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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 23:00
Notre-Dame des égarées, d'Alexandre Voisard

L'eau nous vient du ciel, disent les moines, grâce à Dieu. Et l'eau, disent les poètes, c'est ce qu'emprunte le ciel à la terre.

 

Par ces deux sentences commence le récit de Notre-Dame des égarées du poète Alexandre Voisard.

 

Un peu plus loin, il ajoute: Toutes les vies humaines s'apparentent à ces rivières affluant à des entrevues impromptues pour se fondre en des semblables irréductibles.

 

Le lecteur est donc prévenu: le roman qu'il a entre les mains est une histoire d'eaux.

 

Aussi n'est-il pas surpris quand l'auteur attribue l'identité d'un fleuve à chacun de ses deux protagonistes: Hélène est du Rhône, Karel est du Rhin. Seulement Hélène pressent que le mélange des eaux ne prendra pas entre eux:

 

Durant toute leur vie commune elle lui lancera comme un défi: "Je suis du Rhône, vous êtes du Rhin, on ne se trouvera jamais vraiment."

 

Pourtant, au début, tout semble démentir cette prédiction: un homme, venu de l'est, de Bohême, et une femme, venue du sud, de Provence, peuvent bien se croiser en Alsace, mais ils ne s'y trouveront jamais vraiment.

 

Tous deux enseignent à Colmar, dans un pensionnat pour jeunes filles de la grande bourgeoisie: elle, le français et le latin; lui, la musique. Ces êtres on ne peut plus dissemblables se font face un midi à la table des professeurs.

 

A vingt-huit ans, elle y révèle une personnalité impérieuse dans son comportement comme dans ses idées, tandis que lui, à quarante-cinq, se montre placide et réservé et n'a que peu l'expérience des femmes.

 

Cette inexpérience n'est pas rédhibitoire: elle ne l'empêche pas, la veille de Noël 1893, la rencontrant sur le parvis de l'église Saint-Mathieu, de l'inviter à dîner pour le surlendemain, le jour de la Saint-Étienne.

 

Après l'avoir fait mariner pendant quelques minutes de marche ensemble, elle lui dit subitement: "J'accepte votre invitation, mais n'attendez rien d'autre de ma part." C'est une réponse claire et nette, sans détours. Enfin, presque...

 

Car, au deuxième rendez-vous, le soir de la Saint-Sylvestre, après leur petit réveillon, elle [l'entraîne] dans sa chambre à coucher... Cet épisode charnel sera a priori sans lendemain, les écluses ne s'ouvrant pas chez Hélène...

 

Mais, le jour de l'Épiphanie, Hélène et Karel se retrouvent face à face au repas de midi du pensionnat, pour la galette des Rois. Elle a la fève, elle le choisit pour roi. Et c'est ainsi que le couple se reforme et donne bientôt un fruit, Stella:

 

Karel n'est pas latiniste comme son épouse. Quand même il connaît l'origine d'un tel prénom. Stella se retrouve en tant d'invocations religieuses, en ces implorations adressées à la Vierge. C'est même à la Madone qu'Hélène réserve les dévotions qu'elle refuse au "Tout-Puissant".

 

Quelques années plus tard, la petite Stella meurt de diphtérie. Si Karel parvient à dominer son chagrin, il n'en est pas de même pour Hélène qui multiplie les imprécations contre ce Dieu qui reprend d'une main meurtrière ce qu'il vous a donné dans un moment d'égarement.

 

Hélène ne croit pourtant finalement pas à la mort de sa petite étoile. Et, un jour, elle s'en va, vraisemblablement pour la retrouver Dieu sait où. Karel peut légitimement penser qu'elle s'est réellement égarée. Alors il part à son tour à sa recherche:

 

Karel le sait maintenant, c'est une mère perdue en quête désespérée d'une enfant réchappée de la mort qui, quelque part, en son obsédant recours au symbole des fleuves, tente la traversée qui la conduira outre-tombe, à la rive des retrouvailles.

 

Sa quête, aussi désespérée que celle d'Hélène, d'un sanctuaire marial l'autre, fait divaguer Karel, lancé à sa suite vers le sud, où elle est partie vraisemblablement. Le désormais chemineau fait lors des rencontres improbables et parvient à l'extrême dépouillement en tentant de rejoindre cette adepte d'une philosophie fluviale:

 

Toutes les eaux, de la source au ruisseau, de la rivière au fleuve, le moindre filet d'eau, s'accomplissent en cette quête incessante de l'autre, de même que les destins humains se toisent, se croisent, se frôlent, se heurtent et parfois s'épousent dans cet irrésistible mouvement de l'univers.

 

Francis Richard

 

Notre-Dame des égarées, d'Alexandre Voisard, 192 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Oiseau de hasard, Bernard Campiche Éditeur (2013)

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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 20:20
Petite Brume, de Jean-Pierre Rochat

Comment on tue les paysans? On les étouffe sous des tâches administratives, informatiques, sous les règlements, les contrôles, les contrôleurs, les inspecteurs...

 

Jean Grosjean, quarante-cinq ans, a été mis en faillite. Et il raconte son dernier jour sur Terre, un mardi 12 avril où sont mis aux enchères publiques son chédail et son bétail.

 

Car comment ce paysan suisse, instinctif et craintif, peut-il survivre après que tout ce qui a fait sa raison de vivre va être vendu en un jour et que ce qu'il doit payer va le manger tout entier: Même mes organes vont être mis en vente.

 

La dégringolade s'est déroulée sur trois ans, à partir du moment où sa femme Frida l'a quitté pour un autre, plus disponible de son temps, et s'en est allée avec lui et les enfants vers d'autres cieux, au Canada.

 

Jean n'a rien compris au film quand elle le lui a annoncé sans ménagement: Je suis resté sur place, une espèce d'autisme, je me suis relevé mais ça marchait pas, j'avais plus de jambes.

 

Frida est partie non sans l'avoir dépouillé au préalable: elle réclamait la moitié de tout ce que nous avions en commun. Normal, plus une pension, plus les frais, plus les frais des frais...

 

Elle emportait aussi avec elle son savoir-faire: c'était elle qui s'occupait des finances, clairvoyante elle équilibrait notre budget, elle remplissait ces formulaires électroniques qu'on nous balance sans cesse.

 

Jean a espéré s'en sortir. Pendant longtemps il y a cru, mais il a reçu le coup de grâce quand ses frères et sa soeur lui ont réclamé leur part du gâteau de l'héritage des parents: ça m'a définitivement couché.

 

Il en veut à mort à ses créanciers qui auraient pu s'entendre pour [le] laisser vivre: leurs couteaux sur ma gorge m'ont saigné à blanc...

 

Petite Brume, jument brune, sera vendue en fin d'après-midi, en dernier: elle hennit quand je passe devant l'écurie, un petit hennissement haut perché, presque inaudible pour les novices du langage chevalin.

 

La vente aux enchères est assurée par le vendeur vedette que les offices des poursuites du pays s'arrachent, Elias Schwartz, aidé dans sa tâche par deux jolies animatrices, Irina qui compatit et Chloé qui le snobe.

 

Tout au long de cette douloureuse journée, Jean Grosjean entend un cri : À prix! qui précède chaque vente de machine ou d'animal et qui le blesse: Cet à prix me jette dans la fosse aux lions et me bouffe...

 

Jean Grosjean est bien décidé. C'est pourquoi il a gardé son arme de poing. Et Jean-Pierre Rochat lui fait dire au début de son roman: Mourir maintenant pour ne pas avoir à tuer ceux qui m'ont offensé. 

 

Peut-être Irina saura-telle l'en dissuader. Car elle a de solides arguments pour lui faire croire à un monde meilleur: son beau cul m'enlève bien des soucis et il parvient à positiver quand il met ses mains sur ses seins: 

 

Ce sont mes porte-bonheurs, et les siens aussi, puisque dans mes mains ils se sentent bien aussi...   

 

Francis Richard

 

Petite Brume, Jean-Pierre Rochat, 116 pages, éditions d'autre part

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 21:30
Souvenirs dormants, de Patrick Modiano

Le narrateur a plus d'un trait commun avec l'auteur. Tous deux sont nés en 1945, tous deux ont eu la fugue comme mode de vie, tous deux ont arpenté les rues de Paris et se souviennent, quelque cinquante ans après, de leurs apprentissages, entre 1962 et 1967.

 

Patrick Modiano réveille ainsi les Souvenirs dormants d'un septuagénaire d'aujourd'hui, un des mille sosies de lui-même, qui note, méthode éprouvée, des bribes qui [lui] reviennent dans le désordre, listes de noms ou de phrases très brèves

 

Au cours de ce travail que l'on fait à tâtons, certains noms brillent par intermittence tels des signaux qui vous donneraient accès à un chemin caché.

 

Des livres sont pour le narrateur d'autres repères:

 

- Le temps des rencontres, trouvé sur les quais: J'ai longtemps été persuadé que l'on ne pouvait faire de vraies rencontres que dans la rue.

 

- Le dictionnaire des sciences occultes et À la mémoire d'un ange, offerts à une femme rencontrée, vers dix-sept ans, à Paris, qui s'intéressait comme lui à ces sciences-là: Ce n'était pas pour me plier à une doctrine ou devenir le disciple d'un gourou, mais simplement par goût du mystère.

 

- Rencontres avec les hommes remarquables, placé entre cette femme et lui par une autre femme: Je n'ai jamais cherché, comme beaucoup de gens de mon âge, à rencontrer les quatre ou cinq maîtres à penser qui régnaient en ce temps-là sur les estrades universitaires...

 

- Essais sur le bouddhisme zen et Le Rite sacré de l'amour magique, offerts par une troisième femme: Je les ai toujours depuis cinquante ans et je me demande pourquoi certains livres et certains objet s'obstinent à vous suivre à la trace toute votre vie, à votre insu, alors que d'autres, qui vous étaient précieux, vous les avez perdus.

 

- L'Éternel retour du même, trouvé dans une librairie des sciences occultes, qui l'avait fortement fait réfléchir: À chaque page, je me disais: si l'on pouvait revivre aux mêmes heures, aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu'on avait déjà vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts... ce serait comme de recopier au propre un manuscrit couvert de ratures...

 

- Les rêves et les moyens de les diriger, l'un de ses livres de chevet, sous l'influence duquel, dans certaine circonstance angoissante, il écrit: Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga.

 

À la manière d'un détective qui reconstitue ce qui s'est passé à partir de quelques traces laissées, le narrateur, qui se confond peut-être avec l'auteur (le lecteur ne le sait qu'à la fin), se sert donc de noms de personnes, de phrases très brèves, de livres marquants, pour redessiner l'itinéraire suivi par lui pendant cette période de cinq ans.

 

Mais est-ce le bon chemin? Comme il le dit, à propos d'un autre parcours: Dans vos souvenirs se mêlent des images de routes que vous avez prises et dont vous ne savez plus quelles provinces elles traversaient.

 

Francis Richard

 

Souvenirs dormants, Patrick Modiano, 112 pages Gallimard

 

Article précédent sur l'auteur:

Patrick Modiano à Stockholm (8 décembre 2014)

 

Livres précédents:

L'herbe des nuits, 192 pages (2012)

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, 160 pages (2014)

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 23:40
Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina

Dans un grand village du Tatarstan, Ioulbach, une centaine de maisons, Zouleikha vit avec Mourtaza, son mari, et sa belle-mère, qu'elle appelle tout bas, la Goule, la sorcière. Allah soit loué, elle et Mourtaza ne vivent pas dans la même isba qu'elle...

 

Zouleikha s'est mariée à quinze ans, en 1915. Elle a trente ans. Dans l'intervalle de ces quinze ans, elle a donné naissance à quatre filles, qu'elle [a dû] presque aussitôt enterrer : Chamsia, en 1917, Firouza, en 1920, Kahlida en 1924, et Sabida, en 1926.

 

La Goule la traite de poule mouillée et dit du mal d'elle à son fils. Alors, sous le regard de son mari, Zouleikha travaille toujours mieux, avec plus d'application, plus vite: qu'il voie qu'elle n'est pas une mauvaise femme, même si elle n'a jamais grandi.

 

Car Zouleikha est restée petite, fille aux os maigres, comme dit la Goule, qui la méprise parce qu'elle n'a su mettre au monde que des filles et qu'aucune n'a survécu, qui lui prédit sa mort prochaine, comme elle a prédit jadis la mort de ses quatre filles.

 

Mourtaza est un koulak. La Horde rouge vient régulièrement réquisitionner la nourriture, le bétail. Mais cette fois il ne veut rien lui donner: Je suis à bout de forces, et mon coeur est à bout de patience!, dit-il à sa mère auprès de qui il a cherché réconfort.

 

Zouleikha cache la nourriture dans des replis de l'isba, puis elle et Mourtaza se rendent dans la forêt où sont enterrées leurs filles et enfouissent dans leurs tombes leurs réserves de blé. Au retour ils croisent un détachement de cavaliers de la Horde rouge...

 

Quand Mourtaza lève sa hache après leur avoir dit qu'il ne leur donnerait rien, le soldat Ignatov appuie sur la détente de son fusil. Le corps du mari de Zouleikha s'abat sur leur traîneau. Laissée seule dans la forêt, elle ne saura jamais comment elle est rentrée.

 

Pendant la nuit, la Horde rouge frappe à la porte. Zouleikha emporte quelques affaires. Il ne s'agit plus de réquisition, mais de dékoulakisation de tout le village: le traîneau de Zouleikha se fond dans la colonne des dékoulakisés. Leur flot coule dans la rue principale...

 

Commence un périple de plusieurs mois, sous le commandement d'Ignatov. Tous les prisonniers - anciens koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques - rassemblés à la prison-étape de Kazan prennent le train dans des wagons surchargés, direction la Sibérie.

 

Dans le train, Zouleikha apprend qu'elle est enceinte et fait connaissance avec le professeur de médecine Wolf Karlovitch Leibe, le truand Gorelov, le peintre Ilia Petrovitch Ikonnikov, le couple Soulimski, Konstantin Arnoldovitch et Isabella. Et donne naissance à Youssouf...

 

A Krasnoïarsk, les déplacés prennent une péniche qui descend l'Énisseï, puis l'Angara. En cours de fleuve, l'embarcation fait naufrage. Les rescapés s'établissent et, peu à peu, après bien des tribulations et des années, grandit un village de paysans qui se rekoulakisent...

 

Au terme de cette longue histoire tumultueuse, qui, sous la plume de Gouzel Iakhina, revisite celle de l'Union soviétique des années 1930 et 1940, Zouleikha ouvre les yeux :

 

Tout ce qu'elle avait appris, ce qu'elle savait depuis son enfance, avait pâli, disparu. Et ce qui l'avait remplacé avait balayé la peur, comme la crue printanière balaie les feuilles mortes et les branches de l'automne...

 

Francis Richard

 

Zouleikha ouvre les yeux, Gouzel Iakhina, 480 pages, Les éditions Noir sur Blanc (traduit du russe par Maud Mabillard)

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 21:20
L'ombre du Golem, d'Éliette Abécassis et Benjamin Lacombe

Dans L'ombre du Golem, Éliette Abécassis raconte et Benjamin Lacombe illustre la légende du Golem par la voix d'une petite fille de dix ans, Zelmira, la fille de l'achimiste Dalibor et de sa femme Bozidara.

 

Cette légende se passe à Prague et remonte à la fin du XVIe siècle. A l'époque règne l'empereur Rodolphe II, un Habsbourg. Il a pour conseiller un moine, Thadée, une sorte de fondamentaliste.

 

Les juifs du ghetto de la capitale tchèque, que ce moine veut exterminer, n'y sont plus en sécurité. Excitées par lui, sous les yeux de Zelmira, des hordes de voyous mettent un jour le feu à leurs maisons.

 

Zelmira a pu avoir un aperçu des pouvoirs du Maharal, le grand rabbin de Prague. Dans un cimetière, elle l'a vu en effet redonner vie pendant un instant à des enfants qui furent victimes de massacres.

 

Pourquoi Dieu permet-il que des hommes, des femmes et des enfants soient chassés, tués ? Il n'y a pas de réponse, mais il y a une solution, dit le Maharal à deux de ses disciples, à qui il expose son idée.

 

L'idée du Maharal est qu'il ne faut pas baisser la tête mais qu'il faut se défendre et, pour cela, être fort contre les forts. Alors, à l'imitation de la création de l'homme par Dieu, avec leur aide, il invente le Golem :

 

Un Golem: cela signifie un embryon, une figure informe, inachevée... Une figure que nous allons former avec le limon de la terre.

 

Zelmira le décrit en ces termes: Immense, massif, avec son grand corps boueux, ses yeux enfoncés comme des billes, sa bouche comme une simple fente, son nez tout droit et ses cheveux de glaise.

 

Le Golem est une machine animée. Le Maharal l'a créée pour le bien, pas pour le mal. Mais cette arme s'avère insuffisante pour protéger les juifs contre les menées du fanatique Thadée qui a l'oreille de Rodolphe II.

 

Alors le Maharal se rend chez son ami l'astrologue Tycho Brahe pour lui demander de l'aide et ces deux savants vont donner au Golem ce qui lui manquait pour être libre, la parole et la conscience, c'est-à-dire pour être:

 

Libre de choisir le bien ou le mal...

 

Francis Richard

 

L'ombre du Golem, Éliette Abécassis et Benjamin Lacombe, 180 pages, Flammarion

 

Livre précédent d'Éliette Abécassis chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

 

Livres précédents chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015) 

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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 21:30
Une multiplication, de Joël Mützenberg

Depuis 2015, Joël Mützenberg est jardinier et sélectionneur dans l'association Semences de pays. Dans Une multiplication, il raconte qu'en 2007, il a semé une variété de pois chiche que lui avait envoyée un paysan colombien et que, depuis, il la multiplie à Genève.

 

Il y a deux principaux types de pois chiche : les variétés de type desi et celles de type kabuli. Celle qu'il a semée est du premier type. Cette variété a été nommée pois chiches de l'avenir par une amie de l'auteur, Patricia Gelise. C'est donc ce nom qu'il faut retenir.

 

En théorie, Un pois chiche de l'avenir semé, trente de récoltés.

 

En pratique, c'est très différent :

Une multiplication, de Joël Mützenberg

Comme le remarque l'auteur:

 

En 2017, on se retrouve avec 224250 pois chiches de l'avenir semés, à peine plus que la quatrième année du modèle théorique.

 

Les raisons de cette disparité :

- le jardinier s'est adapté peu à peu à la culture de cette plante de la famille des fabacées

- dès 2009, une partie a été cuisinée...

- il y a eu de mauvaises récoltes en 2014 et 2015, des pertes durant le stockage

 

L'auteur entre dans le détail de ces semences faites chaque année : à partir de 2016, Semences de pays a hérité du pois chiche de l'avenir...

 

Et maintenant il est temps de transmettre, de livrer des semences accompagnées d'une histoire, d'une intention de sélection et de conseils quant à la reproduction de ces semences...

 

Ce livre illustré de dessins de l'auteur remplit très bien cet office de transmission aux cultivateurs et aux mangeurs de pois chiches.

 

Car, à l'intention de ces derniers, Joël Mützenberg donnent quelques recettes:

- Chana Dhal (recette indienne)

- Nivik (recette arménienne)

- Cece neri della Murgia (recette italienne)

- Falafel (recette du Moyen-Orient)

 

Quant aux buveurs, il leur réserve une recette de café, où le pois chiche réduit en poudre brun foncé est à utiliser dans une cafetière italienne, sans trop charger...

 

Francis Richard

 

Une multiplication, Joël Mützenberg, 44 pages, Samizdat

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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 22:55
London Docks, de Catherine May

Au début des années 1980, la réhabilitation du quartier des Docks de Londres a été confiée à la LDDC, la London Docks Development Corporation. C'est à cette époque-là, plus précisément en août 1982, et en ce lieu de friches industrielles, sur l'Isle of Dogs, que se situe le roman policier, London Docks, de Catherine May.

 

Fin juillet 1982, un individu peint une fresque sur un mur de briques nues, encrassées par des décennies de pollution: DEATH, en lettres géantes. Au centre, autour du A qui dessine un nez approximatif, un visage, immense, se tord en une grimace effrayante. Les traits noirs accentuent les expressions. Un des yeux est fermé...

 

Cet individu a un autre business que de peindre, et de signer Chagall, des oeuvres où dominent les bleus, dans des nuances foncées. Quelques jours plus tard, à la date du 2 août 1982, si le lecteur a bien gardé en tête que cet individu a parlé de charmant couple, il ne peut que supputer ce que peut être cet autre business.

 

Deux corps ont en effet été découverts dans le sous-sol d'un entrepôt par deux géomètres mandatés par la LDDC : Les deux corps sont tournés l'un vers l'autre, comme s'ils étaient assis face à face sur des chaises invisibles qu'on aurait renversées. Leurs tibias se touchent, retenus par plusieurs tours de chatterton...

 

Les deux cadavres sont ceux de jeunes gens, des vingtenaires, en tenues de jogging. D'après les premières constatations du légiste, ils sont morts après avoir été attachés, le jeune homme avant la jeune femme qui est restée probablement consciente tout au long de sa lente agonie de soif, pendant deux trois jours...

 

A chaque fois que Lynn Armitage et Jim Wickock semblent avancer dans leur enquête - l'hyperosmie de Lynn leur sera très utile -, ils piétinent et vont mettre longtemps à découvrir qui est l'auteur d'un tel crime, à comprendre le choix de son cruel mode opératoire et à découvrir surtout quel peut être son mobile.

 

Le lecteur a un peu plus de chance que les inspecteurs de la Limehouse Police Station. L'auteur le met dans la confidence du tueur sans pour autant lui expliquer son mode opératoire ni son mobile. Elle lui raconte, par bribes, son passé dans les années 1970, où il séjourne à plusieurs reprises dans un hôpital psychiatrique...

 

Ce n'est qu'à la fin de ce fort volume que les zones d'ombre s'éclairent et que le lecteur connaît le résultat de la course-poursuite engagée entre les policiers et le criminel psychopathe. Entre-temps l'auteur lui aura fait connaître ses côtés sordides et ne lui aura épargné ni les odeurs ni les découvertes macabres, frissons garantis.

 

Ce qui rend supportable ce roman aussi noir que sa couverture (où le ruban jaune donne toutefois un peu de couleur...) ce sont l'humour tout britannique de certains de ses protagonistes et leur humanité, telle que cette empathie pour son patient d'un infirmier qui se demandera toujours s'il aurait pu empêcher quoi que ce soit...    

 

Francis Richard

 

London Docks, Catherine May, 428 pages, Plaisir de lire

 

Livre précédent :

Les sacrifiés d'Eyrinques, 456 pages, Xenia (2014)

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22 octobre 2017 7 22 /10 /octobre /2017 13:00
Le Dit des Égarés, de Serge Cantero

Karl présente ainsi au chaman ses amis Gaston, Monique et Raquel:

- Don Pablo, aquí están los extraviados...

Raquel étouffa un rire, sans doute à cause du mot extraviados, égarés.

 

Gaston et sa compagne Monique (qui ont laissé en Suisse leurs deux filles Océane et Azalée), accompagnés de leur amie lesbienne Raquel, se sont en effet égarés dans un petit village, San Estebanillo, province de Oaxaca, Mexique, au bord de l'Océan Pacifique.

 

Ces égarés, au terme d'un périple mexicain, comptent y passer une semaine de repos total et se sont installés dans un hôtel, qui n'est pas des plus exotique, le Sueño de Mar, tenu par un couple de Français, Daphné et Philippe, qui y vivent avec leurs trois têtes blondes.

 

Gaston retrouve là-bas un vieux camarade de trente ans, Karl von List, lequel est propriétaire de cabañas, bâties en matériaux naturels, avec l'aide de trois ou quatre amis, et dans l'une desquelles il vit avec un gamin, Ernesto, qui n'est pas pour lui ce que vous croyez... 

 

La dernière fois qu'ils se sont vus remonte à l'an 2000. 13 ans plus tard, Gaston reçoit un paquet, que Karl lui fait parvenir et qui contient des documents relatifs au professeur Hermann Waldherr, trouvés à côté du cadavre de celui-ci, découvert dans les bois du Urwald.

 

Waldherr est un personnage sulfureux. Ancien SS, il a créé après guerre une communauté thérapeutique dans les forêts de Bohême, où il a notamment expérimenté des psychotropes sur des sujets volontaires, exclus de la société car handicapés par une laideur extrême.

 

Ce roman touffu est le récit de la relation passée entre Karl et Hermann; celui des souvenirs communs à Karl et Gaston; celui du lieu, chargé d'histoire, où Hermann a établi son institut; celui d'anciens patients qui sont aujourd'hui au rendez-vous de San Estebanillo... 

 

Gaston, soigné ici pour son dos, son inconscient désinhibé par des décoctions locales, a des hallucinations, nourries par tous ces récits où les époques se mélangent, comme les substances, et où un fait divers, une noyade, leur apporte encore quelque grain de sel...

 

Le Dit des Égarés, qui emprunte son titre au genre littéraire médiéval, est une véritable fantasmagorie, où Serge Cantero explore les tréfonds de l'âme humaine, ses fantasmes, et montre bien qu'elle se berce de chimères où la trivialité peut le disputer à la spiritualité.

 

Francis Richard

 

Le Dit des Égarés, Serge Cantero, 328 pages Hélice Hélas

 

Livre précédent:

 

Les laids, 238 pages, L'Âge d'Homme (2013)

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18 octobre 2017 3 18 /10 /octobre /2017 22:15
Au-delà des regards, de Floretta Gerster

Dans le berceau, mon bébé avait le visage carbonisé. Je l'ai cru mort. Je lui ai arraché ses langes, ai posé mon oreille sur son petit corps inerte. Il ne bougeait plus. J'étais complètement tétanisée, raconte une maman à une doctoresse, quelques années plus tard, à Bucarest.

 

L'accident s'est produit à l'automne 1944. Le bébé a six semaines. Son corps est épargné, mais son visage est brûlé au troisième degré. Cette petite fille, au joli prénom de Florette, qui lui a été donné par son papa, n'a alors aucune chance de survivre. Elle vit encore aujourd'hui...

 

Pendant des années, jusqu'à ses six ans, dans son village natal d'Uda, en Roumanie, Floretta Gerster ne comprend pas pourquoi les gens la fuient ou, au contraire, fixent sur elle de drôles de regards, pourquoi son frère et ses soeurs se moquent d'elle et la traitent de moche.

 

Florette ne découvrira véritablement l'image de son visage que bien des années plus tard quand elle verra la photo prise d'elle pour être apposée sur sa carte de membre de la jeunesse communiste: Le choc est tellement fort que personne n'est capable de faire cesser mes larmes.

 

Jusqu'à l'âge de seize ans, elle plonge dans les études pour ne pas trop souffrir de sa solitude. A cet âge-là, tant attendu, elle sait qu'il lui sera enfin possible d'entreprendre des opérations réparatrices. Et les premières auront lieu pendant ses vacances pour ne pas nuire à ses études.

 

Florette ne sait pas qu'elle devra subir bien d'autres opérations pendant une grande partie de sa vie et que se dresseront devant elle de multiples obstacles, ceux dus entre autres au régime communiste de son pays dont il lui sera difficile de sortir pour se faire opérer ou pour se marier.

 

Les obstacles ne viendront pas seulement de là. Elle pourra vérifier l'adage selon lequel on n'est jamais trahi que par les siens, encore qu'il faille fortement nuancer puisqu'une exception seulement confirmera cette règle. Aussi bien sa famille que des amis lui seront souvent d'un grand secours.

 

A lire son récit, le lecteur ne peut qu'admirer sa détermination. Les vicissitudes ne lui auront pas été épargnées même si elle aura connu des instants de pur bonheur: sa vie aura été semée surtout d'hospitalisations et d'opérations subies par elle, mais également par ses proches.

 

Dans l'épilogue à son récit, vingt ans après, Floretta Gerster dit bien qu'elle a touché plus d'une fois le fond du désespoir, car la vie [l'] a privée d'être comme les autres. L'essentiel n'est-il pas toutefois qu'elle soit remontée et qu'elle ait puisé dans sa différence une telle énergie intérieure?

 

Sa dernière opération, il y a donc près de vingt-cinq ans maintenant, a été une réussite: Je suis très contente du Professeur Pitanguy, mais je sais que je ne retrouverai jamais le joli visage que maman m'a donné à la naissance. Peut-être. Mais il n'y a pas que la beauté dans la vie...

 

Au-delà des regards que les autres portent sur soi, se trouve une beauté plus précieuse que la beauté apparente, la beauté intérieure, et la Lausannoise sait que celle-là ne peut se refléter dans aucun miroir, qu'elle ne se révèle que par les attitudes adoptées face à l'existence... 

 

 Francis Richard

 

Au-delà des regards, Floretta Gerster, 216 pages, L'Aire

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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 22:55
Eunoto - Les noces de sang, de Nicolas Feuz

Eunoto est un rite de passage massaï. Le polar de Nicolas Feuz en est un pour son héros, Michael Donner, un métis adopté par un banquier suisse, membre de la police neuchâteloise, qui se laisse surtout guider par son intuition et qui est mis à l'épreuve personnellement.

 

Dans ce volume, Mike a vingt-cinq ans et est épris de sa collègue Lara. Ce jeune inspecteur est confronté à des crimes qui se jouent des limites cantonales de la Romandie, d'où le bandeau de couverture: Le polar suisse qui unit les Romands pour le meilleur et pour le pire.

 

Le prologue, lui, explique le sous-titre: Les noces de sang. A défaut d'alliances pour concrétiser leur union, un homme se sert du sang qui suinte de la bouche d'une femme agonisante pour dessiner un anneau rouge autour de son annulaire gauche et faire de même autour du sien...

 

L'histoire débute un 17 mars, à Neuchâtel, par une prise d'otages de policiers par d'autres policiers au BAP, bureau administratif de la police, et, à Genève, par la mort d'un policier écrasé par un individu tout de noir vêtu, qui a volé du matériel médical aux HUG, les hôpitaux genevois.

 

Le 18 mars une tête est trouvée fichée au bout d'une pique au centre d'une tour à ciel ouvert du château de Valangin (NE). Le corps est découvert par des adolescents, à quelques kilomètres de là, pendu comme un pantin au plongeoir de cinq mètres, à la piscine d'Engollon (NE).

 

Le 19 mars une découverte macabre est faite au barrage de Schiffenen (BE): Attaché à une corde, un corps nu et décapité pendait dans le vide, à la hauteur des vannes de lâchers d'eau. La tête correspondante a été incorporée à la sculpture d'alien du musée HR Giger à Gruyères (FR). 

 

Pendant ce temps-là, au pénitencier de Bochuz, dans la plaine de l'Orbe (VD), se prépare à la révision de son procès le Monstre de Saint-Ursanne, Brent Wagner. Qui a écopé d'une peine de réclusion à perpétuité pour avoir froidement violé et décapité des jeunes filles en Romandie...

 

Chaque chapitre du livre est clos par un rapport d'écoutes téléphoniques entre une personne A, baptisée Juliette, et une personne B, un inconnu, dans le cadre de l'opération Roméo, relative à un trafic de cocaïne entre la France et la Suisse, dont Mike s'est occupé précédemment.

 

Ces affaires sans liens apparents en ont pourtant. Et il faut toute la ténacité de Mike pour dénouer l'écheveau bien ficelé du récit, lequel promène le lecteur dans toute la Suisse romande, jusque, le 23 mars, dans le domaine skiable des Quatre Vallées, où les mobiles se mangent froid...

 

Francis Richard

 

Eunoto - Les noces de sang, Nicolas Feuz, 394 pages, TheBookEdition.com (sortie en librairie le 17 octobre 2017)

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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 19:30
Trois personnes en forme de poire, de Suzanne Azmayesh

Le titre du roman de Suzanne Azmayesh, Trois personnes en forme de poire, est un clin d'oeil aux Trois morceaux en forme de poire, composition pour piano à quatre mains d'Erik Satie, que l'une des trois protagonistes écoute le soir en rentrant chez elle, après avoir pris son Xanax, avant de s'injecter de l'héro puis de se coucher.

 

Dans ce livre à quatre voix, il y a trois jeunes personnes, toutes trois intéressées, par le même jeune homme, un certain Theo. Celui-ci est un bel acteur, révélé au monde par un film, Cours toujours, où il interprétait le rôle d'un jeune type, un peu candide et très sentimental, le rôle d'un gamin de vingt ans qui s'apprête à découvrir la vie. 

 

Un jour Émeline a tout plaqué pour écrire un roman, avec la bénédiction de son oncle Darius qui lui avait conseillé de se donner le courage d'être une artiste. Si elle n'y parvenait pas, il serait toujours temps de retourner faire du consulting. Elle est obsédée par Theo depuis qu'elle a découvert son jeu d'acteur dans Cours toujours.

 

Madeleine était la partenaire de Theo dans le même Cours toujours. Cette dépressive chronique (qui a négocié ses charmes avec son pharmacien contre du Prozac), a tapé dans l'oeil de Theo. Aussi n'est-elle pas surprise qu'il lui propose un rôle dans le court-métrage Singers, qu'il veut maintenant réaliser et auquel elle ne croit pas.

 

Victoria et Theo se connaissent depuis dix ans et ont accumulé des souvenirs ensemble: Des voyages, la mer et le soleil, des balades, des découvertes. Des films aussi, surtout ceux de David Lynch... Theo est devenu riche et célèbre, elle pas. Alors elle sait qu'il faut [qu'elle] parte, [qu'elle] se casse en Afrique pour couper avec [sa] vie.

 

Ces trois personnes, aux formes actuelles, sont des désenchantées, qui gravitent autour de l'astre Theo. Savent-elles ce qu'elles veulent dans ce monde aussi incertain qu'elles-mêmes? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la bouche de l'une d'entre elles, qui, dans un moment de lucidité, se dit: Rester, partir, on ne sait jamais quoi faire.

 

Francis Richard

 

Trois personnes en forme de poire, Suzanne Azmayesh, 224 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

 

Meurtre à Sciences-Po (2014)

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12 octobre 2017 4 12 /10 /octobre /2017 22:00
Sous le silence, Eugénie, de Frédérique Baud Bachten

Longtemps, tu n'as été qu'un silence, une suspension dans la phrase, une ellipse. Cette interruption soudaine de la conversation signifiait une présence.

 

Emilie, la narratrice, découvre Sous le silence, Eugénie, sa grand-mère paternelle. Et ses enfants: Augustin, le fils de personne, Julie, la grande dame, Emile le beau parleur (son père) et Rose, la cadette, morte à vingt ans à peine.

 

Emilie a fait des recherches pour restituer les vies de ces membres de sa famille, mais elle n'a retrouvé que des bribes. Alors elle a laissé flamboyer [son] imagination : Pour mieux vous servir j'ai préféré vous inventer afin de ne pas vous trahir.

 

Et ces vies inventées, à partir de riens, sont plus vraies peut-être que des vies réelles, parce que l'auteur aime ces ombres familiales et qu'animée d'un véritable amour pour elles, elle les devine, les fait revivre, pleinement, avec ses propres mots.

 

Le silence gêné qui entoure l'histoire interdite de sa grand-mère est donc rompu parfois dans une conversation. Et quelqu'un prononce alors la phrase rituelle: "Quelle belle voix elle avait pourtant". Et le fait est que sa religion est un chant :

 

Oui, c'est un don déraisonnable, reçu du ciel, qui l'enivre et la possède. Il exige d'être le seul: l'amant passionné et le vampire. Il ronge le temps, il est colère et tempête, il est beauté ardente et plaisir sublimé.

 

Jean a épousé Eugénie, jeune fille de seize ans, qui attend un enfant d'un autre pour la sortir de sa condition infamante, mais il n'admet pas que sa voix puisse être faite pour autre chose qu'honorer Dieu. Un jour, elle n'en peut plus et le quitte:

 

Elle n'imagine pas un instant ce que son abandon va entraîner de douleur et d'errance chez ses enfants, elle ne sait pas ce qu'elle leur inflige, elle ne veut pas le savoir.

A chacun de marcher vers sa propre destinée.

 

Ces enfants, en tout cas, ont hérité de la colère sombre de leur père et de la soif de liberté éperdue de leur mère et Emilie raconte que des colères raclent leurs gorges et épuisent leurs poitrines enflammées:

 

Leurs insoumissions les poussent sur les plus solitaires des sentiers et l'horizon arrive toujours trop tôt au-dessus de leurs têtes levées. La terre ne paraît pas assez vaste sous leurs pas.

 

Leur père ne peut pas comprendre ses enfants, coureurs de vent. Il n'aura pas réussi à les ancrer dans le foyer qu'il a tenté de leur offrir en se remariant. En vain il les exhorte à la probité et au sens moral et les conjure de s'en remettre à Dieu.

 

Quoi qu'il fasse, ils restent attachés à celle qui les habillait de musique, éblouis par cette promeneuse du vent et des tumultes, à cette mère fantasque et libre, qui n'admettait de contraintes que celles qu'elle se choisissait elle-même...

 

Emilie sait maintenant qu'elle a de qui tenir et ce qu'elle doit en retenir... Au terme de sa quête, elle pose la question: Que portons-nous dans nos cellules des frasques et des mérites de nos ancêtres? et esquisse une réponse:

 

Peut-être est-ce à nous de choisir ce que nous voulons qu'ils soient...

 

Francis Richard

 

Sous le silence, Eugénie, Frédérique Baud Bachten, 108 pages, Samizdat

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 22:15
Sauver les meubles, de Céline Zufferey

Il faut bien gagner sa vie, faire des concessions, être raisonnable. A trente-deux ans, je plaque une vie d'artiste pour une "situation stable".

 

Le narrateur est photographe. Il a bien été obligé de renoncer à la photo d'art, qui ne rapporte pas un clou, pour payer son studio et la maison de retraite de son père. Il a fini par abandonner les vraies photos et par rejoindre le camp de la photo fonctionnelle...

 

Ainsi vient-il tout juste d'être embauché par une grande entreprise d'ameublement pour y faire... des photos de meubles. Ce n'est pas réjouissant, mais, au moins, c'est un boulot. Son père dirait: Eh ben bravo, tu gagnes enfin de l'argent avec ton truc.

 

La super équipe qu'il intègre est composée de l'Assistant (qui commande), de Bruno le technicien (qui est un connard paresseux), de Sergueï-le-Styliste (qui s'occupe du décor), de Stagiaire (qui prend des notes dans son carnet) et des modèles.

 

Les modèles sont censés représenter des familles parfaites, de fausses mères à côté de fausses filles . Les fausses mères, ce sont Nathalie et Floriane; une des fausses filles, c'est Linh, une fillette de huit ans, qu'il surnomme Miss KitKat...

 

Très vite il apprend ce qui lie les uns aux autres les membres de cette super équipe mobilière: Assistant et Bruno ont des rapports tendus, Assistant veut coucher avec Nathalie, Floriane a couché avec Assistant, Nathalie et Floriane sont amies.

 

Depuis qu'il a été engagé, il a deviné qu'Assistant est vulgaire, Bruno patient, Nathalie charmante, Floriane désagréable : Je me sens presque appartenir... Presque... Heureusement qu'il ose aborder Nathalie par texto, et que ça marche.

 

Sinon, auparavant, quand il rentrait chez lui, il se connectait à un site et il tchattait. Les échanges, même quand ils se produisaient, y étaient d'une grande vacuité. C'étaient en fait des moments de grande solitude ... partagée par des adeptes...

 

C'est au sous-sol de l'entreprise qu'il rencontre Christophe, chargé de tester la solidité des meubles, à qui il fait subir les derniers outrages: J'aime péter des trucs. Mais pas seulement. Il lui propose une aventure où il pourra exercer ses talents de photographe...

 

Dès lors, il mène deux vies parallèles : il shoote d'une part des sujets dans un décor artificiel de meubles pour catalogue, d'autre part des sujets (inavouables à Nathalie, malgré ses tentatives) dans un décor sans fard où il croit donner libre cours à sa déraison...

 

Sauver les meubles, de Céline Zufferey, est une satire cruelle de l'époque, décrite parfois crûment. Les deux vies que mène le narrateur l'illusionnent: quand il croit être aux commandes dans l'une, ne va-t-il pas y être un exécutant, comme dans l'autre?   

 

Francis Richard

 

Sauver les meubles, Céline Zufferey, 240 pages Gallimard

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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