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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 17:00
La batrachomyomachie, traduction nouvelle de Bertrand Schmid

La batrachomyomachie est un mot constitué de:

  • batracho du grec ancien βάτραχος (batrakhos) "grenouille"
  • myo, du grec ancien μῦς (mus) "rat"
  • machie, du grec ancien μαχια (makhia), de μάχη (makhê) "combat"

 

Le livre, édité dans une traduction nouvelle de Bertrand Schmid, porte un sous-titre qui en exprime le propos: L'Ilion des grenouilles et des rats, c'est-à-dire La Troie (Ilion est l'autre nom de Troie) des grenouilles et des rats. Le lecteur est ainsi implicitement prévenu: il s'agit d'une parodie animalière de l'Iliade d'Homère.

 

Dans sa préface Sophie Bocksberger, de l'Université d'Oxford, rappelle que ce poème, une pure merveille littéraire, aujourd'hui réédité dans une traduction moderne, est attribué à Homère, mais que rien n'est moins sûr, puisque le texte qui nous est parvenu comporte des références au poète Callimaque... Il commence comme la fable d'Esope, Le Rat et la Grenouille, puis bascule dans l'épopée.

 

Cette traduction nouvelle est bien une traduction moderne. Bertrand Schmid s'en explique dans sa post-face. Il s'agit pour lui de transférer les références, recomposer les jeux de mots, ôter prudemment leurs racines du terreau originel pour les transplanter. Le texte grec se réfère à Esope, à Callimaque, le texte français s'inspire de Diderot, de Voltaire, de Cyrano de Bergerac... et convoque La Fontaine, bien sûr:

 

Un barboteur cyclopéen le vit et lui tint à peu près ce langage...

 

Dans le texte originel des expressions homériques voisinent avec des tournures triviales, Bertrand Schmid plus fidèle à l'esprit qu'à la lettre fait de même. Ainsi Athéna s'adresse-t-elle à Zeus son père: Papa, jamais plus je ne donnerai un coup de pouce aux rongeurs quand ils sont opprimés, puisqu'ils m'ont fait de nombreux torts, en bousillant mes gurlandes et mes lampes pour leur huile. Ce qu'ils ont fait a fini par me gonfler...

 

Même s'il résulte d'un pari entre érudits, cette traduction d'un texte qui, à l'époque byzantine, servait aux écoliers d'introduction à l'Iliade, n'est donc pas réservée aux seuls érudits (qui trouveront de quoi nourrir leur science en lisant les nombreuses notes situées à la fin). Elle met à la portée de tous un poème divertissant qui n'est pas si connu et qui se prête à l'exercice de la modernité.

 

Francis Richard 

 

La Batrachomyomachie, traduction nouvelle de Bertrand Schmid, 56 pages, Hélice Hélas

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 14:00
Vertigineuse, de Françoise Pirart

Siri était fascinée par l'idée qu'un être humain, quels que soient les actes qu'il ait commis, puisse être, par la détention, réduit à rien, à l'inactivité et donc à une dévalorisation personnelle.

 

Celui qui a fait le mal doit être puni, dit Dorian, un ancien détenu.

 

Ces deux visions de la prison s'opposent dans le livre de Françoise Pirart. L'une est celle de quelqu'un qui la voit de l'extérieur, l'autre de quelqu'un qui l'a vécue de l'intérieur. L'une est en quelque sorte idéaliste, l'autre serait réaliste... Peut-être, mais, en définitive, prison ou pas, comme le dit un des personnages de Vertigineuse, seul, celui qui a foi en la vie restera un être libre...

 

Siri, d'origine algérienne, a été adoptée à l'âge de deux ans par Cathy et Jean Delporte, un couple d'une quarantaine d'années, qui avait déjà un fils, Emmanuel. Au moment où commence le récit, elle est devenue illustratrice de livres pour la jeunesse et son frère, de onze ans plus âgé qu'elle, qui lui est toujours proche, est devenu avocat. Elle est célibataire, il est marié - toujours volage -, et a deux enfants.

 

Parce qu'elle s'intéresse aux conditions de détention et qu'elle a beaucoup lu sur le sujet, Emmanuel lui parle un jour d'un livre en anglais sur les exécutions capitales aux Etats-Unis. Dans ce livre, l'auteur décrit l'horreur des derniers moments des condamnés. Ce qui ne peut que renforcer l'empathie que Siri éprouve très naturellement pour ces êtres humains dévalorisés par l'incarcération.

 

Cette empathie de Siri pour les prisonniers l'a conduite dans le cadre de l'association Art en prison à proposer un stage artistique en milieu carcéral. Bien que le directeur de la prison soit sceptique, elle donne donc des cours de dessin à onze détenus, avec succès. L'un d'entre eux, qui ne revient pas, lui laisse un jour, en partant, un portrait d'elle, qui l'étonne par l'intensité donnée à son regard sans qu'il possède de technique.

 

Alors qu'elle ne cesse de penser à cet inconnu, par hasard, elle le rencontre à la gare de Bruxelles. C'est le commencement d'une histoire improbable entre eux. Le jeune homme, qui est en fait sorti de prison après avoir purgé un tiers de sa peine et qui se prénomme Dorian, ne se livre pas à Siri. Il reste énigmatique, évasif quant à son passé. Mais elle n'en succombe pas moins au vertige de l'amour.

 

Sa vie est vertigineuse à un autre titre, physique. Elle éprouve en effet des sensations hypnotiques en conduisant sa voiture. Et les images se désynchronisent devant elle: Les fibres nerveuses des yeux étaient atteintes, les informations ne parvenaient au cerveau qu'après un temps de retard, certes infime, mais suffisamment important pour rendre la vision décalée et provoquer une fatigue considérable.

 

En contrepoint du récit, se déroule un autre récit, celui d'une affaire qui s'est passée il y a une quinzaine d'années auparavant aux Etats-Unis. Un homme a été condamné à l'époque pour le meurtre d'une jeune fille, Lynda Mc Loyd. Quelques mois plus tôt, il devait être exécuté, mais son exécution a tourné au fiasco. Cette affaire, qui a récemment défrayé la chronique, semble donner raison à l'empathique Siri...

 

Les amours de Siri et de Dorian sont mises à mal par un passé que Dorian s'obstine à dissimuler à Siri et que Siri s'obstine à vouloir connaître. Dorian répète: Je ne suis pas celui que tu crois...Quitte-moi, je ne te mérite pas... Tu ne sais pas qui je suis. Mais il ne dit rien pour autant et Siri veut savoir: elle ne peut pas se contenter d'être un pantin, une petite chose toute molle, entre ses bras, qu'elle ne semble pas vouloir baisser...

 

Le lecteur ne saura qu'à la fin si sortira de son puits la vérité sur Dorian, dont le prénom rappelle celui du personnage d'Oscar Wilde, et si, pour ce qui concerne les amours contrariées des deux jeunes amants, se vérifiera l'aphorisme de Franklin P. Jones: Love doesn't make the world go round. Love is what makes the ride worthwhile, c'est-à-dire L'amour ne fait pas tourner le monde. Mais grâce à lui, le voyage en vaut la peine.

 

En tout cas, la lecture de ce roman en vaut la peine, et d'ailleurs, à vrai dire, ce n'est pas une peine mais un plaisir que de le lire...

 

Francis Richard

 

Vertigineuse, Françoise Pirart, 176 pages, Éditions Luce Wilquin

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 11:40
Nage libre, d'Olivier Chapuis

Ceux qui connaissent les piscines du bord du Léman devrait reconnaître celle-ci, située à P*: Les deux bassins, l'un destiné aux nageurs, l'autre aux baigneurs qui se contentent de patauger dans quatre-vingts centimètres d'eau, sont entourés d'une belle pelouse tondue ras. Au nord, les vestiaires-douches-pissotières, à l'ouest, le  restaurant et, au sud, le lac qui scintille au coeur de l'été. Il n'y a pas de plage mais une digue de pierre bétonnée perpendiculaire à la pelouse.

 

C'est en ce lieu que se situe l'intrigue de Nage libre, d'Olivier Chapuis. Ce roman se présente sous la forme d'un journal intime, que l'on peut considérer comme un disque externe branché au central et censé en soulager la mémoire, sauf qu'en l'occurrence il s'agit d'un cahier, tenu du 8 juillet au 12 août, retrouvé là par un baigneur, qui n'a pas résisté à la tentation de le lire et qui a été alarmé par son contenu.

 

Le diariste apprend qu'il est atteint d'une maladie orpheline, le syndrome de Balthasar. Cette maladie aboutit à une animalisation du sujet: L'anatomie du patient n'est pas affectée - il se transforme progressivement et intérieurement en animal. En d'autres termes, il ne sera plus capable un jour de penser tel un humain, il sera un animal avec un corps d'homme. Une évolution qui peut lui être insupportable.

 

Les symptômes de cette maladie? Le patient se sent un peu patraque; il ressent des élancements dans la tête; les douleurs sont espacées dans le temps mais s'amplifient avec, sans que les calmants les soulagent. Le patient se comporte de plus en plus comme un animal. A priori cette maladie n'est pas contagieuse. Peut-être est-elle génétique. Il n'y a pour l'heure que quatre cas recensés dans le monde...

 

Comme un malheur n'arrive jamais seul, la loi de Murphy s'appliquant, la compagne du diariste le quitte quand elle apprend son infortune. Alors, comme il s'est surpris à se comporter comme un chien, et ne voulant pas le devenir, il décide de passer son dernier mois sur terre à la piscine, puis, à l'échéance, de se jeter à l'eau, bourré de médicaments et d'alcool, en espérant que la noyade sera douce.

 

Pourquoi une piscine? Parce qu'il regrette de ne pas avoir d'enfants, ce qui donnerait un sens à sa vie. Alors, la piscine, donc, parce que sous le soleil, dans la touffeur estivale, avec ces peaux couleur caramel mises en valeur par des maillots de bain à la présence presque confidentielle, l'érotisme se déploie: La piscine est séduction. La piscine respire l'amour, le sexe, la rencontre d'une nuit ou d'une vie.

 

Le lecteur apprendra donc, ou pas, pendant les trente jours qui suivent les résolutions qu'il a prises, si le narrateur fera la connaissance d'une femme, s'il parviendra à la mettre enceinte, si sa maladie aura continué d'évoluer et s'il mettra son projet de fin ultime à exécution. En tout cas cette maladie tombe à point nommé pour le faire, le point, puisque, traducteur-adaptateur indépendant pour des agences de publicité, il a décidé il y a six mois d'arrêter.

 

Ces trente jours sont l'occasion pour le diariste d'observer, par beau ou mauvais temps, le microcosme d'une population piscinophile, une Suisse en miniature. Il le fait avec humour, un humour, qui allège ses lourdes réflexions et se prolonge dans ses échanges avec de jolies femmes ou avec Monique, petite, mafflue, ventripotente, pas du tout le genre de femmes qui peuplent les rêves des hommes... ou encore avec un présentateur télé, qu'il ne possède pas...

 

Les piscines découvertes du bord du Léman rouvrent la semaine prochaine. Le lecteur qui s'y rendra après lecture de ce roman ferait bien de se remémorer ce passage:

J'ai nagé deux kilomètres. Un automate. A chaque virage, je me cognais contre le bord du bassin. Deux kilomètres sans reprendre haleine, les bras tendus, les jambes battant le rythme, tous les cinq mouvements je sortais la tête pour gober l'air...

Et cet autre:

J'ai regardé les montagnes, alignées au sud-est, sur l'autre rive, impassibles dans leur armure de granit. Sur les sommets, des névés résistaient à l'assaut de la canicule.

 

Il se rendra compte alors que la réalité dépasse bien la fiction, mais s'en serait-il vraiment aperçu sans le livre d'Olivier Chapuis? C'est pourquoi il ne pourra pas regarder comme avant la microsociété qui l'entourera; il la regardera d'un autre oeil, comme aiguisé par ce qu'il aura lu, qui n'aura pas ébranlé ses incertitudes, mais, au contraire, les aura renforcées.

 

Francis Richard

 

Nage libre, Olivier Chapuis, 144 pages, Éditions Encre Fraîche

 

Livre précédent:

Le Parc, 96 pages, BSN Press (2015)

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 22:55
Derrière les panneaux il y a des hommes, de Joseph Incardona

Julie connaît ce visage. Et bêtement, stupidement, elle ne peut s'empêcher de penser à cette phrase qu'elle a relue cent fois sur l'autoroute: derrière les panneaux il y a des hommes.

 

Toute l'histoire du polar éponyme de Joseph Incardona se passe sur cette autoroute et dépendances et commence le 15 août 2012, le jour de l'enlèvement à l'aire des Lilas de Marie Mercier, 12 ans, que ses parents, Marc et Sylvie, ont laissé faire le tour de la station-service pendant qu'ils avaient à parler.

 

Pierre Castan vit dans sa voiture depuis des mois et se déplace sur l'autoroute d'une aire l'autre. Naguère médecin légiste, pendant dix-sept ans, il n'a plus qu'un seul but dans la vie: chasser celui qui, le 5 janvier 2012, a enlevé sa fille Lucie à l'aire des Acacias, et le lui faire payer.

 

Pascal Folier, 31 ans, enfant de la DDASS, est cuistot dans un des restaurants de l'autouroute. Il est devenu sourd à la suite d'un accident de moto, mais a très bien appris à lire sur les lèvres. Le Mal qui tempête sous son crâne n'attend que l'occasion de s'en échapper... Il peut s'avérer violent.

 

Ingrid Castan ne se remet pas de la disparition de sa fille. Elle vit confinée chez elle, en dépression, attendant les rapports téléphoniques que lui fait son chasseur de mari. Elle bouffe, boit, fume, se fait livrer ce qu'elle veut, baise et suce les livreurs, ou s'escrime sur son sexe de manière obsessionnelle.

 

Gérard Lucino, 47 ans, est le directeur de quatre relais de cafétéria sur le réseau autoroutier Sud-Ouest. Depuis qu'il est parvenu à ce sommet, il s'est cru arrivé et s'est laissé aller: il a divorcé, il est devenu un sanguin accro à la bouffe trop riche et au cul des gonzesses, qui boit trop.

 

Dès le début, le lecteur sait que c'est Pascal qui a enlevé Marie et qu'il en est au troisième enlèvement de petites filles, de 8 à 12 ans, sur la même autoroute. Après Catherine Mangin, en septembre 2011, à l'aire des Minosas, ce fut donc au tour de Lucie et c'est, maintenant, à celui de Marie.

 

L'enquête est confiée au capitaine de gendarmerie Julie Martinez et au lieutenant Thierry Gaspard. Le lecteur ne se pose en fait qu'une question: Pascal se fera-t-il prendre par ces pandores? Il ne le saura qu'après avoir vécu sur l'autoroute quelques jours avec les personnages précédents et en avoir rencontré d'autres:

 

- Lola X, 22 ans, un travesti, qui n'a pas eu le courage de se faire enlever le pénis et qui exerce dans un bosquet de l'aire des Lilas

- Jacques Baudin, qui est affecté depuis douze ans à l'entretien de l'aire des Cyclamens et qui garde tout ce qu'il y trouve

- Bernard Gorot, 55 ans, professeur d'université, qui est en goguette avec Solange, une de ses étudiantes

- Chacal, journaliste, bon, très bon depuis qu'il a quitté ses idéaux

- Tía Sonora, 79 ans, vieille maquerelle reconvertie dans la voyance, amie de Lola...

 

Tous les personnages de ce polar noir, où la condition humaine semble dépourvue de sens (l'un dit que l'enfer, c'est l'éternité, l'autre qu'après, on va mourir et [qu'] il n'y a rien), gravitent donc autour de l'autoroute, de près ou de loin, et font leur entrée en scène, les uns après les autres, comme au théâtre.

 

Ces personnages d'un microcosme autoroutier peu reluisant sont ceux d'une tragédie (la tragédie est plus fréquente que le bonheur) où, comme le pense Tía Sonora, la vérité n'est rien d'autre que l'existence elle-même et le mensonge là où les gens veulent être, c'est-à-dire dans l'ailleurs, dans le rêve...

 

Francis Richard

 

Derrière les panneaux il y a des hommes, Joseph Incardona, 288 pages Finitude

 

Livre suivant:

Permis C, 232 pages, BSN Press (2016)

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3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 22:00
Parti voir les bêtes, d'Anne-Sophie Subilia

Il y a trois ans, quand tu as vu la pancarte "à louer" placardée sur un cabanon, tu n'as senti aucune hésitation. Des glands de chêne et un vieux fauteuil en osier traînaient sur le semblant de terrasse. Il y avait de l'unanimité: cette ancienne remise était pour toi, suffirait.

 

Le cabanon dont il s'agit se trouve dans un lieu-dit, la Gloye, au petit nom imprononçable pour les gens de passage. C'est en fait le village d'enfance, à demi perché sur une butte, de celui, à qui s'adresse la narratrice de Parti voir les bêtes, le roman d'Anne-Sophie Subilia.

 

A temps partiel, il travaille à la périphérie dans un des bureaux de la ville. Il quitterait bien ce poste et se contenterait d'encore moins, si son neveu, Cyril, le fils de sa soeur Alice, n'avait pas besoin de lui et si lui n'avait pas besoin de pourvoir à des aspects de [la] vie de [son neveu].

 

La Gloye, c'est donc sa contrée. Il a dû la quitter quand son père a vendu la ferme familiale alors qu'il était tout gamin. Il n'avait pas pleuré, il n'avait pas crié, mais cela l'avait mis en horrible état: une boule a durci dans [sa] gorge avec les années.

 

Installé dans son cabanon, plutôt que de s'occuper de ruches, comme il en avait l'intention, il restaure, en autodidacte, des meubles dans l'atelier du vieux Tristan, qui se lamente d'être le dernier paysan du coin et qui lui permet de se servir de tous ses outils.

 

Claire, sa coiffeuse, lui fait sa pub. Aussi n'est-il pas besoin de dessin à Freddy, le retraité du petit train local disparu, pour entrevoir qu'entre elle et lui il y a peut-être une piste... Mais quels projets peut-il avoir avec elle, puisqu'il se sait stérile?

 

Pendant ce temps-là sa contrée évolue. Il aurait bien aimé que non. Un grand groupe industriel a décidé d'y investir. Il y aura des dizaines de locaux et des parkings. Des villas mitoyennes verront le jour pour loger une partie de ceux qui y travailleront. Cela le met dans une colère impuissante.

 

Il a sans doute peur des moments transitoires - apparitions, disparitions - qui modifient l'état des choses. Il voudrait en fait que tout reste en l'état: Rien ne doit sans aller. Tu vas vieillir, mais ces lieux ne doivent pas changer avant ta mort, sinon tu es perdu.  

 

Il est retourné à la terre de son enfance, toujours meurtri d'avoir dû la quitter. Il est parti voir les bêtes. Mais, si les bêtes ne décident pas de vivre encore un peu ou de monter dans un camion fatal, lui a le choix: il peut tout briser comme un enfant rageur ou se conduire en homme...

 

Francis Richard

 

Parti voir les bêtes, Anne-Sophie Subilia, 142 pages, Zoé

 

Un livre précédent:

Jours d'agrumes, L'Aire (2013)

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 22:55
Relier les rives, de Marie-Claire Gross

Quand la nuit tombe, je m'assieds face à l'ordi. J'enfile mes lunettes et allume la lampe. Silence. Je tape le mot de passe, enregistre un document Word: Relier les rives, titre sur l'écran.

 

Celle qui s'exprime ainsi s'appelle Lou-Anne Friol. Elle appartient aux services sociaux de la ville du bord du lac. Elle est l'une des deux voix de Relier les rives. Elle remplace, pendant ses vacances, Mme Lehner qui s'occupe des subventionnés, c'est-à-dire des habitations à loyer modéré helvétiques.

 

L'autre voix, c'est celle de Soraya, comme Lou-Anne l'appelle, une migrante, originaire de Jaffa, qui, partie de Zarka en Jordanie, où sa famille est passée, est arrivée en Suisse en 2002, via Istanbul, itinéraire connu désormais, avec son mari, Ali, et ses trois filles, Leïla, Nour et Yasmine.

 

Soraya, maintenant divorcée, habite seule un deux-pièces à l'étage, rue du Soleil, et travaille au rez, au tea-room. Mais elle va devoir partir parce que la maison va être vendue et démolie. C'est une lettre du proprio, d'octobre 2013, Monsieur Bonhôte, qui, sans ménagement, le lui a annoncé. 

 

Début 2014, le tea-room est fermé. Soraya travaille dorénavant au Café du Commerce, à l'autre bout de la ville. Elle aide à la cuisine, à la plonge. Sinon, elle croit se libérer des affres de son existence par l'alcool, qu'elle écluse avec des potes et qui, certes, la désinhibe, mais aussi la perd.

 

Lou-Anne recourt à l'écriture, bulle à soi, liberté immense, aussi nécessaire que périlleuse dans [son] quotidien de femme active. Elle écrit sur Soraya et nourrit son récit de rencontres avec des personnes qui ont pu la côtoyer ici ou là, et de lieux qu'elle a fréquentés et sur lesquels elle se rend.

 

Devoir quitter son logement rend précaire la vie de Soraya. Elle peut toutefois compter sur l'amour de ses filles en dépit de leurs heurts, et sur l'aide d'amis: Ciro lui trouve une cave où s'abriter pendant un temps; Jock l'héberge dans son studio quelques nuits; Nicole lui permet quelques fois de se doucher chez elle.

 

Lou-Anne raconte donc Soraya et Soraya se raconte dans ce roman de Marie-Claire Gross. Et leurs deux récits se complètent: l'un parce qu'il est fruit d'une reconstitution pleine d'empathie pour celle qu'elle n'a pas rencontrée, l'autre celui d'un vécu plein de ces petits faits vrais, heureux ou malheureux, qui jalonnent l'existence d'une femme en galère.

 

Le lecteur ne doute donc pas un instant que cette histoire ne soit inspirée d'une histoire vraie. Et le titre du livre donne bien l'idée de son contenu, tentative réussie de réunir tout ce qui sépare, comme un pont peut relier deux rives, c'est-à-dire, métaphoriquement, leur permettre de se connaître.    

 

Francis Richard

 

Relier les rives, Marie-Claire Gross, 136 pages Bernard Campiche Editeur

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28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 22:25
Dans l'ombre de l'absente, d'Olivier Pitteloud

Le vieux fou est mort, l'automne dernier, tu sais, celui qui a perdu sa gamine, il y a vingt ans, le jour de la fête à l'alpage. On n'a jamais retrouvé son corps, à la gamine.

 

La gamine s'appelait Marysa. Elle avait dix-sept ans quand elle a disparu, un 16 septembre. C'était donc il y a vingt ans. C'est elle l'absente, dans l'ombre de laquelle trois hommes ont vécu pendant ces vingt ans, chacun à sa façon: un jeune homme qui l'aimait, un camarade de celui-ci prénommé Ferdi et le père de Marysa.

 

Le jeune homme gauche, qui était amoureux d'elle, sans savoir comment lui exprimer ses sentiments, la revoit vingt ans après, la fille d'immigrés: ses longs cheveux noirs et lourds, ses yeux noirs, sa peau fine et pâle, parfois semée de minuscules taches rosées quand elle avait couru ou quand elle était gênée.

 

Il sait ce qu'il est advenu d'elle: Il était là. Il a tout entendu. Et Olivier Pitteloud le raconte au tout début de son roman, Dans l'ombre de l'absenteAussi n'est-ce pas le fin mot du drame qui est important. Ce qui est important, c'est ce qui se passe dans la tête des trois hommes qui ont survécu à ce drame et qui ne s'en remettent pas, à des degrés divers.

 

Ce soir-là, celui de la fête de la jeunesse, le jeune homme a suivi Ferdi et Marysa. Il ne voulait pas savoir ce qui allait se passer dans la baraque du garde-chasse située au bord du ravin, mais ses pas l'y ont conduit comme malgré lui. Marysa y a été violée par Ferdi. Elle a voulu s'échapper, mais elle est sortie par la porte qui donnait sur le ravin...

 

Du jeune homme, l'auteur ne dit pas trop ce qu'il est devenu, sinon qu'il savait mais qu'il s'est tu, se tait et se taira. Revenu au village, où il ne connaît plus personne, mutique, il regarde la mère de Marysa: Il suffirait de s'avancer, de dire, oui, je sais, elle a chuté, son corps a été happé par la nuit et le vide. Il suffirait. Mais il n'en a pas la force.

 

Ferdi, le nanti, dont la beauté était celle du diable, est devenu assureur. Revenu au village pour prospecter, il regarde la mère de Marysa et il lui semble bien qu'il la connaît. Il hésite cependant à aller la voir et à lui faire son baratin: Il sent confusément que cela va touiller là où il ne veut rien touiller. Il le sent. Et il n'a pas tort parce que le passé lui revient...

 

La mère de Marysa regarde son homme aux cheveux blancs, qui ont commencé à blanchir peu après l'absence de Marysa (le seul souci de ce dernier est qu'elle ne le reconnaisse pas quand elle reviendra...): Les yeux sont fermés, mais sur les lèvres, un sourire. Il a l'air heureux [...] mais sans elle, sans elle qu'il a choisie il y a longtemps.

 

Pour faire connaître au lecteur ce qui se passe dans la tête des trois hommes, l'auteur plonge dans leur passé qui a précédé le drame, explique comment ils le perçoivent vingt ans après et en tire les conséquences pour chacun d'eux: le jeune homme est triste indéfiniment, Ferdi se ressent coupable et le père de Marysa est devenu fou, et vieux...

 

Francis Richard

 

Dans l'ombre de l'absente, Olivier Pitteloud, 120 pages, L'Âge d'Homme

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 19:00
Veneno, d'Ariel Bermani

- Toi, t'es pas Quique: c'est pas un nom qui te va.

- Je suis qui alors?

Quique était vexé.

- Toi, t'es pas Quique, a répété Leo: toi, t'es Veneno.

 

En espagnol, veneno signifie venin, poison. Autrement dit, Enrique Domingo, le protagoniste du livre d'Ariel Bermani, n'est pas affublé d'un surnom des plus aimable... C'est un camarade de l'Action catholique argentine (où il ne sera resté que quelques mois), Leo Iglesias, qui, charitablement, le lui a donné, en 1978, quand ils se sont rencontrés.

 

L'auteur raconte donc l'histoire de Veneno, alias Quique, alias Frangin, sur fond d'histoire tourmentée de l'Argentine, en faisant le récit de quatre journées de sa vie d'homme né en 1963: le 25 janvier 1978, le 3 mars 1988, le 10 septembre 1998 et le 18 novembre 2003. Un récit qui ne se déroule toutefois pas vraiment dans l'ordre chronologique: ce serait trop simple...

 

Veneno n'est pas un intellectuel, mais il n'est pas un âne. Il n'est pas mignon, mais il n'est pas moche. Il n'est pas gentil, mais il n'est pas assez méchant pour tuer ou voler. En dépit de son oeil de travers, de sa maigreur et de sa petite taille,  autant dire qu'il est court-sur-pattes, il est en mesure de plaire aux femmes et de satisfaire toujours, ou presque, un appétit sexuel... démesuré.

 

Aussi, lors de chacune de ces journées de la vie de Veneno, des femmes du petit peuple argentin occupent-elles la scène: Cecilia, alias Petit Vagin d'or, qu'il a connue à l'église de Burzaco; Patricia, qu'il a rencontrée à l'atelier d'écriture de Beba et qu'il a épousée; Stella, qu'il a croisée au coin d'Alsina et de Goyena; Susana, la cousine de Patricia, qui est tombée raide amoureuse de lui le jour de leur mariage.

 

Veneno n'a jamais une thune, mais on lui fait crédit; il picole, il s'endort, mais il séduit - il donne d'ailleurs des conseils à ses potes pour emballer; il se marie et fait des enfants, ici ou là: quand on baise, on ne compte pas; il est ingérable: il a été montonero, radical, communiste, mais il fait surtout l'éloge du Che et lit tellement Neruda qu'il se met à écrire des poèmes...

 

Ce macho, incapable de décrocher un boulot, qui se laisse taper dessus dans les bagarres, est attachant malgré le poison qu'il représente pour les autres (ils n'arrivent pas vraiment à lui en vouloir de foutre en l'air tout ce qu'il touche). Sans doute parce que cet homme couvert de femmes est en fait misérable et destiné à se retrouver tout seul...

 

Francis Richard

 

Veneno, Ariel Bermani, 180 pages, BSN Press (traduit de l'espagnol par Pierre Fankhauser)

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 17:30
Mémoire de fille, d'Annie Ernaux

Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé.

 

C'est par cette sorte de note d'intention, retrouvée dans ses papiers, qu'Annie Ernaux termine Mémoire de fille. Elle résume bien l'intention qui préside à la rédaction de ce livre-confession, à l'écriture duquel elle a dû se mettre à plusieurs reprises.

 

L'effarante réalité est ce qui lui est arrivé à l'été 1958, quand, s'appelant encore Annie Duchesne, lycéenne originaire d'Yvetot, elle est monitrice dans une colonie, à S, dans l'Orne. A plus de cinquante ans de distance cela lui semble bien irréel et étrange.

 

Pour reconstituer la fille de S qu'elle a été, Annie Ernaux se fait en quelque sorte historienne d'elle-même:

 

Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été.

 

Et, pour ce faire, elle regarde des photos d'elle à l'époque, relis des lettres écrites alors à des amies, fait des recherches sur Google pour savoir ce que sont devenus les témoins, fait remonter à la surface, de manière très proustienne, sa mémoire saturée.

 

Une de ces photos est une photo d'identité en noir et blanc, collée dans son livret scolaire. Ce n'est pas elle sur la photo: La fille de la photo est une étrangère qui m'a légué sa mémoire. Elle n'a pas vraiment besoin de cette photo pour la voir... 

 

Cette étrangère, elle l'appelle elle dans ce livre. Elle la dissocie de je. C'est certes aventureux, mais cela lui permet d'aller plus loin dans l'exposition des faits et des actes de la fille de S, de la désincarcérer afin de pouvoir dire aujourd'hui: Elle est moi, je suis elle.

 

A la colonie de S, elle découvre la fête, la liberté, les corps masculins, c'est-à-dire un univers tout autre que celui qui était jusqu'alors le sien à Yvetot, celui de l'épicerie familiale et du collège religieux, où, première de classe, ses connaissances ne sont que livresques.

 

A la colonie de S, nature, elle sera humiliée par le groupe, mais le bonheur d'y appartenir sera plus fort et elle voudra rester des leurs; elle sera finalement dans l'orgueil de l'expérience, de la détention d'un savoir nouveau dont elle ne peut imaginer ce qu'il produira en elle dans les mois qui viennent.

 

En effet la trace qu'elle laissera d'elle à S et la trace que S laissera en elle lui feront prendre dans l'existence un chemin imprévu. Sans cela serait-elle devenue l'être littéraire qu'elle est aujourd'hui, qui se conduit en sujet libre?

 

Plus tard, plus de trente ans après l'été 1958, en 1989, après un week-end passé à Londres, en compagnie de plusieurs écrivains, elle écrira dans son journal ce qui est, peut-être, la plus grande vérité de ce récit:

 

Je ne suis pas culturelle, il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. 

 

Francis Richard

 

Mémoire de fille, Annie Ernaux, 160 pages, Gallimard

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le vrai lieu (2014)

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 01:00
Vingt-cinq os plus l'astragale, de Barbara Polla

Albertine Damien a dix-neuf ans. Le 19 avril 1957, elle fait le mur de la prison-école de Doullens et se casse l'astragale. Un passant, Julien Sarrazin, lui porte secours et la soigne. Ils se marient, mais la prison les sépare pendant huit ans. En prison, Albertine écrit deux romans, dont L'Astragale... Deux ans après sa parution, Albertine meurt, libre, à vingt-neuf ans...

 

"Perdre pied, c'est aussi perdre vingt-cinq os plus l'astragale (les manuels disent vingt-six, pris par la tentation jamais aboutie de méconnaître l'unicité absolue de l'astragale), seize articulations, cent sept ligaments. L'astragale, architecture, flore, fabacée, Albertine Sarrazin, Guy Casaril, Marlène Jobert."

 

Barbara Polla sait de quoi il retourne quand il s'agit de pied. Elle est médecin et un jour, à Paris, en 2009, elle a perdu pied, littéralement et littérairement: "Je traverse la place de la Concorde dans la nuit et les phares des voitures éclairent le pavé noir et brillant de la pluie grasse du soir. Un homme marche devant moi et moi je suis dans mes rêves."

 

Une voiture rouge vient de la Madeleine, droit sur elle, et accélère. L'homme devant elle aussi. Elle pas:

 

"La voiture va me percuter, je le sais. Je la regarde, sidérée, on dirait que je l'attends. La mort arrive en voiture rouge. J'entends un grand bruit dans mes jambes. Mais mon ange géange gardiange m'attrape par la nuque et au lieu de tomber sous la voiture rouge, je gicle au loin sur les pavés. Et dans ce temps volé, j'ai le temps de penser calmement à tout ce que je n'aurai pas fait, pas écrit."

 

Ce jour-là elle a tout perdu, fors l'écriture, l'amour et la vie. Elle a notamment perdu pied. Elle s'est fracturé le calcanéum, mais elle a chanté partout que c'était l'astragale: "La douleur de l'astragale est plus aiguë, plus longue, plus rémanente et donne plus de joie que celle du calcanéum. La fracture de l'astragale est liberté. L'astragale a trois a, comme Barbara. Elle me va bien."

 

Barbara Polla est galeriste, passionnée par l'art. Et son livre, sans être une biographie comme il le lui avait demandé, est, à sa façon, un hommage vibrant à un peintre qu'elle a aimé, Jacques Coulais, mort en juin 2011, peu de temps après qu'elle lui a rendu visite en Saintonge, avant que ne s'ouvre et ne se ferme la parenthèse de sa mort entre la vie et la vie: "L'absence définitive est le seul vrai chagrin d'amour."

 

Ce jour de juin, qu'elle aurait voulu être en novembre, comme elle aurait aimé achever d'écrire ce livre en novembre plutôt qu'en août, elle a aussi perdu les pieds de Jacques, qui n'avaient pas grandis, parce que, cinquante plus tôt, il avait contracté une poliomyélite, à l'âge de six ans. Elle a imaginé les peindre en bleu comme ses yeux à elle, comme ses yeux à lui:

 

"Le bleu est musique, couleur d'enfance, le ciel et les lacs et tes yeux encore, un rêve de calme qui révèle puis éteint la noirceur de la nuit."

 

Dans ce livre dédié aux yeux de Jacques, dont elle porte "le deuil en bleu", il est donc question d'écriture, d'amour et de vie, c'est-à-dire tout ce que "la blonde sans espoir", comme dit d'elle son amie Ornela Vorpsi, a gardé par devers elle après son accident parisien. Jacques lui a offert les rêves qu'il a écrits, elle l'aura aimé sans que les légistes puissent déchiffrer cet amour par son ADN et elle continuera d'ébaucher sa propre vie, indéfiniment.

 

Dans cette ébauche, l'écriture est peut-être une drôle de pratique, mais elle est essentielle: "Ecrire, c'est se réinventer. Sortir des prisons du corps. Et c'est passer du moi à l'autre: j'écris pour lui, pourqu'il me lise, qu'il me connaisse, pour qu'il aime mon histoire. Raconter mon histoire pour qu'il me raconte la sienne. L'écriture: altruiste alors? - même si elle reste, au moment même de son étrange pratique, fondamentalement solitaire."

 

Alors, Barbara se raconte: sa préférence pour les oeuvres sombres, "vitales, sanguinolentes, cruelles"; son amour pour le corps singulier de Jacques, et d'une manière générale pour chaque corps, dont elle apprend quelque chose; sa conviction qu'il faut lire à voix haute les textes écrits pour que la langue ne se mette pas "à exister comme une relique"; sa raison de vivre qu'est la vie, la vie intense; son étonnement que les écrivains se suicident avec une fréquence supérieure.

 

Qu'est-ce donc que cet hommage qui n'est pas biographie? Un acte d'amour, comme le roman:

 

"Le roman, comme un acte d'amour. Barthes. Mais ceci n'est pas un roman. Un acte d'amour, pour parler non pas de soi mais des autres qu'on aime. Alors peut-être que ceci est un aussi un roman, rempli des paroles de ceux que j'aime. Leurs mots sont mes mots, ma matière, leurs mots m'appartiennent comme ils vous appartiennent, ceux dont j'aime et emprunte les mots qu'ils ont écrits pour vous pour les donner encore."

 

 Francis Richard

 

PS

 

Ceux, que Barbara Polla aime et dont elle emprunte les mots pour les redonner, figurent en fin de volume. Ils sont quarante...

 

Vingt-cinq os plus l'astragale, Barbara Polla, 120 pages, Art & Fiction (sortie aujourd'hui)

 

Livres précédents de l'auteur:

Victoire, L'Age d'Homme (2009)

Tout à fait femme, Odile Jacob (2012)

Tout à fait homme, Odile Jacob (2014)

Troisième vie, Editions Eclectica (2015)

 

Collectifs sous sa direction ou sa coordination:

Noir clair dans tout l'univers, La Muette - Le Bord de l'Eau (2012)

L'ennemi public, La Muette (2013)

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 22:55
Dispersez-vous, ralliez-vous!, de Philippe Djian

Dispersez-vous, ralliez-vous! est un vers tiré du célèbre poème d'Arthur Rimbaud, intitulé Les corbeaux. Ce titre ne présage donc rien de bon, du moins pour ce qui est de son contenu. Car, sinon, il convient bien à la musique textuelle de Philippe Djian, faite de diffusions puis de fusions, de dialogues et de pensées qui se distinguent, certes, mais à peine, de la narration, faisant en quelque sorte corps avec elle.

 

Les deux impératifs du vers-titre sont des commandements donnés à l'armée étrange aux cris sévères des corbeaux, que le poète prie le Seigneur de laisser s'abattre sur la nature défleurie... Dans ce poème noir et inquiétant, Arthur Rimbaud compare sa récente défaite personnelle à celle de la France. Mais, au contraire de cette dernière, la sienne est une défaite irrémédiable, une défaite sans avenir...

 

Myriam, élevée par son seul père, raconte son histoire singulière, celle d'un vagabondage, où, allant d'une rencontre l'autre, elle se laisse porter par les événements qui se présentent. Quinze ans de sa vie de femme s'écoulent ainsi, depuis sa rencontre avec Yann, âgé de vingt-cinq ans de plus qu'elle, jusqu'à une dernière rencontre, manquée celle-là, ce qu'augure une sinistre envolée d'oiseaux noirs, toute rimbaldienne.

 

Yann est le premier amant de Myriam, mais pas le dernier, comme elle n'est pas sa première amante, ni la dernière. De leur union maritale naît Caroline... Yann a une soeur, Maria. Myriam a un frère, Nathan. Tout ce petit monde se rencontre, fait des rencontres. Les rapports entre eux sont tordus, ambigus, troubles parfois. D'aucuns, comme Yann et Myriam, acceptent beaucoup l'un de l'autre, en bien comme en mal; d'autres ne s'acceptent pas...

 

L'univers dans lequel les personnages évoluent semble ne suivre aucune règle. Ils apparaissent, disparaissent, réapparaissent, au détour d'une phrase, de manière inattendue, en tout cas pour le lecteur qui ne prête pas suffisamment attention à ce qu'il lit. Au fil des années, Myriam fait ainsi son apprentissage de la vie. La drogue, le sexe, la violence y prennent  leur part. Et sa personnalité qui semble inexistante au début prend peu à peu de la consistance.

 

Myriam s'émancipe progressivement et chaotiquement. Elle semble se laisser faire par les autres et leur laisser lui tracer son chemin dans la vie, mais, en réalité, elle apprend. Et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'auteur sait si bien se mettre à sa place qu'il réussit à découvrir avec elle ce qui se transforme en elle, physiquement et mentalement, depuis son adolescence jusqu'à son accomplissement de femme trentenaire.

 

Francis Richard

 

Dispersez-vous, ralliez-vous !, Philippe Djian, 208 pages, Gallimard

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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 22:45
Radieuse matinée, d'Annik Mahaim

Bleue, verte, dorée.

Légère et transparente.

Limpide.

Une radieuse matinée d'été.

J'ai onze ans. La maison dort encore. Je suis sortie sur le balcon. Je veux voir si le temps est à la plage.

 

Dans Radieuse matinéeAnnik Mahaim , millésime 1951, un bon millésime, raconte ses souvenirs d'adolescente, puis de jeune femme engagée, du début des années 1960 à la moitié des années 1970. Et ce qu'elle raconte a de l'intérêt non seulement pour ses contemporains mais aussi pour ceux qui n'ont pas connu ce monde révolu, où d'aucuns rêvaient de révolution.

 

Au début des années 1960, Annik est encore chez papa-maman, avec son frère. Ils habitent une maison, 46 chemin de Chamblandes, à Pully. Son père est cardiologue - on est médecin de père en fils chez les Mahaim - et sa mère est au foyer. Annik Mahaim est ce que l'on appelle alors une jeune fille de bonne famille.

 

Quand elle a treize ans, l'événement c'est L'Expo de 1964, à Vidy. Et le personnage principal en est la Machine à Tinguely, qui, aujourd'hui, quand elle y pense, lui semble avoir été la métaphore visionnaire d'un monde qui tournait à vide. Comme beaucoup de jeunes filles, elle écoute Salut les copains sur Europe 1 et lit Mademoiselle âge tendre...

 

Elle termine ses études secondaires au Collège de Villamont. Parmi ses lectures, elle fait une grande rencontre, celle de Nadja d'André Breton: Enfin quelqu'un pour m'exhorter à récuser l'ordre prévu, à désirer une autre échelle de valeurs, et cela de la manière la plus romantique qui soit! A seize ans, elle connaît les premiers émois et ne connaît que la Méthode Ogino pour toute contraception.

 

Un film marque son jeune esprit, comme ceux de sa génération, West Side Story. En classe, elle lit L'étranger de Camus et son prof d'allemand lui fait aimer Kafka. Lors d'un camp de ski un jeune moniteur lui enjoint de lire Le Manifeste de Karl Marx: A chaque page, une révélation, à chaque page, une compréhension nouvelle des mécanismes économiques et politiques. C'est follement intelligent, magistralement clair.

 

Quelques semaines plus tard, elle milite aux côtés des trotskystes de la toute nouvelle Ligue marxiste révolutionnaire, LMR. Dans un sens, à sa manière, elle est, mais elle ne le sait pas, dans la lignée de ses parents, qui ne sont pourtant pas de gauche: elle s'indigne devant les injustices et la misère, en rêvant d'une société où les humains seraient égaux et fraternels et la culture à portée de tous.

 

Cet engagement durera six ans pendant lesquels elle vivra une véritable aventure intellectuelle, manifestera contre la guerre au Vietnam, contre le Shah d'Iran ou contre la dictature de Salazar au Portugal, collera des affiches, écrira des articles dans La Taupe, rédigera des tracts et comprendra que le débat puisse être libre en interne mais qu'il faille être uni dans l'action:

 

Mais avec le recul du temps, je me suis convaincue que l'obsession de la "ligne juste" dont nous souffrions était incompatible avec l'acceptation des différences, l'écoute réelle, le droit à la diversité au sein de l'organisation. Comment accueillir ce que disent les camarades d'une tendance, si l'on est rivé à la croyance qu'il n'y a qu'une façon de voir et qu'on la détient? si l'on considère toute opinion opposée comme un danger?

 

Deux ou trois ans après voir adhéré à la LMR, parallèlement, elle s'engage dans le Mouvement de Libération de la Femme, MLF, à Lausanne, dont elle partage les objectifs communs à toutes les femmes du mouvement: la lutte pour la contraception et l'avortement libre et gratuit (dans une note, elle précise que l'éducation sexuelle et l'accès à la contraception sont toutefois prioritaires), l'égalité des salaires, la mise sur pied de crèches:

 

Nous, les militantes du MLF, avons probablement été une sorte de "pointe d'iceberg", c'est-à-dire la partie la plus visible et la plus active (par là même la plus provocante) d'une société en pleine évolution, dont les moeurs et les mentalités bougeaient en profondeur.

 

Après ces années d'engagement viendra le temps des illusions perdues: elle apprend les horreurs de la Révolution culturelle chinoise et des Khmers rouges au Cambodge, le remplacement de la dictature iranienne par un totalitarisme théocratique, l'existence des boat-people qui fuit le régime nord-vietnamien... Changer le monde ne s'avère décidément pas possible et elle se sera désengagée juste avant, comme si elle l'avait pressenti.

 

Que fait-elle dès lors? Elle retrouve ses premières amours, c'est-à-dire l'écriture: Je veux parler de l'écriture sensible, de création, l'écriture de fiction qui fait profondément partie de moi et que je distingue de l'écriture militante, analytique, discursive ou polémique. C'est cette écriture qui sera sa chance et celle du lecteur qui ne l'aura pas suivie dans ses engagements passés, ou qui ne la suit pas dans ses inclinations présentes: elle vote autant que possible à gauche, féminin et "vert".

 

Ces souvenirs, dédiés à son amie Michèle, dont les cendres ont été dispersées dans l'eau du lac, sont l'illustration de cette écriture sensible, qui relève de la création, sinon de la fiction:

 

L'autre jour je me suis baignée au large de Meillerie

je me suis demandée si un atome de toi m'effleurait

pour moi tu es devenue la Dame du lac

tes cheveux d'algues et d'eau

seyent à tes yeux émeraude

quand je flâne sur les rives je converse avec toi.

 

Francis Richard

 

Radieuse matinée, Annik Mahaim, 208 pages Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Pas de souci! Plaisir de lire (2015)

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7 avril 2016 4 07 /04 /avril /2016 21:00
La Dame Rousse, d'Olivier Beetschen

"Une excursion dans les Alpes tombait à point nommé. Quand sa propre existence part en vrille, quel meilleur moyen de la rattraper? [...] Se frotter à la rugosité des crêtes, voilà une excellente façon de s'assurer qu'on n'est pas encore mort."

 

C'est ce que se dit Luc Riesen le narrateur du roman d'Olivier Beetschen, en acceptant l'invitation de son ami d'enfance, Alain Baud, à faire ensemble l'ascension du Wildstrubel, dans les Alpes bernoises, à partir du village de la Lenk, qui est justement son lieu d'origine.

 

L'existence de Luc est partie en vrille. Ce séducteur s'est assagi pendant les premières années de son mariage avec Christine, mais le naturel est revenu. Et son besoin de séduire s'est rallumé une fois de trop. Pour cette passade, il aura ainsi ruiné un bonheur construit avec beaucoup d'énergie.

 

A la suite de cet écart, Christine et Luc ont divorcé. Leurs deux filles sont restées avec leur mère au domicile conjugal, à Vaulruz, dans le district de la Gruyère. Luc s'est retrouvé seul. Alain, au contraire, a épousé Julie, l'amour de sa vie, en l'emportant sur un rival pourtant redoutable.

 

Si la famille de Luc est originaire de l'endroit de l'excursion, Alain y a fait, à son entrée dans l'adolescence, - la philosophie moderne appelle ça un hapax existentiel - une rencontre qui a chamboulé sa jeunesse, en donnant à son âme un nouveau souffle, de manière fulgurante.

 

Alain n'a compris la réelle - ou surnaturelle - signification de cette rencontre avec celle que, d'entrée de jeu, il a baptisée la Dame Rousse, qu'en découvrant la légende des Fils de l'Aigle, à la faveur de la recherche historique qu'il mène sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. 

 

Le personnage mythique de cette légende du XVe siècle est en effet la guérisseuse Pirmina. Elle a eu trois fils avec son mari, Arnold Bockhütter, un chef de guerre-né, l'Aigle, appartenant au clan des Farouches. Lesquels vivent alors - est-ce un hasard ? - sur les flancs du Wildstrubel.

 

Pirmina a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, accusée d'impiété par l'évêque de Sion, ses remèdes à base de plantes n'étant pas bénis avant usage. Pirmina, rousse aux yeux verts, est accueillie avec suspicion par les Farouches, qui ne croient pas qu'elle soit passée par les cols:

 

"Chacun sait qu'en hiver ils sont bloqués par des masses de neige hautes comme des remparts."

 

Il faut toute l'autorité naturelle d'Arnold pour faire taire leurs sarcasmes. Il intervient pour leur dire: "Les délibérations sont inutiles. Je la prends sous ma protection et proclame devant l'assemblée mon souhait de l'épouser." C'est l'origine d'une légende qu'Alain fait connaître à son ami Luc.

 

Car, la nuit avant leur ascension du Wildstrubel, le Tourbillon sauvage, Alain donne à lire à Luc le fascicule qui raconte cette légende. Aussi l'obsession de la Dame Rousse les accompagnera-t-elle pendant tout le mauvais temps et toutes les péripéties de leur course de montagne...

 

Dès lors, quand apparaîtra dans sa vie une jeune personne dont la chevelure est d'une blondeur vénitienne, le narrateur finira par y voir la Dame Rousse et se dira qu'il lui faut regarder les choses en face: "Lorsque le nombre de coïncidences dépasse un certain seuil, cela s'appelle le destin."

 

Et le lecteur finira par se demander s'il n'a pas raison, tant l'auteur, forces de conviction et de narration aidant, l'aura transporté aussi bien vers les cimes que vers les abîmes, qui permettent les unes comme les autres de faire les rencontres décisives, notamment avec soi-même, et de tracer un chemin à l'existence.

 

Francis Richard

 

La Dame Rousse, Olivier Beetschen, 224 pages, L'Âge d'Homme

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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