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5 septembre 2025 5 05 /09 /septembre /2025 17:00
Kolkhoze, d'Emmanuel Carrère

D'un geste large et légèrement dépassé par les événements, j'englobe le projet encore vague d'un livre sur nos familles russe et géorgienne, sur la guerre, sur le sort incertain du petit pays à la tête duquel un ahurissant détour du destin a placé ma cousine. Pour l'instant, je tâtonne. Je fais des reportages. Je cherche la porte d'entrée. C'est toujours cela que je cherche, la porte d'entrée. Je ne sais pas encore que cette porte d'entrée, ce sera, bientôt, la mort de ma mère.

 

Et le livre est Kolkhoze. Qui doit son titre à un souvenir du temps où enfant, ses soeurs et lui, dormaient avec leur mère, Hélène Carrère d'Encausse, quand leur père était en voyage, ce qui arrivait souvent:

La règle, à l'origine, était qu'on avait le droit de dormir avec Maman quand on était malade, mais on le faisait aussi sans prétexte de maladie, et tous ensemble. Marina, étant la plus petite, prenait place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir: faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze.

 

Hélène Carrère d'Encausse est morte le 5 août 2023 dans un établissement de soins palliatifs du quinzième arrondissement de Paris. Car elle était opposée à l'euthanasie et au suicide assisté. Elle reprenait les arguments de Michel Houellebecq:

Si on commence à aider les gens à mourir on en viendra bientôt à les y encourager, à culpabiliser les vieillards qui s'attardent sur terre sans profit pour quiconque: une société qui s'engage sur cette voie était selon Houellebecq une société déshonorée.

 

Emmanuel Carrère retrace dans son livre l'histoire de ses familles russes et géorgiennes et la seconde guerre mondiale telle qu'elles l'ont vécue, son enfance, son adolescence, ses reportages, notamment en Géorgie où sa cousine Salomé Zourabichvili a été élue présidente de 2018 à 2024, en Ukraine pendant que la guerre, déclenchée par Poutine le 24 février 2022, s'y déroule.

 

Au passage - il a franchi la porte d'entrée-, il fait, sans concessions, le récit de la gloire de sa mère, de l'aversion de celle-ci pour le wokisme, beaucoup plus menaçant que le réchauffement climatique, de l'amour réel, viscéral, de celle-ci pour la Russie, regrettant toutefois qu'il se soit mué en indulgence pour Poutine.

 

Lui a choisi son camp. Il évite cependant de parler du sujet de l'Ukraine avec sa mère: 

Il me semblait clair que toutes les nuances et complexités historiques qui lui étaient si chères ne changeaient rien à quelque chose de très simple, c'est qu'il y a dans cette affaire un agressé et un agresseur, un faible qui n'a rien demandé et un fort décidé à imposer sa loi, une démocratie imparfaite, corrompue tant qu'on veut, mais une démocratie, et une dictature de moins en moins dissimulée.

 

Il renonce aux mantras qu'il a récités toute sa vie1:

Chacun a ses raisons. Il faut entrer dans le point de vue de l'adversaire. La vérité a toujours un pied dans le camp opposé. Les choses ne sont jamais simples. Dans un conflit, les torts sont toujours partagés. Eh bien non, justement. Dans ce conflit-là, les choses sont tout à fait simples, les torts absolument pas partagés.

 

Bref, il y aurait les bons d'un côté et les méchants de l'autre, un manichéisme que l'Histoire dément dans le temps long, parce qu'il ne faut jamais juger d'événements en ne tenant pas compte de tous les événements qui les ont précédés.

 

Plus tôt dans le livre, il fait pourtant montre de plus de liberté d'esprit quand il raconte que sa mère, à vingt ans, fréquentait chez Maurice Bardèche, à qui elle aura gardé longtemps une sincère affection et à qui elle était capable de tenir tête (...) dans d'âpres discussions intellectuelles:

Parmi tant de résistants de la onzième heure, le type qui se découvre fasciste après la défaite du fascisme mérite une forme paradoxale de respect.

 

Dans les dernières pages du livre, qui ne devrait pas déplaire aux bien-pensants, l'émotion gagne le lecteur. En effet les trois enfants d'Hélène Carrère d'Encausse sont au chevet de leur mère la veille de sa mort:

Cette nuit-là, tous les trois réunis autour de notre mère dans sa chambre de la maison Jeanne-Garnier, nous avons pour la dernière fois fait kolkhoze.

 

Malgré qu'il en ait, Emmanuel Carrère, dans ce livre ne renonce pas à célébrer le triomphe de la complexité qui a fait la grandeur de Dostoïevski, aussi bien quand il parle longuement de sa mère que de son père, lequel aura survécu 147 jours à la femme qu'il avait aimée toute sa vie. 

 

Francis Richard

 

1 - Rendant compte de son livre Limonov, j'écrivais le 7 avril 2012: Emmanuel Carrère trouve banal de dire que les choses sont plus compliquées que ça, que ce qu'elles apparaissent. Il le dit tout de même. Et il a raison. C'est tellement plus commode de coller des étiquettes sur le dos des gens, de les juger définitivement et de ne pas leur permettre d'exister dans toutes leurs dimensions, dans toutes leurs contradictions, dans toutes leurs forces et leurs faiblesses.

 

Kolkhoze, Emmanuel Carrère, 558 pages, P.O.L.

 

PS du 8 novembre 2025:

Le prix Médicis 2025 a été décerné à ce livre le 5 novembre 2025.

 

Livres précédemment chroniqués:

Limonov (2011)

Le Royaume (2014)

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1 septembre 2025 1 01 /09 /septembre /2025 18:40
La bibliothèque retrouvée, de Vanessa de Senarclens

Peu avant sa mort, mon beau-père parlait souvent de la bibliothèque disparue. Elle se trouvait à l'est du fleuve Oder, dans cette partie de la Poméranie allemande devenue polonaise en août 1945.

 

Dans la maison des beaux-parents de Vanessa de Senarclens, à Godesberg, près de Bonn, il ne reste que quelques vestiges d'une collection riche de 16 000 livres, de manuscrits, de cartes, médailles et portraits, fondée par un ancêtre au XVIIIe siècle.

 

Cette bibliothèque se trouvait dans le château de Plathe, en Poméranie orientale. Parmi les vestiges, il y a une carte topographique du duché de Poméranie de 1618, quelques volumes, mais surtout un catalogue à fiches datant du début du XXe siècle:

 

À la mort de mes beaux-parents, en 2007, la question s'est posée: Que faire de ce catalogue d'une collection de livres disparue? Le meuble avait depuis longtemps perdu toute fonction. Il incarnait autre chose. C'était un objet de deuil, impossible à débarrasser. 

 

Ce meuble en bois clair, composé de quatre blocs empilés les uns sur les autres et de seize tiroirs contenant des milliers de fiches cartonnées, se trouve depuis dix ans maintenant chez l'auteure, à Berlin, où elle travaille, à côté de sa table, dans son bureau.

 

La mise en ligne de ce catalogue, dont les fiches ont été scannées en 2014, initie l'enquête menée par l'auteure, qui s'est également servie des documents en lien avec Plathe, entreposés chez un beau-frère, dans des cartons de déménagement. 

 

Sur le site du catalogue, il y a un appel à l'aide pour situer où se trouvent des ouvrages de la bibliothèque, et la possibilité d'écrire à l'adresse suivante: exlibrisplathe@bismarck-osten.com, pour en informer la famille, ce qui n'a pas manqué de se produire...

 

Le livre de Vanessa de Senarclens est le récit de cette enquête sur cette bibliothèque fondée à l'époque de Frédéric II de Prusse, avec peut-être le culte secret du livre comme d'un objet désirable mais interdit, la clé d'un monde à soi où respirer.

 

Cette enquête conduit d'abord le lecteur aux origines de la bibliothèque, au XVIIIe siècle, puis à traverser la longue période pendant laquelle celle-ci indiffère les descendants du fondateur, avant que, Karl, le père de son beau-père ne s'en occupe.

 

Cette enquête à travers l'histoire, la mémoire et l'oubli est passionnante pour le lecteur qui aime les livres. Il sera rasséréné d'apprendre que la bibliothèque de Plathe a été retrouvée après sa dispersion à l'arrivée de l'Armée rouge le 3 mars 1945: 

 

[Les livres] existent encore disséminés sur des milliers de kilomètres entre la Sibérie, Moscou, Łódź 1, Greifswald et ailleurs.

 

Francis Richard

 

1 - La bibliothèque universitaire de Łódź recense à ce jour 13 000 volumes, soit la grande majorité.

 

La bibliothèque retrouvée, Vanessa de Senarclens, 256 pages, Zoé

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27 août 2025 3 27 /08 /août /2025 18:30
La petite zone avec de la lumière, de Sébastien Ménestrier

Tu ne me vois pas alors je te le dis

J'écris

Je suis dans la petite zone avec de la lumière

Sandra Lillo

 

Telle est l'épigraphe d'où le titre du livre est tiré.

 

L'histoire se déroule de novembre 2018 à mars 2019, en province et à Paris, dans un contexte de manifs dans tout le pays à partir de décembre, d'où émerge début janvier un personnage de légende: Dettinger, le boxeur qui a frappé à mains nues un fric surarmé, surprotégé sur un pont parisien 1 et où le narrateur joue sa partie. 

 

Le narrateur n'a tout d'abord pas de nom. Précédemment, fin juillet 2018, il a été admis dans une maison de repos, Saint-Louis, après avoir déconné. Ses personnages, qu'il aime, font leur apparition dans son récit, l'un après l'autre. Dans l'ordre, il y a:

  • Thomas: Thomas a huit ans, il est petit pour son âge, blond et je m'occupe de lui (à l'école où il est AESH 2).
  • Anouk: J'ai trois ans de plus qu'elle, mais tout le monde croit qu'Anouk est ma grande soeur.
  • Fanny: Avec elle, il a eu un garçon, mais ils vivent séparés.
  • Coco: Elle nous regarde Anouk et moi, comme si c'était un effort à chaque fois (ce sont les deux enfants qu'elle a faits sans père).
  • Nino: Mon garçon a les cheveux blonds et il aime les ruisseaux.

 

Que fait de beau le narrateur? Il écrit, comme le laissait présager l'épigraphe. Après avoir reproduit un de ses textes, Les chats, écrit en décembre 2018, il raconte qu'adolescent il a écrit pendant quatre ans des poèmes, qu'il lisait à Anouk et qu'il signait Barm en bas de chaque page, pour Bastien Aristide Renée Mentzer, puis des histoires qui se passaient dans le Montana, et qu'il a échoué quand il a voulu écrire un livre, un vrai...

 

Le lendemain de Noël qu'il a passé avec Coco et Anouk, puis avec Fanny et Nino, dans le train qui le ramène à Paris, il écrit la première phrase d'un nouveau texte, Le paradis... qu'il termine chez lui...

 

Aux événements meurtriers du soulèvement populaire de l'époque, s'ajoute un accident à moto dont est victime sa soeur, qui lui inspire un autre texte, un roi, dont le héros est un garçon que son père a installé dans un fauteuil roulant... pour être vu aux yeux de tous dans la cour de l'école, où une jeune femme qu'il voit à la grille lui inspire un dernier texte, Maria.

 

Le livre se termine sur une note d'espoir pour tous ceux qui, un jour, sont tombés, d'une manière ou d'une autre, Bastien, Anouk ou Thomas qui ne sera pas épargné lui non plus, ou même Dettinger: il faut retourner dans la vraie vie, pour s'en sortir, et c'est la magie de l'écriture d'en prendre conscience et de permettre d'atteindre alors La petite zone avec de la lumière.

 

Francis Richard

 

1 - La passerelle Léopold-Sédar-Senghor.

2 - Accompagnant d'élève en situation de handicap.

 

La petite zone avec de la lumière, Sébastien Ménestrier, 128 pages, Zoé (sortie le 28 août 2025)

 

Livres précédents:

 

Le chant de Shilo (2022)

Où la chanson va (2023)

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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 17:00
Tant mieux, d'Amélie Nothomb

Il se produisit un glissement dans son esprit, l'univers perdit son assise sous elle et elle fut soulevée par une découverte miraculeuse qui tenait en deux mots: tant mieux.

 

Adrienne a quatre ans quand elle fait la découverte de cette formule magique, entendue dans la bouche de sa mère:

 

Elle n'était pas sûre d'en saisir la signification. Elle sentait qu'il y avait là une décision de bonne humeur, la version joyeuse du sang-froid.

 

C'est l'été 1942, Adrienne a été envoyée passer deux mois chez sa grand-mère maternelle à Gand. Et cette formule va lui permettre non seulement de supporter Bonne-maman, qui est mauvaise, mais aussi de la retourner en sa faveur en se faisant apprécier par son chat, Pneu.

 

Ce séjour lui apprend beaucoup sur sa propre mère et, notamment, sur l'aversion maladive que celle-ci a pour les chats. Rentrée à Bruxelles chez ses parents, Astrid et Donatien, qui mènent chacun leur vie, qui avec tonton Louis, qui avec Daisy, elle en a la confirmation.

 

Elle a aussi la confirmation que, dans l'adversité, Tant mieux fonctionne et, notamment, lui fait aimer le double gentil de sa mère, auquel elle est flattée de ressembler, et d'ignorer son autre double qui peut être carrément mauvais, notamment avec sa soeur Jacqueline. 

 

L'été 1943, les deux soeurs, Jacqueline et Adrienne vont chez leur Bonne-maman de Bruges, la bien nommée. Adrienne aimerait bien rester chez elle, mais, la fin août venue, il lui faut rentrer à Bruxelles, où, un jour, suivant sa mère, elle voit agir son mauvais double:

 

Tant mieux quand même. Pourquoi? Pour rien. Parce qu'il fallait continuer à vivre.

 

Ses deux parents se disputent, jusqu'au jour où ils se réconcilient sur l'oreiller. Le fruit de leurs amours tardives - Astrid a trente-six ans - est de nouveau une fille, Charlotte, rejetée, tout comme l'est Jacqueline, par Astrid, ce qui conduit Adrienne à s'en occuper à sa place...

 

Plus tard, Adrienne, à qui l'indépendance de l'enfance retrouvée va bien, connaîtra l'amour avec un garçon à la faveur d'un échange épistolaire improbable et surmontera avec lui tous les obstacles dressés devant eux par leurs deux familles pour empêcher leur union...

 

Qui est Adrienne pour la narratrice qui n'apparaît qu'à la fin de ce roman, où les prénoms de presque tous les personnages sont inventés et commencent par un A, comme Amélie? Le lecteur l'apprend dans ce qui tient lieu d'épilogue et savoure ce qu'elle dit d'elle-même:

 

La haine, ce n'est pas mon genre. J'ai essayé de tout mon coeur. Je n'y suis pas arrivée et je ne le regrette pas. Haïr sa famille ne résout rien et ne peut que porter préjudice à soi-même: celui qui hait sa famille, même pour les meilleurs motifs, finira par se haïr.

 

Francis Richard

 

Tant mieux, Amélie Nothomb, 216 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Pétronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

Frappe-toi le coeur (2017)

Les prénoms épicènes (2018)

Soif (2019)

Les aérostats (2020)

Premier sang (2021)

Le livre des soeurs (2022)

Psychopompe (2023)

L'impossible retour (2024)

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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 17:50
Falcata, de Marlène Mauris

- Ma Falcata me va très bien, merci de l'avoir sauvée de la casse.

- Heureusement que j'en ai dégoté une autre qui partait à la démolition. J'ai pu remplacer toutes les pièces détruites.

 

Éléonore Galland a fait une chute avec sa moto, sa FalcataUne microseconde d'inattention et tout lui avait échappé:

 

Depuis la chute, elle se fiche d'absolument tout.

 

Dans sa vie, rien de sens. Elle est atteinte d'une maladie incurable, l'endométriose: soit son corps reçoit un cocktail Molotov de progestérone, soit il faut lui retirer des pièces... Mais, de toute façon, la maladie ne s'en ira jamais...

 

Pour vivre, elle fait visiter des appartements et les loue ou les vend comme personne, pour le compte de son patron, Paul, mais, cette fois, il a dû venir la chercher pour les quatre visites prévues parce qu'elle ne répondait pas au téléphone... 

 

Qui a-t-elle dans sa vie?

  • La soeur Marie-Marcelle, qui a accompagné son passage de l'adolescence à la vie d'adulte, qui vit, depuis que l'Église n'en veut plus, à la résidence Saint Jérôme, et qui, par moment, n'a pas toute sa tête.
  • Son frère Thomas, qui est marié à Victoria, qui a deux enfants, Juliette et Axel, et un chien, Ventura.
  • Un père qui a pris sa retraite à Antigua et ne se manifeste guère.
  • Un chat, Dodgson, comme l'écrivain connu sous le pseudo de Lewis Caroll.
  • Son amie Liv, qui s'occupera de Dodgson si elle vient à disparaître.

 

Or elle décide de disparaître justement, sur sa monture, sa Falcata, et, pour qu'on ne puisse pas savoir ce qu'elle est devenue, elle n'emporte avec elle que des espèces, laisse derrière elle téléphone portable et carte bleue...

 

Commence alors son échappée à moto en France voisine non s'en avoir, préalablement, revu les quelques personnes qui sont dans sa vie...

 

Au cours de cette fuite farouche, où elle s'invente une histoire - elle devient Aliénor comme la duchesse d'Aquitaine -, elle fait de belles rencontres (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne doive pas parfois remettre un importun à sa place) qui vont lui apprendre à faire front avec ses responsabilités, à se reconnaître, à surmonter les contrariétés de la vie, à rire de ses propres malheurs, à trouver sa place, à accepter ses contradictions et celles des autres.

 

Rouler à moto l'a fait remarquer, cheveux courts sous le casque, surtout quand elle a besoin d'être dépannée. C'est ainsi qu'elle fera les dernières belles rencontres de son périple et apprendra que, si sa Falcata est japonaise, les falcatas sont ibériques... et que le monde est juste non pas au sens de justice mais de justesse.

 

Enfin elle s'entendra dire par Elias: 

 

Tu dois te sentir bien de là où tu pars, pour envisager de t'installer ailleurs.

 

Francis Richard

 

Falcata, Marlène Mauris, 272 pages, Favre (avec de belles illustrations de Sophie Petrak)

 

PS

Ce roman comprend treize chapitres, numérotés de un à quatorze: dans mon exemplaire, il n'y a pas de chapitre treize: est-ce volontaire? Un des personnages rencontrés par Éléonore, Ophélie, a un treize tatoué sur le dos de [sa] main et lui explique qu'elle n'est justement pas superstitieuse. L'auteure ou l'éditeur le seraient-ils?  

 

Livre précédent:

 

Escarpées (2025)

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11 août 2025 1 11 /08 /août /2025 16:50
Ta promesse, de Camille Laurens

- Je voudrais que tu me promettes de ne jamais écrire sur moi.

 

Gilles Fabian a demandé à Claire Lancel de lui faire cette promesse. Et elle l'a faite:

 

Parce que les gens heureux n'ont pas d'histoire.

 

Or, au moment où elle fait cette promesse, elle et lui sont heureux. Il n'y a rien à dire, encore moins à écrire.

 

Dès le début de cette histoire, le lecteur a un doute, parce que, s'il lit attentivement Ta promesse, il se rend compte que quelque chose a dû se produire entre eux pour que Claire s'adresse en ces termes à quelqu'un qu'elle appelle Maître, vraisemblablement un avocat.

 

La raison pour laquelle Gilles a demandé à Claire de faire cette promesse?

 

- Parce que moi [...], moi je veux être dans ta vie, pas dans tes livres.

 

Le lecteur apprend que Claire est une auteure à succès, mais qu'elle ne veut pas que soient confondues narratrice et auteure, ce qui est proustien; que Gilles fait de la mise en scène et qu'il est un marionnettiste, c'est-à-dire un manipulateur au sens propre.

 

Au moment où ils se rencontrent, elle est célèbre, lui inconnu.

 

Un peu plus loin, les yeux du lecteur commencent à se dessiller: une amie de Claire répond à un interrogatoire sur celle-ci.

 

Entre deux témoignages d'amies, Claire donne sa version. Et, notamment, quand et où elle a fait la connaissance de Gilles: le réveillon de l'an 2014 et chez son amie Carole, qui l'avait invitée à venir, au dernier moment, c'est-à-dire comme elle était, pas déguisée.

 

Claire est divorcée. Elle a une fille, Alice. Lui est en train de se séparer de Violetta. Elle note qu'il a dit, et il le répétera, comme un mantra:

 

Je ne veux pas souffrir.

 

Gilles apparaît à Claire comme l'homme idéal: il est beau, bon amant - c'est très important pour elle -, et prévenant, qui plus est, semble-t-il, bon père, de trois enfants. 

 

Apparemment les choses se sont gâtées entre eux puisque le Maître dont il s'est agi plus haut est son avocate et qu'elle, elle a été retrouvée hagarde et ensanglantée... 

 

Alors le roman devient une déconstruction de l'idylle, au cours de laquelle le lecteur apprend quelle promesse Gilles a faite à Claire en contre-partie de la sienne et comment, le premier, il ne l'a pas tenue. Or, le lecteur le sait dès les premières pages, Claire pense qu'en la matière le manquement de l'un [annule] l'engagement de l'autre.

 

Aussi, après bien des avanies, la narratrice conclue-t-elle l'histoire de leur amour en ces termes, qui montrent combien leurs points de vue étaient divergents:

 

La fiction continuait de s'écrire mais tu faisais semblant dans la vie tandis que je faisais semblant dans un livre. Ça faisait une grande différence.

 

Francis Richard

 

Ta promesse, Camille Laurens, 368 pages, Gallimard

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Romance nerveuse (2010)

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8 août 2025 5 08 /08 /août /2025 19:10
Satie, de Patrick Roegiers

Éric Satie n'avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l'année où Gustave Courbet peignait L'Origine du monde, aussi illustre que La Joconde.

 

Sa mère était morte quand il avait six ans, sa grand-mère paternelle quand il en avait douze. Il avait été élevé par ses grands-parents.

 

Enfant, il était replié sur lui-même. Il le serait toute sa vie et, de même, considérerait le monde à sa façon

 

Ce qui est bizarre l'attirait et le fascinait. Ce qui est commun l'irritait et le mettait en colère.

 

En 1878, il avait quitté Honfleur et avait retrouvé son père, Alfred, à Paris. En 1884, il avait choisi d'ôter l'accent de son prénom, de remplacer le "c" qui le terminait par un "k" final comme dans Kafka, kiosque ou klaxon:

 

En s'appelant Erik Satie, il s'appropriait son prénom et devenait un autre puisque le nom que l'on porte indique au monde qui on est.

 

Ayant appris la musique au Conservatoire National, où, contre son gré, l'avait inscrit sa belle-mère - son père n'était pas longtemps resté veuf - il ne concevait pas la musique sans fantaisie ni liberté.

 

La sienne, parce qu'il avait le sens des chiffres et des mathématiques, serait influencée par les nombres. Et, à vingt-deux ans, il composerait les Gymnopédies et se déclarerait gymnopédiste...

 

Satie n'est pas une biographie, c'est un roman, qui vient à point nommé puisqu'il paraît tout juste cent ans après la mort de celui qui ne se prétendait pas musicien et pour lequel Patrick Roegiers a une véritable dévotion.

 

Aussi celui-ci bouscule-t-il la chronologie à laquelle un historien serait attaché:

 

En porte-à-faux par rapport à la vie et aux autres, Satie, solitaire et incompris, privé de tout, vivait à plusieurs époques successives et parfois simultanées.

 

Ce roman n'est pas non plus une hagiographie, même si l'auteur ne cache pas son affection pour son héros, mais ce serait le trahir que de celer ses excentricités, qu'il était ombrageux et susceptible:

 

Satie était impersonnel par excès de personnalité.

 

Après avoir habité Montmartre, Satie déménagea à Arcueil, en 1898, où il continua de mener une existence routinière: il était un homme de manies, de rangement, de classement...

 

Gnome barbichu, il composait sa musique - Satie était en avance sur son temps, mais on ne le reconnaissait pas - dans un café-tabac de la place Denfert-Rochereau, en fumant des crapulos 1... 

 

Roegiers respecte là la chronologie, celle de ses créations 2

  • les Trois Gymnopédies,
  • les Six Gnossiennes,
  • les Trois morceaux en forme de poire,
  • Parade 3, dont l'idée était venue à Jean Cocteau, avec la participation de Picasso,
  • Relâche 4, née de l'imagination de Picabia.

 

Mais l'auteur fait définitivement fi de la chronologie quand il fait défiler dans sa chambre de l'hôpital Saint-Joseph non seulement des contemporains (Picasso, Brancusi, Derain, Milhaud, BraqueDebussy 5 ou Allais 6), mais aussi des admirateurs posthumes (John CagePhilippe Glass ou Bob Wilson).

 

Ou quand les mêmes, et d'autres, telles que sa mère, sa grand-mère ou sa soeur décédées, l'accompagnent jusqu'à sa dernière demeure, au cimetière d'Arcueil:

 

Il entrait dans l'inconnu, mais lui ne l'était pas. Il ne l'était plus. Satie était connu. Il n'était plus un inconnu. Tout le monde l'aimait.

 

Francis Richard

 

1 - Cigares très bon marché...

2 - La création était sa seule consolation, son unique occupation.

3 - Première: le 18 mai 1917.

4 - Première: le 27 novembre 1924.

5 - Mort en 1918.

5 - Mort en 1905, dont l'auteur cite notamment ce bon mot: La mort est un manque de savoir-vivre...

 

Satie, de Patrick Roegiers, 216 pages, Grasset

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2 août 2025 6 02 /08 /août /2025 18:20
Escarpées, de Marlène Mauris

Après toutes ces années à courir derrière les brebis, à les disperser au lieu de les rassembler, à les mordre au lieu de les protéger, le père a décidé qu'il était temps. Il a octroyé aux filles quelques heures pour se séparer d'un chien dont elles n'ont rien su faire.

 

Bienvenue dans la famille de Henri et Annette ! Qui ont trois filles: Léonie, Marion et Lucie, et habitent un village de montagne en Valais, dans les années 1990.

 

Henri est un sans-terreIl loue les champs contre de la laine et des agneaux. Annette ne travaille pas, enfin elle s'occupe de la maison. Léonie est l'aînée: après l'été, elle ira au collège. Marion, qui prend Lucie sous son aile et a son franc-parler, ira avec elle à l'école. 

 

Un dimanche, comme les autres - la petite famille est allée à l'église: lors de la communion, pas d'hostie pour les petits, juste un signe de croix qui dérange la frange -, les cinq se rendent le soir au milieu du village où est dressée une tente et où joue un orchestre.

 

Pendant que les trois filles s'éclipsent vers la grand place où il y a une fête foraine, le ton monte sous la tente entre Henri et son voisin Francis, si bien qu'ils en viennent aux mains. Il n'y aura finalement que des perdants, parmi lesquels Viviane, la femme de Francis...

 

Quelques jours après, Annette, qui n'est pas heureuse en ménage, sort de la maison, arrive au bord de la rivière, s'enfonce dans l'eau, ne se méfie pas du tumulte du flot qui l'emporte et contre lequel elle ne lutte pas, sans penser à ses filles, sinon elle aurait eu la vie sauve.

 

Grâce à tante Agathe, les filles ne vont pas se retrouver toutes seules avec leur père dont les deux semaines de vacances ouvrières se terminent. Elle a tout organisé pour qu'une jeune femme, Feodora, une Française de Grenoble, vienne s'occuper des trois filles.

 

Feodora a voulu s'octroyer une sorte de retraite essentielle, à la montagne pour enrichir [son] processus créatif etc., ce qui passe par dessus la tête de Henri: il a retenu qu'il la réglerait tous les mois et qu'elle le préviendrait au moins quinze jours avant si elle voulait partir.

 

Au début, Feodora regrette d'avoir accepté cette proposition, mais, elle s'habitue peu à peu à sa nouvelle vie, où, comme l'en avait prévenu Henri, elle a maille à partir avec Marion, la plus maligne des trois filles, et où Léonie, la plus mature, puis Lucie, la rassérènent.

 

Au bout de quelques mois, la famille a pris son rythme. Même Henri, qui n'est jamais d'une humeur égale, se félicite finalement d'avoir accepté l'offre de sa belle-soeur Agathe. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et Henri mettra un mauvais jour les pieds dans le plat.

 

Rien ne dure, même si Feodora s'est attachée aux trois filles et à Henri, tout bourru et soupe au lait qu'il est. L'épilogue est toutefois là pour confirmer ce qu'a dit Feodora à Marion quand elle a perdu son porte-bonheur sur le chemin de la maison à l'école, ou l'inverse:

 

L'espérance, c'est ne pas savoir.   

 

Francis Richard

 

Escarpées, Marlène Mauris, 208 pages, Favre

 

PS

 

Le Roman des Romands a été décerné à ce livre le 28 janvier 2026 au Théâtre Équilibre de Fribourg.

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31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 18:30
La fin du week-end, de Michaël Perruchoud

Il avait avancé d'un pas pour mieux comprendre et senti une présence étrangère. Il avait plissé les yeux dans la pénombre à l'instant où deux pointes métalliques s'enfonçaient dans son ventre. Il avait lâché la bonbonne. À sa grande surprise, le tuyau ne s'était pas décroché. Mais l'air n'arrivait plus.

 

Le prologue, où un homme de soixante-trois ans, sous oxygène, est estourbi, crée l'ambiance. Mais, pour mieux comprendre, le lecteur devra patienter.

 

Sans transition, il fait alors connaissance avec Jocelyn Mervelet. Celui-ci n'est pas un vrai flic. Certes il travaille au commissariat de police judiciaire de Genève, boulevard Carl-Vogt, mais c'est juste un statisticien qui aligne des chiffres sur des tableaux Excel à destination du Grand Conseil.

 

Pourtant, un jour, il est réveillé à 2h 24 du matin par son collègue, Darbellay Michel, qui lui demande de se rendre sur les lieux d'une agression à deux pas de chez lui: 

Tu peux arriver avant nous. Tes frocs, fonce !

 

Seulement il n'est pas homme de terrain... Quand il aperçoit l'agresseur, un petit grosil le poursuit, péniblement. Celui-ci l'attend au tournant et lui assène de grands coups sur la tête avec une planche... Bref, il est retrouvé dans un sale état et conduit à l'hôpital où le lecteur fait connaissance avec sa petite famille venue lui rendre visite.

 

Car Jocelyn, Joss pour son entourage, a une compagne, Valentine, et un enfant, P'tit Ju, Julien, qui est le fils de celle-ci. Laquelle est sévèrement dopée à son travail si bien que leurs fiches de salaire ne sont pas comparables et qu'il ne fait aucune remarque quand elle consulte son téléphone par la bande:

Mon amour est d'une beauté ravageuse, le tailleur avantageux, les lèvres avenantes mais la voix aigre.

 

L'agresseur a poignardé à quatre reprises Thérèse Johau, une retraitée de soixante-dix-sept ans, d'origine suisse allemande, de Braunwald, Glaris, un endroit que tu as peu de chances de visiter si tu n'y est pas né... 

 

Incapable de décrire précisément l'agresseur rondouillard, Joss n'est décidément pas homme de terrain, mais il peut tout de même dire quand un suspect ne lui correspond pas et, pendant son arrêt de travail, cherche comment l'agresseur a pu entrer chez la vieille dame, sans doute avec un double de sa clé... 

 

Quand un deuxième meurtre, celui du prologue, se produit près de la Joux, dans le canton de Fribourg, c'est cette fois Pernilla Wiberg, la scientifique suédoise de la police judiciaire genevoise, qui emmène Joss. Points communs avec le premier: il a fallu une clé pour entrer dans le local et c'était à La fin du week-end...

 

Les collègues fribourgeois, qui avaient trop rapidement conclu à un accident, n'ont pas apprécié cette escapade, qui remet en cause leur travail. La hiérarchie genevoise de Pernilla et Joss non plus. Mais un nouveau meurtre est commis en Valais, dont Darbellay informe Joss.

 

Pernilla sort son agenda et fait remarquer à Joss qu'entre chaque meurtre se sont écoulés quatorze jours: les trois victimes ont été tuées chez elles, sans vol et sans pulsion sexuelle apparente. Toutefois le mode opératoire a changé: le dernier, c'était avec chloroforme puis couteau...

 

En tout cas la théorie d'un tueur en série n'est pas prise au sérieux par leur hiérarchie, qui croit tenir un coupable: ils ont quitté la logique pour entrer dans le fantasme, l'imaginaire, la théorie du complot... Sauf si un quatrième meurtre, qui ressemble au troisième est commis...

 

Comme, dans tout bon polar, encore faudrait-il alors, si tueur en série il y a, une fois qu'il serait démasqué, découvrir quel serait son mobile, ce qui relierait ses cibles et comment se seraient présentées ses opportunités de passer à l'acte. Jusqu'à la fin, Michaël Perruchoud laisse le lecteur dans l'incertitude ...  

 

Francis Richard

 

La fin du week-end, Michael Perruchoud, 256 pages, Okama

 

Livre précédemment chroniqué et publié à L'Âge d'Homme:

Sa préférée (2017)

 

Livre précédemment chroniqué, coécrit avec Sébastien G Couture, et publié aux éditions Cousu Mouche:

Ceux de Corneauduc (2015)

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29 juillet 2025 2 29 /07 /juillet /2025 18:50
Du sang sur les miens, d'Yves Paudex

Je m'appelle David Dormond, dit "Dado". Ce dimanche 2 octobre 2011, j'ai 28 ans et je suis seul. Mal dans ma peau, je vivote.

 

La mère de Dado est morte d'un cancer quand il avait douze ans. Son père s'est vite consolé avec une coiffeuse, qui s'est avérée être une marâtre.

 

Le père de Dado, Gabriel Dormond, est avocatTout à ses affaires, il ignore complètement son fils. Et sa compagne ne cesse de dénigrer celui-ci.

 

C'est justement elle qui appelle Dado le lendemain de son spleen, pour lui annoncer que son père, 56 ans, est à l'hôpital de Lausanne, mourant ...

 

Dado rend visite à son père qui lui susurre:  Mon Dado, si tu savais le plaisir que tu me procures! Ce père si distant est enfin devenu humain...

 

Ce père a laissé une lettre à son intention, qui le bouleverse. Il apprend entre autres que son patronyme, Dormond, est la francisation d'un nom juif.

 

Dès lors Dado se met en quête de ses origines et emporte seulement de la demeure familiale une dizaine d'agendas en cuir remplis par son père.

 

Le 10 décembre 2011, Dado, photographe de métier, oeuvre lors de la remise des masters au Titanic, l'École des sciences criminelles de Lausanne1.

 

Parmi les récipiendaires, il repère une femme au charme singulier. Le temps d'achever ses prises de vue, l'inconnue qui lui a souri a disparu. Il panique:

 

Jamais quelqu'un ne m'a mis dans un tel état.

 

Trois mois après, il se rend au musée de l'Hermitage où sont exposés les chefs-d'oeuvre de la collection Bührle. Elle est là, face à une toile de Van Gogh.

 

Cette fois, Dado aborde l'inconnue. Ils se parlent brièvement. Il est conquis et lui laisse son numéro. Mais deux semaines passent sans qu'elle l'appelle.

 

Après s'être recueilli sur la tombe de sa mère, au cimetière de Montoie, un jour il aperçoit au loin la belle inconnue qui arrose des fleurs sur une tombe.

 

Après qu'elle est partie sans l'avoir vu, il s'approche de la tombe, relève le nom. Mais il n'y a pas d'étudiante qui porte ce nom à l'Université de Lausanne.

 

Peu après, elle l'appelle enfin. Ils se donnent rendez-vous à l'auberge du Lac de Sauvabelin. Il apprend que son prénom, qu'elle n'aime pas, est Angelika,

 

Pour Dado, elle sera Angie, comme sa chanson préférée 2. Leur idylle commence. Ils ne savent pas que leurs origines à tous deux la contrarieront.

 

Dado et Angie ont un points commun: leurs mères sont mortes quand ils étaient adolescents. Quant à leurs pères, ils préfèrent ne pas en parler...

 

Yves Paudex se révèle redoutable pour le lecteur, qui a pourtant été alerté à plusieurs reprises, sur l'importance des origines dans cette histoire.

 

À commencer par l'épigraphe:

Le jour où je suis né n'a guère d'importance. Quant à mes origines, j'ai longtemps tenu pour vrai ce qui n'était que vraisemblable. Il m'a fallu bien du temps pour apprendre qu'il y a, en chacun de nous, bien plus que nous-mêmes.

 

Puis par cette réflexion d'Angie, au début de leur idylle:

Il est parfois préférable de ne pas connaître l'histoire de ceux qui nous ont précédés.

 

Enfin, quand cette histoire, à laquelle leurs pères ont été mêlés, s'avère horrible, par la réflexion de Dado à Angie:

Ni toi ni moi ne sommes responsables des actes commis par nos ancêtres.

 

En effet l'auteur convoque les heures sombres du XXe siècle comme toile de fond à cette histoire d'amour qui ne peut se terminer qu'en tragédie 3.

 

Ce roman n'est pas seulement un thriller: il donne matière à réflexions sur ce que les hommes acquièrent en existant et ce dont ils héritent en naissant:

 

Bien des parents oublient qu'ils vivent encore en nous, après leur décès.

 

Francis Richard

 

1 - Située dans le Batochime: un bâtiment aux allures de paquebot surmontée de trois cheminées.

2 - Interprétée en 1973 par les Rolling Stones.

3 - En 1986, les Rita Misouko chantaient: Les histoires d'amour finissent mal en général...

 

Du sang sur les miens, Yves Paudex, 272 pages, éditions montsalvens

 

Livres précédents aux éditions Plaisir de lire :

 

Crimes sacrés, sacrés meurtres (2019)

Le train des brumes (2021)

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27 juillet 2025 7 27 /07 /juillet /2025 19:45
Les réprouvées, d'Alexandre Regad

L'histoire se passe dans la seconde moitié du XIXe siècle à Morzine, village de Haute Savoie, qui compte à l'époque deux mille âmes, ce qui n'est guère moins qu'aujourd'hui.

 

L'héroïne est une jeune femme à la longue chevelure rousse. Elle a pour compagnon un chien, qui s'est, un jour, précipité vers elle, qui l'a aimée de suite, à qui elle s'est offerte.

 

À cette jeune femme, une femme massive, aux cheveux gris filasse, a donné du travail, sans se faire d'illusion sur elle, qui ne peut être qu'une traînée, au sens propre comme au figuré.

 

Dans ce microcosme tout se sait. Aussitôt arrivée de nulle part, l'inconnue est l'objet de ragots de la part de la gent féminine et de regards insistants de la part de la gent masculine.

 

La belle rousse travaille dur, elle est plutôt taiseuse. Les hommes se contentent de la regarder, ce qui n'empêche pas les commères, à l'esprit mal tourné, de médire à l'envi sur elle.

 

La belle rousse est née jeune femme. Elle ne se souvient de rien, ou si peu, de sa vie d'avant. Sa présente vie a juste commencé sur le chemin qui l'a menée jusqu'au village:

 

Le chien court autour de moi. Les hommes avancent dans les rues. La rivière coule sous le pont. La vieille me donne des ordres. C'est ma vie.

 

Cette vie change avec la maladie qui la prend. La vieille, prévenue par le chien, a appelé le médecin, avec lequel elle peut discuter. Car la vieille quitte sa chambre quand il est là:

 

Personne ne s'est jamais adressé à moi avec autant de douceur. Je prends plaisir à l'entendre et à le regarder. J'aime sa bouche et son nez droit. 

 

Mais, pour les femmes du village qui ont une fille, le médecin aux boucles noires est un beau parti... jusqu'à ce qu'elles apprennent qu'il va se fiancer et plaignent la belle promise...

 

Un jour, sans crier gare, la belle rousse semble prise de démence, alors qu'elle s'avançait au coeur de la ville. Le curé prend sur lui de la faire ramener chez elle par deux hommes:

 

La rousse est désormais la possédée. (...) La rousseur est la marque évidente de sa noirceur. Une sorcière.

 

Le mal qui la frappe se répand. Des petites filles et des jeunes femmes en sont atteintes. Les hommes semblent épargnés. Encore qu'il y aura un cas, celui du gentil Pierre...

 

Tous les remèdes seront essayés pour venir à bout de cette épidémie démentielle, qui font d'elles Les réprouvées d'une histoire vraie, survenue il y a environ un siècle et demi.

 

Exorcismes, amulettes, onguents, enfermements, ne pourront rien contre ce mal. Pourtant, après une existence faite de peurs et d'interdits, au fil des mois, tout rentrera dans l'ordre... 

 

La belle rousse aura au moins appris qu'une vie sans mémoire peut être une vie pleine. Elle aura eu un passé riche, non en nombre d'années, mais en intensité, et aura un avenir...  

 

Francis Richard

 

Les réprouvées, Alexandre Regad, 152 pages, Presses Inverses

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14 juillet 2025 1 14 /07 /juillet /2025 17:00
Des gens sensibles, d'Éric Fottorino

J'avais vingt ans et j'avais écrit le plus beau roman du monde. C'est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara.

 

Trente après, Jean Foscolani se souvient. Pour son premier roman, il s'était adressé à Charles Follet, éditeur à l'ancienne, qui présidait aux destinées des Éditions du Losange et lui avait fait remettre plusieurs fois son ouvrage sur le métier.

 

Pour les relations presse, il vit avec Clara, que Charles Follet lui présenta au printemps 1994. Elle n'était pas seule. Saïd, l'écrivain algérien que tout le Maghreb adulait, était là. Dès lors, avec eux deux, il allait former un trio un an durant.

 

Follet avait proposé le titre Des gens sensibles à son livre: Mon esprit chancela. Bientôt mon nom s'étalerait en lettres rouges sur la couverture plein sable à losange bleu. Une consécration pour ce fils de Berbère inconnu, selon sa mère... 

 

Clara était d'une quinzaine d'années son aînée. Elle n'allait avoir de cesse de le lancer, en organisant des dîners chez elle, en lui donnant rendez-vous dans des lieux huppés où il rencontrerait des critiques littéraires et des attachés de presse.

 

L'écriture de Saïd faisait trop de bruit en Algérie aux yeux des islamistes, des militaires et des dirigeants du FLN. Après la mort de son fils Djamal, il était sans illusion, bien que protégé en France, où il vivait auprès de Clara et de... Fosco:

 

Je ne l'ai jamais entendue prononcer mon prénom. Juste le diminutif de mon nom qu'elle avait d'emblée adopté.

 

Saïd ferait un jour partie de la liste tragique des écrivains algériens qui mettaient toute leur vie dans leurs mots. Quand il était loin, auprès des siens, à Tanger, Fosco restait avec Clara. Et quand Clara n'était pas là, Saïd l'était. Qui lui avait dit: 

 

Tu dois connaître l'amazigh. Ses mots sont les globules de ton sang. Les Berbères étaient installés en Afrique du Nord bien avant les Arabes, bien avant les Français. Quand je te regarde, avec tes cheveux qui frisottent et ton petit sourire en coin, je sais que je connais bien des visages comme le tien en Kabylie.

 

Trente ans après, Jean Foscolani se souvient. Peu lui importe qu'il soit Berbère du Maroc ou d'Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Ferraoun, il a choisi sa naissance, il sera l'enfant de ses livres. Il ne racontera pas sa vie. Il l'inventera en l'écrivant.    

 

Francis Richard

 

Des gens sensibles, Éric Fottorino, 160 pages, Gallimard

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Dix-sept ans (2018)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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13 juillet 2025 7 13 /07 /juillet /2025 17:00
Le revenant d'Albanie, de Jean-Christophe Rufin

Aurel Timescu, consul adjoint, végète dans un bureau à Paris entre deux affectations, ce qui n'est pas si dérangeant. Mais c'est sans compter avec un sénateur qui lui veut du bien.

 

Le sénateur Mauginier lui a obtenu un poste en Albanie, où il était allé quand il était enfant: un  endroit au monde plus triste, plus misérable et plus fou que sa Roumanie natale...

 

Trois semaines après, Aurel se retrouve à Tirana où l'ambassadrice n'est autre qu'Amélie, qu'il a connue quand elle était consule générale à Bakou1 et qui est heureuse de le revoir.

 

Aurel n'est pas un bourreau de travail. Aussi est-il rassuré quand il apprend qu'il n'y a pas beaucoup de problèmes dans les affaires consulaires, même s'il ne peut vivre sans inquiétude.

 

Pour conjurer l'ennui, Aurel a trois remèdes: la musique - il joue du piano - le vin blanc, les enquêtes. Or, au bas de Chamonix, un Franco-Albanais, Marc Lumière, vient d'être assassiné.

 

L'autre affaire en cours est la disparition d'une jeune femme partie seule dans la montagne. Pour tenter de la retrouver un drone du ministère de l'intérieur a été prêté, mais il s'est crashé.

 

Fausse joie pour Aurel: Amélie s'en occupe. Bonne surprise pour lui: Elmira, son assistante, lui apprend que Lumière est mort deux fois: ce 17 juillet 2024 et ... le 3 juillet 1997. 

 

Pour le commissaire Grobert, flic attaché à l'ambassade, l'affaire sera classée sans suite. Toutefois rentré dans son appartement, Aurel découvre sur le Net le visage de la victime...

 

Quelques temps plus tard, il apprend par Elmira que Lumière, alias Marsel Rustemi, dont la femme et la fille françaises sont mortes, avait été marié ici et était père d'une fille, Alma:

 

Un frisson délicieux parcourut l'échine d'Aurel. La passion qu'il croyait ne plus pouvoir retrouver lui était de nouveau offerte.

 

Aurel ne se doute pas où va l'entraîner sa passion d'enquêteur manqué dans un pays où pèsent le passé communiste, les mafias, un code d'honneur dont il existe une version écrite.

 

Francis Richard

 

1 - Voir Le Flambeur de la Caspienne.

 

Le revenant d'Albanie, Jean-Christophe Rufin, 224 pages, Calmann-Lévy

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Aux Éditions Équateurs:

Un été avec Alexandre Dumas (2025)

 

Chez Calmann-Lévy:

D'or et de jungle (2024)

 

Chez Flammarion:

Le Suspendu de Conakry (2018)

Le Flambeur de la Caspienne (2020)

La Princesse au petit moi (2021)

 

Chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

Le tour du monde du roi Zibeline (2017)

Les sept mariages d'Edgar et Ludmila (2019)

Les flammes de pierre (2021)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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