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28 septembre 2024 6 28 /09 /septembre /2024 17:10
D'or et de jungle, de Jean-Christophe Rufin

Lorsqu'on s'apprête à rencontrer un des hommes les plus riches du monde, il est vivement conseillé de se composer une attitude digne et même conquérante, surtout si on vient de sortir de prison.

 

À Los Angeles, Ronald Daume propose ses services à Marvin Glowic, le créateur du moteur de recherche Golhoo. Certes ils sont amis, mais ne se sont pas vus depuis trente ans.

 

Ronald ne veut pas rester sur l'échec du coup d'État manqué à Madagascar quand il était employé par l'agence Providence, dirigée par un homme exceptionnel, Archibald, Archie...

 

De se protéger contre l'État fédéral est ce qu'il suggère à Marwin, et à ses semblables1, qui ont un point commun: ce sont des libertariens2 convaincus, croyant à la liberté absolue.

 

Comment mieux se protéger contre l'État, sinon en ayant un, i.e. en prenant le contrôle d'un État existant, ce que, dans le jargon du métier, on appelle un coup d'État clefs en main:

 

Il faut choisir judicieusement sa cible, analyser les forces en présence et mettre en oeuvre toutes sortes de techniques de subversion.

 

Ronald a en effet quitté Providence, une agence spécialisée dans le métier, et a créé sa propre agence, basée à Nice, qui a la particularité, discrétion oblige, de n'avoir pas de nom.

 

Marwin et ses collègues acceptent sa proposition: la cible choisie est le sultanat de Brunei, où règne la charia, au moins de façade, et où la richesse repose sur les hydrocarbures.

 

Comme tout bon manager, Ronald sait s'entourer de spécialistes, si bien que l'agence sans nom grossit et qu'il peut bientôt envoyer des équipes de professionnels sur le terrain.

 

L'intérêt du livre de Jean-Christophe Rufin est que le récit, plein d'aléas, est tout à fait vraisemblable. L'équipe de Ronald, heureusement, réagit très rapidement à ces aléas. 

 

Dans ce genre d'opérations, faites nécessairement dans l'ombre, pertes et doubles jeux sont inévitables. Souvent, hélas, sans le savoir, on fait le travail d'un autre, alors que faire?

 

Il faut savoir se contenter de ce que l'on est.

 

Francis Richard

 

1 - Tels que les GAFAM, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

2 - En fait les libertariens défendent la liberté individuelle conçue comme un droit naturel ou comme le résultat du principe de non agression (voir Wikiberal)...

 

D'or et de jungle, Jean-Christophe Rufin, 450 pages, Calmann-Lévy

 

Livres précédents chez Flammarion:

Le Suspendu de Conakry (2018)

Le Flambeur de la Caspienne (2020)

La Princesse au petit moi (2021)

 

Livres précédents chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

Le tour du monde du roi Zibeline (2017)

Les sept mariages d'Edgar et Ludmila (2019)

Les flammes de pierre (2021)

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25 septembre 2024 3 25 /09 /septembre /2024 20:30
Ozanges, de Richard Millet

Pourquoi avoir accepté ce qui était moins une invitation qu'une suggestion? La beauté de la jeune femme? Curiosité? Ennui? Remords de négliger ma terre natale? Ou bien pour le seul nom du château, Ozanges [...]?

 

Pascal Bugeaud est écrivain. Il n'a pas d'autre corde à son arc. S'il retourne dans le haut Limousin, c'est moins pour lire des extraits de son dernier livre, La Place forte, devant des lecteurs à présent peu nombreux que pour donner suite à la suggestion de la belle jeune femme.

 

Cette dernière, tchèque, se prénomme Milanka. Elle est venue, avec un enfant, le chercher en voiture à la gare d'Ussel où il est arrivé par l'autorail. Ozanges est le château où elle a vécu avec son mari et où leur enfant a grandi. Elle s'y rend de temps à autre par piété envers lui.

 

Après avoir franchi la grille, le château fut soudain là - le passé simple répondant à la solennité du moment à quoi les éléments participaient, puisqu'il avait cessé de neiger et que la lune entrouvrait les nuages: l'ancienne langue a encore son mot à dire, aurait-il pu susurrer ... 

 

Ozanges est le récit de la nuit que le narrateur passe seul dans ce château, afin d'être à pied d'oeuvre pour la séance de lecture prévue le lendemain à la librairie Tintignac à Uxeilles, non sans avoir pris préalablement un repas avec l'enfant et Milanka, fidèle lectrice de ses livres.

 

En fait il n'a pas osé dire à Milanka qu'il aurait préféré dormir ailleurs et qu'il appréhendait d'y être seul. Aussi l'a-t-il rassurée quand elle lui a demandé en partant si ça irait. Il lui aurait bien répondu qu'il était venu pour ça, sans préciser quoi, ne le sachant pas bien, ni Milanka:

 

Elle devait être tout simplement heureuse de [lui] offrir l'hospitalité dans un cadre hors du commun et aussi révolu que les mondes d'où [ils venaient], les derniers paysans, pour [lui], tout comme, pour elle, le communisme soviétique.

 

Il retrouve une solitude dont [il a] cessé de croire qu'elle est essentielle à l'écrivain. Il passe une mauvaise nuit, entendant des bruits, auxquels succède un silence qu'il n'ose pas troubler, épuisé, sans défense devant le sommeil comme dans la veille, murmurant des prières.

 

Puis il visite le château, pièce par pièce: [il partait] du principe [qu'il aurait] moins peur en questionnant respectueusement le château qu'en demeurant dans [sa] chambre. Peut-être aurait-il mieux fait de rester sur son lit... mais ne doit-il pas achever ce qu'il a entrepris?

 

Hanté cette nuit-là par des musiques et des livres, il va jusqu'au bout de sa visite et tâche d'écrire correctement, comme le lui recommandait sa mère, qui s'affligeait que, dans un monde presque déchristianisé, la langue était abandonnée à l'impiété et aux hérésies syntaxiques...

 

Francis Richard

 

Ozanges, Richard Millet, 128 pages, Samuel Tastet Éditeur

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

 

Fatigue du sens (17 décembre 2011)

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012) :

- Langue fantôme, suivi de, Éloge littéraire d'Anders Breivik

- Intérieur avec deux femmes

- De l'antiracisme comme terreur littéraire

Trois légendes (21 novembre 2013)

L'Être-Boeuf (3 décembre 2013)

Une artiste du sexe (30 décembre 2013)

Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)

Solitude du témoin (3 mai 2015)

Province (28 juin 2017)

Étude pour un homme seul (17 mai 2019)

Français langue morte suivie de l'Anti-Millet (30 juillet 2020)

Paris bas-ventre, suivi de, Éloge du coronavirus (22 juillet 2021)

Nouveaux lieux communs (8 juin 2024)

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23 septembre 2024 1 23 /09 /septembre /2024 18:45
Ce qu'il reste de tout ça, de Fanny Desarzens

Ce n'est ni la montagne, ni la mer. Ça se passe entre les deux, c'est un plateau dans ce niveau du monde. Et ce qui surprend d'abord c'est la couleur. La même teinte qui se déploie dans ce grand espace. Partout c'est vert.

 

Dans ce lieu, Marianne apparaît au début du roman. Avec deux autres personnes. Ce n'est pas fortuit. C'est en quelque sorte un prologue que le lecteur se devra de garder présent à l'esprit.

 

Le monde de Marianne est tout ce qu'il y a d'ordinaire. Il peut donc parler à tout lecteur humaniste, c'est-à-dire qui aime ses semblables, sans pour autant dénigrer les êtres d'exception.

 

Pour situer Marianne, Fanny Desarzens raconte, dans un style épuré, d'où elle vient, comment elle vit, ses parents, Francis et Josée, les lieux dans lesquels, enfant unique, elle a grandi.  

 

L'auteure raconte une autre famille, dans un autre village, où les parents n'ont pas moins de six enfants, s'attarde à décrire le petit dernier, Adrien, un débrouillard comme son père Jacques.

 

À un bal Marianne et Adrien se sont rencontrés. Sont-ils tombés amoureux l'un de l'autre? Que nenni. L'un et l'autre se sont simplement dits qu'ils allaient s'entendre, allaient se comprendre.

 

Il a fallu que son père à elle meurt pour que sa mère lui dise qu'il avait commencé tout jeune à mettre de côté, qu'il n'avait jamais arrêté, pour donner le tout à sa fille, avant qu'elle naisse. 

 

Adrien et Marianne ont un fils, Daniel, un autre, André. Ils grandissent. Alors il faut déménager, gagner davantage, travailler, travailler, pour avoir une retraite paisible, mais ce n'est pas tout:

 

Être capable d'économiser pour les enfants [...]. Avoir des sous pour quand ils seront grands.

 

Sans être colossale, l'épargne familiale grossit, reste à attendre, jusqu'au jour où, pour la santé de Marianne, se présente l'occasion de l'investir dans un terrain, sur lequel ils pourraient bâtir...

 

Il est dans la nature humaine de vouloir transmettre quelque chose à ses héritiers, des rêves et des réalités. Mais Ce qu'il reste de tout ça n'est pas forcément ce que l'on avait imaginé qu'il serait...

 

Francis Richard

 

Ce qu'il reste de tout ça, Fanny Desarzens, 160 pages, Slatkine

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Galel (2022)

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16 septembre 2024 1 16 /09 /septembre /2024 17:25
Le sutra des damnés, d'Alexandre Sadeghi

Un détail la troublait plus que les autres: une particularité qu'un autre inspecteur aurait probablement ignorée, pas par maladresse ou manque d'attention, mais par différence de parcours. Les cinq mots se répétaient dans sa tête, rythmés et persistants: Cent huit coups de burin.

 

L'inspectrice Kong Ling a donné sa démission. Elle doit partir pour sa Chine natale dans deux semaines. Mais son patron, André Reynaz, chef de la brigade criminelle, lui a demandé instamment de s'occuper d'un meurtre inouï commis sur la personne de Marius Chollet:

 

Cinquante-huit ans. Professeur ordinaire d'informatique à l'École polytechnique fédérale de Lausanne.

 

La victime a en effet reçu cent huit coups de burin. Le patron a besoin de quelqu'un d'efficace et de têtu, qui lui obtiendra des résultats rapidement et sans chichi. Elle accepte. Il ne sait pas à quel point elle est la bonne personne, car, pour sûr, le nombre de cent huit lui parle:

 

De mémoire, Ling pouvait énumérer une douzaine d'exemples, tant dans la littérature et les arts martiaux que dans les coutumes bouddhistes et taoïstes de son pays natal.

 

Le patron lui donne toutefois un assistant pour l'épauler, l'appointé Nicostratus (sic) Braga. Malgré qu'elle en ait, elle finit par accepter qu'il soit en quelque sorte son ange gardien, ce qui, l'histoire le dira, était une bonne condition pour qu'elle mène l'enquête à son terme.

 

Commence alors une série de meurtres aussi cruels les uns que les autres. Seule Ling est à même de faire le lien entre eux. Car le tueur s'inspire de mythes bouddhistes, en particulier la symbolique des supplices de Naraka, un des six mondes de cette cosmologie orientale.

 

Ce monde comprend huit Enfers chauds. Chacun des meurtres commis semble l'illustration d'un de ces enfers. L'expression supplice chinois signifie au sens propre une technique de torture particulièrement cruelle. C'est bien le cas dans la commission de tous ces meurtres.

 

Le lecteur attentif remarquera qu'un personnage, que l'auteur désigne par l'acolyte, apparaît tout au long de ce récit infernal, croise les protagonistes et ponctue ses apparitions de citations bouddhistes du meilleur effet, tel que celui-ci qui sera, hélas, souvent de circonstance:

 

Toute chose créée meurt. Celui qui le comprend deviendra passif à la douleur. Ceci est la Voie de la Purification.

 

Le récit se déroule en divers lieux de Lausanne, la plus petite des grandes villes de Suisse, que ses familiers reconnaîtront mais qui prendra des couleurs auxquelles ils ne s'attendent pas: Même une bonne personne confondra le Bien et le Mal tant que ceux-ci n'auront pas mûri.

 

Dans Le sutra des damnés, comme la Roue de l'Existence, Alexandre Sadeghi entraîne le lecteur sans effort jusqu'au dénouement. S'il ne l'était, il sera convaincu qu'il existera toujours des victimes et des bourreaux, des démunis et des exploiteurs, des démons et des autres:

 

Que ce soit la vie ou la mort, la douleur ou la joie, tout se répète, tout revient...

Et rien ne se termine.   

 

Francis Richard

 

Le sutra des damnés, Alexandre Sadeghi, 434 pages, Slatkine

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13 septembre 2024 5 13 /09 /septembre /2024 19:30
Une singularité, de Bastien Hauser

Je reconnais les anneaux orangés du disque d'accrétion, le même que m'avait montré Cyril sur son portable.

Je reconnais M87*.

Je me redresse dans le canapé et reste un instant sans bouger. En dessous de l'image il y a un article qui dit que le 10 avril 2019 a été publiée la première photographie d'un trou noir. Je relis la date trois fois, je la connais déjà, c'est le jour que j'ai passé à l'hôpital, c'est le jour où on m'a montré l'intérieur de mon cerveau.

 

Abel Fleck a été victime d'un AVC hémorragique. À l'hôpital, on lui a montré la tache lumineuse au centre de l'image de son cerveau. 

 

Le 20 avril, Cyril lui a montré la photo de M87*, un trou noir, situé au centre de la galaxie elliptique supergéante M87, i.e. Messier 87.

 

Ce 25 avril, rentré chez lui, il retrouve sur son ordinateur la photo de M87*. Il ne peut simplement pas croire que ce soit une coïncidence.

 

Il est hautement improbable que la première photo d'un trou noir coïncide avec son observation d'un trou noir à l'intérieur de lui-même.

 

Les deux trous noirs sont forcément liés. Dès lors il est obsédé par les trous noirs et lit sur la toile tout ce qu'il peut trouver à leur sujet.

 

Ces trous de mémoire le font se couper du monde, tandis qu'un bourdonnement incessant dans sa tête le fait changer de comportement.

 

Il n'en est pas à Une singularité près. C'est ainsi que les scientifiques parlent du point noir auquel se réduit une étoile après avoir explosé.

 

Dans ce récit, il y a pour Abel un avant et un après le 21 juin 2019. Ce jour le plus long de cette année-là, il part de l'autre côté du monde.

 

En fait Abel change de continent. Il quitte Bruxelles et ses amis, qui ne le reconnaissent plus, et gagne Tucson sans se rappeler comment...

 

Car ses trous de mémoire fluctuent, de même que le bourdonnement qui résonne dans sa tête. Bientôt il n'est plus seul, se fait des relations.

 

Avec elles, il se rend à Kitt Peak, en contrebas de l'observatoire, l'endroit idéal pour voir l'éclipse du 2 juillet, phénomène en principe banal.

 

Le lecteur de Bastien Hauser devra alors faire un effort. Après tout, Abel ne délire peut-être pas. Mais il lui faudra admettre son assertion: 

 

La science dit que le cerveau et le ciel c'est pareil.

 

Francis Richard

 

Une singularité, Bastien Hauser, 272 pages, Actes Sud

 

N.B.

Ce roman a été sélectionné pour Le prix du livre de la ville de Lausanne. Une rencontre avec son auteur aura lieu le 26 octobre 2024 à l'Auditorium MCBA (Musée cantonal des beaux-arts), Plateforme 10, à 11h. Entrée libre sur inscription.

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10 septembre 2024 2 10 /09 /septembre /2024 18:55
Un jardin sans clôture, de Jean Prod'hom

En dépit des obligations et des devoirs que supposait cette vie communautaire, aucun communier n'éprouvait, je crois, le sentiment d'être prisonnier de quoi que ce soit. Ce nous, personne ne leur avait imposé et il ne les empêchait pas de s'en émanciper toutes les fois qu'ils disaient je au conseil ou à l'auberge, pour faire entendre une idée ou signifier leur désaccord.

 

Cette disparition des communautés rurales se produit à la fin de l'Ancien Régime. L'auteur en incrimine la révolution industrielle, la division du travail, les lois du marché.

 

Ne serait-ce pas plutôt que les progrès matériels ont fait croire aux hommes qu'ils étaient comme des dieux et qu'ils pouvaient se passer d'eux et de toute transcendance?

 

Les hommes, dans cette continuité, n'ont-ils pas inventé le concept d'État-providence, où les solidarités forcées se sont substituées aux solidarités naturelles et spontanées?

 

Dans ce livre, l'auteur évoque deux figures, insurgées contre cette nouvelle communauté sans communauté ne répondant pas au besoin simultané d'en être et d'en échapper.

 

Ce sont deux figures protestantes, mais ce qu'elles disent peuvent trouver écho chez les catholiques à qui manque dans des sociétés sans Dieu une vie spirituelle qui sauve.

 

Ces figures, John Nelson Darby et Alexis Muston, aspirent l'une et l'autre à une refondation religieuse mais elles ont deux manières tout-à-fait différentes d'être au monde.

 

Grâce à la découverte du journal du second, Jean Prod'hom a redécouvert le premier: enfant, il avait participé au culte darbyste, sans jamais en être, l'ayant quitté à 15 ans...

 

De l'aventure et de l'Assemblée des frères du premier, il tire la conclusion que, née d'une expérience existentielle et généreuse, elle s'est métamorphosée en machine à exclure:

 

Elle fait partie de ces utopies collectives d'après la Révolution que leurs instigateurs, pour ne pas avoir à y renoncer, ont sans cesse adaptées, corrigées, amendées, jusqu'à les dévoyer.

 

Le second, au contraire, est réservé à l'égard des groupes et des doctrines, et cherchera tout au long de sa vie une passe qui lui permette de vivre seul, libre et avec les autres:

 

La foi qui l'habite ne ressemble plus à la foi étroite, exaltée de beaucoup de ses contemporains; elle n'est pas non plus comme chez John Nelson Darby, une vérité coextensive à la vérité scripturale.

 

La remise à zéro de Darby pour bâtir sur des fondements inébranlables conduit à la guerre de tous contre tous. L'auteur lui préfère la voie tierce d' Un jardin sans clôture de Muston:

 

Difficile de ne pas éprouver de l'admiration pour cet homme qui a su résister aux chimères idéologiques de son temps, et se tenir en amont des engagements partisans, dans cette attention active qui seule est à même d'offrir une chance à l'avenir.

 

Francis Richard

 

Un jardin sans clôture, Jean Prod'hom, 152 pages, Labor et Fides

 

Livres précédents:

 

Novembre, éditions d'autre part (2019)

Élargir les seuils, Labor et Fides (2023)

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7 septembre 2024 6 07 /09 /septembre /2024 17:10
Venger Vicky, de Catherine Rolland

Quand l'ombre se dressa devant lui, semblant surgie de nulle part, il poussa un petit glapissement ridicule avant de reculer d'un pas, sous l'effet de la surprise. Le talon de sa chaussure droite atterrit dans le vide de la première marche. Il se sentit aspiré vers l'arrière, battant des bras en réflexe pour se retenir.

 

Catherine Rolland se garde de dire tout de suite de qui il s'agit, mais elle précise toutefois que ce personnage masculin, poussé au milieu du thorax par la main gantée de l'ombre, bascula tête la première dans l'escalier.

 

Dans la famille Stadler, quelque chose s'est produit six mois plus tôt, qui l'a bouleversée, mais, là encore, l'auteure laisse planer le mystère, qui, c'est dans la logique du genre thriller, doit être en rapport avec cet attentat.

 

On sait que Céline tient bien son ménage, que Guillaume doit faire partie du corps médical, que, depuis l'événement, ils font chambre à part, que leur fils Lucas est en deuxième année d'apprentissage pour devenir pâtissier.

 

Le lecteur ne manquera pas de s'apercevoir que le titre d'une partie des chapitres est un compte à rebours, qui débute de manière très précise à 03h 17min 36s. Dans ces chapitres, il a accès aux tourments de Guillaume.

 

Qui est Vicky? La fille de Céline et Guillaume, la petite soeur de Lucas. Une autre partie des chapitres lui est consacrée et, cette fois, leur titre est celui d'une année, la première étant 2009, alors qu'elle n'a que trois ans.

 

L'illustration de la couverture est explicite. Les patins à glace qui y sont représentés sont ceux que Vicky veut chausser pour devenir d'abord une grande patineuse suisse, puis internationale, enfin médaillée olympique.  

 

Or qui est l'homme qui a dévalé un escalier? Yvan, un ami de Guillaume, devenu le coach de Vicky. Or qui, en tant qu'urgentiste, est appelé pour s'occuper de lui, blessé dans cette chute? Comme par hasard, Guillaume.

 

Très vite le lecteur apprend que le responsable de ce qui est arrivé à Vicky est Yvan, mais que lui a-t-il donc fait? Il doit s'armer de patience, après avoir compris que tous trois dans la famille Stadler veulent Venger Vicky.

 

Y parviendront-ils? C'est tout l'enjeu de cette intrigue où le lecteur est introduit, de manière érudite, dans les mondes des secours d'urgence et du patinage artistique. Mais vouloir et pouvoir sont deux choses bien différentes...

 

Francis Richard

 

Venger Vicky, Catherine Rolland, 236 pages, Slatkine

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Le cas singulier de Benjamin T, 352 pages, Les Escales (2018)

 

Ouvrages collectifs:

 

Nuits blanches en Oklahoma, Éditions Okama (2020)

Léa, Éditions Okama (2020)

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5 septembre 2024 4 05 /09 /septembre /2024 18:50
Deux filles, de Michel Layaz

Sélène s'est approchée pour poser deux bises franches sur mes joues. Je n'ai eu aucun pressentiment. Ni bon, ni mauvais. Qu'Olga, Sélène et moi n'aurions jamais dû nous rencontrer, qui aurait pu le savoir?

 

Ainsi s'exprime le narrateur au début de ce récit. C'est un indice pour le lecteur. Il était improbable que les trois se croisent et pourtant.

 

Le lecteur apprend donc que les Deux filles du titre s'appellent Olga et Sélène. Olga est la fille du narrateur et Sélène l'amante d'Olga.

 

Olga est partie pour un périple en Asie avec Mats. Elle est revenue avec Sélène, qu'elle a rencontrée devant le tombeau de Confucius.

 

Sylvie a quitté le narrateur pour un maître-nageur plus jeune qu'elle. Olga s'est alors installée chez son père, rue de la Roquette à Paris.

 

Un autre personnage, un SDF, complète la distribution de ce roman. Faute de savoir son nom, Olga et Sélène l'ont baptisé Amandin:

 

La première fois où elles l'avaient remarqué, il se régalait d'un sachet d'amandes offert par une bonne âme.

 

Amandin accumule dans son antre des cahiers dans lesquels il représente des motifs très simples avec pastels et crayons de couleur.

 

Aux deux filles Amandin a fait cadeau de l'un d'entre eux, révélant son génie caché et le narrateur, cameraman de son métier, l'a filmé.

 

Un jour, Amandin fera cadeau au narrateur, en signe d'amitié, d'un livre-accordéon, une sorte de long leporello, couvert d'arbres fleuris.

 

Lausanne est la clé. Sélène y est née. Le narrateur y a vécu. Les deux filles et lui s'y rendront. Les oeuvres d'Amandin y seront exposées.

 

Peu à peu, le lecteur, avec le narrateur, apprend la vérité, qui éclaire la question qu'il se pose au début et restera implicite pour les autres:

 

Même voilée, il est bon que la vérité soit dite.

 

Francis Richard

 

Deux filles, Michel Layaz, 160 pages, Zoé (à paraître)

 

Livres précédents:

 

Louis Soutter, probablement (2016)

Sans Silke (2019)

Les vies de Chevrolet (2021)

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1 septembre 2024 7 01 /09 /septembre /2024 18:15
Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine, d'Erida Bega

J'habite près de l'ambassade de Grèce et de l'ambassade d'Allemagne. Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine.

 

Cette phrase est la réponse que la narratrice se donnait devant son miroir à la question: Où habites-tu ? C'était à Tirana, en 1988, alors qu'elle avait douze ans.

 

Depuis se sont écoulés quelque trente ans. Elle s'est évadée d'Albanie quand elle en avait dix-neuf, vit aujourd'hui à Genève dans une des tours du Lignon:

 

En guise de pseudo, je l'appelle la cité chic des anonymes.

 

Ce qui l'avait poussée à quitter son pays? Les études, une meilleure vie, le salaire, une position sociale. Au fond, j'ai oublié la vraie raison: me sentir libre...

 

Chaque jour, à 19 heures, elle ressent un creux à l'estomac, l'heure de partir du bureau, vite, de [s]'échapper, d'assouvir son besoin d'être en compagnie légère.

 

Ce soir-là, elle se retrouve seule, se rend dans un restaurant discret, ayant emporté avec elle un livre qui lui permettra de se protéger des autres convives:

 

La Délicatesse1, un roman léger, parfait pour un repas.

 

Un homme lui fait baisser cette garde en lui demandant s'il peut lui offrir un verre. Il sera désormais pour elle le chasseur de solitaires. Ainsi s'est-il présenté.

 

Elle lui avoue être albanaise. Il lui dit - cela lui déplaît - que le temps a dû effacer toute trace de son origine. S'il lui pose des questions, elle ne lui en pose pas.

 

Sur ce, il la quitte inopinément, mais il lui laisse son numéro de téléphone après qu'ils ont bu du cognac, au cas où elle serait intéressée de savoir d'où il vient.

 

Dès lors les souvenirs de son enfance en Albanie remontent à la surface et plus particulièrement celui de leur déménagement dans le quartier des ambassades.

 

Si elle ne garde aucune trace apparente de son origine, le monde ancien qui fut le sien l'a profondément marquée, intérieurement, pour le reste de son âge.

 

Le quatrième jour, elle se décide enfin à appeler son chasseur de solitaires. Ses parents à lui, morts alors qu'il avait seize ans, s'étaient évadés de Roumanie...

 

Neuf jours auront passé. Une page se tournera. Savoir d'où l'on vient ne pourra que contribuer à créer des liens entre eux qui ont suivi des routes d'exil parallèles.

 

Francis Richard

 

1 - Roman de David Foenkinos.

 

Et pour rentrer chez moi, je contourne l'ambassade de Chine, d'Erida Bega, 208 pages, Éditions Encre Fraîche

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30 août 2024 5 30 /08 /août /2024 17:00
Le trouble, d'Anne-Frédérique Rochat

Elle se disait qu'il faudrait également acheter un peu de fromage quand elle vit au loin son mari traverser la rue. Elle s'immobilisa. Était-ce vraiment lui? Non, bien sûr que non, c'était impossible, Léonard était à son travail à l'autre bout de la ville.

 

Armelle n'en croit pas ses yeux. Si ce n'est lui, c'est donc son jumeau ou un sosie, portant comme lui pantalon noir et chemise blanche.

 

Lui est opticien, elle est oculariste. Lui vend des lunettes, elle fabrique des prothèses oculaires en verre, un travail qui est artisanal.

 

L'atelier d'Armelle est attenant à la maison qu'ils occupent et donne sur un jardinet dont ils ne s'occupent pas et dont ils ne profitent pas.

 

Le soir de la vision d'Armelle, celle-ci dit à Léonard qu'elle l'a vu rue de la Clef, qui mène à l'impasse de l'Union (la bien-nommée ?).

 

Il lui répond que ce n'était pas lui, que ce ne pouvait être lui, qu'il était au boulot. Bien que se défendant d'être jalouse, elle ne le croit pas.

 

Le trouble est semé dans le couple, si bien qu'elle se met à suivre et à épier Léonard, c'est plus fort qu'elle, d'autant qu'il se met à lui mentir.

 

Impasse de l'Union se trouvent une maison blanche aux volets bleus où habitent une jeune femme et une petite fille et, en face, l'hôtel Hôtel.

 

Dans cette maison se rend un Léonard différent de celui qu'elle connaît. Depuis l'hôtel Hôtel, une Armelle qui n'est plus la même les observe.

 

Quand Léonard et Armelle se retrouvent chez eux, ils font plus ou moins comme si de rien n'était et cuisinent ensemble les repas partagés.

 

L'histoire ne peut que mal finir. Le lecteur sent le gagner le trouble qui s'empare de plus en plus d'Armelle obnubilée par ses yeux de verre.

 

La fin n'est de loin pas près de dissiper son trouble. Car Anne-Frédérique Rochat lui réserve un de ces coups de théâtre dont elle a le secret.

 

Francis Richard

 

Le trouble, Anne-Frédérique Rochat, 142 pages, Slatkine

 

Livres précédents chez Slatkine:

Longues nuits et petits jours (2021)

Quand meurent les éblouissements (2022)

 

Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

L'autre Edgar (2016)

La ferme vue de nuit (2017)

Miradie (2018)

 

Livre précédent chez BSN Press -OKAMA:

Le retour de Mara Roux (2023)

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29 août 2024 4 29 /08 /août /2024 18:55
Élargir les seuils, de Jean Prod'hom

Le langage mène à tout

D'aucuns n'en reviennent jamais

Fernand Deligny

 

Telle est l'épigraphe que Jean Prod'hom a placé en tête de son livre.

 

Parce que le langage, dès l'enfance, détourne de la réalité des choses. Mais, paradoxalement, il nous permet aussi de nous réconcilier avec ce qui nous entoure:

 

En nous conduisant par le poème au seuil de l'immédiat.

 

Pour illustrer le propos, il nous rappelle que l'enfant, un jour, passe du monde primitif à un monde second où il échappe à l'immédiat pour, le distançant, entreprendre.

 

Il a mis du temps à comprendre qu'il ne fallait pas choisir entre ces deux mondes:

  • celui duquel nous jaillissons, existons et auquel nous nous abandonnons sans délai;
  • et celui dans lequel nous nous affairons, vivons et sur lequel nous agissons avec prévoyance.

 

Parce qu'ils sont en réalité les expressions d'une même réalité. Avant d'aller à l'école, il a mené avec les enfants de son quartier une aventure collective qui le confirmait.

 

C'est à l'école qu'est apparue la division entre ces deux mondes:

 

On s'est mis à croire [...] que nos vies et le monde avec lequel elles se confondaient était d'une nature différente, que les choses étaient d'un côté et nous de l'autre.

 

Dès sa première lecture, mais il l'ignore alors, est consommé le divorce du concept d'avec l'existence, de l'objet d'avec la chose, de la langue d'avec le vent et les saisons.

 

Adolescent, il s'est tenu à l'écart des deux manières d'être au monde, celle des vertueux et celle des indociles. Il a, au fond, d'instinct fait la part belle au juste milieu.

 

Jeune homme, il est désemparé par la lecture de la Phénoménologie de l'Esprit  de Hegel et mis en danger par son besoin de certitudes et de points fixes. Il devient:

  • captif des jeux de la langue,
  • emmêlé dans ses mailles,
  • égaré par les tours et détours de la raison raisonnante.

 

Aujourd'hui, il veut prolonger l'aventure qu'il a connue enfant et, pour ce faire, s'éloigner de quelques pas de cette césure entre les deux mondes. Par exemple:

 

Écouter autant ses pressentiments que ses raisons et ignorer parfois où l'on va, prendre le risque de n'aboutir à rien et d'être ramené au commencement.

 

Au fond, Élargir les seuils, c'est ne pas choisir entre les deux mouvements essentiels que sont la gratuité et la vie de labeur, c'est ne renoncer ni à l'une ni à l'autre:

 

Nous nous assécherions si nous ne nous abandonnions à la gratuité et aux eaux vives; et nous mourrions si nous n'entretenions les comptoirs et les maisons que nous avons établis sur leurs rives, pour disposer d'un port et traiter des affaires courantes.

 

Francis Richard

 

Élargir les seuils, de Jean Prod'hom, 112 pages, Labor et Fides

 

Livre précédent:

 

Novembre, éditions d'autre part (2019)

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27 août 2024 2 27 /08 /août /2024 19:50
Ilaria ou la conquête de la désobéissance, de Gabriella Zalapì

Ilaria est une petite fille de huit ans. Ses parents sont séparés. Maman habite Genève, Papa, Turin. Si Maman travaille, Papa est sans emploi.

 

Un mercredi de mai 1980, Papa, à la faveur d'une ruse, emmène Ilaria en Italie, pour le week-end: elle ne manquera l'école que quelques jours.

 

Il prétend qu'ils devaient se retrouver tous quatre, Papa, Maman, Ilaria et sa soeur Ana, Chez Léon, de l'autre côté de la frontière franco-suisse. 

 

En chemin, il téléphone. Maman aurait changé d'avis. Ils ne se retrouveront pas Chez Léon. Mais Papa et Ilaria partiront ensemble pour Turin.

 

À Turin Papa lui achète un nounours. Ils vont l'appeler Birillo1 et Papa lui pince la joue entre son index et son majeur avec un regard tout mou:

 

Ce geste est sur ma joue comme sa signature. Il le répétera deux ans durant et je finirai par le détester.

 

Fulvio, c'est-à-dire Papa, ne compte pas rester à Turin. Une fois partis dans sa BMW bleu marine, il dit à Ilaria, qu'il a en fait enlevée à Maman:

 

Je te fais visiter ton pays.

 

Route faisant, il téléphone, envoie des télégrammes, s'arrête dans de petits hôtels, dans des bars et les journées s'empilent. Ilaria ne regimbe pas:

 

À huit ans, je suis une enfant taciturne, docile, plutôt maigrichonne.

 

Fulvio ment avec naturel, très poliment, avec les yeux, si bien que tout le monde le croit. Mais il dit vrai quand il avoue que Maman les cherche...

 

Papa emmène Ilaria en voiture comme certains mènent les autres en bateau et met à profit ses talents de bonimenteur pour se faire de l'argent...

 

Quand il est au téléphone et qu'Ilaria veut parler à Maman, il trouve toujours un prétexte pour lui promettre qu'elle lui parlera la prochaine fois.

 

Dans une gare, le panneau d'affichage des trains a des trous noirs. Ilaria pense qu'il se rebelle, qu'il désobéit. C'est pour elle comme un déclic:

 

Désobéir. Ce mot tombe en moi comme un caillou. Il me traverse tout entière. Quelque chose s'effondre, me vivifie. Si je veux, je peux moi aussi inventer des mots, comme ce panneau.

 

Les jours, les mois passent. Noël 1980 arrive. Ilaria se demande ce que font Maman et Ana, serre les poings, se dit, pour tenir bon malgré tout:

 

Je ne dois pas pleurer. Je ne dois pas pleurer. Je me répète mille fois cette phrase.

 

Depuis l'entrée de Birillo dans sa vie, le lecteur sait que la cavale durera deux ans, devine qu'un jour, le sous-titre le suggère, elle désobéira à Papa...

 

Francis Richard

 

1 - Épingle en français

 

Ilaria ou la conquête de la désobéissance, Gabriella Zalapì, 176 pages, Zoé

 

Livres précédents:

 

Antonia, journal 1965-1966 (2019)

Willibald (2022)

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23 août 2024 5 23 /08 /août /2024 14:35
L'impossible retour, d'Amélie Nothomb

Ce livre est, paraît-il un roman, mais la narratrice ressemble comme une soeur à son auteure. Elle porte les mêmes nom et prénom. Elle a à peu près le même âge. Comme elle, elle est allée plusieurs fois au Japon.

 

En 1972, la narratrice a quitté le Japon une première fois à cinq ans; le japonais était sa langue fantôme. Elle y est revenue en 1989 pour y travailler et a dû le réapprendre, mais ce fut un fiasco: retour en Belgique.

 

À vingt-cinq ans, elle s'installe à Paris, sans penser que ce serait pour un long bail. Au moment où commence le récit, elle en a, depuis vingt-cinq années, fait son port d'attache, d'où elle a entrepris quelques voyages.

 

La dernière fois qu'elle est allée au Japon, c'était en 2012, pour le tournage du documentaire Amélie Nothomb entre deux eaux. Depuis ce séjour de dix jours, onze années se sont écoulées et non des moindres:

 

Il y avait eu la pandémie, la guerre en Ukraine avait éclaté. Mon père était mort.

 

Début 2021, son amie Pep Beni remporte le prix Nicéphore Niépce, pour un recueil de photographies qui raconte la guerre du Pacifique côté Japon: c'est un aller-retour long-courrier pour deux personnes.

 

Pep choisit le Japon comme destination et Amélie comme compagne de voyage: elle sera son guide et elle ne pourra pas se débiner puisque, aussi bien dans sa vie que dans ses romans, elle fait l'éloge de l'ombre.

 

Ce voyage a lieu du 20 au 31 mai 2023. Amélie Nothomb le raconte avec beaucoup d'auto-dérision et n'échappe pas à la nostalgie, qui est sa pathologie invétérée et qui était une vertu cardinale de son père.

 

En retournant ensemble au Japon, en 1989, ils savaient tous deux que leurs coeurs en seraient déchirés, mais cela ne les avait pas dissuadés d'opérer ce retour à l'archipel idéal, à la terre où [l'] existence a un sens:

 

Nous avions lui et moi inventé la nostalgie préventive: idée romantiquement funeste, vaccin inspirant, se contentant d'agrandir dans l'âme la région dévolue à la nostalgie rétrospective.

 

Dans ses bagages, elle a emporté À rebours de Huysmans. Elle ne sait pas pourquoi, mais Tokyo lui a paru le lieu idéal pour sa relecture, qui lui procure l'ivresse que donne un roman que l'on croirait écrit pour soi:

 

Les seuls moments où je ne doute pas de mon existence sont ceux où je lis. La littérature me paraît l'unique domaine où j'ai pied.

 

Quand vient le moment de retourner, elle est sujette à nouveau à la nostalgie. Les techniques, telles que la solitude, la réflexion, le silence, ne sont d'aucun effet sur elle et elle ne trouve son salut que dans le travail:

 

Je suis partie, je suis revenue. La belle affaire! Oui, mais je n'ai fait que cela toute ma vie. Même le lieu où j'habite n'est pas celui que j'ai choisi. Le seul endroit que j'aurais élu, je l'ai quitté. Je viens encore de l'abandonner. Quid de cette aberration? Je n'y comprends rien, alors je l'écris.

 

Francis Richard

 

L'impossible retour, Amélie Nothomb, 162 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Pétronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

Frappe-toi le coeur (2017)

Les prénoms épicènes (2018)

Soif (2019)

Les aérostats (2020)

Premier sang (2021)

Le livre des soeurs (2022)

Psychopompe (2023)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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