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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 23:30
Vauxhall, de Gabriel Gbadamosi

Vauxhall est un quartier du Grand Londres, qui a donné son nom à la marque automobile et dont l'étymologie serait le hall d'un certain Faulk. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, c'est un quartier populaire, sur la rive droite de la Tamise, c'est-à-dire, à cet endroit-là, du mauvais côté du fleuve.

 

Le roman éponyme de Gabriel Gbadamosi, qui se passe pendant ces années-là, est inspiré de la vie de l'auteur. Comme le narrateur, celui-ci a passé son enfance à Vauxhall. Comme le narrateur, celui-ci est né d'une mère irlandaise, catholique, et d'un père nigérian, musulman. Un coquetel détonnant...

 

Dans la famille du narrateur, tout le monde porte d'ailleurs deux prénoms, un pour l'école, un autre pour la maison, sans que cela pose cependant trop de problèmes de jouer ainsi les Janus. Son frère Yemi, c'est Manus, et son frère Yinka, c'est Connor. Lui, Jimoh, c'est aussi Michael:

 

Il fallait s'habituer à ce nom quand on disait la liste des présences et quand nos copains nous demandaient de jouer.

 

Seule sa soeur Busola continue de s'appeler Busola... Elle est la fille de son papa, c'est lui qui l'a appelée ainsi. Sinon, par quelques rares personnes, elle accepte de se faire appeler Katleen, Kit ou Kitty. C'est une petite fille qui a du caractère et qui en fait voir au narrateur.

 

Celui-ci n'est pas bien grand au début du roman. Il commence tout juste à aller à l'école, et encore, parce que c'est lui qui a demandé à y aller, mais cela ne se fait pas sans mal. Il ne sait pas toujours bien pourquoi, mais il est souvent en faute et le comprend dans l'attitude, les regards ou les propos des autres.

 

Ses deux frères sont plus grands que lui et ne sont pas de véritables exemples à suivre. Ils font un certain nombre de bêtises avec beaucoup d'aplomb et l'entraînent dans leurs frasques. Mais, comme il est encore petit et peu maître de lui, il ne garde pas pour lui leurs petits secrets. Ce qui lui vaut quelques représailles...

 

Ses parents se séparent un moment, pour mieux se retrouver ensuite. Comme c'est Bridie, sa mère, qui est partie, les enfants sont restés avec leur père, Fela. Les retrouvailles ne font que resserrer davantage les liens de la petite famille, qui survit à l'épreuve et, même, peut-on dire, s'en trouve renforcée.

 

La famille habite une maison, qui est, en anglais, une sorte de slum, c'est-à-dire, en français, de taudis, mais c'est leur maison, même si elle n'est guère solide et guère salubre, qu'elle va même subir un incendie. Fela ne veut en tout cas pas la quitter sans avoir été au préalable convenablement dédommagé.

 

Car la maison se trouve dans une rue de Vauxhall que guignent des promoteurs. Les maisons y sont démolies les unes après les autres et l'on sait très bien, et très vite, que ce sera un jour le tour de celle de Bridie et de Fela, sans bien savoir toutefois quand tombera l'échéance inéluctable.

 

Par remarques successives des autres, le narrateur apprend qu'il est noir de peau, ce qui ne l'a pas effleuré avant qu'elles ne lui soient faites. Ainsi le fait que Bridie soit blanche, parfois d'une grande pâleur, fait-il douter d'aucuns qu'elle soit sa vraie mère, leur fait plutôt penser qu'il a été adopté:

 

Je ne m'habituais pas à cette histoire de noir et de blanc comme s'il s'agissait de la télévision quand il s'agissait de mon papa et de ma maman.

 

Les cultures  et les religions s'entremêlent dans cette famille modeste, ce qui ne lui rend pas les choses faciles. Toutefois ces difficultés sont surmontées parce que Fela et Bridie y mettent du leur et acceptent finalement que leurs enfants soient soumis aux deux influences de leurs religions et communautés d'origine.

 

Le récit est émaillé de petits vrais qui restituent à la fois une époque révolue et un quartier d'alors qui a bien changé depuis. Il est aussi émaillé des aventures et mésaventures du narrateur qui apprend à grandir dans un milieu parfois hostile, mais qui les raconte avec la manière pittoresque et humoristique que peut avoir un petit Anglais.

 

Francis Richard

 

Vauxhall, Gabriel Gbadamosi, 368 pages, Zoé

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 06:15
Ce que révèle la nuit, de Sylvie Blondel

Etienne de La Boétie, écrivain et poète du XVIe, mort à 32 ans, Evariste Galois, mathématicien du XIXe, mort à 20 ans, Raymond Radiguet, écrivain du XXe, mort à 20 ans, sont des comètes qui passent dans le ciel français des idées ou de la littérature, l'éblouissent pendant un trop court moment et en disparaissent, hélas, aussi vite qu'elles y sont apparues.

 

Peut-être faut-il ajouter désormais à cette liste prodigieuse un astronome suisse, mort à Paris en 1751, à 33 ans, chasseur de comètes justement, Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux, un des deux protagonistes, avec Hector Lenoir du roman de Sylvie Blondel, Ce que révèle la nuit. La nuit, où les étoiles, disait-on au petit Hector, sont l'apparence que prennent les âmes défuntes pour veiller sur les vivants.

 

Hector Lenoir, est fasciné, comme l'est Sylvie Blondel, par le destin de ce jeune homme du XVIIIe, qui, sans doute sous l'influence de son grand-père maternel, le mathématicien Jean-Pierre de Crousaz, s'est intéressé très jeune aux sciences et aux idées nouvelles de son époque: "Le progrès scientifique et la connaissance des phénomènes naturels libèrent les esprits de l'ignorance et de la peur. Tous y croient, tous y travaillent avec enthousiasme."

 

En 2013, en tout cas, Hector s'est découvert une âme jumelle en Jean-Philippe: "Je me suis senti irrésistiblement attiré lorsque j'ai découvert par hasard son existence. Je me suis inventé un compagnon de solitude. Lorsque j'étais enfant, je m'étais créé un ami imaginaire et je jouais avec lui pendant des heures. Maintenant que je suis un homme, je joue avec mon double!

 

Ce qui fascine Hector Lenoir, et qui a fasciné Sylvie Blondel, c'est la précocité de Loÿs, aussi bien dans les connaissances scientifiques que dans la mort. Car, alors qu'il n'a pas 18 ans, Loÿs rédige ses premiers essais de physique et installe un observatoire astronomique dans le château familial de Cheseaux, près de Lausanne. Il publie, à 25, son Traité de la comète, qui le rend célèbre dans toute l'Europe et devient, à 29, membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences.

 

En 2013, Hector se retrouve seul. Sa femme, Justine, a disparu. Elle ne lui a laissé, en partant, qu'un mot sur la table de la cuisine: "Adieu Hector! Je t'aime." Depuis, plus rien. Comment faut-il interpréter cette disparition? "Dans nos contrées, on se dit souvent "adieu" pour simplement signifier "à plus tard". Alors l'enquête sur Loÿs et sa fulgurante destinée occupe son esprit, si sa mélancolie demeure. Il décide, comme Sylvie Blondel, de faire un roman de la vie de l'astronome.

 

L'astronomie est bien belle, mais Jean-Philippe n'en est pas moins homme: "L'attraction entre hommes et femmes obéit aux mêmes lois d'attraction et de répulsion qui animent les astres. Des corps célestes en absorbent d'autres de manière irrésistible." Le scientifique, immergé dans son ciel étoilé, tombe amoureux d'un astre charnel, Isabelle, qu'il ne serrera qu'une fois dans ses bras et qui, mariée, lui est interdite. Comment Hector ne pourrait-il pas voir en Jean-Philippe un double, lui pour qui Justine est désormais également inaccessible?

 

Les existences d'Hector et de Jean-Philippe sont parallèles, mais les paralléles ne peuvent-elles pas se croiser dans une géométrie non euclidienne? Jean-Philippe est bien du XVIIIe, ce siècle des Lumières, où la langue française atteint des sommets. Hector est bien du XXIe, ce siècle de la globalisation des savoirs, où la langue française est souvent malmenée. Et Sylvie Blondel rend bien ces différences en adoptant finement la langue et les mots de chacun de leur temps, dans ce qu'ils ont de meilleurs.

 

Tout se dédouble dans ce roman plein de charme. Si Jean-Philippe est bien le double d'Hector, Hector lui-même n'est-il pas le double masculin de Sylvie? On pourrait le penser, parce que, rendant familiers l'un et l'autre, elle les fait aimer en révélant leur humanité. N'est-ce pas, après tout, ce que révèle la nuit à ceux qui restent éveillés quand elle vient et qui la regardent dans le fond de ses étoiles quand elles leur sont visibles?

 

Francis Richard

 

Ce que révèle la nuit, Sylvie Blondel, 158 pages, Pearlbooksedition

 

Livre précédent:

 

Le fil de soie, 172 pages, L'Aire (2010)

 

Vidéo de présentation de son livre par Sylvie Blondel:

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 21:00
L'enfant, la mort et la vérité, d'Esther Schapira et Georg Hafner

Le 30 septembre 2000, il y a quinze ans et un mois, un reportage télévisé est diffusé sur France 2, commenté par Charles Enderlin. Il ne dure pas même une minute, mais il va être instrumentalisé à des fins politiques et idéologiques. Contre Israël.

 

La scène a été tournée au carrefour de Netzarim, à Gaza, par un caméraman palestinien, Talal Abu Rahma. Elle représente l'assassinat d'un jeune garçon de 12 ans, Mohamed al Dura, adossé  à un mur, à côté de son père, Jamal al Dura, près d'un baril de béton.

 

Ce 30 septembre, c'est Rosh Hashana, le nouvel an juif. Cinq mille manifestants palestiniens assiègent un fortin où se trouvent 22 soldats israéliens. Ils leur lancent des pierres, des cocktails Molotov. Les responsables sont donc tout désignés, ce sont les soldats israéliens, qui ont tué l'enfant à l'issue d'une fusillade qui a duré 45 mn...

 

Le fortin israélien se trouve pourtant à la diagonale du carrefour Netzarim par rapport au mur où est mort l'enfant et où a été blessé son père. Personne ne parle de la position  palestinienne de Pitah, qui, elle, fait face au mur... Personne n'évoque la possibilité de tirs palestiniens, pourtant finalement plus vraisemblables...

 

Le reportage a été vu par des centaines de millions de téléspectateurs. Les médias sont alors unanimes à condamner Israël. Ils ne se posent pas de question, puisque c'est l'insouçonnable  France2 qui l'a diffusé. Ils reprennent ainsi, tous uniformément, la seule version du camp palestinien, celle de la culpabilité des Israéliens.

 

Les autorités militaires  israéliennes ne remettent pas elles-mêmes en cause le reportage de France2. C'est dire. Mais il va s'avérer qu'elles ont été trompées par la réputation de la chaîne de télévision française.

 

Car tout n'est pas clair, loin s'en faut, dans ce qui est présenté comme un assassinat dans ce reportage. Et, aujourd'hui encore, de larges zones d'ombre subsistent, qui mettent à mal la version devenue vérité officielle et indiscutable...

 

Toujours est-il que les conséquences de ce scoop sont incalculables. L'image de l'enfant martyr a certainement suscité la haine des populations arabes contre Israël et suscité parmi elles des vocations de terroristes. En tout cas, le journaliste Daniel Pearl, enquêtant au Pakistan sur le terroriste Richard Reid, va le payer de sa vie et sera décapité.

 

L'image de Mohamed al Dura assassiné, en effet, est très vite devenue une icône: "Dans le monde entier on donna son nom à des rues et à des places, on composa des chants et des poèmes à sa gloire, et dans de nombreux pays, du Maroc à l'Iran, on imprima des timbres à son effigie."

 

La télévision publique allemande ARD va diffuser deux documentaires critiques sur le sujet, réalisés par Esther Schapira. Le premier, Trois balles et un enfant mort, en 2002, le second, L'enfant, la mort et la vérité, en 2009. Qui seront diffusés ultérieurement dans plusieurs pays.

 

Esther Schapira, qui a donc étudié le dossier de près et qui est très prudente dans ses affirmations, ce qui confirme son respect de la déontologie, cosigne aujourd'hui avec Georg Hafner un livre dont le titre reprend celui de son second documentaire.

 

Ce livre est à ce jour le livre le plus exhaustif et le plus objectif possible sur le sujet. Comme tout journaliste digne de ce nom, Esther Schapira ne cherche en effet que la vérité et se fait un devoir de la dire quand elle en approche: "Nous posons des questions critiques et nous nous battons pour obtenir des réponses, nous agissons de bonne foi, ou du moins, c'est ce que nous devrions tous faire."

 

Aux questions critiques qu'elle pose, il n'est pas apporté de réponses qui lèvent les contradictions de l'affaire, ses incohérences. De sérieux doutes ébranlent l'icône de l'enfant martyr, un peu trop vite peinte à partir du scoop de France2

 

Toujours est-il que les comportements de Charles Enderlin, qui, au moment des faits se trouve à l'abri à Jérusalem, loin du théâtre des opérations, aussi bien que de son caméraman, Talal Abu Rahma, contribuent à nourrir ces doutes. L'un comme l'autre refusent de donner toutes les informations en leur possession.

 

Ainsi Charles Enderlin refuse-t-il de fournir toutes les images prises par son caméraman et qui permettraient d'être convaincu de la mort de Mohamed, qu'on ne voit pas dans le reportage. Ainsi Talal Abu Rahma garde-t-il par devers lui les balles qu'il aurait ramassées sur la scène du crime et qui permettraient pourtant d'identifier sans conteste ceux qui auraient tiré.

 

Les auteurs relèvent dans leur livre:

- les contradictions sur le déroulement chronologique des faits

- les énigmes de l'assassinat de Mohamed: atteint par trois balles, il ne saigne pas dans le film; les impacts de balles dans le mur, qui devraient être ovales si tirées depuis le fortin israélien, sont "des trous propres et ronds"...

- le rétablissement spectaculairement rapide du père atteint pourtant par douze balles etc.

 

Tout porte donc à croire - ce n'est cependant pas une certitude - que la mort de Mohamed al Dura a été mise en scène pour jeter un discrédit durable sur Israël, qui assassinerait froidement des enfants, pour que leurs ennemis n'aient pas de descendance...

 

Certes, les mythes ont la vie dure, surtout quand tout est fait pour les entretenir, mais on peut tout de même espérer qu'un tel livre contribuera à déconstruire à la longue celui de la mort en martyr du jeune garçon. Car ce mythe continue à faire beaucoup de mal.

 

Francis Richard

 

L'enfant, la mort et la vérité, Esther Schapira et Georg Hafner, 208 pages, La Maison d'Édition

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 22:15
Le parc, d'Olivier Chapuis

La couverture du livre est éloquente: une pellicule de cinéma argentique perforée, sur les vignettes de laquelle gît un homme à plat ventre tenant dans sa main droite un attaché-case, une flaque de sang s'écoulant de sa tête et s'agrandissant d'une image l'autre. Le roman ne peut être que noir, et policier.

 

Le titre du livre est dès lors éloquent: Le parc. Les parcs ne sont pas seulement des lieux de promenade. Ce sont aussi, bien souvent, des scènes de crime. Le parc dont il s'agit se trouve à Lausanne. C'est le Parc de Mon-Repos. En l'occurrence il porte bien son nom, puisque c'est d'un repos qu'il faut bien qualifier d'éternel, dont il est question dans le livre.

 

Le Parc de Mon-Repos est bien choisi pour servir de décor à un crime, car, dans ce parc, s'il y a bien sûr des arbres et des pelouses, il y a aussi la plus haute instance juridique du pays, le Tribunal fédéral, une piscine, la Piscine de Mon-Repos, des volières, une orangerie, une ferme, une tour néo-gothique... Bref un véritable microcosme, propice à toutes les éventualités.

 

Le procédé narratif est cinématographique, ce qui ne surpendra pas, compte tenu de la couverture et du titre. En six flash-back, l'auteur, Olivier Chapuis, mène l'enquête sur le crime en racontant les derniers moments vécus par six personnages qui vont bien involontairement se trouver en rapport avec celui-ci, juste avant qu'il ne se produise.

 

Il raconte ainsi un attaché commercial dont le rendez-vous avec un client a été décalé, un agent de police chargé avec deux collègues d'une visite domiciliaire, un jeune au chômage qui a quelque chose à se reprocher, une jeune femme qui vient le voir pour l'accompagner à un entretien d'embauche, un gamin qui n'a pas cours ce matin-là, un père de famille adepte du tir sportif.

 

Cédric Vallotton, l'attaché commercial, a trompé sa femme, une fois. Il s'entend dire par un autre: "On ne peut pas être irréprochable, se contenir tout le temps. C'est comme le besoin de pisser, on ne peut pas le retenir pendant dix heures."

 

Baumann, l'agent de police, aime faire respecter l'ordre: "Les anarchistes, les poseurs de bombe, tous ces marginaux et autres révoltés n'étaient que la pointe d'un iceberg dont l'Etat devait scier les bases pour mieux l'éliminer."

 

Loïc Menetrey, le jeune chômeur, pense que ce sont toujours les mêmes qui écopent. C'est pourquoi "il n'avait aucun remords à ne plus travailler pour ces salauds de banquiers, assureurs, gérants immobiliers... Des mafieux, dans l'ensemble."

 

Sabrina, la jeune femme qui doit emmener Loïc à un entretien d'embauche, a d'autres idées en tête: "Sabrina avait très envie de coucher avec Loïc. Maintenant. Tout le temps, en fait, sauf quand elle ne pensait pas à lui, ce qui était rare."

 

Sam, le gamin de treize ans qui a congé, rencontre Antoine: "Avec Antoine, Sam osait ce qu'il n'aurait jamais osé faire tout seul: resquiller dans les bus, cracher depuis un pont sur la tête des gens, piquer des macarons à la confiserie ou les insignes sur les capots des voitures en stationnement."

 

Michel Auberson, le père de famille adepte du tir sportif, le préfère au foot: "Voilà ce qu'il appelait un vrai sport et un art. Adrénaline, précision, beauté du geste dans son immobilité, trajectoire parfaite, impact. Virilité de l'instant."

 

Olivier Chapuis zoome ainsi sur chacun de ses six personnages dont les destins se croisent par un matin enneigé de janvier. Et les portraits qu'il dresse de chacun d'eux mettent en lumière son don d'observation et sa capacité à regarder les êtres et les choses de différents points de vue. Ce faisant il restitue le crime dans toutes les dimensions de son contexte.

 

Plus que l'histoire d'un crime, Le parc est l'histoire de gens tout ce qu'il y a d'ordinaires qui s'y trouvent mêlés, bien malgré eux, de près ou de loin. Ça n’arrive pas qu'aux autres...

 

Francis Richard

 

Le parc, Olivier Chapuis, 96 pages, BSN Press (sortie en Suisse le 30 octobre 2015, en France le 16 novembre 2015)

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 23:55
La dernière nuit du Raïs, de Yasmina Khadra

En arabe, raïs (رئيس, raʾīs) signifie chef. Le Raïs, avec une majuscule, dont il est question dans le dernier roman de Yasmina Khadra, c'est Mouammar Kadhafi. Sa silhouette est d'ailleurs reconnaissable sur la couverture du livre, où, au-dessus de lui, brille la lune, dont la taille paraît démesurée par rapport à la sienne.

 

Une nuit, l'oncle maternel de Kadhafi lui avait dit que là-haut, dans le firmament étoilé, il y avait un astre pour chaque brave sur terre et, quand Mouammar lui avait demandé de lui montrer le sien, du doigt il lui avait désigné la lune... C'est-à-dire l'astre le plus visible, le plus grand en apparence, symbole de la mégalomanie par excellence.

 

Dans La dernière nuit du Raïs, comme le titre l'indique, l'auteur raconte l'ultime nuit de Kadhafi ici-bas, celle du 19 au 20 octobre 2011, alors qu'il s'est réfugié dans la ville de Syrte. Khadafi était né tout près de cette ville, le 19 juin 1942. Il allait y mourir en la quittant, il y a donc un peu plus de quatre ans maintenant. La boucle de son existence s'était alors bouclée.

 

On connaît la fin ignominieuse de ce tyran que fut Kadhafi. Il n'y a donc pas de suspense dans ce récit imaginé par Yasmina Khadra. Ce qui est original, c'est qu'il se met dans la tête du Raïs et raconte sa dernière nuit à la première personne. Et les pensées qu'il lui prête font réellement froid dans le dos, parce qu'elles sont cruelles et cyniques.

 

Ces pensées ne sont pas inimaginables. Elles sont sinon probables, du moins tout à fait plausibles. Elles sont symptomatiques des tyrans, dont Kadhafi devient l'archétype même sous la plume de Khadra. Elles lui collent donc bien à la peau et permettent de le comprendre. Ce qui ne veut pas dire approuver. Faut-il le rappeler?

 

Il ressort du récit de Mouammar Kadhafi, que son entourage appelle "frère Guide", qu'il est quelqu'un d'inflexible, qu'il méprise les dangers, qu'il se sent investi d'une mission divine: "Je suis celui par qui le salut arrive." (une Voix lui parle...), qu'il a de fréquentes sautes d'humeur, qu'il n'aime pas être blessé par les propos des autres et qu'il le leur fait payer.

 

Ainsi, au cours du récit n'apprécie-il pas ceux qui disent que "pour grandir il faut tuer le père", que "Dieu seul est infaillible" ou que "les massacres et le vandalisme ne sont pas des sortilèges, mais le résultat de nos errements". Il est "allergique aux observations qui, lorsqu'elles sont désobligeantes, [le] rendent fou au point de boire le sang du malappris".

 

Kadhafi est un pur tyran et un tyran pur. Son comportement avec les femmes en est une illustration: "Il y en avait qui résistaient; j'adorais les conquérir comme des contrées rebelles. Lorsqu'elles cédaient, terrassées à mes pieds, je prenais conscience de l'étendue de ma souveraineté et mon orgasme supplantait le nirvana."

 

Ne l'est pas moins son comportement avec ceux qui discutent ses ordres, qui remettent en cause ses jugements ou qui, simplement, lui font la moue. Au mieux, il en remplit ses geôles, au pire, il les fait exécuter. Khadra lui attribue cette pensée en forme d'aphorisme: "Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite."

 

Comme tous les tyrans, il n'accorde sa confiance à personne: "La confiance est une petite mort. Il me fallait me méfier de tout, en particulier des plus fidèles de mes fidèles car ils sont les mieux renseignés sur mes failles. Pour garantir ma longévité, je ne me limitais pas à squatter les esprits ni à corrompre les consciences - j'étais prêt à exécuter mon jumeau pour tenir à distance ma fratrie."

 

Cette méfiance ne désille pas ses yeux pour autant. Il tombe de haut quand il se rend compte de l'ingratitude de son peuple pour lequel il croit avoir tant fait: "J'étais son sésame; il me flattait pour que je lui tienne la chandelle pendant qu'il s'empiffrait à mes frais. J'ai fait d'une minable populace une nation heureuse et prospère, et voilà comme on me remercie."

 

Il y aurait peut-être moins de candidats à la tyrannie si on leur rappelait qu'ils ne font pas tous, loin de là, "une fin somptueuse". Ils feraient bien ainsi de songer, avant de devenir tyrans, à Robespierre, guillotiné après que sa mâchoire a été fracassée par une balle, à Mussolini, fusillé puis pendu par les pieds, ou, bien sûr, à Kadhafi, lynché par une foule avant de recevoir le coup de grâce d'une balle tirée à bout portant.

 

Francis Richard

 

La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra, 216 pages, Julliard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Les anges meurent de nos blessures (2013)

L'équation africaine (2011)

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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 21:15
Cellulose, de Guy Chevalley

La Cellulose est la matière première de la pâte à papier. C'est aussi la matière première du roman éponyme de Guy Chevalley et... le symbole de la bureaucratie, même si, par les vertus de l'informatique, celle-ci utilise de plus en plus les immatérielles versions électroniques. Lesquelles prennent peut-être moins de place mais ne consomment pas moins de temps, voire davantage, la paperasse étant sujette à inflation dans nos économies dirigées.

 

Morlan est un commis de bureau de la société Modernica. Il perd un dossier. Tout le monde part à la recherche du dossier perdu, y compris le supérieur direct de Morlan, un dénommé Karpatov. Personne ne trouve ce fichu dossier. Et pour cause. Morlan le retrouve incidemment sur son propre bureau, tant qu'il est vrai que, bien souvent, on ne voit pas ce qui est juste sous ses yeux, dont les trous ne semblent pas toujours se trouver bien en face.

 

Au lieu de se réjouir de l'avoir retrouvé, Morlan s'en afflige. En effet il a obligé les autres à le chercher. Il en va dès lors de sa réputation et de son honneur. Il en va aussi de sa tranquillité d'esprit et de sa tranquillité tout court. Car Morlan n'aime pas être bousculé et s'alarme de tout ce qui pourrait porter atteinte à sa vie pépère. Il doit donc faire disparaître le dossier et le passe à la déchiqueteuse. Ce qui est nécessaire, mais pas suffisant.

 

Morlan entreprend d'ingurgiter les jolis rubans blancs effilochés, sortis tout droit de la déchiqueteuse, boit un verre d'eau, qui fait gonfler le papier, et, autrement gonflé, cohérence oblige, se rend chez Karpatov pour lui dire que le dossier demeure introuvable. Cette disparition confirmée met celui-ci hors de lui, au point qu'il agresse Morlan avec un coupe-papier, ce qui, en l'occurrence, est la moindre des armes à utiliser contre son subordonné.

 

Morlan, persévérant dans sa logique, appelle le supérieur de son supérieur et accuse Karpatov d'avoir fait disparaître le dossier, qu'il aurait peut-être même ingurgité. Cette accusation ne semble pas sans fondement. Elle est d'autant plus plausible qu'une étude, menée par une certaine Lisa Knecht, révèle que selon les statistiques, 3% des employés reconnaissent avoir déjà digéré un papier dans le but de faire disparaître un document.

 

La presse s'empare de l'affaire. Le Département cantonal de la santé réunit alors des spécialistes pour se pencher sur la question lancinante de la papyrophagie. Entrent alors en scène les autres protagonistes du roman: le professeur Chuques, directeur d'un foyer d'accueil à l'hôpital cantonal, son gendre, M. van Driessche, représentant des organisations patronales, une inconnue qui, provoquée lors de la séance, pète les plombs et se met à dévorer les papiers se trouvant sur la table.

 

Ce début du roman est l'amorce de péripéties tout aussi burlesques les unes que les autres. La logique imperturbable d'un Morlan, qui s'exprime à la première personne et qui est dépourvu de toute ambition, hostile même à tout avancement, va le conduire à des extrémités, pour lesquelles il n'éprouvera aucun remords mais qui ne seront pas sans conséquences sur le comportement des autres personnages, tout aussi loufoques que lui, mais que l'auteur distingue en les racontant à la troisième personne.  

 

A la faveur des rebondissements de l'histoire, les traits, assez grossis tout de même, de toute une société se dessinent. Ces traits soulignent les travers des employés de Modernica, filiale d'une grosse entreprise privée, anonyme et très hiérarchisée, des employés d'une administration politique - le Département cantonale de la santé - ou publique - l'hôpital cantonal -, ceux de familles aristocratiques, grand-bourgeoises ou petites-bourgeoises.

 

Dans le cas de Morlan, le récit se caractérise par de l'autodérision: Mes parents s'inquiètent de me savoir encore célibataire, malgré deux décennies de vie sexuelle active. D'après ma mère, je risque d'atteindre la crise de la quarantaine avant même de la faire. Est-ce ma faute si la masturbation offre plus de facilités que la vie conjugale? Ils ont longtemps cru que j'étais homosexuel; d'ailleurs ils disent "être un homosexuel", avec un usage prétendument ingénu de l'article masculin indéfini.

 

Dans celui des autres personnages, le récit se caractérise par de la satire: La dynastie Chuques avait produit de nombreux éleveurs et cette marotte s'enracinait dans les vues d'un arrière-grand-père, ornithologue à ses heures, rentier le reste du temps, qui avait aidé à repeupler la Bourgogne après la grande épizootie aviaire de 1887, événement qui avait failli ruiner la patisserie française. Pensez-vous! Plus un oeuf pour les crèmes patissières, les gâteaux et les quiches!

 

Morlan n'aime pas le téléphone. A chaque fois qu'il y répond dans le roman, c'est pour se retrouver en danger. Il entend par là que sa vie tranquille est mise en danger par une promotion dont il ne veut à aucun prix et à laquelle il doit remédier violemment. Aussi pour le joindre faut-il renoncer aux moyens modernes: Si des gens veulent me contacter, ils n'ont qu'à utiliser les bonnes vieilles méthodes et m'écrire une lettre. Je ne déteste pas le papier. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il soit devenu papyrophage...

 

Francis Richard

 

Cellulose, Guy Chevalley, 224 pages, Olivier Morattel Editeur

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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 22:55
La nuit de feu, d'Eric-Emmanuel Schmitt

"Pascal, rationaliste suprême, philosophe, mathématicien, virtuose de l'intelligence, avait été obligé, le 23 novembre 1654, de rendre les armes: Dieu l'avait foudroyé aux environs de minuit. Toute son existence, laquelle avait découvert son sens, il porta sur lui, caché dans la doublure de sa veste, le récit sibyllin de cette nuit qu'il appelait la nuit de feu."

 

Eric-Emmanuel Schmitt a connu une telle nuit dans le Hoggar, au pied du mont Tahat. Son dernier livre, au titre emprunté donc à Pascal, est le récit de cette expérience mystique. Humblement il reconnaît que "seuls les arguments rationnels ont le pouvoir d'emporter l'adhésion, pas les expériences": "Je n'ai fait qu'éprouver, je ne prouverai donc pas, je me contente de témoigner."

 

Le récit proprement dit de sa nuit de feu tient en à peine cinq pages. Il faudrait le citer en entier pour en rendre compte sans le dénaturer. Aussi vaut-il mieux laisser au lecteur le soin de le lire s'il est intéressé à comprendre d'où vient la confiance qui, depuis, le brûle, et se contenter de dire dans quel contexte une telle expérience personnelle a pu avoir lieu en février 1989.

 

Quelques mois plus tôt Charles de Foucauld "entre dans sa vie sous la forme d'un film à écrire". Il signe en effet un contrat de scénariste avec Gérard V., qui n'appartient pas davantage que lui à une église. Après six mois de discussion, de documentation et d'écriture, ils se mettent dans les pas de ce "sage universel" en participant à une expédition de Tamanrasset jusqu'à l'Assekrem.

 

En dehors de Gérard et d'Eric-Emmanuel, cette expédition comprend huit personnes - Paul, Anne, Martine, une agrégée de mathématiques, et Marc, son mari, Thomas, un géologue, Jean-Pierre, un astronome, Ségolène, une ophtalmologiste, Daniel -, auxquels il convient d'ajouter un guide américain, Donald, et un guide touareg, Abayghur:

 

"J'adorai aussitôt la civilisation que cet homme incarnait, j'adorai l'Histoire que sa prestance racontait, j'adorai son insolente tranquillité, le sourire dont il nous régalait, un sourire empreint d'accueil et de sérénité, un sourire qui nous promettait des moments envoûtants.

 

Eric-Emmanuel a des discussions sur l'existence de Dieu avec Ségolène, qui est chrétienne. Pour lui, rien ne démontre son existence. Pour elle, c'est la meilleure explication possible de l'univers. Avant sa nuit de feu, il n'est pas en quête de Dieu, comme l'insinue son interlocutrice. Ce qui l'ébranlerait, ce serait que Dieu le cherche, le poursuive. "S'il me cherche, qu'il me trouve!", dit-il même. 

 

Quelques jours plus tard, la moitié seulement des participants de l'expédition, dont Eric-Emmanuel, Donald en tête, effectue l'ascension du mont Tahat, qui culmine à trois mille mètres et qui est le toit du Sahara. Les autres, fatigués, restent avec Abayghur. Au retour, Eric-Emmanuel se propose de devancer le groupe et s'égare... La nuit tombe. Il a soif. Il a faim. Il a froid. Il est épuisé. Il pense qu'il va mourir. 

 

Il s'envelit dans le sable, comme dans une tombe protectrice, et, soudain, commence pour lui la nuit de feu, l'éternité qui dure toute une nuit. Après cela, désormais, "tout a un sens. Tout est justifié." Au matin, tout ragaillardi, il finit par retrouver ses compagnons. A partir de ce moment-là, lui et Abayghur deviennent de réels amis, voués pourtant à ne jamais se revoir après ce périple dans le désert:

 

"Ma disparition, mon retour, mon épuisement nous avaient permis de gagner des semaines d'apprivoisement et avaient ouvert les vannes à l'affection."

 

Sur le point de quitter le Hoggar, Eric-Emmanuel porte un regard critique sur sa nuit étoilée: "N'avais-je pas interprété de façon mystico-religieuse des phénomènes purement somatiques? La soif, la faim, l'épuisement avaient affecté mon corps et m'avaient conduit au délire. Et ce bien-être absolu dont je gardais le souvenir, ne le devais-je pas à mon hypothalamus qui avait sécrété des endorphines?"

 

Vingt-cinq ans après, il faut croire que non: "Ma foi a supporté autant le dépaysement que le passage du temps; elle n'a cessé de croître; celle qui se limitait à un filet d'eau au milieu du désert s'est élargie aux dimensions d'un fleuve. Telle est, d'ordinaire, la vocation des sources..."

 

Vingt-cinq ans après, il faut croire que cela ne l'empêche pas d'être libre: "Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir rencontré Dieu, car je détiens encore le pouvoir de le nier. Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir été manipulé par le destin, car je peux toujours me réfugier dans la superstition du hasard."

 

Aujourd'hui Eric-Emmanuel Schmitt reste rigoureux: "Si on me demande: "Dieu existe-t-il?", je réponds: "Je ne sais pas" car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique partie tenable avec la seule raison. Cependant, j'ajoute: "Je crois que oui". La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas. Ce que je sais n'est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais."

 

Francis Richard

 

La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt, 192 pages, Albin Michel

 

Interview vidéo:

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 22:30
Le bleu de l'or, de Daniel Cordonier

Durant ma formation je m'étais intéressé à l'or bleu. Je me disais que si on parvenait à créer un alliage résistant et facile à travailler, cette teinte aurait un grand avenir en bijouterie.

 

C'est ainsi que s'exprime à 51 ans, Thomas Gottier, le héros du dernier roman de Daniel Cordonier.

 

Thomas a onze ans, quand, chez des amis de sa mère, à Vandoeuvres, se trompant de porte pour aller aux toilettes, il se retrouve inopinément dans le bureau de la maison. Il y voit pour la première fois de sa vie la photo du corps entièrement dénudé d'une jeune femme, celle qui illustre le mois de juin du calendrier érotique suspendu au mur.

 

De là date l'attrait de Thomas pour le corps nu des femmes, résultat de la fascination qu'il éprouve pour la splendeur de leurs formes. Adolescent, il aura l'occasion de voir en vrai, dans une cabane, sans être autorisé à les toucher, les seins nus que lui montrera Viviane, une de ses camarades de classe, et il en gardera un souvenir ému.

 

Plus tard, quand il choisira le métier de bijoutier, après avoir fait des études aux Beaux-Arts ce ne sera pas seulement parce qu'il aura été captivé dès l'adolescence par les métaux nobles et les pierres précieuses, mais parce qu'il espèrera que ce métier le reliera à l'univers féminin. Ce ne sera bien évidemment qu'un fantasme, du moins au début.

 

Car, jeune homme, ce n'est pas dans ce milieu qu'il prospecte pour assouvir son besoin de jouir avec les yeux, en découvrant le corps de femmes dans leur nudité. Mais c'est tout de même en exerçant son métier qu'après avoir longtemps vagabondé, il fera la connaissance d'Estelle, qui deviendra sa femme et avec laquelle il aura deux jumeaux, Pierre et Madeleine.

 

Après la mort de sa mère, tout bascule. Ce décès lui rappelle qu'il est mortel. Il a besoin d'un exutoire pour se sentir vivant. Son fantasme de jeunesse devient réalité. Il est maintenant un bijoutier célèbre - les talents de gestionnaire d'Estelle y ont largement contribué. Des femmes séduisantes fréquentent sa boutique. Certaines, qu'il choisit dans la trentaine, se donnent à lui.

 

Thomas a un frère aîné, Mathieu, qui s'est occupé de lui, après le décès de leur père. Mathieu a suivi un chemin très différent. Il est entré dans les ordres et ne se prive pas de lui faire la morale quand ils se voient. Ce qui ne facilite pas leurs relations et les empêchent de se connaître fraternellement.

 

Thomas a un seul véritable ami, et confident, Gabriel, qui, après des études d'oenologie à Bordeaux, s'est établi dans le Valais, où il est éleveur de vin. Il est marié avec Marianne, une amie d'Estelle. Pendant toute l'histoire, sincèrement inquiet pour Thomas, il cherchera à l'aider du mieux qu'il pourra à surmonter ses vicissitudes.

 

Car Estelle, bien au fait de son infortune, attend que les jumeaux soient devenus majeurs pour demander le divorce, au moment même où, justement, Thomas s'apprête enfin à se ranger. Le monde s'effondre pour lui. Sa boutique est rachetée par des investisseurs. Il est licencié. Estelle, qui a prouvé ses compétences, garde son emploi.

 

Pour s'en sortir, Thomas revient à sa quête de jeunesse. Avec ses dernières ressources il se lance dans le projet fou de fabriquer de l'or bleu. S'il réussit, sa fortune est faite. Il en parle à Mathieu, qui compare ce projet à celui des alchimistes. A Thomas qui s'étonne de ses connaissances sur le sujet, il répond qu'il existe des liens étroits entre eux et la spiritualité.

 

Mathieu expose à Thomas la théorie de Carl Gustav Jung. Ceux qui parviennent à se détacher de leur masque social, la persona, peuvent s'engager dans le processus d'individuation qui mène à eux-mêmes et où ils rencontreront trois archétypes principaux: l'ombre (un double inversé), le sexe opposé qui réside au fond de nous (anima pour l'homme, animus pour la femme), le Soi.

 

Carl Gustav Jung s'est intéressé à l'alchimie. L'oeuvre au noir des alchimistes, c'est pour lui la confrontation avec l'ombre; l'oeuvre au blanc, la rencontre de l'animus et de l'anima; l'oeuvre au rouge, le Soi, qui est la part divine en nous: Il est l'expression d'une totalité psychique qui inclut le conscient et l'inconscient, de laquelle naît notre ego.

 

Thomas accompagne son frère Mathieu à l'hôpital universitaire. Ce dernier a accepté de se livrer à une expérience de neurothéologie: L'idée est d'analyser le comportement du cerveau lorsqu'un individu pratique une activité de type spirituel comme la prière et la méditation. Nous nous intéressons au moment où la personne perçoit une ouverture de sa conscience à une dimension supérieure.

 

Il ne reste plus qu'à convoquer un dernier personnage pour que l'histoire que raconte Daniel Cordonier commence vraiment. C'est Daphné. Thomas la rencontre dans un restaurant en compagnie d'Alfred, qui lui a tourné le dos quand il a dû quitter boutique. Sans bien comprendre ce qui lui arrive, il se retrouve chez lui avec elle et le corps dévêtu de Daphné le touche comme aucun autre:

 

Je n'ai pas saisi immédiatement la raison de l'attraction particulière qu'il exerçait sur moi. J'ai mis un certain temps à comprendre que ce n'étaient pas ses formes qui me bouleversaient, mais le rapport qu'elle entretenait avec sa beauté.

 

A partir de ces éléments, Daniel Cordonier bâtit un roman à suspense, aux multiples rebondissements. Ces rebondissements ne se produiraient pas s'il n'y avait pas tant de non-dits - on ne dira jamais assez que les silences ne sont pas des réponses - et s'il n'y avait pas tant d'attitudes sujettes alors à interprétation, surtout prises isolément.

 

Mais Le bleu de l'or n'est pas seulement un roman à suspense habilement conçu. Il pose la question fondamentale de la confiance en l'autre, sans laquelle il n'y a pas de relations possibles, qu'elles soient amicales ou amoureuses. Il pose aussi cette autre question fondamentale de la dimension spirituelle que peut revêtir la soumission librement consentie à l'autre à qui l'on accorde confiance et s'abandonne.

 

Francis Richard

 

Le bleu de l'or, Daniel Cordonier, 352 pages, Favre     

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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 19:00
Une aurore sans sourire, de Christophe Gaillard

Il n'est sorti de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire.

 

Ainsi commence la Rêverie au Lido, écrite à Venise par François-René de Chateaubriand, le 17 septembre 1833. Cette rêverie figure dans le manuscrit de 1834 des Mémoires d'Outre-Tombe et constitue l'un des chapitres retranchés, le dix-huitième, du livre quarantième de la monumentale autobiographie.

 

Christophe Gaillard a repris amoureusement l'expression Une aurore sans sourire pour baptiser son récit qu'il vient de consacrer à l'ambassadeur. Car il n'y parle jamais que de l'ambassadeur pour désigner l'auteur du Génie du christianisme.

 

L'ambassadeur, donc, après qu'il est rentré de Rome, en 1804, est nommé, le 14 janvier, par Bonaparte, encore Premier Consul, ministre plénipotentiaire de la France auprès de l'Etat libre et indépendant du Valais, maintenant appelé République Rhodanique et Catholique du Valais, reconnue par un acte du 20 août 1802.

 

Ce récit est celui du voyage que l'ambassadeur entreprend pour rejoindre son poste à Sion. C'est l'occasion pour l'auteur d'évoquer les illustres prédécesseurs et successeurs de l'ambassadeur, qui ont séjourné en Valais, et les lieux où il fait étape: Saint-Maurice et sa célèbre Abbaye, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, la plaine du Rhône, l'église romane de Saint-Pierre-de-Clages.

 

A chacune de ces étapes, Christophe Gaillard nourrit son récit de ces petits faits vrais qui font l'histoire et permettent de la situer dans son contexte. Il parle ainsi, entre autres, d'Isérables, petit village accroché à la montagne où a grandi l'officier d'escorte de l'ambassadeur. Des gens y vivent. Depuis des siècles, ils se sont réfugiés là pour échapper aux soldats ou aux envahisseurs, moins atteignables que dans la vallée. 

 

Qu'y a-t-il à y prendre de toute façon? Du foin, du blé, du chanvre, un maigre bétail et... quelques jeunes filles: Isérables était en effet réputé pour la vénusté de ses femmes et les villageois les protégeaient parfois violemment. [...] Certaines étaient fort mignonnes, racées, fières. Elles dévisageaient l'étranger avec l'orgueil de celles qui se savent belles et le regard qu'elles lançaient, farouche, agaçant, avec un air d'indulgence vous poursuivait longtemps comme un regret.

 

Christophe Gaillard replace donc le voyage de l'ambassadeur dans le contexte de l'époque et du rôle que Bonaparte veut lui voir jouer. Bonaparte veut tout changer, la famille, la personne, les biens. Il veut libérer le Valais de la tyrannie de ses prêtres et du fanatisme de ses paysans ignares. Il ne comprend pas que ces paysans [aiment] leur pays, leurs vignes, leur seigle, leurs glaciers de façon plus mystiques qu'ils [aiment] Dieu et l'Eglise.

 

L'ambassadeur est avant tout un écrivain. Il peut parler de choses qui n'ont jamais eu lieu pour lui mais qui deviennent vraies par la force de son style: L'ambassadeur savait avec certitude que le seul lieu où il pouvait trouver le repos pour son âme agitée était une table, n'importe où en effet, pourvu qu'elle disposât d'une plume, de mille feuillets et d'un encrier bien rempli. Le plaisir d'écrire était le seul remède à ses tourments.

 

Quand il apprend l'assassinat du duc d'Enghien, le 21 mars 1804, trois jours après son retour à Paris, l'ambassadeur rentre chez lui écrire une lettre pleine de colère au premier brigand qui [règne] sur la France. Il en écrit finalement une deuxième, moins suicidaire, pour démissionner du poste que Bonaparte a créé pour lui. Il y prétexte que la santé de sa femme fait craindre pour sa vie. Mais personne n'est dupe...

 

Dans le livre vingt-quatrième, chapitre 5, de ses mémoires, l'ambassadeur porte ce terrible jugement: Le Macédonien [Alexandre] fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire; son unique but était d'être personnellement le maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver. 

 

Christophe Gaillard cite dans une note la philosophe Simone Weil, qui, dans Quelques réflexions sur les origines de l'hitlérisme, écrit: Il n'y a pas de "France éternelle", tout au moins en ce qui concerne la paix et la liberté. Napoléon n'a pas inspiré au monde moins d'horreur ni de terreur qu'Hitler, ni moins justement...

 

Quoi qu'il en soit, il aurait renoncé à sa charge, sans doute avec moins de fracas et plus de prudence, mais il aurait démissionné tôt ou tard. Non pas parce que la carrière politique aurait empiété sur l'autre qu'il aimait, l'aurait piétinée, voire réduite à néant, mais pour une raison bien différente qu'il comprenait enfin. Il aurait démissionné parce que justement il aimait la vie et ses risques, la liberté et ce qui la menace, l'écriture et l'angoisse qui en exaspère le désir.

 

Tout au long de son récit Christophe Gaillard, qui est martignérain, digresse, sans pour autant, sortir de son sujet: Le Valais, Chateaubriand, le Valais et Chateaubriand. Pourquoi alors cite-t-il la Rêverie au Lido? Parce qu'en 1833, l'ambassadeur est revenu en Valais. Cette année-là, il reçoit de la duchesse de Berry, mission de se rendre à Prague: En se dirigeant vers le Simplon, il prépare le chapitre "Venise". Et parce que Venise, comme l'homme, cherche à dire, partout et toujours, son refus de mourir et sa passion de vivre...

 

Christophe Gaillard relève le défi de faire sienne la langue de l'ambassadeur et, sans fausse honte, il pratique l'intertextualité amoureuse, comme bien d'autres, et comme les peintres peignent d'autres tableaux: Le plaisir du texte vient souvent des correspondances que chacun, quand il lit, tisse dans sa mémoire. C'est un prolongement de soi. Une affaire de résonance.

 

Sur l'essentiel, pour Christophe Gaillard, et pas seulement pour lui, l'ambassadeur n'a guère vieilli: Et à nous qui l'aimons, il nous procure au contraire lors de chacune de nos visites sur ses terres un immense soulagement. Il nous réjouit comme un grand vin, généreux, puissant, profond, fruité avec une pointe d'acidité qui en permet la garde.

 

Francis Richard

 

Une aurore sans sourire, Christophe Gaillard, 192 pages, Éditions de l'Aire

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 22:55
Le Prix, d'Antoinette Rychner

Dans son roman, Le Prix, Antoinette Rychner raconte l'histoire d'un sculpteur qui a besoin de solitude pour créer et qui a un besoin irrépressible de reconnaissance une fois qu'il a créé. La contradiction humaine est décidément de ne pas vouloir ressembler aux autres, d'être unique, et de n'en pas trop différer pour autant, de vouloir appartenir à une communauté, quelle qu'elle soit, de quelque taille qu'elle soit.

 

Comment une oeuvre d'art peut-elle être reconnue, sinon par l'obtention d'un prix. C'est du moins ce que croit le sculpteur imaginé par Antoinette Rychner. Faire une oeuvre pour obtenir un prix n'est cependant pas gage de qualité de cette oeuvre, qu'elle l'obtienne ou non. La réciproque n'est pas plus vraie: qu'une oeuvre soit de qualité ne garantit pas qu'elle obtienne un prix... Aussi, si un prix ne se refuse pas, n'y a-t-il pas de quoi s'en vanter non plus...

 

Le roman d'Antoinette Rychner se présente comme une fable surréaliste. Son sculpteur s'appelle Moi. Il sculpte une matière organique qui sort de son nombril et que l'auteur appelle un Ropf. Il faut des conditions particulières pour qu'un Ropf apparaisse: Appliquer les mains, bien chauffer la zone, et on inspire. Et aussitôt le miracle est là qui n'attendait que moi pour se produire, le splendide miracle de la sculpture!

 

La matière qui émerge est une pâte d'abord translucide et un peu liquide mais bientôt catalysent les sucs, ils densifient, viscosifient, si bien que la matière rosit, augmente, se raffermit, passe toute luisante le col de mon ventre et vient s'accoler à mes doigts, au début je dois pousser, encourager mais bientôt la substance se crée d'elle-même, ça pulse, tout sort en poussée phénoménale...

 

A plusieurs reprises Moi présente au Concours un Ropf, qu'il a sculpté et cousu avec des morceaux de Ropfs, mais ce n'est pas lui qui décroche le Prix. Pourquoi? Parce que son Ropf n'a pas chanté... A chaque fois, en attendant la Lettre qui doit lui annoncer s'il est ou non le lauréat, il ne vit plus. La dernière fois, en ouvrant la foutue Lettre qui l'a informé de son éviction, il en est même devenu sourd, de déception...

 

Moi aimerait se consacrer exclusivement à son art. Au fond il n'est bon que pour ça. Mais il a une compagne, S, avec qui il a eu Mouflet. S travaille, Moi ne travaille pas, mais il rechigne pourtant à s'occuper de leur rejeton. Plus tard, pourtant, après la naissance du second, de Remouflet, l'occasion lui sera donnée de se rendre compte que la solitude peut peser... La suite de l'histoire dira, ou non, s'il saura concilier art et vie de famille.

 

Au cours de son récit, Moi dit que faire l'amour avec S, c'est entrer dans ses eaux sans que rien d'autre n'ait d'importance: A l'embouchure l'accès semble tout d'abord barré mais je passe le poulier, gagne un fond plus haut, recueillement, commencement des vagues, je suis dans les remous, je travaille sans hélices, je te laisse t'agiter, je te laisse agitée, maintenant je reviens et je pousse à fond, loin, très loin sur toi je vais de crête en crête jusqu'à en oublier la terre ferme... 

 

Quand S met au monde Remouflet, Moi raconte son sentiment de perdition au milieu de la tempête: Une brusque déchirure dans le ciel: tombent sur nous les rayons du couchant, des bouillons secs se forment dans ma gorge et je laisse sortir de drôles de hoquets. Il y a de la fatigue nerveuse - voilà des heures que personne n'a dormi - les sages-femmes qui écopent aux alentours échangent un coup de coude mi-amusé, mi-agacé: il ne manquait plus que cette chochotte-là se mette à pleurer...

 

Le Prix n'est donc pas seulement une fable surréaliste, c'est un roman poétique, où l'auteur file des métaphores. C'est aussi un roman où la vie de couple, bien observée, est décrite dans ses grands moments et ses servitudes, et où l'artiste, narcissique, tente d'échapper à la seule satisfaction de son ego, en s'occupant de moufletterie, et à la vanité des honneurs, en persévérant dans l'accomplissement d'un grand Oeuvre.

 

Francis Richard

 

Le Prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 22:25
Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

有り難う御座います, Arigato Goizaimasu, signifie merci beaucoup, en japonais.

 

Solange Momo, qui s'y est rendue pour la première fois en 2005 et y est retournée depuis, a voulu dire merci, à sa façon, au Japon pour tout ce qu'elle lui doit. Et quel meilleur témoignage de gratitude pouvait-elle lui donner que le livre magnifique qu'elle a réalisé pour lui rendre hommage! Un livre qui pèse son poids. A tous points de vue. Au propre, comme au figuré.

 

Ce livre se présente comme un fort volume de 360 pages, qui sont autant de remerciements amoureux. Il est écrit en trois langues: en français, en anglais et en japonais (en caractères kanji). Il est illustré de très belles photos, qui, quel que soit leur sujet, sont de véritables invitations à aller voir sur place les êtres et les choses dont elles donnent des aperçus on ne peut plus incitatifs. 

 

Pendant un bon tiers du livre, Solange Momo montre au lecteur, qui se laisse faire volontiers, le chemin qui, en dix-sept étapes, du sud au nord de l'archipel nippon, va de Miyajima à Tokyo, en passant par Hiroshima, Kobe, Kyoto, Nara, Osaka, Koyasan, Toba, Futaminoura, Fujisan, Kawaguchiko, Hakone, Takaosan, Showa Kinen Park, Kamakura et Yokohama.

 

A chaque étape, elle transmet au lecteur son enthousiasme communicatif. Elle ne voudrait surtout pas qu'il vienne à manquer telle porte sacrée, tel jardin, telles lanternes de pierre, ou en fer forgé, tel sanctuaire qui l'ont éblouie, mais aussi telle prouesse architecturale d'aujourd'hui, qu'il ne soit pas fasciné en somme par ce pays où tradition et modernité font, sans disputes, ménage commun.

 

Elle serait affligée - cela se sent - que le lecteur n'admire pas telle ou telle singularité du pays, qu'il ne contemple pas comment les hommes, là-bas, ont maîtrisé la nature en la rendant harmonieuse. Elle s'adresse d'ailleurs à lui au futur, convaincue qu'immanquablement il ne pourra que mettre un jour ses pas dans les siens... Alors, elle s'offre à lui servir de guide, via ce livre sur le Japon qu'elle aime.

 

Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

Elle agrémente chacune de ses étapes d'anecdotes. Ainsi l'île de Miyajima est-elle tellement considérée comme sacrée qu'il y est interdit d'y naître ou d'y mourir. Ainsi les Japonais sont-ils tellement respectueux des biens d'autrui que rien ne se perd et jamais rien n'est volé. Ainsi, lorsque le soleil se couche sur le mont Fuji, n'entend-on plus que les déclencheurs des appareils photos.

 

Le Japon est le pays des contrastes. Cultiver des bonsaïs, c'est l'art de miniaturiser les choses avec patience pour en faire des oeuvres d'art. Mais, à Kamakura, il y a le Grand Bouddha. A l'origine il était en bois et se trouvait à l'intérieur d'un temple. Comme, à la suite de séismes et d'incendies, il a été endommagé, il a été reconstruit en bronze et en impose avec ses 121 tonnes et 13 mètres 40 de haut.

 

Les deux autres tiers du livre sont une promenade éclairée dans dix-neuf quartiers de Tokyo. C'est pour cette ville qu'elle a eu en 2005 un coup de coeur immédiat, lequel s'est propagé par la suite au pays tout entier, comme une onde de choc. Elle sait que, pas davantage qu'elle, celui qui y commence ou y finit son voyage au Pays du Soleil Levant ne peut pas ressortir indemne.

 

Les quartiers de Tokyo font apparaître la ville dans toute sa multiplicité: elle est ainsi tour à tour surréaliste, trépidante, surprenante, électrique, abrutissante, bruyante, silencieuse, lumineuse, clignotante, gigantesque, propre, complexe. Pour la faire découvrir, et donner envie de s'y rendre, Solange Momo applique la même recette qui lui a réussi lors des étapes précédentes.

 

Elle parle d'abord de ce qu'elle a aimé et, ensuite, pour qu'on ne se contente pas de la croire sur paroles, elle le photographie, enfin, elle pimente le tout d'anecdotes évocatrices. Comme celle de ce grand magasin d'Ikebukuro qui dispose, au dernier étage, d'un Nekobukuro Café dans lequel une vingtaine de chats vous attendent pour jouer, se faire caresser ou tout simplement dormir sur vos genoux...

 

Au terme de ce voyage livresque, les yeux remplis d'images photographiques, la tête pleine d'images textuelles et anecdotiques, le lecteur a peine à s'extraire du charme qui l'étourdit. Peut-être le seul moyen pour lui d'y échapper est-il encore de faire en sorte que le rêve, que ce livre suscite en lui, devienne un jour réalité en disant oui à la proposition honnête qui lui est faite d'aller là-bas.

 

Francis Richard

 

Arigato Gozaimasu 360, Solange Momo, 360 pages arigatogozaimasu.com

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 22:45
Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker

Il n'y a pas un Drame, mais des drames. [...] Il y a eu des drames , il y en aura d'autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. Les drames sont inévitables. Ils n'ont pas beaucoup d'importance au fond. Ce qui compte, c'est la façon dont on parvient à les surmonter.

 

C'est ce que dit un des personnages à la fin du nouveau roman de Joël Dicker, Le livre des Baltimore.

 

Ce roman commence par un prologue intitulé: Dimanche 24 octobre 2004. Un mois avant le Drame. Pendant tout le récit il n'est en effet question que du Drame, dont on ne saura qu'à la fin de quoi il s'agit.

 

Le narrateur, Marcus Goldman, l'écrivain, est le même narrateur que dans le roman précédent de Dicker. Il est tout auréolé du succès de son premier livre, G comme Goldstein, inspiré de la vie de ses cousins.

 

Cette fois il raconte l'histoire plus élargie des Baltimore, c'est-à-dire celle de ses deux cousins adorés, certes, mais aussi de leurs deux parents, et de ceux qui gravitent autour d'eux tous.

 

Le grand-père paternel de Marcus s'appelle Max. Il est marié à Ruth. Ils ont deux fils Saul et Nathan. Pour différencier les familles de l'un et de l'autre, les grands-parents Goldman parlent des Baltimore et des Montclair.

 

Dans leur langage, Baltimore est un raccourci pour "Goldman-de-Baltimore", la famille de l'oncle Saul, qui habite cette ville du Maryland. Les Baltimore, ce sont Saul, donc, avocat brillant, sa femme Anita, médecin non moins brillant, leur fils Hillel, auquel s'ajoutera Woodrow Finn, Woody, un garçon qu'ils adopteront, en quelque sorte.

 

Montclair est un raccourci pour "Goldman-de-Montclair", la famille de Marcus, qui habite cette ville du New Jersey. Son père est ingénieur, sa mère vendeuse dans une succursale d'une enseigne new-yorkaise de vêtements chics.

 

Les Baltimore, au début de cette histoire, sont mieux considérés que les Montclair par les grands-parents Goldman: Au sortir de leur bouche, le mot "Baltimore" semblait avoir été coulé dans de l'or, tandis que "Montclair" était dessiné avec du jus de limaces.

 

Hillel, Woody et Marcus, adolescents, forment le Gang des Goldman. Ils sont tous trois nés en 1980, et sont comme des frères. Mais ils vont tous trois aimer la même fille, Alexandra, qui ne se donnera qu'à Marcus, alors qu'ils se sont tous juré, un jour, de renoncer à elle pour ne pas mettre le Gang en péril.

 

Alexandra, fille de Gillian et Patrick Neville, "Neville-de-New-York", a deux ans de plus qu'eux. En 1995, ils figurent tous les quatre sur un cliché qu'Alexandra a fait parvenir à chacun d'eux et au dos duquel elle a écrit: JE VOUS AIME LES GOLDMAN.

 

Les quatre rêvent de devenir célèbres et ils accompliront ce rêve (pour un temps seulement pour certains): Hillel, en tant qu'avocat, Woody, en tant que joueur de football, Marcus, en tant qu'étoile montante de la littérature américaine, et Alexandra, en tant que vedette de la chanson.  

 

Le livre des Baltimore est subdivisé en cinq livres qui se suivraient presque chronologiquement si le troisième n'était pas un retour aux origines des Goldman, nécessaire et éclairant: Le Livre de la jeunesse perdue (1989-1997), Le Livre de la fraternité perdue (1998-2001), Le Livre des Goldman (1960-1989), Le Livre du Drame (2002-2004) et Le Livre de la réparation (2004-2012).

 

A l'intérieur de ces cinq livres, le narrateur fait des incises temporelles hors de la période considérée, et l'année 2004, celle du Drame, fait alors office d'année de référence, autour de laquelle toute l'histoire tourne, comme on tourne autour d'un pot, sans le dévoiler.

 

Ce procédé de narration, a la vertu de ne livrer les éléments du puzzle que morceau par morceau et de ménager le suspense jusqu'au bout, ce dont le lecteur n'est pas dupe mais se réjouit. D'autant que le récit est émaillé de drames qu'on découvre peu à peu, et qui préparent au point d'orgue du Drame avec un grand D.

 

Il n'y aurait évidemment pas de drames s'il n'y avait pas de jalousies infondées, de rivalités mal placées, de préférences supposées, de non-dits bien (ou mal) intentionnés, en tous cas générateurs de quiproquos, d'ascensions suivies de chutes et inversement. Comme dans la vraie vie.

 

Le même personnage, qui parle de drames au pluriel, dit, justement, toujours à la fin du roman: Nos vies n'ont de sens que si nous sommes capables d'accomplir ces trois destinées: aimer, être aimé et savoir pardonner.

 

Ce livre bien construit, sous une apparence foisonnante - Marcus attrape ses souvenirs dans le filet à papillon de [sa] mémoire - signifie un tel accomplissement. Le verbe aimer s'y conjugue à l'actif et au passif et le pardon ultime s'y trouve dans l'épilogue intitulé Jeudi 22 novembre 2012. Le Jour de Thanksgiving.

 

Dans cet épilogue, et dans cet esprit, Marcus l'écrivain répond à la question: Pourquoi j'écris? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Pourquoi je lis de tels livres? Pour la même raison que Marcus les écrit.

 

Une fois refermés, je me rends compte en effet que, mine de rien, de tels livres sont de ceux qui me font passer, d'une seule traite, un long et bon moment, sans que je lève le nez de leurs pages pour regarder ailleurs.

 

Francis Richard

 

Le Livre des Baltimore, Joël Dicker, 480 pages, Éditions de Fallois / Paris

 

Livres précédents, coédités par les Éditions de Fallois et l'Âge d'Homme:

 

Les derniers jours de nos pères (2012)

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 22:45
Football, de Jean-Philippe Toussaint

Qu'est-ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite.

 

Mis à part qu'une lueur n'est jamais vaine, le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint est bien un signal lumineux et chaleureux, émis gratuitement dans le monde d'aujourd'hui. S'il affirme donc, dans un court prologue, que ce livre ne devrait plaire à personne, ni aux intellectuels ni aux amateurs de football, il se trompe ou il dupe.

 

Car ce livre devrait au moins plaire à ceux qui aiment lire ce que Jean-Philippe Toussaint écrit sur le temps qui passe. Et, pour cela, il n'est nul besoin d'appartenir à l'une des deux catégories de lecteurs évoquées par lui. Il suffit d'avoir un penchant, même mineur, pour une vision poétique et littéraire des êtres et des choses.

 

Jean-Philippe Toussaint fait seulement mine, dit-il, d'écrire sur le football. Mais il écrit tout de même, dans ce livre, sur le football et sur l'aventure des Coupes du monde qui a commencé pour lui avec celle de 1998. Cette anné-là, pour la première fois de sa vie, il assiste dans un stade à un match de l'événement planétaire.

 

Les Coupes suivantes ne laisseront dès lors pas indifférent cet écrivain qui écrit sur un mode mineur, même si, pendant chacune d'elles, son esprit est peu ou prou saisi par une humeur vagabonde et digressive.

 

Quand il se livre à des considérations sur le football, il le fait de manière singulière: il utilise les mots de la poésie et de la littérature. Il s'agit pour lui d'effleurer le football, de saisir son mouvement, de caresser ses couleurs, de frôler ses sortilèges, de flatter ses enchantements.

 

Il ne s'agit décidément pas pour lui de se lancer dans de grands débats théoriques qui concernent le football, comme phénomène social ou politique. Il ne traite jamais que de sujets accessoires, insignifiants ou mineurs, qu'il confronte aux piliers immuables du temps et de la mélancolie.

 

Lors de la Coupe du monde, organisée en 2002, par la Corée et le Japon, il décrit ainsi ce qu'il voit cet été-là à Kyoto, ville qui n'a jamais été portée sur le football:

 

J'écoute des bruits d'eau diffus qui se font entendre au loin. Qu'importe au fond le football. Le temps passe, et, sur les ponts, s'éloignent en silence de fugitives silhouettes féminines à bicyclette, une ombrelle à la main.

 

Les Coupes du monde se suivent et ne se ressemblent pas pour Jean-Philippe Toussaint. Lors de la dernière en date, celle de 2014, au Brésil, il innove. Il regarde pour la première fois un match en streaming sur l'ordinateur portable dont il se sert pour écrire.

 

Il est en Corse et s'est pourtant promis de consacrer son été à la littérature... Il installe cependant son ordinateur portable sur un canapé, le surélevant telle une offrande, sur un petit autel profane, composé de deux ou trois tomes de l'encyclopédie Universalis (hommage paradoxal de la vertu au vice).

 

Dans son court prologue, Jean-Philippe Toussaint dit aussi à propos de Football: Il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde. Il faut lui en être reconnaissant, parce que ce fil peut être conducteur pour les autres. Et il serait donc dommage qu'il soit rompu.

 

Francis Richard

 

Football, Jean-Philippe Toussaint, 128 pages, Les Éditions de Minuit

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Nue (2013)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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