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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 16:45

Le-bal-des-esquintes.jpgDans Le bal des esquintés, publié aux Edition de l'Hèbe ici, Annick Geinoz nous parle de trois "esquintés du couple" que la séparation d'avec la personne aimée a pour un bon moment décomposés.

 

Le livre énonce d'emblée, et en raccourci, qui ne peut être que caricatural, le trait dominant de ces trois personnages en quête de sens :

 

"C'est l'histoire d'un vieux. L'histoire d'une sainte. L'histoire d'un con."

 

Le vieux, la sainte et le con : ce pourrait être le titre, à la Sergio Leone, de ce livre. 

 

Ces trois personnages qui habitent le même immeuble auraient pu ne pas mêler leur vie et s'ignorer. Le destin et l'auteur en ont décidé autrement. Pour leur plus grand bien et pour le soulagement de ceux qui se seront pris d'empathie pour le trio.  

 

Le vieux, Félix Chaillot, est un artisan de la vieille école, qui rempaille des chaises. Il a un chien - en fait une chienne -, Turbine, qui est sa seule compagnie depuis que sa femme, l'indomptable Mousse Béranger, de son vrai prénom Madeleine, atteinte de la maladie d'Alzheimer, a été placée dans un établissement hospitalier. C'est une compagnie irremplaçable, mais insuffisante. Car leur amour, depuis toujours, à lui et à Mousse, est si fusionnel qu'il ne supporte pas la séparation. Ce ne sont pas en effet leurs deux filles, Solveig et Sonia, qui vivent leur vie, qui peuvent combler cette absence cruelle, dans les deux acceptions du terme.

 

La sainte, Marie Sauvin, la bien prénommée, est fille de diplomate. Adolescente, elle a fait montre d'un caractère rebelle et a été rejetée d'une école l'autre, pour enfin échouer au Rosey, ce sélectissime collège des bords du Léman, où elle rencontre l'amour de sa vie, Paul Sauvin, et la sérénité. Ils se sont mariés quand deux jumeaux, Eric et Oscar, se sont annoncés. Puis ils ont fait en prime une petite Luce, atteinte de mucoviscidose, qui n'a signalé son existence qu'une fois son papa parti avec une amazone carriériste, prénommée Sophie. Une enfant imprévue, que Marie a décidé de garder, sans jamais le regretter, au grand dam des autres.

 

Le con, Ben, Benjamin Maurois, est du genre à rater tout ce qu'il fait et à se rendre insupportable, même aux yeux de son associé et ami. Sa femme, Caro, Caroline, ne l'a d'ailleurs un jour plus supporté. Elle est donc partie concubiner avec Pierre en emportant leur fille Lola, qui n'a pas apprécié du tout ce changement de cocon. Son papa a bien fait une tentative pour l'enlever. Mais elle s'est soldée par un accident de moto dont Lola est sortie en morceaux. Cet accident ne lui a pourtant pas ôté l'envie de voir son père. C'est ce dernier qui refuse désormais de la voir et ne veut pas se rendre au point-rencontre prévu dans ces cas-là.

 

Comme on le voit le trio est mal parti. Les choses ne vont d'ailleurs pas s'améliorer tout au long du récit. Au contraire. Une fois bien mûres, elles finiront tout de même par aboutir au rebond du trio. Comme quoi, même dans les pires affres, il est toujours possible de trouver une issue heureuse, sinon idéale. C'est donc un message d'espoir que nous délivre Annick Geinoz, même si, pour le trio, rien ne pourra plus être tout à fait comme avant.

 

A aucun moment le lecteur n'est tenté de se déprendre de ce livre, qui pourrait s'avérer ennuyeux puisqu'il ne fait que raconter des histoires du genre de celles auxquelles il est confronté aujourd'hui ou qui sont le lot quotidien de son plus proche entourage. Sans doute parce que l'auteur sait très bien se mettre à la place de ses personnages et lui fait connaître les pensées les plus intimes qui les tourmentent et qui répondent peut-être à ses propres interrogations.

 

Annick Geinoz a su trouver le rythme et le ton justes qui marquent notre époque. Elle fait en sorte que le lecteur ait envie de voir ses personnages se dépêtrer de la situation critique dans laquelle ils se trouvent. Les dénouements de ces histoires personnelles sont plus que vraisemblables, logiques. C'est pourquoi elle répond avec bonheur à cette attente de bonne fin, sans surprise, dans un style émaillé de formules qui parlent à l'imagination et qui utilisent à très bon escient le vocabulaire de notre temps.

 

Francis Richard 

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 21:35

Fraternité secrèteFraternité secrète est un recueil de correspondance, publié chez Grasset ici, entre Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

 

Cette correspondance a été échangée de 1975 à 2009. Mais elle n'est abondante que pendant les cinq premières années. Les lettres écrites pendant cette période représentent quatre-vingts pour cent du volume.

 

Jérôme Garcin n'a que dix-huit ans quand il adresse sa première lettre à Jacques Chessex. L'écrivain vaudois, lauréat du Prix Goncourt 1973, a alors quarante et un ans. 

 

Cette première lettre de Jérôme remplit Jacques de joie, parce que ce jeune lecteur est surtout sensible à sa poésie, à laquelle il va renouer, grâce à lui. Dans cette lettre Jérôme dit à Jacques que Le jour proche lui permet d'étancher "sa soif de sincérité voire de simplicité".

 

Philippe, le père de jérôme, est mort à quarante-cinq ans à la suite d'une chute de cheval et celui de Jacques, Pierre, s'est donné la mort à quarante-huit ans. Jacques a lu avec beaucoup d'intérêt des articles littéraires de Philippe Garcin parus dans la NRF. Tous deux, Jacques et Jérôme, sont poètes. Toutes ces correspondances vont être à l'origine d'une amitié qui ne se démentira pas pendant plus d'un tiers de siècle, jusqu'à la mort de Jacques.

 

Sur ce blog j'ai parlé des derniers livres de Jacques Chessex, le premier anthume et les deux autres posthumes : 

 

"Un Juif pour l'exemple", de Jacques Chessex le 12.01.2009

"Le dernier crâne de M. de Sade" de Jacques Chessex le 16.01.2010

"L'interrogatoire" de Jacques Chessex le 8.04.2011

 

Si je n'ai jamais partagé la démesure et la furie calvinistes de Jacques Chessex, ni sa morbidité, j'ai reconnu très tôt en lui un écrivain majeur, parce que c'était évident. M'a surtout toujours séduit son style de forcené de la plume, à la musique flaubertienne, style qui a d'ailleurs évolué, avec constance, vers plus de simplicité et de pureté d'expression, et qui, de rabelaisien au début, s'est fait à la fin cristallin.

 

Avant même de recevoir le Prix Goncourt pour L'Ogre, ce professeur de lettres françaises au Gymnase de la Cité de Lausanne leur faisait déjà honneur à mes yeux, ainsi qu'au Pays de Vaud, dont il était originaire et qu'il dépeignait avec tant d'amour et de sensualité qu'il m'a communiqué cet amour et que je suis tous les jours plus attaché à ce pays où je suis devenu homme et où je vis la plus grande partie de l'année. 

 

De cette valeur de l'écrivain j'ai été convaincu avant même Jérôme Garcin. Pour cela je n'ai pas d'autre mérite que d'être son aîné de cinq ans... Quand j'avais vingt ans, en effet, j'ai lu Carabas avec bonheur dans les Cahiers de la renaissance vaudoise. Ce premier livre m'a conduit à lire Le Portrait des Vaudois paru deux ans plus tôt dans les mêmes cahiers, et à lire dès lors régulièrement la plupart de ses livres, à leur parution.

 

J'ai raconté sur ce blog ici qu'en dépit de mon ardeur inlassable à le lire, et le relire, je n'avais jamais rencontré ce créateur d'un monde incorrect autrement que dans ses livres, et que je ne lui avais jamais parlé sinon, en silence, devant son cercueil exposé à la chapelle Saint-Roch de Lausanne, le 12 octobre 2009, trois jours après l'attaque cardiaque qui l'avait foudroyé mortellement, au milieu des livres de la bibliothèque d'Yverdon, comme Molière s'était écroulé en scène.

 

Fraternité secrète m'a donc permis de connaître un Jacques Chessex plus intime que celui que je connaissais par l'oeuvre, étrangement confiant dans le jugement d'un cadet de vingt-deux ans et faisant preuve d'une belle fidélité en cette amitié ; un Jacques Chessex conscient de sa valeur et meurtri au fond qu'elle ne soit pas reconnue ; un Jacques Chessex surpris par la tempête soulevée en Suisse romande par la parution de son livre, Les yeux jaunes, et qui n'a commencé à être adulé par les habituels roquets que lorsqu'il est devenu membre du jury Goncourt...

 

Le livre reproduit, en marge de la correspondance entre les deux écrivains, des chroniques littéraires de Jacques Chessex, dans le quotidien lausannois 24 Heures, intitulées Humorales. Bien que la taille des caractères soit bien petite, le lecteur a ainsi, s'il ne la connaît pas, le loisir de goûter à la prose charnue et ramifiée du professeur de lettres exceptionnel qu'il était et aux profusions d'images que ce créateur était capable de faire naître dans les esprits.

 

Pour être en mesure d'accomplir ses forcéneries d'écrivain, qui lui demandent beaucoup d'énergie, Jacques Chessex va abandonner ces chroniques. Pour se consacrer uniquement à son oeuvre, il comble son besoin de distance et de solitude en vivant de plus en plus dans sa maison de Ropraz, entouré tout de même des siens, et ne se laisse distraire par rien qui pourrait lui nuire, comme de tenir un journal :

 

"J'ai fui le journal parce qu'il m'aurait volé de tout ce qui passe spontanément dans le poème, survient, souvenir intuitif, dans le roman, reste toujours à dire en moi comme la part vraie où puiser."

 

J'aime que, sous la bénéfique influence de Jérôme, il change d'avis sur Stendhal. En 1980 paraît l'Album Giono dans la Pléiade. Il écrit le 16 juin de cette année-là :

 

"La (re)lecture de l'Album Giono m'a naturellement fait relire Stendhal, les Chroniques, les Promenades, et la bonne nouvelle pour notre connivence : j'en reviens tout réconcilié avec H.B. [Henri Beyle, alias Stendhal], plus même : admiratif, presque emballé."

 

J'aime ce qu'il dit, ce 1er janvier de l'an 1999, de la commune libre d'Ouchy, où j'ai établi mes pénates pour la première fois il y a 43 ans :

 

"Tout est fermé ces jours de fête dans le Jorat et à Lausanne, seul Ouchy vit, avec ses terrasses solaires, ses kiosques, ses arbres curieusement printaniers devant l'eau verte et les montagnes où scintille la neige. J'aime cet endroit qui est très loin de Lausanne, qui est du monde entier, de l'Europe en tout cas."

 

C'est là qu'a commencé mon admiration secrète pour l'auteur de La Confession du Pasteur Burg et c'est là qu'elle se perpétue sans qu'il n'en ait jamais rien su.

 

Francis Richard     

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 23:40

Quentin-Mouron.jpgLe titre du premier roman de Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, édité par Olivier Morattel ici, n'est guère engageant. Il provient d'une citation d'Antonin Artaud que l'auteur a mis en épigraphe au second et dernier chapitre de son livre, et qui est tirée de L'Art et la Mort :  

 

"L'avancée de la nuit fourmillante avec son cortège d'égouts. Voilà à quel endroit cette peinture se place, au point d'effusion des égouts."

 

En physique le point de fusion est la température à laquelle un solide devient liquide à une pression donnée. Mais le point d'effusion ? Qui plus est, des égouts ? Est-ce le point où les fanges finissent par s'épancher ?

 

Le narrateur lors d'un périple aux Etats-Unis fait étape à Los Angeles, où habite sa cousine Clara, la cinquantaine, qui fait un véritable rejet de la gent masculine, après avoir subi les assauts répétés, plusieurs fois par jour, de son ex-mari à la queue insatiable.

 

Depuis, pour Clara, tous les hommes sont de dangereux érotomanes. Elle dégoise sur eux avec quelques folles de son acabit. Tandis que toute une batterie de thérapeutes, de gourous et de derviches, tourne autour d'elle pour lui ponctionner tout l'argent qui lui reste...

 

Clara sort un moment avec ce cousin venu de Suisse. Elle cultive en rougissant l'ambiguité improbable d'une cougar qui se paie un gigolo de trente ans son cadet. C'est donc bien elle qui paie et ce ne sont que beuveries et vacarmes partagés avec elle, habituée des abîmes, et du malheur, devenu pour elle incontournable.

 

Un jour le narrateur a l'oeil attiré depuis son lit de malade - il est alité pendant trois semaines - par la belle Laura qui rend visite à sa marraine, de l'autre côté de la rue. Certes elle est trop maigre pour être chaleureuse. Certes elle n'a rien de bien remarquable au fond et rien non plus d'inoubliable. Encore aurait-il fallu ne pas commencer à parler ensemble, pour ne pas s'enticher d'elle.

 

En tout cas Clara prend mal cette aventure avec cette girl next door. Son propre cousin ne pense décidément qu'à baiser, comme les autres hommes, au lieu de calmer sa libido - Quentin Mouron est plus cru - en pratiquant le yoga, par exemple, qui est la version orientale et tendance du bromure...

 

En rentrant au logis le cousin narrateur trouve toutes ses affaires sur le trottoir. Il repart donc retrouver sa Laura, avec laquelle il file l'imparfait amour, en se déboutonnant imprudemment, sans doute un peu trop, au sens propre comme au figuré, au point qu'il suffit, un mauvais jour, de trois mots échangés, pour que Laura et lui soient subitement déliés.

 

Que faire quand un vieux chagrin d'amour vous taraude, sinon prendre le large. Le narrateur quitte donc Los Angeles pour échapper à sa mauvaise histoire de mauvais coeur et prouver quelque chose à quelqu'un. Il prend la route en direction de Las Vegas. Il reprend sa vie de nomade qui ne rêve plus de s'arrêter et s'arrête cependant à Trona, au milieu du désert, lieu inouï qui bat tous les records de concentration de fous.

 

Qui n'a pas vu Trona ne sait pas ce que signifie la pauvreté. Ce n'est pas seulement la pauvreté en tant que telle, qui vous saisit là-bas. Elle existe en bien d'autres endroits du monde désertique. Mais, à Trona, il n'y a vraiment aucun espoir. Trona n'est pas faite pour le narrateur qui a un penchant pour l'esbroufe. Car Trona est un monde qui ne sait pas mentir et dont on ne ressort jamais, ou alors pas indemne :

 

"Quand on peint la misère, on fait la part belle aux victimes, on les boulonne au fond du ciel. Ils deviennent les idoles sous lesquelles on sanglote pour bercer sa conscience. Pour être exact, il faudrait dire les vices...La violence. La haine. Les bouteilles qui se brisent. Les saloperies aux encoignures. L'odeur de merde. Les hématomes...À Trona on ne meurt pas en odeur de sainteté..."

 

Las Vegas se situe au bout de l'autoroute, sur laquelle on ne rencontre aucun obstacle. Tout d'un coup celle-ci se termine en bouchon. On est arrivé dans la cité du pain et des jeux. Après le désert et le silence, il y a soudain la multitude bruyante des véhicules, dont les conducteurs et les passagers sont pressés de s'aller divertir de façon affreuse, immonde, pas toujours très ragoûtante, mais tout de même amusante, il faut être juste.

 

Le narrateur aurait bien voulu ne jamais rentrer en Suisse et s'envoler de là pour toujours. Ce n'est pas qu'il ne soit pas à l'aise dans son époque. C'est avec l'espace qu'il a des déconvenues. Il a en effet retrouvé le lieu, tranquille et propre en ordre, qu'il avait quitté, comme à son départ.

 

Parce qu'il se garde religieusement de produire quoi que ce soit et qu'il refuse d'être utile, qu'il ne se veut ni citoyen, ni contribuable, qu'il est réformé de l'armée suisse, qu'il ne veut pas s'insérer, ni se mouler dans le monde, il est seulement venu y faire une pause avant de repartir :

 

"On ne se débarasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarasse pas de soi en invoquant le monde."

 

Il ne veut pas de la vie de travail qui l'attendait ici et qui serait la vraie vie, concrète, immobile, lisse, alors qu'elle se situe pour lui "dans un contournement de la vie même". Il repartira donc, c'est certain, après une année passée, et ce constat final, désabusé:

 

"Nous n'avançons qu'en tressautant. D'un cahot l'autre. En cadence. Mince haras. C'est à n'y rien comprendre."

 

Le narrateur écrit par vanité. Il a envie de flatterie. Il le reconnaît. Il se regarde de temps en temps dans la glace en se disant qu'il est comme un grand génie, parce qu'il a un réel besoin d'exister. Il voudrait surtout que le lecteur ne se contente pas de caresser les pages de son livre mais s'y plonge, comme un bon lecteur doit le faire.

 

Pourquoi ne pas qualifier ce portrait d'un jeune homme comme celui d'un artiste, remuant et attachant ? Comment ne pas être touché, sans partager cette conviction, que ce jeune homme ne voit de liberté minuscule, et unique, que "de se tromper soi-même, et d'abuser les autres" ? 

 

Francis Richard

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 15:00

Historiquement incorrectJean Sévillia récidive. Il vient de publier chez Fayard ici un nouveau livre impertinent, Historiquement incorrect. Aujourd'hui l'impertinence n'est plus de manquer de respect aux autres, ou d'être irrévérencieux, mais de dire la vérité, ce qui est particulièrement inconvenant aux yeux de la bien-pensance.

 

Après Le terrorisme intellectuel (2000 et 2004), Historiquement correct (2003) et Moralement correct (2007), l'auteur poursuit donc son oeuvre de bousculement des idées reçues, ici dans le domaine historique où le prêt-à-penser domine plus que jamais, quelle que soit l'épreuve des faits.

 

Jean Sévillia traque cette fois encore les trois péchés de l'historien que sont l'anachronisme, le manichéisme et l'esprit réducteur.

 

Dans Historiquement correct, il avait remis les faits à l'endroit à propos de la féodalité, des croisades, des cathares et de l'Inquisition médiévale, de l'Espagne des rois catholiques, des guerres de religion, de l'Ancien régime, des Lumières et de la tolérance, de la Révolution et de la Terreur, de la Commune de 1871, des Catholiques et des ouvriers, de l'abolition de l'esclavage, de l'affaire Dreyfus, du pacifisme de l'entre-deux-guerres, du fascisme et de l'antifascisme, de la résistance et de la collaboration, de l'affaire Pie XII, de la décolonisation et de la guerre d'Algérie.

 

Il faut croire que ces thèmes n'épuisaient pas les sujets où la manipulation de l'histoire s'exerce en succombant à la triple dérive peccamineuse évoquée plus haut.

 

Cette fois Jean Sévillia traite du Jésus de l'histoire et du Christ de la foi en élargissant encore le contexte qu'un Jean-Christian Petitfils a reconstitué récemment dans son Jésus ici. Il conclut d'ailleurs ce chapitre par ces mots:

 

"Le Jésus de l'histoire, pour autant que l'histoire soit étudiée sans préjugés, n'entre pas en contradiction avec le Christ de la foi. Mais pour les chrétiens, bien sûr, le Jésus historique n'épuise pas la réalité du Jésus de la foi, dont la pleine dimension échappe au monde des hommes."

 

Il y a trois ans un livre avait suscité la polémique, Aristote au Mont Saint Michel. Son auteur, Sylvain Gougenheim, avait été littéralement lynché médiatiquement par le ban et l'arrière-ban des idéologues patentés corrects, et accusé d'islamophobie, intimidation massive destinée à faire taire toute voix divergente, parce qu'il avait osé parler du vaste patrimoine grec transmis par les monastères chrétiens depuis l'Antiquité.

 

Jean Sévillia revient donc sur le sujet de ce livre et pose la question de ce que doit et de ce que ne doit pas l'Occident médiéval aux Arabes, notamment dans cette transmission des textes grecs. Force est de constater, au risque de l'histoire, que la dette occidentale est moindre que celle que voudrait imposer une vision idéologique du passé:

 

"Il convient de distinguer ce que l'Occident a exploité lui-même, ce qu'il a reçu de Byzance et la part qui a été transmise par les Arabes."

 

L'affaire Galilée nourrit les fantasmes des anti-chrétiens et se nourrit d'une propagande éloignée des faits et de leur contexte. Le livre d'Aimé Richardt sur La vérité de l'affaire Galilée ici le montrait déjà très bien. Jean Sévillia enfonce le clou. Galilée n'est pas cette victime de l'Inquisition que l'on nous présente à l'envi, ce qui permettrait de dire que religion et science sont incompatibles. Alors que pendant longtemps les seuls scientifiques seront des religieux...

 

Si les torts sont partagés, Galilée est surtout le bourreau de lui-même parce qu'il n'a pas été capable de démontrer ce qu'il avançait, parce qu'il n'a pas tenu parole, parce qu'il s'est montré fanatique et polémique, enfin parce qu'en se mêlant d'interpréter les Ecritures, ce qui n'était pas son domaine, il s'est mis à dos ses plus fermes soutiens, dont le pape de l'époque qui était son ami, et à qui il doit d'avoir été traité avec une notable indulgence.

 

La France colonisatrice est-elle coupable ? Il convient de nuancer et de rappeler que la colonisation était un projet républicain, donc de gauche à l'époque, celui de civiliser les races inférieures [le mot race n'avait pas alors la charge sémantique qu'il a acquise à la fin du XXe siècle], selon l'expression de Jules Ferry.

 

Le fait est que grâce à la médecine française la démographie des colonisés sera soutenue, que l'analphabétisme va reculer fortement, principalement dans les villes, et que les colonies coûteront finalement davantage qu'elles ne rapporteront à la métropole, comme le constatera un Jacques Marseille surpris, au terme d'une étude qui fait date sur le sujet.

 

Jean Sévillia conclut :

 

"En France, l'histoire de la colonisation est instrumentalisée, dans un contexte d'échec de l'intégration des populations immigrées, par ceux qui sont confrontés aujourd'hui à l'échec politique, économique et culturel de beaucoup de pays autrefois colonisés. Stigmatiser le passé colonial leur sert d'exutoire. Cet exutoire, malheureusement, ne résout rien."

  

Les six autres thèmes du livre mériteraient une présentation, comme celle que je viens de faire des quatre premiers, mais il ne faut pas lasser le lecteur. Il faut le laisser découvrir par lui-même ce que l'état actuel des connaissances permet d'en dire aujourd'hui en toute probité intellectuelle.

 

En tout cas l'aperçu que je viens de donner devrait, j'espère, suffire à mettre en appétit et incliner à se procurer et à lire l'ouvrage, qui traite de sujets rendus brûlants par l'idéologie, alors que l'histoire, à condition de ne pas commettre les trois péchés usuels, permet de les aborder avec une certaine sérénité.

 

Il en est ainsi de l'incompréhension d'aujourd'hui à l'égard de la Grande Guerre, le patriotisme qui avait cours à l'époque ayant disparu avec ces générations-là. Il en est ainsi également de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale au prisme de la Solution finale, de la lutte avérée du Vatican contre Hitler ou des rapports chaotiques entre chrétiens et juifs au cours des siècles.

 

Sont évidemment d'une grande actualité le thème de l'identité nationale et des identités françaises (le pluriel est de mise ne serait-ce qu'en raison du double héritage de la France charnelle et de la France des Lumières) et le thème de la longue confrontation entre la France et l'islam, entrecoupée d'alliances de circonstances.

 

L'histoire, quand elle s'affranchit des chaînes idéologiques, permet de comprendre le présent : elle explicite les contextes et précise les évolutions opérées par le temps. Elle ne peut qu'être nuances, comme la vie réelle qui se distingue de la vie rêvée : elle ne divise pas les hommes en deux camps, celui du Mal et celui du Bien. Elle ne généralise pas des faits mineurs et les remet simplement à leur place dans le passé écoulé.

 

Jean Sévillia, dans ce volume, comme dans le précédent spécifiquement consacré à l'histoire, fait oeuvre de véritable historien. Il le fait de manière savante, exhaustive en un minimum de pages, ce qui leur donne une telle densité qu'il est nécessaire, pour peu que l'on veuille approfondir un thème, de s'y replonger. Un index bien fait permet également d'y retrouver un détail oublié.

 

Quand la vérité historique est malmenée comme elle l'est trop souvent aujourd'hui, l'incorrection, dont fait preuve Jean Sévillia, est un devoir, qu'il a bien accompli, pour le plus grand bénéfice de ses lecteurs.

 

Francis Richard

 

Jean Sévillia a un site : ici

 

Il parle de son livre avec Jean-Marie Guénois sur KTO le 25.11.2011 :

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 23:45

freudiger_angeles.jpgDans Ángeles, avec un accent sur le A, s'il vous plaît, publié aux éditions de L'Aire ici, Reynald Freudiger propose au lecteur douze récits, y compris la préface qu'il a lui-même rédigée. On n'est jamais si bien servi que par soi-même...

 

S'agit-il de récits comme le sous-titre le laisse entendre ? Ou de nouvelles ? Ce serait plutôt des contes, parce que le ton des narrateurs et narratrices, à qui l'auteur prête sa plume, est bien celui de conteurs.

 

Dans la préface l'auteur nous avertit qu'il convient de lire chacun des récits d'une seule traite. Il a raison. Il faut bien lire chacun d'eux d'une seule haleine.

 

D'abord parce qu'il n'y a pas de paragraphes pour se reposer et prendre ses marques. Ensuite parce que chaque histoire a son rythme par lequel il est nécessaire de se laisser entraîner pour en goûter la saveur. Enfin parce que, sinon, on oublierait le fil de l'intrigue, tellement ils sont denses et requièrent d'attention.  

 

Reynald Freudiger propose de lire un récit à l'aller, un récit au retour, au cours d'un trajet quotidien dans les transports publics. Comme le compte des cinq jours de la semaine n'est pas suffisant, il s'en tire en disant que la préface ne compte pas et que le dernier conte est la cerise sur le gâteau...

 

Il ne m'en voudra pas de ne pas avoir suivi son conseil. Je me rends à pied au bureau et je viens de passer ma soirée à lire son livre, sans en décoller et sans désemparer.

 

Anges est le dénominateur commun de ces contes. La préface n'échappe pas à cette règle puisqu'elle nous explique d'où vient le titre hispanique. Toutes les histoires se passent en Amérique latine, à l'exception d'une seule qui se passe en Suisse, avec en arrière-plan la Colombie.

 

Les personnages sont divers. Leur choix en dit long sur les préoccupations de leur créateur : une faiseuse d'anges, qui est un terme bien aimable pour désigner une avorteuse paradoxalement mystique, un serveur bolivien sans-papiers en Argentine, qui se fait expulser, une horrible nounou, violeuse du temps de la dictature, qui fait de nouveau des siennes etc.

 

Il n'est donc pas surprenant de lire dans un de ces contes un éloge de Cuba :

 

"En Suisse on dit que le communisme cubain, comme tous les communismes, c'est raté, que c'est mal, que Castro est un affreux bonhomme, un dictateur, et que son frère pareil. Moi, j'ai fait Cuba. Et après avoir vu par moi-même, je dois dire que c'est bien, et que ceux qui critiquent devraient au moins faire l'effort de venir une fois. Parce c'est avant tout une île paradisiaque."

 

Dans un autre conte une jeune colombienne fait l'amère expérience d'une sortie de boîte organisée par la banque suisse où elle fait un stage et où les hommes ne se montrent pas moins machos que dans son pays d'origine, auxquels son père, lui-même macho, aurait aimé qu'elle échappât...

 

Il aurait été étonnant qu'il ne fût pas question d'usine qui contamine une source et qui est fermée grâce à des "organisations écologistes [qui] peuvent parfois se faire entendre, même sous les tropiques". Avec pour conséquence de ruiner les amours adolescentes de deux jeunes gens qui s'y sont baignés. 

 

Une apparition barbue a lieu à l'arrière d'un car. Les superstitieux évoquent instantanément le Christ. Un des passagers soutient mordicus qu'il s'agit de Don Quichotte, cherche à en convaincre les autres et ne veut "pas en démordre, parce c'était l'occasion rêvée de mettre la littérature au milieu du village, à la place de l'église".

 

Les deux derniers textes sont davantage poétiques, même s'ils relèvent de la même vision du monde, à laquelle il n'est pas nécessaire d'adhérer, au contraire, pour apprécier la façon dont elle est rendue.

 

Le 20 janvier 2012, Reynald Freudiger s'est vu décerner, après sélection d'un comité d'acteurs du livre, par un jury de 644 élèves ici, pour Ángeles, le prix du Roman des Romands, qui récompense la "génération nouvelle", au Théâtre Benno Besson d'Yverdon. Ce prix est tout à fait mérité puisqu'il reflète, ô combien, avec bonheur, l'air du temps...

 

Francis Richard

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 20:00

L-eclaircie.jpgComme dans Trésor d'amour ici l'intrigue du dernier roman de Philippe Sollers est mince comme un fil à couper le beurre.

 

En effet l'histoire qui nous est contée ne tiendrait qu'en quelques pages et sans doute suis-je généreux. Car le livre se veut l'histoire du narrateur avec une certaine Lucie de Bordeaux et de la rue du Bac à Paris, qu'il rencontre une ou deux fois par semaine pour des cinq à sept féeriques.

 

Le narrateur ? Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Sollers. Quant à Lucie existe-t-elle vraiment ? C'est sans importance. Ce qui est important c'est que son prénom rime avec éclaircie.

 

Les deux amants ont chacun leur vie. Ils se rencontrent pendant deux heures pour faire l'amour et pour parler de tout autre chose. Ils se tutoient, puis se voussoient :

 

"Les fantasmes réalisés sont en tu, les raisonnements en vous."

 

Elle est riche et habite la rive droite, lui l'est beaucoup moins et habite la rive gauche. Elle possède un château et des vignobles dans le Bordelais. Lui est écrivain, originaire de Bordeaux, et les titres des livres qu'il a écrits sont les mêmes que ceux d'un certain Sollers.

 

La rue du Bac ? Là se trouve un studio qui donne sur les toits de Paris et qui abrite leurs amours secrètes. C'est commode pour le narrateur qui travaille à deux pas de là, chez Gallimard, ici, éditeur de L'éclaircie. Ce qui ne surprendra pas le lecteur, qu'il soit pénétrant ou non, c'est-à-dire considéré comme un saint ou non.

 

Dans Trésor d'amour, le prétexte du roman était de nous parler savamment de Stendhal et d'établir des correspondances avec l'amante d'alors, Minna. Ce qui pouvait donner envie de le lire ou de le relire avec délectation.

 

Quel est le prétexte du roman cette fois-ci ? De nous parler d'Anne, sa soeur, avec qui il a failli coucher, de deux peintres qu'il aime particulièrement, Manet et Picasso, de leurs oeuvres et des femmes qu'ils ont aimées. Immanquablement Sollers, ou son double, compare leurs femmes à sa Lucie.

 

Le narrateur nous parle longuement de ces deux peintres et c'est un véritable plaisir pour ceux qui, comme moi, les apprécient. Il nous apprend ainsi, entre autres, que Manet aimait Haydn (que lui jouait sa femme hollandaise au piano) et que Picasso aimait Bach, deux de mes compositeurs préférés...

 

De Manet, et de Cézanne, Sollers a raison de dire :

 

"On veut à tout prix que Manet et Cézanne aient été les précurseurs et les fondateurs de "l'art moderne". C'est ignorer ou censurer leur obsession : ranimer la peinture ancienne, la transformer, la transfigurer, se mouvoir librement en elle, être à sa hauteur, ici, maintenant, contre le kitsch des pompiers."

 

Et de Picasso, dont la fidélité à Manet aura été indestructible :

 

"Après l'épopée "cubiste" (qui continue jusqu'à la fin en coulisse) [bien qu'ingénieur j'ai tout de même toujours un peu de mal à comprendre "ses cubes hallucinés"], son embardée dans la figuration est très mal vécue par ses suiveurs d'avant-garde. C'est un traître, perdu pour la vraie recherche (tu parles !). Aux yeux de l'académisme, c'est un terroriste, à ceux des "abstraits" un fossoyeur d'illusions."

 

C'était couru : quelques femmes de Manet et de Picasso font rêver Sollers, ce qui le ramène à Lucie, dont il rêve aussi et dont la grande qualité est "d'être immédiate dans les séances, bouche, main, murmures". A la faveur de ces rêves, Lucie fait parfois ressurgir sa soeur Anne, dont le souvenir imprègne tout le livre...

 

Sollers est un connaisseur :

 

"Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes."

 

Chez elles :

 

"Il n'y a que du comment, jamais de pourquoi."

 

Ses rêves le mènent parfois plus loin :

 

"Je ne pourrais pas avouer aux femmes dont j'ai rêvé mes activités coupables avec elles."

 

Est-il étonnant que Sollers ait consacré un livre à Casanova et celui-ci à deux peintres couverts de femmes ?

 

Toujours est-il que le narrateur embrasse longuement Lucie devant l'Olympia dans un musée d'Orsay, où il a obtenu d'être laissé seul avec elle pour voir les Manet, et que le seul voyage ensemble qu'ils projettent est de faire de même devant Le Violon de Picasso à Stuttgart.

 

Dans le chaos actuel, dont les causes ne sont pas forcément celles données par Sollers, ces deux peintres, tout comme Lucie, sont des éclaircies. Lui, pour qui toute aventure est un roman (avec Lucie c'est l'un des plus réussis), ne craint pas pour autant les propos apocalytiques que des vieux jeunes tiennent :

 

"Le roman va disparaître (tant mieux, il y en a trop), il n'y aura plus de lecteurs pour moi. Eh bien, tant pis pour moi, pauvre noix, tes angoisses décadentes sont encore du 19e et du 20e siècle. Au 21e, magnifique aurore, lecteurs et lectrices, doués d'un nouveau corps amoureux, découvrent que rien n'a disparu, que tout revient et se fait sentir dans les fibres. Tu peux te détruire et mourir, ça ne change rien."

 

Comment se fait-il que le chroniqueur ou le personnage agaçant qui se produit sur les plateaux de télé touche directement, dans ses livres, le système nerveux de ses lecteurs, pour reprendre l'expression de Francis Bacon, citée par Sollers ? Parce qu'il s'agit alors du véritable écrivain et non pas de l'histrion.

 

Francis Richard

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 23:00

La-Fugue.jpgLa fugue, le dernier livre de Georges Ottino, publié à L'Age d'Homme ici, nous raconte que l'envie de sortir des sentiers battus de l'existence peut vous prendre à n'importe quel âge, et même vous surprendre, quel que soit l'état dans lequel vous vous trouvez.

 

Pourquoi Antoine Messager prend-il sa voiture ce matin-là au lieu de se rendre à pied à son travail, tout proche de son domicile ? Il ne le sait pas lui-même. Il ne le saura même jamais. Quelle importance ? 

 

Vu de l'extérieur il semble plus que déterminé. On pourrait croire que c'est prémédité cette absence de décision d'emprunter la route habituelle qui conduit à son bureau.

 

A l'origine de cette inflexion de trajectoire il y a un mauvais choix de file qui l'oblige à continuer tout droit. Le rendez-vous téléphonique important, qui l'attend à son bureau de PDG, devient alors un tantinet problématique. Il devient carrément insoluble quand il franchit un point invisible de non retour.

 

Le moment du rendez-vous téléphonique étant largement dépassé, Antoine répond en quelque sorte à l'appel de l'autoroute, qui lui permet d'avaler des kilomètres et de se retrouver rapidement en dehors de la ville dans un paysage de montagnes, qui défile d'autant plus rapidement que sa voiture de marque allemande est puissante.

 

Il franchit la frontière, accélère. Après ce dernier obstacle il se sent pousser des ailes, celles de la liberté de se mouvoir, de n'être retenu par rien. Sans s'en rendre compte il dépasse quelquefois la vitesse autorisée. Il se reprend vite. Mais c'est maintenant à son esprit de vagabonder, sans rime ni raison, comme dans un rêve éveillé.

 

On dit qu'au moment de mourir celui qui s'en rend compte repasse le déroulement de toute sa vie en quelques instants. Ce n'est pas le cas. Ce sont seulement des bribes de souvenirs de la sienne, certainement importants pour lui, qui affleurent à son esprit.

 

Il ne maîtrise pas davantage ces souvenirs que le chemin qu'il suit, dans l'ignorance complète où il le mène. Son père est mort il y a neuf mois. Il revoit des instants de l'année qui a précédé et qui les a rapprochés tandis que jusqu'alors ils ne se comprenaient pas.

 

Comme dans une fugue musicale le roman donne la parole à plusieurs voix qui se répondent, se répètent et entremêlent les thèmes. Le narrateur cède par moments la parole à Antoine qui, en pensée, tutoie son père et ne parle qu'à la troisième personne de sa mère, laquelle, plus approche l'échéance, exerce son pouvoir et repose sa faiblesse sur son mari en proie au crabe.

 

Les petites filles tiennent leur rôle dans cette fugue qui, au débouché du tunnel, lui ouvre les portes de l'Italie. Il est encore tout gosse. Il se souvient du seul visage de l'une, du seul prénom de l'autre. Puis les panneaux de l'autoroute égrènent les noms de villes qui parlent à son esprit romanesque et cultivé. L'un de ces noms, Vigevano, lui rappelle ses amours avec Marie-Laure.

 

Depuis plus de vingt ans, presque vingt et un, il est marié à Marie-Laure, dont il s'est éloigné comme elle s'est éloignée de lui, à qui il n'a pas envoyé ce matin le sms, guère rassurant au fond, où il lui disait de ne pas s'inquiéter. Ils ont deux filles, Laure-Marie et Françoise, fruits de leurs amours, quinze et treize ans, des filles qui sont... très bien.

 

Au sortir de Parme où il a fait une visite décevante il prend en auto-stop une jeune femme "grande, mince, dans un imperméable noir", Nicole. Il est parti sans savoir pourquoi. Ce qui l'intéresse elle, dans le voyage, c'est l'ailleurs. Ils sont donc peut-être faits pour s'entendre, même si lui, du signe du Scorpion, ne le devrait pas avec elle, du signe du Taureau.

 

Nicole et à Antoine se livrent cependant ensemble à un jeu subtil où les gestes et les mots, qui sont souvent de véritables réparties, ont toute leur importance. Leur rencontre ne sera-t-elle qu'une parenthèse ? Antoine n'aime pas le mot, parce que les parenthèses, on ne pense qu'à les refermer. Nicole est au fond très sage :

 

"Si je reste, ça nous fera simplement des souvenirs communs. Et si on se quitte, eh bien, on pourra toujours imaginer ce qui aurait pu être."

 

Une fois ce roman refermé - il est écrit dans une langue qui parle au coeur -, on se dit que ce livre ne peut pas être tout à fait une parenthèse. On se prend en effet à rêver qu'il ait des prolongements dans sa vie personnelle.

 

Comme il est rajeunissant de goûter à des instants de bonheur, ne l'est-il pas moins, de temps en temps, de se laisser emporter par sa déraison ?

 

Francis Richard

 

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 20:45

Le-choc-de-l-histoire.jpgLe dernier livre de Dominique Venner, Le choc de l'histoire, édité chez Via Romana ici, se présente sous la forme d'entretiens avec Pauline Lecomte

  

Dominique Venner dirige la Nouvelle Revue d'Histoire ici. Dans cette revue bimestrielle, qui fêtera son dixième anniversaire l'été prochain, Pauline Lecomte , journaliste "spécialisée dans le domaine de l'histoire et de la philosophie", recueille les propos d'historiens contemporains sur leur vie et leurs oeuvres.

 

Quel est ce choc de l'histoire qui donne son titre au livre ? Le dernier des bouleversements historiques qui se sont produits au cours des siècles "modernes", choc qui est au coeur des travaux et des réflexions de Venner, "depuis presque toujours" :

  

"Depuis l'effrayant recul européen qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, la disparition des anciennes souverainetés, la fin de l'action jus publicum europaeum en tant que limitation de la guerre entre les Etats, remplacé par le droit américain de la guerre et la criminalisation de l'ennemi, les Européens sont confrontés à un nouveau choc de l'histoire."

  

Il précise :

  

"Aux conséquences de l'hégémonie américaine, impliquant le mondialisme économique au profit des requins de la finance et au détriment des peuples, on doit ajouter les effets incalculables de l'immigration-invasion de l'Europe par des masses inassimilables d'origines exotiques. On doit compter aussi avec la renaissance d'anciennes civilisations et d'anciennes puissances que l'on croyait mortes."

  

Dominique Venner oppose vocation universelle, "croyance fausse et dangereuse" à tradition qui "se survit dans notre inconscient" et qui nous permettra de résister et de renaître "au-delà des variables politiques ou confessionnelles" :

  

" [Cette croyance en l'universalité] nous interdit de comprendre que les autres hommes ne sentent pas, ne pensent pas, ne vivent pas comme nous. Elle est dangereuse parce qu'elle détruit notre propre identité."

  

L'itinéraire de Dominique Venner l'a conduit de l'action à la réflexion. Au début de sa vie d'homme il est militant radical - c'est un ancien soldat perdu de l'Algérie. Par la suite il devient "historien méditatif", abandonnant des engagements politiques qui ne lui correspondaient plus, au profit du combat des idées que nourrit une connaissance de l'histoire sur la longue durée, sans négliger pour autant celle de l'histoire événementielle "qui montre que l'imprévu est roi et l'avenir imprévisible".

  

Au bout de ses travaux et réflexions, Dominique Venner s'en prend à la part prométhéenne de la civilisation européenne, qui aurait laissé peu de place à sa part appolinienne. Il s'en prend ainsi à "la prédation économique du gaspillage et de la spéculation financière", à l'universalisme américain - c'est-à-dire selon lui au "mondialisme libéral", expression contradictoire - qui n'a pas triomphé après la défaite de l'universalisme communiste :

  

"La modernisation technique s'accompagne souvent d'un refus de l'américanisme, sauf, provisoirement, en Europe."

 

Le réveil des Européens se produira, même si Dominique Venner ignore quand :

 

"Je crois aux qualités spécifiques des Européens qui sont provisoirement en dormition. Je crois à leur individualité agissante, à leur inventivité et au réveil de leur énergie."

 

Au cours de sa vie, un écrivain a marqué Dominique Venner : Ernst Jünger, auquel il a consacré en 2009 un livre dont j'ai rendu compte ici. Il y a une sorte de parallèle entre les deux voies que ces deux hommes ont prise, puisque dans ses écrits de jeunesse l'écrivain allemand manifestait "une vigueur guerrière" et dans ses écrits de maturité la répudiation "de tout engagement au profit d'une sorte de nouvelle sagesse goethienne" :

 

"Jünger était un écrivain qui avait des idées. Des idées très libres et très personnelles, exprimées sans souci de cohérence, dans un style magique, libre de tout cliché. Et ses idées n'ont pas cessé d'évoluer, épousant les changements de son siècle. Parlant de lui-même, il s'est parfois comparé à un sismographe qui enregistre les variations. Cette image me semble juste. Mais en dépit de toutes les variations, sa pensée et son comportement personnel sont toujours marqués par une noblesse jamais démentie."

 

Pour Dominique Venner, Ernst Jünger reste donc un modèle, dont certains des écrits l'"ont aidé à comprendre que ce que vivent les Européens de notre temps n'est pas une crise politique, mais un séisme spirituel et civilisationnel, qui réclame bien autre chose que des solutions politiques".

 

Plus loin il voit comme solutions des initiatives d'ordre culturel telles que la revue historique qu'il dirige... 

 

Dominique Venner avec Pauline Lecomte évoque d'autres hommes du siècle passé qui l'ont également marqué, par leur noblesse, notamment face à la mort, parmi lesquels le colonel Claus von Stauffenberg, qui organisa l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler et qui fut exécuté, et les écrivains, qui se sont magnifiés en se donnant la mort, tels Yukio MishimaPierre Drieu la Rochelle ou Henry de Montherlant, ou en disparaissant, sans doute volontairement, tel Antoine de Saint-Exupéry, lors d'un ultime vol autorisé.

 

Dominique Venner fait l'éloge de la noblesse, qui "n'était pas seulement liée à la naissance, mais au mérite" :

 

"La fonction de la noblesse, quand elle est digne de ce nom, est de commander et de protéger, mais aussi d'offrir à toute la société un modèle vivant d'humanité supérieure, à la façon des héros d'Homère pour la Grèce antique." 

 

Et de l'aventure :

 

"[Elle] n'est le produit ni d'un calcul ni d'une idéologie. Elle est gratuite, inutile, i-nu-ti-le ! Elle se passe de justification. Elle est sa propre justification. [...] Le coeur aventureux [...] sait de science sûre que le risque, le mystère, l'inattendu, l'irrationnel constitue l'ordre véritable de la vie, la vraie raison."

 

Selon Dominique Venner, l'ancien ordre européen, corrompu déjà au cours du XIXe siècle par la démocratisation de la vie publique, qui suscitait les haines nationales, a été détruit par la guerre de 1914, par l'industrialisation de la guerre, qui est apparue à cette époque-là. Sur ces ruines vont s'affronter le capitalisme et le communisme, sans qu'aucune troisième voie, qu'auraient pu représenter le fascisme et le national-socialisme à leurs débuts, ne parvienne à le rétablir. 

 

Après 1945 et le partage de Yalta, se sont imposés le communisme et l'américanisme, certes opposés entre eux, mais unis contre la vieille Europe, avec pour but l'avènement d'"un homo oeconomicus, rationnel et uniforme". Seules les méthodes changent :

 

"Planification et terreur chez les communistes, persuasion clandestine et "laisser faire" du marché chez les Américains."

 

Toujours selon Dominique Venner, maintenant qu'il n'existe plus qu'un des deux systèmes, il ne reste qu'une opposition possible :

 

"La seule contestation que le système ne peut absorber est celle qui récuse la religion de l'Humanité, et campe sur le respect de la diversité identitaire. Ne sont pas solubles dans le "doux marché" les irréductibles qui sont attachés à leur cité, à leur tribu, leur culture ou leur nation, et honorent aussi celle des autres. On les appelle "protestataires" ou "populistes"."

 

Comment définit-il le système auquel il faudrait s'opposer ?

 

"Le système "cosmocratique" (autre nom pour le pouvoir des mondialistes) d'origine américaine est parfaitement "totalitaire". Pas de distinction pour lui, sinon en paroles, entre le public et le privé. [...] Le système intervient jusque dans la vie privée."

 

Dominique Venner considère en effet que l'origine du mondialisme se trouve dans le rêve messianique d'expansion mondiale des Américains. Mais il garde espoir :

 

"La parole commence à se libérer et tout peut devenir possible. C'est pourquoi il faut croire aux mérites de la démocratie authentique, quand le peuple a vraiment la possibilité de s'exprimer, ce qui se fait par exemple en Suisse."

 

Il faut aussi que les Européens retrouvent leur mémoire rompue, les permanences secrètes qui les habitent :

 

"Nous n'existons que par ce qui nous distingue, ce que nous avons de singulier, clan, lignée, histoire, culture, tradition."

 

Mais la tradition dont il s'agit :

 

"Ce n'est pas le passé. C'est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est toujours actuelle. Elle est notre boussole intérieure, l'étalon des normes qui nous conviennent et qui ont survécu à tout ce qui a été fait pour nous changer."

 

Il regrette que l'intellectuel occidental dénie la réalité et soit prétentieux :

 

"[Il] sait ou croit savoir ce que les autres ne savent pas. Il pense rarement le réel en tant que tel, par l'observation des faits, par l'expérience et l'induction, ce qui serait à ses yeux méprisable. Il le pense en référence à des concepts et à des modèles abstraits."

 

Il ferait mieux d'étudier l'histoire :

 

"Elle incite à une réflexion sur les événements d'hier ou d'autrefois afin d'éclairer le présent."

 

Dominique Venner distingue l'histoire de la mémoire :

 

"L'histoire est factuelle et philosophique, alors que la mémoire est mythique et fondatrice."

 

A défaut de religion identitaire, l'Europe a une mémoire identitaire, la mémoire hellène, qui s'enracine dans les poèmes homériques, poèmes qui nous lèguent "cette triade où arrimer nos âmes et nos conduites" :

 

"La nature comme socle, l'excellence comme but, la beauté comme horizon."

 

Le rejet de traditions, entendues comme de mauvaises habitudes, héritées du passé et passées elles-mêmes, éphémères, au profit de permanences oubliées, est justifié. Mais que Dominique Venner mette dans le même panier capitalisme et communisme ne l'est pas.

 

En effet si le communisme est une idéologie, le capitalisme n'en est pas une. Il ne l'est devenu, dans le langage courant, que par confusion sémantique, quand il a revêtu les oripeaux des Etats-providence et de l'interventionnisme, intérieur et extérieur, et quand il s'est fait totalitaire, ce qui n'est pas spécialement libéral ni d'origine américaine, les Européens ayant leur part de responsabilité dans le concept.

 

La description que fait Dominique Venner du capitalisme américain participe ainsi de cette confusion caricaturale :

 

"Le but du capitalisme américain (le "doux commerce" d'Adam Smith) est le profit maximum de ses bénéficiaires, quel que soit le prix. Etant devenu dominant dans nos sociétés, cet objectif a été promu au rang de valeur suprême, ce qui a été favorisé, bien entendu, par un accroissement général de richesses consommables accessibles au grand nombre."

 

En fait l'accroissement de richesses matérielles n'est pas incompatible avec la quête spirituelle, ou la singularité humaine. Les deux choses nécessitent seulement d'être libres... 

 

Francis Richard   

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 11:35

Marceau-Deon.jpgQue peuvent donc bien s'écrire deux académiciens français dans la correspondance qu'ils échangent pendant un demi-siècle ? Des histoires d'académiciens ? Oui, mais pas seulement. Dabord parce qu'ils ne l'ont pas toujours été.

 

La première chose que je me demande quand je lis des échanges de lettres entre deux écrivains ? S'ils avaient un jour l'intention de les publier. En l'occurrence rien n'est moins sûr, puisqu'il est souvent question de banalités qui, sous leur plume, prennent cependant une tout autre couleur.

 

Il est possible que cette correspondance entre Michel Déon et Félicien Marceau ne soit pas exhaustive, même si la fille de l'un des deux, Alice Déon, ne fait état que de lettres "égarées au fil des déménagements et des voyages".

 

Morceaux choisis ou pas, leurs lettres ou cartes postales sont au nombre de quatre-vingts. Je ne les ai pas comptées. Je fais confiance à Alice qui a annoté le recueil et le présente. Elle a sans doute pris le pseudo patronymique de son père pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité sur leur filiation, comme l'ont fait, par exemple, avant eux, Pierre et Claude Brasseur... 

 

Comme, en bon disciple de Proust, je ne me préoccupe guère de la vie des écrivains que j'aime et dont font partie Déon et Marceau, j'ignorais qu'ils fussent amis depuis leur rencontre chez Plon au début des années cinquante. C'est Alice qui nous l'apprend dans sa présentation. Dans le milieu littéraire ils sont même appelés "les duellistes". Ne serait-ce pas plutôt des duettistes ?

 

Leurs lettres et cartes postales nous révèlent que ces deux écrivains, que six années séparent, sont très proches de coeur et d'esprit, et qu'ils ont une admiration réciproque pour leurs livres respectifs. Ils se réjouissent des succès rencontrés par l'un ou par l'autre, et, finalement, sont très heureux d'exercer le même métier d'écrire. 

 

Leur amitié s'étend aux conjoints et descendants. Ce ne sont donc qu'embrassades et affections épistolaires, qui comprennent Chantal, Alice et Alexandre Déon d'une part, Bianca Marceau et Gianni de l'autre. Pourquoi, devant cette amitié qu'aurait loué Cicéron, la chanson de Brassens, Les copains d'abord, qui évoque Castor et Pollux, Montaigne et La Boétie, m'a-t-elle trotté dans la tête pendant une bonne partie de ma lecture ?

 

A trois ans d'intervalle les deux amis sont élus à l'Académie française, Marceau en 1975, Déon en 1978. Au cours des années 1980, qui occupent la moitié des pages du livre, en l'absence de meilleurs moyens de communication, tandis qu'ils sont toujours par monts et par vaux, surtout Déon, les deux amis s'écrivent et se racontent, entre autres, des histoires d'académiciens.

 

Ils nous parlent ainsi des compte-rendus de lectures qu'ils font, ou ne font pas, pour l'attribution de prix décernés par la vénérable institution du quai Conti. Ils nous parlent également, avec humour et ironie, des élections aux sièges rendus vacants par trépas de leurs titulaires, des candidats à leur succession, des discours de réception. Ils nous parlent inévitablement des manoeuvres qui caractérisent ces événements et qui agacent davantage Déon que Marceau.

 

Dans cette correspondance Déon apparaît plus coquin peut-être que dans ses livres. Il envoie, par exemple, à Marceau des cartes postales représentant des femmes peu vêtues, voire pas vêtues du tout, assorties de commentaires où il affiche une prédilection pour les seins nus, à condition qu'ils soient beaux, bien entendu. Sa langue, de temps en temps, se fait plus verte, ce qui prouve que les académiciens savent vivre et peuvent être des jeunes hommes, éternellement. 

 

Marceau serait plus facétieux, porté qu'il est sur le pastiche et les calembours. Il envoie à son compère des poèmes ou des textes "à la manière de" qui sont irrésistibles et qui ne peuvent que dérider les plus pisse-froid. Tandis que Déon reste très païen, Marceau a gardé un fond très chrétien, qui ne l'étouffe pas et lui fait confier l'ami Déon et sa famille à la sainte garde de Dieu. Cela ne l'empêche pas d'être le plus potache des deux et de rivaliser de jeunesse avec son destinataire préféré.

 

Par une journée pluvieuse et froide, une telle lecture de lettres et de cartes postales ne peut que faire chaud au coeur. Car, elles sont écrites, sans l'air d'y toucher, par nos deux épistoliers, dans une langue superbe, dénuée de coquetteries. On sent bien que cette langue fait tellement partie d'eux-mêmes qu'ils l'utilisent avec naturel dans leur quotidien, pour notre plus grand bonheur.

 

Francis Richard 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 19:15

Best-SellerConnaissez-vous un livre dont le titre ne figure pas sur la couverture ? Jusqu'à présent, je n'en connaissais pas non plus. Il faut croire qu'il y a un commencement à tout.

 

C'est ainsi que la couverture de Best-seller d'Isabelle Flükiger ici s'orne de la truffe d'un magnifique chienchien, sans le moindre titre, avec juste les mentions de l'auteur et de la maison d'édition, Faim de siècle ici.

 

Pour être honnête le livre se vend avec un large bandeau rouge, à peine discret, qui recouvre quasiment toute la couverture du livre, avec best-seller écrit dessus.

 

Le chienchien s'appelle Gabriel, comme l'ange :

 

"Le bout de ses pattes est brun, comme s'il portait des chaussons, le bout de sa queue pareil, et ce n'est pas du noir mais du brun qui lui cerne l'oeil et lui donne son air coquin".

 

Sans Gabriel y aurait-il une histoire ? En tout cas "il est à bouffer" ce petit chien blanc tout frétillant et tacheté de brun. 

 

La narratrice nous raconte qu'un quidam a perdu Gabriel et que son ex l'a mis dehors. Nous ne savons pas encore que Gabriel est un gentil chienchien. Mais très vite le quidam disparaît et Gabriel apparaît. Sur son collier il est écrit :

 

"Je m'appelle Gabriel"

 

L'énigme est en partie résolue. Gabriel fait alors son intrusion dans la vie de la narratrice.

 

Elle, est secrétaire dans une institution culturelle étatique, lui, son précieux, son compagnon, est professeur de lettres et de latin. Ils vivent comme tout le monde. Ils travaillent comme tout le monde. Ils s'aiment. Leur avenir est réglé comme du papier à musique. Ils auront bientôt des enfants, comme tout le monde.

 

Le centre d'art contemporain où elle travaille est un véritable panier de crabes, où on vous aime tant que vous ne faites d'ombre à personne, ou que vous ne nuisez à personne. Elle guigne la place de "Presse et com", qui est "incapable et enceinte jusqu'au menton".

 

En attendant sa chute elle nourrit sa part de rêve en écrivant son "best-seller", tout en faisant son travail consciencieusement, c'est-à-dire tout en rédigeant des demandes de subvention... Elle voudrait bien ne plus compter parmi les petits, les sans-grades. Elle est un peu midinette "en posant les mots goùtus" de son best-seller dans sa clé USB.

 

Mathieu, son précieux, est dans son année probatoire. S'il fait ses preuves, il sera définitivement embauché l'année suivante. Seulement il a de la vertu dans un monde où le copinage et le réseautage sont les deux mamelles de la réussite, où pognon et pognes serrées font merveille.

 

Saïd est un réfugié politique kurde, un requérant d'asile. Il est spécialiste de musique traditionnelle de son pays. Parce qu'il a sauvé la mise de la narratrice, poursuivie par une mégère à cause de Gabriel, il s'installe chez elle et son précieux, et va promener Gabriel, ce qui lui fera rencontrer Anne. Sa présence exaspère le voisin d'en-dessous, Arnold, qui est un raciste dangereux et caricatural.

 

Cette vie bien rangée de la narratrice et de son précieux, sur fond de crise, qui n'épargne pas la Suisse, va basculer. Il y a de quoi se demander si la présence de Gabriel y est pour quelque chose. Car il semble que chaque intrusion de cet ange canin dans la vie des autres ne soit pas étrangère aux changements qui se produisent dans leur destin.

 

Isabelle Flükiger écrit des phrases courtes et incisives, proches de la langue parlée, ce qui donne au livre un ton familier et vous invite à partager les préoccupations de la protagoniste et de ceux qui gravitent autour d'elle. Ce style permet aussi de refléter les évolutions rapides de notre époque, où les destins bifurquent très vite.  

 

Peut-être les quelques passages où les petits de la société en veulent aux grands sont-ils un tantinet manichéens, mais ils sont éclipsés par bien d'autres passages, d'une grande chaleur humaine, tels que celui-ci qui met aux prises Mathieu et la narratrice:

 

"Il embrasse le bout de mon nez puis mes lèvres, à petits coups très doux, de ces petits baisers d'amour qu'on oublie de se faire dans l'habitude de s'aimer."

 

Ces passages ont le don de vous emporter "loin des petitesses, loin des idées moches" et ne peuvent que faire du bien à ceux qui les lisent.

 

Francis Richard

 

Couverture et bandeau réconciliés :

 

 

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 09:35

Jesus.jpgJean-Christian Petitfils vient de publier un Jésus chez Fayard ici. Il s'est agi pour lui, à partir surtout des évangiles, qui sont les sources historiques principales de la vie du Christ, de nous restituer le Jésus de l'histoire, c'est-à-dire de faire oeuvre d'historien, en se gardant bien de mélanger théologie et histoire.

 

Ce livre dont la couverture représente Le visage du Christ de Rembrandt est un fort volume de 682 pages. Il comporte en dehors du récit de la vie de Jésus, un fort appareil de notes, de nombreuses indications bibliographiques, un index des noms de personnes et des annexes.

 

Ces annexes, qui occupent une centaine de pages, traitent des sources extérieures, des évangiles synoptiques, de Jean l'évangéliste, de l'historicité des évangiles, des manuscrits de la mer Morte, des reliques de la Passion. La dernière de ces annexes est une chronologie fort utile. Bref ce sont des compléments indispensables à la connaissance de la personne historique du Christ.

 

L'intérêt principal de ce livre est de nous resituer la personne du Christ dans le contexte de son époque, qui explique bien des passages des évangiles. Ainsi certains historiens, dans le but de démythifier la personne de la mère du Christ, ont tenté de démontrer, par méconnaissance du contexte, que Jésus n'était pas son fils unique et qu'elle lui avait donné des frères. 

 

Langue araméenne à l'appui l'auteur nous montre qu'il faut entendre l'expression ""frères de Jésus" comme des cousins à la mode orientale" et que l'expression "premier-né" ne signifie nullement qu'elle a eu d'autres enfants. Tout porte à croire, au contraire, qu'elle n'a eu qu'un fils.

 

Quand Jésus, sur la croix, dit à sa mère, à propos de Jean, "Femme voici ton fils" et au disciple bien-aimé "Voici ta mère", il confirme qu'il est bien fils unique de Marie :

 

"Par ce geste de tendresse et d'amour filial Jésus administre indirectement la preuve que sa mère n'avait pas d'autres fils car la loi d'Israël fait obligation aux enfants de prendre en charge leurs vieux parents. C'est un devoir sacré. Si Jésus avait eu des frères ou des demi-frères, comme le prétendent certains commentateurs il aurait chargé Jean ou les autres femmes d'un message à leur égard. Il ne l'a pas fait. C'est bien parce que Jacques le Juste pas plus que Joseph, Siméon ou Jude, pourtant tous présents à Jérusalem lors de cette ultime Pâque, n'avaient aucune obligation morale à son égard. Ce ne sont que ses cousins." 

 

L'historien se doit aussi de distinguer ce qui relève de l'allégorie. Ainsi Petitfils, au sujet de la retraite de quarante jours du Christ dans le désert, écrit-il :

 

"Ce n'est pas céder à la manie de la "démythologisation" que de considérer que nous sommes ici en présence d'un genre littéraire particulier, qu'il convient de lire dans le contexte culturel de l'époque : un récit fictif illustrant une idée théologique, accomplissant une "vérité propre" à l'histoire du salut. Il y en a peu dans les évangiles. C'en est un."

 

Autre exemple. Un historien doit lire dans son contexte la prière du "Notre Père", "construit selon l'art poétique de l'époque". Pour ce faire Petitfils s'est appuyé sur la traduction du père Carmignac, lequel l'a élaborée "après en avoir étudié le substrat sémitique".  Quand il en vient à la difficile sixième requête - "Garde-nous de consentir à la tentation" selon le père Carmignac - Petitfils remarque :

 

"Jésus n'a certainement jamais voulu dire : "Ne nous induis pas en tentation" ou "Ne nous soumets pas à la tentation" (formule douteuse adoptée en 1922 par un auteur protestant anonyme et reprise, avec beaucoup de légèreté par une commission oecuménique dans la traduction actuelle du Notre Père)."

 

Pourquoi ? Parce que le texte original en araméen avait été traduit en grec et en latin, qui ne disposent pas de conjugaisons équivalentes au causatif de l'hébreu et de l'araméen, et qui ne pouvaient donc que trahir ce texte en le traduisant par des formules inadéquates.

 

Sur un autre point controversé Petitfils relève que la foule qui réclame la libération de Bar Abba et le crucifiement de Jésus est composée "d'obligés, de clients, de gens stipendiés, gardes, hommes de main, serviteurs de tous rangs" des grands prêtres et de leurs complices, et qu'elle n'a rien à voir avec celle, composée d'humbles Galiléens ou de pèlerins, qui a acclamé Jésus à son entrée dans Jérusalem peu auparavant. 

 

Il faut donc là encore replacer dans son contexte la formule selon laquelle cette foule de Juifs assume le sang du Christ qu'elle veut voir verser sur elle :

 

"Elle va nourrir, hélas, chez les chrétiens un antijudaïsme, une haine des juifs comme peuple déicide, que rien, absolument rien ne justifie. Elle va servir de prétexte à des siècles de meurtres, de pogroms et d'incompréhension." 

 

Si Petitfils s'est servi abondamment des évangiles synoptiques, ceux de Mathieu, Marc et Luc, pour reconstituer la vie de Jésus - "leurs données sont en général fiables, à condition de ne pas verser dans des interprétations par trop fidéistes" - il s'est appuyé davantage encore sur celui de Jean :

 

"Les historiens reconnaissent aujourd'hui qu'à côté de ses éblouissantes perspectives théologiques son évangile est le plus historique."

 

C'est ainsi que la chronologie de la Passion selon Jean est historiquement plus vraisemblable que celle des synoptiques:

 

"Dans une optique liturgique, les synoptiques font coïncider l'institution de l'eucharistie avec le repas pascal, allant jusqu'à décaler d'un jour le déroulement du drame final : le 15 du mois de Nisan, jour de la Pâque juive, Jésus aurait comparu devant Pilate avant d'être crucifié. Historiquement, une telle présentation est difficile à soutenir : comment envisager un procès et une exécution de Jésus un jour de si grande fête ? Jean paraît plus exact : Jésus aurait réuni ses disciples pour un repas d'adieu le 13 de Nisan et aurait été crucifié le lendemain, 14, veille de la Pâque juive."   

 

Qumrân et les manuscrits de la mer Morte ont été d'un grand secours à l'auteur pour replanter "dans le terreau palestinien certains textes du Nouveau Testament, que l'on pensait inspirés par la pensée grecque, comme l'évangile de Jean."

 

Les reliques de la Passion, le linceul de Turin, le suaire d'Oviedo, la tunique d'Argenteuil, grâce à tous les travaux scientifiques opérés sur elles, permettent à l'auteur de reconstituer toutes les souffrances du Christ au cours des dernières heures avant sa mort et le récit qu'il en fait à partir d'eux est proprement édifiant, que l'on soit croyant ou non. Leur authenticité ne fait aujourd'hui plus guère de doute en dépit des polémiques passées :

 

"Les faisceaux de présomptions en faveur de l'authenticité atteignent des seuils jamais connus dans le domaine historique et archéologique. Ce verdict de la science, ignoré du grand public, est évidemment essentiel dans l'approche du Jésus historique."

 

A plusieurs reprises Petitfils signale au lecteur la frontière qui sépare le Jésus historique de celui de la foi. Ce qui est d'une grande honnêteté intellectuelle. Au crible de la méthode historique, quelles que soient les conclusions que chacun peut tirer en matière de foi ou non, Jésus tel qu'il ressort des évangiles apparaît comme "un exemple et un sujet de méditation" :

 

"Si on le débarrasse de l'imagerie sulpicienne, qui l'enserre dans une vision désincarnée et stéréotypée, Jésus y apparaît comme un personnage unique, insolite, un prophète déconcertant, un orateur qui bouscule les habitudes, menace, irrite, exaspère les gens, particulièrement les riches, les notables religieux et les puissants du sacerdoce de Jérusalem, enfermés dans leurs certitudes. Il fréquente les marginaux, dénonce les pratiques religieuses de pure forme."

 

Il ne faut pas se tromper :

 

"Ce n'est ni un révolutionnaire politique ni un professeur de morale. S'il appelle à une subversion, c'est à celle de l'amour divin, qu'il manifeste à travers sa personne. Il le fait dans un langage apocalyptique d'une radicalité absolue et d'une âpreté décapante."

 

Le Jésus de Petitfils est donc un livre à lire par qui veut mieux connaître l'homme dont se réclament aujourd'hui deux milliards de personnes et dont nous venons de fêter la Nativité. Quant aux croyants ils en sortiront réconfortés après avoir constaté que le Jésus de l'histoire ne contredit pas celui de leur foi et peut même l'enrichir.

 

Francis Richard

 

Jean-Christian Petitfils, interrogé par François Busnel, parle de son livre sur France 5 le 8 décembre 2011 :

 

 

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 18:00

Fatigue du sensDans Fatigue du sens, publié chez Pierre-Guillaume de Roux ici, Richard Millet montre qu'il est un véritable esprit libre, puisqu'il y exprime des idées qui sont à rebours du conformisme actuel en matière d'immigration.

 

Il dit très nettement que l'immigration extra-européenne de masse n'est ni une chance pour la France, ni pour l'Europe.

 

Richard Millet ne se fait guère d'illusion sur le sort de la culture européenne en présence d'une telle immigration.

 

En effet cette immigration massive se traduit peu à peu par l'islamisation du continent européen, qui est une conséquence de la déchristianisation et qui est accrue et accélérée par l'hédonisme. Or l'islam est incompatible avec la culture européenne, c'est-à-dire avec les valeurs judéo-chrétiennes et l'héritage gréco-latin de l'Europe.

 

Qui est responsable de cette immigration extra-européenne massive ? Ce que Richard Millet appelle le Nouvel Ordre moral qui s'appuie sur les deux piliers que sont le Droit et le Marché. Richard Millet a une conception bien à lui de ce que sont le Droit et le Marché, avec une majuscule.

 

Par Droit il entend l'arsenal juridique, mis au service de l'idéologie antiraciste, qui empêche de parler d'immigration et qui exerce une véritable terreur juridique sur les récalcitrants. Pour Richard Millet la sottise s'est judiciarisée. Le résultat est que l'immigration extra-européenne n'est plus une question que l'on peut poser, ni qui se pose.

 

Par Marché il entend le libéralisme, autrement dit le capitalisme protestant international, qui détruirait les nations, qui détruirait par là-même la culture européenne et la verticalité spirituelle, et qui conduirait à l'horizontalité américaine. Il n'a d'ailleurs pas de mots assez durs pour fustiger la sous-américanisation de la France et de l'Europe.

 

Richard Millet ne voit pas que l'immigration massive ne résulte pas de la libre circulation des personnes, qui est une bonne chose. Il reconnaît lui-même que l'immigration "n'est pas un mal en soi (je défendrai jusqu'au bout l'idée qu'un individu puisse émigrer, la rupture étant aussi légitime que la fidélité), mais, en tant que massive, le mal contemporain, facteur de ruine."

 

Or, si elle massive, ce n'est pas du fait du libéralisme, ni de la mondialisation des échanges, qui est également une bonne chose, mais du fait du mondialisme, idéologie qui conduit à établir un gouvernement mondial, à réglementer les échanges, à uniformiser les esprits et à plonger dans la misère les pays extra-européens d'émigration, qui sont également paupérisés parce qu'ils ont à leur tête des dirigeants corrompus et restreignant les libertés.

 

Richard Millet constate :

 

"Plus l'hygiène et les conditions de vie s'améliorent, plus l'homme peut donner libre cours à la barbarie du nombre, dans lequel s'éteint toute idée de culture."

 

Pourquoi ? Parce que, du fait de la déchristianisation, les Européens, au lieu de profiter du bien-être matériel dont ils jouissent pour se consacrer à des aspirations spirituelles, s'adonnent à l'hédonisme, qu'encouragent en plus les Etats-Providence. C'est la pente des hommes, plus enclins, du fait de leurs faiblesses, à l'horizontalité qu'à la verticalité. C'est ce qui les fait renoncer à l'intelligence, à l'héritage, à la profondeur, à l'effort.

 

Devant les dégâts que provoque cette attitude, devant l'effet de masse, devant l'illimité, ne faut-il pas se résigner ? Ne faut-il pas céder à la fatigue du sens quand, entre autres conséquences, la langue française est en lambeaux; quand elle est multiculturelle, n'assimile plus, ne francise plus les mots; quand elle est finalement '"une décharge linguistique qui ne fait que signaler son impuissance à nommer le monde" ?

 

Pour s'en sortir Richard Millet adopte une position unique, avant tout linguistique : "la langue comme seule éthique". C'est ainsi que le style lui apparaît "comme le rempart contre la terreur de l'information et la novlangue du divertissement", "le premier ferment de réplique à la fadeur du réel, à la fatigue du sens, à l'insignifiance hédoniste". Car, pour lui :

 

"Ecrire, c'est jouer de ce double vertige du singulier et de l'universel au croisement du vertical et de l'horizontal ; ce vertige peut recevoir le nom de sens."

 

Même si l'on n'adhère qu'en partie aux causes de la fatigue du sens avancées par Richard Millet, on ne peut que faire le même constat sur les effets, et lui reconnaître la qualité d'écrivain qui ne saurait être, comme il le dit, qu'un spécialiste de l'inconciliable. Son style clair et aisé - chose rare dans les essais contemporains - fait tout le prix de ce livre au service de l'intelligence.

 

Francis Richard 

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 20:30

Grobéty de la MortAnne-Lise Grobéty a quitté ce monde il y a un peu plus d'un an, à l'âge que j'ai aujourd'hui. J'ai fait la connaissance de son oeuvre en lisant Zéro positif chez l'amie qui me logeait à mon retour en Suisse, il y a quelque dix ans, et qui m'avait donné libre accès à sa bibliothèque.

 

Le titre me plaisait, de même que la couverture, comme toutes celles qui enveloppent de leur brillance les livres publiés chez Bernard Campiche ici. Ce n'est qu'après ce premier essai de lecture transformé que j'ai lu Mourir en février, puis Amour mode majeur

 

C'était à chaque fois un très grand bonheur de plonger dans l'univers d'Anne-Lise, tout empreint des blessures que la vie inflige, mais aussi d'une poésie résultant de la magie des mots. Sans raison véritable je me suis contenté jusque tout récemment de ces trois seuls cadeaux littéraires.

 

En chinant l'autre jour dans une librairie de Lausanne, je suis tombé sur Des nouvelles de la Mort et de ses petits. J'ai vite compris, en le prenant en mains et en lisant quelques pages, que j'avais affaire à un livre bien différent des trois autres d'elle que j'avais lus jusqu'ici.

 

Le Pays Bougon n'est pas un paradis terrestre, mais un plat pays "couché au plus bas". Il est arrivé en "retard lors de la répartition des parcelles de bon rendement" et n'a reçu que "des lopins de qualité pitoyable". Son climat ne l'est pas moins puisqu'"entre deux excès d'humidité" il a "hérité d'une honteuse saison de sécheresse, d'une déraisonnable portion de pécheresse canicule".

 

Sur ce pays mal loti règne un roi qui ne se préoccupe guère de ses sujets mais beaucoup de sa petite personne. Il reçoit, entre autres, les soins diligents d'un personnage que François Rabelais aurait pu inventer, s'il était de ce monde et qu'Anne-Lise ne l'avait pas créé, et qui s'occupe de ce qui sort de son fondement, tandis que d'autres s'occupent de ce qui entre par sa bouche.

 

Le Grand humeur du Roi prend en effet très au sérieux sa charge héréditaire de spécialiste des boyaux royaux. Ce qui lui vaut de demeurer à leur portée, dans l'enceinte du Grand Palais. Comme tout homme qui a une position dans la société, il souhaite que son fils aîné, Islo, prenne sa suite et lui donne donc des leçons d'humorité qui ne rencontrent pas chez son rejeton l'enthousiasme espéré.

 

Islo est beaucoup plus intéressé par les leçons de son maître Erlanger qui lui apprend à ouvrir les yeux sur le monde, qui lui recommande des livres, qui lui apprend à s'exprimer avec esprit et qui lui présente une belle cantatrice, La Mileni. Celle-ci lui enseignera le chant et il en tombera amoureux transi dès leur première rencontre, oubliant sans problème leur différence d'âge.

 

Islo oppose une résistance de plus en plus farouche aux projets professionnels que son paternel a pour lui. Au gré des circonstances il feint de se conformer à ses vues ou se rebelle ouvertement contre lui. Son admiration pour son maître qui lui a appris comment étaient maltraités les sujets du Roi, enseigné des principes de moralité publique, initié aux idées subversives du Penseur, ne font que le renforcer dans cette posture.

 

La situation politique du Pays Bougon finit par se dégrader au fil des années, tant il est vrai qu'aucun pouvoir ne peut se passer de consentement populaire. Le Grand Renversement aura lieu. Il ne se fera pas sans victimes. La Mileni, qui va se trouver en plein milieu des effervescences qui le précède, fera cette prédiction au fils du Grand humeur qui a bien grandi depuis qu'ils se connaissent :

 

"Je crains, Islo, que nous n'ayons bientôt des nouvelles de la Mort et de ses petits."

 

Ce livre, écrit dans la langue bougonne, qui est du genre fleuri et imagé, apparaît comme un conte voltairien, mais d'un Voltaire qui se serait départi de tout cynisme et qui rendrait compte de faiblesses trop humaines. Car il nous rappelle que la passion peut faire oublier les beaux principes, et avoir alors de terribles conséquences, et que personne n'est à l'abri de succomber à la déraison.      

 

Ce roman, qui pose une question de vie et de mort, n'est-il pas le testament, achevé six semaines avant sa propre mort, qu'Anne-Lise Grobéty voulait nous laisser ?

 

Francis Richard 

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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