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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 17:19

Le livre que Dominique Venner vient de publier aux Editions du Rocher (ici) sur Ernst Jünger fera date. Cet essai du Directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire sur le monumental écrivain allemand n’est ni une biographie, ni une étude littéraire proprement dites.


Dans cet essai Dominique Venner tente d’expliquer comment un des penseurs de la droite radicale de l’après Grande Guerre, auteur de La guerre notre mère est devenu un adversaire du nazisme qu’il avait, avant son avènement, espéré voir donner à l’Allemagne vaincue une renaissance attendue et à quel point sa pensée peut être intemporelle


L’auteur est bien placé pour comprendre l’émetteur d’idées allemand, sensible comme un sismographe aux évolutions du temps. Car comme lui il a connu l’épreuve du feu. Jünger sous les orages d’acier de la Grande Guerre, Venner en tant que soldat perdu de la guerre d’Algérie.


Ceux de ma génération qui n’ont pas connu de guerres du tout ont du mal à comprendre réellement, profondément, que les guerres puissent féconder ainsi les vies intérieures des hommes, être de véritables expériences fondatrices, avec des résultats bien différents d’ailleurs selon les tempéraments :  


Si l’on compare deux témoignages de guerre parmi les plus marquants, écrits par deux auteurs souvent rapprochés, on découvre que La Comédie de Charleroi, de Pierre Drieu la Rochelle, malgré la victoire française de 1918, ressemble fort à un livre de vaincu, alors que Le Boqueteau 125, écrit [par Jünger] après la défaite allemande de 1918, semble plutôt un livre de vainqueur.


Ce qui fait d’Ernst Jünger un soldat et un écrivain hors normes c’est qu’il [vise] plus haut que le but qu’il s’est assigné et qu’il a une constante « tenue » au moral et au physique. Un tel homme, qui est un écrivain né, ne peut pas être un doctrinaire et ne l’est d’ailleurs pas. C’est un écrivain qui a des idées, mais :


Ces idées sont soumises à variation sans souci de cohérence idéologique.


En réalité :


Jünger vivait pour l’idée et non par l’idée. L’idée était sa raison de vivre, mais elle ne lui rapportait rien sinon des tracas. Jünger était un penseur idéaliste et profond. Il ne fut jamais un politicien pratique, tout en s’adonnant au romantisme politique plus qu’il n’en a convenu.


Si les œuvres de jeunesse semblent contredire celles de la maturité qui commencent avec Sur les falaises de marbre, Jünger considère ses œuvres comme des périodes et non pas comme des contradictions. Pour lui il y a continuité dans ses œuvres de jeunesse et de maturité comme le Nouveau Testament prolonge l’Ancien :


Seule la conjugaison [des parties de mon œuvre] déploie la dimension au sein de laquelle je souhaite qu’on me comprenne.


Jünger en dépit de son nationalisme originel ne pouvait que s’opposer à Hitler. Dominique Venner en fin d’ouvrage résume les idées qui ont nourri cette opposition :


Son refus de l’antisémitisme et du darwinisme racial, son opposition à la russophobie, lui-même souhaitant l’alliance de l’Allemagne et de la Russie, même bolchevique.


Et souligne :


[Sa] répugnance toujours plus grande […] à l’égard des dirigeants d’un parti brutal, indignes d’incarner la nouvelle Allemagne.


Il y a plus :


[Jünger] a pris […] la mesure de ses vraies aptitudes, finissant par détester en Hitler ce qu’il n’était pas. Il avait commis l’erreur fréquente des idéalistes perdus en politique. Il n’avait pas compris à temps que celle-ci appartient au monde de Machiavel et non à celui de Corneille.


Une fois comprise cette opposition l’œuvre de Jünger s’éclaire d’un tout autre jour, surtout quand on sait que :


Dans toute son œuvre, Jünger montre qu’il ne pense pas de façon historique, mais à travers des mythes intemporels.


Jünger, dans Le Nœud gordien, paru initialement en 1953, explique que l’essence de l’antinomie dans chaque débat entre l’Est et l’Ouest se trouve dans la notion de liberté qui a deux significations majeures pour l’Occidental : liberté spirituelle d’abord et :


Liberté politique ensuite, refus de l’arbitraire, dont Jünger perçoit tout à la fois les limites et la nécessité.


En héritier de cette conception de la liberté typiquement occidentale Venner est convaincu :


Que l’Europe, en tant que communauté millénaire de peuples, de culture et de civilisation, n’est pas morte, bien qu’elle ait semblé se suicider. Blessée au cœur entre 1914 et 1945 par les dévastations d’une nouvelle guerre de Trente Ans, puis par sa soumission aux utopies et systèmes des vainqueurs, elle est entrée en dormition.


Cette intime conviction repose sur ce que l’étude historique lui a appris, mais aussi sur l’exemple insigne donné par l’attitude et la pensée d’un Ernst Jünger.


Pour ma part je reconnais qu’il y a en moi de l’anarque, figure tardive de l’univers jüngerien, qui m’est contemporaine et est décrite dans Eumeswil, roman publié en 1977 par Jünger à l’âge de 82 ans :


Sa mesure lui suffit ; la liberté n’est pas son but ; elle est sa propriété.


Francis Richard


Pour l'internaute intéressé, Dominique Venner a depuis peu un blog : (ici).

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:00
Dans ce livre, publié aux éditions Xenia (ici), Sébastien Fanti, avocat valaisan, nous fait part de son expérience professionnelle dans la défense de personnes supçonnées de ne pas respecter les droits d'auteurs et traquées sur Internet par des sociétés privées.

Il faut dire que les sociétés privées dont il s'agit ne reculent pas devant tous les moyens, même illégaux, pour traquer les pirates du Net, employant finalement des méthodes similaires à celles de ceux qu'ils prétendent combattre, et des logiciels de surveillance, dont l'internaute ignore tout des possibilités techniques.

Sébastien Fanti nous apprend que les adresses IP peuvent être statiques ou dynamiques, mais que dans les deux cas il s'agit, juridiquement parlant, de données personnelles. Or les données personnelles ne peuvent figurer sur des fichiers informatiques qu'en respectant un certain nombre de règles, parmi lesquelles la règle d'or est que les données personnelles d'une personne ne peuvent être collectées à son insu et que celle-ci doit pouvoir y avoir accès pour corrections éventuelles. 

Les sociétés privées en question ne respectent pas ces règles qui permettent de protéger la sphère privée. La lutte contre la fraude n'est en fait qu'un prétexte pour s'enrichir en exerçant un chantage qui consiste à demander aux internautes, peu au fait de leurs droits, voire pas du tout, de payer pour avoir la paix, même s'ils n'ont pas commis d'infraction. Ces sociétés privées proposent leurs services à des organisations de défense de droits d'auteur, auxquelles elles ne versent qu'une petite part des sommes récoltées, la plus grande part leur revenant de droit et constituant leur gagne-pain.

L'auteur, il ne le cache pas, est partisan du téléchargement privé libre, ce qui, pour un défenseur de la propriété privée, est sujet à caution. Il n'en demeure pas moins que les méthodes et agissements des sociétés privées qu'il dénonce sont répréhensibles.

Dans un article, intitulé Pas de pitié pour les voleurs du net, paru le 6 juin dernier (ici), Philippe Barraud se fait le défenseur de telles sociétés privées. S'il a raison de vouloir faire passer à la caisse les voleurs du net, je m'étonne qu'il approuve les procédés employés par de telles sociétés sans passer forcément par la procédure pénale.

Je suis d'autant plus à l'aise pour le dire que je suis bien d'accord avec lui quand il écrit :

Toute production intellectuelle a un prix, et il est normal de payer pour en profiter, de la même manière qu'on paie, tout naturellement, pour les prestations du garagiste, du plâtrier-peintre ou du restaurateur. Au nom de quoi un cinéaste ou un chanteur devraient-ils travailler gratuitement ?

Quand la loi Hadopi a été votée en France, le droit de propriété a été justement invoqué. Il s'agissait de mettre un frein au piratage de masse effectué par les internautes, responsable de la baisse vertigineuse des ventes de disques et de films lors des cinq dernières années, et qui risquait, et risque toujours, de définitivement ruiner ces industries, qui refusent par ailleurs la concurrence et se réfugient piteusement derrière le bouclier de l'exception culturelle pour ne pas se battre.

La loi Hadopi  a été annulée en partie par le Conseil constitutionnel français. Pourquoi ? Parce que cette loi prévoyait la possibilité de couper l'accès à Internet, donc à la libre communication, par une simple décision administrative, émanant d'une autorité ad hoc, dont la France a le secret de création. Le Conseil constitutionnel a rappelé que seuls les tribunaux, dans un Etat de droit, peuvent prendre des sanctions.

A mon sens il serait encore plus simple de résoudre le problème du piratage à la source et de prévoir des abonnements contractuels, souscrits par l'intermédiaire des fournisseurs d'accès, par exemple, comme le suggère Jean Yves Naudet dans un article paru le 7 mai dernier, sur le site libres.org (ici). Tout litige survenant dans l'exécution des contrats relèverait bien entendu des tribunaux. 

Quoi qu'il en soit, même en admettant que cette surveillance opérée par des sociétés privées, pour la défense des droits d'auteur, puisse être légitimée, elle peut également très facilement déborder du cadre de cette défense légitime des droits d'auteur, sans aucun garde-fou. C'est inadmissible. Car la sphère privée, qui n'est qu'une forme du droit de propriété de chacun, doit être protégée. C'est le mérite de ce livre de le rappeler.

Il est d'autant plus dommage que ce livre ne soit pas toujours bien rédigé, qu'il y ait beaucoup de redites, que les passages en anglais et en allemand ne soient pas traduits pour les lecteurs qui ne maîtrisent pas ces deux langues. Mais, tel qu'il est, il nous rappelle que surfer sur Internet n'est pas sans danger et que, si des sociétés privées sont à l'oeuvre pour surveiller vos éventuels téléchargements illicites, il en est d'autres qui peuvent tout aussi bien recueillir impunément nombre d'informations que vous ne souhaitez pas forcément voir utiliser contre vous ou divulguer, sans que vous n'ayez quoi que ce soit à vous reprocher.

Francis Richard
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 22:00
Paru à l'automne aux éditions Xenia (ici), ce livre reste d'actualité. David Laufer s'entretient avec six personnalités sur l'avenir de la banque en Suisse.Vaste sujet.

Le premier interlocuteur de David Laufer (ici) est un professeur américain, Luis Suarez-Villa, de l'université de Californie, Irvine. Au cours de cet entretien l'éminent professeur est conformiste quand il s'agit de l'origine de la crise du système financier. Il incrimine la dérégulation, comme beaucoup d'observateurs, alors qu'en réalité c'est l'excès de réglementation qui a conduit les banquiers à se montrer de plus en plus inventifs pour la contourner, sans que les organes de contrôle soient à même d'y comprendre quelque chose.

Là où le professeur Suarez-Villa est plus original c'est quand il considère que la Suisse doit défendre ses valeurs de respect de la sphère privée et que c'est en les abandonnant pour pénétrer le marché américain que l'UBS et le Crédit Suisse ont mis le doigt dans un sacré engrenage, de même que lorsqu'elles ont cherché à devenir des mégabanques comme leurs homologues américaines.

Alors que les attaques contre les banques suisses n'avaient pas encore pris l'amplitude que nous avons pu observer ces derniers mois, le passage suivant prend toute sa signification prémonitoire :

Beaucoup de banques à travers le monde peuvent apporter un soin attentionné, si ce n'est minutieux, aux besoins de leurs clients, mais seules les banques suisses et les lois suisses ont par le passé pu garantir le niveau de respect de la sphère privée que recherchent beaucoup de clients.

D'autre part les mégabanques suisses [UBS et Crédit Suisse] risquent de ne pas pouvoir couvrir les pertes de clients dont elles souffriront en Suisse lorsqu'elles accepteront de révéler les données de leurs clients à des autorités étrangères.

Ce premier entretien est suivi par la publication de courriels adressés par le Pr Suarez-Villa à David Laufer, qui s'échelonnent entre le 14 juillet et le 19 septembre 2008. L'intérêt de ces courriels est qu'ils sont datés et qu'ils montrent que, depuis des mois, il était possible de savoir à quoi il fallait s'attendre de la part des autorités américaines. Ainsi le 6 septembre 2008 écrit-il :

La raison principale à laquelle je pense pour cette chasse aux sorcières des paradis fiscaux, orchestrée par quelques politiciens américains [dont le fameux sénateur démocrate Carl Levin], semble plutôt résider dans le besoin urgent de payer les coûts exorbitants occasionnés par la machine de guerre globale américaine.

La parabole de la paille et de la poutre trouve une illustration dans le rôle de paradis fiscal que jouent les Etats-Unis eux-mêmes et que souligne le Pr Suarez-Villa dans un courriel du 8 septembre 2008 :

Les Etats-Unis attirent chaque année des milliards de dollars de la part d'investisseurs ou d'épargnants étrangers, pas même résidents américains, et leurs comptes ne sont jamais déclarés à leurs pays d'origine(...).

Les Etats-Unis, en revanche, sont la seule nation au monde avec la Corée du Nord à posséder un système fiscal extraterritorial, ou global, qui taxe les résidents américains, qu'ils soient citoyens américains ou non, où qu'ils soient, quel que soit leur revenu, et que leur revenu soit d'origine américaine ou non ...

L'entretien avec Georges Blum, ex-PDG de la SBS, permet de connaître le point de vue d'un homme du sérail. Dans la débâcle de l'UBS, Georges Blum voit

une ambition vécue avec une certaine démesure, liée à un contrôle insuffisant et à un laisser-faire au sein de la Division d'investment banking. L'attrait de bonus alléchants a sans doute également contribué à cette débâcle.

Maintenant que l'UBS a un collier au cou, elle ne maîtrise plus les salaires de ses collaborateurs, l'actuel Président, Kaspar Villiger, ex-Conseiller fédéral, se plaint qu'ils quittent le navire (ici). Ce qui était pourtant prévisible...

Les risques pris par l'UBS, et à un moindre degré par le Crédit Suisse, ne l'auraient jamais été par les banquiers privés, selon Georges Blum. Pourquoi ?

Ils savent que leur fortune propre est en jeu. Ils ne vont donc pas se laisser entraîner de façon inconsidérée dans des domaines à haut risque.

De plus ce n'est pas l'Etat qui viendrait à leur secours. En conséquence ils se comportent de manière responsable...

Matthias-Leonhard Lang, directeur de la filiale lausannoise de la Kredietbank, souligne quant à lui l'effet pervers de taux bas :

Le noyau du problème était que dans un environnement de taux d'intérêt bas et face à une clientèle assoiffée des rendements historiques une prise de risque non contrôlée fut engagée par certains banquiers peu scrupuleux où la substance était rarement au rendez-vous.

Lang pense que :

Le secret bancaire, pour la Suisse, n'est pas l'avantage comparatif unique ou essentiel. L'avantage comparatif en Suisse, ce sont les institutions, l'histoire et la démocratie directe (...). En Suisse, les banques veulent pouvoir évoluer et ne pas se cacher derrière le secret bancaire, tout en ne se faisant pas dicter leur code de conduite par des pamphlétaires.

Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal, fait cette remarque judicieuse :

Les champions de la démocratie actionnariale oublient trop souvent de dire que les investisseurs en bourse ont les yeux rivés sur la valeur de leur titre; et que ce sont bien plutôt les administrateurs et les dirigeants qui portent le souci de la qualité du produit ou du service - et donc du devenir de l'entreprise.

Ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi sensé à propos des rémunérations de ces derniers :   


Une bonne politique salariale devrait éviter des écarts de salaires trop importants et inutilement choquants; et quelles que soient leurs compétences et leurs reponsabilités , les grands directeurs ne sont pas des surhommes (...). Quant au système des parachutes dorés, il est, sauf rares circonstances, très critiquable. Tout emploi comporte une part de risque et lorsque le traitement de base est particulièrement élevé, le risque en question est déjà pris en compte.

Michel Dérobert est Secrétaire général de l'Association des banquiers privés suisses. Il rappelle que la banque privée n'est pas une sinécure :

Dans la banque privée, à laquelle on mène souvent la vie dure, il existe une symétrie absolue entre les risques et les pertes. En d'autres termes, si le client gagne, le banquier gagne, et s'il perd, le banquier perd lui aussi. Mais l'Etat lui-même ne pratique pas cette politique puisque, quoi qu'il advienne, il récolte ses impôts sur tous les revenus de la banque, y compris les revenus réinvestis et les fonds propres exigés par la loi.

Dérobert explique que le secret bancaire correspond à la mentalité suisse. En Suisse :

Le citoyen déclare tous ses revenus et sa fortune de manière bien plus détaillée que dans beaucoup de pays européens (...). Le système fonctionne sur la bonne foi, donc si vous omettez de déclarer quelque chose, vous êtes passibles d'amende. Mais l'Etat n'a pas les moyens, car le peuple ne les lui a pas donnés, d'aller regarder lui-même. C'est un petit peu paysan : taxez-moi sur ce que vous voyez, mais n'entrez pas chez moi (...).

Mais l'Etat a tout de même réussi à se garantir quelques moyens tels que la retenue à la source ou l'impôt anticipé, qui est parfois très élevé suivant les cantons. Donc le système vous amène à déclarer pour récupérer votre avance.

Le dernier interlocuteur est Alain Berset, socialiste, Conseiller aux Etats du canton de Fribourg. L'internaute ne sera pas surpris qu'il s'en prenne aux hautes rémunérations et qu'il soit favorable à un changement du système de rémunération qui tiendrait compte du profit sur une plus longue période que celle d'une année.

L'internaute ne sera pas non plus surpris qu'Alain Berset défende mollement le secret bancaire :

Je fais partie des gens qui pensent que le secret bancaire a probablement été survendu, et que ce qui est essentiel, c'est l'image de la place financière suisse, et cette image ne dépend pas seulement du secret bancaire. C'est une image construite autour des compétences, de la discrétion, du fonctionnement prévisible des institutions.

Il est encore plus sceptique quand il pose la question :

Est-ce le rôle de la Suisse, qui a longtemps bénéficié sur la scène internationale d'une image de pondération, de promotrice de la la paix, que d'offrir un refuge à celles et à ceux qui cherchent à se soustraire aux lois de leurs pays ?

Même quand elles sont abusives ?

Quoi qu'il en soit, la lecture de ce livre permet de se faire une idée assez juste de la mentalité helvétique dans sa diversité. C'est bien évidemment dû à la diversité des intervenants et des points de vue où ils se placent.

Il en ressort que les banques suisses gardent de gros atouts, secret bancaire ou pas - le secret bancaire restant cependant un garant essentiel du respect de la sphère privée que la Suisse devrait défendre âprement - et que les Etats-Unis, en s'attaquant aux banques suisses, ne font que mener une guerre économique, qui n'a aucun rapport avec la moralité qu'ils mettent en avant, mais un grand rapport avec la défense sans scrupules de leurs intérêts bien compris.

Il faut espérer que les extraits de ce livre, reproduits ci-dessus, inciteront l'internaute, intéressé par la question de l'existence de la banque suisse, à plonger dans ce livre fort instructif, sans être le moins du monde rébarbatif, en dépit du sujet.

Francis Richard
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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 22:00

Aujourd'hui 10 mai, c'est ici, en Suisse, la fête des mères. J'ai eu l'idée saugrenue de lire cet après-midi le livre de Roger Cuneo, publié aux éditions Favre (ici) . Saugrenue parce que c'est un livre d'amour-haine envers sa mère et que je n'éprouve que de l'amour reconnaissant envers la mienne.

Il y a toutefois un parallèle entre nos deux mères. Les deux sont mortes quasiment au même âge et leur seul fils avait pour elles, au moment de quitter ce monde, à peu près le même âge également. Ce qui tisse à mes yeux, au-delà des différences abyssales, une correspondance toute baudelairienne.

C'est en écoutant, le 23 avril, dans ma voiture, le début de l'émission, Devine qui vient dîner, sur La Première, une des stations de la RSR, que Michèle Durand-Vallade a consacré à Roger Cuneo et à son invité Bernard Liègme, que j'ai eu envie de lire "Maman, je t'attendais".

Je n'ai pourtant écouté que le premier quart d'heure de cette émission (ici), le temps d'arriver à destination, mais je suis très sensible aux voix et celle de Roger Cueno m'a tout de suite conquis. Parfois c'est un piège. Il est des auteurs dotés d'une belle voix et qui sont proprement illisibles. Par charité je ne donnerai pas de noms. Ce n'est pas le cas de Roger Cuneo, le moins du monde.

Ce qui m'a plu, au-delà de la voix, c'est la bifurcation que l'auteur a opéré dans sa vie. Vendeur de machines comptables chez Olivetti, il a voulu prendre des cours de théâtre...pour mieux vendre. De fil en aiguille il est devenu bel et bien comédien au Théâtre Populaire Romand (ici) , que son ami Bernard Liègme a fondé il y a 50 ans, et où il a, en plus d'être comédien, tenu la comptabilité...    

En réalité Roger Cuneo est quelqu'un de très complet. Il est comédien donc, mais également chanteur, peintre, et maintenant écrivain. Et pourtant il a eu une enfance malheureuse. Ce qui ne conduit pas toujours à la délinquance, comme ce fut le cas d'Alphonse Boudard, qui le raconte dans son livre "Mourir d'enfance", et à laquelle heureusement il a fini par échapper, par l'écriture.
 

Orphelin de père à l'âge de sept ans, il est très vite placé dans des orphelinats tenus par des religieux, sa mère abandonnant ses enfants, lui et sa soeur Anne, l'écrivain bien connu, de 4 ans son aînée, parce qu'elle n'a plus les moyens, dit-elle de s'en occuper. En réalité parce qu'elle est atteinte de la maladie du jeu et que tout ce qu'elle a finit par y passer et lui faire perdre tout sens de ses responsabilités de mère.

Les religieux, prêtres aussi bien que soeurs, qui oeuvrent dans ces orphelinats, feraient douter de l'existence de Dieu ceux dont la foi est la plus chevillée au corps. Car ils y maltraitent les enfants qui leur sont confiés, physiquement aussi bien que moralement. L'auteur, devenu mécréant, en a gardé une peur qui le saisit, et le retient, au seuil d'une chapelle qu'il connaît, pourtant accueillante aux voyageurs de passage - des couvertures les y attendent -, tout en n'étant plus desservie.

Dans "Maman, je t'attendais", Roger Cuneo nous fait le récit de la vie dans ces orphelinats qu'il ne peut appeler autrement que des prisons. Son récit fait froid dans le dos. Ce ne sont qu'humiliations, châtiments corporels, mauvais repas, sans parler du comportement pédophile d'un curé dévoyé qui abuse de l'innocence de l'auteur. Une fois, mais pas deux. 
 

Ce qui a décidé l'auteur a écrire ce récit de son "enfance au tapis" [le sous-titre du livre ] qui s'arrête à ses 16 ans ? La lecture, 20 ans après le décès de sa mère, d'une centaine de pages, qu'il avait juste parcourues, sans attention, et qu'elle a écrit à 60 ans pour résumer sa vie, qu'elle enjolive au passage, et dans lesquelles elle écrit cette phrase, qui l'a fait bondir, à propos de sa vie :

Je suis contente de l'avoir vécue et, si je pouvais recommencer, je ne voudrais pas l'avoir vécue différemment.

Plus haut j'ai parlé d'amour-haine que l'auteur voue à sa mère. En fait il aime une mère idéalisée, qu'il fabrique, une sorte d'aventurière, qui serait peut-être une espionne, à qui il trouve toujours des excuses, tout en n'étant qu'à moitié dupe. En fait il la hait de l'avoir abandonné, de n'être jamais présente quand il a besoin d'elle, ignorant que son absence provient de sa dépendance au jeu, contre laquelle elle ne cherche pas à se faire soigner.

Au cours de son émission, que j'ai fini par écouter ce soir dans son entier, Michèle Durand-Vallade lit un passage, qui est certainement le plus poignant du livre. La mère ne viendra pas le chercher un Noël, prétextant qu'elle est malade. Il est alors accueilli par un couple qui n'a pas eu d'enfant et qui se prend à l'aimer réellement. Je laisse le soin au lecteur de découvrir l'issue de cette parenthèse heureuse dans l'enfance de l'auteur.

Ecrit dans une langue sobre, émaillé de citations du récit de sa mère, où les mêmes événements sont travestis avec des mots différents, ce récit d'une enfance au tapis - une enfance envoyée au tapis comme un boxeur sonné ou une enfance sacrifiée au tapis vert des casinos ? - est comme un abcès que l'auteur devait percer pour se renforcer davantage, si besoin était. Il a enfin osé parler et c'est une sacrée leçon de vie qu'il donne à ceux qui, comme moi, ont eu une enfance idyllique en comparaison, même si, comme il le reconnaît, il est des enfances plus terribles que celle qu'il a vécue.

Francis Richard

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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 21:30

L'oncle Archibald dont il est question dans ce livre, paru aux éditions Zoé ( ici ), n'a rien à voir avec celui de Brassens. J'ai pourtant été enclin à mettre ce livre d'Anne Brécart dans mon panier, lors de mon passage éclair au dernier Salon du livre de Genève ( voir mon 5 à 7 au 26ème Salon international du Livre et de la Presse de Genève ), parce que j'y ai vu comme une correspondance avec ce prénom désuet employé par le poète de Sète dans une de ses chansons... qui parle de Sa Majesté la Mort.

Chaque année que Dieu fait, la narratrice se rend dans la vaste demeure de son oncle Archibald, une ferme, comme figée dans le temps, quelque part sur la route qui va de Lausanne à Berne. Quand elle pénètre dans cette maison située au bord d'un lac, elle, qui vit le reste du temps en Suisse alémanique, se retrouve en fait en terre étrangère, dans le monde romand du frère de sa mère. C'est pour elle une sorte de point fixe dans le temps et l'espace, tandis qu'avec ses parents elle nomadise d'une ville l'autre et que le temps, gris et terne, s'écoule sans qu'il soit possible de le retenir :

J'ai douze ans et jusqu'à maintenant je n'ai jamais vécu plus de trois ans au même endroit. J'attends le prochain déménagement comme s'il s'agissait d'une nouvelle saison.


Cet oncle Archibald est un curieux personnage. Le monde qu'il crée autour de lui est à l'image de sa vie. Il a hérité de l'entreprise familiale et n'a pas su la conserver. Personne ne peut lui en vouloir de cette fatalité qui n'entame même pas sa dignité naturelle :

Le sort voulait que les autres accumulent, lui il se défaisait. En cela il était différent du reste du monde et il en tirait une satisfaction certaine.

Il émane de lui une tranquille assurance qui fait que l'on se sent bien à ses côtés. Sans doute parce que "rien ne peut menacer le rêve d'Archibald", parce que, par sa seule volonté, ce qui est fragile semble tenir debout, et parce que, dans son monde, "l'appartenance à une lignée et à un lieu est plus importante que l'individu". Sa solitude n'est qu'apparente.

Tous ces étés - plus tard d'autres saisons -, passés dans cette vieille maison, qui, bien qu'objet inanimé, a bien une âme, vont compter plus dans l'apprentissage de la vie de la narratrice que les séjours à la ville où il n'est possible d'apprendre qu'une chose, vivre bêtement comme les autres. Elle veut de l'expérience, qui devrait compter plus que les années. Elle sera servi. 

Elle côtoiera la mort, le renoncement à vivre, l'indifférence au passé. Elle connaîtra la défloraison sans éveil à la volupté, l'abandon sans crier gare, l'incompréhension sans espoir de la part de ceux pour qui les gens sont plus importants que l'harmonie des choses, les relations humaines préférables aux promenades solitaires dans la nature. Ce n'est qu'à la fin pourtant, après s'être mise à ressembler de plus en plus à son oncle, qu'elle abordera de plain pied à son monde et trouvera le secret de l'immense apaisement qui n'a pas besoin de lieu déterminé pour se manifester.

Inévitablement le lecteur fait sien le monde d'Archibald. Il ne peut manquer de se remémorer tel ou tel lieu familial où il a lui aussi appris les choses de la vie. La narratrice écrit à la première personne. Non seulement elle raconte, mais elle participe à l'action. Du coup une complicité s'installe entre elle et lui, qui finit par participer. Grâce à son écriture simple, sans fioritures, elle va à l'essentiel et elle le prend pour confident, très naturellement.

Francis Richard

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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 19:30

La vie de château dont il s'agit n'est pas celle qui vient immédiatement à l'esprit du pékin. Jean-Marie Reber n'est pas châtelain au sens habituel du terme. Et le château dont il est question n'est pas une demeure familiale, mais le siège de l'Etat de Neuchâtel, où il a assumé la fonction de Chancelier pendant vingt-huit ans de sa vie.

Pendant tout ce temps il a été le témoin discret de ce qu'il appelle modestement la "toute petite histoire", dont il traite dans ce livre publié aux Editions Gilles Attinger ( ici ), et qu'avec raison il qualifie de

forcément anecdotique mais pas toujours insignifiante.

On sait en effet, depuis G. Lenôtre, que la petite histoire éclaire souvent la grande d'un jour inattendu, et non dénué de sens.

Dans un entretien accordé à Arcinfo le 3 avril ( ici ) - le livre est sorti avec humour le 1er avril - l'auteur prétend qu'il n'a pas de mémoire et qu'il n'a pas pris de note. Il explique dans l'introduction - comme au cours de l'émission d'Arcinfo - comment il a procédé :

Ayant (...) conservé par bonheur mes agendas, j'ai pu y retrouver des dates de visites, d'événements, de rendez-vous qui m'ont beaucoup aidé dans mon entreprise.

Ces repères ont donc agi sur l'auteur comme autant de madeleines proustiennes, qui lui ont permis de retrouver le temps, avec force détails, pour notre bonheur.

L'administration est un monde à part, méconnu, donc incompréhensible pour des lecteurs qui, tels que moi, n'ont travaillé, et ne travaillent toujours, que dans le privé. A lire La Vie de Château - dont les bonnes pages ont été publiées en février et mars dans L'Express et L'Impartial - ce monde, du moins au tout début de la carrière de Jean-Marie Reber, n'avait pas beaucoup changé depuis Messieurs les ronds-de-cuir de Georges Courteline. L'extravagance et la fantaisie étant moins tolérées aujourd'hui qu'à l'époque, l'administration a forcément changé, mais elle a conservé cependant des caractéristiques qui font d'elle ce monde à part, que l'auteur, amusé, restitue avec un art consommé de l'observation, juste et précise.

Vous ne savez pas comment fonctionne un gouvernement cantonal ? Ce livre vous l'apprendra, non sans vous avoir au préalable dressé le décor de la salle du Château où les décisions du Conseil d'Etat se prennent. Il vous apprendra également comment le vêtement des Conseillers d'Etat a évolué vers plus de confort sans tomber, jusqu'à présent du moins, dans le négligé. La galerie de portraits des membres du gouvernement depuis 1957 - qui ont quitté leur fonction sans retour - prouve que l'auteur connaît bien les caractères des ministres portraiturés et qu'il sait passer au crible de la critique artistique les peintures, puis les photographies, qui sont censées les représenter. C'est un exercice remarquable quand bien même nous ne connaissons pas obligatoirement les sujets : il est en effet utile de préciser que le livre est illustré et que cela permet d'apprécier.

Dans toute démocratie, a fortiori locale, le politicien et le journaliste sont destinés à cohabiter. Là aussi les choses ont bien changé. Jean-Marie Reber - qui s'est tout de même, là, aidé de documents, à défaut de notes - dessine ainsi le portrait d'"une plume de prestige et de qualité", aujourd'hui retraitée de la scène journalistique neuchâteloise et reconvertie dans la peinture. Les qualités professionnelles de Gil Baillod (photo ci-contre publiée sur le site du Centre de Culture et de Loisirs de Saint-Imier ici ) , quand il était rédacteur en chef de L'Impartial, ne l'empêchaient pas d'être lunatique dans ses attaques comme dans ses défenses et d'être, entre autres, à l'origine d'une affaire ayant ruiné la carrière politique d'un conseiller d'Etat, Maurice Jacot. Aujourd'hui le côté "people" l'emporte sur les empoignades homériques, même dans les journaux qui se veulent de référence. Il faut bien faire avec...

La République et Canton de Neuchâtel est un petit Etat, mais un véritable Etat. Il se doit d'entretenir des relations avec l'Etat confédéral. L'homologue du Conseil d'Etat est, au niveau du pays, le Conseil fédéral, qui siège tout naturellement à Berne :

Berne, notre "grande" voisine. A peine plus d'une demi-heure de voiture ou de train nous en sépare. 

Pour des décisions fédérales relatives au Canton le gouvernement neuchâtelois fait le voyage à Berne. Mais il arrive que des Conseillers fédéraux fassent le voyage à Neuchâtel. Les réceptions de ministres suisses au Château donnent l'occasion à Jean-Marie Reber de nous raconter par le menu les déconvenues qu'occasionnèrent les visites de Pascal Couchepin, actuel ministre de l'intérieur helvétique, et de Rudolf Friedrich...

Les visites d'ambassadeurs hauts en couleur font également l'objet de récits contrastés de la part de Jean-Marie Reber. Neuchâtel est bien un Etat. Qui sait recevoir des représentants diplomatiques aussi différents que ceux des Etats-Unis, d'URSS, de Corée - du Sud et du Nord -, de France ou de Pologne. Les anedoctes rapportées sont bien révélatrices de la nature humaine dans sa diversité et, à ce titre, ne sont décidément pas insignifiantes.

Le morceau de roi - de France - de ces visites protocolaires internationales est certainement celle d'un Chef d'Etat, et monarque, dénommé François Mitterand :

Il faut savoir que lorsque le Conseil fédéral organise une visite d'Etat, un volet de cette dernière a lieu dans le canton dont le président est originaire.

C'est ainsi que le président de la Confédération, le Neuchâtelois Pierre Aubert, reçut le président de la République française à Neuchâtel le 15 avril 1983. Je recommande chaudement aux internautes français le chapitre de La Vie de Château, consacré - essentiellement - à cette réception : un régal !

Au sein de la République neuchâteloise, les deux pouvoirs, exécutif et législatif, le Conseil d'Etat et le Grand Conseil, entretiennent dans l'ensemble des relations sans heurts. Jean-Marie Reber ne relève qu'un cas d'animosité entre deux présidents de ces deux institutions, ce qui nous vaut une anecdote dont l'auteur a le secret. Ce dernier relève également quelques interventions surréalistes, ou poétiques, de parlementaires, qui tranchent sur les habituelles, plus ennuyeuses que méchantes.

Dans le dernier chapitre Jean-Marie Reber s'en prend à fleuret moucheté au nouveau sabir non sexiste, inspiré du Guide romand d'aide à la rédaction administrative  et législative épicène, et à ceux qui veulent

changer une société injuste en changeant sa langue.

Sans être aussi mordant que Marc Bonnant qui disait récemment dans Migros Magazine (voir mon article Marc Bonnant nous propose l'inconfort intellectuel ) :

Quel grand avènement pour l'humanité que d'avoir des sapeuses-pompières, des procureuses atrabilaires, de bouffonnes candidates présidentielles et autres cheffes humorales...

Jean-Marie Reber fait un sort définitif à ce sabir en mettant côte à côte un texte de son invention rédigé dans un français classique et le même rédigé dans ce nouveau langage illisible, et que Molière aurait qualifié de ridicule.

Au final, avec ce "traité", Jean-Marie Reber aura réussi à nous rendre le monstre étatique un peu moins froid, sans doute parce qu'au contraire des extrémistes du changement linguistique ce haut fonctionnaire écrit dans une langue classique, limpide et agréable, non dépourvue d'humour et parfois piquante, parce qu'il donne aux protagonistes de tous rangs un visage véritablement humain, et parce qu'au travers des singularités neuchâteloises il atteint à l'universel, ce qui n'est rendu possible que par la recherche de l'authenticité.

Francis Richard

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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 14:55

L'UNESCO ( ici ) a déclaré 2009 année mondiale de l'astronomie. Plusieurs manifestations ont été prévues à travers le monde dont « les 100 heures d'observations du ciel pour tous » qui viennent d'avoir lieu du 2 au 5 avril.


Pourquoi avoir choisi 2009 ? Parce qu'il y a 400 ans les premières observations du ciel à l'aide de télescopes ont été, notamment par un certain Galilée. Cela me semble une bonne occasion de revenir sur l'affaire éponyme. A propos de laquelle beaucoup de choses ont été dites qui n'avaient qu'un lointain rapport avec la vérité.


Un livre paru aux éditions François-Xavier de Guibert  ( ici ) il y a dix-huit mois fait le point sur cette affaire et montre une fois de plus que la vérité est complexe et nuances, comme je me plais à le répéter. Ce livre, La vérité sur l'affaire Galilée, est écrite par un historien qui connaît très bien le XVIIe siècle et a reçu d'ailleurs, pour son Fénelon, le Grand Prix d'Histoire de l'Académie française, il y a une quinzaine d'années.


Aimé Richardt, en bon historien, restitue d'abord le contexte de l'affaire et le contexte n'est pas seulement l'époque à laquelle Galilée a vécu. Car pour comprendre le conflit qui va opposer Galilée à l'Eglise il a compris qu'il fallait d'abord faire un peu d'histoire sur l'astronomie depuis ses origines.


Aimé Richardt remonte ainsi à l'Egypte. Puis il nous expose la théorie d'Aristote en la matière, ensuite celle de Ptolémée, tous deux convaincus du géocentrisme - la Terre est immobile et le Soleil se meut. Les tenants de l'autre théorie, celle de l'héliocentrisme - la Terre se meut et le Soleil est immobile - ne sont pas légion. Avant Copernic, seul Aristarque avait vraiment émis cette hypothèse.


Quand Copernic montrera que cette hypothèse permet de « sauver les apparences », c'est-à-dire de mieux expliquer les mouvements des astres les uns par rapport aux autres, il sera vilipendé par Luther et Calvin, tandis que l'Eglise catholique, avec prudence, adoptera une position de réserve. Les papes Clément VII et Paul III l'accueilleront même avec bienveillance et la trouveront digne d'intérêt.


Aimé Richardt rappelle opportunément aussi que l'Eglise catholique, avant le temps de Galilée, lors du Concile de Trente, vient tout juste de resserrer les boulons après les remous provoqués en son sein par la Réforme. La signification de l'Ecriture, quand elle est obscure, ne peut être donnée que par l'Eglise, conclut le Concile. Elle devient alors vérité catholique que le fidèle catholique doit admettre sous peine d'hérésie.


C'est dans ce contexte, suprématie du géocentrisme et rôle exclusif de l'Eglise en matière d'interprétation des écritures, que se situe l'affaire Galilée. A la lecture de Copernic et des observations qu'il fait avec son télescope, Galilée va en effet être convaincu du bien-fondé de l'héliocentrisme. Et il aura raison... sans être capable de le prouver.


Au lieu de présenter cette théorie comme une hypothèse, puisqu'il est incapable d'en apporter la moindre preuve - sinon celle de sa théorie des marées, qui est malheureusement fausse - il va la considérer comme vraie et indiscutable. Au lieu de rester dans son domaine scientifique, il va dire à l'Eglise comment Elle doit interpréter l'Ecriture et lui demander de ne pas s'en tenir au sens littéral.


Aimé Richardt raconte comment, par son comportement orgueilleux, et par la publication de livres truffés d'affirmations péremptoires, Galilée va se mettre à dos l'Eglise et, au final, son chef le pape Urbain VIII, naguère son ami.


Après avoir reçu un avertissement en 1616 et s'être engagé à ne plus « soutenir, enseigner, défendre »  - sans preuve - l'héliocentrisme, Galilée va récidiver. Il n'écoutera pas les recommandations d'Urbain VIII lui enjoignant de rester sur le terrain purement scientifique et de ne pas s'aventurer sur celui de la théologie.


Dans son Dialogue, paru en 1632, avec imprimatur, obtenu en taisant l'injonction de 1616, il persistera à faire prévaloir le témoignage des sens sur l'affirmation doctrinale et, maladresse fatale, il tournera en ridicule, à tort, certaines des positions scientifiques du pape Urbain VIII, particulièrement celle relative aux marées, qui s'avérera juste, puisque le pape, au contraire de Galilée, y voit déjà l'influence de la lune.

En 1633, poursuivi devant le tribunal de l'Inquisition, lors du premier interrogatoire, Galilée mentira en prétendant que son Dialogue n'est pas une défense de l'héliocentrisme. Mensonge qui ne sera pas retenu contre lui mais qui aurait pu lui valoir de sacrées sanctions.


Aussi Galilée sera-t-il condamné le 22 juin 1633 pour ne pas avoir respecté son engagement de 1616, pour avoir réussi à faire imprimer son livre en mentant par omission sur cet engagement, pour « s'être rendu « véhémentement suspect d'hérésie » en ayant soutenu la fausse doctrine du mouvement de la Terre et de l'immobilité du Soleil ». Le même jour, traitement de faveur, il abjurera à huis clos au Couvent de la Minerve, alors que les abjurations étaient habituellement publiques.


Tant avant que pendant, et après, le procès, Galilée bénéficiera de traitements de faveur quand on connaît les traitements rigoureux que pouvait infliger l'Inquisition à l'époque. Pour raison de santé, du temps lui sera accordé avant de comparaître à Rome. Il ne connaîtra pas les geôles du château Saint-Ange et pourra résider pendant le procès à l'ambassade toscane et se promener librement dans les jardins de la Villa Médicis.


Condamné à la prison formelle pour un temps indéterminé il ne sera jamais incarcéré, il sera d'abord assigné à résidence à l'ambassade toscane, puis chez son ami, l'archevêque de Sienne, enfin, en décembre 1633, dans sa villa d'Arcetri, proche de Florence, où il recevra de nombreuses visites, et où il s'éteindra paisiblement le 8 janvier 1642.


Pour connaître tous les détails de l'affaire Galilée il convient bien entendu de lire le livre d'Aimé Richardt, où tous les éléments du dossier sont rassemblés, de même que s'y trouvent des références bibliographiques intéressantes pour ceux qui veulent approfondir le sujet. En tout cas le portrait de Galilée en martyr, et en scientifique rigoureux et persécuté, n'en sort pas indemne, et l'Eglise catholique en sort beaucoup plus sensée et moins arbitraire que la légende anticléricale ne le laisse croire.        


Francis Richard

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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 19:50

Le 1er avril 1939 le général Franco proclamait la victoire des armées nationalistes sur les armées républicaines. Il y aura septante ans dans dix jours. La guerre civile d'Espagne prenait ainsi fin par la défaite des Rouges.

Au début de cette année anniversaire, il se trouve que Michel del Castillo - c'est le patronyme de sa mère -, écrivain français de sensibilité espagnole, s'est résolu à publier un récit sur Le Temps de Franco, qui correspond à une cinquantaine d'années, les premières, de son existence.

 

Dans la post-face de ce livre il précise qu'il s'agit d'un récit et non pas d'une oeuvre savante, parce qu'il est homme de lettres et non pas historien. Cela ne signifie pas que ce livre ne dise pas la vérité. Il correspond simplement à une approche différente, qui n'est ni supérieure ni inférieure à celle de l'historien et qui est nourrie de lectures et de souvenirs personnels. Le fait qu'il s'agisse de l'oeuvre d'un véritable écrivain en facilite la lecture, qui, en dépit du sujet, est fort agréable.

 

La phrase de Jorge Luis Borges, mise en exergue du livre résume d'ailleurs fort bien la démarche de l'auteur qui portait en lui depuis longtemps ce livre, qu'il nous donne maintenant à lire au moment où, comme lui, il  est parvenu à maturité sur le sujet :

 

"La vérité historique n'est pas ... ce qui se passe; c'est ce que nous pensons qui s'est passé"

Ce livre ne plaira ni aux adversaires de Franco ni à ses nostalgiques. La vérité est ainsi. Elle ne satisfait jamais les esprits partisans parce qu'elle ne partage pas les hommes, de manière manichéenne, entre bons et méchants et que, du coup, il ne leur est pas possible de justifier leurs partis-pris. La vérité est toujours nuances et complexités.

Quand Michel del Castillo dresse le portrait de Franco, il s'efforce d'être juste. Il ne peut pas être complaisant, mais il ne veut pas non plus tomber dans les travers des adversaires du Caudillo qui font de lui un homme médiocre, stupide, voire un dégénéré. Il montre que cet homme peu cultivé - hormis en matière militaire - ne peut pas plaire aux intellectuels, incapables de comprendre ce militaire pur jus, "chimiquement pur", expression que fait sienne l'auteur et qui est celle "d'un vieux prêtre qui avait connu Franco depuis l'enfance". 

Précisons d'emblée que Michel del Castillo ne porte pas Francisco Bahamonde Franco dans son coeur. Il est d'autant plus méritoire de sa part qu'il ait si bien compris que Franco était un guerrier courageux, aimant l'aventure, doté d'un sens extraordinaire de l'organisation, véritable meneur d'hommes, sachant imposer une discipline féroce, se montrant impitoyable et sévère, mais juste, affichant une impassibilité glaciale et ayant une redoutable intelligence politique. Il s'interroge encore sur le charisme indéniable, et inexplicable, que possédait ce petit homme "dénué de prestance, à la voix incertaine".

Au-delà du portrait du généralissime, qui n'était pas un fasciste mais un catholique de tradition, qui a bénéficié de l'aide accessoire de Hitler et de Mussolini, en se gardant bien de leur rendre la pareille, Michel del Castillo souligne plusieurs faits historiques que les adversaires de Franco passent volontiers sous silence, ou qu'ils balayent un peu rapidement d'un revers de la main en les contestant ou en les minimisant.

En bafouant continûment la Constitution les gouvernements républicains ont rendu inévitable le Soulèvement national du 18 juillet 1936. Un voile pudique est jeté sur les massacres de dizaines de milliers de personnes à Madrid, Barcelone et Valence - à la suite de rafles bien organisées - commis systématiquement, entre 1936 et 1938, par les communistes espagnols inféodés à Moscou. Les réformes engagées par les gouvernements franquistes à partir de 1965 ont fait de l'Espagne un pays moderne et permis une transition pacifique du régime dictatorial vers une monarchie constitutionnelle, dont les Espagnols ne peuvent que se féliciter.

La conclusion du livre, qui figure dans la post-face, illustre le dessein qui le sous-tend :

"On se méprise soi-même en méprisant ses adversaires. Aucun oubli ne peut se fonder sur la haine. Or l'Espagne n'a pas encore oublié, puisqu'elle n'arrive pas à pardonner - pardon ne signifiant pas ici oubli et compréhension de crimes passés, mais don d'un avenir pacifié."

Le livre s'achève sur cette phrase que devrait méditer le premier ministre espagnol José Luis Zapatero, qui joue avec le feu puisqu'il fait partie de ceux qui "dénoncent l'amnésie collective et veulent déterrer les morts" :

"Ce que les Espagnols doivent finir par accorder à leur propre histoire, c'est la lucidité et l'équanimité."

Francis Richard

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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 17:50
Avec  250 titres en un peu plus de plus de 5 ans, la collection de poche Tempus  (ici ) des Editions Perrin (ici ) , est une collection de livres et d'auteurs à prix modiques tout-à-fait exceptionnelle.

Les amateurs d'histoire - dont je suis - et d'autres domaines, y trouveront notamment des signatures contemporaines très diverses, telles que - dans le désordre - Jean-Christian Petifils,  Jacques Marseille, François Bluche, Jean Sévillia, Michel Winock, Pascal Ory, Henry Bogdan, Jean-François Sirinelli, Ghislain de Diesbach, Jean des Cars, Bartolomé Bennassar, Pierre Milza, Eric Roussel, Yves Chiron, Max Gallo, Anne Bernet etc.

Paru en décembre dernier dans cette collection, dont on aimerait posséder - et avoir le tempus de lire - la plupart des titres, le livre de Jacques Heers - professeur honoraire à la Sorbonne - remet les pendules à l'heure sur un certain nombre de vieilles lunes à propos d'une période qu'il connaît admirablement bien et qui est communément - et commodément - désignée sous le terme de Moyen Age.

D'emblée l'auteur nous met dans l'ambiance: il est impossible de dire quand le Moyen Age commence et quand il finit. Il montre sans difficulté dans ce livre, paru initialement en 1992, qu'il ne s'agit pas d'une solution de continuité entre l'Antiquité et la Renaissance et qu'il n'existe pas non plus de période de transition entre la première et la deuxième de ces trois périodes arbitraires, et pas davantage entre la deuxième et la troisième. La Renaissance, telle que nous la connaissons, a d'ailleurs été inventée dans la première moitié du XIXème siècle, à des fins de propagande.

Jacques Heers fustige les simplifications abusives. Rome n'a pas été oubliée pendant environ mille ans d'obscurantisme et de barbarie. Il n'y a jamais eu ces antagonismes simplistes souvent décrits par les "historiens" entre les seigneurs et les paysans, entre les villes et les campagnes, qui seraient la justification historique de la lutte des classes imaginée par Karl Marx et successeurs. En réalité, comme de nos jours, tout est nuances et diversités. Mais il est vrai que les tableaux dressés sont alors moins didactiques et, partant, moins idéologiques.

Ainsi l'Eglise n'est-elle pas cet agent de l'obscurantisme, tel que de soi-disants historiens l'élucubrent. La peur de l'an mil et l'épopée de la papesse Jeanne sont de pures inventions, qui ne reposent sur rien, sinon sur des textes minces, isolés et sans portée. Le prêt à intérêt, s'il a été en principe et officiellement interdit par l'Eglise, a été pratiqué non seulement par des Juifs mais par des Lombards, c'est-à-dire par des chrétiens, et par bien d'autres chrétiens d'ailleurs, sans que l'Eglise n'y ait trouvé à redire, sinon en cas d'excès manifestes.

Pour faire oeuvre historique il ne faut pas se contenter de s'appuyer sur les documents officiels les plus connus et de se recopier fidèlement les uns les autres, de génération en génération. Comme le dit Jacques Heers dans sa conclusion :

" Trop d'historiens, quelques uns de grande renommée, dissertent savamment du passé sans se référer suffisamment aux documents d'archives ... et tant d'autres qui ont, au temps de leurs véritables recherches, donné d'indiscutables preuves de leur compétence, l'oublient pour se cantonner dans le domaine des réflexions et des évocations rapides ".

Evidemment établir les faits dans leur contexte, sans anachronisme et sans préjugé, c'est beaucoup demander et la propagande est ennemie du moindre effort...

Francis Richard
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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 12:05

Bien humblement je reconnais ne pas connaître grand chose à l'oeuvre de Roland Barthes. Associé dans mon esprit au maoïsme de la revue Tel quel de Philippe Sollers - et à la bande gauchiste des Foucault, Deleuze et Derrida - pendant des lustres je ne voulais surtout pas perdre mon temps à lire les oeuvres d'un tel individu, dont la qualité littéraire ne pouvait qu'être automatiquement ternie par une telle promiscuité. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es... Mais ce n'est pas toujours vrai ... et il ne faut jamais se contenter d'instantanés ... ou de clichés.

Pour contrecarrer ce préjugé tenace - il durait depuis pas moins de quarante ans - il a fallu que ma curiosité soit mise petit à petit en éveil. Mon fils aîné est en train de rédiger une thèse de doctorat es lettres sur l'écriture. Vaste sujet ! Lors de nos conversations, depuis plusieurs mois, il ne manque pas de me parler de Roland Barthes, qui fait partie des auteurs qui nourrissent ses réflexions. Il y a quelques temps déjà il m'a même fait découvrir un texte de Barthes sur La Bruyère, qui pourtant ne m'a guère convaincu. C'était toutefois un premier pas. 

Sans avoir eu malheureusement l'opportunité d'assister au dernier one-man-show de Fabrice Luchini, intitulé Le Point sur Robert, le véritable prénom de l'artiste, j'ai appris que lors de ce spectacle, qui a lieu en ce moment à l' Espace Cardin, à guichets fermés - il est en conséquence inaccessible -, le comédien dit des textes de  Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes, Molière... et de lui-même. Un Roland Barthes en meilleure compagnie que celle des années septante ne pouvait que m'amener à m'interroger une nouvelle fois sur cet auteur par moi trop longtemps ignoré.

Depuis des années je m'intéresse aux écrivains qui écrivent sur leur mère. C'est ainsi que j'ai lu l'an passé Pardon mère de Jacques Chessex et que j'avais lu, entre autres, auparavant, Lettres à sa mère d'Antoine de Saint-Exupéry, La mort d'une mère de Roger Peyrefitte et Le livre de ma mère d'Albert Cohen. Sans doute cet intérêt provient-il du fait que j'ai eu moi-même une longue relation privilégiée avec ma propre mère, sur laquelle peut-être un jour j'aimerais écrire.


Aussi, quand j'ai appris que Journal de deuil était un livre composé à partir de notes, prises au fil du temps, sur le chagrin que Roland Barthes avait éprouvé après la mort de sa mère, quand j'ai appris qu'il avait des attaches, comme moi, au Pays Basque et quand j'ai entendu sa voix dont le timbre est proche de celui de mon père, ces correspondances m'ont-elles décidé à me procurer ce livre.


Avant de me lancer dans cette lecture j'ai encore fait une tentative, infructueuse, de lire Le degré zéro de l'écriture. C'est, je veux bien le croire, un livre fort savant sur l'écriture, mais il me tombe littéralement des mains. Il n'en est pas de même de L'empire des signes, écrit beaucoup plus tard et que je savoure littéralement : je le déguste par petites lampées et m'en délecte. Je ne me lasse pas notamment de lire et de relire le passage sur Les baguettes, qui est un véritable petit joyau littéraire. Dans ce livre Roland Barthes a parfaitement observé et restitué l'univers japonais, dont, pratiquant un des arts martiaux, je suis fortement imprégné.
 

En tout cas il est difficile de croire, en lisant quasiment en même temps Le degré zéro de l'écriture et L'empire des signes, que c'est le même auteur qui les a écrits. J'avais eu la même impression en lisant les Antimémoires de Malraux après m'être obstiné à lire L'espoir, sans aller jusqu'au bout de ce pensum. Dans son livre merveilleux, En lisant en écrivant, Julien Gracq fait une distinction entre les écrivains qui gardent leur manière d'écrire tout au long de leurs oeuvres publiées et ceux qui la font sans cesse évoluer. Roland Barthes doit appartenir à la seconde catégorie.


Sachant que Roland Barthes avait seulement pris des notes pour lui-même, quand j'ai ouvert son Journal de deuil, j'avais le sentiment coupable de commettre une effraction, de violer une intimité et en même temps je confesse que la curiosité était la plus forte. Pour me donner bonne conscience je me suis répété tout au long la dernière phrase que Nathalie Léger, qui en a établi le texte et l'a annoté, écrit dans son avant-propos : "On ne lit pas ici un livre achevé par son auteur, mais l'hypothèse d'un livre désiré par lui, qui contribue à l'élaboration de son oeuvre et, à ce titre, l'éclaire".


Le lecteur du Journal de deuil qui a connu les mêmes affres sera à même de comprendre ce que ressent Roland Barthes et celui qui ne les a pas connues aura un avant-goût de ce qui l'attend le jour venu. Car au-delà de l'éclairage de l'oeuvre, il y a celui de l'homme. Tout homme qui perd un être cher ne peut que penser qu'un jour son tour viendra. Le 25 octobre 1977, la mère de Barthes s'éteint et deux jours plus tard il écrit : "Pour la première fois depuis deux jours, idée acceptable de ma propre mort". Près d'un an plus tard, le 8 octobre 1978, il écrit : "La certitude de devoir mourir par cette logique-là [la mort de sa mère le prouve : nous sommes tous mortels] m'apaisait".


Au terme de deuil ["trop psychanalytique", écrit-il le 30 novembre 1977 et "mot nouveau, psychanalytique, qui défigure", écrit-il le 5 juillet 1978], il préfère celui de chagrin, comme Proust qui "parle de chagrin, non de deuil". Qu'il s'agisse de chagrin ou de deuil, le 12 mai 1978, il s'interroge : "J'oscille - dans l'obscurité - entre la constatation (mais précisément : juste ?) que je ne suis malheureux que par moments, par à-coups, d'une façon sporadique, même si ces spasmes sont rapprochés - et la conviction qu' au fond, en fait, je suis sans cesse, tout le temps, tout le temps malheureux depuis la mort de mam."

Cette oscillation se retrouve tout au long du Journal : "Je sais maintenant que mon deuil sera  chaotique " [2 novembre 1977] ; "Le chagrin n'a rien emporté tout de suite - mais en contrepartie il ne s'use pas" [29 novembre 1977] ; "J'ai appris qu'il était immuable et sporadique : il ne s'use pas parce qu'il n'est pas continu" [18 février 1978]. Au début son deuil - ou son chagrin - se traduit par de l'émotivité ["Gêné et presque culpabilisé parce que je crois que mon deuil se réduit à une émotivité. Mais toute ma vie n'ai-je été que cela : ému ?" écrit-il le 10 novembre 1977]. Quelques mois plus tard, le 20 mars 1978, il constate : "On me dit : le Temps apaise le deuil - Non, le Temps ne fait rien passer; il fait passer seulement l'émotivité du deuil". Ce qu'il confirme deux jours plus tard : "L'émotion (l'émotivité) passe, le chagrin reste".

Paradoxalement - mais c'est une apparence trompeuse - Barthes a besoin de solitude et n'a pas besoin de monde : "C'est lorsque nous sommes bousculés, affairés, extériorisés, que nous avons le plus de chagrin. L'intériorité, le calme, la solitude le rendent moins malheureux"[19 mars 1978]; "Au deuil intériorisé il n'y a guère de signes. C'est l'accomplissement de l'intériorité absolue. Toutes les sociétés sages cependant, ont prescrit et codifié l'extériorisation du deuil. Malaise de la nôtre en ce qu'elle nie le deuil". Ne dit-on pas pourtant que les grandes douleurs sont muettes ?


Comment s'adresser à sa mère, lui qui ne croit pas à l'au-delà : "Continuer à "parler" avec mam. (la parole partagée étant la présence) ne se fait pas en discours intérieur (je n'ai jamais "parlé" avec elle), mais en mode de vie : j'essaye de continuer à vivre quotidiennement selon ses valeurs" [18 août 1978],  et se reproche de ne pas y arriver : "Je deviens, par la perte de mam., le contraire de ce qu'elle était. Je veux vivre selon sa valeur et n'arrive qu'au contraire" [31 décembre 1978]. C'est-à-dire à la sécheresse de coeur, à l'acédie [terme emprunté à la théologie médiévale : voir sa conférence au Collège de France de décembre 1978, intitulée "Longtemps, je me suis couché de bonne heure"].


Il ne croit pas en Dieu, mais il pousse ce cri étonnant le 13 juillet 1978 : "Quelle barbarie de ne pas croire aux âmes - à l'immortalité des âmes ! Quelle imbécile vérité que le matérialisme !". Il ne se soucie pas de postérité, mais il ne peut supporter qu'il en soit ainsi pour mam. : "Peut-être parce qu'elle n'a pas écrit et que son souvenir dépend entièrement de moi" [29 mars 1979].


Dans sa conférence au Collège de France de décembre 1978, intitulée "Longtemps, je me suis couché de bonne heure", Barthes dit : "Le "milieu de la vie" n'est peut-être jamais rien d'autre que ce moment où l'on découvre que la mort est réelle, et non plus seulement redoutable. Ainsi cheminant, il se produit tout d'un coup cette évidence : d'une part, je n'ai plus le temps, d'essayer plusieurs vies [...], d'autre part, je dois sortir de cet état ténébreux [...] où me conduisent l'usure des travaux répétés et le deuil. Or, pour celui qui écrit, qui a choisi d'écrire, il ne peut y avoir de "vie nouvelle", me semble-t-il, que la découverte d'une nouvelle pratique d'écriture".


Du 15 avril 1979 au 3 juin 1979 Roland Barthes a rédigé La Chambre claire, sur la photographie et sa mère, que d'aucuns considèrent comme son chef d'oeuvre. Le "milieu de sa vie" aura été de courte durée puisqu'il est mort le 26 mars 1980 ...


Francis Richard

L'internaute peut se faire une idée de la voix de Roland Barthes en écoutant cette vidéo :



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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 16:55

Le 15 janvier dernier Maurice Chappaz s'en est allé au Père Eternel. A l'occasion de sa disparition Bertil Galland a écrit un magnifique article d'adieu dans 24 Heures ( ici ).  


Il y a un peu plus de sept ans, le 22 décembre 2001, je consacrais mon émission de Radio Silence ( ici ) à son « Evangile selon Judas » [cette émission n'est plus en ligne depuis longtemps], que les éditions Gallimard venaient de faire paraître. C'est le script de cette émission - qui durait quinze bonnes minutes - que je publie ci-après en guise d'hommage.


Hier après-midi j'ai traîné mes guêtres à la FNAC et chez Payot, à Lausanne. Aux rayons consacrés à la littérature suisse, pas un volume de Maurice Chappaz...


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Maurice Chappaz n'est connu en France que par des initiés ou par ceux, peu nombreux, qui s'intéressent à la littérature romande. Qui ne se limite pas à Ramuz, Jacottet ou Chessex.


Né en 1916 à Lausanne, ayant passé son enfance à Martigny et au Châble, pétri de culture classique par la grâce d'études accomplies au Collège de l'Abbaye de Saint Maurice, ce Valaisan est pour la première fois édité en France, chez Gallimard. A 85 ans donc. Il n'est jamais trop tard pour bien faire...


L' «Evangile selon Judas », puisqu'il s'agit de ce livre, devrait permettre à un plus large public français de faire connaissance avec cet écrivain et poète, prolifique et singulier.


« Le Valais au gosier de grive », puis « Le Chant de la Grande Dixence », livres parus respectivement en 1960 et 1965, m'ont permis de connaître Chappaz. Mais c'est son « Portrait des Valaisans », paru également en 1965, qui m'aura définitivement converti à ce poète amateur de Virgile, qui peut se révéler rabelaisien.


« Portrait des Valaisans en légende et en vérité » de Chappaz avait précédé de quelques années le « Portrait des Vaudois » de Chessex, tous deux parus aux Cahiers de la Renaissance Vaudoise [que j'ai évoqués dans mon article sur "Un Juif pour l'exemple", de Jacques Chessex ] . Ce sont eux qui m'ont appris, à l'époque où je débarquais à Lausanne, il y a trente-trois ans [en 1968, plus de 40 ans maintenant], la diversité de la Suisse romande, et combien le Valais catholique pouvait différer  du Pays de Vaud protestant, bien qu'ils soient tous deux pays de vin.


« Les Valaisans ont le chapelet à la main, quand ce n'est pas le verre » écrivait Chappaz.
Qui ajoutait : « Je suis physique comme la vigne et le vin. Lui il se trouble, moi je prie. Et ma prière c'est peut-être de me soûler jusqu'à ce que je sois ivre-mort. Eh bien c'est une prière comme une autre ! Jusqu'à ce que je distingue Celui qui m'a offert le monde ».


Le prêtre était alors une figure en Valais : « Le Valaisan croit au prêtre parce qu'il porte une robe et qu'il est voué à la chasteté. Il est retranché du troupeau. Il est comme une victime ancienne et bien surveillée ».


Chappaz restait lucide : « Boire, c'est vraiment le sourire à la terre ; l'enfant sourit, l'adulte boit. Mais quelle tromperie dans la boisson, une tromperie quasi religieuse ».


« Le Match Valais-Judée », paru en 1968, allait susciter la polémique. Quelle empoignade rêvée, et rabelaisienne, que ce match entre Sion la divine et Sion la bovine ! Quel réquisitoire contre le progrès [je ne partage pourtant pas l'aversion absolue de Chappaz envers le progrès] qui tire son inspiration de Satan et lui fait la part trop belle !


Dans « La Tentation de l'Orient », en 1970, qui est une correspondance entre Chappaz et Jean-Marc Lovay,  j'avais relevé cette forte séquence qui confirme son aversion pour le progrès : « L'odeur des camps et l'odeur du progrès se ressemblent. On a passé de l'un à l'autre sans vouloir comprendre. Les libertés sont là mais rongées par la robotisation. »


Je ne peux manquer de rapprocher ces phrases de celles de Bernanos, tirées de « La France contre les robots » : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l'esprit de Révolte, elle fait des héros et des martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n'a jamais provoqué de fièvre ».


« Evangile selon Judas » est donc une retrouvaille avec Chappaz, qui m'avait tellement marqué pendant toutes mes années d'absence et dont j'ignorais, avant de préparer cette émission, qu'il avait obtenu le prix Schiller en 1997 des mains de la Conseillère fédérale Ruth Dreyfuss.


Dans son remerciement Chappaz avait eu ces mots sur la poésie que je ne peux manquer de vous transmettre : «  La poésie est une amitié qui fait de l'homme le point de jonction, la parole de tous les éléments vivants. L'ensemble des créatures fait partie de nous. Notre sort et le leur se confondent. Je suis emporté par leur requiem comme par une vague ».


Et ces mots sur le pays : « Ah ! un pays ne doit pas perdre sa foi en lui-même. Sa différence, sa vision propre font partie de son intégrité ».


« Evangile selon Judas » est en quelque sorte un testament au sens biblique du terme, c'est-à-dire un pacte entre Chappaz et son Créateur, où l'auteur, au-delà des incertitudes, entonne un hymne à la foi. Chappaz lui a donné la forme d'un récit, mais un récit où la poésie est toujours présente, un récit qui permet sinon d'atteindre à la stricte vérité du moins de restituer la vraisemblance de ce qui s'est réellement passé. Ce qui importe davantage.


Judas est un rescapé du massacre des innocents. Elevé d'abord par des bêtes, il est capturé par des bergers qui le nourrissent et l'éduquent, puis le confient à un marchand, qui l'adopte. Judas a de l'ambition et il réussit.


Chappaz le voit et le décrit : « Les mains étaient frustes, des pattes recourbées de cordier. Mais les yeux m'étonnaient. Ils fixaient le plafond comme s'ils dormaient, grands ouverts, vert-jaune, s'allumant et s'éteignant, on se serait cru dans les marécages, on lisait une tempête en eux sous une douceur qui vous laissait interdit, comme si la mort passait .»


Un jour c'est la rencontre avec Jésus, une sorte de coup de foudre. Chappaz remarque : « Des amis pensent que c'est Judas à la façon d'un gibier qui a dit à Jésus « suis-moi ». Car il fut l'autre âme, libre, je pense à un pari, envoyée (débusquée et lancée comme un lièvre) pour que les Ecritures s'accomplissent. Et que chacun comprenne où finit l'amour s'il s'écarte de l'amour : sans exception dans l'abîme. »


Judas devient l'intendant des apôtres. Il est l'ombre de Jésus, le soleil. « En creux dans sa personne se dessine Jésus » précise Chappaz. Qui ajoute : « Il ne croit pas et il reste ». Il reçoit bien les miracles, « mais l'affaire du figuier le [révolte] », celui que Jésus assèche parce qu'il ne porte pas de fruits pour assouvir sa faim : « Le signe du figuier séché, pensons-nous, et nous rencontrerons encore les figuiers, c'est le signe que le royaume de Satan est proche, juste avant l'été de Dieu » dit Chappaz.


Un autre signe : le parfum que Marie-Madeleine répand sur les pieds de Jésus. Judas apprend de la bouche de Jésus que la mort de ce dernier est proche. En fait le parfum répandu signifie « une chanson définitive pour lever l'ancre ». Il est le signe annonciateur de la trahison. Rien n'est d'ailleurs clair dans cette trahison. Les apôtres et l'auteur s'interrogent encore : « La relation ordinaire avec le Prince des ténèbres passe par l'argent, mais pas l'argent seulement : dans toute trahison à un haut niveau, l'argent compte moins que l'idéal selon les experts. Par une juste conversion celui qui est tenté s'imaginera guider son camp dans le désert. »


De dire, comme Chappaz, que « Judas est l'agent double de l'Evangile. Payé par le diable, subsidié par la Providence. » n'est qu'une constatation bien trouvée, mais qui ne résout rien. La rencontre entre un notable et Judas, parti faire les commissions a cependant l'avantage d'être plausible. Elle a lieu après que Jésus a chassé les marchands du Temple. Le notable prétend vouloir éviter à Jésus et aux disciples de graves ennuis après cet incident. Il propose une explication. A la fin de l'entretien il remet à Judas trente deniers, une somme « idiote » qui ne serait pas la contrepartie de la trahison, mais une participation aux œuvres des apôtres pour les pauvres.


Le dernier jeudi, celui de la Cène, alors que Jésus a dit aux apôtres que l'un d'entre eux va les livrer, Judas imprudemment demande : « Est-ce moi ? » et s'entend répondre : « Tu l'as dit ». Chappaz raconte : « « Ce que tu as à faire fais-le vite » ajouta Jésus. Comme s'il passait une consigne à un valet ou à un complice. N'est-ce pas Jésus qui déclenche, qui détermine son propre rapt et non, déjà vaincu, l'homme à la bourse, et le démon qui se précipite ? Ils sont certes libres d'agir dans la mesure de ce qu'ils sont par eux-mêmes, mais Dieu savait et avait déjà livré le Fils de l'Homme. Des siècles que c'était prévu, affiché ».


Il est encore un autre signe, le fameux baiser de Judas : « Il ne demeure en Judas que le baiser comme dans le secret de nos vies, avec marqué là, rougi, ce qui nous damnera ou nous sauvera. Le baiser saisit, lie, tire. En avez-vous déjà goûté ? Depuis celui-là, tous les baisers à venir seront changés. Il faut que le Christ vive en nous ou que nous mentions ».


Chappaz regrette le laconisme de l'évangéliste qui expédie Judas dans l'au-delà : « « Judas lança  les trente pièces d'argent dans le Temple, se retira et alla se pendre » signé Matthieu. Une ligne de journal, une nouvelle de quinze secondes à la radio si je lis ou écoute l'Evangile. Je ferai écho à ces quinze secondes : Judas a eu la contrition parfaite ; il qualifie son crime ; il rend l'argent. »


Il va se prendre au figuier, le dernier signe, le non moins fameux figuier séché, dont il était question plus haut : « De tous les apôtres il est le seul qui mourra avec lui ».


Reste le pourquoi de la trahison si la rencontre avec le notable a fourni l'opportunité. Chappaz laisse les apôtres en débattre. L'un d'entre eux dit : « La vérité pour Judas était de prendre le pouvoir. Tombant dans ses bras, puis tombant dans une embuscade, le Maître va réagir avec le luxe, la force des anges, la précision de ses miracles inattendus, si brusques. N'est-il pas l'élu ? » « Judas voulait Jésus à lui, conclut Jean. Ou en régnant ou en mourant. Il n'a pas compris sa trahison. Il était notre intendant. Il ne cessait de ruser pour ce monde qu'il a traîné derrière lui, jusque dans un baiser. Il se préférait jusqu'au bout ce frère de contrebande ».


Si Chappaz tient à nous raconter Judas, c'est en raison de sa proximité : « Nous sommes si proches du fils ou du frère perdu. Car nous dépendons sans nul autre espoir de la grâce. »
Est-ce lui « cet enfant dans un village qui rassemblait ses économies et les tendait au curé : « Pour une messe - Pour qui ? - Pour une âme en peine » » et qui « n'osait prononcer le nom de Judas » ?


« Evangile selon Judas » ne nous raconte pas seulement Judas. C'est un évangile, c'est-à-dire qu'il nous raconte la vie de Jésus, la vie des apôtres, autrement dit la vie de « l'équipage qui nous fera aborder la terre entière au paradis invisible », c'est-à-dire qu'il nous raconte les miracles et les prières, le pain et le vin, le départ de Jésus et la fin du monde.


Au fil du récit Chappaz nous livre des joyaux. Jugez plutôt :


« La foi est une grâce qui nous dépasse, pareille à la poésie, plus fidèle cependant que la poésie et encore plus secrète, plus liée à notre malheur et à notre bon vouloir. Toujours en attente, j'ai compris comme elle veille quand les gens désespèrent »


« Une œuvre nous dépasse, l'occasion de cette œuvre vous prend. Parfois elle coule dans la gorge sans qu'on puisse parler : la Passion. Sortie, jaillie de là-bas elle est parvenue chez nous »


« Dans les églises, dans ce vieux frottement de pierres, le rituel signait autrefois Dieu sur nos traits mêmes. Tout ce qui est naturel vise l'incompréhensible »


« C'est la petite musique du tombeau vide qui trouble les mécréants. On les voit palpant le tombeau que nous, nous avons oublié »


« Il y a un toujours et un passage terrible vers ce toujours. Où l'on va attendre la résurrection, les uns heureux avec le Christ, les autres seuls »


Puis il y a ce terrible passage sur les prosélytes de Judas :


« L'église-monde trahit, s'étourdit et bavarde. On a basculé à l'Office, aux cuisines d'un journal. Ne prononçons pas le mot esprit. Ils ont aussi tué la lettre puis ont été tués par elle. Il n'y a plus de langue.

La prière ne chante ni ne respire (cachée dans les femmes). Le mystère sera détourné.

La Liturgie : ce miroir qui sort de la mort est brisé.

L'Eglise visible a perdu l'Eglise invisible.

Le nouveau curé, abdiquant son secret, a épuré la foi de tous ses dogmes, élagué toutes les cérémonies et il corrige la Passion. Le grand poème n'était ni assez clair ni assez social. Il a une petite machine portative pour l'apostasie, qui enregistre les savoirs ».


Heureusement Jésus serait avec ses apôtres jusqu'à la fin. Ils allaient enseigner les nations. Chappaz avançait avec eux sur la route :


« Toutes les prophéties sont dans le présent.

Je n'ai jamais connu une aussi merveilleuse apocalypse.

Et le soleil et le vent nous aiguillonnaient ».


Francis Richard

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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 20:00

A Payerne, dans la ville natale de Jacques Chessex, en 1942, un crime immonde - "j'ai honte d'en écrire le moindre mot" dit l'auteur - a été commis par des habitants du cru, tout ce qu'il y a d'ordinaires. Avec la guerre le chômage frappe durement cette petite ville de cinq mille habitants. Ils sont cinq cents à être sans emploi, et deux cents, non mobilisables, à "traîner leur misère dans les cafés, survivant de combines et de coups de main" et, pour certains, à chercher des responsables de leurs malheurs.

L'auteur, qui a huit ans à l'époque, n'a rien oublié de l'ambiance qui règne  dans cette ville de charcutiers "recuite dans la vanité et le saindoux". Il n'a rien oublié des protagonistes de cette histoire dont il fréquente les enfants à l'école et dont il s'est décidé sur le tard à faire un roman, après en avoir été hanté toute sa vie. Dans L'Hebdo du 8 janvier dernier, Isabelle Falconnier - dans un article ( ici ) qu'il vaut mieux lire après avoir lu le livre - écrit à propos de Jacques Chessex : "En 1967, dans le recueil Reste avec nous, il écrit Un crime en 1942, première incursion romanesque dans l'horreur de ce crime".

Le Juif  de cette histoire, qui fait froid dans le dos, et qui vous coupe l'appétit pour un bon moment, est le bouc émissaire rêvé. Il est juif, riche et costaud. Il respire la santé et l'aisance. Marchand de bétail, il vient régulièrement de Berne pour acheter des bêtes sur la place de la Foire de Payerne. Attiré, un beau matin d'avril, à l'écart de la place, dans une étable, où il se rend sans aucune méfiance - "il n'y a pas de logique devant la mort" - il est assassiné pour l'exemple par une poignée de médiocres militants pro-nazis.

Et de quelle manière ! Il est assommé, puis, comme cela ne suffit pas, une balle lui est tirée dans la tête. C'est alors que son corps est dépecé, coupé en morceaux comme un cochon, qui est une spécialité de la ville. Les morceaux sont ensuite empilés dans des boilles, qui sont des seaux à lait utilisés en pays de Vaud. Les boilles sont enfin jetées dans le lac de Neuchâtel dans les eaux basses qui se trouvent au droit du port de Chevroux. La nouvelle de la disparition d'Arthur Bloch se répand vite dans la ville où l'on se contente de ragoter dans un premier temps, puis de faire profil bas dans un deuxième, avant, puis après l'arrestation des coupables.

En contre-point de toute cette horreur il y a tout autour de la ville des lieux d'une beauté à couper le souffle : ils sont "d'une intensité presque surnaturelle qui tranche sur les lâchetés du bourg. Campagnes perdues, forêts vaporeuses à l'odeur de bête froide à l'aube, vallons giboyeux déjà pleins de brume, harpes des grands chênes à la brise tiède. A l'est les collines enserrent les dernières maisons, les valonnements s'allongent dans la lumière verte et dans les dernières plantations à perte de vue le tabac commence à monter au vent de la plaine".  

Le dernier livre de Jacques Chessex est-il vraiment un roman ? Il fait plutôt penser à la reconstitution minutieuse d'un crime inimaginable, commis par des fanatiques ordinaires, adeptes d'une idéologie luciférienne. Car les personnages portent leurs noms exacts. Les faits sont également exacts. Le romancier a seulement restitué l'atmosphère de l'époque telle qu'il l'a lui-même vécue. Il a seulement décrit les personnages et réécrit leurs dialogues avec cette sobriété incisive, qui est l'aboutissement de son écriture à près de soixante-quinze ans d'âge.  

La balance entre la fiction et la réalité penche indéniablement du côté de cette dernière. Et la réalité, c'est celle du Mal, qui surgit où on pourrait l'attendre le moins. Le maître-penseur des criminels nazis de cette histoire sordide n'est-il pas un pasteur, c'est-à-dire un homme de Dieu ? Aussi ce livre apparaît-il comme une manière d'exorciser le passé. Au contraire des Bienveillantes de Littell - dont je n'ai pas réussi pour le moment à dépasser les 300 premières pages - Chessex a choisi de voir les choses du côté de la victime, plutôt que du bourreau. Et le fait est que, le talent de l'écrivain aidant, le choc qui en résulte, comme tout choc véritable, n'a pas besoin de la durée d'un pavé pour vous ébranler profondément. 

Même les deux passages où Chessex stigmatise La Ligue Vaudoise (voir  ici et ici ) des années sombres ne sont-ils pas une façon d'exorciser le temps où il était édité par les Cahiers de la Renaissance Vaudoiseici ), dirigés par Bertil Galland, alors protégé de Marcel Regamey ? Comme je me plais à le répéter : rien n'est simple. Non seulement Portraits des Vaudois, et Carabas, ont été édités, en 1969 et 1971, par la maison d'édition de La Ligue Vaudoise, mais également Reste avec nous, en 1967, évoqué par Isabelle Falconnier, où Chessex parle déjà de ce crime de 1942...


Le livre se termine par ces phrases qui ne peuvent que toucher le chrétien que je suis : "Tout est plaie. Tout est Golgotha. Et la rédemption est si loin. Mais y a-t-il une résurrection ? Pitié, Dieu par la rose du ventre ouvert. Pitié par la couronne d'épines et les barbelés des camps. Aie pitié, Seigneur, de nos crimes. Seigneur, aie pitié de nous".


Francis Richard

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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 21:45

A la veille de la commémoration de l'armistice de 1918, la lecture du petit livre - il ne comporte que 60 pages - de Pierre Nora et de Françoise Chandernagor éclaire d'une lumière vive la différence qu'il convient de faire entre mémoire et histoire.

Si, comme le rappelle Pierre Nora, la première a toute sa raison d'être... pour ne pas oublier, la seconde ne peut pas jouer le même rôle. Son rôle n'est ni dogmatique, ni moral, il est d'établir des faits et de les expliquer, à l'issue d'une démarche scientifique, en les resituant dans leur contexte.

Le livre de nos deux auteurs est éponyme d'une association créée il y a trois ans par René Rémond ici, présidée aujourd'hui par Pierre Nora, et vice-présidée par Françoise Chandernagor. Cette association lançait le 12 décembre 2005 un appel historique ici , dans lequel un certain nombre d'historiens faisaient part de leur inquiétude devant la prolifération, en France, de lois destinées à faire mémoire - pas moins de 5 à ce jour - et à donner une version officielle, étatique, de la vérité historique. Ce qui est la marque des régimes totalitaires.

Les signataires n'étaient pas spécialement de droite : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock. Mais il s'agissait de véritables historiens.

Tout avait commencé avec la loi Gayssot. A l'époque cette loi n'avait pas soulevé, hormis à droite justement, d'objections majeures, et encore. Pourtant le ver liberticide était dans le fruit. Et je trouve que Pierre Nora a trop de mansuétude à l'égard de cette loi qui se retourne aujourd'hui contre ses semblables. Il en condamne seulement "l'extension", et "la généralisation de la notion de crime contre l'humanité", qui conduisent à "la rétroactivité sans limites et (à) la victimisation généralisée du passé", "double dérive". Quant à Françoise Chandernagor elle considère que ce n'est "pas la plus mal faite" de ces lois liberticides.

Pourquoi cette mansuétude ? Parce que la loi Gayssot, du nom du ministre communiste qui l'avait concoctée - les communistes sont des orfèvres en matière de libertés - "avait été conçue, nous dit Pierre Nora, dans les ciconstances très précises du négationnisme faurissonien, non pas contre les historiens, mais contre les militants de la contre-vérité historique". En faisant ce distinguo, Pierre Nora va à l'encontre de sa démonstration.

En effet le négationnisme ne doit pas plus être combattu par la loi que la vérité historique ne doit être établie par elle. Le meilleur moyen, conforme à la liberté, de combattre les charlatans en matière d'histoire est de démonter leurs supercheries en leur opposant des faits dûment établis. Le doute ne peut que s'installer quand une loi s'avère nécessaire pour faire taire les contradicteurs. C'est la loi du plus fort qui n'est pas toujours la meilleure.

Françoise Chandernagor est un tout petit peu plus - mais seulement un petit peu plus - convaincante quand elle dit que la loi Gayssot a introduit le délit de contestation - et non pas de négation qu'elle aurait trouvé plus approprié (?) - et que ce délit "qui peut être puni de prison, et qui l'a été à plusieurs reprises, n'est pas défini par la loi qui le réprime. Il est donc entièrement laissé à l'appréciation des juges, ce qui a l'avantage de la souplesse, mais l'inconvénient de l'arbitraire".

Il faut rappeler que la loi Gayssot punit la contestation de crimes contre l'humanité tels que définis par l'accord de Londres du 8 août 1945 instituant le Tribunal de Nüremberg, que l'on peut retrouver sur l'European Navigator  ici :

"L'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime."

Parmi ces crimes contre l'humanité, poursuivis par le Tribunal de Nüremberg, il y a le massacre des officiers polonais à Katyn, imputés incontestablement alors aux Nazis. L'ouverture des archives soviétiques a permis d'établir que ce massacre était en fait imputable aux Soviétiques russes, qui... figuraient parmi les juges de Nüremberg. En vertu de la chose jugée et de la loi Gayssot je ne suis pas sûr qu'il soit possible de contester aujourd'hui que ce sont les Nazis qui sont coupables de ce crime atroce. Cet exemple montre, s'il en était besoin, que les juges ne sont pas les plus habilités à écrire l'histoire.

Toujours est-il que la loi Gayssot a permis l'éclosion de pas moins de 5 lois historiennes françaises et 1 européenne, qui, selon Françoise Chandernagor, "violent le droit, violent aussi parfois l'Histoire". Elle prend l'exemple de l'assignation faite à Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur des Traites négrières, en vertu de la loi Taubira du 21 mai 2001, sur l'esclavage et la traite négrière. Que disait en substance cette assignation ? "On ne peut pas parler de la traite négrière arabe, car ce serait banaliser la traite transatlantique; mais on ne peut pas parler non plus de la traite transatlantique, car le Parlement, par sa reconnaissance, l'a "sortie du champ de l'Histoire"."...

Je recommande donc la lecture de Liberté pour l'histoire, même si je fais une réserve sur la mansuétude des deux auteurs à l'égard de la loi Gayssot, dont ils reconnaissent pourtant la nocivité. Pierre Nora définit bien le rôle irremplaçable de l'histoire, que la mémoire ne doit pas manger et empêcher d'exister en toute liberté. Françoise Chandernagor analyse bien le risque pour la liberté que constituent les lois dites historiennes, dont la plus redoutable est encore la 6ème,  "la décision-cadre européenne, votée sur proposition de la France"...

Francis Richard            

PS
     
J'ajouterai qu'il est malsain de ne se souvenir que des mauvaises choses et de faire seulement repentance. Il est beaucoup plus édifiant et plus roboratif de se souvenir des bonnes et belles choses, et de les prendre pour modèles. Dans le temps les modèles des hommes c'étaient des saints, ou des héros... Mais c'est une autre histoire.
 

Rectificatif du 11.11.2008

Comme j'avais un doute sur le fait que le massacre de Katyn figurait bien dans le jugement du Tribunal militaire international de Nüremberg, je viens de me livrer à quelques recherches sur la question. De plusieurs sources il ressort que, si le massacre de Katyn, à la demande des Soviétiques, figure bien dans l'acte d'accusation du procès, il ne figure pas dans le jugement final. Parmi ces sources il y a un article de Jean Sévillia dans Le Figaro Magazine du 19.03.2005 (ici ), dont je tire l'extrait suivant :

"En 1946, les Soviétiques font inscrire Katyn dans l’acte d’accusation du procès de Nuremberg, mais le massacre disparaîtra du jugement final : la vérité, les Anglo-Américains la connaissaient, mais la proclamer serait revenu à accuser l’allié avec lequel ils venaient de gagner la guerre. En 1953, une commission d’enquête américaine parvient à la conclusion que les officiers polonais retrouvés à Katyn ont bien été assassinés par les Soviétiques. Mais ce n’est qu’en 1990, perestroïka oblige, que ces derniers, par la voix de Mikhaïl Gorbatchev, confessent leur responsabilité. En 1992, alors que l’URSS n’existe plus, Boris Eltsine remet au président polonais, Lech Walesa, les preuves de la préméditation du massacre de Katyn."

J'avais donc bien raison de ne pas être sûr que contester la responsabilité nazie dans le massacre de Katyn tombait sous le coup de la loi Gayssot... Ce qui ne signifie pas pour autant que les juges soient habilités à écrire l'histoire...

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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