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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 21:35

Utoya OBERTONELaurent Obertone a déjà commis un livre controversé cette année. Il récidive. Il mérite donc la peine d'être lu.

 

L'auteur de La France orange mécanique  a eu du succès avant que la critique ne l'éreinte (parce qu'il était devenu impossible de l'ignorer) et que des lecteurs plus lents, tels que votre serviteur, ne se demandent pourquoi.

 

Invité de l'émission Ce soir ou jamais de ce vendredi soir, il vient d'être décommandé in extremis.

 

Non mais! Il serait tout de même scandaleux de donner la parole à celui qui ose défendre les victimes et qui n'a pas de mots assez durs pour les criminels.

 

Pourtant il aurait été intéressant d'entendre celui qui, cette fois, s'est mis dans la peau d'un tueur de masse, tel qu'Anders Breivik.

 

Car Obertone a pris un risque encore plus grand avec Utoya de se faire éreinter. Il a en effet tenté de comprendre comment un jeune homme de bonne apparence, sous tous rapports, a pu tuer directement, et indirectement, au total 77 personnes il y a deux ans, en Norvège.

 

Obertone ne l'a pas fait en prenant de la distance. Il a employé la première personne pour ce faire, faisant pénétrer le lecteur dans l'intimité du personnage. Il l'a fait à l'aide d'une documentation considérable qu'il évoque dans son avertissement, et, notamment, à l'aide des 1'515 pages du Manifeste 2083 du tueur.

 

Comprendre n'est pas approuver, mais je suis bien certain que d'aucuns franchiront allègrement le pas d'amalgamer l'auteur avec le héros mégalomane de son livre.

 

Quoi qu'il en soit, il est facile de se débarrasser de ce criminel gênant qu'est Breivik, en disant qu'il est fou parce qu'il se prend pour un chevalier Templier, qu'il est un monstre parce qu'il a tué de sang froid et qu'il n'éprouve pas de remords. Mais c'est un peu court. Et Obertone n'a pas fait court.

 

Les 4 premiers chapitres - sur 12 - de ce  livre, un tiers de l'ouvrage, font le récit minutieux de la tuerie de l'île d'Utoya, où se déroulait chaque année, depuis des décennies, le camp d'été des jeunes travaillistes norvégiens.

 

Breivik-Obertone n'épargne aucun détail sur le massacre des 69 personnes tuées le 22 juillet 2011 sur cette île située à 620 mètres au large du continent et sur ce qui se passe sous son crâne pendant tout ce temps-là. Chaque mort fait l'objet d'une notice indiquant son prénom, l'initiale de son nom, son sexe, son âge, et le nombre de balles qu'il a reçues ayant entraîné son trépas. C'est tout simplement effrayant.

 

Féru de statistiques, Breivik-Obertone dresse ce bilan macabre:

 

"Cinq cent soixante-quatre personnes. Soixante-treize minutes. Soixante-neuf morts. Soixante-sept tués par mes armes. Trente-trois blessés par balles. Vingt-neuf autres blessés par fractures, coupures, etc. D'après les autorités, il y a "beaucoup" de traumatisés. Taux de mortalité: 12%. Taux de cibles touchées: 18%. Un peu plus d'une victime à la minute."

 

Au chapitre suivant, il ajoute:

 

"Je n'ai pas tué d'enfants. Moyenne d'âge des victimes: dix-huit ans. Beaucoup d'entre eux ont plus de vingt ans. J'ai tué en priorité les manitous de ce camp d'endoctrinement, ceux qui étaient trop âgés, trop avancés dans le pourrissement mental, pour avoir une chance un jour d'en réchapper."

 

Pour lutter contre l'immigration, l'islam, le multiculturalisme, pourquoi Breivik a-t-il choisi le massacre? Parce qu'il est impossible de diffuser des idées autrement quand la partie adverse contrôle tout:

 

"Soit on passe sa vie à tenter de créer des contre-réseaux, sans grandes illusions, soit on frappe très fort, et on met tout ce beau monde à nos pieds. C'est ce que j'ai fait."

 

Mais, surtout, il a tué parce que tuer donne du pouvoir:

 

"Le meilleur moyen de conquérir le pouvoir, c'est de prendre le maximum de vies. Il n'y a qu'en tuant que l'on peut peser sur le monde, autrement qu'en bêlant avec le troupeau."

 

Pourquoi a-t-il pris les jeunes travaillistes pour cibles? Parce que ce sont des traîtres applaudissant au multiculturalisme et au métissage, qui feront disparaître le génome norvégien, "aboutissement de millions d'années de sélection ordonnée". Parce qu'ils "empêchent les nôtres de comprendre, de se battre".

 

S'il ne s'en était pris qu'à des musulmans, les médias se seraient mépris sur ses intentions:

 

"Sur Utoya, je n'ai pas spécifiquement visé les musulmans. Seulement sept sur soixante-dix-sept. Ils étaient là, je les ai tués, traitement égalitaire. Il ne fallait surtout pas qu'on me qualifie de raciste. C'est leur hiérarchie à eux. On peut manger des enfants à la limite, mais de là à ne pas soutenir le multiculturalisme... Le racisme, c'est le crime moral suprême."

 

Breivik est-il croyant? Non. Pour lui, n'existe que la sélection naturelle, l'instinct de survie. Le marxisme a pris la suite de la religion pour imposer culpabilité et terreur et pour éliminer toute résistance en prêchant l'amour universel, alors que la haine, c'est la survie:

 

"La sélection naturelle va siffler la fin de la récréation. Les gens comme moi, qui agissent n'en sont que l'avant-goût. L'ordre naturel sera toujours le plus fort. On peut mettre des jupes aux petits garçons et des fleurs sur les fusils, la nature n'a que faire de la dernière mode. Elle reprendra ses droits."

 

La vie vient de la sélection et la sélection de l'agressivité... Pour dépasser l'ère de la morale actuelle, il faut réhabiliter le Mal et Breivik attribue sa volonté de puissance à son taux de testostérone. Il ne pense pas que l'on devienne tueur en série...

 

Il hait tout simplement ce monde:

 

"Heureusement qu'elle est là, la haine. Elle est un peu comme la flamme que se transmettaient si précieusement les premiers hommes. En ce qui me concerne, je me suis accroché à la haine. Je l'alimentais soigneusement . Je m'intéressais aux marxistes, je les lisais, je les observais, à m'en faire dégueuler."

 

Pendant neuf ans, il rédige son manifeste composé essentiellement de textes qui lui correspondent et qu'il recopie. Pour le diffuser il a besoin d'argent, mais il n'arrive pas à réunir l'argent nécessaire qu'il a estimé à trois millions d'euros. Alors, ses incapacités économiques scellent son avenir. Il se résout à passer à l'acte.

 

Aux préparatifs de cet acte, il consacre désormais tout son temps et tout l'argent qui lui reste. Et s'endette même, à la fin, se rend insolvable.

 

Grâce à Internet il apprend à confectionner des engins explosifs. Ce qui va lui demander des semaines de travail et de patience. Il se procure des armes, un fusil à pompe, un Glock et un Ruger Mini-14. Il s'entraîne au tir. Il se prépare physiquement. Il parvient à déshumaniser des cibles humaines à l'aide de jeux vidéos, à anesthésier ses émotions en consommant d'innombrables vidéos d'assassinats sur un site spécialisé américain. 

 

Dans l'avant-dernier chapitre, Breivik-Obertone raconte le 22 juillet 2011 avant Utoya. Ce matin-là, il perd beaucoup de temps à expédier par mail son manifeste à des centaines de destinataires. La bombe, qui explose à Oslo, devant un bâtiment gouvernemental, n'a pas l'effet dévastateur escompté - il n'y aura que 8 morts et 200 victimes en tout... Cela le détermine à mener son opération mortelle sur Utoya, qui était optionnelle.

 

Le 24 août 2012, Anders Breivik est "condamné à purger une peine de vingt et un ans de prison dans le centre pénitentiaire d'Ila, avec possibilité de prolonger cette peine si l'accusé est jugé dangereux". Après l'énoncé de ce jugement, il regrette seulement de ne pas avoir exécuté davantage de traîtres...

 

Quel était son but, en définitive?

 

"Le but de mon attaque était de perforer les blindages de la censure. L'essentiel, c'est le manifeste. De ce texte s'inspireront d'autres chevaliers Templiers. Ils créeront un jour, comme je le prédis, la bombe nucléaire du pauvre."

 

Une fois en prison, Breivik se rend compte que la vie n'y est pas facile:

 

"C'est un environnement oppressant, qui contamine la pensée. Je pensais être plus au calme que jamais pour réfléchir et écrire. Pour achever le marxisme. Ce n'est pas si simple."

 

Le livre se termine par une conclusion désabusée...

 

( Je citais in extenso cette conclusion, de quelques courtes lignes, parce que je suis convaincu qu'elle incitait à lire le livre pour comprendre pourquoi Anders Breivik en arrivait là.

 

Les Observateurs.ch ont reproduit cet article. L'éditeur, Raphaël Sorin, leur a demandé sous peine de poursuites de supprimer ce passage.

 

Je fais de même, non pas par crainte de poursuites - je ne suis qu'un artisan qui ne mérite pas tant de dépenses -, mais par solidarité, et, surtout, pour me donner l'occasion de souligner que cet éditeur ne sait pas faire la différence entre le critique qui cherche à inciter à lire ses livres et celui qui les dénigre. La lecture de mon article sur le livre précédent de Laurent Obertone - que l'auteur a apprécié -, aurait pu aisément l'en convaincre.

 

Je précise, de plus, que cet éditeur ne m'a pas envoyé ce livre et que j'achète de mes deniers personnels la plus grande part des livres dont je fais la recension sur ce blog.)

 

Dans sa préface, Stéphane Bourgoin, lui, conclut:

 

"Tenter de mettre des mots sur l'inexplicable permettra peut-être à l'avenir d'éviter de telles tragédies."

 

Rien n'est moins sûr, hélas, mais il faut bien tenter...

 

Francis Richard

 

Utoya, Laurent Obertone, 430 pages, Ring

 

Le 3 septembre 2013, Laurent Obertone et Stéphane Bourgoin s'expriment sur RTL:

 


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11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 17:30

Gérimont BOVON"Que les choses soient claires, le roman policier ne tolère pas qu'on sorte des sentiers battus par Dupin, Sherlock Holmes, Hercule Poirot et le commissaire Maigret. L'intrigue a ses règles, le développement est classique ainsi: crime, entrée en scène du détective, enquête auprès des suspects, résolution de l'affaire, interpellation du criminel."

 

Gérimont, roman policier, illustré, de Stéphane Bovon, n'échappe pas à ce canon. Mais il est plus que cela.

 

Le cadre, Gérimont, a son importance dans l'intrigue. Parce que Gérimont est un petit monde à part, dont l'atmosphère particulière contribue à soutenir le suspense jusqu'au bout. Quand je dis jusqu'au bout, c'est bien le cas de le dire.

 

Arrivé à la fin du dernier chapitre, ne croyez pas qu'il faille arrêter votre lecture en si bonne fin. En effet deux chapitres extraits d'une prétendue suite au livre, La lueur bleue, vous attendent. Vous pourriez penser que cette suite est sans intérêt.Vous auriez tort.

 

Dans les thrillers américains, l'éditeur donne souvent un avant-goût des livres suivants en en publiant des extraits. Dans le cas présent, les extraits sont en réalité des développements qui, sans être indispensables au dénouement, n'en sont pas moins importants pour la compréhension de l'ouvrage.

 

Revenons au cadre. Gérimont est une petite ville d'un pays éponyme que le lecteur identifierait bien à l'Helvétie, si l'auteur ne la situait pas au bord de la mer. La capitale en est Lachaude, qui n'a évidemment aucun rapport avec une ville du canton de Neuchâtel.

 

La plupart des patronymes sont bien de chez nous: Ansermet, Estoppey, Kohli, Regamey, Ruchet, Moray etc. Mais les prénoms? Almeydin, Borim, Dijedon, Epidam, Lumnore, Shriptar, Shpuzake sont des prénoms imprononçables, difficiles à orthographier et... exotiques. Seuls le chien et le roi ont des prénoms, sinon chrétiens, du moins potentiellement helvètes: Auguste et Louis, respectivement.

 

Ne restons pas à la superficie des choses. Le royaume de Gérimont - car il s'agit d'une monarchie élective - est un pays utopique, dont le texte sacré qui fait autorité est Le Livre des Comptes.

 

Ce livre règle toute la vie des habitants qui ne peuvent occuper que dix Fonctions (boulanger, fromager, chasseur ou pêcheur, vigneron, paysan, constructeur - il y en a deux -, couturier - il y en a également deux -, homme libre).

 

Chaque titulaire d'une fonction ne peut produire que pour dix. Le système est décimal et peut donc se subdiviser en dix métiers ou catégories. Ainsi en est-il des constructeurs ou des hommes libres (policier, sage-femme, enseignant, secrétaire, capitaliste, aubergiste, homme de foi, artiste, créateur de jeux, fou du village).

 

Comment est-on amené à exercer une fonction?

 

"Le principe est simple, au rythme des naissances, on choisit pour le nouveau-né sa fonction comme on distribue des cartes."

 

Comment se font les échanges?

 

"L'économie de marché est transparente, publique et fonctionne par trocs la plupart du temps. Des tabelles d'équivalence ont été établies par Le Livre des Comptes; elles peuvent être adaptées d'une année à l'autre par rapport aux récoltes qui varient, c'est le jeu de l'offre et de la demande mais il est maîtrisé."

 

Toutes les naissances doivent avoir lieu à la Maternité, sinon les enfants "sauvages" doivent travailler à la mine de sel dès l'âge de 12 ans.

 

Il n'y a pas d'hôpitaux, pas de tribunaux, pas de prisons.

 

Moyennant quoi, ce meilleur des mondes, dont l'ordre est fondé sur une franche xénophobie, est un pays où personne ne tue... Quand on meurt, c'est de sa belle mort ou alors on devient zombie, c'est-à-dire enraciné sous la forme d'un arbre...

 

Cependant tout ne se passe pas pour le mieux dans ce meilleur des mondes puisqu'un furieux antagonisme oppose Borim Estoppey, patron de L'Echo de Gérimont, et le roi Louis Moray... et que, dans la réalité, il y a beaucoup d'exceptions de la part des citoyens à la règle du Livre des Comptes.

 

Personne ne tue personne, sauf que Sybukur Kohli, typographe, est bel et bien, un jour, retrouvé mort, une balle entre les omoplates.

 

Le commissaire Serjv Rodal, venu exprès de Lachaude, mène l'enquête. Il interroge les principaux témoins ou suspects. Il découvre sur eux bien des secrets. L'uniformité de ce royaume utopique, où par mariage sont gommées les différences physiques ou intellectuelles, n'est que de façade.

 

Le commissaire résout l'énigme dans la grande tradition d'Hercule Poirot en réunissant à la fin tous les protagonistes. Mais l'histoire n'est pas finie pour autant. L'épilogue se trouve en filigrane dans une bédé dessinée par l'un d'entre eux, que le commissaire décrypte, impuissant, sur le chemin, par voie de mer, du retour à Lachaude.

 

Les portraits que dresse Stéphane Bovon de ses personnages, aussi bien les femmes que les hommes, le sont avec beaucoup d'humour et de véracité. L'auteur semble s'être bien amusé à créer ce monde trop parfait et en dévoiler les dessous indicibles, tant il est vrai que la perfection n'est pas humaine et que les plus belles règles sont faites pour être contournées.

 

Le commissaire a le mot de la fin quand il dit le jour de la résolution de l'affaire:

 

"Si personne n'est arrivé coupable, tout le monde ne part pas innocent, c'est déjà ça."

 

Le lecteur ne part pas non plus innocent au bout du bout de sa lecture. Il en redemande. A quand la suite? Qu'elle se passe, ou non, à Gérimont...

 

Francis Richard

 

Gérimont, Stéphane Bovon, 328 pages, Olivier Morattel Editeur

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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 16:30

Métro MONTMOLLINOn dit que les histoires courtes sont les meilleures. Sans doute, mais écrire une histoire courte suppose de créer un monde en quelques lignes et de le dissoudre de la même manière par une chute qui doit ravir le lecteur. Ce qui ne doit pas être chose aisée et me rend admiratif.

 

Pour quelques stations de métro, dont le titre reprend, comme c'est souvent l'usage, celui d'une des nouvelles, est un recueil de trente-trois nouvelles qui ne représentent que quelques pages chacune, des histoires courtes en somme.

 

Gilles de Montmollin les a regroupées en trois grands thèmes, qui sont des thèmes de vie: l'amour, les valeurs, la mort.

 

Sur le thème de l'amour, l'auteur dresse notamment le portrait d'hommes qui se méprennent sur les intentions de la gente féminine à leur égard, qu'ils croyaient pourtant explicites. L'un d'eux se pose alors cette question lancinante:

 

"Vaut-il mieux tenter de vivre ses rêves, ou simplement rêver pour survivre à ses déboires?"

 

La méprise n'est d'ailleurs pas uniquement masculine. Elle peut être tout autant féminine... Surtout depuis que, plus souvent que naguère, des femmes prennent l'initiative dans les rapports amoureux.

 

Quand il n'y a pas méprise, "en amour, il y a toujours un qui souffre et l'autre qui s'ennuie", s'entend dire un des personnages de l'auteur. Décidément, c'est pas facile l'amour...

 

Sur ce thème de l'amour, l'auteur traite bien sûr d'autres aspects et, particulièrement, celui du hasard qui fait parfois bien les choses ou, plutôt, qui rend possibles les rencontres improbables, après des phases d'observation que l'on croyait sans conséquences...

 

Le thème des valeurs n'est pas moins vaste. Montmollin effleure les sujets de la vanité de la réussite matérielle, de la vengeance, du jugement porté sur la société sans se remettre en cause soi-même ou de l'empathie que l'on éprouve pour quelqu'un et qu'on lui témoigne sans qu'il ne demande rien.

 

Mais, si la réussite matérielle n'est pas tout, son absence peut n'en avoir pas moins quelques conséquences ou conduire à des réactions disproportionnées sous l'effet d'une honte mal placée...

 

Doit-on cacher la vérité qui fait mal? Doit-on se résigner, et accepter de se plier aux nouvelles moeurs, parce que le monde autour de soi change, sous prétexte de ne pas heurter les autres, ou, au contraire, se rebeller? Doit-on se réfugier dans le monde virtuel? Autant de questions que les personnages de Montmollin se posent, sans apporter toujours des réponses qui satisfont.

 

J'aime toutefois ce grand-père qui dit à son petit-fils:

 

"Je me regrette parce que je n'ai pas toujours su apprécier les beaux moments de ma vie [...]. Mais aujourd'hui j'y parviens... Tu vois, l'important c'est d'y arriver un jour."

 

Avec le troisième thème de ce recueil, les histoires courtes trouvent des épilogues mortels, ou presque, comme il se doit.

 

Une mort peut en cacher une autre. Le pire n'est jamais sûr. Le déni de réalité ne dure pas éternellement et l'on n'apprécie les choses qu'au moment où elles vont manquer. La visualisation d'un instant de bonheur passé peut dissuader de commettre l'irréversible. L'irresponsabilité d'une mort ne se trouve pas chez qui l'on pense.

 

Gilles de Montmollin a le don de créer un monde avec une grande économie de moyens. Les descriptions des êtres et des choses sont brèves, mais suffisamment précises pour exciter l'imagination du lecteur. Il dessine en quelques traits les caractères de ses personnages, qu'il s'agisse de leurs comportements ou de leurs paroles.

 

Gille de Montmollin connaît très bien les véhicules automobiles et les amateurs apprécieront ce qu'il en dit et de quel genre en sont les conducteurs. De même les fervents de la navigation à voile, ou même à vapeur, ne seront pas dépaysés, sans indisposer pour autant les autres.

 

Sous la légèreté apparente, parfois, des propos, se cachent, à peine, leur profondeur et leur gravité. C'est pourquoi, même si la lecture de ces nouvelles courtes peut se faire pendant de courts trajets, le lecteur est touché par ce qu'elles révèlent de vécu humain et les prolonge, pour lui-même, dans son monde intérieur.

 

La distraction jointe à la réflexion, que demander de plus à des histoires courtes qui savent bien chuter?

 

Francis Richard

 

Pour quelques stations de métro, Gilles de Montmollin, 160 pages, Editions Mon Village

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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 22:40

Libre arbitre ALBANESEOn connaissait Antonio Albanese musicien, enseignant, romancier. On sait maintenant qu'il peut être diariste, mais un diariste bien singulier.

 

En 2012, à l'occasion du centenaire de la naissance du compositeur John Cage, Antonio Albanese rencontre un autre compositeur, Istvan Zelenka.

 

Après avoir réalisé avec Albanese la création du premier volet de sa pièce 0'00'', Zelenka lui fait parvenir une nouvelle pièce, composée du titre énigmatique Est-ce entre le majeur et l'index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre? et d'une cinquantaine de mots.

 

Antonio Albanese ne sait qu'en faire quand il tombe sur le journal de John Cage qu'il avait égaré. Eureka! Il trouve la forme qu'il veut donner à sa pièce:

 

"Les 50 mots qui la composent seront les entrées d'un journal, le journal de mon libre arbitre, un journal en hommage à John Cage et Istvan Zelenka."

 

Tous les jours, ou presque (il ne manque que le 28 août et le 22 septembre), du jeudi 23 août 2012 au vendredi 12 octobre 2012, Antonio Albanese disserte sur un des mots de la liste, qui sont classés dans l'ordre alphabétique inverse, de V à A, comme un compte à rebours littéral:

 

"Cette liste est devenue un prétexte (aux deux sens du terme), et, à défaut du libre arbitre, j'y ai trouvé un espace de liberté quotidien, une occasion de réfléchir, d'inventer, de rêver. Merci à Istvan Zelenka."

 

Quand je dis "disserte", c'est manière de dire.

 

Car Antonio Albanese emploie des formes littéraires diverses et des polices de caractères appropriées: la note étymologique savante, le commentaire de poème, le récit, l'encadré, le dialogue, le poème, l'acrostiche, la petite annonce, la lettre au Père Noël, le calligramme, la nouvelle, la question ouverte, la notice biographique, le même texte rangé un jour par ordre des lettres et, le jour suivant, par ordre des phrases, la liste des oppositions entre les mots de la liste de Zelenka, la réflexion, la lettre à "une jeune femme particulièrement brillante", la traduction du nom de John Cage en plusieurs langues, les parenthèses, le mode d'emploi, etc.

 

Il serait discourtois de citer toutes les entrées. Il serait pénible même d'en reproduire quelques unes in extenso, encore que certaines soient très courtes. Aussi me contenterai-je d'extraits, sans trop faire injure au contexte.

 

Deux entrées me plaisent bien, à titre personnel.

 

Celle sur le mot "singulier" qui commence ainsi:

 

"Je me souviens du jour (pas du jour exact, mais de l'instant précis) où j'ai compris que le mot singulier ne désignait pas seulement le contraire du mot pluriel, mais qu'on pouvait aussi l'utiliser pour parler de quelque chose d'unique, au sens de particulier, personnel, voire étrange."

 

J'aime ce qui est singulier dans ce sens-là...

 

L'entrée sur le mot "multiple":

 

"Il y a en moi, à tour de rôle, et parfois simultanément, des caractères contraires qui s'alternent ou rivalisent.

Le sûr de lui et l'indécis; le fataliste et le déterminé; le romantique et le libertin; le lâche et le courageux."

 

Dans les Sept piliers de la sagesse , Thomas Edward Lawrence dit que "tout homme est une guerre civile"...

 

Et puis, il y a les entrées en rapport avec le titre de la pièce.

 

Telle que "violent":

 

"Entre le majeur et l'index, il y a le V. De la victoire ou de la violence (est-ce bien différent?)."

 

Ou "hypocrisie":

 

"franchise vs hypocrisie?

 

quel jeu jouons-nous? entre le majeur et l'index; est-ce à dire entre le doigt qui sépare la main en deux, comme une antithèse, et la mise à l'index qui exclut?

 

et d'abord, depuis quand la tête possède-t-elle un coin? est-ce à dire une tête au carré?

 

et quel est ici le sujet du verbe se trouver? est-ce le libre arbitre qui s'y trouve, ou nous, qui avons pour mission de le trouver?"

 

Ou encore "bref":

 

"Bref, l'index, c'est Platon qui désigne la vérité. Et le majeur irrévencieux, c'est Diogène et sa saine révolte. Et je vois soudain (effectivement) le libre arbitre dans cette oscillation entre l'index et le majeur, entre la vérité dominante et la révolte subversive."

 

Dans ce journal, autour du centenaire d'une naissance - John Cage est né le 5 septembre 1912 -, Antonio Albanese réfléchit, invente, rêve. Et ses lecteurs avec lui. Avec la tenue de ce journal il s'est ouvert un espace de liberté et en ouvre d'autres à ceux qui le lisent.

 

Un livre comme celui-là est de ces livres que l'on prend, déprend, reprend, et qui ne laissent pas indifférent, que l'on soit en accord ou en désaccord avec les conclusions, qui de toute façon ne sont pas définitives... et, parfois, contradictoires.

 

Francis Richard

 

Est-ce entre le majeur et l'index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre? Antonio Albanese, 88 pages, L'Age d'Homme

 

Romans d'Antonio Albanese:

 

La Chute de l'Homme

Le roman de Don Juan

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 22:00

Tout va bien VALETCe n'est pas une mince affaire que de devenir père. J'ai expérimenté. Et mon fils aîné a exactement la moitié de mon âge cette année...

 

Fred Valet a tenu le "journal bordélique" de la naissance de sa fille. Quand elle est née, il devait avoir modo grosso le même âge que le mien lorsque mon aîné a débarqué. Cela crée un lien. Qui sera présentement... littéraire.

 

En fait dans Jusqu'ici tout va bien, Fred Valet ne parle pas de cette naissance à proprement parler, mais des neuf mois et un peu plus qui ont précédé et de tout ce que cela a impliqué dans sa vie de trentenaire.

 

Le prologue de ce journal se passe quand sa femme, Avril, est "en crue". Grand fumeur devant l'Eternel (il fume quatorze premières cigarettes en attendant), alors qu'Avril est prise en mains par des étudiantes, il fait cet aveu:

 

"Je saurai plus tard qu'une naissance c'est avant tout une grande histoire de doigts."

 

Le ton est donné, celui de l'autodérision, la version, en français dans le texte, de l'humour british.

 

Toute grossesse commence par le test ad hoc et ses bandes bleues quand il est positif. C'est dans le restaurant où sa femme est serveuse que Fred apprend la nouvelle qu'il va avoir un enfant après qu'elle a fait sa petite affaire dans les toilettes de l'établissement:

 

"Avril le savait depuis longtemps. Les femmes sentent les bébés et les maîtresses. (Si possible à des périodes différentes.)"

 

Fred annonce la nouvelle à sa maman, qui s'est réjouie le jour où il a fait ses valises et se réjouit celui où elle apprend qu'il a fait un bébé, et à son petit frère, "qui n'est pas doué pour deviner le sexe des bébés mais parle anglais quand il est content". Il le dit finalement à personne et l'annonce à tout le monde...

 

Pour ce qui le concerne, il ne ressent plus rien:

 

"Quand on apprend sa future paternité, on devrait en profiter pour se faire arracher une dent qui branle depuis des mois, prendre rendez-vous avec son contrôleur fiscal et inviter sa belle-mère à dîner. Plus rien ne nous atteint. On flotte, comme un imbécile heureux qui regarde la Terre tourner sans lui."

 

Le programme des neuf prochains mois?

 

"Je serai comme Martine à la plage ou Martine à la Migros:

Futur papa au travail.

Futur papa dans le métro.

Futur papa dans la merde.

Je ne peux plus sourire, séduire, grogner, planifier, sans que la grossesse d'Avril ne fasse irruption. On disparaît sous les échographies. On devient le porte-parole d'un foetus qui n'a pas encore le droit de se plaindre par lui-même."

 

Fred ne dit pas comment il appelait sa dulcinée auparavant. En tout cas, maintenant, il lui dit: "ma petite montgolfière", "mon Bibendum en sucre glace", "ma biquette concave", "mon château gonflable d'amour" et dans sa bouche cela ne se veut pas désobligeant, tout juste réaliste:

 

"Médicalement, ma femme fait ce qu'on appelle de la rétention d'eau. En d'autres termes je suis marié à un barrage plutôt zélé qui a décidé d'assécher le pays. J'observe sa mutation corporelle d'un oeil suffisamment effrayé pour en rire. Avril a enflé comme on hisse un drapeau pour signaler une quarantaine. Un état de siège. Elle est habitée par un petit bout de mon avenir et je suis ravi de constater qu'il a besoin d'espace."

 

Fred parle sur le même ton de la BM d'occase qu'il a achetée en assassinant leurs économies, des nausées de sa femme, de ses ex qu'il veut remercier, du déménagement dans un logement plus grand et situé dans un quartier résidentiel, du gynécologue qui ne lui est d'aucun secours pour lui indiquer le rôle qu'il a à jouer, de la diététicienne aux courbes impeccables mais qui lui donne des envies de meurtre, du prénom qu'il faut choisir avant le débarquement, du landau à pognon alors que "la gamine pourrait survivre dans une poussette communiste"...

 

Et si sa fille était laide? Il se console:

 

"Une fille rebutante demandera peut-être moins d'attention une fois adolescente. Peut-être que les garçons ne joueront pas des coudes sous le porche familial pour la culbuter à l'arrière de la Peugeot de papa. Et elle pourra se concentrer sur ses études.

De toute façon elle sera lesbienne.

C'est moins grave une lesbienne peu appétissante."

 

En fait il espère qu'elle sera "gracieuse, d'une beauté vaporeuse, bien proportionnée, taille de guêpe et joli nez rebondi, pas trop maigre non plus, les rictus qui se plissent quand elle rigole, des orteils qu'on voudrait croquer les dimanches de novembre, un joli nombril un peu profond pour pouvoir y perdre ses doigts".

 

Il espère, mais il doit bien convenir que c'est "la roulette russe génétique"...

 

Dans l'épilogue Fred s'adresse à sa fille et conclut:

 

"Devenir père ne fait pas de nous des hommes bons. Mais ça a le mérite de nous le faire croire pendant quelques mois.

Rien de grave, rassure-toi.

Dis-toi qu'il faut peut-être sincèrement aimer la vie pour ne jamais l'entamer franchement."

 

Comme quoi l'humour peut être la meilleure façon d'exprimer des choses profondes...

 

Ce livre, sous sa forme volontairement dérisoire, pourrait s'avérer plus utile aux futurs papas que les usuels les plus vendus sur le sujet. Ne serait-ce qu'en les faisant rire et en leur enlevant quelque stress.

 

Francis Richard

 

Jusqu'ici tout va bien, Fred Valet, 120 pages, BSN Press

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 22:35

Babylone NAITOBabylone est le nom d'une ville dont on n'a retrouvé que des vestiges. C'est le symbole par excellence de la décadence et de l'orgueil, avec sa tour. Du moins est-ce ainsi qu'elle est présentée dans les Ecritures.

 

Pourquoi Baptiste Naito a-t-il donné ce titre à son livre, qui se passe dans cette bonne ville de Lausanne? Sous le vernis de toute ville, se cachent souvent la corruption et la perversion, et il n'est pas besoin de gratter beaucoup.

 

Au début du roman, Babylone, c'est aussi la soirée électro du millénaire, qu'annoncent des flyers répandus sur le sol d'un souterrain de la gare de Lausanne. A la fin, cette soirée joue un rôle mythique dans le dénouement.

 

Nous sommes en 2001. Le narrateur a 21 ans. Un an plus tôt, André, son frère aîné de deux ans, est mort dans un accident de voiture. Depuis rien ne va plus dans cette famille réduite au père, toujours en voyages d'affaires, à la mère, toujours absente, et au narrateur, toujours meurtri.

 

Un beau jour de juillet, le narrateur décide de fuguer, de quitter Genève pour Lausanne:

 

"Mes parents s'habitueraient à mon absence comme ils s'étaient habitués à celle de mon frère. Ma mère disparaîtrait de plus en plus souvent, mon père déplacerait mes affaires à la cave et se mettrait à entreposer des cartons dans ma chambre. Ils continueraient à vivre comme ils l'avaient toujours fait et moi, je disparaîtrais de leur conscience."

 

Avant de partir, il a retiré mille deux cents francs à un bancomat, c'est-à-dire à un distributeur de billets. Muni de ce pécule, il sait qu'il a de quoi vivre quelque temps.

 

Au cours de son périple à Lausanne, il dort une première nuit sous la bâche d'un voilier amarré dans le port de Vidy, il se rend sur la tombe de son frère, puis il déambule sans but dans la ville, en marchant dans les rues ou en prenant les transports publics. Et des souvenirs de son enfance heureuse lui reviennent.

 

Avec une grande précision il note tout: son itinéraire, les conversations banales entendues, les manchettes des journaux dans les kiosques, les objets dans les vitrines des magasins, les marques des produits consommés, etc. Si bien qu'un habitant de Lausanne de l'époque pourrait confirmer qu'il est bien passé par les lieux qu'il décrit ces jours-là.

 

Au cours de ses périgrinations, il rencontre des squatters, qui vivent en communauté dans une maison en face de la station de métro de Malley. Ils sont en lutte contre l'individualisme et le matérialisme et pour eux "le parti socialiste, lui-même, est un parti de droite"... Il passe une nuit chez eux, retourne dormir les nuits suivantes au bord d'une rivière.

 

Le jour, il déambule à nouveau et note tout, comme auparavant, y compris par exemple les tubes d'alors, entendus dans un bistrot où il s'est rendu pour petit-déjeuner. Il fume des Parisienne, partout. Il n'est pas encore interdit de fumer dans les lieux fréquentés par le public...

 

Il expérimente la mendicité et le vol et se rend compte que c'est facile... Quand il s'installe sur une plage au bord du lac il imagine qu'il est devenu riche et qu'une journaliste l'interroge sur sa réussite et qu'il lui répond distraitement.

 

Il passe une nuit à l'hôtel, regarde la télévision, ou plutôt il zappe, s'endort devant le poste et se réveille devant le poste toujours allumé. Puis il se rend chez Christophe, un ancien voisin de Genève et ami de son frère, qu'il ne voyait plus depuis que la famille de Christophe, ses parents, lui et sa soeur, ont déménagé à Lausanne.

 

Avec Christophe, la petite amie de ce dernier, Kirsten, et une amie de celle-ci, Jessica, il sort le soir même dans les lieux fréquentés par les noctambules lausannois: le Bleu Lézard, la Caserne, le MAD... Au petit matin ils rentrent tous deux seuls et fument un joint dans l'appartement que les parents de Christophe, partis en vacances, ont laissé libre.

 

Le narrateur sort un moment avec Jessica, mais leur idylle ne dure pas. Celle-ci a commencé de manière impromptue, elle finit de même.

 

Christophe et le narrateur se rendent un soir à une fête organisée par un certain Julien, qui tient un discours désabusé sur la vie, emblématique de ce que beaucoup d'entre eux finissent par penser sans le dire:

 

"Quand tu es jeune, on te fait croire que tu deviendras riche et célèbre... On te fait croire que tu es exceptionnel... Tu penses que tu vas accomplir toutes sortes de choses, mais tu passes le reste de ta vie à faire tes courses, à passer l'aspirateur, à faire la lessive, à sortir les poubelles, à fantasmer sur une voisine, à obéir à ton chef, à te prendre la tête avec ta femme et à passer tes vacances à prendre des coups de soleil sur une plage bondée... Toutes ces choses dont on ne t'avait jamais parlé..."

 

Toujours est-il que cette fête inaugure la vie de patachon que mènent dès lors Christophe et le narrateur:

 

"Pendant des semaines, je n'ai plus vu la lumière du jour. Nous nous levions le soir. Nous sortions et rendions visite à des gens que nous ne connaissions pas. Nous allions à des soirées à Chailly, à Lutry, à Ouchy, à Pully ou à Vidy. Nous enchaînions les fêtes et les anniversaires comme si notre survie en dépendait."

 

Tant et si bien qu'au bout d'un certain temps, le narrateur se demande ce qu'il est venu chercher à Lausanne. Il se réveille même un matin dans le lit d'une fille qu'il ne reconnaît pas...

 

La fête est finie quand le narrateur apprend un soir de septembre, lors d'une grande fête organisée chez et par Christophe, la mort accidentelle, au volant de sa BM', de Timothée, un dealer avec lequel il a passé une journée entière peu de temps auparavant et qui était un autre ami de son frère...

 

Baptiste Naito emploie des phrases courtes. Mises bout à bout, elles sont comme les images d'un film documentaire, ce qui permet au narrateur de se distancier de son récit. Rappel des clins d'oeil d'Hitchcock dans ses films, le réalisateur de cette fiction fait une courte apparition à l'université de Dorigny...

 

Les nombreux dialogues qui parsèment le récit restituent le vocabulaire caractéristique de la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'a pas trop changé depuis 12 ans, et qui n'est pas réservé, comme c'est toujours le cas de nos jours, à la seule jeunesse dorée.

 

Au lieu de lasser le lecteur, les détails, de toutes sortes, que donnent le narrateur, au fil du récit, lui sont nécessaires pour se rendre compte pleinement du désoeuvrement du narrateur et de son oisiveté, dont on dit qu'elle est la mère de tous les vices et qui, en tout cas, ne lui réussit pas. Au point qu'il en arrive à songer à des extrêmités...

 

Pour parvenir jusqu'au bout du voyage essentiellement nocturne de son narrateur, l'auteur ne manque pas de souffle et, avec, il entraîne le lecteur, d'un accident de voiture l'autre, vers un épilogue que la sagesse éternelle ne peut désapprouver.

 

Francis Richard

 

Babylone, Baptiste Naito, 344 pages, L'Aire

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 18:55

Nostalgie NOTHOMBA la date habituelle, fin août, un Nothomb sort. Cette année ne fait pas exception à ce rite littéraire qui perdure depuis vingt et un ans et qu'observe son éditeur avec la régularité d'un métronome.

 

Depuis quelques années j'ai pris le rythme à mon tour. Certes il y a de l'excellent et du bon Nothomb. Mais il n'y en a jamais de mauvais. C'est la raison de ma fidélité. Car je ne suis pas maso. Il faut que j'aie du plaisir à lire.

 

Quand Amélie Nothomb parle du Japon, je suis aux anges, non pas que j'y sois jamais allé, mais je suis pétri de culture nipponne depuis le moment - il y a vingt ans - où j'ai été initié au karaté-do...

 

Il ne faut donc pas s'attendre à ce que je sois trop critique envers elle, d'autant que je partage sa dilection pour Mishima, et surtout pour Stendhal.

 

A ma connaissance l'auteur a parlé du Japon dans au moins trois livres: dans Stupeur et tremblements, La métaphysique des tubes et dans Ni d'Eve ni d'Adam. Le présent livre serait alors le quatrième.

 

En octobre 2011, une équipe de journalistes de France 5 lui propose de réaliser un reportage sur ses traces japonaises - elle a quitté le Japon à l'âge de cinq ans, puis y est retournée deux fois en 1989-1990 et en 1996.

 

Trois mois plus tard, en janvier 2012, la chaîne de télévision donne son accord.

 

La nostalgie heureuse est donc le récit, vu par Amélie de ce retour à plusieurs sources, effectué sur place du 28 mars au 7 avril 2012. Comme tout ce qu'elle aime devient fiction, à commencer par le Japon, ce récit est baptisé roman parce qu'il lui a bien fallu combler quelques lacunes:

 

"A aucun moment je n'ai décidé d'inventer. Cela s'est fait de soi-même. Il ne s'est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d'habiller le vrai des parures du faux."

 

Au cours de ce voyage Amélie Nothomb revoit dans une HLM de la périphérie de Kobé, celle qui fut une autre mère pour elle, Nishio-san, dont elle parle dans la Métaphysique des tubes:

 

"Les retrouvailles sont des phénomènes si complexes qu'on ne devrait les effectuer qu'après un long apprentissage ou bien tout simplement les interdire."

 

Après l'avoir revue, elle n'en pense pas moins des séparations. L'émotion a été pour elles deux à son comble.


Et elle se rend compte qu'elle aime autant Nishio-san que sa mère:

 

"Le coeur est multiple et de même que l'on peut tomber amoureux plus d'une fois, on peut identifier plus d'une femme à la mère idéale."

 

Si elle avait encore un doute sur sa fréquentation, à Shukugawa, de l'école maternelle Marie, la photo de classe, sur laquelle elle est parfaitement reconnaissable, lui ôterait:

 

"Pour moi c'est une preuve. Je n'ai pas rêvé. Il y a bel et bien une continuité entre cette enfant et l'adulte que je suis devenue."

 

Tokyo a été "la ville des folles aventures" de sa jeunesse, mais elle y a connu aussi "la stupeur et les tremblements de l'entreprise". Avant d'y retrouver Rinri Mizumo, l'amour de ses vingt ans, qu'elle raconte dans Ni d'Eve ni d'Adam, elle se rend à Fukushima avec l'équipe de France 5:

 

"Il faut un effort constant de mémoire pour se rappeler qu'une telle destruction est l'oeuvre de la nature: dans un saccage aussi laid, on croirait reconnaître la patte de l'homme."

 

A propos des habitants, elle constate:

 

"Leurs visages sont amènes. C'est à la fois admirable et sinistre."

 

Les retrouvailles avec Rinri se passent mieux qu'elle ne le craignait. Dans Ni d'Eve ni d'Adam elle avait donné sa version de leur liaison, qui n'était pas forcément la sienne. Il a lu le livre et a trouvé que c'était "une charmante fiction":

 

"Quand il dit charmant, ce n'est pas notre adjectif poli, c'est le sens fort de qui distille un charme."

 

Quand vient l'heure de le quitter, elle est pleine d'appréhension:

 

"Je réunis mes pauvres restes de bravoure pour saluer celui qui fut le premier à me donner le sentiment que j'existais et je vais l'embrasser comme on s'installe sur une chaise électrique."

 

Finalement elle et lui s'étreignent brièvement, après qu'il a employé dans une petite phrase l'adjectif utile qu'elle lui a appris il y a plus de vingt ans:

 

"Aujourd'hui est indicible."

 

En fait elle ne regrette pas de l'avoir quitté alors. Il y avait de la gêne entre eux, qu'elle a retrouvée cette fois en le revoyant:

 

"Même s'il y a un charme de la gêne, je ne regrette pas d'avoir choisi des amours qui en étaient exemptes."

 

Au terme de ce voyage, dans un parc de sa petite enfance réduit à la portion congrue, elle est parvenue à ressentir le vide:

 

"Il n'y a pas d'accomplissement supérieur à celui-ci."

 

C'était un satori en miniature, juste un kensho:

 

"Une épiphanie de cet état espéré, où l'on est de plain-pied avec le présent absolu, l'extase perpétuelle, la joie exhaustive."

 

Dans l'avion du retour à Paris, au spectacle à couper le souffle de l'Everest, elle se jure de ne plus avoir de chagrin, ni de mélancolie:

 

"Le maximum que je t'autorise, désormais, c'est la nostalgie heureuse."

 

La nostalgie heureuse? "L'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur", qu'exprime l'adjectif natsukashii.

 

Au Japon, on ne connaît pas la nostalgie triste...

 

Francis Richard

 

La nostalgie heureuse, Amélie Nothomb, 162 pages, Albin Michel

 

Amélie Nothomb parle de son livre sur Youtube:

 

 

 

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 00:15

Combustion MOURONEn moins de deux ans, Quentin Mouron en est à son troisième roman publié. Chez le même éditeur.

 

Cette entrée en fanfare en littérature lui a permis de faire la connaissance du milieu, le milieu littéraire de la Suisse romande, ce petit monde composé de critiques, d'éditeurs, de libraires, de fonctionnaires de la culture, et accessoirement... d'auteurs.

 

Même si ce milieu n'aime pas entendre parler de marché s'agissant de livres, il n'en est pas moins confronté à cette dure réalité: celui de la Suisse romande en est un tout petit. A partir de cinq cents exemplaires vendus il convient, de nos jours, d'y parler de succès éditorial...

 

Jacques Vaillant-Morel est éditeur depuis quinze ans, un statut qui lui a permis d'être quelqu'un, du moins dans le milieu, mais cela n'a pas été facile:

 

"En Suisse romande, être un "éditeur reconnu" signifie que l'on est passé par tous les degrés de l'humiliation - allant de l'indifférence aux plus sales avanies."

 

Car il doit convaincre les journalistes de parler de ses livres et les fonctionnaires de la culture des différents cantons romands de lui accorder prix et subventions, sans lesquelles aucun livre romand ne peut matériellement être édité, et qui sont octroyées non pas à l'écrivain - dont les droits sont modestes -, mais à l'éditeur:

 

"Ces interlocuteurs collent généralement au cliché que l'on en a de l'extérieur: ce sont des auteurs médiocres et ratés, désireux de ne primer que ce qui est mêmement médiocre et raté."

 

Pour la promotion de ses livres, Morel s'est donc mis à Internet:

 

"Il n'aimait pas l'aspect marketing de l'édition, mais signaler une sortie sur Facebook ou son compte Twitter lui semblait largement moins pénible que d'appeler les journalistes."

 

Seulement cela n'a pas été sans conséquences:

 

"C'est à partir de là qu'avaient afflué tous les tarés du web."...

 

Et Mouron par l'entremise de Morel dresse un tableau décapant des réseaux sociaux...

 

La reconnaissance du milieu fait que Morel se doit d'assister à des vernissages, à des premières, à des commémorations - comme celle du tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau -, ou qu'il se sent obligé, sans intime conviction, de défendre l'initiative pour le prix unique du livre:

 

"L'initiative avait finalement été refusée par le peuple. Morel n'en avait pas été particulièrement mécontent, quoiqu'il avait affecté une humeur massacrante les jours suivant le scrutin. [...] Dans le milieu aussi, on avait l'air de s'en branler pas mal. Deux mois plus tard, plus personne ne parlait du prix unique du livre."

 

Le milieu n'apparaît pas sous le meilleur jour puisqu'il ne supporte pas le succès d'un auteur et qu'il n'a de cesse de le lui faire payer. Le succès de Jean-Michel Olivier pour L'Amour nègre et, surtout, celui de Joël Dicker pour La vérité sur l'affaire Harry Quebert ont rendu plus d'un éditeur jaloux et déstabilisé plus d'un auteur, journaliste, fonctionnaire ou même libraire:

 

"Pour les milieux étroits et confinés, quels qu'ils soient, la grandeur est toujours source de crainte."

 

Quentin Mouron décrit la fête donnée en l'honneur de Dicker à Genève avec beaucoup de malice et y met même en scène un certain... Quentin Mouron.

 

En fait, en dehors du milieu, Morel n'est rien, il n'est pas considéré, il est inexistant, il est anonyme:

 

"Son rôle, au sein du milieu, lui tenait lieu de vie. Il était double. Il était d'une part Jacques Vaillant-Morel, contribuable et citoyen, achetant ses lasagnes surgelées à la Migros de la Servette; d'autre part, il était Morel l'éditeur, le lettré, celui dont dépendait la fortune de dizaines d'écrivains cherchant à publier un premier manuscrit."

 

Certes Morel tient en peu d'estime les réseaux sociaux et le milieu. Mais la dernière fois qu'il a fait ses courses à la Migros de la Servette il a ressenti qu'il était relégué à l'extrêmité du cercle des usagers de la supérette. Ce qui a provoqué en lui une cassure.

 

Alors que le milieu l'indispose de plus en plus, cette cassure sera-t-elle toutefois suffisante, malgré qu'il en ait, pour le convaincre d'envoyer les douze exemplaires d'un livre à un jury de prix littéraire et de se rendre au vernissage de Clothilde Beausergent ("ce qui se faisait de pire en matière de littérature féministe et lesbienne.")?

 

La réponse est à la fin du livre.

 

Dans ce roman, l'histoire est-elle importante? N'est-ce pas plutôt la description du milieu qui l'est? En effet La Combustion humaine, au titre pastiche de la Comédie éponyme d'un certain Balzac, en livre les secrets de cuisine, dont les effluves ne sont pas toujours bien odorants. Ils sentent même plutôt le roussi. La combustion, sans doute.

 

L'auteur, après cela, devrait être condamné au bûcher:

 

"Le crime pour un auteur est de dire ce qu'il pense. On aime, bien entendu qu'il ait un "style franc", mais on ne lui tolère qu'une franchise de forme, jamais de fond. Le crime de "lèse-milieu" (tout comme celui de "lèse-média") se paie sur plusieurs lustres."

 

Demandons cependant aux juges l'indulgence plénière pour ce jeune criminel, dont le style vigoureux, présent dans ses deux premiers ouvrages, se confirme dans ce troisième.

 

Francis Richard

 

La Combustion humaine, Quentin Mouron, 120 pages, Olivier Morattel Editeur.

Le 4 novembre 2013, au restaurant Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne, Quentin Mouron est l'invité d'une rencontre littéraire Tulalu!? à 20h (souper avec l’auteur à 18h30).

 

Livres précédents de Quentin Mouron:

 

Au point d'effusion des égoûts

Notre-Dame-de-la-Merci

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 22:45

Montaigne COMPAGNONPhilippe Val a demandé à Antoine Compagnon de parler des Essais de  Montaigne chaque jour de la semaine de l'été 2012 (du 2 juillet au 24 août) sur l'antenne de France Inter. C'était une gageure. Le professeur au Collège de France l'a tenue.

 

Le résultat, c'est quarante billets, à partir d'extraits de quelques lignes, choisis "afin de les gloser brièvement, d'en montrer l'épaisseur historique et la portée actuelle".

 

Le choix des extraits s'est fait tantôt au hasard, qui fait bien les choses; tantôt à la désignation par une main innocente; tantôt à la traversée au galop des grands thèmes de l'oeuvre; tantôt à la préférence de l'auteur pour quelques fragments.

 

Ces extraits se suivent sans ordre, ni préméditation. Ce qui n'aurait pas déplu à Montaigne. Ils proviennent de l'édition posthume de 1595, qui comporte nombre d'ajouts de l'auteur des Essais par rapport aux deux éditions précédentes. L'orthographe est celle d'aujourd'hui. Ce qui enlève de la saveur à l'écriture, mais en facilite la lecture et la compréhension.

 

Un livre a la vertu d'accélérer le temps. Au lieu d'écouter les émissions d'Antoine Compagnon, pendant huit semaines d'affilée, tous les midis, il suffit d'une nuit d'été 2013 pour les lire. Ce qui n'exclut pas des relectures ultérieures. Car le livre d'Antoine Compagnon donne envie de lire Montaigne à ceux qui l'ignorent et de le relire à ceux qui le connaissent.

 

A partir des extraits choisis des Essais Antoine Compagnon dresse le portrait de leur auteur.

 

Celui qui extrait peut être extrait à son tour.

 

Voici donc des extraits choisis des commentaires d'Antoine Compagnon sur Montaigne, dans l'ordre, avec préméditation:

 

"Un parfait honnête homme, libéral, respectueux des idées, n'y mettant aucun amour-propre, ne cherchant pas à avoir le dernier mot."

 

"Il cherche la vérité. Mais impossible de la trouver dans un monde aussi instable et turbulent."

 

"L'auteur des Essais ne croit pas au progrès."

 

"Il vit comme il voyage - sans but, ouvert aux sollicitations du monde."

 

"Montaigne oppose l'amitié, plus tempérée et constante, à l'amour pour les femmes, plus fiévreux et volage; il la distingue aussi du mariage, assimilé à un marché, restreignant la liberté et l'égalité."

 

"Le scepticisme de Montaigne le conduit au conservatisme, à la défense des coutumes et des traditions, aussi arbitraires les unes que les autres, mais qu'il ne sert à rien de renverser si l'on n'est pas sûr de pouvoir faire mieux."

 

"Si Montaigne se regarde dans les livres, s'il les commente, ce n'est pas pour se faire valoir, mais parce qu'il se reconnaît en eux."

 

"Montaigne n'a pas choisi d'être stoïcien, sceptique ou épicurien - les trois philosophies auxquelles on l'associe souvent -, mais il a reconnu, une fois sa vie passée, que ses comportements avaient été naturellement conformes aux doctrines des uns et des autres. Par hasard et de façon improvisée, sans projet ni délibération."

 

"Dans le chapitre "Des trois commerces", Montaigne compare les trois genres de fréquentation qui ont occupé la plus belle part de sa vie: les "belles et honnêtes femmes", les "amitiés rares et exquises", enfin les livres, qu'il juge plus profitables, plus salutaires, que les deux premiers attachements."

 

"Montaigne parle de sa sexualité avec une liberté qui peut déconcerter aujourd'hui. C'est dans le chapitre "Sur des vers de Virgile", au troisième livre des Essais, pour regretter la vigueur de sa jeunesse."

 

"Montaigne n'aime pas les transitions et les ornements; il entend aller droit au but et dénonce tous les effets de style; il refuse d'utiliser les mots pour cacher les choses, de dissimuler les idées sous les figures."

 

"Montaigne avoue qu'il souffre d'une mauvaise mémoire. Cela fait partie de la longue liste des défauts qu'il signale chaque fois qu'il fait son autoportrait, afin d'évoquer sa médiocrité physique et morale."

 

"L'ignorance dont Montaigne fait l'éloge, c'est bien celle de Socrate, qui sait qu'il ne sait pas."

 

"Les derniers mots des Essais acceptent la vie telle qu'elle nous est donnée et quoi qu'elle nous réserve, la même pour tous, pour les grands et pour les humbles, puisque, devant la mort, nous sommes tous pareils."

 

Ceux qui me lisent, ou qui me connaissent, sauront lesquels, parmi ces extraits, me correspondent, et comprendront pourquoi les Essais sont pour moi une manière de bréviaire que je consulte tous les jours quand je suis à Lausanne.

 

Peut-être ces extraits d'Antoine Compagnon inciteront-ils à lire Un été avec Montaigne, qui, paraît-il, a un succès "incompréhensible", puis à faire des Essais de Montaigne leur brévaire à leur tour.

 

Francis Richard

 

Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon, 174 pages, France Inter-Equateurs-Parallèles

 

Les émissions d'Antoine Compagnon peuvent être réécoutées ici.

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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 21:45

Lune MURITHDès les premières lignes de certains romans, non seulement le décor est planté, mais également se manifeste une atmosphère particulière que le lecteur est invité à respirer et qui ne cessera de l'accompagner tout du long.

 

C'est le cas du premier roman de Damien Murith.

 

Le décor? "Un village, comme une teigne". L'atmosphère? Les "granges vides, où l'on se pend", l'"auberge, où l'on boit sa rage, sa haine", "l'usine de briques, de fer, de sueur", "le clocher qui griffe la croûte grasse du ciel".

 

L'histoire se déroule pendant quatre saisons consécutives, en commençant par l'été.

 

Comme dans bien des villages il y a des jours où l'on tue le cochon, d'autres où l'on tranche la tête d'une poule.

 

Comme dans bien des villages, on travaille aux champs et à l'usine.

 

Pendant le récit, Césarine se souvient. De son mariage avec Pierre, il y a six ans; de sa grossesse il y a cinq ans; de l'enfant juché sur les épaules de Pierre, il y a quatre ans; du plaisir qui leur arrive quand, tous deux debout, Pierre soulève sa jupe, il y a trois ans.

 

Il y a deux ans, tout a basculé et le lecteur n'apprend qu'à la fin ce qui s'est passé, parce que Césarine s'est endormie au mauvais moment.

 

Toujours est-il qu'il y a un an, Pierre commence à mentir comme le ciel quand il se fait sombre et que la pluie promise ne vient pas.

 

Pour Césarine, l'idée de se blottir contre la poitrine de la belle-soeur dont "les chairs font des vagues" n'est pas une consolation.

 

Car, depuis un an, Pierre sort le soir, sans mot dire, et, parfois, ne rentre tout simplement pas:

 

"Césarine sait. Elle sait qu'il ira la voir, l'autre, la Garce, la petite traînée."

 

Celle qui sait enflammer les sens des hommes, qui se les attache, sans se lier elle-même...

 

La Vieille, qui habite avec Pierre et sa femme, et qui traite Césarine d'idiote à tout bout de champ, est clairvoyante. Pour elle, la Garce, c'est la Petite. Et elle ne se prive pas de dire à Pierre que la Petite va lui donner de la fièvre, puis que c'est le diable qui l'a faite, enfin qu'elle l'a rendu fou.

 

Des drames couvent. Il ne manque plus qu'une étincelle. Ce sera la venue de l'étranger...

 

Après les drames - dont le dernier se produit une nuit sans lune -, au milieu de la plaine lumineuse le village continue d'apparaître "morne et noir, comme un insecte recroquevillé".

 

Damien Murith sait avec une grande sobriété d'expression et beaucoup d'authenticité restituer toute la noirceur de ce village, où le diable et la Sainte Mère de Dieu se disputent l'âme des habitants, où, en hiver, "l'ennui s'installe, enfle, comme une maladie" et où, le soir venu:

 

"Alors commence la longue prose du commérage, comme des coulées de boue qui s'étirent et qui s'étalent le long des ruelles lépreuses, et puis qui croupissent et sèchent dans l'intervalle des pavés."

 

Faut-il vraiment remonter dans le temps pour trouver de semblables villages, situés au milieu de nulle part, et pour frissonner devant tant de noirceur qui les habite?

 

Francis Richard

 

La lune assassinée, Damien Murith, 112 pages, L'Age d'Homme

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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 22:55

Fils HODGERSAntonio Hodgers et sa femme, Sophie Balbo, ont écrit un livre à quatre mains.

 

Quand Sophie écrit, elle prête sa plume à Silvia Hodgers, la mère d'Antonio, et le fait très naturellement à la première personne.

 

Quand Antonio écrit, il le fait lui aussi à la première personne, mais c'est bien de lui-même qu'il s'agit.

 

En fait, ce sont, en un seul volume, les autobiographies de Silvia et Antonio Hodgers qui sont contenues dans Fils. Les mêmes événements étant vus à partir des points de vue parallèles d'une mère et d'un fils.

 

Ce livre familial est en réalité un livre de piété maternelle et filiale, qui se passe principalement en Argentine et en Suisse et qui explicite l'héritage culturel et politique du président du groupe des Verts au Conseil National.

 

En 1971 - elle a 24 ans -, Silvia s'engage politiquement, alors que son pays, l'Argentine, est dirigé par un dictateur militaire. Elle est devenue membre actif du Parti révolutionnaire des travailleurs, PRT, qui mène une lutte armée contre le régime:

 

"D'inspiration guevariste, nous étions d'avis que c'est au peuple lui-même, notamment aux classes sociales opprimées et exploitées, de s'insurger contre les classes dominantes, à travers des foyers révolutionnaires."

 

Quelques mois plus tard, Silvia connaît la prison, la torture, et n'est libérée qu'au retour au pouvoir de Peron en 1973.

 

En 1975, elle revoit Hector, un "ancien petit copain",de retour des Etats-Unis où il a fait un Master d'Economie. Ils se sont connus 10 ans plus tôt au Chili, ont vécu ensemble pendant un an et se sont séparés, lui pour aller étudier en Amérique du Nord, elle pour aller danser en Europe:

 

"Hector me faisait craquer. Au Chili j'avais été séduite par le fait qu'il savait s'imposer. Il était clair sur ce qu'il voulait et ça m'attirait. J'aimais les hommes qui savent prendre l'initiative, qui n'ont pas peur de me prendre dans leurs bras et de m'embrasser. Je le trouvais très intelligent. Et j'adorais faire l'amour avec lui."

 

D'être révolutionnaire n'empêche pas d'être femme...

 

Hector sera également le compagnon de lutte de Silvia et le père d'Antonio:

 

"Ce n'était pas facile, la militance, pour un couple. Il suffisait d'avoir deux caractères forts pour que ça vole en éclats."

 

En 1976, un autre dictateur militaire prend le pouvoir peu de temps après la naissance d'Antonio. Hector est arrêté deux mois plus tard, le 8 mai 1976, et disparaît à jamais:

 

"Il serait mort sous la torture à la fin du mois de mai, après avoir été violenté pendant des semaines."

 

Un jour Antonio demande à sa mère où est son père. Elle lui répond qu'il est "au ciel"...

 

Avant de se retrouver en Suisse (1981), Silvia et Antonio fuiront en Italie (1977), iront au Mexique (1979), Silvia militant toujours au sein de son parti pour ses convictions marxistes.

 

En 1991 Antonio entre au parlement des jeunes de Meyrin, dans la banlieue de Genève. Il s'y engage sans compter dès 1993:

 

"Ces premiers pas dans le monde associatif révèlent mon goût d'entreprendre, au sens social du terme, à savoir de mettre ensemble des moyens et des compétences dans le but de créer."

 

En 1994, Antonio retourne à Buenos Aires, à ses sources argentines. Mais il n'apprend pas grand chose sur son père de la part de sa grand-mère paternelle:

 

"La torpeur liée à la disparition de son fils l'accable au point de ne pas pouvoir donner à son petit-fils l'affection qu'il est venu chercher."

 

Alors, il voyage à travers le sous-continent:

 

"Si je peine à établir un lien avec mon père à travers sa famille, je compte bien le déceler à travers son engagement politique pour une société plus juste en Amérique latine. Mais pour cela, je dois mieux connaître les peuples sud-américains."

 

Il fait un périple du Pérou à l'Uruguay en passant par la Bolivie et le Paraguay. Il voit la misère. Il décide de lutter contre les inégalités, car l'injustice le "prend à l'estomac". Il en rend responsables "les implacables règles de l'économie libérale, le plus souvent mises en place par des régimes autoritaires".

 

Toutefois d'avoir vécu en Suisse et d'y avoir participé à un parlement de jeunes n'est pas sans influence sur lui:

 

"Bien je sois admiratif des chefs révolutionnaires, Che Guevara en tête, la croyance en l'homme providentiel m'exaspère. Elle ne correspond en rien à ma culture politique suisse, basée sur le partage du pouvoir et la certitude que la solution se trouve dans le collège et non dans l'individu."

 

En 1996, devenu président du parlement des jeunes de Meyrin, il organise, entre autres, un voyage à Cuba, qui lui dessille quelque peu les yeux:

 

"Cette expérience cubaine déconstruit un peu plus en moi l'idéalisation du modèle de société socialiste pour lequel se sont battus mes parents, sans pour autant renier ses valeurs fondamentales ou ses succès sectoriels."

 

Il a de la reconnaissance pour l'exemple d'"efficacité dans l'action" que ses parents lui ont donné, mais il sera fidèle à leurs "valeurs humanistes" autrement:

 

"Eux ont pris les armes, car ils évoluaient dans le cadre de dictatures militaires. Je prendrai les instruments de la citoyenneté, puisque j'évolue en démocratie."

 

Et il "accepte la lenteur de la prise de décision comme un gage de stabilité de la démocratie suisse".

 

Après avoir fréquenté les jeunesses socialistes sans adhérer, il fait un jour le pas chez Les Verts où il est introduit par Pierre-Alain Tschudi, conseiller municipal de Meyrin:

 

"Il [y] trouve un espace de discussions et de création politique, basé sur des valeurs humanistes, mais sans carcan idéologique strict ou préformaté. Le parti est jeune et ouvert, il [lui] convient parfaitement."

 

Et Silvia donne sa bénédiction à Antonio quand il lui explique que "pour lui, l'égalité sociale ne [peut] pas faire l'économie de la protection de l'environnement". Elle estime toutefois que Les Verts "sont parfois trop indulgents avec le système capitaliste, comme tous les autres partis de gauche"...

 

Ce livre présente l'intérêt d'établir clairement la filiation d'Antonio Hodgers avec ses parents, dans les différentes acceptions de ce terme.

 

En effet Antonio ressemble de plus en plus physiquement à son père. Si l'on en croit sa mère, il a la même détermination que lui. Il a surtout reçu en héritage les mêmes valeurs fondamentales qu'eux deux, qu'il n'a pas trahies, et qui avaient tant d'importance pour eux, l'écologie politique étant la poursuite de la lutte contre les inégalités et l'injustice par d'autres moyens... Ce qui est très bien expliqué dans l'annexe au livre.

 

Francis Richard

 

Fils, biographies de Silvia et Antonio Hodgers, Antonio Hodgers et Sophie Balbo,180 pages, L'Aire

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 17:30

Banc CHAUMAIl y a eu le confessionnal, puis le divan. Maintenant il y a le banc.

 

Jean Chauma, auteur d'Echappement libre, a en effet placé sur un banc révélateur, de l'avenue des Champs-Elysées, le début et la fin d'un braqueur.

 

Dans ce roman noir, publié il y a quelque deux ans, un héros du grand banditisme, Sébastien Desnoy, alias le Mammouth, se raconte.

 

Il raconte d'abord comment le jour de sa fugue le monde s'est séparé, pour lui, concrètement en deux camps, celui des caves et celui des voyous.

 

Ce jour-là, il est au bout de ses quinze ans, à Paname, dans le tout juste après-mai de l'année 1968.

 

Il commence par déambuler sur les grands boulevards, par voir des films où Delon, Gabin, Belmondo, Ventura sont à l'affiche, puis des films interdits aux moins de 21 ans, à Pigalle. Il entre ensuite dans un Prisunic. Au rayon jouets il vole "une mauvaise réplique du pistolet automatique Luger P08".

 

Sans préméditation, faisant trembler son corps, avant d'arriver à son esprit, l'idée saugrenue lui vient de braquer une boulangerie-pâtisserie avec ce jouet à amorces:

 

"Dès ce jour je sus que c'était possible, je sus que je pourrais recommencer quand je le voudrais."

 

Après avoir tout flambé, pris sans payer un magnifique repas dans un restaurant, il s'enfuit en courant et termine sa course sur un banc de l'avenue des Champs-Elysées, où il dort du sommeil du voyou, le méfait accompli.

 

Il a fui ses proches, plus particulièrement sa mère, couverte de maris, abusive, dans tous les sens du terme, y compris sexuel. A son réveil, il emboîte ses pas dans ceux de Frédéric, qui tient le restaurant Le Laurent, qui l'embauche et dont il devient le jeune amant.

 

Trois ou quatre ans plus tard, il le quitte pour devenir serveur au Cercle de la Marine, chez Mattei.

 

Tueur présumé, à juste titre, du député Breuil (pour rendre service à Mattei), il fait quatre cinq ans de prison et est libéré sur un non-lieu. Mais ce n'est pas la dernière fois qu'il fera de la prison... qui n'est pas l'école du crime, qui n'est d'ailleurs l'école de rien:

 

"La prison n'apprend rien, elle ne fait que renforcer le monde fantasmagorique du délinquant, du criminel."

 

L'emprisonnement n'est-il pas insupportable sans les fantasmes?

 

Trente-cinq ans après sa fugue, Sébastien se retrouve sur un banc semblable à celui où, devenu voyou, à part des autres, il s'était endormi, sur la même avenue, mais, cette fois, une balle dans le côté droit.

 

Sentant la vie s'échapper de lui, il se penche sur son passé en dialoguant avec une belle passante, aux cheveux blancs coupés à la garçonne, qui le connaît de réputation, qui l'aime, comme cela, gratuitement, et qui veut l'aider tout simplement parce qu'il en a besoin, même pas parce qu'elle l'aime:

 

"Si j'avais su que tant de choses étaient gratuites, j'aurais pas fait voleur." lui confie-t-il.

 

Sébastien, lui qui n'a été jusqu'alors qu'un instrument - ce qui lui faisait prendre forme et sens -, apprend d'elle l'essentiel. Il n'a rien à faire, rien à ajouter au fait d'être. Il lui faut "juste profiter du don d'être vivant.".

 

Il s'est fourvoyé:

 

"Ce n'est pas d'avoir fait le truand qui ouvre le Paradis, mais le repentir, l'éveil à l'autre."

 

Seulement, comme il ne perçoit toujours pas de Paradis, il se rend compte, grâce à la belle inconnue, qu'"il existe quelque chose d'aussi exaltant c'est d'être."

 

Jean Chauma dresse le portrait psychologique d'un braqueur qui ne l'est pas devenu par calcul ou par choix, dont le regard n'était pas exercé à voir, qui ne savait que ressentir, qui s'est "retrouvé un jour avec cette sorte de don négatif, cette possibilité de faire".

 

A ce braqueur il aura fallu attendre d'être proche de la mort pour devenir lucide sur sa vie, qu'il croyait être la vraie vie parce qu'il en jouissait.

 

Le banc aura été le révélateur, le commencement et la fin.

 

Jean Chauma parle en connaissance de cause. Aussi faut-il l'écouter. Et peut-être s'asseoir comme Sébastien sur un banc, sans attendre, cependant, qu'une belle inconnue vienne apporter de l'aide...

 

Francis Richard

 

Le banc, Jean Chauma, 112 pages, BSN Press

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 10:25

Naturels GAULISQui pourra un jour départager ce qu'il y a en chaque homme d'inné et d'acquis?

 

En chacun, des traces ont été laissées par ses prédécesseurs. Elles sont souvent plus anciennes qu'on ne l'imagine.

 

Les survivants d'innombrables générations bénéficient d'une insigne faculté d'adaptation, qui ne se dément pas dans le présent, au risque, autrement, de la disparition.

 

Bref la dualité, sinon la multiplicité est en l'homme, génératrice de conflits internes.

 

Marie Gaulis est au moins duale, de par la géographie:

 

"Je me tiens dans une position précaire d'équilibre entre deux hémisphères, entre deux ou trois langues, entre deux saisons instables, à ma façon dillettante et pas tragique, une exilée."

 

Au lieu de ne rechercher que ses origines historiques, elle remonte plus haut dans le temps, quand la rêverie ne peut que suppléer à la connaissance, pour une très large part:

 

"Ce qui reste du paysage primordial, de sa sauvagerie, ce qui demeure de notre humanité néolithique d'avant les catastrophes de l'âge de fer, tout cela je le recherche, sans organisation, ni plan. A la faveur de rencontres et du hasard, le meilleur guide, je retrouve des traces minuscules, monumentales, fragiles, imaginaires."

 

Ayant vécu en Australie et y vivant toujours une partie de l'année, rien de ce qui est aborigène ne lui est étranger. Ces Naturels sont les derniers témoins d'un monde perdu, comme le paradis, mais sans avoir été idyllique pour autant.

 

L'auteur va même, au début de son livre qui rend compte de ses rêveries de promeneuse solitaire, mettre ses pas dans ceux de Jean-Jacques Rousseau, à Môtiers, où le philosophe a passé quelques années. Il y a en effet là le Musée d'art aborigène...

 

Dans ce musée Marie Gaulis regarde des oeuvres de cette peinture aborigène qu'elle a découverte dans les musées australiens:

 

"Les peintres aborigènes ne représentent pas le monde afin de le conquérir, mais ils le chantent et le peignent pour le recréer."

 

Ces peintres rêvent... comme Marie Gaulis, qui, après ce détour dans le Val de Travers, sous l'ombre tutélaire de Rousseau, nous emmène nous promener avec elle en Australie, pour nous faire participer à sa quête.

 

Là-bas il n'est question que de s'égarer dans la forêt primordiale, que de guetter le signe d'un paysage originel, que de marcher "avec l'illusion d'être seule au monde, avec pour unique compagnon mon corps traversé d'intuitions, lourd de désirs et allégé par le rythme de la respiration".

 

Mais elle ne se berce pas pour autant d'illusions, si celles-ci la bercent:

 

"Je ne peux qu'accepter le mélange hybride et fantasque du monde où je vis, sans me complaire dans la nostalgie d'un état parfait, qui n'a d'ailleurs jamais existé mais dont la perfection idéale réside dans ce moment inconnu, indicible, d'avant la connaissance, l'observation, l'expérience et la catastrophe - c'est-à-dire au sens propre, le retournement irréversible du temps et de l'histoire."

 

Toujours la dualité...

 

Marie Gaulis n'est peut-être pas nostalgique, mais elle "rêve d'une existence pure, d'un vivant absolu, actif, qui n'aurait été touché par aucune intervention extérieure ni expérience, ni observation", en somme le mode de vie "irrémédiablement détruit" des Naturels, avec leurs codes rigides "intolérables pour notre individualisme moderne".

 

Si elle pouvait, que ferait-elle pour transformer son rêve en réalité? Dans son appartement assombri, "[se] déshabiller pour laisser couler sur [elle] l'eau froide de la réalité", "rester nue" ne lui suffirait pas:


"Si je pouvais me débarrasser d'une couche supplémentaire, abandonner ma vieille peau et renaître rose et luisante comme un jeune serpent, peut-être retrouverais-je alors la fraîcheur primordiale des forêts d'où nous sommes sortis, que nous avons reniées et où je voudrais retourner me glisser et me perdre."

 

Comme cet abandon de peau est impossible et qu'elle n'a pas le choix, elle se résigne à "vivre dans un monde hybride et imparfait".

 

Cependant, tout lui est prétexte à laisser libre cours à ses rêveries sauvages.

 

C'est ainsi qu'à la fin du livre, Marie Gaulis nous raconte, à la troisième personne, l'amour d'une chasseresse, femme du sable australien, dont la cible est un universitaire, homme de la neige balkanique, qui fait un long périple pour se rendre à la ville où il dispense cours et conférences:

 

"Ce n'est pas cet homme de lumières qu'elle poursuit; elle lui préfère l'animal à la douce fourrure fauve et grise, marchant vite et souplement dans la neige."

 

Où qu'elle se trouve, fût-ce aux Antipodes, elle sait "que le silence attend, replié sur lui-même comme un serpent dans son long sommeil hivernal, et que subsistent la solitude des bois et la trace des animaux sur la neige et la pulsation primitive du sang dans notre corps millénaire".

 

Même si le lecteur n'a pas l'aversion de l'auteur pour les lumières, il ne peut que se laisser séduire par sa dilection pour la sauvagerie, que son style onirique rend inoffensive, voire attirante.

 

Francis Richard

 

Le rêve des Naturels, Marie Gaulis, 160 pages, Zoé

 

Marie Gaulis est l'invitée d'une rencontre littéraire Tulalu !?, le 14 octobre 2013, à 20 heures, au Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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