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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 19:05

L'armée furieuseEn dehors des auteurs anglo-saxons je lis peu de romans policiers, à l'exception des livres de trois auteurs français, Fred Vargas, Maxime Chattam et Jean-Christophe Grangé, qui écrivent dans des registres fort différents, la première, héritière du polar à la française, les seconds, beaucoup plus proches de leurs confrères d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique, par l'horreur et le frisson qui imprègnent leurs romans.

 

Je parle bien entendu d'auteurs vivants de polars français. Sinon, sans parler de Georges Simenon, qui d'ailleurs était belge, je garde toujours une place dans mon coeur pour l'ami ADG, dont, de temps en temps, je relis un opus, histoire de cultiver la nostalgie d'une amitié défunte avec sa disparition. Il s'appelait Alain Fournier et cultivait les clins d'oeil impertinents, jusque dans les titres de ses livres, tel Le Grand Môme, par exemple, et il était d'une gentillesse à toute épreuve.

L'Armée furieuse, publiée chez Viviane Hamy ici doit son titre à une histoire qui remonte au mois de janvier 1091, à hier en quelque sorte. Une troupe d'hommes en armes s'empare de quatre hommes, ci-après dénommés les saisis. Seuls trois d'entre eux sont reconnaissables. Ils sont tous coupables de méfaits, qui logiquement doivent entraîner leur mort. C'est ce sort qu'en dehors de la justice humaine leur réserve cette Armée furieuse, cette Grande Chasse, connue aussi sous le nom de La Mesnie Hennequin.

 

Dans les environs d'Ordebec, en Normandie, par la suite, et par deux fois au moins, l'Armée furieuse a été vue par des témoins, emportant quatre hommes destinés au trépas, en 1777 et, semble-t-il, aujourd'hui. Comme cette vision s'est déjà révélée prémonitoire dans le passé, le commissaire Adamsberg prend l'actuelle très au sérieux et la suite prouvera qu'il n'a pas tort, d'autant que la visionnaire attire également son attention par une poitrine avantageuse et par un caractère bien trempé...

 

Adamsberg va très vite être chargé de l'enquête après la mort effective du premier désigné, sans qu'il l'ait vraiment demandé - il ne saura d'ailleurs pourquoi qu'à la fin. Ce sont ses méthodes, inhabituelles - il a surtout du flair et l'art de faire des rapprochements inattendus -, qui vont lui permettre d'élucider l'affaire, au grand dam de celui qui, dans les coulisses, a cru tirer les ficelles et tout fait pour le fourvoyer d'un bout à l'autre.

 

Parallèlement à cette affaire Adamsberg va en débrouiller une autre, qui se passe sur ses terres, c'est-à-dire à Paris. Un jeune immigré, Mo, coutumier du méfait incendiaire, est en effet accusé à tort d'avoir mis le feu à une voiture avec son propriétaire dedans. Le problème est que la victime, Clermont-Brasseur, est un magnat de l'industrie et qu'il est difficile de mener une enquête sur ceux à qui profite peut-être le crime, en l'occurrence ses rejetons. Mo est le coupable idéal, trop aux yeux d'Adamsberg, qui saura démêler les fils.

 

Indépendamment de l'intrigue double, voire multiple, ce qui rend ce polar intéressant c'est l'ambiance qui y règne. L'équipe du commissaire Adamsberg, lui-même policier atypique, est composée de personnages hauts en couleur qui n'échappent pas aux rivalités bien humaines, mais finissent par former vaille que vaille une manière d'équipe efficace tout de même. Les habitants d'Ordebec sont des vestiges d'une France provinciale où le châtelain et les manants continuent de jouer leurs rôles.

 

Bref, ce polar, qui va de rebondissement en rebondissement, est non seulement un livre d'agrément mais aussi un livre bien écrit, par un auteur qui, très fine mouche, comprend très bien la mentalité masculine et ne prend pas ses lecteurs pour des idiots, sans pour autant leur prendre la tête avec des considérations oiseuses.

 

Francis Richard

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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 13:55

Céline GodardHenri Godard est l'actuel éditeur de Céline dans la bibliothèque de La Pléiade. Il vient de publier une biographie de cet auteur, au titre sans ambiguité, Céline - il n'y a qu'un Céline -, chez Gallimard ici.

 

Henri Godard s'est attaché à reconstituer la vie de Céline à travers ses écrits, sa correspondance, des témoignages de proches, des biographies antérieures. Le résultat est une biographie à dominante littéraire, qui consacre une large part à la genèse des romans et des pamphlets.

D'ordinaire je ne suis pas très friand des biographies consacrées à des écrivains. Je suis plutôt proustien à cet égard.

 

L'oeuvre, dans bien des cas, à mes yeux, se suffit à elle-même. Mais, en l'occurrence, il est bien difficile de dissocier l'oeuvre de l'auteur, d'autant que Céline et ses écrits sentent le même souffre. Le ministre de la culture français, Frédéric Mitterrand, en se pinçant le nez, l'a même retiré du recueil des célébrations nationales 2011 ici, alors que le 1er juillet dernier correspond au cinquantenaire de sa mort.

 

Il est également difficile de dissocier les romans des pamphlets. En effet Louis-Ferdinand, dans les uns comme dans les autres, transpose la langue parlée dans la langue écrite et fait entendre une musique qui n'avait jamais été composée de cette manière avant lui.

 

Le résultat, très efficace, est obtenu en s'affranchissant des règles grammaticales, en juxtaposant des séries d'expressions, en forgeant de nouveaux mots, en introduisant des pauses sous la forme de points de suspension et en juxtaposant des sonorités qui font mouche à l'écrit et sont, curieusement, difficiles à apprécier oralement.

Tous les livres de Céline ont pour point commun d'avoir soulevé des scandales, mais ces scandales se sont traduits par des réussites bien différentes. Si Le voyage au bout de la nuit, qui ne peut que scandaliser les bourgeois, a connu une grande fortune d'édition quand il est paru, il n'en a pas été de même de Mort à crédit, qui lui est pourtant supérieur et qui est d'une veine encore plus scandaleuse.

 

Céline, qui était très conscient de son talent et de la révolution littéraire qu'il apportait, aurait très mal pris le sort que la critique et les lecteurs avaient réservé à son deuxième roman. Il en aurait conçu une rancune tenace, une véritable haine, contre tous ceux qui l'avaient ou ignoré ou dénigré.

L'origine des pamphlets antisémites serait donc à trouver à la fois dans le milieu familial dans lequel il avait grandi, dans l'antisémitisme manifeste qui imprégnait l'époque, dans la dinguerie de l'auteur et dans cette frustration de ne pas être reconnu à sa juste valeur, les juifs devenant, parmi d'autres, mais principalement, les boucs émissaires de sa vanité blessée.

 

Henri Godard fait un sort à l'interprétation erronée selon laquelle Céline aurait souhaité l'extermination des juifs. Le massacre dont il est question dans Bagatelles pour un massacre ne vise pas les juifs mais la guerre franco-allemande qui se profile. Cela n'enlève rien au caractère insupportable des pamphlets où Céline déverse des tombereaux d'injures sur les juifs dont il souhaite explicitement l'expulsion du pays.

 

Le talent de Céline est indéniable et c'est même ce talent qui rend ses pamphlets efficaces, alors qu'il serait vain d'y chercher une base idéologique au racisme furieux qui les sous-tend.

 

Ces attaques délirantes contre les juifs laissent aujourd'hui pantois mais leur irrationalité pouvait alors trouver un large écho chez les plus vils de ses lecteurs enthousiastes, parce qu'ils réveillaient en eux de bas instincts sans doute trop légèrement endormis.

 

Aussi faut-il vaincre sa répulsion pour découvrir de ci, de là, au milieu de tant de haine, des pépites d'écriture qui étonnent d'autant plus, par contraste; pour relever les propos hygiénistes du médecin qui s'afflige des dégâts que cause notamment l'alcool dans les couches misérables de la population.

 

L'école des cadavres n'aura pas le même tirage que Bagatelles. Les beaux draps, qui paraîtront pendant l'Occupation, auront encore moins d'excuses d'être publiées dans de telles circonstances. Il en sera longtemps puni par le dégoût et le désintérêt que la critique et les lecteurs lui témoigneront dans l'immédiate après-guerre.

 

Céline ne renouera avec le succès qu'avec D'un château l'autre, où il peindra comme il sait le faire de manière hallucinante l'atmosphère qui régnait à Sigmaringen où la fine fleur de la Collaboration avait trouvé un refuge artificiel et précaire.

 

Son oeuvre ne commencera à être publiée dans La Pléiade que quelques mois après sa mort. Il n'aura jamais connu de son vivant la consécration du prodigieux écrivain qu'il était et dont il n'était que trop conscient. Mais ses outrances l'auront finalement empêchée.

 

Henri Godard pense que les pamphlets seront inévitablement republiés un jour :

 

"En confrontant les lecteurs qui ne les connaissent encore que de seconde main à leurs pages les plus insupportables mais en leur révélant des morceaux qui sont du meilleur Céline, cette réédition les amènera à clarifier les idées qu'ils se font des rapports de la littérature et de la morale."

La levée de l'interdiction de leur republication faite par Céline lui-même - quel aveu ! - permettrait effectivement à ceux, qui n'ont pas pu se les procurer chez les bouquinistes des quais de la Seine, de se rendre compte que le talent ne va pas toujours de pair avec les bonnes intentions. 

Francis Richard

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 21:55

Les sphères silencieusesIl n'est pas nécessaire d'être d'accord en tous points avec quelqu'un pour l'estimer et lui rendre hommage. C'est ainsi que j'ai beaucoup d'estime pour Philippe Barraud et que je rends hommage à sa plume, alors que sur bien des points je suis en désaccord avec lui. Sur son site Commentaires.com ici ce journaliste anticonformiste fait preuve d'une indépendance d'esprit, que, m'a-t-on dit, il paie au prix fort. Raison de plus pour l'estimer.

 

Au talent du journaliste libre il faut ajouter celui du romancier, que je ne lui connaissais pas. Aussi, quand j'ai vu l'autre jour chez Payot Les sphères silencieuses, publié par les Editions de l'Aire ici, ai-je aussitôt jeté mon dévolu sur ce livre que j'ai lu d'une traite sans me laisser distraire. Car ce journaliste au tempérament littéraire se double d'un scientifique, qui a une prédilection pour l'astronomie.

Un beau jour Christophe se promène avec son Grand-Pierre et fait la découverte dans les Alpes suisses d'une étrange plaque de métal, de bonne dimension enserrée dans la roche. Or son Grand-Pierre, en fait son grand-père, n'est autre que Pierre Corajoux, un éminent géologue à la retraite, qui va prendre à raison très au sérieux cette découverte.

 

Il faut dire que cette plaque est on ne peut plus mystérieuse et qu'elle ne laisse pas d'intriguer le scientifique. Elle émet de fortes radiations, qui, d'ailleurs, vont altérer gravement la santé de Christophe. Elle est de plus d'un métal inconnu, particulièrement résistant. Il s'avère enfin qu'elle est en fait une toute petite portion d'une sphère gigantesque, enfouie là peut-être depuis des dizaines de millions d'années.

Cette découverte ne va pas longtemps rester secrète. Pierre Corajoux va envoyer un e-mail à un jeune professeur d'exobiologie du Lausanne Institute of Technology, Jean-Philippe Cheseaux. Cette nouvelle va être interceptée par les services de renseignements occidentaux grâce au fameux programme Echelon qui permet d'analyser les échanges d'e-mails à travers le monde à partir de mots-clés. Et l'affaire est lancée.

 

Philippe Barraud qui connaît bien son monde politique, médiatique et économique - il a traîné ses guêtres à la Gazette de Lausanne, à L'Hebdo et au Temps - nous montre comment tout ce petit monde économico-politico-médiatique s'empare très rapidement de cette nouvelle pour servir ses intérêts.

 

Certes on retrouve au passage les préoccupations de l'auteur telles qu'il les exprime sur Commentaires.com, mais cela n'est pas le moins du monde rédhibitoire. Il ne s'agit pas en l'occurrence pour lui de convertir, mais de montrer tout simplement, en laissant le lecteur juge de la comédie humaine telle qu'elle se joue aujourd'hui sous nos yeux, avec pour décor les dernières inventions technologiques.

A la fin du livre la sphère, qui a des soeurs sur d'autres planètes, ne livre pas ses secrets. Elle reste silencieuse sur elle-même, comme les autres, après avoir généré beaucoup de bruit autour d'elle et beaucoup d'effervescence. Très poètiquement au fond l'auteur nous parle d'elle et de ce qui advient d'elle, à travers les yeux de Christophe, de Grand-Pierre et de Claudia, une femme sensible et courageuse, qui vit dans les parages avec sa fille et qui s'est jointe au duo originel.

Philippe Barraud apparaît donc sous un autre jour que celui du journaliste aux formules qui font mouche et ce n'est pas à son désavantage. S'il nous parle en effet de technologie savamment, il nous parle aussi bien avec tendresse de ces montagnes alpines où il passe lui-même une partie de son temps.

Francis Richard

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 22:45

Chroniques Occident nomadeLundi 6 juin 2011, quand je me suis rendu à Genève au Théâtre du Loup pour écouter des extraits de L'embrasure de Douna Loup, j'ai aperçu Aude Seigne en grande conversation avec l'auteur et ai pu mesurer du regard cette grande fille blonde - un mètre quatre-vingt cinq - dont les yeux étaient habillés ce soir-là d'une paire de lunettes.

 

Je n'avais pas encore lu ses Chroniques de l'Occident nomade, publié aux Editions Paulette, dont voici l'adresse : CP 5312, CH 1002 Lausanne (le lien internet ne fonctionne pas...), que vous pouvez trouver aussi bien dans les librairies Payot qu'à la FNAC ou commander dans toute bonne librairie. J'ignorais à ce moment-là que cette jeune femme de 26 ans recevrait six jours plus tard à Saint-Malo le prix Nicolas Bouvier 2011... lors du Festival des Etonnants Voyageurs ici.

Aussi ne me suis-je pas approché d'elle. Je ne voulais surtout pas être influencé par sa personne avant de lire ses chroniques de voyage. J'essaie toujours - ce qui n'est pas toujours possible - , même lorsqu'il s'agit d'un livre où l'auteur est amené à se livrer personnellement, de faire abstraction le plus possible de l'écrivain pour apprécier l'oeuvre en elle-même.

Ne vous attendez pas à lire des récits de voyage pleins de descriptions, pleins de détails que vous pouvez trouver dans n'importe quel guide. Ce n'est pas du tout le propos de cette jeune femme qui, de ses 15 ans jusqu'à ses 23 ans, a parcouru le monde, sac à dos, à raison de deux à trois mois par an. Le monde ? La Réunion, l'Australie, l'Europe de l'Est et l'Inde, sans parler de la Syrie, de la Bosnie, de l'Italie, de la Grèce ou du Burkina Fasso.

Ne vous attendez pas non plus à des chroniques rangées bien sagement dans un ordre chonologique ou focalisées sur un même lieu. Aude Seigne établit au contraire des correspondances improbables entre les êtres et les lieux de différents points du globe qu'en dépit de leur éloignement elle réunit judicieusement, en de subtils rapprochements. Elle le fait avec une grande liberté de ton qui caractérise si bien le nomade, au physique comme au mental, ce qui n'exclut évidemment pas les détails intimes et une certaine crudité.

Pour celui qui ne part jamais nulle part sans un livre dans une de ses poches trouées, il est réconfortant d'apprendre que cette jeune femme a toujours un livre à portée de main et que le voyage ne signifie pas pour elle d'avoir les poches vides de toute cargaison littéraire. Elle lit donc L'idiot de Dostoïevski à Ouagadougou et L'éducation sentimentale de Flaubert à Adelaïde. Elle cite avec à-propos Rimbaud, Bouvier ou Michaux.

Lire ne va pas sans écrire et réciproquement. Voyager ne va pas sans aimer et inversement. Aimer, lire, écrire, voyager, Aude combine ces quatre verbes avec bonheur comme un artiste les couleurs de la palette ou les notes de la musique. Elle aime aussi certains mots comme ravissement ou éperdu. Des noms de villes l'émeuvent avant de les connaître. Elle nous dit tout cela avec des phrases courtes, mais chargées d'émotions.

Il est toutefois un temps où cette vie d'évasion, de somnolence, de liberté sans entraves, de lascivité, n'est plus possible. Force lui est de retourner à la vie réelle, sédentaire, après s'être construite dans l'état nomade plusieurs mois par an. Il faut retourner sur terre après l'avoir parcourue dans tous les sens. Mais cela ne se décrète pas. Il y faut un changement qui se prolonge pour vous intimer l'ordre de jeter l'ancre. Car, dit-elle :

 

"J'avais toujours pensé que je voyagerais toute ma vie, que j'aurais des amants aux quatre coins du monde, et que cela me conviendrait très bien."

 

C'était compter sans le verbe aimer au singulier qui ne souffrirait plus de se combiner au verbe voyager au pluriel. Cherchez l'homme...

 

Depuis deux ans, une éternité, Aude a posé son sac à Genève.

 

Francis Richard   

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 22:45

Portrait d'EricEric Werner, l'auteur de Portrait d'Eric, édité par Xenia ici, nous prévient d'entrée, dans son avant-propos. Il ne s'agit pas d'une autobiographie, ni de confessions. Amateurs de sensations fortes s'abstenir. L'auteur a eu une vie somme toute assez calme. D'écrire les textes de ce livre l'a juste aidé à faire mieux passer son passé qu'il n'avait pas encore vraiment digéré.

Le premier texte est une explication détaillée du tableau qui fait la couverture du livre et qui représente l'auteur il y a quarante ans. C'est une oeuvre du peintre polonais Joseph Czapski, un des 79 rescapés du massacre de Katyn perpétré par les Soviétiques au début de la seconde guerre mondiale. Dans son film sur Katyn Andrzej Wajda évoque cet artiste dans la bouche d'un personnage.
   
L'auteur a littéralement enseveli pendant des décennies ce portrait de lui-même, qui le représente, le front baissé, alors qu'il donne un cours à l'Université de Genève. Aujourd'hui, maintenant qu'il se connaît mieux lui-même, il pense que ce portrait le représente dans sa réalité profonde, celle que ses proches ne veulent surtout pas voir à l'époque, parce qu'en apparence elle ne lui correspond pas, alors que les autres textes du livre la corroborent.

Le deuxième texte est le récit des "transgressions" commises par
Eric Werner.

 

Première transgression, il écrit avec Jan Marejko un livre, pas bien méchant, intitulé De la misère intellectuelle et morale en Suisse, mais qui lui permet d'être exclu carrément du système politico-médiatique, de manière "immédiate, totale et définitive", ce qui est le but recherché par lui, mais certainement pas par le co-auteur du livre, qui, au contraire, cherchera toujours à être considéré comme un "interlocuteur valable".

 

Deuxième transgression, alors qu'il est d'origine protestante, il rejoint pendant un temps assez long les rangs du catholicisme intransigeant d'Ecône. Sans doute est-ce dû à "l'attrait du neuf, de l'étrange". Mais c'est une des choses qu'il regrette le plus aujourd'hui, parce qu'en réalité, au fond de lui-même, il n'est pas un "absolutiste de droite" mais un libéral au sens "poppérien" du terme, c'est-à dire "adepte de l'idée selon laquelle le tout est au service des parties et non l'inverse".

 

Troisième transgression, élu sur une liste d'extrême-droite au Grand Conseil vaudois, n'aimant pas les chasses aux sorcières, il prend la défense d'une enseignante d'histoire, une dame Paschoud, qui a perdu son emploi après avoir assisté à une réunion de révisionnistes à Paris. Il flirte avec la ligne rouge mais ne la franchit pas. Il écrit un livre, De l'extermination,  qui le gêne aujourd'hui parce qu'il est révélateur d'"une sécheresse de coeur". Même s'il pense toujours que "ce n'est pas au législateur, encore moins à la justice d'écrire l'histoire".

 

Dans le troisième texte il parle de son père avec lequel il ne s'est jamais entendu. Sa trahison catholique - son père est membre de la Compagnie des pasteurs  de Genève - et son refus d'effectuer ses périodes militaires après avoir été à l'école de recrues ne font rien pour susciter la compréhension paternelle. L'affaire Jousson aurait pu les rapprocher, mais elle n'a pas intéressé Eric Werner à ce moment-là. En 1960 son père, sans être anti-militariste, a en effet pris la défense d'un objecteur de conscience, un dénommé Jousson, condamné à six mois de prison...

Dans le quatrième texte Eric Werner nous raconte qu'après avoir habité Genève, puis Lausanne, il s'est établi à La Tour de Peilz, sur des lieux où se déroule La  Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau qu'il met sur le même plan que Les Confessions. C'est pour lui l'occasion de nous dire tout ce qu'il doit à l'écrivain genevois et de nous donner son interprétation de cette autofiction avant l'heure.

Eric Werner place le cinquième et dernier texte sous la présence tutélaire de Saint Marc. Trois concomittances l'y conduisent : le 25 mars 2005 il assiste à Fribourg à une exécution de La passion selon saint Marc de Bach, le 4 avril 2005 il découvre sur le bureau de son père, décédé quelques heures plus tôt, un livre sur saint Marc, et le 25 avril 2005, fête de saint Marc, une messe est dite à Lausanne pour le repos de l'âme de son père.

 

Dans l'évangile de saint Marc le Christ apparaît toujours en mouvement et sa vie semble se refermer en un cercle - parti de Galilée il retourne en Galilée. Mais ce n'est pas réellement un cercle puisqu'il y a un écart, le tombeau vide, qui change tout. Cet écart est "caractéristique de la spirale par opposition au simple cercle qui se referme".

 

La spirale est l'image même de la vie d'Eric Werner, qui semble s'éloigner par moment d'une position pour épouser la position contraire, mais qui continue à tourner, à chaque fois avec un décalage par rapport au cycle précédent, apprenant quelque chose à chaque tour, jusqu'au jour où le cercle finira bien par se refermer pour de bon.

 

Francis Richard  

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 10:00

un roi desarzensIl y a des semaines comme cela. Sans le vouloir ma semaine écoulée a pris des couleurs africaines et a été marquée du sceau de l'asile. En effet, après avoir lu le magnifique livre de Douna Loup, Mopaya, consacré à l'histoire véridique d'un requérant d'asile d'origine congolaise qui est parvenu en Suisse et qui s'y est établi, un livre de Corinne Desarzens, édité chez Grasset ici, m'a emmené en Ethiopie pour y rencontrer Un roi.

 

La narratrice, qui ressemble à l'auteur et qui enseigne le Français à des requérants d'asile, accomplit trois voyages en Ethiopie. Le sort réservé en Suisse à des Erythréens, venus y chercher refuge après bien des vicissitudes, l'a incitée à se rendre dans le pays voisin de l'Erythrée pour mieux comprendre les contrées, d'où ses élèves sont partis, afin d'échapper à une mort probable ou à un sort guère enviable.

 

Le livre commence d'ailleurs à l'ouest, dans nos contrées. Pour être sûr que les requérants d'asile ne gêneront pas, ils sont mis à l'isolement dans un abri atomique, sous terre, sans lumière du jour et sans contact avec l'extérieur, où ils attendent la sentence qui leur dira de rester ou d'être expulsés vers le pays de l'Union européenne, sur le sol duquel ils ont fait leurs premiers pas, en vertu des accords de Dublin.

 

Ce traitement provoque l'indignation de la narratrice. Elle reproche aussi le ton employé pour parler de ces réfugiés et la description qu'elle donne de la conseillère fédérale qui dirige le Département fédéral de Justice et Police du pays, facilement reconnaissable aux traits lancés contre elle, est à mettre au compte d'une réaction émotionnelle incontrôlée, si elle est compréhensible :

 

"Madame la conseillère a une tête de grenouille, des yeux globuleux, des paupières lourdes, une prunelle qui rêve, en apnée, dessous, et des lèvres qui ne dévoilent jamais les dents. Même quand la photo est nette, on a l'impression de voir la ministre à travers un sac en plastique."

 

Le durcissement des règles de l'asile provoque l'ire de l'enseignante. Il n'est pas besoin d'approuver cette colère pour désapprouver les mauvais traitements infligés à ceux qui requièrent l'asile. Il n'empêche que faciliter l'asile n'est pas non plus une solution. En attendant que les pays d'origine de ces requérants deviennent des pays de libertés, faute de pouvoir accueillir toute la misère du monde, il faut bien gérer une situation délicate. Encore faudrait-il le faire avec humanité...

 

La narratrice accomplit donc trois voyages en Ethiopie, ce qui lui permet d'égratigner au passage ses compagnons du premier voyage au nord du pays, qui font du tourisme ordinaire et qui, après avoir "fait" d'autres pays du monde, "font" l'Ethiopie, attentifs davantage aux paysages qu'aux hommes qui les peuplent et qui tout aussi bien pourraient ne pas exister, ce qui serait évidemment plus commode.

 

La narratrice s'intéressent surtout aux hommes. C'est même pourquoi elle est venue. Comme elle est loin d'être de marbre, elle va tomber amoureuse et aimer un homme de là-bas, plus jeune qu'elle - elle a cinquante sept ans, lui en a vingt sept - qui a le comportement, l'allure et la démarche d'un roi, et lui est apparu un beau jour de novembre. Les deux derniers voyages se feront avec lui dans les deux autres directions du pays, au sud et à l'est, jusqu'alors inexplorés par elle.

 

Cet amour illumine le récit. Commencé sur un ton indigné, il se poursuit sur celui de la passion digne d'une femme et d'un homme. L'endroit où ils se rencontrent en est tout transformé. Il devient un univers parce que la femme qui s'y meut fait la connaissance d'un de ses habitants qui l'émeut. Leur différence d'âge n'a pas d'importance. Ils la savent bien cette différence mais ils se situent bien au-delà d'elle :

 

"Il y a un âge où une femme doit être belle pour être aimée, ensuite vient le temps où elle doit être aimée pour être belle."

 

La narratrice est femme de lettres. Sur l'endroit elle a lu Arthur Rimbaud, Michel Leiris, Evelyn Waugh, Joseph Kessel, Henry de Monfreid, puis Jean-Claude Guillebaud et Raymond Depardon. Mais elle a ses mots à elle pour dire ce qu'elle voit, ce qu'elle ressent, ce qu'elle vit et qu'elle ne pourra jamais oublier tout en s'obligeant à le faire. Le lecteur sent qu'elle n'a pu que faire le déplacement et y vivre pour s'exprimer ainsi.

 

Si l'indignation de l'auteur-narratrice n'est pas complètement convaincante, parce qu'elle manque de nuances, elle se manifeste avec tellement de fougue et de bonheur de style qu'on finit par la partager en partie. Comme ne pas s'indigner avec elle des critères subjectifs retenus pour décider du rejet d'une requête :

 

"L'humeur du fonctionnaire, sa vie personnelle, son enfance, son envie de plaire ou de mordre."

 

Francis Richard

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 15:45

Piano chinois BarilierAu dernier Salon du Livre de Genève il m'avait fallu faire un choix. Sortant d'une opération au ventre, il m'était difficile de porter un trop grand poids de livres. La mort dans l'âme j'avais donc renoncé ce jour-là à faire l'acquisition d'un certain nombre de livres, parmi lesquels le Piano chinois d'Etienne Barilier, édité chez Zoé ici.

 

Surtout j'avais renoncé à me présenter à l'auteur, seul derrière sa pile de livres, pour lui dire que je voulais bien discuter avec lui mais qu'il fallait qu'il attende avant que je ne le lise... Je savais bien pourtant que ce ne serait que partie remise et que je n'ignorerais pas longtemps son livre paru cette année.

 

En flânant chez Payot, à Lausanne, l'autre jour, au sommet d'une gondole, ce livre m'a en quelque sorte tendu les bras et je les ai saisis, sans vergogne, ne regrettant pas aujourd'hui ce geste compulsif, et bien conforme à ma vie faite d'engouements successifs, après avoir habité quelques heures ce livre à la bonne facture : c'est un bel objet et il est remarquablement écrit.

 

Un récital de musique classique a lieu dans le midi de la France, à La Roque d'Anthéron, le 25 juillet 2010. Une jeune Chinoise, Mei Jin, y interprète des oeuvres du répertoire européen. Deux critiques musicaux assistent à la représentation. Tous deux tiennent un blog et relatent ce qu'ils ont vu et entendu ce jour-là. L'un tire sur la pianiste, l'autre la porte aux nues.

 

Ces deux critiques signent chacun d'un pseudonyme. Tous deux rivalisent de connaissances techniques sur le sujet. Celui qui porte aux nues l'interprète adopte un ton sérieux et docte. Celui qui tire sur elle se veut volontiers potache et séditieux. Dans un premier temps ils ignorent chacun ce qu'écrit l'autre. Mais, sur Internet, il est rare d'ignorer longtemps ceux qui s'expriment sur un même sujet.

 

Aussi, dès que chacun apprend ce qu'écrit l'autre sur la jeune Chinoise au joli minois, les deux critiques s'invectivent-ils d'abord  publiquement, d'un blog à l'autre, puis dans un échange de courriels privés, où ils passent rapidement des arguments techniques aux coups bas, aux attaques ad hominem, de préférence en dessous de la ceinture.

 

Au fil de cette bagarre faite de bons et de mauvais mots, on apprend que l'un fut le maître de l'autre et que, en tant qu'aîné, il ne supporte pas que le cadet se regimbe, veuille lui en remontrer. A l'issue de cette lutte homérique, au cours de laquelle deux styles étincelants et bien différents s'affrontent, un dénouement inattendu se produit qui permettra aux belligérants de vider leur querelle de sa substance.

 

Il ne faut pas se laisser impressionner par la culture musicale de l'auteur, si, comme moi, l'on n'est qu'un amateur mal éclairé de l'art dont Euterpe est la muse. Le propos de l'auteur n'est pas en effet d'en faire étalage, mais de débattre de l'aura de la musique occidentale sur l'orient et de montrer que les critiques sont des hommes comme les autres avec leurs travers et leurs défauts et que les conflits entre générations finissent par se résoudre quand chacun accepte de faire la part des choses.

 

Au fond c'est très intelligent, très moral et très réconfortant.

 

Francis Richard 

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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 06:10

Tout passe CommentLa nouvelle n'est pas un genre mineur. Il est même très exigeant, car il s'agit d'emporter la conviction en un petit nombre de pages, ce qui suppose une qualité d'écriture et un talent de conteur plus soutenus que dans un roman. Chaque nouvelle doit ressembler à un petit bijou logé dans un écrin.

 

On pourrait dire que la nouvelle est un concentré de roman. Elle ne peut pas et ne doit pas décevoir le lecteur. Il lui faut le faire avec une économie de mots et de temps. Car il s'agit au plus vite de laisser une empreinte et de graver dans la mémoire ne serait-ce qu'une impression. 

 

Bernard Comment, dans son recueil de nouvelles intitulé Tout passe, publié chez Christian Bourgois ici, met en scène tour à tour plusieurs personnages qui ont pour point commun de se mettre à considérer le côté éphémère de l'existence et le peu de choses qui en reste, quelques moments, parfois un secret que l'on garde pour soi et qui disparaîtra ou non avec soi, quelques manies.

 

Une mère goûte, à la faveur du flottement de son corps dans l'eau d'une piscine, quelques instants de bonheur en laissant monter à la surface quelques menus souvenirs.

 

Un fils, qui n'a pas connu son père et n'a rien de commun avec lui, et pour cause, assiste à son enterrement et se découvre tout de même son héritier.

 

Un entraîneur de football, 45 ans, amateur de Schubert, fait une escapade dans un zoo voisin, pendant la fin d'un match de son équipe, et se met hors jeu pour prendre du recul, rompre avec l'habitude, laisser libre cours à son imagination en suivant un jeune couple des yeux, mais il n'échappe pas vraiment à son passé, à ses scories.

 

Une jeune femme vit isolée dans un chalet. Un ami de passage se trouve avec elle, avant de repartir. Un autre ami, d'enfance celui-là, lui rend visite au même moment sous un faux prétexte. Il aimerait abolir l'occasion qu'ils ont manquée tous deux. Mais peut-on réparer le passé ?

 

Un veuf a développé l'entreprise de son beau-père. Lui et sa femme n'appartenaient pas au même monde. Après son décès il ne veut rien laisser à leurs enfants ni à leur descendance, qui ressemblent à son épouse. Il décide d'enterrer sa fortune sous la forme d'espèces périssables.

 

Un homme se voit annoncer une maladie incurable. Il imagine ce qui se passera après sa disparition et ne le supporte pas. Il commet l'irréparable. Pour rien, puisque justement son corps ne souffrait de rien de malin.

Un homme vit en mer depuis trois ans sur un cargo échoué, gardien de son précieux chargement de tungstène. Une ex débarque lors d'un ravitaillement. Il ne lui reste plus que lui au monde. Elle a échappé à une menace. Que faire d'elle après tant d'années ?

Un grand écrivain n'a pas publié depuis quinze ans. Il a vendu tous ses manuscrits à une compagnie américaine, en viager. Il a toujours écrit à la machine. Il ne veut pas les décevoir. Patiemment il reconstitue ses manuscrits, avec plein de corrections, anachroniques, au feutre rouge.

Un vieillard se trouve dans un bibliothèque numérique au moment d'une panne de courant. Il a pour voisine de table de travail une jeune femme désoeuvrée, puisqu'il n'y a plus d'accès. Elle le regarde avec des yeux ronds quand il lui parle des milliers de volumes qu'il a chez lui. La panne se prolonge. Une complicité s'instaure.

 

Les nouvelles ont le grand avantage de permettre d'embrasser plusieurs destins en un seul volume. En l'occurrence les nouvelles de Bernard Comment permettent de mesurer le temps qui passe, car tout passe. Il n'est qu'une façon de le retenir un peu, c'est de le retrouver par bribes singulières. Ce que l'auteur autorise ses personnages à faire, avec l'art et la manière.

 

Francis Richard

 

Le 3 mai 2011, le Prix Goncourt de la nouvelle a été décerné pour Tout passe à Bernard Comment

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 07:35

fukushimaSerait-il du dernier cri d'écrire un petit texte, plus grand qu'un article, moins long qu'un livre, pour exprimer ce que l'on pense d'un sujet ?

 

Emboîtant le pas de Stéphane Hessel, qui a tracé le chemin avec son Indignez-vous, Daniel de Roulet a écrit une vingtaine de pages sur le nucléaire, intitulées Tu n'as rien vu à Fukushima, publiées par Buchet-Chastel ici.

 

Le titre provient d'une réplique d'un acteur japonais à Emmanuelle Riva dans le film Hiroshima mon amour, laquelle y joue le rôle de la Française venue tourner un film. Cette réplique signifiait que le malheur, qui avait suivi le lâchage de la bombe américaine sur Hiroshima, ne regardait pas les étrangers et devait rester affaire strictement nippone.

 

Ces vingt pages prennent la forme d'une lettre écrite par l'auteur à une jeune japonaise, Kayoko, rencontrée tout juste un an auparavant à Tokyo. C'est l'occasion pour l'écrivain suisse Daniel de Roulet, militant anti-nucléaire de longue date, de succomber aux amalgames faciles que dénonce Claude Allègre dans son dernier livre [voir mon article du 19 mai 2011 sur Faut-il avoir peur du nucléaire ?].

 

Au moins ne sera-t-on pas surpris par l'ensemble des propos de l'auteur, qui verse dans le catastrophisme de bon ton chez ses semblables. Ce catastrophisme adopté, après l'accident survenu à Fukushima, par l'ensemble des médias, qui ne suscitent d'intérêt chez les lecteurs qu'en leur faisant peur, repose sur la double ignorance scientifique de ceux qui écrivent et de ceux qui les lisent.

 

D'avoir travaillé dans une centrale suisse, dans un service informatique, ne donne évidemment aucune autorité scientifique à l'auteur sur le nucléaire. Aussi est-il contraint de jouer davantage dans le registre du coeur que de la raison, en ne soulignant que les aspects négatifs d'une technologie énergétique qui aura pourtant fait au total moins de victimes que d'autres. La mémoire ne se fait-elle pas curieusement courte pour le besoin de certaines démonstrations ?

 

Quand un écrivain joue dans ce registre de l'émotion, il lui échappe bien évidemment des sentences propres davantage à séduire le lecteur par la force du verbe qu'à le convaincre par la réflexion. Ainsi Daniel de Roulet écrit-il cette phrase reprise partiellement en quatrième de couverture :

 

"Nous sommes pris à notre piège, nous avons collaboré à un système que nous savions porteur d'une mort atroce et nous n'avons eu qu'un courage intermittent pour nos propres idéaux."

 

Le propos de la missive de l'auteur s'y trouve résumé, y compris le sentiment de culpabilité que cultivent volontiers certains suisses.

 

Il va tout de même beaucoup trop loin pour demeurer crédible - il s'en rend compte d'ailleurs, ce qui n'est pas une excuse - quand il écrit :

 

"Je sais ce qu'il y a d'indécent à dire que les camps de concentration sont les monuments de la folie de la première moitié du XXe siècle et les centrales ceux de la démesure de sa seconde, mais c'est exactement ce que je ressens malgré - ou à cause de - l'ordre et la rationalité qui président à leur architecture."

 

Qui disait que ce qui est excessif est insignifiant ?

 

C'est pourquoi en dépit de qualités littéraires indéniables le lecteur, surtout s'il a vu à Fukushima autre chose que ce qu'y a vu Daniel de Roulet, se réjouira-t-il de ne pas avoir trop passé de temps à lire son opuscule, tant il est vrai que les meilleures plaisanteries macabres sont les plus courtes.

 

Francis Richard

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 21:25

Nucléaire AllègreClaude Allègre est un véritable scientifique, membre de l'Académie des sciences française, ce qui devrait être une référence, parmi d'autres, à son actif.

 

En tout cas, il ne laisse pas indifférent, parce qu'il n'a pas sa langue dans sa poche et qu'il n'hésite pas à prendre des positions à contre-courant des modes intellectuelles.

  

Quelle que soit l'opinion que l'on ait de lui, il est donc instructif de le lire parce qu'il manifeste une véritable indépendance d'esprit et que ses arguments de poids nourrissent les débats scientifiques auxquels il prend part.

 

Cela ne plaît évidemment pas aux conformistes de tout poil. Même si je suis loin d'être d'accord en tous points avec lui, cela me plaît [voir mon article du 30.12.2009 sur son livre La science est le défi du XXIe siècle].

 

Claude Allègre a écrit son dernier livre, Faut-il avoir peur du nucléaire ?, paru chez Plon ici, avec le journaliste Dominique de Montvalon, qui lui a posé les questions pertinentes que le citoyen lambda ne peut manquer de se poser sur le nucléaire depuis l'accident survenu à Fukushima.

 

L'ancien ministre français de l'Education nationale, de la Recherche et de la Technologie souligne que la centrale nucléaire japonaise a résisté à un séisme de grande magnitude,  8.9 sur l'échelle de Richter, et que c'est un tsunami, et non pas une cause due à la technologie nucléaire, qui l'a endommagée et qui a provoqué un grand nombre de victimes.

Claude Allègre nous invite à raison garder tout au long de ce dialogue entre un scientifique et un journaliste, et s'en prend aux amalgames faciles, et dénués de fondements scientifiques, qui ont tout de suite été faits entre Fukushima et Hiroshima, en jouant sur leur consonance et sur l'émotion.

 

Le nucléaire militaire, autrement plus inquiétant que le nucléaire civil, constitue une véritable menace tandis que ce dernier présente un véritable risque, ce qui n'est pas la même chose. Pour fabriquer une bombe il faut de l'uranium très pur, ce qui n'est pas le cas pour réaliser un réacteur moderne.

Le professeur se fait pédagogue pour expliquer en termes simples, et à la portée du pékin moyen, ce que sont la radioactivité, les atomes et leur composition, électrons et noyaux, eux-mêmes composés de neutrons et de protons, les réactions nucléaires, les rayonnements - qui peuvent avoir des effets bénéfiques -, les isotopes, la fission nucléaire, les bombes...

Quels sont les véritables problèmes posés par le nucléaire ? Parlant des centrales françaises, Allègre répond :

"Ce ne sont ni les séismes ni les tsunamis comme au Japon qui menacent nos centrales. Ce sont les déchets et aussi le futur, mais c'est une question d'une autre nature.

 

Les déchets, parce que des solutions actuelles sont insuffisantes et que cette question reste préoccupante.

 

Le futur du nucléaire est lié aux réserves d'uranium et a sa place dans le problème général de l'énergie avec l'émergence de nouvelles technologies de production d'énergie."

 

Quel est donc l'avenir de cette technologie ? Il passe par "des filières nouvelles qui produisent moins de déchets et moins dangereux."

 

Allègre explique ainsi l'intérêt des surgénérateurs de petite taille, qui ont pour vertu de consommer 100 fois moins d'uranium et de réduire l'activité des déchets, mais qui posent encore le problème du refroidissement et de la sécurité de celui-ci. Dans cet esprit il évoque également le réacteur à thorium "dont on n'a pas encore construit de protype". 

A propos du projet ITER à Cadarache, Allègre ne mâche pas ses mots :

"Malheureusement pour l'instant, c'est une idée totalement chimérique. C'est un projet pour le siècle prochain."

Pour Allègre l'EPR est un réacteur classique modernisé et sécurisé, "excellent réacteur de transition entre les centrales actuelles et ce que sera la quatrième ou la cinquième génération."

Allègre résume ainsi le programme des écologistes qui veulent diviser par deux  la consommation de combustibles fossiles et supprimer le nucléaire :

"Nous nous sommes goinfrés, nos enfants doivent vivre d'une manière frugale."

Allègre constate que le chauffage des immeubles d'habitation et industriels représente 45% des dépenses d'énergie. Il faut donc isoler davantage, développer la géothermie et le photovoltaïque.

Il est convaincu que le nucléaire va donc rester essentiel ainsi que la production d'électricité, notamment dans les transports terrestres, mais que ce sera sous une autre forme, plus petite, plus facile à contrôler, et que les sources d'énergie seront diverses :

"Par exemple, on associera dans une ville donnée un petit réacteur nucléaire, un peu d'éolien, un peu de géothermie, peut-être aussi un peu de biocarburant, et on jouera sur chaque touche du piano."

 

Allègre passe en revue d'autres sources d'énergie :

 

- les combustibles fossiles qui n'ont pas dit leur dernier mot

 

- les gaz de schistes qui représentent déjà 20% de la consommation énergétique des Etats-Unis, mais qui suscitent des oppositions en Europe

 

- l'hydrogène qu'il faudrait pouvoir mieux préparer et stocker de manière sûre

 

- les éoliennes qui produisent une électricité chère et intermittente

 

Allègre conclut donc à propos du nucléaire :

 

"Il n'y a pas de raison d'avoir peur du nucléaire, il faut simplement bien le contrôler !"

 

N'est-ce pas sage ?

Francis Richard

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 01:15

Les veuves de santiagoPublié il y a près de 50 ans, en 1962, Les veuves de Santiago est le deuxième roman de Jean Raspail., après Le vent des pins, qui se passe au Japon. S'il est à nouveau disponible aujourd'hui, il faut en remercier la préfacière, Anne Brassié, qui n'a eu de cesse d'obtenir l'autorisation de l'auteur de le rééditer, ce qui est chose faite depuis l'an passé chez Via Romana ici.

Avec ce grand voyageur qu'est Jean Raspail - dans mon jeune temps, j'ai assisté à ses conférences de Connaissances du monde -, le dépaysement est toujours au rendez-vous de l'univers romanesque, même lorsqu'il se passe en France. Cette fois, il nous transporte dans la puna, une région située dans la cordillère des Andes.

 

Santiago est le nom d'une hacienda de là-bas, dont les Maîtres depuis deux cents ans appartiennent à la famille Almagro. Ils règnent sur des villages d'Indiens quetchoas, chrétiens qui ont gardé des superstitions païennes. Ils ont des troupeaux de moutons et de vastes terres, sur lesquelles il n'est pas rare de voir passer des harems de vigognes.

 

Le roman commence par l'enterrement de Juan Almagro, grand consommateur d'alcool et d'Indiennes, comme son aïeul Hernando, tout en étant marié à la belle et blonde Aurora, qu'il considère comme une oie blanche et avec laquelle il se comporte comme un goujat pendant l'année que dure leur mariage, interrompu par sa mort. Il a en effet prématurément péri des mains de celui qu'il a tué lors d'un duel. S'il avait survécu, il aurait subi les foudres de la loi, représentée par un officier de la Guardia Civil, le Lieutenant Mendoza, un métis :

 

"La loi est la loi : on ne tue plus pour une injure et les hommes perdent leur honneur".

 

Le général Ortiga est le président de la république andine où se déroule l'histoire. Il vient de décréter une réforme agraire qui doit être appliquée dans les trois mois qui suivent les obsèques de don Juan. Diego de Almagro, le Maître de Santiago, ne pourra garder qu'un quart de ses biens, mais pourra éventuellement acquérir un autre quart, s'il en a les moyens, les Indiens recevant en principe les trois quarts de tous les biens, sous une forme ou une autre.

 

Diego a pour maîtresse une ravissante et clairvoyante Indienne, Vicuña, qui a des yeux de vigogne, d'où son surnom, qui s'est élevée au-dessus de sa condition. Manuel, le cousin de Diego et le raté de la famille, qui a échoué comme garagiste, a pour femme l'intelligente Elena qui ne supporte pas sa médiocrité et a foi dans le domaine des Almagro, que dirige sereinement cet aristocrate de Diego, auquel elle s'efforce de ressembler de plus en plus, au fil des trois ans qui s'écoulent depuis son arrivée. Aurora et Elena sont en quelque sorte "veuves toutes deux, mari mort ou vivant" de Santiago.

 

Pour acquérir le deuxième quart, don Diego a l'idée d'envoyer Manuel à Puerto-Azul y vendre la laine des moutons de l'hacienda et les toisons d'un certain nombre de vigognes. En effet "les cours de la laine n'ont jamais été aussi élevés" et "les cargos anglais arrivent en meutes, les courtiers de Londres achètent au plus haut prix". Cinq camions sont loués pour l'opération qui va durer six semaines et qui ne peut que réussir, l'hacienda ayant en la personne de Manuel "le meilleur mécanicien des Andes".

 

Manuel part donc. En son absence, don Diego se retrouve désoeuvré, en la compagnie d'Indiennes, pour qui c'est un honneur de partager la couche du Maître, et des trois belles,Vicuña, Aurora et Elena. Il boit du pisco, il se débauche, ne s'occupe plus que de dames. Après avoir écarté Vicuña, il cède à Aurora, qu'il n'aime pas et qui le lui rend bien, qui n'est décidément pas une oie blanche, et à Elena, qui l'aime et qu'il aime peut-être, qui tente de sauver Santiago et de déjouer les manoeuvres de Mendoza. Le métier d'homme n'est-il pas de succomber à la faiblesse de la chair et de suivre les volontés du beau sexe ?

 

Sans dévoiler la fin de ce livre, magnifiquement illustré par Yan Méot, tous les ingrédients sont réunis pour que l'histoire finisse mal, mais en beauté, pour le personnage principal, détenteur de l'honneur et du titre. Tout un monde de tradition s'achève et entraîne dans sa chute ceux-là mêmes qui devaient profiter de sa disparition, thème récurrent dans les oeuvres suivantes de l'auteur, où la même musique, d'un style qui parle à l'imagination, s'est prolongée, en se bonifiant, pour notre plus grand bonheur.

 

Francis Richard          

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 22:45

Oskar et les minaretsSlobodan Despot n'est pas seulement éditeur (il dirige les éditions Xenia ici), il est également écrivain, sa prose pouvant faire éventuellement merveille dans le registre poétique. J'ai parlé ici, il y a un an et quelque, de son magnifique Valais mystique, préfacé par Jean Raspail, qui en est l'insigne illustration.

A l'automne dernier il a écrit un livre sur un tout autre sujet, polémique à souhait, à savoir Oskar Freysinger, un homme méconnu en réalité, à la mauvaise réputation dans les médias, pour la mauvaise raison qu'il a été l'artisan politique de l'interdiction de la construction de nouveaux minarets en Suisse depuis la fin 2009.

 

Le titre du livre fait immanquablement penser à celui d'une bande dessinée, dans la lignée de Tintin et le Lotus bleu : Oskar et les minarets, paru non pas chez Xenia mais chez Favre ici. Le fait est qu'Oskar, "souriant, flanqué d'une queue de cheval légendaire et d'une dégaine de hippie" a tout d'un personnage de BD, incarnant un trublion mythique au sein d'une classe politique volontiers compassée, voire constipée.

 

L'auteur raconte par le menu le jour où la Suisse a osé approuver l'initiative anti-minarets, à la surprise générale, y compris à celle d'Oskar, son porte-parole le plus célèbre, qui attendait le résultat inattendu - tenez-vous bien - à la mosquée de Lausanne... où il comptait faire bonne figure quand serait connue la défaite annoncée de son camp, et d'où ... il a dû prendre la poudre d'escampette, pour échapper à un mauvais sort, une fois avérée la victoire nette, indiscutable et décisive de ce 29 novembre 2009.

 

Le récit des joies de la campagne référendaire, qui a précédé ce résultat détonnant, rafraîchira la mémoire de tous ceux qui ont oublié les entorses à la liberté d'expression qui l'ont emmaillée et qui ont entouré le débat d'alors, sous les prétextes les moins défendables. Les médias aveuglés par leurs préjugés n'ont pas compris que ce vote n'était pas de la part du peuple suisse la traduction d'un repli identitaire, expression qui leur vient automatiquement aux lèvres, mais plutôt entre autres la traduction d'une résistance à l'islamisation, par une sorte d'instinct de conservation préventif, au regard de tout ce qui se passe dans les pays voisins.

 

Comme le peuple avait mal voté, il fallait remettre en cause la démocratie directe qui avait permis une telle abomination. Les soi-disants démocrates reniaient tout soudain leurs convictions. Le débat se déplaçait sur un autre terrain que celui de la cohabitation religieuse. Oskar devenait le porte-parole des peuples qui en Europe n'ont pas la possibilité de s'exprimer sur de tels sujets, qui les préoccupent pourtant et les intéressent au premier chef, et sur la bouche desquels, par précaution, l'établissement médiatico-politique s'empresse de poser un bâillon.

 

Rien ne prédisposait ce professeur d'allemand, passionné de lecture et d'écriture, à devenir homme politique. Il aura fallu que le Conseil d'Etat du Valais, où il enseigne, s'apprête à lancer une réforme scolaire soviétisante pour le voir se lancer pour la première fois dans une bagarre publique, qu'il gagnera d'ailleurs haut la main. Après un rapide passage au sein du PDC local, qu'il quittera parce qu'il vomit les tièdes, il créera l'UDC Valais. Une satire écrite par lui sur le Conseil fédéral l'obligera à en quitter la présidence pour un temps, avant d'en reprendre les rênes avec une fougue décuplée.

 

Oskar Freysinger est écrivain, davantage qu'il n'est homme politique. C'est pourquoi il dérange énormément:

 

"Voilà le grand secret protégé par l'incrédulité publique: ce n'est pas tant l'élu de l'UDC qui gêne que l'homme de lettres assoiffé de provocation qui a trouvé le dernier moyen qu'il reste aux poètes pour heurter le bourgeois: s'afficher dans les rangs d'un parti réactionnaire."

 

Il écrit des nouvelles, des poèmes, des chansons, qui démontrent qu'il est réellement écrivain, ce qui ne suffit pas à le faire admettre par la Société suisse des auteurs... qui ne veut pas de lui sous le mince prétexte qu'il n'est pas fréquentable, ce qui montre toute son indépendance d'esprit... A propos de son monologue, Le nez dans le soleil, préfacé par Marc Bonnant, j'écrivais sur ce blog le 28 juin 2010, ici:

 

"Il faudrait, je pense, que le monologue d’Oskar soit dit à haute voix. Est-ce de la prose poétique ou de la poésie en prose ? Je ne sais, mais il fait rêver, réfléchir sur la vie, sur l’essentiel. Il ne lui manque que la parole. C’est un véritable petit bijou littéraire qui ne demande qu’à trouver une voix chaude et claire pour donner tout leur éclat aux mots qu’Oskar compose, comme un virtuose."

Seulement comme l'auteur de ce Nez s'appelle Oskar Freysinger, il ne peut évidemment pas avoir de talent. Quand on ne sait pas que c'est lui l'auteur, il est pourtant inévitablement reconnu comme écrivain de talent. Quand l'éditrice d'Oskar fait ainsi lire Le nez dans le soleil à Jacques Chessex, sans lui en indiquer l'auteur, celui-ci lui confie que le livre est "splendide" et qu'il révèle "une écriture typiquement féminine"...

 

Quand il participe anonymement à un concours de poésie, organisé par le Festival Rilke de Sierre, en Valais, dans la catégorie amateurs, il emporte le premier prix ex aequo, mais les théâtreux du coin ne veulent pas lire son texte lors de la remise du prix et se bouchent virtuellement ... le nez en jouant l'épouvante.

Le livre, qui au fil des pages est assorti de commentaires en italiques d'Oskar, se termine par un dialogue entre Slobodan Despot et Oskar Freysinger sur l'islam.

 

Ce que reproche en premier lieu Oskar Freysinger à l'islam ?

"Le système répressif de l'islam a quelque chose de délibérément cruel et insoutenable [...]. Quand je vois ces flagellations, ces lapidations, ces exécutions publiques, que la technique moderne nous rend soudain plus visibles et plus "plastiques", je suis révulsé."


En second lieu son totalitarisme :

"La quête du pouvoir - le triomphe d'Allah, c'est-à-dire l'islamisation planétaire - est une fin en soi. Le royaume d'Allah est de ce monde."

Il ne peut que constater "la spécificité de l'attitude européenne face à l'islam" :

"Une soumission préalable à la contrainte. Une dhimmitude préventive."

Du coup:

"Ceux qui malgré tout essaient d'affirmer une position de refus ou de prudence vis-à-vis de l'islamisation de notre société sont diabolisés non par les musulmans, mais par leurs propres faiseurs d'opinion: médias, politiques, autorités religieuses. Cela donne aux fanatiques musulmans une carte blanche morale pour l'élimination physique des récalcitrants les plus durs."

Ce qui différencie le droit suisse et le droit religieux islamique ?

"En Suisse, chaque loi est démocratiquement légitimée. Cela signifie que nos lois peuvent changer, à l'inverse du droit religieux islamique qui, lui, est irréversible et autonome, car il est considéré comme d'origine divine; il est donné une fois pour toutes et ne doit de comptes à personne."

Et les minarets ?

"En fait, le minaret est avant tout le symbole bien visible d'une soumission totale à une doctrine et à l'intolérance qui en découle - même si cette dernière suscite des controverses entre les différents courants islamiques."

Dans la conclusion de son livre, Slobodan Despot souligne ce paradoxe :

"Le système de pouvoir occidental se sert, selon le contexte, de deux images radicalement différentes de l'islam. Dans un contexte géostratégique, il brandit un islam-épouvantail, terroriste et violent, et dénonce à l'occasion (au nom du "droit d'ingérence") sa légitimité à gouverner des terres historiquement musulmanes. C'est le "mauvais" islam, l'islam "11 septembre" qui justifie la dérive sécuritaire, le surarmement, les guerres coloniales et la suppression des libertés individuelles dans les pays mêmes qui les ont inventées. Dans un contexte de proximité, le même système entretient une image angélique de l'islam en refusant d'entrer en matière sur les incompatibilités entre ce système théocratique et les principes de la démocratie. C'est le "bon" islam."

 

Ce qu'il résume ainsi :

 

"Comble de paradoxe, l'islam apparaît donc, dans cette vision du monde, aussi indéfendable "chez lui" qu'il est inattaquable "chez nous"."

 

Paradoxe ou ... incohérence ?

 

Francis Richard

L'internaute peut écouter ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 11:35

Au bal de la vieLe Salon du Livre de Genève est le dernier salon où l'on cause. Pour ceux qui aiment la littérature c'est en effet un salon à taille humaine, qui, au contraire de celui de Paris, beaucoup plus vaste, permet de discuter et de parler vraiment très facilement avec les auteurs et les éditeurs.

 

Au détour d'une allée du Salon, samedi 30 avril 2011, j'ai ainsi fait une heureuse rencontre, celle de Roger Cuneo, l'auteur de Maman, je t'attendais, dont j'ai parlé sur ce blog il y a tout juste deux ans ici et qui s'en souvenait très bien. 

 

Ce livre m'avait ému aux larmes, parce que l'auteur y faisait preuve d'authenticité en racontant ses malheurs, sans se livrer pour autant à des jérémiades, alors qu'il y aurait eu vraiment de quoi.

 

Peu de temps après la mort de leur père, leur mère, très belle femme, mais malade du jeu, les a en effet, lui et sa soeur Anne, l'écrivain et journaliste bien connue, placés dans des orphelinats religieux où les mauvais traitements moraux et physiques ébranleraient la foi la plus solide de n'importe quel charbonnier.

 

Il faut croire qu'Anne et Roger avaient l'un et l'autre une trempe peu commune pour survivre à une telle situation. Il n'empêche que Roger me semble en avoir davantage souffert qu'Anne, parce qu'il était plus jeune quand leur mère les a mis dans cette situation, et qu'en conséquence il devait être plus vulnérable encore.

 

A 73 ans la blessure est encore ouverte chez Roger. Il ne se remet toujours pas de la phrase qu'a écrite sa mère, âgée alors de 60 ans, dans le résumé de sa vie (il n'a pas pu se retenir de me la répéter d'entrée lors de notre rencontre), sur laquelle il était tombé en en faisant une lecture moins négligente qu'auparavant :

 

"Si ma vie était à refaire, je la recommencerais exactement de la même manière, je ne regrette rien."

 

C'est cette phrase qui a poussé Roger à écrire le premier livre dans lequel il raconte sa version des relations d'amour-haine envers sa mère, qui ne regrette rien, y compris donc d'avoir abandonné ses enfants à des hommes et femmes ignorant l'affection que l'on doit naturellement donner à des enfants. Le Seigneur ne demandait-Il pas pourtant de les laisser venir à Lui ?

 

Le premier livre nous raconte la vie de Roger dans des orphelinats, alors qu'il a de 7 à 16 ans. Le second, Au bal de la vie, paru chez Favre ici, en est la suite. Roger a donc 16 ans au début du livre et il est livré à lui-même. Il est admis à l'Ecole de Commerce de Lausanne, mais il doit travailler pour vivre et se loger. Il ne peut pas compter sur l'argent que sa mère lui envoie aléatoirement.

 

C'est au contraire la mère de Roger qui finit par lui emprunter de l'argent, sans jamais le lui rendre, maintenant qu'il a des rentrées, pourtant tout juste suffisantes pour lui, profitant de ce sentiment ambigu d'amour-haine qu'il éprouve pour elle... et qu'il sera nécessaire pour lui de mettre à plat en écrivant ces deux livres. 

 

Dans ces conditions il est bien difficile de faire des études. Travailler au bas de l'échelle sociale, en dehors des heures de cours et pendant les vacances - pour gagner donc peu de chose - et jouer au football parce qu'on est doué, qu'on vous a remarqué et qu'on vous apprécie, vous laissent en effet peu de temps pour les réussir.

 

S'il finit par les réussir, en dépit de toutes ces vicissitudes, après avoir évité le pire, c'est-à-dire la délinquance, il le doit à l'amitié vraie qu'il suscite autour de lui et qui n'a rien à voir avec la pitié ou la compassion, mais surtout à voir avec l'exemple qu'il donne aux autres. Il les épate par sa bonne humeur et sa force qui ont toujours finalement raison de sa fragilité.   

 

Peu à peu, grâce à ces amitiés, qu'il fait naître très naturellement autour de lui, il découvre la vie et l'affection dont il a été tant privé, à commencer par sa propre mère.

 

Ainsi sa soeur le pousse-t-elle dans ses études; son camarade d'école, Maurice l'initie-il à la littérature; Ferdinand, le marchand d'antiquités, lui trace-t-il la voie exigeante de la musique; ses co-équipiers de football lui font-ils fête; ses camarades d'école l'accueillent-ils dans leur groupe d'entraide; Louise, sa collègue de travail, lui dévoile-t-elle l'âme féminine et lui ouvre-t-elle d'autres perspectives en dansant avec lui; Danièle, sa première épouse, lui offre-t-elle, pour ses 20 ans, le somptueux cadeau d'un fils.

 

Pour ceux qui ont eu, comme moi, une jeunesse et une adolescence dorées, sans souci matériel, bénéficiant de l'affection jamais démentie de leurs parents, ce livre ne peut que susciter l'admiration pour l'auteur qui s'en est aussi bien sorti, même s'il lui "a fallu trois mariages pour parvenir à une stabilité affective".

 

Le récit de ces années de galère, comme on dit aujourd'hui, qui se déroulent dans les années 1950, est une véritable leçon d'énergie, à l'usage de ceux, qui, à un moment donné ou à un autre dans leur vie, seraient tentés de désespérer.

 

Francis Richard

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  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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