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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 17:30
Une fille hors pères, de Sarah Baud

Lémania existait depuis six mois seulement. Le jeune État coincé entre la France, la Confédération helvétique et les eaux noires du Léman continuait à accueillir quotidiennement des dizaines de sociétés financières.

 

Max Galula n'est pas un mauvais homme. Sans être cupide, il ne résiste pas à la tentation de l'argent facile et met ses talents d'informaticien au service du futur gouverneur de Lémania, Pierre Geiser, un homme pour qui la fin, être élu par la population, justifie tous les moyens.

 

À Ciudad Juarez, Mexique, dix-neuf ans plus tôt, Julia, sept ans, est enlevée par des trafiquants d'enfants, au grand désespoir de son père, Gavino. Elle devine le sort fatal qui lui est promis. Avec l'énergie que donne l'instinct de survie, elle parvient à leur échapper par la voie des airs...

 

À la même époque, une petite fille, qui n'est autre que Julia, est retrouvée nue, au bord d'une rivière, en Haute Savoie, par un sapeur-pompier, Thomas Perrier. Devenue mutique, elle ne peut lui dire comment elle s'appelle. Alors il la baptise et elle est désormais Nola, Nola Torrent:

 

Torrent pour la fougue, la liberté, le mystère.

Et Nola. Nola qui signifiait, dans une langue orientale, rivière.

 

Aujourd'hui Nola, mutique sélective, est l'assistante de Cathal Brogden, le fondateur de la banque la plus influente du district de Lémania. Sous le nom de Wendy, elle aide Max, à la demande de Geiser, à faire sauter l'immeuble de la Fédération du parti progressiste, que celui-ci préside.

 

L'enquête sur l'explosion est menée par un flic, Stan Trézil, qui n'a pas froid aux yeux et qui est aussi curieux que peut l'être Max Galula. L'un comme l'autre donnent des coups de pieds dans la fourmilière d'activités criminelles, liées au passé de Nola, auxquelles elle va se trouver mêlée. 

 

Il faut lire le roman jusqu'au bout pour donner un sens au titre, mais, très vite, il s'avère que l'héroïne est une fille hors pair: elle mène une double vie d'assistante et de monte-en-l'air, elle est très entraînée physiquement, imprévisible, dangereuse et, même, s'il le faut, capable de tuer... 

 

Francis Richard

 

Une fille hors pères, Sarah Baud, 464 pages, Slatkine

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 21:35
Exutoires, de François Hainard

La Ferme des Écarts est ainsi nommée pour des raisons évidentes: le domaine se trouve à environ huit kilomètres du village: on y peut faire ce qu'on veut sans se soucier de ce que pensent les autres, mais c'est compliqué quand il s'agit de livrer du lait ou acheter du pain.

 

Les terres, une soixantaine d'hectares, sont de qualité. Leur rendement permet de nourrir facilement une soixantaine de têtes de bétail, dont une quarantaine de vaches sélectionnées pour leur production intensive. Car l'exploitation est consacrée à la production laitière.

 

Quatre personnes vivent sur le domaine: Roger qui, seul de la fratrie, en a hérité de ses parents, Lydia, sa femme, plus jeune que lui de douze ans, épousée il y a quatre ans, le fils d'un premier lit, qui entend des voix, et Mésange, qui est l'ouvrier attaché à l'exploitation.

 

Roger n'est plus en mesure d'honorer sa femme. De plus, il se laisse aller, il boit, il se couvre de dettes. Son exutoire, c'est de toujours améliorer le domaine; ce sont tous les équipements techniques nouveaux et les machines agricoles qu'il convoite et qu'il acquiert.

 

Lydia, délaissée par son mari, supporte de moins en moins sa condition de femme effacée, écartée, juste bonne à faire le boulot. Son exutoire, c'est la musique classique ou romantique, parfois baroque, beaucoup plus difficilement moderne ou contemporaine.

 

Le fils n'a pas accepté le remariage de son père. Détraqué, il entend des voix, surtout une, plus singulière que les autres, qu'il [n'arrive] jamais à contrôler. Son exutoire, c'est de pianoter sur son smartphone, de regarder des films porno et de commettre plus inavouable.

 

Un jour, Roger, levé tôt matin, a un accident improbable avec le tracteur accouplé à la faucheuse rotative. Dès lors, les Exutoires prennent une autre dimension. La pression augmente dans le microcosme. Le dénouement est le bouquet final de tous les écarts.

 

Francis Richard

 

Exutoires, François Hainard, 160 pages, Éditions du Roc

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23 septembre 2020 3 23 /09 /septembre /2020 18:55
Rêver d'Alma, de Marc Agron

Quand la rumeur se répandit que le locataire du troisième étage du 36 rue des Tilleuls avait installé une voiture décapotable dans son salon, les réactions furent vives et contrastées.

 

Maximilien dans une première vie a été critique d'art. Il était du genre mordant, mais ce métier de journaliste ne lui permettait que de vivoter. À l'époque, Alma survenait à leurs besoins, comme serveuse dans une brasserie.

 

Dans une deuxième vie, il est devenu garagiste, en dépit de son incompétence, pour que lui et Alma ne se privent plus et qu'elle puisse enfin réaliser sa passion d'adolescente, écrire des poèmes. Cela a bouleversé leur existence.

 

Aujourd'hui, il n'est plus rien. Car Alma l'a quitté. Cela ne veut pas dire qu'elle ne l'aimait plus. Alors il s'installe dans la Chevrolet, modèle Impala, s'endort sur la banquette arrière et se met à Rêver d'Alma: le rêve qui revient.

 

Il le fait ce rêve, depuis qu'un notaire est venu chez lui, chargé d'exécuter un testament: Lorsqu'il prit connaissance du contenu de l'héritage, la vue de Maximilien se déroba. Alarmé, le visiteur alerta les services sociaux.

 

Maximilien pouvait-il encore s'occuper de lui-même? Il faut dire que le contenu de l'héritage, confirmé à la fin du récit de Marc Agron, avait de quoi faire tourner la roue des êtres qu'il a connus, activer la mémoire des cellules:

 

La chair se souvient.

 

Francis Richard

 

Rêver d'Alma, Marc Agron, 112 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

Mémoire des cellules (2017)

Carrousel du vent (2018)

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22 septembre 2020 2 22 /09 /septembre /2020 15:00
Les roses sauvages, de Marie Javet

Depuis ce jour, les roses sauvages se défendirent des prédateurs à l'aide d'épines très pointues et qui piquent très fort.

 

C'est une légende amérindienne qui le dit. Auparavant les roses sauvages étaient sans défense contre les prédateurs et menaçaient de disparaître. Nanabozo, dieu des eaux et créateur de la Terre, y mit fin un jour en les dotant d'épines.

 

Le roman de Marie Javet est une illustration de cette légende. Les roses sauvages sont ici de jeunes personnes qui ont eu la malchance de rencontrer un Ian sur leur route, depuis la fin des années 1980 jusqu'à celle des années 2000.

 

Ian est l'archétype de l'imposteur et du prédateur. Le lecteur apprend peu à peu qui se cache derrière ces trois lettres et que le handicap dont il souffre lui est d'autant plus douloureux qu'il est intelligent, beau, séduisant et qu'il le sait.

 

La victime de Ian dont il est question au début du livre est une jeune femme qui, après un chagrin d'amour, est partie de Suisse pour l'Angleterre où elle entreprend des études de langue à Cambridge. C'est une fleur sans épines.

 

Comme Sarah est majeure, sa famille d'accueil ne se mêle pas de sa vie privée. Fleur, elle est sans défense face à ce prédateur, qui n'est pas mû par les sentiments, hormis la jalousie, mais par la maîtrise de lui-même et de ses proies.

 

Ian a une passion pour John Milton et son Paradis perduToutes les grandes questions existentielles [y sont] présentes. Il se veut, comme Satan, né de lui-même, par sa propre force vive, comme le dit le poète dans son Livre V.

 

Il rebat les oreilles de ce livre fondateur à Sarah. Le tournant de leur relation se fera quand cette nouvelle Eve, cette nouvelle fleur, goûtera au fruit défendu que, malignement, son tentateur lui mettra volontairement sous les yeux.

 

Une fois connue l'identité de ce beau diable, reste à savoir s'il s'en sortira toujours grâce à sa malignité. Le lecteur ne peut que souhaiter qu'un Nanabozo, animé de bons sentiments, intervienne pour garnir d'épines une fleur ultime.

 

Le lecteur ne découvrira qu'à la fin si Ian se fera piquer, car l'auteure est encline à le malmener. Avant l'épilogue, elle lui aura fait faire malicieusement quelques allers-retours dans le temps et dans l'espace pour mieux le faire douter.

 

Francis Richard

 

Les roses sauvages, Marie Javet, 306 pages, Plaisir de Lire

 

Livres précédents:

La petite fille dans le miroir (2017)

Avant que l'ombre (2018)

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 22:55
Manifeste incertain 9, de Frédéric Pajak

J'ai évoqué des écrivains, des peintres et des penseurs. Leurs destins furent en quelque sorte incertains, et d'abord parce que la société les a ignorés longtemps, les a même répudiés, avant de les célébrer post mortem.

 

Cette fois, Frédéric Pajak, dans cet ultime volume (c'est la Fin du Manifeste), évoque Fernando Pessoa (1888-1935). Pas davantage que les destins qu'il a sollicités dans les volumes précédents, il n'a choisi le destin du poète portugais: il s'est imposé à lui au hasard des lectures.

 

Pessoa est un poète qui a peu publié de son vivant sous son "orthonyme". Il l'a fait un peu plus sous quelques-uns de ses hétéronymes (au nombre de soixante-douze ? de quatre-vingt quatre ?): 

 

L'hétéronyme n'a rien à voir avec le pseudonyme, qui est simplement l'expression d'un auteur sous un autre nom; l'hétéronyme est l'expression d'une autre personne, d'une personne hors de soi, avec son identité propre et distincte, un peu comme l'est le personnage d'une pièce de théâtre.

 

Dans le cas de Pessoa, qui s'est "multiplié" pour se "sentir"  (la plupart des gens pensent avec leur sensibilité, tandis que lui sent avec sa pensée) cela va très loin:

 

Pessoa va, pour presque chacun de ses avatars, leur attribuer une date de naissance, une profession, une biographie, des opinions politiques, et même un horoscope complet.

 

Après sa mort, dans la malle où il a entreposé ses manuscrits, on dénombrera environ trente mille documents, presque tous inédits. Ses livres, en quelque sorte, ont été offerts comme un cadeau à la postérité.

 

Pajak, à propos de ses opinions politiques, écrit qu'il est avant tout paradoxalIl ne craint pas de se contredire. Il a, comme il aime à le répéter, une opinion le matin et une autre le soir. Pour autant, il n'est pas versatile: il accepte sans détour ses contradictions...

 

Pessoa ne fait qu'un avec son oeuvre: Depuis l'enfance probablement, il subit et entretient un mal de vivre irrépressible, une morbidité aiguë. L'écriture est, à n'en pas douter, un exutoire à sa profonde mélancolie.

 

En cela Pessoa est fondamentalement portugais. Car, ce qui fonde l'âme portugaise, c'est un vague à l'âme, un sentiment où, à la nostalgie et au regret, se mêle une puissante mélancolie. On l'appelle la saudade. [...] Toute la poésie de Pessoa en est imprégnée.

 

Comme dans les volumes précédents, à ce destin incertain, Pajak mêle différents épisodes de sa propre vie, tels son enfance, ses blessures, ses passions: Non pas que celles-ci soient si pittoresques, ou si notables, mais elles me sont devenues réelles.

 

Dans ces épisodes se révèle un sentiment qui lui est familier et secret, l'incertitude, sentiment qu'il aura caressé tout au long de son existence, selon ces vers, ici modernisés, de François Villon 1:

 

Rien ne m'est sûr, si ce n'est la chose incertaine,

Obscur seulement ce qui est tout à fait évident,

Je ne doute que face à la chose certaine

Et, pour moi, la science est fruit du hasard.

 

Francis Richard

 

1 Ces vers sont tirés de la Ballade Villon (Ballade du concours de Blois ou Ballade des contradictions) dont voici la version originelle:

Riens ne m'est seur que la chose incertaine,

Obscur fors ce qui est tout évident,

Doubte ne fais fors en chose certaine,

Science tiens à soudain accident

 

Manifeste incertain 9, de Frédéric Pajak, 352 pages, Les Éditions Noir sur Blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

Manifeste incertain 4

Manifeste incertain 5

Manifeste incertain 6

Manifeste incertain 7

Manifeste incertain 8

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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 21:15
Château Charbon, de Yasha Breen

J'ai commencé à accompagner les gens parce que le rythme de leurs pas m'intéressait. Ils allaient comme ça, chemin faisant, ils avaient tous des démarches particulières, et faisaient des tas de trucs. Je les accompagnais, je les écoutais, je les regardais. Et je rentrais, rempli de leurs pas, de leurs histoires, de leurs vies et j'écoutais de la musique.

 

Quand Marceau dit qu'il accompagne les gens, c'est une façon de dire qu'il les suit. Il ne cherche pas à leur faire de mal. C'est simplement un solitaire en quête de compagnie, d'amitié. Il est patient et a tout son temps, parce qu'il n'a pas besoin de travailler.

 

Ainsi accompagne-t-il jusqu'à son travail la fille du bus. C'est comme ça qu'il l'appelle au début, en attendant de connaître son vrai nom. Il l'accompagne un jour jusque chez elle, mais il n'est pas plus avancé parce qu'il ne sait pas quelle est sa boîte aux lettres.

 

Dans le passé, il a fait la connaissance d'Anne-Marie: il l'a accompagnée, accostée et elle ne l'a pas rejeté. De temps en temps il la voit. C'est devenu une amie. Elle a compris qui il était et l'a mis en garde de ne pas aborder comme ça les gens qu'il accompagne.

 

Schwartz vit en colocation avec Ruby. Ruby est bibliothécaire; Schwarz un petit dealer, qui plus est un petit voleur. Avec l'expérience il muscle son jeu: Il vend plus, il vole mieux, il est meilleur qu'avant. Bientôt il pourra réaliser son rêve: s'installer au Cambodge.

 

Dans une zone d'activités se trouve Château Charbon. Ces locaux désaffectés hébergent une association culturelle et sportive en vertu d'un bail précaire et d'un loyer symbolique. C'est immense et tortueux: on n'avait pas baptisé cet endroit château pour rien.

 

Dans ce château, l'une des divinités figure sur un grand dessin accroché dans le couloir du premier étage du bâtiment principal. C'est la Hyène, une Guerrière au repos, ravie et repue après une partie de chasse, à flanc sur l'herbe sèche, nimbée d'une lumière lunaire.

 

Avec habileté, Yasha Breen tisse peu à peu les liens entre ces quatre personnages et ce château que fréquente l'un d'entre eux. Le lecteur doit être attentif s'il veut suivre les méandres de cette histoire forte qui a pour protagonistes des jeunes gens d'aujourd'hui.

 

Accompagner les gens comme le fait Marceau n'est toutefois pas sans risques et périls. Il ne faut pas qu'il oublie tout ce qui lui a martelé Anne-Marie. Il ne faut pas qu'il se laisse guider par une curiosité, qui, sans l'être toujours, peut être un défaut, vilain et cuisant...

 

Francis Richard

 

Château Charbon, Yasha Breen, 224 pages, Slatkine & Cie

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 22:55
Journal de l'oubli, de Silvia Härri

Gaëlle avait gagné la cuisine, s'était préparé un café, avait fouillé dans le tiroir à chocolats en quête d'une plaque. Elle avait aperçu la couverture bariolée de son miel amandes favori encastrée dans un carnet bleu marine, épais et gondolé, comme s'il avait trop pris l'humidité.

 

Gaëlle est la petite-fille de l'écrivain Ludmilla Salomon, le pseudo de Laurence Saunier, chez qui elle vit. Ce 22 mars 2016, elle reconnaît dans ce carnet le calepin de sa grand-mère, qui n'a effectivement rien à faire dans la cuisine.

 

Bien qu'il s'agisse d'un écrit strictement privé, Gaëlle ne résiste pas à la tentation de le lire, pour mieux saisir ce qui se [trame] dans la tête de sa grand-mère, se rapprocher de ce qu'elle ne [cerne] que de l'extérieur et par fragments.

 

Gaëlle est étudiante en biologie marine. Quand elle a découvert le carnet bleu, elle faisait une pause dans la rédaction poussive de son mémoire sur la turritopsis nutricula, le nom latin d'une méduse originaire de la mer des Caraïbes.

 

Ce que Gaëlle constate au fil de sa lecture, et le lecteur avec elle, c'est que Ludmilla est en train de perdre la mémoire et que ce carnet bleu pourrait tout aussi bien s'appeler Journal de l'oubli parce qu'il est le témoin de cette dégradation.

 

Ludmilla est plus ou moins consciente de ce qui lui arrive, mais ne l'accepte pas. A la date du 30 février 2015 (sic), après que son fils Vincent, le père de Gaëlle, lui a reproché d'avoir oublié un rendez-vous chez le notaire, elle cite Michaux:

 

Garde ta mauvaise mémoire. Elle a sa raison d'être sans doute.

 

Gaëlle ne se résigne pas et fait tout pour que sa grand-mère recouvre la mémoire. Elle aimerait tant qu'elle reste pour la postérité un écrivain qui aura compté, un écrivain qui, dans les dernières pages de son carnet, est encore capable de dire:

 

Les écrivains ne perdent pas leurs mots. S'ils écrivent, c'est pour ne pas les égarer.

 

Alors elle emmène Ludmilla à Noirmoutier qu'elle a dans le sang, davantage qu'elle, qui y a passé tous les juillets de son enfance. Peut-être, avec Kamal, l'aide à domicile iranien, parviendra-t-elle là-bas à sortir Ludmilla de son brouillard.

 

Silvia Härri fait naître cet espoir chez le lecteur après avoir si bien décrit la perte de mémoire progressive de Ludmilla. Gaëlle, quoi qu'il advienne, ne pourra pas avoir de regrets, parce qu'elle aura au moins fait cette tentative de déclic.

 

Gaëlle apparaît sous la plume de l'auteure comme courageuse et héritière spirituelle de son aïeule qui lui aura donné le goût de la lecture en lui offrant La vie devant soi d'Émile Ajar, qui ne ressemble à aucun autre des livres qu'elle a lus.

 

C'est le premier livre qu'elle ait aimé. Elle en lira certainement d'autres maintenant. Avant, elle trouvait que la lecture, c'était lent, poussif, souvent fatiguant et ne l'aurait jamais avoué à sa chère grand-mère qui lisait, quand elle n'écrivait pas.

 

Francis Richard

 

Journal de l'oubli, Silvia Härri, 208 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Loin de soi (2013)

Nouaison (2015)

Je suis mort un soir d'été (2016)

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 22:45
Déflagration, de Serge Bimpage

Au Petit-Pays, on pouvait être atteint de disgrâce et se relever aussitôt. Quelle que soit sa condition sociale. Chez nous il n'y avait pas besoin de faire grève, les institutions étaient bien huilées, la démocratie était solidement arrimée.

 

Voilà ce que dira en substance Julius Corderey dans sa  conférence à la Fondation Bodmer sur le Petit-Pays, neutre et entouré de montagnes, qui, de pauvre, il n'y a pas si longtemps, s'est redressé et est devenu une exception sur le continent.

 

Julius Corderey est professeur d'histoire à l'université de Genève. Il fait partie de ces rares universitaires décorés de l'Ordre des Palmes académiques. Il est l'auteur d'un livre sur le Petit-Pays qui est le sien. Il l'a intitulé Une île en Europe.

 

Car le Petit-Pays se trouve planté au coeur de l'Europe. Au cours de son histoire, il est toujours parvenu à résister aux pressions extérieures. Il a surtout une cohésion unique au monde en dépit de ses quatre cultures et langues différentes.

 

Ce sont ses certitudes sur le Petit-Pays, avant que ne survienne la Déflagration. Quand celle-ci se produit, elle déconcerte les experts. L'impensable est arrivé. Le Petit-Pays, surpris, est confronté à la nature, indifférente aux hommes.

 

Les gens sont atteints de nostalgiose: Jadis dirigé vers un passé regretté, cette affection concerne ici un futur qui nous était promis ! diagnostique un médecin. Elle serait en rapport avec la déflagration et le réchauffement climatique...

 

À moins de savoir mettre en perspective la déflagration, l'avenir de l'exception - ce sera le titre du deuxième ouvrage du professeur Corderey - serait bien compromis. L'historien y devra donc ne rien négliger pour détenir la fin de l'histoire.

 

Francis Richard

 

Déflagration, Serge Bimpage, 544 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

La peau des grenouilles vertes (2015)

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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 22:00
Vue mer, de Colombe Boncenne

Stefan a désormais presque quarante ans et autant de costumes. Il est co-manager de BOUKÉ et PARTENEURE avec Elsa. Ils ont réussi, leur business a cartonné sans pour autant leur échapper. Enfin, jusqu'à aujourd'hui.

 

Aujourd'hui Stefan Bouké est dans sa voiture. Il doit se rendre à la tour où se trouvent, au 5e, les bureaux de l'entreprise de services qu'il a créée avec Elsa Parteneure, ancienne élève de la même école de management que lui.

 

C'est une petite entreprise dont la team comprend en tout neuf personnes si l'on excepte les deux dirigeants. De son bureau, Stefan a vue sur l'espace ouvert composé des deux îlots carrés de la com' et du développement-rédac.

 

Comme ceux des dirigeants, les noms des membres de la team sont croquignolesques:

- à la com', il y a Maria Quaraie, Lucien Perseau et Rita Rioussi;

- au développement-rédac, Charlotte Brule-Aoute, Blaise de Sillusion, Guy Bécédère et Bart El'Bye;

- la secrétaire de direction s'appelle Françoise Deprouste et le stagiaire inclusif Machin.e Ickxe.

 

Stefan est bien dans sa voiture, mais il ne démarre pas. Pourtant il sait pertinemment qu'il doit présenter le dossier VUE MER, en fin d'après-midi, après la réunion hebdo, où on parlera de l'avancement des dossiers en cours.

 

Stefan ne démarre pas: Il a posé ses mains sur le volant et puis c'est tout. Alors il imagine comment cela se passe au 5e sans lui. Et c'est la journée typique d'une entreprise moderne actuelle qui se déroule sous les yeux du lecteur.

 

Le globish y est de rigueur: on ne parle pas de résumé mais de brief, de procédure mais de process; on n'est pas responsable mais in charge; on ne fait pas le point, on débriefe; on ne publie pas un journal mais une newsletter, etc.

 

L'ascenseur de la tour est un lieu inspirant. D'ailleurs huit des neuf chapitres se terminent par un poème d'ascenseur composé par un des personnages de cette satire où sont dépeints des archétypes de collaborateurs d'aujourd'hui.

 

S'il ne démarre pas, Stefan, c'est parce que, consciemment ou pas, il veut laisser à Elsa le soin de présenter toute seule le difficile dossier Vue mer. Mais, comme dirait le fabuliste, finalement, tel sera pris qui croyait prendre...

 

Francis Richard

 

Vue mer, Colombe Boncenne, 128 pages, Zoé

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13 septembre 2020 7 13 /09 /septembre /2020 16:30
... au point 1230, de Laurence Voïta

Exceptionnellement cette fois, il avait acheté un billet le mercredi et c'est le jeudi qu'il a eu le résultat. Pas un dimanche. C'est ce qui a tout changé.

 

Jacques Banier est physiothérapeute à La Tour. Le mercredi 13 juin, il a pris un billet de loterie au kiosque tenu par Jean Parisod, alias Johnny, et gagné la coquette somme imposable de trois millions cinq cent soixante-cinq mille francs et cinquante centimes.

 

Ce qui a tout changé, c'est ce que lui a dit sa femme Sylvaine le lendemain quand il a émis l'hypothèse d'un tel gain: Si demain tu gagnais au Loto, je ne sais pas ce que je ferais, mais si c'était aujourd'hui, je prendrais ma part et je m'en irais au bout du monde.

 

Seize semaines plus tard, le samedi 6 octobre, il met sa décision longuement réfléchie à exécution: Il va renoncer à cet argent, en laissant ouverte la poche arrière de son short de course, et, effectivement, à l'arrivée, ... au point 1230, il constate qu'il l'a perdu.

 

Une semaine plus tard, le samedi 13 octobre, Nathalie Galic, professeure de biologie au gymnase de la ville, trouve, dans la montagne, alors qu'elle court, le billet de Loto, un papier qui lui est familier - elle joue régulièrement -, perdu par Jacques Banier.

 

À la différence de Jacques, Nathalie en parle à son compagnon Greg. Mais elle a des scrupules. Elle retarde le moment d'aller chercher le gain, car elle voudrait le partager avec celui qui l'a perdu en partant du point 1230, l'altitude qui est inscrite sur la carte.

 

Le mercredi 24 octobre, un jour peu propice aux baignades, un témoin anonyme et fortuit d'une déchirure dans la prospérité de ce petit coin du monde aperçoit le corps inanimé de Nathalie Galic à l'extrémité de la petite plage de la Becque et compose le 117:

 

Allongée sur le dos, elle semblait prendre le premier soleil du matin, avec les pieds dans l'eau. Des pieds chaussés de baskets roses, avec la virgule blanche bercée au gré des petites vagues qui animaient les jambes.

 

L'enquête menée au gymnase et auprès des proches de la victime par le vieux flic Bruno et son équipe, Sophie, Jérémie, Luisa, le petit Blanchard et l'immense Gérald, ne donne rien pendant des jours. Ils ignorent, ce que sait le lecteur, l'existence du billet de Loto...

 

Avant que les policiers ne résolvent le mystère de la mort de Nathalie, où le billet de Loto ne peut que jouer un rôle, direct ou indirect, Laurence Voïta fait une analyse psychologique très fine des personnages de cette histoire si bien que c'est celle-ci qui importe.

 

Aussi, quand la clé du mystère est remise au lecteur à la fin du livre, celui-ci ne s'y attend pas et s'y attend à la fois, parce qu'il sait que les comportements et les secrets de Jacques Banier et de Nathalie Galic ne peuvent pas être compris par leurs entourages respectifs.

 

Francis Richard

 

... au point 1230, Laurence Voïta, 284 pages, Les Éditions Romann

 

Livre précédent aux mêmes éditions:

 

Vers vos vingt ans (2019)

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 20:22
Tolle, lege !, de Daniel Fattore

La photocopieuse de l'évêché était le seul objet moderne jamais entré dans la vénérable institution. Du coup, quitte à assécher les budgets pour dix ans, on avait mis le paquet: la machine peut copier tout et n'importe quoi...

 

Paulo, l'apprenti, est chargé par Pétronille, son fantasme favori, qui tape ses lettres sur une Remington historique, millésimée 1920, de faire de multiples copies sur cet engin complexe au point qu'il faut le tempérament d'un dompteur de cirque pour en tirer quelque chose.

 

Ce photocopieur (ou cette photocopieuse, car Daniel Fattore emploie indifféremment l'un ou l'autre terme) se révèle pour le moins capricieux. C'est un objet inanimé (façon de parler) qui semble donc avoir une âme et les états qui vont avec cet attribut exclusif de l'humanité.

 

L'engin lui fait des réflexions improbables via son écran, n'en fait qu'à sa tête, se met en panne quand ça lui chante, ce qui retarde Paulo dans cette seule tâche que lui confie Pétronille, qui n'a pas que ça à faire d'attendre, puisqu'elle doit aussi peinturlurer ses doigts de pieds.

 

Les utilisateurs de tels engins ne seront pas surpris que le mode d'emploi de cette machine comprenne plus de mille pages par langue. Ce qui les surprendra davantage, c'est que la deuxième langue, le japonais étant la première, soit le latin, c'est-à-dire celle de l'acquéreur...

 

Les facéties - ce qui est une litote - de cette machine sont les ressorts de cette histoire burlesque, qui est une satire à la fois d'une institution succombant à la pensée magique, d'une entreprise ringarde et peu soucieuse de ses employés, d'une intelligence aiguë prêtée à des objets.

 

Le lecteur rira de bon coeur à ce récit où les noms propres sont volontiers potaches, où des formules consacrées du vocabulaire religieux sont détournées habilement de leur usage, où l'auteur ne se prend pas au sérieux et est le premier à se gausser de ses propres plaisanteries.

 

Le lecteur répondra donc oui à l'impératif de ramasser ce livre plein d'humour et de le lire, comme le lui suggère son titre, Tolle, lege!, que, selon l'auteur, il comprendra s'il compulse la méthode de latin Magnard ou, s'il est un peu plus avancé, qu'il traduira en ouvrant son Gaffiot.  

 

Francis Richard

 

Tolle, lege !, Daniel Fattore, 208 pages, Hélice Hélas

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 19:10
Aller voir les arbres, de Fabienne Morales

A la suite de l'atelier, nous nous sommes retrouvées chaque semaine ou presque, nous téléphonant lorsqu'il était impossible de se voir, partageant nos expériences, nos attentes, nos déceptions, nos lectures.

 

Claire a suivi un atelier d'écriture avec Jeanne. Sept ans plus tard, empêchée de le faire cet été-là pour raison impérative et familiale, Jeanne demande à Claire de la remplacer. Ce qu'elle accepte sans se rendre compte que ce n'est pas aussi simple que le dit Jeanne:

 

Selon Jeanne, écrire était simple mais impliquait de piocher dans le formidable réservoir de l'inconscient: alambiqué, richissime, monstrueux.

 

Car Claire n'est pas devenue écrivaine pour autant et doute jusqu'au bout d'être capable de mener à bien cet atelier d'écriture, même si, aux côtés de Jeanne, elle a assisté au jaillissement de l'idée créatrice, du parcours d'une histoire et de ses interminables errances.

 

Claire, initiée par son cousin Edouard à la marche dans la nature et à Aller voir les arbres, surtout quand un chagrin vient l'étreindre, l'a fait découvrir à Jeanne, qui dit qu'écrire ou aller voir les arbres, c'est en fait la même chose: elle devrait donc pouvoir s'en sortir.

 

L'atelier d'écriture durera quatre jours. Il n'y aura que deux participantes, Celia, la septentaine, et Doris, guère plus âgée qu'elle. Il se déroulera dans une propriété de la campagne vaudoise, non loin de Rolle, comprenant une demeure principale et une annexe:

 

Le grand salon permettait aux ateliers de se tenir en cas de ciel maussade, et la tonnelle recouverte de vigne offrait l'ombre nécessaire pour pouvoir écrire dehors du matin jusqu'au soir.

 

L'atelier ne se déroule évidemment pas comme prévu. Le premier imprévu, et non le moindre, étant l'inscription tardive, à quatre heures du matin du premier jour, par courriel adressé à Jeanne et redirigé vers la messagerie de Claire, d'un certain Pierre Bergstein:

 

Madame, c'est une urgence. Acceptez-moi à l'atelier.

 

La première consigne que donne Claire aux trois participants de l'atelier est Je me souviens, comme le titre d'un des recueils de Georges Perec. En écrivant l'histoire de cet atelier, Claire aura appliqué cette consigne à son tour et aura réussi à aller voir les arbres...

 

Francis Richard

 

Aller voir les arbres, Fabienne Morales, 138 pages, Plaisir de lire

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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 17:20
L'anatomie d'une décision, d'Anna Szücs

- Tu ne réalises pas que, de toute manière, quoi que tu fasses, ça ne changera pas le cours des choses?

- Je ne pourrai peut-être pas changer leur cours, mais je peux choisir d'aller ailleurs, plutôt que de me laisser persécuter comme un mouton.

 

Ce jeudi 25 octobre 1956, Imre Spiegel n'est pas rassuré par ce que lui dit de la situation à Budapest son frère Jószef, invité à dîner. La veille, le Zala, l'unique quotidien de la région, a publié ce titre à la une:

 

Budapest: attaque à main armée de bandits contre-révolutionnaires.

 

Imre Spiegel n'est pas membre du Parti, mais il occupe le poste de sous-directeur local du Népbolt, soit les Magasins du peuple, qui regroupent une quarantaine de commerces de la ville de Zalaegerszeg.

 

Imre peut donc craindre pour lui et sa famille, d'autant qu'il est juif et que l'antisémitisme semble renaître dans cette Hongrie communiste, ce qui lui rappelle les heures les plus sombres des nationalistes.

 

Imre doit prendre une décision: partir ou ne pas partir. Pendant une petite semaine, du 24 au 29 octobre, il va tergiverser, essayer, face à la situation, de rester rationnel, de ne pas se laisser gagner par l'émotion.

 

Le régime est ébranlé et il est difficile de savoir quel côté l'emportera des universitaires et des ouvriers, qui souhaitent des réformes, ou du gouvernement qui les accuse d'être soutenus par les pays de l'Ouest.

 

Le roman d'Anna Szücs n'est pas seulement L'anatomie d'une décision qu'Imre doit prendre, mais aussi l'anatomie du  communisme, qui prétend alors constituer la seule révolution populaire légitime.

 

Ainsi Imre est-il le véritable chef du Népbolt. Son supérieur, dépourvu de toutes notions commerciales, se contente de répandre l'idéologie communiste et de répercuter les directives venant de plus haut.

 

Compte tenu de cela, Imre doit-il avoir peur de la tournure des événements puisqu'il s'est toujours refusé à faire de la politique? Ce n'est cependant pas une telle considération qui emportera sa décision...

 

Francis Richard

 

L'anatomie d'une décision, Anna Szücs, 168 pages, Éditions Encre Fraîche (avec des illustrations de l'auteure)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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