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18 décembre 2014 4 18 /12 /décembre /2014 23:45
"Tournez manège!" de Dominique Brand

Le monde virtuel est comme tous les mondes. Il peut être aussi bien le lieu de belles rencontres que de mauvaises. Aussi, pour se garder de ces dernières, faut-il y adopter des comportements similaires à ceux qu'il convient d'avoir dans la vie réelle: avoir confiance mais ne pas être naïf, ne pas se fier aux apparences, garder le sens de la mesure etc.

 

Dans les nouvelles de Tournez manège!, qui se passent dans cette bonne ville de Lausanne, Dominique Brand, qui connaît bien la capitale vaudoise, où il vit et travaille, explore le côté noir du monde virtuel des sites de rencontres sur Internet et du monde réel où le sexe est roi. Comme il est publié chez BSN Press, cela n'étonnera pas l'habitué de cette maison d'édition, qui s'en est fait une belle spécialité et dont les couvertures des livres annoncent d'ailleurs franchement cette couleur.

 

La première de ces nouvelles, dont le titre est celui du livre, met en ligne Jérôme, un divorcé, qui renoue par hasard, ou par chance, dans la vraie vie avec Véronique, une ex. Mais, comme leurs ébats s'espacent dans le temps et qu'elle est mariée avec Sylvain, cet intermittent du pajot consulte à nouveau le site libertin qu'il fréquentait auparavant. Sa vie se résume alors à "métro, boulot, sexnet et dodo". Jusqu'au jour où il fait la rencontre de trop...

 

Dans L'automne de Vénus, Jean-Raymond rencontre dans la vie réelle Marine, dont le pseudo est Féline, après avoir chatté avec elle sur un site où il se présentait sous le pseudo de Mustang 69. Marine n'est pas vraiment son genre de femmes. Il aime les "petits gabarits, femmes sportives, parfois avec de délicieuses rondeurs", alors qu'elle est "grande, charpentée, des solides cannes, la cuisse robuste, les fesses imposantes". Pourtant le courant passe et ils se retrouvent chez lui. Jean-Raymond va alors de surprise en surprise...

 

Dans Le toboggan sous gare, Ariane, secrétaire de direction, est tombée enceinte il y a quinze ans des oeuvres d'un jeune homme plein d'avenir qu'elle a épousée, mais qui mettra quelques années à obtenir le poste qui lui était promis. Aujourd'hui son mari l'ignore "au point de ne plus même lui avoir fait l'amour au cours des deux dernières années". Alors, à ses moments perdus, Ariane, qui heureusement travaille, se connecte au site "j'ai du plaisir avec toi.com". Sa première rencontre réelle avec son amant de ligne, Jacques, s'avère plus qu'aventureuse...

 

Ceylan est une transexuelle d'origine turque qui, juchée sur son tabouret-bar, a une connaissance approfondie des hommes qui fréquentent les cabarets. Vers trente-deux, trente-trois ans, elle songe à se ranger, mais les sites de rencontre ne l'inspirent pas. Aussi finit-elle par emménager avec un pilier de cabaret, un paysan bernois, divorcé, la trentaine solide, père de deux fillettes. Mais cet homme aime le cabaret et y retourne de plus en plus souvent: Capri c'est fini. Si bien qu'un jour Ceylan fait ses valises. La suite montre que le monde réel peut, aussi bien que le monde virtuel, réserver bien des vicissitudes à celle qui le parcourt...

 

Les sites de rencontres sur le Net ne sont plus ce qu'ils étaient. De toute façon, depuis qu'il a rencontré Rebecca, il y passe moins de temps et roucoule "mollement à des oreilles virtuelles afin d'entretenir la flamme de son désir". En fait, lui et Rebecca sont très dissemblables et, quand elle décide d'aller passer des vacances Sous le ciel de Toscane, un accident de moto survient, semble-t-il, opportunément, puisqu'il l'empêche d'aller s'y ennuyer. Pour peupler son ennui devenu lausannois, il se remet toutefois à "draguer en virtuelle". Sa rencontre réelle avec Délice, c'est-à-dire, Anne va lui permettre de faire d'instructives comparaisons...

 

Jean-Jacques, la soixantaine, est Le vieux qui lisait le Net. Sa femme l'a quitté. Ses deux filles ne se soucient guère de lui. "Après quelques semaines végétatives de retraite", il débarque sur le Net:  "Il a bien le droit, après tant de frustration et de solitude, de se refaire une vie courte, intense, cure de jouvence avant l'échafaud. Et puis, le type d'un certain âge qui s'acoquine avec une jeunette, c'était courant.". Seulement, s'il ne laisse pas indifférent l'élément féminin dans le monde réel, il ne connaît visiblement pas les codes du monde virtuel, et il va dès lors errer d'un site l'autre, son addiction grandissant au fur et à mesure qu'il échoue...

 

La valse à trois temps est la plus courte des nouvelles du recueil. Un fonctionnaire, dont la maladie est devenue la compagne, aimerait passer du bon temps pendant celui qui lui reste à vivre: "Il avait lu, beaucoup, travaillé, comme beaucoup, affronté les dangers comme peu en avait vécu. Et malgré tout, sans jamais y avoir pris un réel plaisir. De vie amoureuse? Un néant. A peine quelques prostituées au compteur, contractées dans des pays lointains. Toujours décevant.". Sans croire à l'amour avec un grand A, il espère tout de même beaucoup de sa rencontre réelle avec Aline, femme délaissée par son mari, qu'il a rencontrée sur le Net...

 

Sexe mic-mac est la plus longue des nouvelles. Deux histoires parallèles se déroulent. Lui est un employé modèle que la fréquentation du site "seyplaisirs.com" sur le Net rend complètement accro et que ses dernières relations virtuelles, avec ça me manque, perturbent au point de mettre en péril son emploi. Dans le bois de Sauvabelin, dans les hauts de Lausanne, Madame Romano, qui promène son chien Timmy, découvre grâce à ce dernier une "femme, allongée, partiellement dévêtue, mais surtout lacérée de coups de couteau, portés au visage, à la gorge et au sexe". Suspense: ces histoires parallèles vont-elles se rencontrer?

 

Le point commun des personnages de ces nouvelles est leur misère morale - la solitude les accable tous, qu'ils soient divorcés, délaissés ou esseulés - et leur misère sexuelle - ils sont en proie à des frustrations et ont envie de s'éclater après s'être excités et contenus trop longtemps. Il faut se rendre à cette évidence: que ce soit dans le monde virtuel ou dans le monde réel, les choses ne sont jamais aussi simples qu'imaginées.

 

Francis Richard

 

Tournez manège, Dominique Brand, 136 pages, BSN Press

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14 décembre 2014 7 14 /12 /décembre /2014 23:40
"Comment je suis oiseau" de Paul Ardenne

Qui n'a pas rêvé un jour d'être un animal? Philippe Sollers, dans un entretien avec Dominique Rollin, le 15 décembre 2005, disait que, s'il était un animal, il serait un oiseau. Comme Paul Ardenne.

 

Sauf que, dans Comment je suis oiseau, Paul Ardenne raconte qu'enfant il ne rêve pas d'être oiseau, il ne veut pas être oiseau, il est oiseau. Aujourd'hui, d'ailleurs, ne l'est-il pas toujours, quelque peu?

 

Son livre commence ainsi: "Je suis né oiseau. Quand? Je ne saurais le dire. Où? Je n'en ai pas d'idée formée. Pourquoi? Je l'ignore, à dire vrai. Mais enfin, le fait est: je suis né oiseau, c'est oiseau que je suis né."

 

C'est grave, docteur? C'est la première question que le lecteur pose. A la réflexion, poursuivant sa lecture, il se demande si ce n'est pas un gag. Mais la suite lui montre que non. Et les dialogues de l'auteur avec son ami turc Ali Kazma, à Istanbul, qui égrènent le récit, ne manquent pas de rationalité.

 

Le lecteur finit donc par prendre l'auteur aux mots. Comment pourrait-il d'ailleurs révoquer en doute l'affirmation de Paul qu'il est oiseau alors que tous les éléments qu'il apporte la corrobore?

 

D'abord il a passé les dix-sept premières années de sa vie à la campagne, en Aunis, cette ancienne province de France, dont La Rochelle est la capitale. Il a eu tout le temps d'observer les oiseaux et de se reconnaître en eux. Il est un oiseau, en dépit de sa forme humaine.

 

Son oncle Henri se méprend donc quand il conclut que, s'il se sent oiseau, c'est qu'il veut être ornithologue. Il ne comprend pas qu'il faut prendre l'expression au pied de la lettre. Paul est-il fou ou normal? Il ne se pose pas la question. Il est oiseau, c'est tout.

 

A l'âge de six ans, Paul sait reproduire le chant des oiseaux. Il ne veut pas les mimer, leur ressembler. Ce serait pathétique, car il est et se sent oiseau, désolé de constater que sa croissance physique l'éloigne de leur physionomie.

 

Il tente donc d'accepter d'être humain, c'est-à-dire d'accepter sa condition d'oiseau "mal oiseau", "en exploitant tout ce qui d'humain en [lui] [peut] travailler à acomplir [son] "devenir oiseau"", en se déshumanisant en quelque sorte, en se défaisant d'une dignité pour en conquérir une autre.

 

Dans sa campagne, d'autres enfants se dédoublent. Il les appelle des "transformistes". Ce n'est pas ce qu'il veut être. Ils lui paraissent ""jouer" une image, s'installer dans une image rêvée d'eux-mêmes, en mimes doués et appliqués". Cela dit, il est, comme "les transformistes", en proie aux vexations des "normaux":

 

"La loi du plus grand nombre que l'on vous impose comme la loi de tous et comme la loi tout court, celle qu'on n'amende pas. L'horreur légale."

 

Comment cet amour des oiseaux lui est-il venu? Il ne sait pas. Ce fut vraisemblablement un coup de foudre: "L'amour c'est la bascule, on y tombe - on y tombe, comme le pendu dans le vide, une fois la trappe retirée, voyez-vous."

 

S'il devait se présenter un jour devant l'assemblée des oiseaux de l'Avipatrie, ce serait modestement, en "oiseau minimal", ou si ce n'était pas plausible, en homme défenseur de la cause aviaire, pourquoi pas en tenue d'Adam plutôt que d'être déguisé en oiseau.

 

En fait il est oiseau, mais reste humain. Tous les épisodes qu'il raconte confirme cette position ambiguë entre deux états: quand il cherche à s'accoupler comme le font les oiseaux avec une petite camarade, quand il renonce à voler - enfant, il aime le dodo de l'Ile Maurice parce que c'est un oiseau sans ailes... -, quand il reconnaît qu'il a le vertige.

 

Faute d'être totalement oiseau, il imite, mais "le fin du fin tel que je le percevais, c'était l'imitation s'effaçant devant l'incarnation, une mobilisation totale du corps dans l'acte qui consiste à devenir autre, pas le mime des gestes et des attitudes d'autrui".

 

A la fin, le lecteur ne s'étonne plus de rien et s'attend à une improbable incarnation absolue Les derniers épisodes du récit le détrompent pourtant sur la possibilité d'une telle métamorphose. S'il est déçu, il n'est pas surpris que l'auteur dise: "Si je suis oiseau, encore, c'est peut-être comme un vieillard considère le jeune homme qu'il a été."

 

Francis Richard

 

Comment je suis oiseau, Paul Ardenne, 286 pages, Le Passage

 

Une lecture d'extraits de ce livre a lieu ce mercredi 17 décembre 2014, à 19 heures, dans l'atelier d'Eric Winarto, à l'Atelier Kugler, 19 avenue de la Jonction, à Genève.

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 21:30
"Gatti's Variétés" d'Anne Cuneo

Carlo Gatti (1817-1878) est un entrepreneur tessinois du XIXe siècle qui a émigré tout jeune à Paris, en 1830, puis, en 1847, à Londres, où il s'est lancé dans des activités de grandes variétés. Dans les dernières années de sa vie, tout en s'occupant de ses activités londoniennes, il est devenu un homme politique tessinois conservateur atypique, puisqu'il a tourné libéral.

 

Sur ce personnage fascinant, les sources historiques immédiates sont ténues. Aussi Anne Cuneo s'est-elle beaucoup documentée sur l'époque et sur le personnage pour écrire sa biographie. Mais, elle a dû tout de même en combler un grand nombre de lacunes - notamment l'entière période parisienne - par des épisodes probables, sinon avérés, d'où la forme romanesque prise par son récit.

 

Une biographie de Carlo Gatti a existé, mais il n'en reste pas trace. Elle a été interdite de publication, par voie judiciaire anonyme, pour atteinte à la sphère de la vie privée, sans doute à la demande de membres de la famille qui ne souhaitaient pas que soient révélées les origines modestes de leur parent, alors que, grâce à fortune faite par lui, ils tenaient le haut du pavé.

 

Dans Gatti's variétés, le narrateur s'appelle Nicolas Martin. Il a été recueilli dans une rue de Londres par Carlo Gatti, alors qu'il n'avait que cinq-six ans. A ce moment-là Zio Carlo ne connaît pas les parents de Nicolas. Il découvre seulement que ce petit bonhomme sous-alimenté, qui a bien du mal à s'exprimer, possède un don extraordinaire pour son âge: il sait étonnamment compter, et juste.

 

Sans, donc, vraiment lui faire de faveur, Carlo Gatti va lui donner sa chance et lui faire tenir la caisse d'un café français qu'il a ouvert à Londres. En allant à l'école du dimanche, destinée aux enfants démunis, le petit Nicolas va s'instruire et étonner des clients du café de son père adoptif. Ce qui lui vaudra d'obtenir une bourse pour Christ's Hospital, école pour élèves désargentés, où il passera neuf années, avant de poursuivre des études supérieures au Polytechnicum de Zürich.

 

Nicolas Martin raconte donc à la fois sa vie et celle de son protecteur, qui sont très liées. Il va assister au développement des affaires de Carlo Gatti, qui en a un sens inouï, prenant des risques qu'il sait calculer et qui sont considérés comme fous par d'autres. Il s'agit, comme on dit aujourd'hui, d'une incroyable success story. Parce que, finalement, il surmonte des épreuves qui auraient mis d'autres à terre et que tout lui réussit.

 

L'idée de départ de Carlo Gatti aura été de mettre à la portée de la classe moyenne des établissements, qui n'existent alors que pour la haute société, en y vendant du chocolat et des glaces en petites portions. A partir de là, cet homme pressé va se diversifier et fera preuve d'une créativité que seuls les grands entrepreneurs possèdent.

 

Au cours de sa vie dans la capitale anglaise, il aura ainsi créé, ou aider à créer, des dizaines de restaurants, de cafés, de music-halls, et autres entreprises, procurant du travail non seulement à la population locale mais à des centaines de jeunes Tessinois de sa vallée d'origine. Il n'aura pas omis pour autant de venir en aide aux plus démunis et de faire bénéficier ses compatriotes exilés de mutuelles de secours.

 

Dans sa postface Anne Cuneo écrit:

 

"Carlo Gatti est de ces figures dont on fait les légendes.

J'ai écrit la légende de Carlo Gatti. Une des légendes possibles."

 

Certes, mais cette légende de Carlo Gatti a tous les accents de l'authenticité. Elle est, en quelque sorte, un hymne à l'esprit d'entreprise d'un homme d'exception, d'un homme foncièrement bon, d'un homme qui travaille inlassablement et qui en récolte les fruits, d'un homme qui ne renie pas ses origines et qui aime, de temps à autre, renouer avec la terre, pour se les rappeler.

 

Francis Richard

 

Gatti's variétés, Anne Cuneo, 360 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents de l'auteur, chez le même éditeur:

 

Un monde de mots (2010)

La tempête des heures (2013)

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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 21:45
"Helvétiser la France", de Dominique Bourg, entretiens avec Philippe Dumartheray

Dominique Bourg vient de publier un livre d'entretiens avec Philippe Dumartheray, dont le titre ne peut qu'interpeller le franco-suisse que je suis: Helvétiser la France.

 

A quinze ans, en 1968, pour échapper au mépris des enfants de cadres et d'ouvriers de la cité Solvay, près de Tavaux, où son père dirige une coopérative, Dominique Bourg se tourne vers les livres, plus particulièrement de philosophie, et il lit comme un fou.

 

Sur cette lancée, il fera des études d'histoire de l'art, de théologie et de philosophie à l'Université de Strasbourg et enseignera. Pas question pour lui d'être commerçant ou ingénieur...

 

Il enseignera donc. D'abord, dans un lycée, à Mulhouse. Deux thèses plus tard, d'où naîtront deux livres, Transcendance et discours (dans une collection de théologie) et L'homme artifice (sur les problèmes environnementaux), il deviendra professeur, à quarante ans, à l'Université de technologie de Troyes, et, sept ans plus tard, à l'Université de Lausanne.

 

Le professeur Bourg a écrit une quinzaine de livres avec pour thème dominant l'environnement. Politiquement, il est issu de la gauche (il a été membre du PSU de Michel Rocard), et il est écologiste (il est l'ami de Nicolas Hulot). Mais il est sévère à l'égard des Verts français qui se soucient comme d'une guigne du réchauffement climatique et préfèrent se consacrer à la défense de ce qu'ils appellent les minorités.

 

Dominique Bourg pense que le système institutionnel français est néfaste et qu'il devrait s'inspirer du système suisse où il n'existe pas d'alternance pour entretenir les divisions, où les convictions de chacun n'empêchent pas de travailler ensemble, où la diversité de l'exécutif (tous les partis, de la gauche à la droite, y sont représentés), des cantons et des cultures est un atout maître.

 

Car la Suisse comprend des populations qui parlent des langues différentes, qui pratiquent des religions différentes, qui ont des cultures différentes. Seulement, ces populations ont appris à vivre ensemble et leurs représentants à trouver des compromis. Comment? Grâce à un mélange de démocratie représentative et de démocratie directe.

 

S'inspirer du système suisse pour la France, selon Dominique Bourg, c'est:

- supprimer le poste de Président de la République;

- cantonaliser les régions françaises: ministres élus au suffrage universel majoritaire, parlements élus à la proportionnelle;

- accroître le pouvoir des communes, notamment celui des grandes villes;

- instaurer un système de péréquation du type cantonal suisse;

- donner au Sénat un rôle nouveau, de représentation véritable des régions comme le Conseil des Etats suisse, qui fait jeu égal avec le Conseil national, l'Assemblée nationale helvétique;

- introduire la démocratie directe.

 

Dominique Bourg a aussi l'idée d'"une troisième chambre, spécialisée dans les enjeux du long terme" qui pourrait s'opposer provisoirement à une décision du Parlement.

 

On peut rêver...

 

En fait, Dominique Bourg pense que le débat gauche-droite est dépassé. Pourquoi? Pour deux raisons:

- "notre problème n'est plus de continuer à maximiser la production de richesses matérielles";

- "la croissance matérielle se nourrit des inégalités de revenus".

 

En fait, à partir de là, Dominique Bourg cauchemarde:

 

"Deux lectures de notre futur s'affrontent: l'une dans le prolongement du XXe siècle, l'autre en rupture. "Oui, effectivement, nous sommes la force primordiale sur Terre, nous allons le rester et petit à petit, on va tout dévorer", ou, à l'opposé, "Non, nous allons être confrontés à des difficultés insurmontables qui nous contraindront à changer profondément nos modes de vie.""

 

On l'aura compris, pour Dominique Bourg, la première lecture c'est le néolibéralisme à l'oeuvre, la folie néolibérale. Il s'en fait une idée qui ne correspond pourtant pas, ni de près ni de loin, au libéralisme, qu'il soit néo, ultra ou classique, comme ils disent.

 

Quand il stigmatise "l'Union européenne, la plus grande construction néo-libérale au monde, avec ses règles tatillonnes pour mettre en concurrence parfaite des centaines de millions de personnes", il donne en fait une définition parfaite du... socialisme. Et j'épargne au lecteur sa vision du marché d'un simplisme étourdissant, qui prouve qu'il ne comprend rien à son fonctionnement. 

 

Comme il fait sienne la deuxième lecture du futur, Dominique Bourg veut helvétiser la France parce que le système français "ne pourra tenir face à un environnement qui ne peut que se dégrader, et selon un rythme géométrique".

 

Dominique Bourg est en effet adepte de cette religion du réchauffement climatique selon laquelle les températures vont monter inexorablement, le régime des pluies changer, les phénomènes extrêmes se multiplier, le niveau des océans monter, etc. Ce qui est contredit pourtant par les toutes dernières données scientifiques...

 

Au secours! Les ressources vont manquer, la biosphère se dérègler, la démographie se montrer de plus en plus inquiétante etc. Refrains connus, qui ne vont pas cesser d'être entonnés d'ici la fin 2015, histoire de préparer les esprits à la grand-messe de l'ONU, COP21, qui aura lieu à Paris à ce moment-là.

 

Face à un tel tableau, apocalyptique, Dominique Bourg ne peut qu'être pessimiste: "L'humanité a laissé passer sa chance. Désormais la question est de savoir comment les dégâts peuvent être réduits." Il croit que les meubles qui peuvent être sauvés le seront cependant grâce à "un renouveau démocratique puissant", à "une résurgence du sens athénien de la liberté".

 

Il conclut: "En attendant, que faire? Répandre du levain pour qu'un jour la pâte puisse lever. Semer des graines, à savoir des idées, des expériences concrètes et collectives de durabilité, des institutions plus ou moins expérimentales, etc. Je veux à ma façon contribuer à ces ensemencements!"

 

Francis Richard

 

Helvétiser la France, Dominique Bourg, entretiens avec Philippe Dumartheray, 96 pages, L'aire / Ginkgo

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 20:45
Patrick Modiano à Stockholm

Quarante-huit heures se sont écoulées depuis que Patrick Modiano s'est rendu à Stockholm pour recevoir le prix Nobel de littérature. Ce 6 décembre 2014, donc, l'écrivain français y a prononcé son discours de réception devant une nombreuse assemblée, non sans appréhension. J'en tire ci-après quelques extraits qui me parlent.

 

La parole hésitante de celui qui écrit

 

Quand Patrick Modiano était invité chez Bernard Pivot, il y a quelques années, il était l'illustration même des propos qu'il a tenus à Stockholm, et qui me touchent, sans doute parce qu'atteint de la même infirmité qui fait naître chez les autres incompréhension et quiproquos - sans pour autant être écrivain, encore moins romancier:

 

"Un écrivain - ou tout au moins un romancier - a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l'on se rappelle cette distinction scolaire entre l'écrit et l'oral, un romancier est plus doué pour l'écrit que pour l'oral. Il a l'habitude de se taire et s'il veut se pénétrer d'une atmosphère, il doit se fondre dans la foule."

 

Un peu plus loin, il précise: "Il a la parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n'a plus la ressource de corriger ses hésitations."

 

Le romancier et le lecteur

 

Patrick Modiano est conscient qu'"un romancier ne peut jamais être son lecteur", que son livre le quitte à peine a-t-il tracé le dernier mot et que le lecteur le révèlera à lui-même. D'où le sentiment d'avoir été abandonné quand le livre fait son chemin sans lui et l'envie d'écrire le suivant pour rétablir l'équilibre rompu.

 

Pour avoir un rapport plus intime encore, et plus complémentaire, avec celui à qui s'adresse une oeuvre, Patrick Modiano aurait aimé être musicien - les musiciens lui "semblaient pratiquer un art supérieur au roman" -, ou poète - les poètes "sont plus proches des musiciens que les romanciers". En écrivant des poèmes dans son enfance, il a compris cette réflexion lue quelque part: "C'est avec de mauvais poètes que l'on fait des prosateurs".

 

Une nuit originelle

 

Patrick Modiano est né en 1945. Sa date de naissance et son temps l'ont marqué de manière indélébile. Le Paris de l'Occupation était une ville étrange: "Ce Paris-là n'a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres." En effet, "des amours précaires naissaient à l'ombre du couvre-feu sans que l'on soit sûr de se retrouver les jours suivants":

 

"Et c'est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l'Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né."

 

La relève

 

Patrick Modiano appartient à une génération intermédiaire entre les romanciers qui vivaient à une époque où le temps s'écoulait lentement et ceux qui vivent à l'époque actuelle où "le temps s'est accéléré et avance par saccades".

 

Il veut rester optimiste sur la relève, qui n'a pas failli depuis Homère. Mais il ne peut s'empêcher de s'interroger: "je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l'internet, le portable, les mails et les tweets  exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est "connecté" en permanence et où les "réseaux sociaux" entament la part d'intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu'à une époque récente".

 

L'homme et l'oeuvre

 

Comment ne pas hésiter avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain admiré? "Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l'intimité d'un écrivain et c'est là qu'il est au meilleur de lui-même et qu'il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite."

 

Il y a un mais, pour Modiano, pourtant plus proche, semble-t-il, de Proust que de Sainte-Beuve: "Mais en lisant la biographie d'un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son oeuvre future et sans qu'il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes hanter ses livres."

 

Les annuaires des rues de Paris

 

La ville a beaucoup d'importance pour Patrick Modiano: "Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d'une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d'une ville. c'est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste."

 

Paris a été cette ville pour lui et, dans sa jeunesse, pour s'aider à écrire, il en feuilletait de vieux annuaires, "surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles": "J'avais l'impression, page après page, d'avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d'une ville engloutie, comme l'Atlantide, et de respirer l'odeur du temps."

 

La mémoire et l'oubli

 

Patrick Modiano est très sensible aux thèmes de la mémoire et de l'oubli. Il pense que le fait d'être né en 1945 y est pour beaucoup, d'être né "après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu":

 

"J'ai l'impression qu'aujourd'hui la mémoire est beaucoup moins sûre d'elle-même et qu'elle doit lutter sans cesse contre l'amnésie et l'oubli. A cause de cette couche, de cette masse d'oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l'océan."

 

Francis Richard

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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 19:00
"Inertie" de Dunia Miralles

En mécanique l'inertie s'oppose au mouvement d'un corps solide. Il faut la vaincre pour lui faire acquérir de la vitesse. Quand quelqu'un tombe en inertie, c'est, bien sûr, dans un sens figuré de ce principe physique.

 

Béatrice Lüthi, l'héroïne d'Inertie, le roman de Dunia Miralles, souffre de solitude. Elle lui pèse tellement qu'elle n'a pas d'autres envies que de regarder la télé (les émissions de télé-achat ou les séries) ou de fumer une tige ou de faire les deux choses à la fois. Elle n'a pas d'entrain pour les tâches ménagères, qu'il s'agisse de faire la vaisselle ou de s'occuper de son linge sale. Elle en fait le moins possible. Elle n'est pas complètement inerte, mais c'est tout juste.

 

Béa néglige son apparence. Comme elle ne s'épile plus, elle est poilue comme un singe. Béa néglige sa santé. Comme elle oublie de prendre ses médicaments, elle a une perpétuelle mauvaise toux. Béa néglige son alimentation et ne mange pas tous les jours, faute d'avoir fait les courses ou d'avoir de l'appétit. Comme elle se nourrit alors de boîtes de conserve sans les réchauffer, à même le contenant, elle en digère mal le contenu.

 

Tout ce à quoi elle aspire c'est à la tranquillité. Les coups de téléphone l'insupportent, de même que les visiteurs ou visiteuses qui sonnent à sa porte. Il faut dire à sa décharge que les démarchages téléphoniques sont incessants et que ce sont la plupart du temps des importuns qui frappent à son huis, situé dans un immeuble peuplé d'écorchés de la vie, tox, immigrés, couples en dispute permanente, concierge se mêlant de tout, vieille acariâtre etc.

 

Que lui est-il arrivé pour qu'elle tombe ainsi en inertie, pour qu'elle tombe si bas? Elle a eu un compagnon, Patrick, mais elle en parle au passé. Elle a eu une mère, qui vit à Lausanne alors qu'elle habite dans le Jura horloger, mais elle ne peut plus l'appeler autrement que Liliane, laquelle vit maintenant avec Monsieur Chappuis. Elle a eu un job, mais elle l'a perdu la crise venue, après avoir subi un mobbing, et vit dès lors de l'aide sociale.

 

Dans une telle situation, noirissime, un rien peut permettre de remonter la pente. En l'occurrence, ce ne seront pas des riens qui vont le lui permettre. Car, une enfant, Prune l'enfant qu'elle n'a pas eue, la fille métisse d'un couple de tox de l'immeuble qui la lui ont confiée pour un temps, et un homme, Fulvio, que sa femme a quitté en lui enlevant sa fille et qui s'en console dans ses bras, lui redonneront goût au mouvement de la vie et la remettront en branle, ne serait-ce que l'espace d'un été de canicule.

 

Ce livre, violent par les faits et les pensées qu'il raconte, et par la langue d'écorchée vive, au sens propre et au figuré, de Béa la narratrice, confirme la précarité de l'existence et n'incite guère à l'optimisme.

 

Peut-être Béa se convainc-t-elle tout de même un peu trop qu'elle fait partie de ces personnes qui n'ont pas droit au bonheur, et se contente-t-elle un peu trop facilement de désigner des boucs émissaires aux malheurs qui lui arrivent.

 

Francis Richard

 

Inertie, Dunia Miralles, 280 pages, L'Âge d'Homme

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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 23:55
"La face voilée du rap" de Mark Breddan

L'auteur de La face voilée du rap, Mark Breddan, qui est un pseudo, est un amateur de rap: c'est "une forme particulière de chant selon laquelle la voix ne suit plus une mélodie, mais un rythme, généralement dérivé du funk.", chant qui s'inscrit dans le mouvement Hip-Hop.

 

En fait il aime le rap comme divertissement et non pas comme engagement. Encore que, dans sa période insatiable, qui va de 1990 à 1995, il est athée (il a retrouvé la foi chrétienne depuis): "Ma religion c'était le rap. Ma religion consistait à être anti-flics et antiraciste, c'est-à-dire anti-français et anti-blanc."

 

Durant les années 1996-1997, il se lasse de cette musique et n'est pas convaincu par le changement qu'elle a opéré: "Tous les disques de rap se sont mis à se ressembler, que ce soit dans le tempo, les rythmes, les samples, les textes. Ce qui faisait la richesse du rap à ses débuts, y compris l'humour, la légèreté, s'est mué en surenchère dans le misérabilisme social, la revendication victimaire."

 

La prise de conscience

 

Devenu prof de banlieue, il se rend compte que les élèves qui se complaisent dans le rôle de victimes de la société ne vont pas à ses cours, mais assistent à son atelier de rap.

 

Le tournant pour l'auteur, c'est le 11 septembre 2001. D'aucuns acceptent la thèse officielle, d'autres, comme lui, penchent pour la thèse du complot, même s'il ne la trouve pas satisfaisante. Alors il se met à étudier l'islam. Dans le même temps les rappeurs français expriment leur haine de l'Occident et leur sympathie pour le monde arabo-musulman.

 

D'une part Mark Breddan prend conscience que l'idéologie conspirationniste se traduit par un antisémitisme grandissant, d'autre part que le rap a de plus en plus partie liée avec l'islam. Comme il n'existe pas d'ouvrage sur les rapports entre islam et rap, il décide de l'écrire.

 

Le double langage

 

Il est un premier point commun que l'auteur détecte aussi bien dans l'islam que dans le rap, c'est le double langage.

 

Ce double langage est présent dans le Coran, tout comme dans les expressions de personnalités musulmanes telles que Tariq Ramadan - discours tolérant et universaliste devant les médias, prière intolérante et sectaire devant ses coreligionnaires.

 

Ce double langage est présent chez les rappeurs, qui ne disent pas la même chose au cours d'interviews que dans leurs textes. Exemple: "Je chante la paix, le doigt sur la détente." (Kery James, Tous contre nous-mêmes, 2009)

 

L'appât du butin

 

Le deuxième point commun entre le rap et l'islam est l'appât du butin.

 

Les textes de rap cités par Mark Breddan sont éloquents. Exemple: "Pas de promesses, paie-moi en cash, en espèces car j'aime la tune." (Expression Direkt, Mon expression part en couilles, 1998)

 

Les razzias des Arabes du VIIe siècle n'étaient pas moins significatifs de cet appât et ces pillages étaient bien sûr légitimés par le Coran: "Nourrissez-vous des biens licites enlevés aux ennemis et craignez le Seigneur. Il est clément et miséricordieux." (Sourate VIII, verset 70)

 

Les délinquants ne manquent pas parmi les rappeurs, qui chantent la délinquance, le braquage ou le cambriolage, et qui fustigent le matérialisme de l'Occident, qu'ils opposent au vertueux monde arabo-musulman (la finance islamique représente aujourd'hui entre 400 à 500 milliards d'euros d'investissements dans le monde...).

 

Les bons et les méchants

 

Les thèmes d'origine du rap sont l'esclavage et la colonisation.

 

Il y aurait eu d'un côté les gentils noirs et les gentils musulmans qui auraient été solidaires, de l'autre les méchants blancs qui auraient été esclavagistes et colons à la fois.

 

Dieu que cette fable est jolie!

 

Sauf que l'esclavage arabo-musulman dure plus de mille ans et qu'il précède la traite européenne et lui survit; sauf qu'à ce sujet il n'est pas question pour les musumans de faire repentance comme les chrétiens l'ont fait...

 

N'être jamais coupable est en effet le troisième point commun entre l'islam et le rap. Exemple: "Chaque fois qu'un frère tombe au combat, un soldat dans le coma." (Nessbeal, Soldat, 2011)

 

La haine des autres

 

Le Coran comprend 86'721 mots dans sa version approuvée par la grande mosquée de Paris. Si l'on ne s'en tient qu'aux mots signifiants, ce nombre tombe à 58'562 mots. Le mot amour n'y apparaît que 10 fois, dont 1 fois seulement pour l'amour d'une femme pour un homme et 0 fois pour l'amour d'un homme pour son prochain, tandis que 12'297 mots se rapportent à Allah ou à l'obéissance à ses commandements.

 

Par ailleurs, un tiers des 6235 versets du Coran véhiculent "la haine des autres et l'appel au djihad"...

 

Tout le contraire des évangiles.

 

Dans le rap: "La violence et la vulgarité des propos tenus dans un nombre incalculable de textes de rap dépassent de loin le droit légitime de s'engager pour défendre une cause ou pour contester une politique."

 

Cela n'est pas sans conséquences: "La liste des candidats au martyre ou au meurtre s'allonge. Des jeunes gavés de rap pour certains, de théories du complot et d'islam pour d'autres, l'ensemble saupoudré d'une dose indigeste d'antisionisme dieudo-soralien, tout cela englué en un inquiétant réseau d'ignorance et de mort."

 

Francis Richard

 

La face voilée du rap, Mark Breddan, 168 pages, Tatamis

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 15:00
"Joë" de Guillaume de Fonclare

Dans la vie, qui n'est un long fleuve tranquille pour personne, il est des êtres humains dont l'exemple aide à surmonter les vicissitudes et à grandir, surtout quand il y a de nombreux points communs douloureux avec eux et qu'ils ont su s'en affranchir.

 

Dans le magnifique livre que vient de consacrer Guillaume de Fonclare à Joë Bousquet, l'auteur partage avec le poète et romancier d'avoir eu la vie changée brutalement (Guillaume de Fonclare par une maladie neuromusculaire, Joë Bousquet par une balle reçue le 27 mai 1918 sur un champ de bataille), et de s'être retrouvé dans un fauteuil roulant.

 

Aussi ce récit n'est-il pas une biographie à proprement parler, non plus qu'une hagiographie, mais plutôt un livre de connaissance d'une personne hors du commun, avec qui l'auteur a plusieurs choses en commun, et de reconnaissance envers celui qui vous a fait comprendre où se trouve l'essentiel et vous a fait grandir.

 

C'est le prénom de Joë que Guillaume de Fonclare a d'abord retenu d'une conversation avec un ami, un prénom qui sonnait américain. Il ne connaissait rien d'autre de l'écrivain - "mais le mal était fait" -, jusqu'au jour où Joë Bousquet a croisé de nouveau sa route, alors qu'il était directeur de l'Historial de la Grande Guerre, à Péronne.

 

Joë Bousquet est né un 19 mars, en 1897. Enfin, c'est plutôt un mort-né qui est alors venu au monde et qui ressuscite après deux heures de réanimation par une sage-femme. Un an plus tard, sa nourrice meurt tandis qu'il la tète. Un an plus tard encore, il manque de succomber à une fièvre typhoïde, mais s'en sort au bout de trois semaines:

 

"Vous êtes dès votre plus jeune âge un survivant, et vous garderez un goût marqué pour les expériences morbides, cherchant avec constance à vous tenir sur la frontière de votre existence dans une expérience sensible de ce qu'est la vie, et de ce qu'est la mort."

 

Jeune homme, Joë ne s'intéresse guère aux études: "Votre principal centre d'intérêt, ce sont les filles, et plutôt les jeunes dames que les fillettes, autant pour choquer le beau monde que pour vous lancer des défis stupides; des jeunes femmes de bonne famille, et quelquefois des femmes mariées."

 

En 1917, la rencontre avec Marthe va faire basculer son existence. Le tombeur, qui fait très bien l'amour et très bien la guerre, tombe, lors d'une permission, dans les bras d'une jeune femme en instance de divorce: "C'est la folie des corps." Il lui promet de l'épouser quand la guerre sera finie, mais se repent très vite de cette promesse, tant il craint d'aliéner sa liberté. Il demande même que sa permission soit écourtée...

 

Après avoir reçu une lettre de Marthe lui annonçant qu'elle s'est donnée la mort, il se jette "dans une terrible mêlée, pressé d'en finir à [son] tour, fou de douleur et consumé de remords", mais la mort ne veut pas de lui. Deux autres lettres suivent, une de Marthe qui dément son suicide, une autre de son père à elle exigeant un mariage immédiat pour régulariser la situation.

 

La mort ne veut pas de lui, mais le tombeur de dames tombe sous une balle qui traverse ses deux poumons et fracasse deux de ses vertèbres. L'espoir de guérison sera déçu. La moitié de son corps sera à jamais inerte et inutile. Ses amours avec Marthe en seront vitimes. L'autre moitié le faisant souffrir, il s'adonnera à la drogue, pour supporter.

 

A partir de ce moment-là Joë va vivre reclus, une bonne partie de son temps, se satisfaisant de son demi-corps, dans une chambre, occupée auparavant par son grand-père, au 53 rue de Verdun à Carcassonne: "Désormais c'est vous qui décidez à quel moment l'extérieur s'immiscera à l'intérieur, à quel moment une lettre, une visite, un soin viendra vous rappeler que vous n'êtes pas seul au monde."

 

Guillaume de Fonclare raconte cette nouvelle vie qui se terminera le 28 septembre 1950. Joë va reprendre le grec et le latin, se passionner pour le Moyen Âge et le catharisme. Et il va écrire, beaucoup, "un vaste bric-à-brac d'idées et de souvenirs, d'historiettes et de longs poèmes en prose", "une oeuvre lumineuse sans que la lumière du soleil ne vienne jusqu'à [lui]".

 

La lecture de ces textes n'est pas d'un abord facile, "mais pour peu que l'on s'oblige à ne pas chercher un sens à ce qu'on lit, et qu'on se laisse porter par votre prose, comme on se laisse porter par le courant de la rivière sur un bateau, c'est une expérience saisissante qui ouvre sur un monde étrange aux surprenants parfums, un monde onirique et déroutant peuplé de fées, de magiciens, d'interrogations essentielles et métaphysiques".

 

L'impuissance de Joë ne sera pas suffisante pour le faire renoncer à aimer et à être aimé des femmes. Marthe lui aura appris que l'on peut "aimer une femme autrement qu'avec son corps". Il aimera et sera aimé d'Alice, de Ginette, de Germaine... et d'autres jeunes filles, sans doute: "l'amour n'est pas que sexe, et le sexe n'est pas question que de phallus".

 

D'être cloîtré n'empêche pas Joë d'entretenir d'autres relations qu'amoureuses avec l'extérieur: "Vous êtes aussi devenu en quelques années un intellectuel de haut vol, vos lectures et les rencontres ont formé votre esprit et vous êtes l'égal des grands penseurs de votre temps."

 

Joë correspond avec les plus illustres "philosophes, écrivains, artistes, issus du mouvement surréaliste en premier lieu; André Breton et Paul Eluard seront des amis proches et fidèles tout au long de votre vie."

 

Guillaume de Fonclare ajoute: "Les murs de votre chambre sont à l'aune de ces rencontres et de ces amitiés, nombre d'oeuvres des plus grands peintres de ce premier tiers du XXe siècle y sont accrochées; Dalí, Dubuffet, Tanguy, Bellmer et Miró."

 

Et puis il y a l'amitié de Joë et de Max Ernst, qui précède la découverte de quelque chose qui les lie depuis longtemps sans qu'ils le sachent, et qui dépasse l'entendement: "Avec Max, il est question de destinée commune, et si votre raison repousse l'idée d'un Dieu vous avez le pressentiment que la conjonction de vos vies dépasse les possibilités du hasard et de la statistique."

 

Il n'est pas étonnant que la fréquentation posthume de Guillaume de Fonclare avec Joë lui ait "appris qu'il y a des tristesses heureuses". En lisant son livre un passage frappe, parce qu'il corrobore l'expérience d'une vie, qui se nourrit de nos imperfections: "Nous sommes tous des invalides. Oui, nous souffrons tous de la même plaie, blessés de vivre puisqu'il faut mourir, puisqu'il y a la mort tout au bout."

 

Francis Richard

 

Joë, Guillaume de Fonclare, 144 pages, Stock 

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 23:45
"Le corps politique de Gérard Depardieu" de Richard Millet

Richard Millet est mort socialement. Dans un récent entretien accordé à l'hebdomadaire français Valeurs actuelles (n°4066 du 30 octobre 2014), il dit qu'il a "appris à vivre dans la réprobation vertueuse des chiens de garde" et que ses livres "sont passés sous silence par la majorité des critiques".

 

Pourtant, ne pas être en accord avec sa vision du monde ne justifie pas de le passer sous silence. Car Richard Millet écrit magnifiquement et a quelque chose à dire. Ce qui suffit pour le considérer comme digne d'intérêt, quitte à le critiquer si besoin est.

 

Dans ça s'est fait comme ça, Gérard Depardieu se livre; dans Le corps politique de Gérard Depardieu, Richard Millet, qui ne s'intéresse pas plus aux idées politiques de l'acteur qu'à sa biographie, explique l'importance de son corps double, tangible et mortel, c'est-à-dire "manifeste", immatériel et immortel, c'est-à-dire "quasi mystique".

 

Richard Millet souffre et, pour ceux qui ne prennent pas la peine de le lire, il sent le soufre. Il souffre, et sent le soufre, parce qu'il ne se remet pas de la disparition de ce qu'il appelle la France littéraire, "le littéraire en tant qu'il englobe tous les arts y compris le politique".

 

Il en rend responsables, pêle-mêle, le consumérisme, l'athéisme, le multiculturalisme d'Etat, le capitalisme mondialisé [c'est un peu court...], l'américanisation [même remarque], la social-démocratie, la tyrannie de la majorité, les solidarités coercitives, le nihilisme, le relativisme, l'eugénisme etc.

 

Richard Millet pourrait tout aussi bien résumer la plupart de ces ismes et outils collectivistes en une seule expression: servitude volontaire.

 

Au milieu du désert culturel - "le culturel est à l'art ce que le concept des "lieux de mémoire" est à l'Histoire" -, Richard Millet distingue Depardieu, "prodigieux aède de la disparition française, qui dit ce qu'est la France tout en la renvoyant à son invisibilité internationale". Son nom est, pour lui, celui de la survivance de la France, comme le songe d'une nation invisible:

 

"[Depardieu] est cependant bien plus que le miroir fantasmatique du petit-bourgeois contemporain: il est le corps français éructant, pétant, humant, vomissant, et riant aux éclats, comme on le fait dans la province française, où le rire est souvent un viatique."

 

Aux oreilles de Richard Millet, "Depardieu est un des derniers à faire entendre la langue française dans tous ses états, sa voix donnant en quelque sorte le thrène de la civilisation française. On songe à Duras, encore, qui aura été le dernier grand écrivain français à posséder une voix, un style, dans l'écriture comme au cinéma."

 

Gérard Depardieu n'est pas seulement une consolation pour ceux qui croient en la syntaxe, lieu de vérité. Il est une raison de ne pas abandonner la lutte pour sa version française: "Cette langue, Depardieu la manie mieux que d'autres, en quasi-prophète, osant être soi par-delà la "citoyenneté", et jouant de moins en moins, et disant les choses, même en silence, ce qui est une forme rare d'affirmation, de révélation."

 

Pour Richard Millet, le sujet Depardieu est inépuisable: "Une fois qu'on croit avoir tout dit sur Depardieu, on n'a encore rien dit; on ne l'a pas vraiment regardé ni entendu. Il est hors cadre: la moindre interview de lui a quelque chose de littéraire, fût-elle énoncée en ce langage populaire qui sonne bien chez lui alors qu'il est vulgaire chez les autres."

 

Francis Richard

 

Le corps politique de Gérard Depardieu, Richard Millet, 128 pages, Pierre Guillaume de Roux

 

Précédents billets sur Richard Millet:

 

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012)

"Trois légendes" de Richard Millet (21 novembre 2013)

"L'Être-Boeuf" de Richard Millet (3 décembre 2013)

"Une artiste du sexe" de Richard Millet (30 décembre 2013)

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24 novembre 2014 1 24 /11 /novembre /2014 23:55
"Ça s’est fait comme ça" de Gérard Depardieu, avec la collaboration de Lionel Duroy

Dans Ça s’est fait comme ça, écrit avec la collaboration de Lionel Duroy, Gérard Depardieu apparaît bien différent de ce que les envieux, les sans-talent, les pisse-copie disent de lui, surtout depuis qu'il a décidé de ne plus se laisser tondre comme un mouton par l'Etat français.

 

Ce qui frappe en le lisant, ce sont les libertés de comportement, de ton, d'expression et de pensée dont il fait montre, très naturellement. En cela il est très français, enfin, comme un Français pouvait ou devait l'être, avant la servitude volontaire et la peur de ce qui pourrait arriver.

 

Gérard n'aurait pas dû voir le jour. Sa mère, la Lilette, ne voulait pas de lui. Elle avait même essayé les aiguilles à tricoter. Mais toutes ses tentatives avaient échoué. Et, finalement, elle ne regrettait pas le moins du monde qu'il ait survécu.

 

Son père, le Dédé, le laisse libre et lui apprend à sourire pour se sortir d'embarras: "Je grandis dans la rue, bien plus qu'à l'école où j'ai tout juste appris à lire et à écrire. La rue ne te laisse rien passer, tu dois croire en ta bonne étoile, ne compter que sur toi-même."

 

Gérard se livre à des petits trafics (cigarettes américaines, fringues, whisky). Il tombe pour un "emprunt" de voiture. En taule, à Chateauroux, il fait la rencontre d'un psychologue qui lui dit qu'il a des mains de sculpteur, des mains puissantes et belles, faites pour pétrir, pour modeler:

 

"Je suis encore un enfant, si cet homme voit en moi un sculpteur, un artiste, alors c'est sûrement que je vaux mieux que le voyou dont j'étais en train de revêtir l'habit." se dit-il, à cette révélation qui va changer le cours de sa vie.

 

Une autre révélation va également le changer, le Dom Juan de Molière qu'il entend par effraction au théâtre de Chateauroux, après que son ami Michel Pilorgé lui a dit qu'il voulait faire du théâtre: "Je ne comprends pas un mot sur cinq, mais j'entends clairement la musique et je me souviens comme ça me plaît à l'oreille, tout en me troublant."

 

Il suit à Paris cet ami, rencontré trois ans plus tôt à la gare, lieu de toutes les combines. Il passe avec lui l'année 1965-1966 au cours Dullin, en dilettante. Quand, l'année suivante, 1966-1967, Michel quitte ce cours et tente sa chance auprès de Jean-Laurent Cochet, il le suit encore.

 

Le grand comédien croit tout de suite en Gérard, contre toute vraisemblance et contre toute attente: "C'est avec lui, grâce à lui, qu'avant d'apprendre le théâtre, je vais commencer par réapprendre à parler. La parole, ma parole, il y a bien longtemps que je l'ai perdue":

 

"Enfant, je ne bégayais pas, je ne bougonnais pas, j'étais capable d'énoncer clairement les pensées qui me traversaient. Mais petit à petit, on aurait dit que les mots s'étaient embouteillés, qu'ils ne parvenaient plus à sortir de ma poitrine, comme s'ils en étaient empêchés par une sorte de confusion, ou de chaos, qui se serait installé dans ma tête."

 

Jean-Laurent Cochet envoie Gérard chez un homme de lettres, M. Souami, qui entreprend de lui expliquer les mots, leur musique, puis chez un ORL, Alfred Tomatis, qui diagnostique une "hyperaudition": "Je perçois trop de sons, mon oreille ne les sélectionne pas, ce qui provoque une sorte de saturation qui parasite mes facultés d'expression."

 

D'où provient cette hyperaudition? "Tomatis estime que ça a dû se mettre en place dans le ventre de la Lilette, quand j'ai pressenti non seulement que je n'étais pas un enfant désiré, mais aussi qu'on en voulait sérieusement à ma peau."

 

Jean-Laurent Cochet garde Gérard dans son cours l'année suivante, 1967-1968, sans lui demander un sou. Fin 1968, il le fait démarrer sur scène dans Les garçons de la bande de Mart Crowley, au Théâtre Edouard VII. Cette pièce le fait connaître et, par la suite, il rencontrera Claude Régy qui le conduira à Marguerite Duras et à Peter Handke.

 

Ça s’est fait comme ça, sa carrière. La vie ne laisse pas de le surprendre et il aime ça. C'est en fait la surprise de la vie qui l'intéresse et il ne veut pas que ça s'arrête, dans la vraie vie comme devant une caméra: "Si je savais ce que je vais faire, je ne le ferais pas. J'y vais, je n'ai pas peur, c'est encore la vie."

 

Gérard parle également de sa vie personnelle dans ce livre, de sa difficulté à devenir père, de son rejet de la famille: "Avec aucune des trois femmes qui m'ont donné des enfants je n'ai fait une famille. Je n'aime pas l'idée de la famille. La famille, c'est une abomination, ça tue la liberté, ça tue les envies, ça tue les désirs, ça te ment."

 

De ses amours: "Personne ne peut se mettre à la place d'un homme amoureux, c'est indescriptible, indicible, ça fait affreusement mal et en même temps c'est une ivresse, tu ne t'appartiens plus, regarde comme Christian est affreusement bête dans Cyrano, pris dans les filets de Roxane..."

 

De ses amitiés: "J'aime la Russie. Je suis l'ami de Poutine, je me sens citoyen du monde autant que français et je n'ai pas le sentiment de faire du mal à qui que ce soit en m'accordant d'aller vivre où je veux et d'aimer qui je veux."

 

De pourquoi il s'est tiré de France: "A soixante-cinq ans, je n'ai pas envie de payer 87% d'impôts. Mais ce n'est pas pour autant que je n'ai pas participé: j'ai donné à l'Etat français cent cinquante millions d'euros depuis que je travaille, alors que depuis l'école je n'ai pas demandé un rond à aucune administration."

 

De ce qu'il considère comme sa chance: "Je me dis que ç'a été ma chance de ne recevoir aucune éducation, d'avoir été laissé libre et en jachère durant toute mon enfance, car ainsi je dispose d'une écoute universelle, je suis curieux de tout, et tout m'élève, tout me semble beau, miraculeux même, car personne n'a jamais encombré mon esprit du moindre préjugé."

 

Francis Richard

 

Ça s’est fait comme ça, Gérard Depardieu, 176 pages XO Editions

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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 19:15
"Je sais juste que mon père a de grosses mains - Le rire des moutons - Mon voyage en Italie", trilogie de Francesco Micieli

En 1986, sous la plume de Francesco Micieli, paraissait Ich weiss nur, dass mein Vater grosse Hände hat, puis, en 1989, Das Lachen der Schafe, enfin, en 1996, Meine italienische Reise. Il s'agissait de trois courts récits, formant une trilogie, qui furent rassemblés et publiés en un seul volume en 1998.

 

L'an passé, cette trilogie, a été traduite en français, par Christian Viredaz.

 

Chacun de ces livres peut se lire indépendamment des autres, mais ils prennent une tout autre dimension quand ils sont lus d'une traite, l'un après l'autre, dans l'ordre où ils ont paru, parce qu'ils prennent une cohérence qu'isolés ils n'ont pas, sous leurs apparentes incohérences.

 

Francesco Micieli, né en 1956, vit en Suisse alémanique depuis ses neuf ans. Il est originaire d'un village de Calabre, Santa Sofia d'Epiro. Dans ce village, il y a quelque cinq siècles, fuyant les Ottomans, s'est intallée une communauté albanaise, les Arbëresch, à laquelle appartient sa famille.

 

Bien sûr, le lecteur pourrait s'abstenir de savoir tout cela avant de lire les trois récits de cette trilogie, mais il le saura de toute façon en les lisant. L'important n'est pas là. Il se trouve dans la manière de raconter les faits et dans les ressentis des personnes racontées.

 

Dans Ich weiss nur, dass mein Vater grosse Hände hat, en français Je sais juste que mon père a de grosses mains, Francesco Micieli donne la parole à l'enfant qu'il a été, sous forme d'un journal sans date, écrit dans une prose poétique - ce qui ne veut pas dire rêvée, ni édulcorée -, chaque page comprenant un nombre de lignes de texte inégal, terminées par des blancs.

 

Ce récit commence par sa naissance. C'est un garçon: "Bien, très bien... un garçon... seuls les garçons sont bons à quelque chose." Il a bien une soeur. Elle est malade, mais le docteur ne veut pas venir:

 

"Il ne veut pas venir, parce qu'il fait nuit

et que les filles ne servent à rien."

 

Son père travaille à l'étranger, en Suisse, derrière les grandes montagnes, comme beaucoup d'Italiens, et, parmi eux, un certain nombre d'Arbëresch. Il travaille dans une fabrique. Il envoie de l'argent à sa mère. Francesco ne le connaît pas:

 

"Je sais juste qu'il a de grosses mains

et une moustache.

Et quand il vient,

il apporte pour moi du chocolat

et pour ma mère une robe.

Alors je dis

merci, père."

 

La religion est omniprésente dans le village avec ses morts, ses saints, sa liturgie grecque. Francesco est enfant et se pose des questions d'enfant: "pourquoi les saints ont besoin de tellement d'argent"? pourquoi Dieu, qui donne à manger aux oiseaux, ne donne-t-il rien à sa mère? Comme il a appris à prier en italien, il se demande "si Dieu sait l'albanais".

 

Sa mère s'en va à son tour, rejoindre son père, en Suisse. Elle a peur qu'il ne se cherche une autre femme, "parce que les hommes ne peuvent pas rester sans femme quand il fait froid". Alors il vit avec ses grands-parents. Lui, ne partira pas à l'étranger, parce qu'il aime Angela et veut lui faire un enfant. Ce qui est impossible pour un enfant, lui a dit sa grand-mère:

 

"Je trouve que c'est mieux, si un enfant

fait un enfant."

 

Enfant, il s'étonne, comme un enfant, que ses parents soient partis travailler à l'étranger, sa grand-mère lui répond qu'il n'y a pas de travail ici. Il lui pose alors des questions d'enfant, qui, comme toutes les questions d'enfant, finissent par mettre l'adulte dans l'embarras. Pourquoi n'y a-t-il pas de travail ici? Parce que c'est un pays pauvre. Pourquoi est-ce un pays pauvre? Elle ne répond pas et lui dit d'aller jouer maintenant.

 

Un jour, ses parents rentrent au village pour les vacances. Ils vont l'emmener avec eux, lui et sa fratrie, à l'étranger. Il ne veut pas. Il est triste de devoir quitter Angela, ses grands-parents, ses amis. Mais il n'a pas le choix.

 

Dans Das Lachen der Schafe, Le rire des moutons, sa mère Caterina se raconte. Comme elle ne sait ni lire ni écrire, c'est l'écrivain qui tient la plume. Il travaille comme elle à la fabrique de fromages, en Suisse, à Lützelflüh, où elle a rejoint son homme, pour avoir à manger. Et le récit se présente sous la même forme que le précédent, avec des blancs qui comblent le fond des pages.

 

Son père à elle la cognait, sa mère lui montrait quelles plantes et quelles herbes on peut manger. Elle a épousé Tonio parce que, justement, il n'était pas comme son père, "parce qu'il savait rire, parce qu'il avait des yeux comme les saints sur les petites images à vingt lires". Son père aurait voulu lui donner un homme, mais celui-ci l'aurait battu copieusement tous les matins.

 

Tonio avait émigré avant elle. A la frontière avec la Suisse, après un long voyage à travers l'Italie, il s'était retrouvé avec beaucoup d'Italiens qui attendaient comme un troupeau de moutons pour passer la visite médicale ("seuls les gens en bonne santé pouvaient entrer à l'étranger", avait écrit, d'expérience, son fils, dans le premier récit, son journal d'enfant):

 

"Tonio aimait les moutons. Il avait longtemps été berger, c'est pourquoi il savait que les moutons peuvent rire."

 

Et les autres riaient de Tonio sur la piazza du village, depuis le jour où il avait expliqué le rire des moutons.

 

Caterina raconte des histoires et des chansons de son village, les processions, les morts, les habitants, d'une émigration l'autre ("Albanais, nous avons fui les Turcs, Italiens nous fuyons la misère") et de ce que les émigrés apportent dans leurs valises - fromage, chocolat, montres - quand ils retournent au pays pour les vacances:

 

"Notre Suisse, ce sont les cadeaux.

Quand nous rentrons, c'est la terre natale que nous mettons dans nos valises. De l'huile, du vin, du pecorino, des fruits et des saucisses calabraises."

 

Caterina raconte aussi son père et sa mère qui l'ont conçue avant le mariage et la mauvaise réputation qui en est résultée pour sa mère:

 

"Pauvre mère, qui à seize ans ne savait pas dire non. Non.

Ma mère est une putain."

 

Caterina raconte qu'elle et Tonio restent à Lützelflüh jusqu'à la retraite et qu'ils économisent pour leur retour à Santa Sofia:

 

"La terre natale nous devons la racheter. Celui qui émigre doit réussir. Le succès est mesuré au nombre d'étages."

 

Elle ne pourra jamais lire le livre qu'a écrit sur elle l'écrivain. Elle aimerait:

 

"S'endormir.

S'endormir à côté de moi sous forme de livre."

 

Dans Meine italienische Reise, Mon voyage en Italie, Francesco raconte son retour au pays avec son père, avec Père, pour un enterrement, mais aussi d'autres voyages avec ou sans lui, allers et retours, entre Lützelflüh, dans l'Emmental, et Santa Sofia, en Calabre.

 

Cette fois, le récit a une forme d'apparence plus convenue; il est découpé en chapitres qui portent des titres. Cela ne l'empêche pas d'être poétique, à sa façon, et chaotique, avec ses retours en arrière, puis ses avancées.

 

Lors du voyage pour l'enterrement, il note: "Les souliers de mon père sont noirs. Les souliers sont son deuil." Qui va-t-on enterrer au village? ELLE, sa mère.

 

Au cours de ce voyage, Francesco adulte se souvient de l'enfant qu'il était et qu'il n'est plus. Quand il pense à lui enfant, il emploie tantôt je, tantôt il; il se dédouble. Il se souvient, sans ordre, de ses amitiés adolescentes à Lützelflüh et des lieux fréquentés là par les Italiens, de son obtention du permis C:

 

"En Suisse le permis C, comme cittadino, citoyen. La troisième lettre de l'alphabet, parce que la logique est simple: A, B, C. Arrivant, bon pour le travail, civilisé."

 

Dans quelle langue écrit-il? Pas dans sa langue maternelle, l'albanais, pas dans la langue de l'Etat dont il est citoyen, l'italien. Non. Il écrit dans une langue étrangère, l'allemand, "patrie patiemment conquise":

 

"Du premier salut aux courtes phrases prudentes en passant par les fautes, les quiproquos."

 

Une fois franchie la frontière italienne, dont son père continue à avoir peur, comme de toutes les frontières, il se surprend à penser en italien...

 

Entre lui et Père, la parole est devenue rare:

 

"Juste des mots. Quelques principales, pas de subordonnées.

Le temps de ses propositions impératives est passé, depuis longtemps. Les coups de sa ceinture sur ma peau, depuis bien longtemps."

 

C'est sa grand-mère qui l'avait sauvé. Un jour, sous les coups de Père, pensée venant d'elle, il avait fait le mort, était devenu livide. Père était resté figé et sa mère survenant avait pris la ceinture et avait frappé Père avec.

 

Pour son dernier voyage, ELLE a pris l'avion, a roulé en Mercedes, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant:

 

"La Mercedes noire est arrêtée devant la porte de l'église. Croix sur les vitres, cierges sur le toit, lampes dans la nuit."

 

Après l'enterrement, Frangù quitte Père. Ils n'ont pas échangé un mot jusqu'au dernier moment:

 

"Je lui donne la main, aimerais peut-être rester ici, près de lui.

Rri mirë, dis-je

Mirupafshim, répond-il."

 

Ils se sont dits ce qu'on se dit quand on se quitte avec affection et qu'on espère bien se revoir un jour.

 

Francis Richard

 

Je sais juste que mon père a de grosses mains - Le rire des moutons - Mon voyage en Italie, Francesco Micieli, 272 pages, Editions d'En Bas

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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 06:30
"a bé cé daire amoureux" de Denise Campiche

Le Larousse donne cette définition d’un abécédaire: "Livre d'apprentissage de l'alphabet, qui illustre, en suivant l'ordre alphabétique, chaque lettre par un ou plusieurs mots dont cette lettre est l'initiale."

 

L’a bé cé daire amoureux de Denise Campiche est bien un livre d’apprentissage, mais c’est celui des relations amoureuses de Marie, une vieille dame attachante de bientôt nonante-sept ans, chaque lettre étant une manière originale de numéroter les hommes qu’elle a connus dans sa vie, connus au sens biblique du terme, bien sûr.

 

Isabelle, Isa, est une infirmière retraitée. Elle s’occupe de Marie depuis que sa maladie l’empêche de lire. En principe son rôle est de lui tenir compagnie, notamment quand elles sont toutes deux dans le jardin et que les deux femmes devenues complices parlent de livres, de films, de "petits bouts" de la vie d’Isa…

 

En fait, en outre, Isa aide Marie à "faire les quelques petits plats qui lui font vraiment envie", lui fait sa "petite lessive" – celle de ses sous-vêtements, fins et coquets –, et elle l’accompagne quand elle va faire "son petit marché".

 

Marie, bien que nonagénaire, est toujours une femme sensuelle, à qui il manque singulièrement d’être touchée, physiquement s’entend, l’âge ne changeant rien à l’affaire. Un beau jour, Marie obtient d’Isa, même si ce n’est pas dans ses attributions, de lui faire un massage.

 

Ce massage, qu’Isa lui fait d’abord un jour sur deux, devient bientôt une habitude quotidienne: "La coquine, elle aime ça, vraiment. Pour moi, ce n’est pas un problème, c’est volontiers que je lui fais ce plaisir."

 

Un autre beau jour, Marie demande à Isa si elle aime écrire. Sa réponse est oui. Elle lui dit alors:

 

"J’ai aimé, j’ai été aimée. Je voudrais te raconter tout ça.

 

Je voudrais que tu l’écrives et surtout que tu me promettes, mais alors là, vraiment, que tu me jures, de mettre ce recueil de souvenirs dans mon cercueil lorsque je partirai. J’aurai un tel plaisir à penser que tous ces moments de bonheur, tous ces hommes que j’ai aimés, qui m’ont donné de la joie, m’accompagnent… et partent en fumée avec moi."

 

Alors Isa ne prend pas sa plus belle plume, mais son ordi. Et le soir, elle relit et corrige les phrases qu’elle a tapées dans la journée, à la va-vite, sous la dictée de Marie. Le résultat est un récit nature, sensuel, et, au fond, très humain, qui se lit avec bonheur.

 

Il n’est évidemment pas question de dire jusqu’à quelle lettre de l’alphabet ce récit aboutit, ni de se contenter de dire que Marie était, et est toujours au moment de l’histoire, une sacrée coquine. Ce serait réduire ce roman à ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire à un roman qu’il est seulement recommandé aux pudibonds de s’abstenir de lire.

 

Certes Isa est parfois choquée elle-même quand elle retranscrit via son clavier ce que Marie lui raconte, mais cela reste coquin dans le sens jovial du terme. En tout cas ce n’est pas délibérément que Marie a été une femme couverte d’hommes. Ses aventures amoureuses se terminent tout simplement, au cours de son existence, les unes après les autres, malgré qu’elle en ait.

 

Peut-être que les amours, dont la vie de Marie fut bien remplie, ne furent "pas toujours très bien choisies", mais, au moins, elles furent "toujours enrichissantes", ne serait-ce que par leur diversité, que seule une pionnière comme elle pouvait explorer.

 

Francis Richard

 

a bé cé daire amoureux, Denise Campiche, 168 pages, Editions Mon Village

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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 19:40
"Dernier dimanche de mars" de Thierry Luterbacher

Depuis près de quarante ans, chaque dernier dimanche de mars, c'est le passage à l'heure d'été. Cette mesure, néfaste et inutile, est maintenue arbitrairement sur le continent par l'Union Européenne... Ce méfait n'est toutefois pas complètement perdu puisqu'il fournit un magnifique argument romanesque à Thierry Luterbacher.

 

En effet le début de son roman, celui de Blandine Théia et d'Auguste Geste - leurs patronymes ne sont pas fortuits - se passe un Dernier dimanche de mars. Les deux se sont rencontrés ce jour-là pour se perdre aussitôt. Ils assistaient l'un comme l'autre à un concert de rue, interrompu par un quarteron de flics, au grand dam des badauds, dont les poings s'étaient levés pour protester.

 

Auguste raconte: "J'ai vu se lever un poing gracieux. Une nuée de bracelets tintinnabulaient sous mon nez. J'ai suivi le bras vêtu de sombre et je suis tombé sur Lune, une coiffure sage des années trente, noir de corbeau, une peau de porcelaine, ciselée par une cicatrice poignante qui déchirait le sourcil de son oeil-mouche et reprenait son sillon sur la joue gauche, une fêlure qui racontait un roman."

 

Il se souvient: "Elle était ma moitié féminine sans laquelle, jusqu'à cet instant, je n'avais pas été homme."

 

Blandine raconte: "J'ai tourné la tête et j'ai rencontré des yeux sombres, qui n'étaient là que pour absorber la lumière, des yeux dans lesquels se reflétait une demi-lune, des yeux paisibles où je lisais une plénitude de solitude. La carrure solide, de longues mèches brunes en désordre qui effleuraient les yeux, le visage ovale au sourire délicat."

 

Elle se souvient: "Nous nous sommes regardés et nous étions amis d'enfance."

 

Auguste reçoit des coups de matraques de la part des pandores. Il est séparé d'elle, mais, instinctivement, il suit Blandine disparue et la retrouve dans une gare, quai n°2, à la fenêtre du train de 19 h 11 qui s'ébranle.

 

Blandine lui crie, à plusieurs reprises: "Comment faire...". Il lui répond, en courant à côté du wagon: "Ici, même heure, même train...". Mais sa montre à lui indique encore 18 h 11... Ce décalage du temps, d'une heure tout juste, sera suffisant pour qu'ils se perdent...

 

Pendant les trois ans que dure le récit, ils vont l'un comme l'autre poursuivre leur route. Leurs chemins vont se croiser plusieurs fois sans qu'ils ne se rencontrent vraiment. Pour lui, elle est Lune. Pour elle, il est Visage. Des noms aimés qu'ils se donnent, chacun de leur côté, pour s'invoquer.

 

Lui ne cessera de penser à sa moitié d'âme: quoi qu'il fasse tous les jours seront des jours sans elle. Elle, qui finit par accepter qu'elle voit l'inexplicable (que les autres ne voient pas: cette vision divergente s'immisce à sa seule réalité), ne cessera de penser que "ce quelque chose de supérieur, d'indéfinissable" peut rendre possibles leurs retrouvailles.

 

En attendant ces hypothétiques retrouvailles, l'un comme l'autre traversent des tribulations et connaissent des émois avec d'autres: "Parfois le corps ressent le besoin de faire diversion pour libérer le coeur et la tête." Mais cela ne les empêche pas de toujours s'imaginer un jour ensemble.

 

Jusqu'à la fin, indécise, le lecteur peut se demander si Auguste et Blandine sauront illustrer cette sentence, plus profonde qu'il n'y paraît: "L'important n'est pas avec qui on vit, mais sans qui il est impossible de vivre."

 

Francis Richard

 

Dernier dimanche de mars, Thierry Luterbacher, 256 pages, Bernard Campiche Editeur

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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