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26 septembre 2015 6 26 /09 /septembre /2015 22:55
Le mur dans la vallée, de Noël Macé

En quatrième de couverture du Mur dans la vallée, de Noël Macé, figure cette remarque de précaution, qui est souvent d'usage en de telles matières: Il ne s'agit que d'une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec la justice de nos pays est, bien sûr, totalement fortuite, et tout est faux, absolument, au détail près.

 

Ce doit donc être purement fortuit que dans la vallée en question se soit produite, comme naguère dans une autre vallée homonyme, une sombre affaire, l'histoire d'un gosse, fils de ces immigrés du sud de la vallée que personne n'aime quand il s'agit de leur rendre des comptes:

 

L'enfant avait été trouvé, à demi-gelé, sur l'une des places du côté le plus obscur de la vallée, la tête dans un champ de neige. Ressuscité in extremis, il s'était réveillé aveugle et lourdement handicapé pour le restant de ses jours. Il avait sept ans...

 

Les coupables de ce crime, comme dans l'affaire Luca, courent toujours, protégés qu'ils sont par la justice de la vallée, qui leur a substitué comme coupable le chien de la victime, venu pourtant lui porter secours: Le bras de la justice fut prompt. L'on vint s'emparer du chien qui fut euthanasié sur le champ; les morts ne parlent pas.

 

Dans un magasin de la gare du bourg de la vallée, Damien de Reynault, voulant porter secours à une caissière en butte à trois petites frappes, se fait tabasser par ces individus récidivistes et en garde une marque à la cuisse. Il porte plainte contre eux et se heurtent au même mur de la justice locale que les parents de l'enfant martyrisé. 

 

Ce mur de la justice de la vallée, c'est le mur dans la vallée, qui donne son titre au livre et contre lequel il est vain de vouloir se mesurer, à moins d'être riche, riche d'amis, de réseau ou d'argent... Car, par idéologie, la justice de la vallée voit dans le criminel en général un auxiliaire de la lutte contre l'ancien ordre moral en particulier...

 

Les sentences prononcées par une telle justice? Dans la plupart des cas, une peine symbolique, avec sursis, était prononcée et tout le monde devait s'estimer heureux. Dans les cas graves, l'expédiant de la psychiatrie permettait de gérer à sa guise la pression de la cocotte-minute, excluant les victimes trop demandeuses de la procédure.

 

Et si le fauteur de crime ou délit, même gravissime, est l'un des leurs, l'un des membres du système? Le système enlise alors la vérité dans tout ce que le mensonge a pu créer de méandres sur terre. Les parents de l'enfant martyrisé en savent quelque chose, qui n'ont toujours pas obtenu que lumière soit faite... 

 

Le système? Tous ceux qui profitent peu ou prou de la démocratie représentative aux dépens des autres. Les dissidents du régime n'encourent pas le goulag, mais la privation d'emploi, une méthode simple qui a pour effet immédiat de soumettre ou d'exiler sans que l'on puisse réellement deviner la main de l'Etat.

 

L'Etat? L'Etat est devenu hypertrophié. Il absorbe chaque année la moitié de la richesse produite. La démocratie, derrière la vitrine indigente de laquelle il se profile, n'offre que deux divisions d'une même pensée à peine distincte: contrôle par l'Etat libéral radical ou contrôle par l'Etat libéral socialiste... 

 

On fera humblement remarquer au narrateur que, dans les deux cas, l'expression d'Etat libéral affublé de radical ou de socialiste est un oxymore et que parler même d'Etat libéral tout court, dans le cas présent, est plus qu'hasardeux quand il vient de rappeler qu'un tel Etat absorbe par l'impôt la moitié de la richesse produite dans le pays.

 

Quand l'Etat prend une telle place dans la vie des gens, il n'est pas étonnant que leurs libertés soient singulièrement diminuées et qu'ils soient réduits au rôle d'esclaves d'un tel Léviathan. Le conditionnement étatique aidant, ils finissent par consentir à cette servitude et, même, par se porter volontaires pour cette soumission.

 

Quoi qu'il en soit, Damien de Reynault va de désillusions en désillusions. Toutes les procédures qu'il entreprend font de lui un dissident du système. Et le système bien rôdé ne lui oppose que le mur, mur de silence, mur de mépris, mur d'absence, de ces murs si injustes et si hauts que les plus hauts nuages en cèlent les sommets.

 

Une fois qu'il aura vu ce qui se cache derrière le mur, Damien n'aura qu'une échappatoire pour ne pas en rester là et s'avouer vaincu. C'est l'arme ultime des dissidents de tous les systèmes et c'est peut-être celle qui permet de les ébranler vraiment, le samizdat...Самиздат, en russe.

 

En attendant, dans un style jaculatoire, Noël Macé aura donné libre cours à ses emportements contre la tyrannie qui n'est pas propre aux dictatures et qui peut très bien se parer des habits de la démocratie pour s'exercer, la majorité se croyant alors permise de tout faire. 

 

Il faut reconnaître à Noël Macé qu'il a du souffle et il en faut pour s'attaquer au mur, comme il le fait. On se prend à rêver que ce souffle soit suffisant pour le mettre à bas ce mur (qui, bien sûr, n'existe pas), comme les sept trompettes abattirent ceux de Jéricho en donnant le signal à une grande clameur populaire.

 

Francis Richard

 

Le mur dans la vallée, Noël Macé, 176 pages, Éditions du Trèfle Étoilé

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:55
Tous les lointains sont bleus, de Daniel de Roulet

En juin 2002, Daniel de Roulet décide d'aller de Milan à Rome à pied, si possible. Quand il quitte l'Emilie (il vient de passer la nuit dans un refuge au bord du Lago Santo, un petit lac de montagne), pour arriver en Toscane, il écrit:

 

Au nord, les montagnes étaient vertes, celles de Toscane sont bleues à l'infini. Léonard de Vinci les avait déjà décrites, notant dans son carnet de croquis: "Tous les lointains sont bleus." D'un bleu soutenu, presque noir. Ensuite de plus en plus estompé jusque tout là-bas, dans la brume, où je crois deviner la mer.

 

Ce périple italien fait l'objet d'une des vingt-neuf chroniques, que l'auteur a rassemblées en recueil dans l'ordre chronologique et qu'il a écrites de 1975 à 2011. Le titre, qui ouvre des horizons, est donc tiré d'une note prise par cet homme d'esprit universel que fut Léonard, né à Vinci, en république florentine.

 

Les chroniques de Tous les lointains sont bleus sont des notes que Roulet rédige quand il voyage, pour s'assurer contre l'oubli. Il éprouve alors en effet le besoin de se raconter une histoire, qu'il ne veut pas perdre et où il est question de rencontres, de lieux ou de sens au-delà du simple déplacement.

 

Daniel de Roulet a beaucoup voyagé, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique. A chaque déplacement il observe avec acuité les êtres et les choses. Et, s'il a des convictions, dont il ne fait pas mystère, il est cependant d'une telle honnêteté intellectuelle que le lecteur peut se faire en le lisant une opinion par lui-même.

 

Ainsi, par exemple, ce qu'il dit, en juillet 1979, de la dictature sandiniste, en laquelle il voit la possibilité d'un autre monde, ne serait-ce que temporairement, n'incline pas à penser qu'elle soit meilleure que celle de Somoza qu'elle a mise à bas, parce que c'est de toute façon une dictature impitoyable pour ceux qui s'y opposent.

 

Ainsi, dans sa chronique d'avril 2003 sur l'Asie du sud-est, son identification de la mondialisation à une soumission idéologique à l'économie à laquelle il oppose la mondialité qui serait vision d'un monde qu'on peut fréquenter en parlant un anglais dégagé de son histoire impériale apparaît-elle comme une simplification sémantique conformiste (le mondialisme et l'alter-mondialisme sont bien, a contrario, des idéologies). 

 

S'il fallait distinguer des chroniques parmi toutes celles du recueil, il faudrait peut-être retenir celles où l'auteur fait preuve d'humour (qui peut être grinçant), telle que celle écrite à Brighton en mai 1998 où no smoking ne veut pas dire que le smoking est interdit, ou d'autodérision, telle que celle écrite à Paris en novembre 1993 où il expose le projet de vie dont il a rêvé à quinze ans.

 

Il faudrait peut-être aussi retenir les chroniques où il apprend des choses au lecteur telle que celle sur l'Île de Jura écrite en juillet 2002, où il révèle le lieu insolite que George Orwell choisit pour écrire 1984, ou celle sur la Kolyma écrite en juillet 2011, qui est un véritable reportage sur les camps soviétiques décrits par Varlam Chalamov dans ses récits de zek.

 

Daniel de Roulet écrit une lettre de Londres en août 1998 au rédacteur en chef de la NZZNeue Zürcher Zeitung. Dans cette lettre, pour son hospitalité, il remercie ce dernier, avec lequel il est rarement d'accord, et lui rapporte l'entretien qu'il a eu avec un journaliste allemand s'étonnant qu'un subversif comme lui soit reçu à Londres par la Fondation Landis et Gyr qu'il préside. A ce journaliste il a en effet expliqué:

 

Chez nous, le consensus mou, qui nous a servi de credo pendant cinquante ans, conserve à l'affrontement de classe un côté nonchalant qui n'est pas sans charme. Nous vivons côte à côte comme au temps de la soupe au lait de Kappel que nos ancêtres se partageaient après la bataille dans les guerres de religion. Parfois même, nous oublions de nous détester, de peur que notre destin nous renvoie dos à dos.

 

Le rédacteur lui fait cette réponse: Cher Monsieur, c'est un plaisir pour moi de constater que nous n'avons pas les mêmes idées. Et c'est le privilège de la tradition libérale bien comprise que de pouvoir être généreux même avec ceux dont on ne partage pas les vues... Bien à vous.

 

Un trublion libéral n'a pas besoin d'être généreux avec un subversif. Il sait apprécier ses arguments même s'il n'y souscrit pas, a fortiori quand ce subversif les expose honnêtement, intelligemment et avec... talent. Ce n'est pas alors un plaisir d'être en désaccord avec lui, c'est un enrichissement. Et le plaisir se trouve non pas dans la différence elle-même mais dans l'agrément qu'il peut retirer à la lire et à la découvrir chez lui.

 

Francis Richard

 

Tous les lointains sont bleus, Daniel de Roulet, 256 pages, Phébus

 

Livre précédent:

Tu n'as rien vu à Fukushima, chez Buchet-Chastel (2011)

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 10:00
Sur ses pas, de Jean-Bernard Vuillème

La première phrase d'un roman est souvent significative. Celle, par laquelle débute Sur ses pas, le dernier roman de Jean-Bernard Vuillème, l'est singulièrement parce qu'elle en est la clé :

Tout a commencé le jour où Pablo Schötz a ouvert un tiroir en quête de punaises et qu'il est tombé sur une clé dont l'étrangeté lui a sauté aux yeux.

 

En effet Pablo décide à la suite de cette découverte d'aller au-devant de son passé et de revisiter les différentes demeures où il a vécu. Le prétexte étant, pour lui, de trouver à quelle serrure peut bien correspondre cette étrange clé et, pour les actuels occupants de ces différents lieux, l'écriture d'un roman dont il est le protagoniste.

 

Pablo est un enfant du demi-siècle passé - il est né en 1950. Aussi ce périple dans son passé est-il l'occasion pour lui de témoigner de décennies pendant lesquelles le monde a encore particulièrement évolué par rapport aux décennies précédentes et au cours desquelles sa vie personnelle a subi des inflexions qu'il n'a pas toujours maîtrisées, à commencer par sa naissance, ou plutôt sa conception.

 

Romancier lui-même, après avoir été journaliste dans la presse régionale neuchâteloise, Schötz ne veut pas écrire ce dernier roman dont il sera le personnage principal. Tant bien que mal il arrive à convaincre un de ses collègues, qui deviendra néanmoins son ami, de tenir la plume à sa place, en toute liberté. C'est le contrat non écrit, qu'il a parfois quelque mal à observer.

 

Chaque chapitre de ce roman est précédé d'une épitaphe. Il s'agit à chaque fois de résumer, en une phrase laconique et circonstancielle, une étape de la conquête spatiale effectuée par la NASA et de situer dans quel contexte temporel se situe alors l'occupation par Schötz d'une de ses anciennes demeures. C'est en quelque sorte la conjonction de l'espace et du temps.

 

S'il arrive encore que des personnes habitent la même maison toute leur vie - le narrateur en donne un exemple -, c'est de moins en moins vrai. Cela correspond à une plus grande mobilité des personnes, dans tous les sens du terme, qui caractérise l'époque, due, notamment, aux changements de situations professionnelles et familiales, telles que décompositions ou recompositions.

 

Pablo va donc, au gré des étapes de sa vie et de celles de la NASA, changer d'habitation un certain nombre de fois, pour ne pas dire un nombre certain, et, en retournant sur ses pas, faire la connaissance, ou pas, de celles ou ceux qui lui ont succédé dans leurs murs et qui ne réserveront pas toutes le même accueil à cet original, qui fait une intrusion inopinée dans leur intimité et veut scruter leurs intérieurs.

 

Le narrateur, qui devient à son tour un personnage du roman qu'il écrit pour le compte d'autrui et qu'il signera pourtant seul, observe, chemin écrivant, qu'il est important de trouver la juste mesure lorsqu'on remonte le cours du temps et que l'on pénètre dans d'anciens chez soi devenus des ailleurs malgré la pregnance de sa propre mémoire entre les murs des autres:

 

Rester le temps nécessaire pour s'intéresser aux habitants actuels et en même temps retrouver en soi celui qui vivait ici, célébrer le présent avec son hôte et simultanément éprouver le passé de toutes ses fibres comme si aujourd'hui et hier ne faisaient qu'un et que le temps s'abolissait dans la synthèse d'un retour. La bonne mesure dépend des lieux et des gens, de leur disponibilité et de leurs états d'âme.

 

Ce vaste programme est suivi scrupuleusement par Pablo. De temps en temps il dépasse les limites, indispose, mais il sait alors faire marche arrière. Il sait se montrer persévérant quand les obstacles se dressent devant lui, mais il sait aussi battre en retraite quand il sent bien que c'est peine perdue de s'obstiner.

 

La clé prétexte à cette histoire trouvera-t-elle serrure à son panneton?

Les clés inutiles ne quittent pas leurs serrures et ne se perdent donc jamais, tandis que les clés retrouvées par hasard deviennent obsédantes à force de ne correspondre à rien, comme si le monde avait tellement changé que les objets les plus courants de la vie quotidienne s'étaient métamorphosés en curiosités archéologiques.

 

D'une demeure l'autre, le récit aboutit à l'actuelle qui n'est pas forcément la dernière de Pablo Schötz. En bon romancier, qui a su reconstituer avec bonheur, et parfois malice, la fresque d'une époque et de l'existence, sertie en elle, de son personnage principal, le narrateur y réserve une surprise, qui pourrait permettre, qui sait, à la clé de tomber un jour entre les mains d'un être qui s'en servirait pour ouvrir une porte, dans un univers inconnu, sans murs et sans maisons.

 

Francis Richard 

 

Sur ses pas, Jean-Bernard Vuillème, 256 pages, Zoé 

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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 17:00
La nouvelle Fuite à Varennes, de Frédéric Vallotton

Le 20 juin 1791, le roi Louis XVI et sa famille s'évadent des Tuileries où ils sont retenus contre leur gré et où ils se sont rendus en 1789 pour apaiser les esprits... à la suite des massacres commis à Paris par les révolutionnaires les 5 et 6 octobre de cette année-là. Les Lumières, qui n'auront pas éclairé la France bien longtemps, commencent déjà à s'éteindre...

 

Dans son testament politique, écrit le jour même de sa fuite, et découvert seulement en 2009, Louis XVI explique qu'il a toujours été prêt à s'entendre avec les révolutionnaires, qu'il a admis ne plus exercer qu'une monarchie limitée mais qu'il entend conserver son autorité dans les domaines régaliens que les constitutionnels ont eux-mêmes fixés et qu'ils se gardent pourtant de respecter.

 

On connaît la suite. Les fugitifs royaux sont reconnus, arrêtés à Varennes le 22 juin 1791 et ramenés sous bonne escorte à Paris. La fuite à Varennes est le symbole de l'échec (et pas seulement de la royauté). Il est le commencement de la fin d'un régime politique typiquement français qui aura duré quatorze cents ans.

 

De l'Arrestation de la famille royale à Varennes, il existe de nombreuses représentations, picturales (et même cinématographiques). L'une d'elles, une gravure polychrome du début du XIXe, d'après une huile d'Alfred Elmore (ci-dessous), est le seul héritage de la protagoniste du dernier roman de Frédéric Vallotton, dont le deuxième prénom, Adélaïde, est celui d'une aïeule.

La nouvelle Fuite à Varennes, de Frédéric Vallotton

Dans ce roman, aujourd'hui c'est 2009. On est à Genève et on fête les 500 ans de la naissance de Calvin. La protagoniste, née en 1959 (l'année de la mort d'Adélaïde à soixante-dix ans), a passé cinquante ans. Elle est reconnaissable parce qu'elle porte la plupart du temps jupe écossaise et brodequins bruns. Elle est aussi reconnaissable, paradoxalement, parce qu'elle est transparente:

 

A plus de cinquante ans, la transparence est une vertu, un allié, une arme dissuasive et élégante.

 

Il faut ajouter que cette femme trop bien élevée n'a pas la transparence insignifiante, elle a la discrétion d'une femme bien née. Ce qui est l'aboutissement d'une vie. Car cette femme de plus de cinquante ans est devenue une femme avisée, discrète, quoique légèrement maquillée. Il faut dire qu'elle a grandi à l'ombre du souvenir mensonger de son homonyme aïeule, mue en sainte familiale.

 

Adélaïde a en effet été l'exemple frelaté d'une femme cupide, égoïste mais libre, qui a survécu en milieu hostile. Née en 1889, elle quitte Vienne pour Berlin au moment de l'instauration de la République autrichienne en 1919. Dans les années 1930, juive invertie, elle épouse un Suisse inverti, s'établit à Zürich en 1932 et fait du trafic d'art entre l'Allemagne nazie et la Suisse...

 

Tout au long du récit, le portrait de son aïeule se dessine à ses yeux. Il est le contraire du sien, elle qui a su dominer et investir son existence. Qu'était Adélaïde, sinon une lesbienne mais pas dégoûtée par les hommes, une femme juive agnostique qui n'a jamais cru en rien d'autre qu'en l'art, une experte au regard tant aiguisé qu'avisé:

 

Il a fallu mentir, mentir et tromper. Il a fallu fuir et tout renier puis il a fallu porter de lourds secrets et craindre d'être reconnue parmi le vacarme et la confusion d'une société médiocre et affaiblie, se compromettre dans cet affreux après-guerre. Adélaïde est morte en plein gaullisme, elle n'eut pas à subir la racaille bobo, l'élite acculturée et sans manières, ni la pression de la foule.

 

La discrète, dont le deuxième prénom est donc Adélaïde, à plus de cinquante ans, est une femme aboutie, c'est-à-dire arrivée. Mais, pour arriver, il lui a fallu démêler le vrai du faux dans l'existence de celle qui lui était donnée en exemple. Elle a mis cinquante ans pour y parvenir et Frédéric Vallotton, avec l'élégance de son style, et celle du coeur, l'accompagne pendant toute sa quête.

 

Ce que sa transparente voit, il le voit avec ses yeux de romancier et il le donne à voir à celui qui le lit. Cela se traduit par des textes, qu'il ne doit pas regretter d'avoir écrit, parce qu'ils sont de toute splendeur évocatrice et qu'ils ont pour thèmes des sujets qu'il connaît bien, telle la Berlin d'aujourd'hui qui se croit encore sous la République de Weimar:

 

Berlin, sa douceur, ses nuits, ses cafés, ses bars et un été en forme de parenthèse entre des plages de gazon et le demi-jour de boîtes choisies, de véritables temples où l'extase se vit comme au creux d'un sanctuaire païen.

 

Il ajoute aussitôt: Berlin n'a plus de mémoire; elle a fait un accident vasculaire cérébral il y a plus de soixante ans de cela. Depuis, elle a changé. Personne n'aurait imaginé qu'elle s'en remettrait, on s'en réjouissait du reste, mais la ville s'est relevée, avec une nouvelle personnalité. Elle-même n'arrive pas à croire qu'elle ait fait ce qu'elle a fait de trente-trois à quarante-cinq.

 

Francis Richard

 

La nouvelle Fuite à Varennes, Frédéric Vallotton, 162 pages, Les Éditions Baudelaire

 

Livres précédents:

Journal de la haine et autres douleurs, 144 pages, Olivier Morattel Editeur (2015)

Canicule Parano, 136 pages, Hélice Hélas (2014)

 

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 17:30
Pap's, d'Antonin Moeri

Comment les pères sont-ils appelés, ou se font-ils appeler, par leurs enfants? De nos jours d'aucuns parmi les pères, se targuant d'une proximité illusoire avec leur progéniture, aiment se faire appeler par leur prénom, mais la plupart des pères sont encore appelés, ou se font encore appeler, affectueusement, Papa ou Dad...

 

Dans le roman d'Antonin Moeri, Emile, c'est Pap's. Et Pap's, un médecin, fils d'un facteur des postes, a un fils, le narrateur, né de ses amours avec Elsa, une laborantine, fille d'un marchand de vins, qu'il a connue lors d'un souper dans un restaurant de Berne, le Bierquelle, réunissant outre Elsa, Fabiola, une amie à elle, et deux ou trois toubibs. L'alcôve où se trouve la table des convives porte sur le mur une inscription:

 

L'amour est plus fort que les principes...

 

Pendant longtemps, quinze ans, le narrateur s'est abstenu d'ouvrir la valise de cuir dans laquelle son père, Pap's, a glissé à son intention, avant de mourir, quatre cahiers à la couverture noire, remplis de son écriture lignée. Mais, un jour, sans réfléchir, il ouvre le deuxième et tombe sur un passage écrit à Tel-Aviv, le 25 août 1948, alors qu'Emile a vingt-cinq ans. Et une phrase se détache:

 

Le hasard peut nous mêler à des faits héroïques. Mais où est le vrai héros?

 

Il n'en faut pas plus pour que ces cahiers, journal intime de son paternel, donne envie au narrateur d'en savoir davantage sur cet homme de père qui l'intrigue. En le lisant, il essaie donc de reconstituer ce qu'il fut, tel qu'il ne lui est pas apparu de son vivant, et tel qu'il a voulu que son fils le découvre. Lequel ne laissera pas de s'interroger sur le pourquoi d'un tel legs.

 

A la suite du narrateur le lecteur découvre un homme comme il en existait au siècle précédent. C'est à dire à la fois un homme qu'il connaît, cardiologue et père, à la voix chaude et bien timbrée, et un homme qu'il ne connaît pas, un homme angoissé, souffrant d'une faille, d'une fêlure ou d'une fissure, derrière un bonheur apparent, laquelle affecte ce scientifique doublé d'un passionné d'art, qui est pour lui une véritable religion.

 

Dans ces cahiers, Emile essaie de comprendre ce qu'il est vraiment. Pour cela il se raconte, passe en revue les grands moments de sa vie passée qui constituent son éducation et font de lui ce qu'il est quand il écrit: l'enfant qui bégaie, les plongeons dans le lac, l'amour pour la fille capricieuse, la rencontre de Charles-Albert, les études de médecine, la mort de son ami, la guerre en Palestine, la mort de sa mère, le voyage en Egypte, le suicide de son oncle...

 

Emile lit beaucoup. Il a une grande soif de connaissances, mais ce ne sont pas de connaissances désincarnées dont il s'agit: Il pense que la recherche scientifique et la création artistique sont deux manifestations analogues de l'homme. Et, quand il sera un médecin bien établi, ce ne seront pas les notables qu'il invitera à sa table, mais des écrivains, des peintres, des artistes en somme, comme il aimerait en être un et comme il ne le sera jamais. Voire...

 

Dans ce récit, le narrateur d'Antonin Moeri cite longuement des passages tirés des cahiers à couverture noire de son père. Il les commente. Il les confronte à ses souvenirs. Il se livre à des conjectures pour redessiner la figure du père dont les incertitudes le rassurent et qui place l'art sans doute trop haut, parce qu'il retarde toujours le moment où il lui sacrifiera tout. Mais ses cahiers, tels quels, ne sont-ils pas l'oeuvre d'art de cet humaniste, où il forge une langue qui est sienne?

 

Pap's écrit dans un de ses cahiers ce passage révélateur: Mais que cherches-tu donc? Et je réponds toujours: l'HOMME. J'en ai rencontré un, il y a quelques jours. Il avançait dans la plaine en fixant l'horizon. Ses gestes, sa démarche, étaient d'un grand seigneur. Je n'ai pas osé lui parler. Mais j'entends encore le bruit de ses pas.

 

Francis Richard

 

Pap's, Antonin Moeri, 232 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Encore chéri ! (2013)

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19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 18:35
Une case de travers, de Sabine Dormond

L'expression de travers, qui vient du latin traversus, variante de transversus, signifie, nous dit Le Larousse, au sens propre: de façon oblique, irrégulière; au sens figuré: de façon fausse, inexacte, dans de mauvaises dispositions.

 

Aussi peut-on se demander si cette expression, qui figure dans le titre d'une des vingt et une nouvelles du dernier recueil de Sabine Dormond, Une case de travers, ne pourrait pas trouver une résonance dans les vingt autres textes qui le composent, autrement dit si le choix de ce titre pour le recueil a été fait innocemment.

 

Pourquoi se le demander? Parce que Sabine Dormond a le chic pour trouver des titres à ses nouvelles, genre dans lequel elle excelle. Ce sont autant de jeux de mots qui, en faisant sourire ou pas - parfois le sourire est jaune, comme le rire du même métal - sont des révélateurs implicites de leur contenu et sont les signes annonciateurs de textes où, virtuose, elle joue avec les situations, les sonorités et les idées.

 

Quelques exemples, comme parfois un croquis, valent mieux que toutes les démonstrations. Et le premier exemple est celui de la première nouvelle, d'une brûlante actualité, qu'il convient donc de développer davantage que les autres...

 

Dans Fondue enchaînée, la référence cinématographique s'applique bien sûr au plat traditionnel helvétique. Celui-ci est en effet servi par leurs geôliers de l'aéroport de Genève à Kibrom et à ses compagnons africains d'infortune, contraints à l'exil et envoyés directement en prison, avant leur retour forcé, sans passer par la case arrivée:

 

Réunis autour d'une fondue, les hommes essaient d'oublier dans un semblant de bonne humeur, qui l'ingratitude de leur rôle de casseurs de rêves, qui la dureté de leur condition de déboutés, de rapatriés en sursis.

 

Les choses vont de travers dans leurs pays de départ, où milices riment avec sévices. Les choses vont de travers dans leur pays d'arrivée, puisqu'ils y sont traités comme des déliquants, sans avoir même l'opportunité de se défendre, alors qu'ils ont payé au prix fort leur volonté d'offrir leurs services.

 

Leur exil est surtout l'effet de causes qu'il conviendrait en priorité de résoudre pour que tout n'aille pas ainsi de travers...

 

Dans La nouvelle, les autres enfants de l'école regardent celle-ci de travers parce qu'elle est grosse et différente d'elles.

 

Dans Le gros lot, un gamin, sans doute trop materné, se comporte de travers et se rend insupportable.

 

Dans Chant profané, le chant profane, oublié dans un coffret, enfoui dans un champ quelques siècles plus tôt, chant qui avait, à l'époque, valu le bûcher à la nonne qui l'entonnait, est redécouvert, mais il a le don de mettre de travers ceux qui l'entendent.

 

Dans On va sortir, le lecteur sait très vite que le protagoniste ne sortira jamais, que ce velléitaire trouvera toujours, sur sa route, quelque chose de travers pour renoncer etc.

 

On pourrait multiplier les exemples, mais si l'expression de travers est bien de mise dans ce recueil, c'est, à bien y regarder, parce qu'il est en quelque sorte un répertoire des travers qui dessinent l'imperfection humaine et qui semblent affliger l'auteur, même si elle ne prétend pas, par personnages interposés, avec humour, faire exception...

 

Parmi ces travers, il en est qui est au fond largement partagé, le narcissisme. Dans la nouvelle Je Moi-même... passionnément, dont le titre n'est pas sans rappeler J6M (Jean-Marie Messier, Moi-même, Maître du Monde), Sabine Dormond donne toute sa mesure, ou sa démesure, et fait mouche:

 

Trouver l'inspiration n'est pas chose facile quand on garde les yeux rivés sur son nombril. Tu as beau l'adorer, il s'y passe peu de chose, ton imagination tarit au bord de ce cratère. Pour varier tu te repais de ton reflet. Tu prends la pose, un selfie s'impose, tu le partageras plus tard, l'imposera aux regards.

 

Certes c'est satirique, mais c'est aussi poétique. Et la poésie ouvre la porte à l'imaginaire...

 

Francis Richard

 

Une case de travers - et autres nouvelles, Sabine Dormond, Éditions Mon Village

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 22:55
L'oragé, de Douna Loup

Le 28 juillet 1885, un député, Jules Ferry, prononce un discours à l'Assemblée nationale française. Il intervient en faveur de crédits pour la guerre contre Madagascar.

 

Il expose alors les fondements de la politique coloniale, que mène la France républicaine:

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (...) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.

 

Un traité de paix franco-malgache est signé le 17 décembre 1885.

Début 1895, vingt mille soldats français débarquent ... à Madagascar.

 

Précédé d'un prologue qui se passe de 1907 à 1920, le roman de Douna Loup se déroule dans l'île, année après année, de 1921 à 1924.

 

Ce qu'a dit Jules Ferry en 1885 et qui paraît ahurissant aujourd'hui, hors contexte, il n'est malheureusement pas le seul à le dire. En cours de récit, l'auteur fait d'autres citations que celle j'ai faite ci-desssus (et qu'elle connaît sûrement) qui vont dans le même sens et qui ne sont pas moins ahurissantes...

 

Les deux protagonistes de ce roman sont inspirés de deux figures majeures de la littérature malgache de l'époque, Jean-Joseph Rabearivelo, Rabe, né en 1903, et Esther Razanadrasoa, Esther, née en 1892, dite Anja-Z, en hommage à sa mère. Esther est

la première femme malgache à écrire et à publier.

 

Dans le prologue Douna Loup dit l'enfance de Rabe (de noble lignée, déchue), ses petits boulots pour vivre, son appétit précoce de lecture, ses poèmes et ses feuilletons écrits en malgache, sa bestialité littéraire, et, pendant ces années-là, l'histoire tumultueuse de Madgascar,

Une grande terre étale. Tel un grand pied enfoncé dans l'eau, vue d'en haut

trace sur l'océan, bien plus grand que la France, cette Madagascar.

 

Rabe et Esther se rencontrent en 1921:

Et depuis nous sommes liés par ce choix total, réciproque et chacun est chargé de veiller à l'implacable chemin de l'autre.

 

Ils deviennent proches, mais diffèrent sur la langue française, sur les colons. Esther n'a de souvenir que sous la Colonie, mais elle se dit que la Colonie n'est qu'une sur-couche:

Au fond nous sommes là, et même si nous sommes nés dans cette occupation de nos terres, nous sommes ce que nous sommes. Et ils sont en surface. Un jour la surface sera déchirée.

 

Rabe fait au contraire l'apprentissage du français par lui-même, et il l'a au-dedans de lui cette langue:

Elle a su faire son chemin et me prendre. Et je me sens fils d'ailleurs. Je suis à ma terre, à ma terre ancienne, mais je donne des fleurs pollinisées, pollen d'ailleurs, pollen du monde ouvert, du français qui ici s'installe. Moi je trouve qu'il nous ouvre aussi...

 

Rabe aurait voulu des règles, des préceptes, des conseils précis de la part d'Esther. Alors qu'elle lui disait:

Sans ta liberté, ton regard

il n'y a que magnifique et porteuse, explosive,

incohérence pure. Toi seul a la responsabilité de ta cohérence.

 

Ils s'aiment. Ils aiment, lui d'autres femmes, elle d'autres hommes et une femme, c'est-à-dire des liens multiples mais qui ne débordent pas de leur place. Leur grande direction, qu'elle lui a appris, c'est la liberté d'être, c'est la Poezia. Ils écrivent. Ils s'écrivent...

 

Esther dit encore à Rabe:

Avoir le choix ce n'est pas choisir le noir ou le blanc, c'est trouver une couleur en soi.

C'est créer le blanc qui nous correspond ou le noir qui nous répond. Le créer. Chaque fois différent. Le créer, ne rien accepter qui soit tout fait, tout préparé, tout prémâché. Notre devoir est de recréer notre vie, si l'on veut qu'elle soit nôtre. Il nous faut la mâcher.

 

Et, dans ce roman épique et poétique, charnel et sensuel, Douna Loup fait le choix de trouver en elle une couleur de langue, bien à elle. Et elle traduit dans cette langue charnue Esther et Rabe, liés l'un à l'autre, et déliés. 

 

Alors qu'elle se trouve à Antananarivo, Esther se souvient ainsi de ses quatre ans de vie à proximité de la mer, à Majunga:

La forme de notre île nous est trop étrangère. Et cette eau qui l'entoure un monde bien lointain dans notre vie du centre. Pourtant des fruits arrivent et que l'on mange tous, des objets, des vanilles, des coquillages. Et une fois qu'on la sait elle bat de partout, l'artère bleu profond.

 

Francis Richard

 

L'oragé, Douna Loup, 224 pages, Mercure de France

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

L'embrasure (2010)

Les lignes de ta paume (2012)

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13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 15:50
Les cheveux de Lucrèce, d'Etienne Barilier

Si, dans l'histoire, il est une femme à la réputation sulfureuse, c'est bien Lucrèce Borgia. Fille naturelle d'un cardinal, Roderic Borgia, devenu pape sous le nom d'Alexandre VI, elle se maria une première fois avec Giovanni Sforza. Mais ce mariage fut annulé sous le fallacieux prétexte qu'il était impuissant. N'est-ce pas lui qui fit courir le bruit, parvenu jusqu'à aujourd'hui, qu'elle entretenait des rapports incestueux avec son père et son frère César?

 

De cette belle protectrice des arts et lettres, morte en couches, il reste une boucle de cheveux blonds, "conservée à la Biblioteca Ambrosiana de Milan, dans un véritable encensoir, un reliquaire païen". Ces cheveux dans leur teca, châsse, fascinent les deux jeunes héros du dernier roman d'Etienne Barilier, Clément et Arnaud, semblables comme des jumeaux par leur blonde beauté, dissemblables par leur vision du monde, l'un candide, l'autre tôt désabusé, d'expérience, sur la nature humaine.

 

Le début du roman se situe en 2000, à Florence. Ils ont alors tous deux treize ans. Clément et Arnaud sont à l'image de leurs parents. Ceux de Clément, Tiziana et André Lucas, sont enseignants et mènent une vie simple et rangé, ils veulent toujours bien faire. Ceux d'Arnaud, Matilda et Hervé Dubreuil, ont de hauts postes dans le privé, sont lancés et ne sont pas des parangons de vertu, ni de fidélité.

 

Clément est bon élève. Arnaud a des facilités mais n'est guère persévérant. Clément ne sait pas se battre, Arnaud a des notions de judo. Quand Matthieu provoque Clément en médisant sur ses parents, Arnaud, à qui Clément n'a rien demandé, prend les devants et rosse d'importance le provocateur, qui, dès lors ne s'en prend plus physiquement à Clément mais lui montre ouvertement tout son mépris, de son regard.

 

 

Clément est d'une timidité maladive. Il en pince pour Sibylle, mais est incapable ne serait-ce que de l'aborder. Arnaud lui propose ses services, qu'il refuse. Comme il ne se passe jamais rien entre Sibylle et Clément, Arnaud, de mauvaise foi, se croit autorisé à prendre les devants pour son propre compte, tant et si bien qu'il finit par attirer la belle chez lui et que Clément l'y découvre en s'y rendant alors qu'elle est sur le point de s'en aller...

 

Instruit par l'épisode Sibylle, Clément n'attend pas, l'année suivante, pour entrer en contact avec Lucrezia, qui a un an de moins que lui et qui a des cheveux aussi beaux et aussi blonds que son homonyme ancêtre. Cette fois, avec délicatesse, il se fait admettre dans la famille de sa belle, d'un abord pourtant plus que réservé. Cette famille se réduit à Lucrezia et à son père, Franco Amati, qui est orfèvre, artisan à l'ancienne.

 

Dans une boutique qui ne paie pas de mine, Franco Amati crée des chefs-d'oeuvre, tel ce diadème qui lui a été commandé par un riche client oriental et dont il coiffe sa fille devant Clément pour se rendre compte de l'effet qu'il donne:

Le diadème était d'une telle finesse et les petits diamants incolores qui servaient de suite et de traîne au diamant principal si discrets dans leur lumière que l'on ne voyait que le front de Lucrezia, les cheveux de Lucrezia, et ce bijou vaste et profond, or sur d'autres ors, qui ne les éteignait pas mais leur servait, au contraire, d'étoile au profond de leur ciel.

 

Las, un jour suivant, la boutique est braquée par deux hommes. Clément, qui est seul dans la boutique est pétrifié de peur et se laisse attaché par l'un d'eux sans réagir. Dans l'arrière-boutique, les deux braqueurs s'en prennent à Lucrezia et à son père, qu'ils molestent pour obtenir la combinaison du coffre où se trouve le diadème. Franco ne supporte pas qu'ils s'en prennent à sa fille, leur communique la combinaison et les malfrats emportent alors avec eux le contenu du coffre.

 

Avant de partir un des deux bandits frappe encore, sans vergogne, la tête de Franco contre la paroi de l'atelier. Franco Amati ne se remettra jamais de la commotion cérébrale qui s'ensuit et ne pourra plus exercer son métier. Lucrezia jure qu'elle se vengera et frappera celui qui a mis son père dans cet état. Elle signifie son congé, définitif, à Clément. L'année suivante, en 2002, celui-ci suit d'ailleurs ses parents à Paris.

 

Cinq ans plus tard, Clément parvient à reprendre contact avec Lucrezia, qu'il n'a pas oubliée. Par mail il lui souhaite un bel anniversaire pour ses vingt ans. Bien que sa réponse soit aimable, elle se termine bien abruptement... Tout à fait incidemment, en feuilletant dans la salle de son dentiste "un magazine essentiellement consacré à la vie mondaine des têtes couronnées et des roturiers assez riches", Clément tombe sur une photo où une marquise romaine porte un diadème.

 

Or, ce diadème ressemble singulièrement à celui dérobé dans l'atelier de Franco Amati. Le roman est relancé par cette piste sur laquelle se lance Clément, bien décidé à décrocher la lune pour sa belle et à la lui apporter pour la conquérir. Au cours de son enquête, il croise à nouveau son ami Arnaud qui n'a pas changé d'avis sur les femmes et les hommes, qui "sont encore bien plus pourris" qu'il ne l'imaginait:

Tout le monde, même toi si tu l'ignores, mais comme tu l'ignores, tu restes provisoirement innocent.

 

Le dénouement de ce petit bijou de roman, écrit dans un style cristallin, permet de savoir si vraiment tout le monde est bien pourri, même Clément, comme le dit Arnaud, ou si, comme le croit Clément, il n'en est rien; il permet aussi de comprendre que d'apparentes défaites sont en fait de réelles victoires.

 

Francis Richard

 

Les cheveux de Lucrèce, 240 pages, Buchet-Chastel

 

Livres précédents de l'auteur:

 

Le piano chinois (2011) Éditions Zoé

Ruiz doit mourir (2014) Buchet-Chastel   

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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 18:25
Un amour impossible, de Christine Angot

Ce qui peut rendre Un amour impossible? Ce sont des différences de classe sociale, de couleur de peau, de génération ou de religion pratiquée; des rivalités entre familles, entre nations ou entre empires; des préjugés de toutes sortes; ou encore un attachement indéfectible à des traditions qui ont perdu l'esprit.

 

Pourtant l'amour devrait être, en principe, ce qui permet de surmonter tous les obstacles. Mais l'histoire, la mémoire, la littérature sont là pour dire qu'il n'en est rien et que l'amour - "Est-ce qu'on sait pourquoi on aime?" -, demeure insuffisant pour contrecarrer des raisons qui n'en sont pas. Une irrationnalité ne peut l'emporter sur une autre.

 

Christine Angot, dans le récit très personnel qu'elle vient de publier, dit cette impossibilité de s'aimer vraiment en racontant les amours tumultueuses entre sa mère, Rachel Schwartz, et son père, Pierre Angot. Ces amours n'étaient pas des vues de l'esprit, mais elles ne faisaient pas contre-poids aux pesanteurs sociales qui les contrebalançaient.

 

Rachel et Pierre se rencontrent dans une cantine de Châteauroux. Elle travaille à la Sécurité Sociale, lui est traducteur à la base américaine de La Martinerie. Ils se revoient lors d'un bal de société comme il en existait à l'époque. Ils commencent à se fréquenter. Ils sortent ensemble. Ils finissent par faire l'amour.

 

Pierre a prévenu Rachel qu'il ne serait jamais question de mariage entre eux. Il tient à son indépendance. Il veut rester libre. Aussi leur amour ne peut-il être un amour conjugal. Il se situe entre la passion amoureuse et la rencontre inévitable. En fait, derrière ces mauvaises raisons, se cache la vraie: ils ne sont pas du même milieu et c'est rédhibitoire.

 

Pourtant ils ont de beaux moments. Mais leur amour est impossible du fait de leur différence sociale et culturelle. Le père de Pierre est directeur chez Michelin, tandis que le père de Rachel n'est pas riche, même si, juif, il a des comptes bancaires un peu partout. De plus ce père l'a rejetée: elle a quatre ans quand il part de la maison et n'y revient que treize ans plus tard.

 

S'il refuse de se marier avec Rachel, Pierre veut bien lui faire un enfant. Quand Pierre perd son emploi à Châteauroux, il quitte la région. Quand il apprend par Rachel qu'elle est enceinte, il ne se précipite pas pour la rejoindre. Il n'est de toute façon pas question qu'ils vivent ensemble ou qu'il la présente à ses parents. Elle devra se contenter de le voir quand il est de passage.

 

Deux événements infléchissent le cours du récit et le font tourner au drame, parce qu'ils vont être à l'origine de douloureuses dissenssions, pendant longtemps, entre Rachel et Christine et avoir l'un comme l'autre des conséquences tragiques pour l'une comme pour l'autre. Plus que des inflexions, ce seront d'ailleurs plutôt des solutions de continuité dans leurs existences.

 

Le premier de ces événements, c'est l'annonce anticipée à Rachel par Pierre qu'il s'est marié avec une autre, une Allemande, alors qu'il prétendait être hostile à toute idée même de mariage: elle ne veut plus dès lors le voir, même s'ils restent plus ou moins en contact épistolaire ou téléphonique, du fait qu'ils ont une fille, Christine.

 

Le second, c'est l'obtention par Rachel de la reconnaissance officielle par Pierre qu'il est le père de Christine, alors âgée de treize ans et devenue pubère. Née Christine Schwartz, elle s'appelle désormais Christine Angot. Or c'est à partir de ce moment-là que Pierre Angot commence à abuser de sa fille et que Christine commence à rejeter sa mère.

 

Pendant longtemps Rachel ne se doute de rien. Elle se méprend sur le pourquoi de son rejet par Christine: "J'avais été rejetée par mon père, j'avais été rejetée par le tien. Je trouvais normal que tu me rejettes. Par rapport à ton père j'étais moins instruite, moins intelligente, socialement moins bien. Je pensais que ton choix était fait."

 

Quand Rachel apprend cette infamie, elle est effondrée. Elle tombe même sérieusement malade et doit être hospitalisée: elle est détrompée au sens propre du terme, puisqu'elle fait une infection des... trompes. Christine ne l'apprendra que quand elles se retrouveront et s'expliqueront calmement, et quand elle donnera à sa mère l'explication probable des agissements de son père.

 

Christine Angot signe là un récit intime, qui ne peut que troubler le lecteur et lui faire connaître le cas (qui ne doit pas malheureusement être isolé), même s'il ne l'a pas vécu lui-même, d'existences gâchées par un amour impossible. Elle le fait dans un style direct et sobre, où les dialogues reproduisent au plus près, jusque dans leur écriture parfois phonétique, les mots qui ont réellement été dits, tels qu'elle les a retenus ou reconstitués.

 

A l'issue de ce récit ténébreux, Christine Angot cite un petit texte de Proust que sa mère a lu dans Le Temps retrouvé, qu'elle a recopié sur un petit papier et mis dans son portefeuille, et qui est en quelque sorte une note finale lumineuse:

De l'état d'âme qui, cette lointaine année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté: c'est le Chagrin.

 

Francis Richard

 

Un amour impossible, Christine Angot, 224 pages Flammarion

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 22:45
Le Mur grec, de Nicolas Verdan

Un mur de 13,5 km a été érigé il y aura bientôt trois ans sur la seule partie de frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie. Sinon, la frontière entre les deux pays est matérialisée par le fleuve Evros. L'histoire que raconte Nicolas Verdan, dans Le Mur grec, se passe avant la construction de ce mur, à la fin de l'année 2010 et au début de l'année 2011.

 

Cette même année 2010, la Grèce connaît un premier pic de crise économique dû au surendettement de l'État grec, à son fort déficit budgétaire et à son administration pléthorique. Tous éléments fauteurs de corruption, laquelle n'est ni de droite ni de gauche. Comme le disait le philosophe anglais, Lord Acton:

 

Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument.

 

Le roman de Nicolas Verdan est au fond un prétexte pour décrire ce contexte de crise, à laquelle, à l'époque, s'ajoute la volonté du gouvernement grec de dresser un mur pour contenir les flux migratoires qui ne cessent d'enfler en provenance de la Turquie. Le livre est donc doublement d'actualité...

 

Ce roman est aussi un roman policier. A proximité du fleuve Evros, près d'un bordel qui porte en lettres roses le nom d'Éros, une tête sans corps est retrouvée. Le prologue indique au lecteur qu'elle a été coupée à la hache lors d'une lutte confuse qui a mis aux prises une femme, qui s'avérera être une prostituée russe, et deux hommes.

 

L'enquête est confiée à Agent Evangelos, un policier athénien, dépêché sur place par sa hiérarchie. Il apparaît très vite que cette dernière ne lui demande pas tant d'éclaircir le crime que de faire en sorte que le financement du mur par l'Union européenne, que celle-ci refuse encore, ne soit pas compromis.

 

Or un des deux hommes du prologue, celui dont la tête est restée sur les épaules, est venu bousculer les intérêts financiers d'une personne, qui est de connivence avec des hommes politiques grecs de tous bords. Cette personne a fait une proposition hors de prix pour cette construction, défiant donc curieusement toute concurrence. 

 

L'intrus de l'affaire, Nicholaus (Nikos) Strom, Allemand de mère grecque, représentant de commerce, fort de réalisations de murs précédentes, en partenariat avec une société israélienne, a en effet fait une proposition pour construire le mur à la moitié du prix de la proposition officielle, que cette personne d'influence réussit tout de même à faire accepter...

 

Ce roman serait bien noir, et sordide, si l'auteur ne parlait pas, récit faisant, de la Grèce qu'il aime:

Le temps va au beau. Au nord de la plaine centrale de l'Attique, cette immense brouette chargée d'éclats de marbres, le crâne chauve du Pentélique révèle sa face orientale au soleil.

 

De l'amour qu'Evangelos porte à sa fille qui fait de lui un grand-père en mettant au monde une fille:

Aussitôt parvenu à l'étage des nouveau-nés, Agent Evangelos se pose derrière un pilier, tout au fond, loin des ascenseurs. Andromède lui a envoyé un texto pour lui dire que sa mère était encore dans la chambre, avec son compagnon.

 

Des amours, même mortes, de Christina et de Nikos:

Christina buvait ses paroles et elle était surprise de s'y retrouver. Il n'y avait que Nikos qui parlait. Elle déjà, à sa manière, se taisait. Mais elle devait sourire et lui, il lisait dans son sourire à elle le seul langage qui alors comptait.

 

Le gouvernement grec obtiendra-t-il que l'Europe finance le Mur, dont la manne ne sera alors pas perdue pour tout le monde?

 

Telle est la question à laquelle répond le livre de Nicolas Verdan, qui imagine un scénario machiavélique et vraisemblable. Ne sortent pas grandis de cette histoire les politiciens grecs, les hauts fonctionnaires du pays et, même, des gardes-frontières de la Frontex, l'Agence européenne chargée de la surveillance des frontières extérieures de l'Europe...

 

Francis Richard

 

Le Mur grec, Nicolas Verdan, 256 pages, Bernard Campiche Editeur

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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 22:55
Rosa, de Lolvé Tillmanns

Dans De l'esprit de conquête, Benjamin Constant disait il y a quelque deux siècles:

 

La variété, c'est de l'organisation; l'uniformité, c'est du mécanisme. La variété, c'est la vie; l'uniformité, c'est la mort.

 

Pourquoi penser à ces paroles du Lausannois, en lisant Rosa, le roman de Lolvé Tillmanns? Parce que les membres de la famille, dont ce roman est le récit, les illustrent: ils sont à la fois uniques et pluriels, c'est-à-dire qu'ils sont variés et ne sont pas uniformes. Dans le même temps, n'appartiennent-ils pas à une même famille?

 

Rosa Lévine, née Cohen, est au soir de sa vie. Elle demande, comme cadeau d'adieu, que chacun des membres vivants de sa famille accepte de raconter sa vie au micro de David Mancini, l'un de ses petits-fils, qui est chargé de mettre en forme par écrit ce qui lui aura été confié et qui n'apparaît pourtant pas le plus à même de remplir une telle mission.

 

Pour compléter ce Livre de Rosa, avec les mots des disparus, David pourra se servir de cassettes non numérotées que sa mère Rebecca, Becca, a enregistrées et montées minutieusement et où elle raconte sa propre vie, et des enregistrements, non numérotés non plus, qu'elle a faits de son père, cette fois sans les monter.

 

Des enregistrements des survivants réalisés avec le Nagra maternel - cela représentera finalement cent une cassettes - David s'inspirera librement pour rédiger la biographie de chacun. De plus il retranscrira les cassettes de l'autobiographie de Becca et s'inspirera également librement de celles qu'elle a enregistrées avec son père Isaac, un banquier genevois.

 

Après quoi, Rosa racontera à David son passé, sa jeunesse, comme il le lui a demandé vingt ans plus tôt. Et ce sera le dernier chapitre de l'histoire familiale. Ils se réuniront alors tous une dernière fois autour d'elle dans la chambre de son palace médicalisé, pour l'écouter, enveloppés qu'ils seront par la fragrance de son Chanel n°5.

 

Lolvé Tillmanns a disposé dans un ordre chronologique singulier les biographies des membres de la famille. En effet ces biographies remontent l'arbre généalogique au lieu de le descendre... Elles commencent ainsi par celle de la plus jeune, Lilah, et se termine par celle du vieil Isaac, mort trente-trois ans plus tôt.

 

Il résulte de cet ordre singulier que la biographie du membre suivant vient pour ainsi dire enrichir et compléter celle du membre précédent et que les mêmes événements sont vus tour à tour sous des angles différents et considérés avec une inégale importance par les uns et par les autres.

 

En début de volume, l'arbre généalogique de la famille est reproduit. En gras figurent ceux qui ont voix au chapitre dans le livre, qu'ils soient morts ou vivants. Cet arbre est d'une grande utilité pour le lecteur parce qu'il lui permet de situer les personnages dans le temps et de comprendre les liens qu'ils ont les uns avec les autres.

 

Si, au contraire de l'auteur, l'on descend l'arbre généalogique, on constate que les grands-parents Lévine - ils s'appelaient autrefois Lévy -, Isaac, né en 1920 (mort en 1980), et Rosa, née en 1930, n'ont eu qu'une fille, Rebecca, née en 1950 (morte en 1993). Cette dernière redeviendra Rebecca Lévy pour signer ses oeuvres artistiques...

 

Rebecca s'est mariée avec Mario Mancini, un italo-américain né en 1945. De leur union sont nés d'abord deux jumeaux, en 1971, Isaac et Aaron, puis David, en 1980, enfin Lilah Rose, en 1990. On remarquera que les naissances entre les enfants sont espacées à chaque fois d'une dizaine d'années. Peu à peu le lecteur comprend le pourquoi de cet espacement.

 

Les deux parents de Becca sont juifs et tous deux ont connu la Deuxième Guerre mondiale et ce n'est pas trahir l'intrigue que de dire qu'ils ont obligatoirement dû être affectés, d'une manière ou d'une autre, par la Shoah et par les camps de la mort. Mais, en raison de la chronologie inversée adoptée par l'auteur, ce n'est qu'à la fin que le lecteur saura comment.

 

Dans ces différentes biographies, même la sienne, placée en second, mais enregistrée en premier, David emploie la troisième personne. Seule l'autobiographie de Becca est racontée à la première personne. Cette façon de faire introduit une distanciation qui permet à l'auteur de ne rien céler de ce qui caractérise ces personnes, y compris leurs côtés les plus sombres, et ce de manière souvent incisive, presque chirurgicale.

 

L'habileté du procédé est de donner l'impression au lecteur qu'il approfondit à chaque lecture d'une des biographies d'un membre de la famille sa connaissance de la famille entière. Or à la fin du récit sa vision sera remise complètement en cause. Cette remise en cause posera la grande question de l'identité de chacun: existe-t-elle ou non indépendamment de la famille, de son histoire? Ou chacun construit-il la sienne?

 

Lolvé Tillmanns ne cache pas qu'elle s'est beaucoup documentée pour écrire ce roman qui se passe en Suisse et aux Etats-Unis. Une bibliographie sommaire en atteste, de même que quelques notes en bas de page. Il n'est pas inutile de le souligner. Car toutes ces connaissances donnent une intensité et une densité à ce livre bouleversant, dont on ne sort pas vraiment indemne...

 

Francis Richard

 

Rosa, Lolvé Tillmanns, 328 pages, Éditions Cousu Mouche

 

Livre précédent chez le même éditeur:

33 rue des grottes (2014)

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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 11:30
Montbovon, de Christian Campiche

En 1940, la Suisse a accueilli plus de réfugiés qu'on ne croit ou qu'on ne dit. Certes cela ne fut pas toujours dans les meilleures conditions, mais on oublie un peu trop dans quel contexte cela se produisit: "L'image d'une Suisse opulente, profitant des malheurs des autres, ne collait pas à la réalité. La majorité du peuple souffrait."

 

C'est dans ce contexte que Christian Campiche a choisi de raconter, dans un roman, le sort de soldats polonais internés ici à cette époque-là. Et il montre, avec beaucoup de nuances, comment cet internement s'est déroulé pendant tout le conflit, devenant d'ailleurs de moins en moins strict au fur et à mesure que la défaite allemande se précisait.

 

Le narrateur, 25 ans en 1939, prof de français, et son ami Grosz, 27 ans, mouleur dans un atelier de galvanoplastie, après la débâcle de la Pologne, décident de rejoindre l'armée polonaise libre en France, avec pour objectif de libérer leur patrie. Après un périple à travers l'Europe occupée, ils parviennent à Parthenay, où des instructeurs leur apprennent le maniement des armes.

 

Grosz meurt au cours des combats contre les Allemands. Il laisse des poèmes en héritage à son ami le narrateur, qui se sent investi de la mission de les publier un jour. Avec d'autres compatriotes, et les corps de camarades, dont celui de Grosz, le narrateur passe la frontière suisse. Ils sont alors tous désarmés et leurs armes livrées aux Allemands. 

 

Tandis que Grosz est enterré avec les autres tués dans le cimetière de Saignelégier, les survivants sont dispersés et le narrateur se retrouve chez des paysans de Suisse centrale qu'il aide "à porter des boyes de lait et à faucher le blé".  Cette vie agreste est de courte durée. Deux soldats viennent l'y chercher, pour le conduire avec d'autres polonais dans un camp insalubre, à Büren.

 

Le commandant Fafner, responsable de Büren, croit à la victoire de l'Allemagne et n'est guère sympathique à l'égard de ces étrangers à qui la Suisse accorde l'asile. Il appartient à la catégorie de ceux qui sont "très compétents pour cacher leur incompétence". Ne parlant que l'allemand, il a demandé à un sous-officier, l'adjudant Cornaz, de traduire ses propos en français.

 

Cornaz et le narrateur se lient d'amitié. Cornaz l'appelle Régent, en raison de sa profession dans le civil. Il lui confie que Fafner est détesté par tout le monde:

"Ce n'est qu'un roquet qui postillonne sur sa moustache et applique à la lettre les directives de l'état-major. On lui a dit de bâtir un camp, il l'a fait [...]. Les 'invités' sont priés de remercier la Suisse, car elle leur offre l'asile. En échange ce pays attend d'eux une docilité parfaite."

 

Par bonheur pour lui, le narrateur ne reste pas à Büren. Pour construire une route, il est transféré au camp de Gérignoz dans le Pays-d'Enhaut, proche de Château-d'Oex et de Montbovon:

"Gérignoz est un hameau qu'enserre un cirque de prairies. On dirait que la montagne le tient dans sa paume qui est tantôt noire, tantôt rouge, quand la Gummfluh s'embrase au soleil couchant, tel un sommet de l'ouest américain peint par Bierstadt."

 

Lors de ce transfert, en gare de Lausanne, il fait connaissance avec Mutti, sa marraine de guerre, une grande femme d'une soixantaine d'années, qui habite Genève et avec laquelle il va correspondre pendant toute la durée des hostilités; et, à Vevey, avec le major Oskar, qui appartient au commandement régional polonais et qui le charge officieusement de l'informer sur ce qui se trame dans le réduit alpin.

 

Pendant ces années-là, le narrateur vit sa vie de jeune homme et raconte ses activités, ses amitiés, ses amours... et les drames qui, parfois, l'émaillent et dont il ne sort pas complètement indemne. Et, puis, il y a son après-guerre, qui apparaît comme une fermeture de sa parenthèse helvétique, avec l'accomplissement de ce qu'il estime être son devoir envers la mémoire de Grosz et qu'il fait, peut-être, passer un peu trop avant le reste.

 

Peut-être pas. L'épilogue ne dit pas s'il parvient à remplir sa mission de publier l'oeuvre de Grosz et si cette dernière passe "le cap des censeurs qui régissent la culture populaire" de sa Pologne natale, maintenant sous coupe soviétique. Tout juste peut-on se dire que, parmi les poèmes reproduits dans le livre, celui-ci semble s'appliquer non seulement au poète qui l'a composé, mais aussi à celui qui l'a conservé:

 

J'eus à choisir entre deux terres.

Fallait-il qu'ils me haïssent

Pour m'éloigner ainsi de ma nourrice?

Toujours est-il

Que je choisis.

Mal, Bien sûr.

Assis sur mon remords,

Je compte les culasses

De l'ennui.

 

Francis Richard

 

Montbovon, Christian Campiche, 136 pages, Éditions de l'Aire

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 21:15
Les eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm

L'été est finissant. Dans un peu plus de deux semaines l'automne sera là. Ce n'est pourtant pas une raison pour se morfondre. Il y a, quelle que soit la saison, tant de "belles raisons d'habiter sur terre" et, parmi elles, celle de lire un des textes de quelque deux pages, à peine plus parfois, que Philippe Delerm cisèle pour le bonheur des autres.

 

Philippe Delerm sait si bien faire sortir ces raisons, comme des pépites, de la gangue où elles ne sont que dissimulées au regard, qu'on se dit qu'avec un peu plus d'attention on pourrait faire de même. Mais n'est pas Delerm qui veut...

 

Dans son dernier recueil Les eaux troubles du mojito, il porte ce regard lumineux, avec beaucoup d'acuité, sur des choses simples de la vie et il ne se contente pas de les distinguer du lot: il sait trouver les mots justes pour exprimer ses points singuliers de regard sur elles.

 

Dans un de ces textes, il regarde, ravi, sans le déranger, son dévoreur de livres de petit-fils: "Son visage est pénétré, si grave. Il crée ses propres terres d'aventure, le secret silencieux de son éloignement. Ses lèvres bougent. Il boit à petits coups la magie difficile de l'échappée."

 

Le grand-père qu'il est s'extasie: "On vole de le regarder voler. On ne l'a jamais trouvé si beau. Ses lèvres bougent à peine."

 

Dans un autre texte, il raconte que le campanile de San Marco, abritait des bonbonnes de vin et que le marchand les déplaçait au cours de la journée pour qu'elles restent à son ombre; et que l'on disait: "Andiamo béver un'ombra!"

 

Philippe Delerme commente:

"Allons boire une ombre! Comment résister? A Venise, on ne résiste pas.

La ville où l'on boit le soleil est aussi celle où l'on sait boire une ombre."

 

Comme les gens de sa génération (la mienne), il lisait enfant les aventures de Blake et Mortimer. Et il aimait surtout le début des albums, et, parmi eux, il y avait La Marque Jaune: "Ce qui compte, ce qu'on aime, c'est la première page. La tour de Londres noyée sous une pluie diluvienne. Big Ben vient de sonner une heure du matin. Le premier cartouche indique que la pluie tombe depuis deux jours." etc.

 

Alors que la lumière s'éteint et plonge le corps de garde dans l'obscurité, on sait que "les joyaux de la Couronne sont en péril": "On aime ce danger, cette pluie incessante qui fait si bonne la chaleur de la chambre. On ne va pas aller plus loin. Laisser tomber l'album à terre, et s'enfoncer dans le sommeil, troquer tous les soucis contre une terreur délectable (...)"

 

Quel homme n'a pas comme Philippe Delerm regarder des femmes en train de nouer leur cheveux? "C'est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l'impression qu'elles font ça dans l'intimité la plus complète, sans savoir qu'un regard pèse sur elles, mais au fond on n'en est pas si sûr. C'est si valorisant, si parfait ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d'un hératisme distant et d'une provocation savamment distillée."

 

Faussement naïf, il demande: "Savent-elles qu'elles sont regardées, ou seulement qu'elles pourraient l'être? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée."...

 

Bien sûr on pourrait dire un mot du texte Les eaux troubles du mojito, qui donne fort justement son titre au recueil, parce qu'il donne à voir et à boire, mais, pour conclure, on lui préférera un autre alcool, le Guignolet, proposé en ces termes baroques, discutables, mais enchanteurs tels que formulés, par des amis qu'il ne connaît pas très bien encore: "Ici, c'est Guignolet ou rien."

 

Ces amis sous-entendent: "Vous entrez vraiment dans notre vie, pas obligé de suivre, mais gentiment bousculé. On ne vous offre pas le meilleur, mais ce qu'on aime bien, dans le mouvement. On ne vous offre pas pour autant le fond de notre singularité - et cependant... Ce rouge sombre de province, de jardin de curé, n'est pas sans résonance."

 

On ne dira pas à son tour: "C'est Delerm, ou rien!", mais on a bien envie de le dire, parce que ses textes mettent de bonne humeur et procurent de réels instants de bonheur, peuplés d'images et de mots poétiques. Une rareté... Offrent-ils pour autant le meilleur de Delerm? Je ne sais, mais ce que je sais c'est que, tels quels, ils offrent beaucoup de la singularité bienveillante de son regard, et que cela fait du bien.

 

Francis Richard

 

Les eaux troubles du mojito - et autres belles raisons d'habiter sur terre, Philippe Delerm, 128 pages, Seuil

 

Livre précédent:

Le trottoir au soleil, 192 pages, Gallimard (2011)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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