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30 juin 2025 1 30 /06 /juin /2025 18:45
Je vous dédie mon silence, de Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa est mort le 13 avril 2025. Ce texte est le dernier qu'il ait écrit. Il a été publié en espagnol en 2023, après qu'il est retourné au Pérou sur les lieux où le récit se déroule.

 

Dans ce roman de Mario Vargas Llosa, écrit à la troisième personne et à la première personne, il s'agit en fait de la même personne, un certain Toño Azpilcueta, journaliste et enseignant:

 

Toño Azpilcueta était un érudit en musique criolla - dans son intégralité, littorale, montagnarde, voire amazonienne -, à laquelle il avait dédié sa vie.

 

Journaliste, il écrivait des articles sur son sujet préféré. Enseignant, il dispensait des cours de dessin et de musique dans un collège tenu par des religieuses où ses deux filles étaient scolarisées.

 

Son seul luxe était ses petits déjeuners au Bransa: il devait parfois, pour les financer, emprunter de l'argent à Matilde, son épouse, qui gagnait sa vie comme blanchisseuse et ravaudeuse.

 

La vie de Toño va être bouleversée quand le professeur José Durand Flores l'invitera à une soirée où Lalo Molfino se produira. Selon le professeur, Lalo est le meilleur guitariste du Pérou.

 

Or Toño n'en a jamais entendu parler. Il ne se doute pas, plus curieux de connaître le professeur que ce Lalo Molfino, que cette invitation lui apportera une vérité qu'il n'avait que pressentie.

 

La musique de Lalo ne ressemblait en rien à ce qu'il avait pu entendre. La foule qui l'écoutait observait un silence révérenciel devant son savoir-faire, sa concentration, sa maîtrise extrême.

 

Quelques mois après cette soirée mémorable, Toño revoit le professeur au Bransa. Celui-ci s'apprête à quitter le Pérou et à ne pas y revenir avant longtemps et lui apprend que Lalo est mort.

 

Son amie Cecilia Barraza, avec qui Toño avait rendez-vous, survient après le départ du professeur et lui confirme la mort de Lalo, qui était peut-être un génie mais aussi un garçon difficile:

 

Un névrosé comme je crois n'en avoir jamais vu. Il refusait de jouer avec ses camarades du groupe, il voulait des morceaux pour lui tout seul.

 

Meurtri, Toño décide d'écrire son livre sur la musique péruvienne, d'y rendre un hommage posthume au guitariste, d'y apporter sa contribution à la résolution des grands problèmes nationaux.

 

Quand le récit est écrit à la première personne, il s'agit d'extraits de ce livre savant. La vérité que Toño avait pressentie et que l'invitation du professeur lui avait confirmée y serait dévoilée.

 

Dans les versions successives de ce livre, il démontrerait de manière de plus en plus détaillée que la musique criolla pouvait venir à bout des préjugés et ouvrir les esprits et les coeurs.

 

L'hommage posthume à Lalo Molfino, dont il reconstituerait la courte vie, laisserait donc une place de plus en plus grande à la résolution des problèmes nationaux par la musique populaire.

 

Toño y rappellerait que le meilleur qui était arrivé au Pérou, et à l'Amérique latine, avait été l'unification par l'espagnol, répandu comme une rosée pour intégrer langages, idiomes et dialectes.

 

Le titre du livre? Lalo Molfino et la révolution silencieuse. Tout un programme, selon lequel la musique populaire unirait davantage la société et permettrait de réduire les conflits sociaux:

 

- Tu ne crois donc plus que les problèmes de ce pays trouveront un jour leur solution ? lui demandera in fine Cecilia.

Un jour, peut-être. Mais nous ne serons plus là, Cecilia, pour le voir, lui répondra Toño.

 

Francis Richard

 

Je vous dédie mon silence, Mario Vargas Llosa, 288 pages, Gallimard (Albert Bensoussan et Daniel Lefort)

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Éloge de la lecture et de la fiction, 56 pages, Gallimard (2011) *

Aux cinq rues, Lima, 304 pages, Gallimard (2017)

L'appel de la tribu, 336 pages, Gallimard (2021)

 

* Mon article, du 13 décembre 2010, était basé sur le texte publié sur le site Nobel.

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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27 juin 2025 5 27 /06 /juin /2025 18:30
Désaccordée, de Florence Cochet

Avec son mètre quatre-vingt-quatre, Tempérance Ballard, seize ans, égale ou dépasse beaucoup de garçons. Ses pieds ont la taille de péniches.

 

Flavio Lorenzini est son ami d'enfance, son meilleur ami. Leur relation dément l'impossibilité d'une amitié fille-garçon. Il l'appelle affectueusement TantPis.

 

Le cercle de famille de Tempérance se compose de sa mère, Olympe, de son père, Pierre, et de son grand frère, Juste, le trop bien nommé:

  • Olympe est responsable qualité d'une chaîne d'hôtels cinq étoiles.
  • Pierre est comptable.
  • Juste, vingt-deux ans, étudie à l'École hôtelière de Lausanne et passe beaucoup de temps avec Minako.

 

Tempérance a été habituée à vivre sans sa mère. Son père l'a élevée. Mais il ne lui est pas possible de tout lui dire pour autant, même s'il y a entre eux une réelle complicité.

 

Deux semaines avant la rentrée scolaire, Tempérance apprend, lors d'un repas familial, que ses parents ont décidé de se séparer et que sa mère s'en va vivre avec une femme, Eva. 

 

Tempérance est folle de rage, mais décide de garder la nouvelle pour elle, d'exprimer sa rage sur un de ses cahiers d'écolier, le troisième depuis ses douze ans, où elle consigne les moments importants, qu'ils soient bons ou mauvais.   

 

Elle n'en parlera donc pas tout de suite à ses meilleures amies, Sanna et Julie, pas même à Flavio. Elle refusera de parler avec sa mère. Avec son père, les relations ne seront plus les mêmes.

 

Lors du barbecue de pré-rentrée scolaire, elle et ses amies repèrent un type canon, Lucas. Qui a bien changé, après avoir passé une année en Californie...

 

Tempérance avait refusé de prendre un café avec lui avant son départ: elle n'était pas intéressée par quelqu'un qui serait absent une année.

 

Au moment de rentrer chez elle - elle a la permission d'une heure du matin - Lucas s'adresse à elle: Rentre bien. Maintenant, elle ne cracherait plus sur ce café...

 

Quand elle retrouve Flavio, de retour de deux semaines de vacances, elle se dispute avec lui au sujet de la séparation de ses parents. Il tente en vain de la raisonner.

 

En dehors de leur amitié, que d'aucuns jugent improbable, ils partagent une passion, la musique. Tous deux jouent du violon et rivalisent pour occuper la place de solo dans le même orchestre...

 

La suite montrera que Lucas n'est plus le garçon timide et maigrichon qu'il était avant de partir aux États-Unis, si bien que peu à peu il étend son emprise sur Tempé... qu'il croit bien avoir ferrée.

 

Le petit monde du collège, très bien décrit dans le livre de Florence Cochet, et qui communique sur WhatsApp, est impitoyable et n'a rien à envier à celui des adultes.

 

Dans ce microcosme, où tous se mêlent de tous, les réseaux sociaux amplifient les rumeurs, surtout quand elles sont basées sur des faux...

 

Aussi le titre de Désaccordée pour qualifier la narratrice peut-il être pris successivement, simultanément ou momentanément, dans plusieurs sens: familial, amoureux, musical. 

 

La musique adoucit les moeurs, paraît-il. En l'occurrence le Caprice n°5, de Nicolò Paganini, aura le don de mettre finalement Tempérance en accord avec elle-même et avec l'ami sur lequel elle saura pouvoir toujours compter. 

 

Francis Richard

 

Désaccordée, Florence Cochet, 336 pages, Okama

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24 juin 2025 2 24 /06 /juin /2025 18:30
Insoumission, d'Olivier Chapuis

Tout commence un soir pluvieux de fin octobre 2013, sur la route entre Puidoux et Forel, en pays de Vaud.

 

Une femme, Viviane, au volant de sa voiture en piste une autre, Naomi. Pourquoi? Le lecteur peut attendre.

 

Au volant de son 4X4, tombé en panne, Naomi vient toquer à la vitre, côté conductrice, de sa poursuivante:

 

Naomi Magnin venait de se jeter dans la gueule de la louve.

 

Le bar privé de l'hôtel Bolton de Londres et d'ailleurs, est lieu de débauche et de divertissements pour notables.

 

Viviane et Alain dirigent les Bolton. Ils ont ouvert de tels bars à Paris, bientôt à New-York, Budapest, Madrid...

 

Discrétion oblige, ils appellent stagiaires celles qui s'occupent de divertir hommes d'affaires, écrivains, etc...

 

Pour l'heure, ce soir du 30 octobre 2013, Naomi Magnin s'installe à la place du mort dans la voiture de Viviane.

 

Après avoir attendu, le lecteur apprend que Naomi, journaliste, est la maîtresse d'Alain: tout s'explique donc.

 

Non, pas vraiment. Certes Viviane - le passé récent l'a prouvé - est bien une louve, mais il y a bien autre chose.

 

En effet, le secret des bars privés des Holton n'en est plus un: Viviane a reçu des documents qui l'attestent.

 

À la faveur d'allers et retours dans le temps, les liens entre les trois protagonistes et... les bars privés se révèlent.

 

Dans ce triangle amoureux, Viviane et Naomi se disputent âprement l'exclusivité d'Alain, homme à femmes. 

 

Olivier Chapuis n'épargne pas le lecteur, laissant au hasard le soin de bien ou de mal faire les choses, c'est selon.

 

Deux personnages secondaires, le second surtout, seront les instrument involontaires du dénouement, noir.  

 

Si enfin les choses sont bien faites, ne s'agira-t-il pas plutôt d'ange gardien, de providence, de Dieu sait qui ?

 

Francis Richard

 

Insoumission, Olivier Chapuis, 200 pages, BSN Press

 

N.B.

 

Le 26 juin 2025: vernissage et dédicace d'Insoumission, de 18 à 21h, à la Galerie Analix Forever10 rue du Gothard, 1225, Chêne-Bourg.

 

Livres précédents:

 

Le Parc, 96 pages, BSN Press (2015)

Nage libre, 144 pages, Éditions Encre Fraîche (2016)

Le chat, 272 pages, L'Âge d'Homme (2018)

Les chaussettes en titane, 64 pages, BSN Press (2019)

Balles neuves, 168 pages, BSN Press (2020)

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16 juin 2025 1 16 /06 /juin /2025 16:20
Wanted, de Philippe Claudel

This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend.1

 

Cette épigraphe tirée du film de John FordL'homme qui tua Liberty Valance, est un bon résumé du livre. En effet ceux qui aiment les westerns en retrouveront l'ambiance dans ce roman.

 

Les deux têtes d'affiche sont Elon Musk et Donald Trump, deux figures emblématiques de l'Amérique du Nord, de jadis et de naguère, auxquelles le reste du monde ne s'habitue toujours pas.

 

Ce roman d'anticipation a paru le 14 mai 2025 et commence le 10 juin 2025... Autant dire que la rupture entre les deux héros n'était pas prévue au programme mais que la satire demeure.

 

Le 10 juin 2025, Elon Musk, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, fait une déclaration sidérante; il offre un milliard de dollars à celui qui [butera] ce fils de pute de Vladimir Poutine:

 

Nous sommes un grand pays. Une grande nation. Nous avons une histoire. Et dans cette histoire, jadis, quand il y avait des criminels dangereux pour la société, on mettait leur tête à prix, et les chasseurs de primes faisaient le job, et le pays, ma foi, s'en portait mieux.

 

Elon Musk met aussi à prix sur X la tête de Sergueï Lavrov, pour un million de dollars, et celle de Dmitri Peskov, pour cinq cent mille dollars, qui meurent respectivement le 14 et le 12 juin.

 

L'entretien du 18 juin entre Elon Musk et Tucker Carlson, sur Fox News, est certes caricatural mais il reste plausible, du moins si l'on en croit ce que disent nos médias des deux compères... 

 

Les déclarations de Musk ne sont pas sans effets sur les chaînes d'information, les radios, les journaux, les sites de presse, les réseaux sociaux. Sans parler de l'ONU et des bourses de valeurs.

 

Vladimir Poutine ne peut pas ne pas réagir. Le 20 juin, à 19 heures locales, il prend la parole, revêtu d'une tenue militaire. Dans son allocution, il menace du feu nucléaire les États-Unis...

 

Au moment où, en s'adressant à l'humanité entière, il se veut rassurant, précisant que les cibles sont connues, il est interrompu, assassiné en direct et en mondovision par des hommes en noir.

 

Le lecteur découvrira sans surprise les conséquences bénéfiques, imaginées par Philippe Claudel, aussi bien en Russie qu'en Ukraine, et pour celui qui les a provoquées, Elon Musk

 

Il regrettera que l'auteur abandonne la satire pour la moraline, réservée surtout au couple Musk Trump, sans mentionner nommément le crony capitalism 2, initié par les démocrates américains... 

 

La fin est la rupture imprévisible et imprévue du couple. Elle vaut hélas au lecteur une nouvelle salve de moraline, de comparaisons conformistes 3 et de noires prédictions de la part de l'auteur:

 

Désormais, il n'y aurait plus personne pour jouir des merveilles.

Elles continueraient d'exister, certes, mais sans les humains.  

 

Francis Richard

 

1 - C'est l'Ouest ici, monsieur. Quand la légende devient réalité, imprimez la légende.

2 - Capitalisme de connivence.

3 - La sempiternelle reductio ad Hitlerum, par exemple...

 

Wanted, Philippe Claudel, 140 pages, Stock

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15 juin 2025 7 15 /06 /juin /2025 16:15
Atalante, de Laurence Burger

Le narrateur est juge. Il préside le tribunal de Perth. Il relate les quatre journées d'audience au cours desquelles sont entendus les deux survivants du naufrage de l'Atalante, un voilier qui a essuyé un cyclone.

 

Ron Stephens et Guy Dudley sont jugés pour mise en danger de la vie d'autrui, le troisième marin du bateau, Henry Parker, ne se trouvant pas à bord du radeau de sauvetage, quand ils ont été secourus.

 

Le narrateur et juge n'est pas là pour décider du sort des accusés - c'est le rôle des jurés - mais pour instruire ces derniers sur les questions de droit et décider des points de procédure qui pourront se poser.

 

Il apparaît très vite que Ron Stephens était le seul marin expérimenté de l'équipage de ce navire équipé d'un matériel du dernier cri et qu'il avait embarqué les deux autres à Cape Town pour aller à Perth1.

 

La tempête, qui n'était pas prévue sur leur trajet, est décrite par Ron en termes homériques, si bien que l'assistance retient son souffle pendant toute la durée de son récit lors de l'audience du 20 septembre.

 

Le mât de l'Atalante avait cassé dans la tempête. Aussi Ron raconte-t-il lors de l'audience du 21 septembre qu'il fallait quitter le navire et sauter dans l'embarcation de sauvetage avec un Henry salement blessé.

 

À l'intérieur Guy avait trouvé Henry malade de peur. Au moment où il aurait fallu quitter l'Atalante, celui-ci avait eu la cuisse presque sectionnée par un câble qui fouettait l'air, ce qui avait empiré la situation.

 

Qu'est-il arrivé à Henry Parker? Le lecteur l'apprend au cours des deux audiences suivantes, où les deux accusés sont interrogés en hot-stubbing, c'est-à-dire en même temps par la défense et par l'accusation.

 

Ron Stephens est défendu par Me Horowitz, un avocat aguerri, Guy Dudley par Me Graham, un avocat novice. Le ministère public est représenté par Sarah Fawcett, procureure des territoires de l'ouest.

 

Au cours de l'audience du 22 septembre, la disparition de Henry Parker sera élucidée. Ce sera une surprise pour la défense, mais pas pour l'accusation. De plus amples explications seront données le lendemain.

 

Le verdict sera rendu par les jurés le 28 septembre et sera justifié. Mais l'épilogue, quatre ans plus tard, sera tout aussi surprenant que l'auront été les circonstances de la disparition du malheureux Henry Parker.

 

Ce livre montre l'importance des débats, des procédures, de même que, au-delà des mots, du comportement corporel, ce dont l'accusation aura su tirer profit, en prêchant ce qu'elle a deviné pour savoir le vrai...  

   

Francis Richard

 

1 - Cape Town et Perth sont distants de six mille miles nautiques, soit onze mille kilomètres...

 

Atalante, Laurence Burger, 64 pages, Okama

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Le cadavre du 25, 376 pages, Slatkine (2021)

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14 juin 2025 6 14 /06 /juin /2025 17:30
Tout est bien puisque tout finit, de Bruno de Cessole

Je suis écrivain: c'est dire que la parole n'est pas mon fort. 

 

Baltasar dos Santos a accepté le Prix Nobel de littérature qui lui a été décerné. Il s'apprête à prononcer son discours de douze pages.

 

Il n'en mène pas large parce qu'il va profaner l'idole qu'il a adorée pendant des décennies, blasphémer le saint nom de la littérature.

 

Il retrace d'abord sa vie d'écrivain débutant, comme l'ont fait des prédécesseurs, en parlant de lui-même à la troisième personne.

 

Après s'être adressé un temps à une élite, dans un second, il avait choisi de se faire remarquer, c'est-à-dire d'écrire des bêtes-sellers.

 

Ses romans conforteraient les préjugés de ses lecteurs, flatteraient leur bonne conscience, correspondraient à leur vision du monde:

 

La littérature avait été pour lui une vocation, elle serait désormais un métier.

 

Il fait tout ce développement pour arriver à la péroraison que l'Académie suédoise a consacré en sa personne un imposteur:

 

Il a trahi sa vocation, prostitué ses dons, dilapidé son talent, renié l'idéal de vérité et de probité que tout écrivain devrait servir.

 

Après cette confession, devant la mine médusée des jurés, il critique leurs choix précédents et cite les grands écrivains rejetés par eux.

 

Il achève en priant les saints tutélaires de la littérature de lui pardonner d'avoir déserté leurs autels et renié leurs commandements...

 

Le scandale de ce discours se répand comme un tsunami, suscite colère, incompréhension, de la part de ses éditeurs et de ses proches.

 

Dès lors, les journalistes ne le laisseront pas tranquille et il se rend d'abord à l'ermitage que ses parents lui ont légué dans la Nièvre.

 

Puis il rend visite à New York à Andrew, son agent américain, qui l'a connu à ses débuts et en qui il sait pouvoir avoir pleine confiance.

 

Andy lui conseille de disparaître, comme le fit J.D. Salinger. C'est ainsi que Baltasar se retrouve au Portugal, le pays de ses origines.

 

À Lisbonne commence pour lui une nouvelle vie. Il renonce à écrire, suit les traces de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes:

 

Pessoa, c'est à la fois Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Àlvaro de Campos, Bernard Soares et Pessoa lui-même, sans compter d'autres auteurs de moindre envergure.

 

Deux révélations vont le sortir de son confort, dans cette ville où, retraité depuis deux ans, il a fait deux belles rencontres féminines:

 

Étranger de passage, je ne l'étais plus, mais bien lisboète de coeur et même de moeurs.

 

L'une de ces révélations le touchera en tant qu'écrivain, l'autre en tant qu'homme: celle-ci fera dire à l'auteur, qui aura pris la relève:

 

Et tu diras merci à la vie en songeant que tout est bien puisque tout finit.

 

Francis Richard

 

Tout est bien puisque tout finit, Bruno de Cessole, 352 pages, Le Cherche Midi

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31 mai 2025 6 31 /05 /mai /2025 21:45
Morituri, de Yasmina Khadra

Morituri 1 se passe en Algérie, pendant la décennie noire (1992-2002). Ce livre est né le 1er novembre 1994, lorsque l'auteur a été témoin de l'explosion d'une bombe artisanale dans le cimetière du village de Sid Ali:

 

Je venais de vivre le tout premier attentat terroriste de ma carrière 2.

 

En 1997, ce polar paraît, sous son pseudonyme de Yasmina Khadra, aux éditions Baleine, qui se dépêchèrent de le publier sans les corrections d'usage, avec une préface inappropriée.

 

L'édition actuelle est une version revue et corrigée, augmentée de quelques dizaines de pages.

 

Le narrateur est le commissaire Llob, dont le lieutenant s'appelle Lino. Il est marié à Mina et a deux enfants, un garçon et une fille. Il est le bon flic du quartier, constamment disponible et désintéressé.

 

Ce matin-là Brahim Llob est convoqué par son patron, qui lui donne l'ordre de le représenter à l'inauguration de la nouvelle résidence du gendre de monsieur Ghoul Malek.

 

Ledit gendre a juste de quoi se nourrir de sandwiches et s'acheter une douzaine de slips par plan quinquennal. Pourtant sa demeure n'a rien à envier au château de Versailles...

 

Dans la foule il croise des gros bonnets, parmi lesquels Sid Lankabout, l'écrivain arabophone, qui mène une chasse aux sorcières contre ceux, tel Brahim, qui écrivent dans la langue de Camus; et Haj Garne, l'un des plus dangereux flibustiers des eaux troubles territoriales...

 

Le maître de céans finit par le repérer et par le présenter, mais le commissaire n'a pas sa langue dans sa poche et ne se fait guère de relations solides dans ce monde qui n'a rien à voir avec son Algérie.

 

Le lendemain, au commissariat, il reçoit Aït Méziane, le comique national, un camarade d'enfance. Celui-ci lui tend une enveloppe qui contient une lettre de menaces, signée Abou Kalybse.

 

Plus tard, il reçoit une invitation à passer voir Ghoul Malek, le tsar révéré de la République, auquel il se présente un peu avant vingt-deux heures:

 

Tout porte à croire que ma fille a été enlevée. La dernière fois qu'on l'a vue, elle était avec une amie, dont les coordonnées sont au dos de la photo. J'ignore ce qu'elle était allée chercher aux Limbes Rouges. Ce n'est pas un endroit pour elle ni pour les filles de bonne famille.

 

Malek lui demande de la retrouver et d'être discret...

 

Aux Limbes Rouges, un cabaret, Sabrine n'est pas connue. L'adresse au dos de la photo est celle du Cinq Étoiles, un hôtel flambant neuf.

 

Anissa, l'amie de Sabrine, n'est pas son amie... Elle la connaît, parce qu'elle se fait remarquer... et suggère de s'adresser aux Limbes Rouges... 

 

Retour aux Limbes Rouges ! Sans résultat, sinon de soulever la rogne de Ghoul Malek. En effet les Limbes Rouges, c'est sélectif et réservé: Llob ne doit pas y retourner; de plus il avait demandé d'être discret et ne veut pas entendre parler de Lino...

 

Renseignements pris par l'inspecteur Serdj, Sandrine Malek a dix-sept ans, est lycéenne à Descartes, Alger, et a été vue avec un certain Mourad Atti, proxénète à ses heures extra-pénitentiaires... 

 

Quand Llob et Lino mettent, grâce à Serdj, la main sur Mourad, celui-ci leur dit travailler pour Haj Garne... lequel rive son clou vite fait bien fait à Llob quand celui-ci vient le voir chez lui:

 

Je suis le monument vivant de la pourriture. Et je t'emmerde. Parce que ton insigne de flic, c'est juste pour te numéroter, connard.   

 

Brahim part avec Lino, puis, pris de remords, revient en mettre une au flibustier. Ce qui lui vaudra d'être tancé par son directeur à son retour au commissariat, parce que le Haj Garne a le bras long... Ce qui ne le démonte pas le moins du monde et ne l'empêche pas de clouer le bec à son dirlo...

 

Tous les principaux personnages présentés, l'histoire se déroule tambour battant, jalonnée d'actes commis par les terros. Un certain nombre de ces personnages vont ainsi passer de vie à trépas, d'où le titre du livre.

 

Mais au-delà de cette histoire policière, où le commanditaire des crimes sera confondu à la fin, c'est un portrait sans concession de l'Algérie d'alors qui est dressé par l'auteur.

 

Un exemple? L'éclairage sur le pays que donne le commissaire Dine, un collègue sur la touche, au commissaire Llob:

 

La mafia politico-financière. Toute cette putain de guerre terroriste, c'est elle qui l'a provoquée et c'est elle qui l'entretient...

 

Francis Richard

 

Morituri, Yasmina Khadra, 256 pages, Mialet Barrault

 

1 - Ave, César, morituri te salutant: Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent (devise des gladiateurs).

2 - Il était alors chef du bureau de reconnaissance de la 2e région militaire (de septembre 1993 à septembre 2000).

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Parus chez Julliard:

 

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

Dieu n'habite pas La Havane (2017)

Khalil (2018)

 

Parus chez Mialet-Barrault:

 

Pour l'amour d'Elena (2021)

Les vertueux (2023)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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28 mai 2025 3 28 /05 /mai /2025 19:55
Les enfants perdus, de François Sureau

Ce livre est le premier volume des Aventures de Thomas More1.
Cette aventure - peut-être devrait-on parler de plusieurs aventures en une seule - se déroule en 1870, au moment de la défaite de Sedan.

 

Le nom du personnage principal est déjà tout un programme, une facétie de l'auteur qui a dû bien s'amuser en le créant. En témoigne ce dialogue entre son héros et le deuxième aide de camp de sa majesté Guillaume 1er , roi de Prusse:

 

"Vous portez le nom d'un grand ministre anglais qui a mal fini, dit-il gauchement.

- En est-on sûr?" répondit More.

 

Thomas More est commandant, prisonnier des Prussiens, mais il a la réputation d'être un fin limier: Avant la guerre, il était commissaire spécial à la Sûreté impériale, à Paris.

 

Au cours du récit il aura à résoudre trois crimes. Pour ce faire, il dispose d'une excellente mémoire et d'une grande expérience et sait que les affaires criminelles ne se ressemblent pas, même si les raisons de tuer ne sont pas si nombreuses, c'est l'évidence:

 

L'amour, l'intérêt - lié à l'argent ou à la réputation -, la vengeance.

 

Au fil du récit, le lecteur se rend compte qu'il connaît beaucoup de gens, qu'il s'est rendu en de nombreux endroits du monde, qu'il ne répond pas aux questions personnelles que les autres lui posent, mais qu'il sait s'interroger lui-même...

 

Un autre de ses atouts est de faire des rapprochements qui ne sautent pas aux yeux des autres, de même que de demander des renseignements judicieux à ceux qui les détiennent et de se les faire communiquer par télégraphie...

 

Thomas More mène cette aventure avec son intendant, Seligmann, avec lequel il noue une complicité de bon aloi, qui s'achèvera - ils en sont tous deux conscients - quand cette aventure aura pris fin.

 

À chacune des résolutions de ces trois affaires, Thomas More déconcertera les autres personnages parce qu'il saura avant eux qui a tué ou n'a pas tué, n'attendant que la confirmation par les faits, n'ayant pas besoin d'interroger longuement les témoins ou présumés coupables.

 

En tout cas le lecteur se doit d'être très attentif s'il ne veut pas se perdre dans les méandres de la présente histoire. Sans dévoiler quoi que ce soit, la dernière phrase de ce premier volume ne pourra que le laisser coi, s'il a quelque notion du temps...

 

Francis Richard

 

1 - Une note au bas de la page 116 laisse à penser qu'il y aura au moins 8 volumes...

 

Les enfants perdus, François Sureau, 158 pages, Gallimard

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Sans la liberté (2019)

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

Ma vie avec Apollinaire (2021)

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21 mai 2025 3 21 /05 /mai /2025 19:30
Un été avec Alexandre Dumas, de Jean-Christophe Rufin

Les auditeurs de France Inter passeront cette saison « un été avec » Alexandre Dumas, raconté par l’écrivain Jean-Christophe Rufin. La série sera diffusée tout l’été dans la matinale.

 

Le livre a paru le 7 mai 2025. L'auteur y fait cet aveu:

Dans les moments où je désespérais de tout et d'abord d'écrire un jour, Dumas était là et me redonnait espoir, confiance. Il a toujours été pour moi plus qu'un modèle, un grand frère qui marchait devant et me guidait sur le chemin de l'écriture.

 

Il rappelle que le père d'Alexandre Dumas (1802-1870), le général Dumas, Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie (1762-1806), est mort quand il avait quatre ans:

Sa disparition précoce a fait don à l'écrivain de deux trésors: une totale liberté et des souvenirs.

 

Avant ses vingt ans il aura connu misère et ignorance. Misère due au bannissement de son père: il voudra gagner beaucoup d'argent et en dépenser encore plus; ignorance parce que sa culture se résume à la Bible et aux Mille et Une Nuits.

 

À Villers-Cotterêts, il voit passer l'Empereur, qu'il admire, malgré qu'il en ait - son père a été banni par lui -, puis, après sa chute, assiste à une représentation de l'Hamlet de Ducis:

Sa décision est prise. Il n'en déviera plus: il sera auteur dramatique.

 

Il écrit une première pièce, un vaudeville, refusé à Paris. Ce n'est qu'à vingt-sept ans qu'il y connaît le triomphe avec Henri III et sa cour, alors qu'il est simple employé de bureau au service du duc d'Orléans...

 

Il aurait aimé se lancer dans l'action mais le duc l'en dissuade: Vous êtes poète, vous; faites de la poésie. Sans ce conseil avisé ses oeuvres majeures n'auraient jamais vu le jour. 

 

En attendant, il connaît le succès au théâtre à la fois comme auteur et comme amant inconstant: il commencera à faire souffrir une longue série de comédiennes et en mettra enceinte quelques-unes.

 

Il quitte alors ses fonctions auprès du duc. Comme il a soif d'argent, il s'adjoint des collaborateurs, tel Gaillardet qui sera furieux que tout le succès de La Tour de Nesle revienne au seul Dumas.

 

Pour échapper aux querelles, aux créances, aux relations affectives, il entreprend des voyages. Il part pour la Suisse, pour l'Italie, les bords du Rhin avec Nerval:

Dans la multitude de ses oeuvres, ses Impressions de voyage sont celles qui nous parlent aujourd'hui le plus directement [...]. [Elles] en font un maître des descriptions, du portrait et des anecdotes.

 

Au retour, il touche le fond, mais il n'est jamais meilleur que quand il n'a plus d'espoir. Car il lâche la bride à ce qui fait sa force, son grand bonheur de vivre.

 

Les Trois Mousquetaires vont naître ainsi de trois opportunités: la publication de romans en feuilleton dans la presse de Girardin, la collaboration de Maquet, historien de formation, et la découverte des Mémoires de d'Artagnan, le fameux ouvrage volé de Courtilz de Sandras:

 

Son originalité vient de sa construction, semblable à celle des séries télévisées d'aujourd'hui, avec deux siècles d'avance.

 

En deux ans et demi, à partir de 1844, paraissent Une fille du Régent, Les Frères corses, Le Chevalier de Maison-Rouge, Le Batârd de Mauléon, La Reine Margot, La Guerre des Femmes, Vingt ans après...

 

Faisant fi des jaloux, Dumas, au faîte de sa gloire et couvert d'argent, s'offre un voyage de trois mois, ni modeste, ni discret, en Espagne et en Algérie... avant de se remettre au travail...

 

Rufin réserve un épisode de son été à Monte-Cristo: Monte-Christo, c'est lui. Il a été trahi, exécuté par la critique. Il s'est évadé et, dans une île qui s'appelle son génie, il a découvert un trésor, une richesse au-delà de ses espérances.

 

Un autre est évidemment consacré au château du même nom, que Dumas a fait construire à Port-Marly avec tout l'argent qui lui est venu des feuilletons et qu'il va dépenser sans être jamais à court d'imagination. La révolution de février 1848, alors, lui apporte la République et la ruine:

Dumas n'a plus qu'une solution, celle qu'il adopte toujours quand tout va mal: s'enfuir [à Bruxelles, en 1851].

 

À son retour, en 1853, à peine sorti des griffes de ses créanciers [il leur a abandonné une partie des ses droits], il se lance dans le journalisme:

Une nouvelle galère à laquelle il s'enchaîne.

 

Le salut, cette fois encore, vient des voyages. Pour faire l'exploration qu'il projette en Orient, il a besoin d'un bateau et d'un équipage et donc d'argent. Par bonheur il fait la rencontre à Paris d'un couple de nobles russes qui l'invitent dans leur pays.

 

À son retour à Paris une bonne nouvelle l'attend: il a gagné son procès contre ses éditeurs. Il est à nouveau riche. Le bateau qu'il a fait construire dans un chantier naval en Grèce sera bientôt prêt.

 

Avec ce bateau, livré à Marseille, plutôt que de gagner l'Orient et de rédiger les mémoires que Garibaldi lui a demandées, il rejoint celui-ci en Sicile d'où il poursuit la libération de l'Italie et écrit l'Histoire présente.

 

À nouveau ruiné, Dumas reste à Naples pendant quatre ans. Il y écrit une de ses plus belles oeuvres, La San Felice. Quand il revient, il s'installe un peu à l'écart de Paris, dans une villa avec jardin à Enghien.

 

Sa nouvelle source de revenus, ce sont les causeries: Ce n'est jamais bon signe quand on demande seulement à un écrivain de parler.

 

Avant de conclure, de manière inattendue, ses épisodes estivaux, Rufin aura traité de plusieurs thèmes qui permettront au lecteur du livre ou à l'auditeur de ses émissions de se faire une idée plus précise de cet homme dont l'oeuvre est immense 1, foisonnante, habitée par l'émerveillement de la vie:

  • Dumas et la question noire 2.
  • Dumas et la politique.
  • Dumas et l'Histoire.
  • Dumas et les femmes.
  • Dumas et les animaux.

 

Rufin rend hommage à Claude Schopp 3, qui n'est pas seulement le plus brillant biographe de Dumas, mais aussi son double:

Impossible d'écrire sur Dumas sans se référer au prodigieux travail de Claude Schopp. Qu'il me soit permis ici de lui exprimer ma reconnaissance.

 

Francis Richard

 

1 - Dumas et ses collaborateurs ont écrit des centaines de volumes qui couvrent tous les genres.

2 - Dumas est petit-fils d'une esclave.

3 - Alexandre Dumas, de Claude Schopp, a paru chez Fayard en 2002.

 

Un été avec Alexandre Dumas, Jean-Christophe Rufin, 192 pages, Éditions des Équateurs

 

Dans la même collection:

Un été avec Jankélévitch, de Cynthia Fleury (2023)

Un été avec Colette, d'Antoine Compagnon (2022)

Un été avec Rimbaud, de Sylvain Tesson (2021)

Un été avec Pascal, d'Antoine Compagnon (2020)

Un été avec Paul Valéry, de Régis Debray (2019)

Un été avec Homère, de Sylvain Tesson (2018)

Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron (2017)

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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18 mai 2025 7 18 /05 /mai /2025 18:35
Le sac aux merveilles, d'Anne-Claire Decorvet

Il ne payait pas de mine ce sac à dos, pourtant son cuir usé renfermait toute la magie du monde; aussi le vieil homme le considérait comme son plus grand trésor et ne s'en séparait sous aucun prétexte.

 

Le sac aux merveilles contient des histoires que le vieil homme collectionne. Ce n'est pas pour rien qu'il recherche la compagnie des bavards. Il leur dérobe sans vergogne toutes sortes de récits terrifiques ou édifiants, c'est selon.

 

Dans ce volume, Anne-Claire Decorvet nous montre le vieil homme tirant de son sac, chaque soir d'une semaine de printemps, une histoire au hasard pour lui tenir compagnie, sous la lumière tamisée d'un abat-jour.

 

Après chaque histoire, le vieil homme se souvient des circonstances dans lesquelles il les a entendues avant de les fourrer dans son sac, si bien que c'est aussi son histoire personnelle qui nous est contée dans les entre-contes.

 

Chaque conte de ce recueil a sa morale, dans le sens qu'elle donne une leçon de vie à ses protagonistes:

  • L'homme sans désir trouve un peu tard le goût de vivre comme par inadvertance.
  • La princesse aux yeux noisettes comprend enfin qu'il est préférable et malin d'assumer l'étiquette qui vous est collée.
  • La fille changeante se rend compte, quand elle redevient elle-même, que le temps s'est écoulé et ne l'a pas attendue.
  • Le maître du monde tombe dans l'oubli une fois qu'il a disparu et que l'oeuvre folle édifiée pour sa grandeur est en ruine.
  • La porte des merveilles est l'objet d'un sortilège. C'est pourquoi Ismaïl qui aime son petit-fils Ali l'en a éloigné, mais celui-ci n'aura de cesse d'y retourner avant d'apprendre, à la fin, que son grand-père avait raison.
  • L'homme de pierre finit par éprouver quelque chose et décide de s'éloigner parce que ce serait lâche de se satisfaire d'un bonheur facile et de ne pas aller de l'avant.

 

Cette semaine-là, du lundi au samedi, le collectionneur aura tiré six contes de son sac, le dimanche étant jour de repos, pour les histoires comme pour leurs auteurs et leur vieux collectionneur, qui rendra à tous la liberté...

 

Francis Richard

 

Le sac aux merveilles, Anne-Claire Decorvet, 264 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

 

Un lieu sans raison (2015)

Avant la pluie (2016)

Café des chimères (2018)

Ambre et lune (2022)

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 17:00
Trois voyages à Potamia - Tome II, de Louis de Saussure

Agapi, la mère de Yannis, était décédée. Faisant ses études à Rome, il était revenu à Naxos, son île natale, pour ses funérailles. Il y avait retrouvé son père, son frère Costas, sa soeur Angeliki et son oncle Pavlos, venu de Bruxelles.

 

Quarante jours après le décès de sa mère, Yannis retourne à Naxos. C'est son deuxième voyage à Potamia, le village familial où il a grandi, pour assister au service de requiem qui doit s'y dérouler selon la tradition orthodoxe.

 

Il faut quarante jours à l'âme pour se purifier et monter jusqu'à Dieu. À la fin du service, l'âme d'Agapi sera libre, mais ne devra-t-il pas en aller de même des âmes de ceux qui restent ici-bas, consolés par ceux qui les entourent?

 

Lors du premier voyage, Pavlos, le frère de sa mère, avait commencé à lui apprendre l'histoire de sa famille maternelle. Dans un guéridon, il avait trouvé une enveloppe dans laquelle son aïeul Aristote confessait son crime:

 

À dix-sept ans, des bandits ont tué mon chien et volé des brebis. Je les ai tués tous les huit car c'était impossible à supporter.

 

Aristote avait dû fuir en Anatolie où il avait connu Daphni. Qu'était-t-elle devenue? De même voulait-il entendre son oncle lui dire pourquoi sa mère avait quitté les quartiers aisés d'Athènes pour ce petit village des Cyclades.

 

Dans le guéridon, il y avait aussi une photo étonnante: deux tombes côte à côte, faisant face à la campagne, l'une chrétienne, l'autre musulmane. Il apprendra où et qui y reposent, quels gestes Daphni y a pieusement accomplis:

 

Dans la mort, ne sommes-nous pas tous unis par le destin unique et vaste de l'humanité?

 

Finalement l'ami d'enfance retrouvé, Alex, qui n'avait pu assister aux funérailles, lui indiquera l'endroit où Agapi et son père s'étaient rencontrés et où celui-ci lui avait raconté l'histoire de Nicolas Stellas, le résistant de Paros.

 

Pavlos racontera encore à Yannis ce qu'il advint de la descendance d'Aristote et Daphni depuis la Grande Catastrophe - le massacre et l'expulsion des Grecs d'Anatolie au début des années 1920 - jusqu'à la fin de l'occupation.     

 

À l'été, après ses examens, Yannis reviendra à Potamia. Il sera accompagné de Célia, qui partage sa vie à Rome. Il pourra alors renaître en se remémorant tous les récits qui font partie de son chemin, comme de celui d'Agapi.

 

Francis Richard

 

Voyages à Potamia - Tome II, Louis de Saussure, 132 pages, Les Editions Romann

 

Tome précédent:

 

Voyages à Potamia - Tome I (2024)

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9 mai 2025 5 09 /05 /mai /2025 19:00
L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, de Roland Stauffer

Combien d'années a-t-il fallu pour qu'il m'apparaisse enfin, aujourd'hui souriant tout au haut de mon âge.

Il est là. Dans le livre. Dans mon dernier livre. Il est là, dans sa douceur, son tendre sourire sorti de la nuit pour ne plus me quitter.

 

Dans son introduction, Roland Stauffer fait, bien sûr, allusion à L'ange mort, la nouvelle qui donne son titre à ce recueil poétique, écrit par un homme, tout en haut de [son] âge, puisqu'il est né en 1933.

 

Tout juste après, dans Cela arrivera, l'auteur, qui fait partie des géniaux ingénieurs, chantés par Serge Reggiani, sur des paroles de Boris Vian, explicite le sous-titre, Leçons d'amnésie par défaut.

 

Sous la terre du jardin de sa mémoire, un jardin intérieur où il a semé ses souvenirs, les taupes de l'oubli [...] creusent les trous de mémoire. Elles dévorent les racines de [ses] souvenirs. [Il] les [entend]:

 

C'est le chant de l'amnésie.

 

La responsable? la Vieillesse: Maintenant que je suis vieux, j'entre quotidiennement dans un livre. Recto le jour, verso la nuit. Dans le même temps, je lis et j'écris. J'écris pour découvrir, je lis pour confirmer.

 

Sous sa plume, le lecteur découvre que des mots figés ou des expressions toutes faites prennent un tout autre sens, plus profond, non dépourvu d'humour, que celui qui leur est communément donné:

 

  • Il n'y a pas de meilleur flambeur qu'un homme de paille.
  • Si vous rencontrez une erreur sur votre chemin, le mieux est de la laisser là où elle se trouve. Il y a suffisamment d'amateurs.
  • Tabou: c'est un tabouret auquel on a coupé les pieds.
  • Il faut au moins vingt chinelles pour faire un polichinelle. C'est pourquoi il est si rare d'en trouver un bon.
  • Il est fini le temps où les drilles étaient joyeux, le temps des fêtes où les rires éclataient en étincelles. Les drilles se sont retirés dans de tristes appartements où ils lisent des journaux...
  • C'est très curieux, à force de tourner en rond, il me semble que je m'élève. Je ne décris pas un cercle dans un plan, mais une spirale dans l'espace, sur un cône qui s'évase vers le haut.
  • Les questions se posent et se reposent. Quand elles se reposent, c'est leur manière de faire la sieste.

 

Ces quelques exemples, hors de leur contexte, donnent une petite idée, petite seulement, des vingt-deux histoires courtes qui composent le recueil et dont les chutes sont savoureuses, réjouissantes. 

 

La complainte d'Atlas1, devenue chanson, est mise en musique par Sabine Egger Baumann, au piano, et Pierre Krummenacher, à l'accordéon, chantée par eux deux et Laurence Regad-Stauffer.

 

Francis Richard

 

1 - Le lecteur peut l'écouter via un QR-Code figurant dans le livre, ou, sur le site de l'éditeur, via le lien indiqué ci-dessous.

 

L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, Roland Stauffer, 80 pages, Éditions Encre Fraîche (illustré par Marcel Cottier)

 

N.B. Le vernissage du livre aura lieu le vendredi 13 juin à 18h, chez Payot, Place Cornavin 7, 1201 Genève, Tél 022 404 44 30.

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8 mai 2025 4 08 /05 /mai /2025 19:55
Ninel, de Frédéric Lamoth

Elle dort déjà. Contrairement à moi, elle n'a jamais eu de peine à s'endormir. Sa conscience est comme l'obscurité qui se maintient au-dessus de l'eau, légère, si proche de l'inconscient.

 

Le narrateur sait qu'avec elle, la fin est proche. Il ignore encore qu'elle se produira au bout de cinq jours en ce mois d'avril 2022.

 

L'année 2022 a son importance dans l'histoire, parce que, le 22 février, la guerre entre la Russie et l'Ukraine est devenue ouverte.

 

Leur histoire va finir là où elle a commencé, à Lugano, où vivent les parents du narrateur, qu'elle a voulu revoir une dernière fois.

 

Le commencement de la fin se passe dans la chambre d'un hôtel, celle-là même où il l'a rencontrée, à la fin du mois d'août 2021.

 

Nina était arrivée au début du mois à la Villa Naroli, tenue par ses parents à lui, en compagnie de Thomas Lerch, plus âgé qu'elle.

 

Le plus surprenant était que ce riche homme d'affaires, en partant pour l'Allemagne, la lui avait confiée, lui disant de s'en occuper.

 

Restée tout le mois d'août, Nina n'avait pas l'intention de rejoindre Thomas en Allemagne, mais avait suivi le narrateur à Zurich.

 

Elle lui avait révélé d'où elle venait, la Biélorussie, qu'elle avait fait des études d'astrophysique à l'école polytechnique de Kiev.

 

Pour Noël, ils étaient allés dans les Grisons. Là-bas, elle lui avait enfin permis d'ouvrir sa pochette en carton, avec son ruban noir.

 

Il avait alors appris l'existence de Ninel, la jumelle de Nina, dont les croquis et aquarelles étaient contenus dans cette pochette.

 

Ninel peint ce qu'elle voit dans le ciel, Nina lui avait dit au sujet d'un tableau où Ninel avait représenté pour elle La mer de Jupiter.

 

Peu à peu le lecteur apprend l'histoire des jumelles, le véritable rôle de Thomas Lerch, que le narrateur reverra une dernière fois.

 

En avril 2022, lui et Nina parcourent l'Europe, d'ouest en est, qui s'opposent et s'attirent, comme eux, jusques en Biélorussie.

 

Détaché d'elle alors malgré lui, il emportera cependant avec lui l'image de Ninel, l'envers de Nina, et ira son chemin, solitaire. 

 

Francis Richard

 

Ninel, Frédéric Lamoth, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

 

Sur fond blanc (2013)

Lève-toi et marche (2016)

Le cristal de nos nuits (2019)

Le chemin des limbes (2022)

L'été d'une femme (2024)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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