prend à l'homme riche, qui n'a pu le devenir que par des moyens détestables, tout en réprouvant le drame personnel qui le touche pour se donner bonne conscience.

 

Les bénéficiaires de la fondation Kandiotis refusent désormais de recevoir sa manne. Tout le monde, peu à peu, se détourne de Ronny qui n'a qu'une chose en tête le salut de Lara et en oublie les risques qu'il prend avec sa santé, en refusant de se faire opérer.

 

Un de ses proches collaborateurs, et ami, Paul Amato, avocat qui ne s'occupe plus que de ses affaires,  avait dit très vite à Ronny, qui se demandait ce qu'il avait fait de faux: "Etre riche, passe encore. Mais être riche, généreux et cultivé, c'est agaçant..." C'était prémonitoire.

 

Au terme du récit les auteurs du rapt sont démasqués. Et la vérité sur la vie personnelle et professionnelle de Rosny est dévoilée. Comme celle de tout être humain, elle est faite de zones d'ombres et de lumières. Pour ce qui concerne Ronny Kandiotis, un prêtre orthodoxe résume bien les choses:

 

"Lorsque le Seigneur nous dit qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'au riche d'entrer dans le royaume de Dieu, pensez-vous qu'il le condamne? Il lui rend justice, au contraire. Il nous dit que sa tentation est à la mesure de ses biens matériels, et qu'il n'arrivera pas à lui résister, tant elle est immense."

 

Francis Richard

 

Juliette dans son bain, Metin Arditi, 384 pages, Grasset

 

Livres précédents de Metin Arditi:

 

Le Turquetto, 288 pages, Actes Sud  (2011)

Prince d'orchestre, 380 pages, Actes Sud (2012)

La confrérie des moines volants, 350 pages, Grasset (2013)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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