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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 22:55
Dis-moi qui je suis, de Samuel Brussell

γνῶθι σεαυτόν, (gnỗthi seautón), connais-toi toi-même, est l'un des préceptes de la Grèce antique. Samuel Brussell a apparemment adopté une autre démarche. Apparemment seulement, puisqu'en faisant cette demande à sa mère, Dis-moi qui je suis, il poursuit le même but, il cherche à se connaître lui-même.

 

Comment se connaître soi-même? En convoquant ses racines ("les racines sont utiles pour deux choses - les fuir et les retrouver"), en faisant remonter à la surface de sa mémoire ses souvenirs d'une période qui va de ses quatre ans à ses vingt ans, c'est-à-dire avant qu'il ne parte pour les Etats-Unis.

 

Dans une lettre à son éditeur, reproduite à la fin, il résume très bien le contenu de son livre: "Ce Dis-moi qui je suis est le fruit de mes rencontres, de mes voyages, de mes enquêtes sur moi-même et le monde en somme, comme tout ce que j'ai écrit à ce jour." Et ce, "dans le plus parfait désordre"...

 

Ce désordre du livre est toutefois ordonné quelque peu, comme se plaît à le faire le cerveau quand il se met à l'unisson de l'humeur vagabonde de la mémoire. Il fait ainsi sienne la profession de foi du poète catalan Gabriel Ferrater (qui se trouve en exergue à son long poème dédié à Elena):

 

Je serai digressif et cursif, anacoluthique et allusif...

 

L'ordre du livre est toutefois désordonné quelque peu puisqu'il parle d'abord des années 1960 et séquences précédentes, puis des années 1970 et séquences précédentes, enfin, à l'âge de quatre ans, de son départ d'Israël pour Paris, qu'il évoque dans un post-scriptum.

 

Ses racines? Ce sont, entre autres, avant sa naissance, les années vécues par sa mère à Casablanca, à Brunoy (en banlieue parisienne), et à Haïfa (au kibboutz Usha), et par son oncle Schlomo aux mêmes points de départ et d'arrivée, mais en passant par l'Algérie avec les Américains du United Jewish Appeal:

 

Les vies antérieures sont de magnifiques fantômes qui nous accompagnent dans nos nouvelles vies perpétuellement en devenir.

 

De ses rencontres, de ses voyages, de ses enquêtes sur lui-même et le monde, il tire des réflexions qui peu à peu dessinent ce qu'il est. Voici quelques grands traits du portrait qu'il dresse ainsi de lui, directement ou indirectement:

 

- L'athéisme aigu des laïcs et des ecclésiastiques, dont il prend conscience en France, à un âge très tendre, l'amène à s'interroger:

Comment peut-on aimer les hommes, comment aimer un pays, comment aimer la vie sans un souffle de reconnaissance pour le divin, pour le sacré?

 

- Il lui faut du temps pour devenir écrivain:

A quinze ans je sentais confusément que j'avais un monde à raconter - à écrire; simplement je ne savais pas que cela me prendrait une demi-vie pour conquérir la liberté nécessaire pour le faire.

 

- Le réactionnaire punit le délit; le révolutionnaire l'approuve, ne le considère pas comme un délit mais comme un droit: il est ni l'un ni l'autre. Alors qu'un jour il est accusé de grivèlerie, il comprend qu'il est un conservateur dans l'âme:

Le conservateur libéral se contentait de ne pas juger, de comprendre les obligations et les nécessités des différents protagonistes - et de s'adapter à la situation.

 

- En aidant une élève à faire une rédaction sur ses vacances, il apprend pourquoi elle fait de la vieille Mercedes de son père une Deux-Chevaux. Elle ne veut pas être saquée par sa prof:

Le fantasme de la pauvreté lié intrinsèquement à l'obsession de faire de l'argent - par tous les moyens et sans s'encombrer d'aucun scrupule - me parut synthétiser le grand malaise de l'époque.

 

- Pendant la guerre du Kippour, en 1973, il entend quelqu'un dire dans un café, à la cantonade: "J'espère que cette fois ils vont se prendre une bonne raclée!" et ajoute, devant son air intrigué: "J'espère que vous êtes arabe?":

Nous ne sommes jamais que ce que nous sommes vraiment, chair et histoire de nos ancêtres aux yeux de nos semblables, qu'ils nous aiment ou qu'ils nous maudissent.

 

- Vers la fin des années 1970 il découvre, dans les bureaux de rédaction des revues, la haine de la poésie, donc de l'humain:

La poésie étant l'expression même du je, elle devenait inadmissible - impossible. Des contorsions linguistiques vinrent la remplacer et se logèrent dans la rubrique "Poésie", une rubrique soigneusement réservée à la forme épurée, désindividualisée, politisée - abolissait le genre en redéfinissant le mot. Homme, femme, enfant - trois expressions du divin sur terre. Le divin... qui eût osé l'invoquer?

 

- Il doit beaucoup à une certaine Anna Lisa francophone de langue maternelle germanique. Or Anna Lisa, de peur d'être mal jugée par la nouvelle nomenklatura qui a pris le pouvoir, refuse qu'il dise de son français qu'il est "exquis de précision":

Par un réflexe de survie, elle dédaignait la précision et l'élégance de son français - et de son allemand -, alors que ce don était l'arme la plus fine pour combattre ce qu'elle abhorrait: le fascisme.

 

Comment ne pas avoir de correspondances, au sens baudelairien, avec un tel écrivain, qui écrit, à propos de la France, où il n'est pas né:

 

Je voulais appartenir à ce pays, pour pouvoir l'aimer et le chahuter moi aussi à ma guise, en digne héritier, à l'instar de Stendhal, que j'adorais.

 

Francis Richard

 

Dis-moi qui je suis, Samuel Brussell, 180 pages, Grasset (sortie en librairie le 2 septembre 2015)

 

Livre précédent:

 

Halte sur le parcours, sorti ce mois-ci à La Baconnière

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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 22:00
Pas de souci !, d'Annik Mahaim

L'expression: "Pas de souci!", je ne l'aime pas trop. Ce doit être une question de génération. Mon contemporain (dans le sens qu'il est du même millésime que moi), Fabrice Luchini ne l'aime guère non plus, comme il l'explique dans un entretien accordé au Figaro Magazine il y a quelque trois ans.

 

A l'instar de Philippe Muray, il y voit, par son "usage intempestif", la manifestation la plus éclatante de "la célébration sympathique et chaleureuse de la fête", qui serait en fait "le symptôme d'un régime d'ordre, totalitaire, qui ne dit pas son nom": "Un système déréalisant où il n'y a prétendument plus de probème."

 

Il donne quelques exemples de cet usage, qui m'agace, comme lui: "Bonjour, est-ce que je peux avoir la clé de ma chambre? - Pas de souci." "Bonsoir, donnez-moi un diabolo-grenadine, s'il vous plaît. - Pas de souci."

 

Il pousse le "Pas de souci" un peu loin (on le connaît): "Au fond, telle est l'ambition finale du bobo confortable: pas de souci. Pas de souci d'embouteillages, pas de souci de logement, pas de souci d'enfermement dans une classe ou un quartier"etc.

 

Ce doit être un agacement de millésimé, puisque Annik Mahaim, qui est également une contemporaine (dans le sens indiqué plus haut), l'emploie par dérision pour dire au fond le contraire de ce qu'elle pense du monde contemporain.

 

Or il y a justement de quoi se faire du souci avec le monde actuel tel qu'elle le décrit dans les sept nouvelles qui composent son recueil intitulé Pas de souci! En effet les exemples qu'elle donne ne sont pas réjouissants, c'est le moins qu'on puisse dire.

 

Le séminaire d'entreprise dans les bains thermaux est l'illustration de la grande entreprise déshumanisée où les hommes (et les femmes) sont considérés comme de simples pions que l'on peut déplacer à volonté, sans souci, c'est-à-dire sans respect humain.

 

Sortie de famille est le mode d'emploi en 29 étapes pour se retrouver tout seul, sans autre lien familial que soi-même, dans un décor aseptisé, et sans que plus personne ne se soucie réellement de son existence.

 

Le syndrome de Lies est celui d'une jeune femme dont la fièvre acheteuse en articles à la mode, sans souci de dépenses (l'essentiel de son salaire y passe), voit un jour ses envies saturées au point de la rendre malade à la vue de tout magasin et qui y cherche remède comme d'autres fortune.

 

RH interne 5678 raconte l'histoire de l'administration publique pléthorique qui fait appel au privé pour réduire ses coûts à un point tel que les hommes (et femmes) cèdent la place à des robots, incapables de répondre au souci des usagers.

 

"Signez là" est le récit de l'évaluation des employés d'une entreprise par une entreprise externe, qui les pousse dans leurs retranchements sans souci de leur dignité et des conséquences que de tels mauvais traitements peuvent avoir sur eux.

 

Interprète des oiseaux est l'histoire d'une employée d'une société internationale d'interprétariat, qui revient dans son pays européen après la fermeture de la filiale australienne. Sa ville natale ressemble désormais à celle qu'elle vient de quitter, c'est-à-dire bétonnée, sans souci des âmes.

 

Zeoui, le lanceur d'alerte met à jour l'utilisation, par la multinationale qui l'emploie et qui fabrique des meubles sans vis, d'un matériau nocif aussi bien pour ses ouvriers que pour ses clients. Cette société bénéficie de connivences qui lui permettent de persister sans souci de santé humaine.

 

Annik Mahaim, clairement, est inquiète de l'évolution du monde. A travers ces sept nouvelles, elle le dépeint dans des termes alarmants et, pour tout dire, déprimants. Peut-être peut-on lui reprocher de généraliser un peu trop, d'être dès lors caricaturale, sans souci de montrer que le monde actuel n'est tout de même pas tout noir et que ce n'était pas mieux avant.  

 

On a aussi envie de lui dire qu'il serait plus humain ce monde, du moins dans nos pays, s'il respectait davantage les libertés et responsabilités individuelles, s'il était plus fidèle à ses origines judéo-chrétiennes, c'est-à-dire s'il respectait davantage les personnes et leurs biens, aussi bien matériels que spirituels.

 

Francis Richard

 

Pas de souci!, Annik Mahaim, 168 pages, Plaisir de lire

 

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 22:55
Le livre des débuts, d'Eugène

Dans le film mythique Philadelphia, il y a un dialogue non moins mythique, dans une chambre d'hôpital, entre les deux protagonistes, le premier, homosexuel, avocat licencié par le cabinet qui l'employait parce qu'atteint du sida, le second, avocat initialement homophobe, qui a assuré brillamment sa défense et lui a obtenu de forts dommages et intérêts:

 

Andrew Beckett (Tom Hanks): What do you call a thousand lawyers chained together at the bottom of the ocean?

Joe Miller (Denzel Washington): I don't know.

Andrew Beckett: A good start.

 

- Qu'appelez-vous un millier d'avocats enchaînés ensemble au fond de l'océan?

- J' sais pas.

- Un bon début.

 

C'est à ce dialogue que l'on peut penser en lisant Le livre des débuts d'Eugène. Parce que c'est le livre de onze bons débuts, qui ne demanderaient guère mieux que d'être développés. Ce que s'est refusé l'auteur, qui a préféré mettre l'eau à la bouche du lecteur, ou plutôt, lui laisser se mettre la suite en tête.

 

Stan est coursier à New-York: "Sur mon vélo je n'arrêtais pas de courir d'un boulot à l'autre. Et puis, un jour, je me suis demandé pourquoi ce ne serait pas ça mon vrai job." Un jour il doit transporter, en frémissant, un organe humain dans une glacière...

 

Vova a douze ans. Il vit dans un pays meurtri par la guerre. Il en est sorti orphelin de cette guerre. Il ne possède plus qu'une seule chose, que personne d'autre ne possède, "une relique du temps jadis", un voltigeur, c'est-à-dire un carrousel, dont le monde entier cherche à s'emparer...

 

Nadejda, accompagnée de son agente Sofia, fait le voyage de Kiev à Zurich pour une séance de photos dans les locaux, situés au sous-sol d'un immeuble, de la Green Door Agency, dont la porte est couleur vert pomme. Pour les photos elle sera vêtue seulement d'une robe en chocolat...

 

Le narrateur et sa femme Solange se rendent à Ostende un quatre juillet, fête de l'Indépendance américaine. Ils ont pris toutes leurs dispositions pour se retrouver enfin seuls, sans enfants. Mais ils mettent "à profit ces moments à deux pour déverser un carnaval de rancunes aigrelettes...".

 

Au milieu de nulle part, un homme et une femme se retrouvent un soir prisonniers dans le petit local d'une banque, aménagé pour distribuer des billets à la clientèle en dehors des heures d'ouverture: ils ont pu tous deux entrer mais les portes refusent obstinément de s'ouvrir quand ils veulent ressortir...

 

Un jour, la jumelle de Mathilde, Marie, a disparu, un quatre août: "L'épicier du village l'avait vue partir à bicyclette en direction du champ Vova, mais personne ne l'avait jamais vue revenir." Ses parents et elle, elle surtout, n'arrivent pas à faire leur deuil de cette évaporation et se donnent quatre ans pour le faire...

 

A travers ses différents âges, le narrateur souffre de TOC, troubles obsessionnels compulsifs:  "Il s'agit de troubles mentaux caractérisés par l'apparition répétée de pensées intrusives". C'en serait risible, si cela n'allait pas, semble-t-il, de mal en pis. A moins que...

 

Le narrateur a une dent contre les Ressources Humaines du journal qui l'emploie. Compte tenu de la diminution des recettes publicitaires, il s'agit en effet d'abord de "faire mieux avec moins", puis de "faire moins avec moins". Alors il donne sa démission...

 

Une dame de bientôt soixante-dix ans habite avec son beau-fils et sa fille une rue assez coquette de Londres, Oldmary Street, du côté de Camden, composée de maisonnettes en briques. Tout commence quand Battel, une société fabriquant des jouets, frappe à la porte...

 

Aliona, jeune Russe de trente-cinq ans, historienne d'art installée à Genève, est au chômage: "La plupart des êtres humains divisaient leur journée en deux: avant midi et après-midi. Pour Aliona, c'était l'avant-yoga et l'après-yoga." Elle cherche à s'en sortir...

 

Quel peut bien être le but du Bauman & Lemack Institut en invitant à Montreux l'historien italien Alberti, le sémioticien estonien Nool et la géographe française Furlan, à faire tous trois une conférence sur l'histoire de la cartographie et à percevoir dix mille euros d'honoraires?

 

En lisant tous ces débuts prometteurs (et je n'en ai donné qu'un aperçu, un début...), suivant son tempérament, le lecteur peut avoir deux réactions: rester sur sa faim, ou sa frustration, ou, c'est évidemment recommandé, laisser libre cours à son imagination pour se raconter leur suite.

 

Comme il y en a pour tous les genres, goûts et couleurs, et sous tous les cieux, il serait étonnant qu'aucun de ces onze débuts ne l'inspire, d'autant qu'ils se passent tous à notre époque et qu'il peut donc s'emparer facilement de l'un ou l'autre des personnages.

 

Eugène, en tout cas, s'est vraisemblablement beaucoup amusé à écrire ces débuts de livres (il fait même quelques clins d'oeil entre eux...). Il les a écrits avec un talent indéniable, montrant par là même l'étendue de son registre littéraire, et tous ces chapitres 1 justifient donc le sous-titre inhabituel de Romans.

 

Francis Richard

 

Le livre des débuts, Eugène, 160 pages, L'Âge d'Homme

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 22:55
Une rose et un balai, de Michel Simonet

Ce proverbe figure dans Le livre des proverbes français d'Antoine Leroux de Lincy (Adolphe Delahays, Paris,1859): "Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens."

 

Après avoir lu le livre de Michel Simonet, Une rose et un balai, il convient de dire que le métier qu'il exerce, balayeur de rue à Fribourg, n'est pas sot et qu'il ne l'est pas non plus: "Un travail solitaire, mais pas isolé, où il faut bien s'entendre avec soi-même, qui autorise la méditation, pourquoi pas le rêve, à ne pas confondre avec la distraction ou l'étourderie."  

 

Michel Simonet fait ce métier depuis vingt-neuf ans: "Il devrait me rester une dizaine d'années à tirer... disons plutôt à pousser mon char ou promener mon vorace aspirateur. Il est heureusement bien trop tôt pour songer à la quille ou à l'otium."

 

Michel Simonet a choisi ce métier par vocation: il a suivi "une logique de timide, de petit bras à qui un balai convient"; et par spiritualité: "chrétien à l'air libre", il a eu la confirmation d'avoir fait le bon choix "par la sérénité et l'équilibre qu'il [lui] procure, avec le sentiment de marcher à la suite du Christ, certes chaussé de souliers à coque renforcée, au lieu de sandales".

 

Ce qui le distingue des autres balayeurs, auxquels il s'est parfaitement adapté et qui l'ont adopté, c'est d'accomplir son métier "la fleur au balai". Depuis quasiment le tout début il a mis une rose à trôner sur son char à déchets: "Elle est la promotion de ce dernier qui devient son vase et son réceptacle véhiculaire, la cerise sur le gâteau brunâtre, le petit plus sur le détritus, la richesse d'un pauvre job et la fleur sur son fumier."

 

Ce "docteur honoris rosa" est un fin lettré. Au temps où les consignes de bouteilles en plastique ou en verre existaient, leur récupération lui permettait de se constituer un pécule d'une bonne centaine de francs par mois, avec lequel il s'est constitué "une bonne bibliothèque diversifiée et faite des ouvrages de cette belle mais coûteuse collection qu'est la Pléiade, à raison d'un livre par mois, preuve qu'on peut se recycler dans la littérature..."

 

Poète, il s'inspire par exemple de Joachim du Bellay et devient Joachim du Balai:

Heureux qui, balayeur, fait d'utiles voyages

De trottoir en trottoir et rose pour Toison,

Et qui a peu besoin de monter en avion

Pour saisir au global le monde et son usage.

[...]

 

Il s'inspire de François Villon et devient François Gravillon:

O vous, frères humains qui sur trottoirs tombez,

N'ayez comme la glace vos coeurs endurcis

Contre nous cantonniers qui, effectifs réduits,

Usinons du racloir et de jour et de nuit

Pour extraire, épuisés, aux filons infinis

L'or blanc à ciel ouvert des mines refroidies;

[...]

 

Il s'inspire de Paul Verlaine et reste anonyme:

Et je m'en vais

A mon balai

Que j'emporte

Au vent mauvais,

De çà, de là,

Amassant

La feuille morte.

 

S'il s'inspire des poètes passés, Michel Simonet ne verse pas "dans le nostalgique inconditionnel du "c'était mieux avant" ou dans le spleen du dernier des dinosaures": "Les traditions peuvent devenir obstacles quand elles survivent à la nécessité, mais si nous sommes toujours à l'école de la vie dans tous ses aspects, nous ne serons jamais de la vieille école."

 

Cet adepte de la voie médiane, celle qui se situe entre tradition et modernité, ce "balayeur et fier de lettres", confie en fin d'ouvrage:

 

"Un balayeur qui écrit n'est pas un écrivain qui balaie: j'ai voulu m'entretenir avec vous des travaux communs et diversifiés au milieu d'une rue, en parcourant cette belle et longue histoire en courte géographie fidèlement accompagné de

Mon char

Ringard

Trône de ma rose,

Collègue de symbiose

Soeur de couleur et d'osmose,

D'entrain jusqu'à l'arthrose."

 

Quand il s'adonne à la prose, qui constitue la plus grande part de son livre, Michel Simonet, qui, "à force de ramasser du papier", a "maintenant envie d'écrire dessus et d'avoir de temps en temps une plume en main au lieu d'un balai" qualifie son style de "plutôt abrupt, parfois rugueux de trottoir, clinique, cleanique". Ceci étant expliqué par cela...

 

Ajoutons que son livre est roboratif et plein d'humour ("Le comble du cantonnier: lui demander ses papiers.") et qu'il ne laisse pas d'étonner: Michel Simonet est en effet, par exemple, "ouvrier et père de famille nombreuse" (sept enfants), ce qui "n'est pas forcément un long fleuve tranquille et demande dynamisme et suite dans les idées". Selon lui, les pères sont les aventuriers des temps modernes:

 

"Une aventure qui en vaut la peine. Car la famille donne encore plus de sens à un travail, unit plaisir et nécessité, contrainte limitante et horizon, fait viser loin autant que haut, n'a pas son pareil pour nous recycler de l'intérieur et donne d'autres buts que la course constante au bien-être insatiable."

 

Francis Richard

 

Une rose et un balai, Michel Simonet, 136 pages, Faim de siècle 

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 21:45
Vivarium, de Thomas Kryzaniac

Le Larousse donne la définition suivante d'un vivarium: "Établissement aménagé en vue de la conservation de petits animaux vivants dans des aquariums (animaux aquatiques, poissons), insectariums (insectes) et terrariums (petits vertébrés terrestres)."

 

De fait, le Vivarium de Thomas Kryzaniac abrite de grands animaux, les trois principaux personnages de ce roman, que l'auteur donne surtout à voir à travers les grandes baies vitrées, sans voilages ni rideaux, d'une cabane au milieu de nulle part, sur une île des Caraïbes, au nom improbable d'Odessa.

 

Le narrateur, Léon, un peu moins de trente ans, est invité sur cette île par un écrivain, Joseph Rivière, la cinquantaine. Celui-ci se considère comme "infréquentable" et se dit dans la lignée scandaleuse "de Daudet fils à Rebatet, en tirant jusqu'à Bloy ou Maistre".

 

Léon a admiré un temps ce colérique de Rivière, qui n'est connu que d'"un maigre public". Mais ses "incartades à droite à gauche" (qui ont fait un temps illusion), son "comportement erratique", son "inconstance", sa xénophobie, ses maladies de la persécution et du complot ont fini décidément par l'en éloigner.

 

Léon n'a commencé à s'intéresser de nouveau à lui que parce que ce misanthrope lui a fait part dans ses épîtres de l'existence de son concubinage revitalisant avec Mathilda, la trentaine, belle cantatrice doublée d'une fervente admiratrice. Ce qui ne pouvait qu'éveiller sa curiosité, Rivière n'étant pas spécialement dans son esprit un homme à femmes.

 

Avec dans l'idée d'écrire un long article sur ce reclus, ce soi-disant pestiféré de Joseph Rivière, voire de réaliser un long métrage sur lui, Léon débarque donc un jour de septembre par bateau sur l'île d'Odessa, après avoir pris l'avion à Paris pour Kingston. Et là les choses ne se déroulent pas du tout comme il se l'imaginait.

 

La première phrase du livre, et la dernière, donne bien l'ambiance dans laquelle baigne ce roman tropical, qui s'avère infernal: "J'ai rencontré Mathilda au milieu d'un cauchemar. Je n'aurais pas pu la rencontrer ailleurs." Et le fait est que ce livre foisonnant apparaît au lecteur comme un véritable cauchemar dans lequel le narrateur a bien du mal à distinguer le vrai du faux.

 

L'auteur prend d'ailleurs un malin plaisir à brouiller les pistes, dans lesquelles il laisse sciemment s'engager et se perdre son lecteur. Il le malmène comme Joseph, sa créature, le fait avec son autre créature, Léon. A qui Joseph explique un jour en ces termes pourquoi tous deux ne peuvent de toute façon pas se comprendre:

 

"Au sein d'une même langue, un mot change de sens selon la bouche qu'il franchit. Par conséquent, chaque mot est prononcé une seule et unique fois avant de disparaître à jamais. Ou alors, pour faire simple: aucun mot n'existe."

 

En conséquence, Joseph ajoute à l'adresse de Léon: "Tout ce que vous pourriez recevoir de moi ne servira qu'à forger l'image d'une personne entièrement différente, peut-être bien mon exact contraire." Si l'image que Léon se fait de Joseph est trouble, et troublante, celle qu'il se fait de Mathilda ne l'est pas moins trouble, et troublante, d'autant que, jusqu'à la fin, il lui manque une donnée essentielle, et diabolique...

 

D'avoir été malmené tout du long par l'auteur pourrait bien sûr déplaire au lecteur. Mais rien n'est moins sûr. Car c'est pour la bonne cause (celle de maintenir la tension jusqu'au bout) que l'auteur mène ainsi son récit comme un raisonnement dialectique, pour arriver à une conclusion qui ne peut que laisser le lecteur pantois.

 

Francis Richard

 

Vivarium, Thomas Kryzaniac, 350 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Le pyromane (2013)

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 22:55
Monsieur a la migraine, de Valérie Cohen

Le désir féminin? Les femmes elles-mêmes ont souvent du mal à savoir ce que c'est. Alors, les hommes... Pourtant, quand le désir féminin (ou masculin) disparaît, la vie de couple devient problématique... Dans Monsieur a la migraine, Valérie Cohen raconte les histoires, et l'histoire, de quatre femmes confrontées à de telles frustrations et insatisfactions.

 

Anna Delavigne, cinquante-quatre ans, est mariée à Edgard Breton. Ils ont deux grands fils. Cela fait pourtant trente ans qu'elle connaît la bérézina sensuelle. Son corps est devenu hermétique au plaisir quand elle se soumet au devoir conjugal. Elle se sent menottée, prisonnière d'un "Edgard aussi romantique qu'un bidet".

 

Noémie Roche, quadragénaire, est marié à Alexander, un avocat fiscaliste de renom, divorcé, comme elle. Elle a deux grandes filles. Il a un grand fils. Depuis six mois la libido d'Alexander est malheureusement en berne. Son corps à elle a terriblement faim et Monsieur ne peut la satisfaire: Monsieur a la migraine...

 

Julie Blum, trente-trois ans, est séparée de Guy depuis treize mois. Ils ont eu quatre enfants ensemble. Depuis leur séparation, cette secrétaire de rédaction, à mi-temps, d'un magazine médical, est "jouisseuse occasionnelle": "Des rencontres factices et des plaisirs sans lendemain pour des orgasmes sans âme."

 

Lucía est une amie de Noémie. Elle a fui l'Argentine et Alberto Fernandez, un homme marié: "Il était de ces hommes qui vous attachent à eux et décident de la longueur de la laisse.". Professeur d'espagnol dans l'école où Noémie enseigne le français, elle fait des massages pour améliorer son ordinaire. Devenue frigide, elle est "en attente d'un mec bien".

 

Ces quatre femmes se retrouvent quatre vendredis de suite pour des groupes de parole et de partage dans un salon d'hôtel. Ces groupes sont animés par Patrice Denis, sexothérapeute, architecte du désir - il est réellement architecte à l'origine -, pour rénover et transformer leurs espaces affectifs et sensuels, tout en développant leur potentiel érotique...

 

Anna est venue sur la recommandation de son gynécologue; Noémie sur celle de Lucía qui a lu un article sur le sujet dans une revue; et Julie grâce à un bon pour ces quatre soirées entre femmes, que lui ont offert ses plus vieux amis, connus sur les bancs de l'école, Thierry, Maryse et Nathalie, en guise de cadeau pour son trente-troisième anniversaire.

 

Valérie Cohen relate dans ce roman plein d'humour, et assez piquant par moments, ces quatre séances originales de thérapie de groupe, purs fruits de son imagination documentée; les liens qui se nouent inévitablement entre les quatre participantes; les changements dans leurs vies de femmes qui en résultent.

 

Tout en étant distrayant, et sans prétention thérapeutique, ce récit donne ainsi forte matière à réflexion, que ce soit une femme ou un homme qui le lise: s'il ne faut pas prendre le désir féminin à la légère, ne faut-il pas lui rendre cependant toute sa légèreté pour qu'il opère sous la couette avec succès?

 

Francis Richard

 

Monsieur a la migraine, Valérie Cohen, 160 pages, Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:       

Alice et l'homme-perle (2014)

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20 août 2015 4 20 /08 /août /2015 21:45
Jiminy Cricket, d'Olivier Sillig

Jiminy Cricket est un personnage de Pinocchio, le dessin animé de Walt Dysney. Olivier Sillig rappelle que dans ce film "le malheureux grillon était la conscience du pantin"... Dans le roman éponyme, c'est le surnom que donne spontanément le narrateur à un adolescent, ou presque - il a l'allure d'un môme -, dénommé Jérémie Crichon.

 

John, de nationalité anglaise, écrit ce récit en 1989: le mur de Berlin vient de tomber et la peine de mort a été abolie en France huit ans plus tôt - c'est la loi du 9 octobre 1981. Et il dit au tout début du livre que c'est "quatre ans trop tard pour Jiminy"...

 

John donne un autre repère daté: Jiminy Cricket est né pour lui quinze ans plus tôt, autrement dit en 1974 (ou en 1975, si l'on en croit la quatrième de couverture). Il fait sa connaissance en effet, à ce moment-là, sur une petite route départementale de l'Aveyron, où il est tombé en panne avec son minibus. Helen l'a laissé tombé deux jours plus tôt...

 

Jérémie Crichon, baptisé donc Jiminy Cricket par John, est venu à son aide. Ils ont poussé ensemble le minibus, au volant à droite, of course, jusqu'à une station-service, où le véhicule a été réparé. Puis, comme John n'a pas de destination définie, qu'il va où le porte le vent, ils gagnent les Bains, chez Jiminy.

 

Les Bains, c'est un hameau, en réalité Aubin des Causses, pas loin de Lodève, où vit une communauté de marginaux comme il s'en est créé un certain nombre dans le sillage de mai 1968. C'est donc chez Jiminy. Qui en est le bon génie, avec son bon sourire, et où John finit par s'établir. 

 

La communauté comprend dès lors quatre filles, Mélinda, Évelyne, Fabienne et Louise, et cinq garçons, José, Andrea, Bruno (marié à Louise), Jiminy et John. Les combinaisons de couples éphémères, que John s'efforce de calculer, s'y déclinent sans souci de genres ni de durées...

 

Les membres s'avèrent en effet  pour certains des bi qui s'ignoraient, pour d'autres des résolument hétéro ou homo, mais leur trait d'union, en tous les cas, est Jiminy, ce grillon du foyer communautaire, qui a l'intelligence du sexe et qui sait même s'abstenir quand il le faut.

 

D'emblée le lecteur sait donc pertinemment, depuis le début, qu'un drame va se jouer pendant ce récit, puisque Jiminy finira sur l'échafaud en 1977, mais il ne saura lequel qu'à la toute fin, après que l'utopie du vivre ensemble sans entraves aura connu, un temps du moins, quelque réalité.

 

Alors qu'il a commencé sur une note somme toute tragique, ce récit se terminera sur une note d'espoir... Ce qui n'étonnera pas le lecteur, frappé par la bienveillance inébranlable de l'auteur, en toutes les circonstances, même les plus crues, de l'histoire, qu'il raconte par le truchement de John avec un naturel déconcertant.

 

Francis Richard

 

Jiminy Cricket, Olivier Sillig, 188 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

Le poids des corps, L'Âge d'Homme (2014)

La nuit de la musique, Encre Fraîche (2013)

Skoda, Buchet-Chastel (2011)

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19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 21:35
Une maison jaune, d'Abigail Seran

Les maisons que nous habitons ont souvent une histoire. Mais il est bien rare que nous en sachions grand chose. Pour autant qu'elles demeurent, elles passent de mains en mains à travers le temps sans que leurs murs, qui ont pourtant des oreilles, ne fassent de révélations.

 

Dans ces maisons, les générations se suivent et ne se ressemblent pas toujours, surtout au cours du XXe siècle. Le temps s'y est comme accéléré. Les moeurs y ont changé beaucoup plus qu'au cours des siècles précédents, où elles s'étaient figées, temporairement.

 

Abigail Seran, raconte ce que, dans une même maison, qui aurait dû être Une maison jaune, trois jeunes filles, à peu près du même âge, ont vécu pendant deux ans de leur existence, à trente-trois, puis trente-cinq années d'intervalle.

 

Le récit se déroule en effet en parallèle de mai 1924 à mai 1926, de mai 1957 à mai 1959, et de mai 1992 à mai 1994. Son originalité tient à cet écoulement du temps, aux mêmes dates, qui marquent, différemment, pour chacune de ces trois jeunes filles, le passage de l'adolescence à l'âge adulte.

 

Léonie Grandvieille est la première de ces jeunes filles dans l'ordre chronologique à habiter cette maison qui aurait dû être jaune et qui est une maison de maître. A l'époque la vie des jeunes filles de bonne famille ne leur appartenait pas. C'étaient leurs parents qui décidaient pour elles de ce qu'elles deviendraient.

 

C'est ainsi que le mariage de Léonie avec Auguste, l'héritier Chembignac, est arrangé par les parents des deux familles et qu'elle devient son épouse, et femme, alors qu'elle n'a tout juste que seize ans. Dans les vicissitudes qu'elle doit alors traverser, elle peut heureusement compter sur son amie fidèle, Lisbeth Montverdil.

 

Pia, d'origine italienne, est la deuxième de ces jeunes filles. Avec ses parents elle habite l'appartement situé tout en haut de la maison. Ils sont locataires d'Alba, qui occupe le reste de la maison et qui est une pianiste émérite, voyageant une partie de l'année pour donner des concerts de par le vaste monde.

 

Pia, en principe, est destinée à épouser un jour Pietro, un garçon de son pays, resté dans le village familial, en Italie, où demeure sa nonna. En attendant, après le collège, elle travaille à la manufacture de tabac et apprend le français, puis la musique avec Alba, dont le prénom signifie aube en italien. Pia n'est déjà plus la fille soumise que fut Léonie.

 

Charlotte est la troisième de ces jeunes filles. Ses parents sont séparés. Elle vit avec sa mère et l'amoureux de celle-ci, Paul, dans la maison qui aurait dû être jaune et qui est promise maintenant à la démolition dans un délai de deux ans. Elle est au lycée et projette de faire des études universitaires.

 

Charlotte, qui se découvre farouchement indépendante, a trouvé des petits papiers dans la buanderie de la maison. Ils sont recouverts d'une écriture bien ronde et doivent remonter à quelques décennies. Ce sont en fait les premières pièces d'un puzzle qui vont lui donner l'idée de reconstituer l'histoire de la maison et du quartier où celle-ci se trouve.

 

L'histoire de la maison et de ses habitants est donc racontée au fil des confidences que font tour à tour les trois jeunes filles et des découvertes que fait Charlotte et qui viennent en compléter le tableau. C'est ainsi que, peu à peu, tous les personnages, en rapport plus ou moins direct avec la maison, prennent vie sous la plume d'Abigail Seran.

 

Abigail Seran dédie ce livre à toutes les femmes de sa vie, tout particulièrement à celle qui la lui a donnée. Et il est vrai qu'il est surtout question de femmes - de bien jeunes femmes - dans ce livre et de l'évolution de leur condition. C'est à la fois très bien vu et très bien restitué, aussi bien historiquement (jusque dans les expressions employées) que psychologiquement (jusque dans les attitudes).

 

Une fois le livre terminé sur un pied-de-nez ultime fait au destin de cette maison, on ne peut qu'être reconnaissant à l'auteur d'avoir rappelé par ce récit, dont le style fluide et bien venu varie quelque peu suivant la narratrice, combien les choses étaient différentes jadis et naguère et qu'il est bien difficile de dire avec les nostalgiques d'aujourd'hui que c'était mieux avant.

 

Francis Richard

 

Une maison jaune, Abigail Seran, 310 pages, Plaisir de lire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Marine et Lila (2013)

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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 22:55
Holocauste, de Florian Eglin

"Cette aventure-là se termine,

ce fut un calvaire enthousiasmant que de l'écrire,

mais un calvaire avant tout..."

 

Avant de se lancer dans des remerciements adressés aux personnes qui lui ont permis d'écrire sa trilogie, consacrée à son alter ego Solal Aronowicz, Florian Eglin fait cet aveu à la fin de ce dernier volume, qui la conclut. Solal est peut-être un alter ego de Florian, mais, attention, c'est un alter ego sorti tout de même tout droit de son imagination fertile, nourrie de fantasmes, de cauchemars, mais aussi, indubitablement, d'expériences personnelles.

 

Devant l'Eternel, Solal Aronowicz est en effet un grand bibliophile - il possède des livres de Céline, Homère, Bovon, NietzscheCingria - et il est en train de lire Le crépuscule des hommes de Philippe Testa. Solal est aussi un grand amateur de cigares, notamment des cubains, qu'il conserve dans des humidors; un grand connaisseur de wiskies, des single malt; et un grand porteur de bottes de luxe, dont il prend un soin maniaque.

 

De ses précédentes aventures, rocambolesques et grand-guignolesques, Solal s'est toujours sorti, mais pas vraiment indemne: il est tout couturé, n'a plus qu'un oeil et a perdu son membre viril. Il n'en est pas moins aimé d'Elisa, qui lui a donné deux jumeaux, Somerset et Siegfried, et une petite fille, April, dont il est gâteux.

 

Au cours des deux précédents volumes, ce bagarreur de Solal s'est fait un grand nombre d'ennemis. Trésorier de Ces Messieurs !!!, association composée de factotums et d'apprentis factotums, il a demandé à l'un d'entre eux d'en dresser la liste, mille cent au total. Et il s'est donné pour tâche de les éliminer, non sans les avoir torturés préalablement...

 

Ces Messieurs !!! est sise au 2 rue des Granges à Genève, dont l'immeuble leur appartient. Au 4, dont l'association est également propriétaire, une autre association, envahissante, Les Nouveaux Messieurs !!!! s'est installée. Elle est envahissante parce qu'elle ne laisse plus à leurs voisins du 2 qu'une portion congrue de jardin.

 

Comme Ces Messieurs !!! ont décidé de devenir juifs comme Solal, par solidarité avec lui, en suivant des cours de kabbale et d'hébreu, et que Les Nouveaux Messieurs !!!! sont arabes, un conflit entre les deux s'avère du coup inéluctable. L'épilogue inattendu justifie d'ailleurs le titre donné par l'auteur au volume...

 

Comme dans les deux volumes précédents, celui-ci contient des épisodes mémorables, comme, au tout début, histoire de mettre dans l'ambiance, les sévices subis par la Séide, une ennemie qui apparaît dès le premier volume, ou, plus loin, la bagarre homérique, dans des ouatères, qui met aux prises Solal et un notaire, le treizième par l'importance sur sa liste d'ennemis.

 

L'épisode le plus mémorable est cependant la découverte par Solal, lors d'un vernissage dominical, de la surprenante preuve d'amour, que lui voue Mary, la conservatrice de troisième rang de la Fondation Martin Bodmer, dont il est l'un des plus généreux donateurs, découverte qui se fait au milieu d'une hécatombe livresque.

 

Si l'auteur a souffert un calvaire en écrivant son livre, son lecteur n'est pas épargné en le lisant, ce qui ne l'empêche pas non plus d'être enthousiaste. Pourquoi d'ailleurs l'auteur souffrirait-il tout seul? D'être malmené n'est cependant pas dénué d'agrément pour le lecteur. Cela n'ouvre-t-il pas les vannes à son imagination? Cela ne le range-t-il pas du côté de l'auteur, délire garanti, en avalant son coquetel d'horreur-humour?

 

Car Florian Eglin achève de faire du lecteur son complice, en jouant avec les mots; mieux, en jouant avec des expressions toutes faites, leur donnant un sens décalé, séduisant pour l'esprit; en lui faisant des clins d'oeil littéraires: "Longtemps, Solal, s'était levé de bonne heure.", ou cinématographiques: "On abat bien les chevaux blessés, non? Ou alors on leur murmure aux oreilles, je ne sais plus".

 

Francis Richard

 

Holocauste, Florian Eglin, 336 pages, La Baconnière (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (2013)

Une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant ? (2014)

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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 22:45
Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

Parmi les êtres humains, les monstres, que l'on a de la peine d'ailleurs à qualifier encore d'humains, mettent mal à l'aise. Ils sont incompréhensibles pour le commun des mortels et ne paraissent décidément pas amendables. Leurs méfaits réclament vengeance, châtiment, protection contre leur capacité de nuisance ou de récidive.

 

Si la réalité de ces monstres dépasse la fiction, la fiction peut dépasser leur réalité. C'est le cas dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Avec les chiens, qui se passe en France et où un ogre, un tueur d'enfants en série, qui a été condamné à perpétuité, est relâché dans la nature après 13 ans passés derrière les barreaux, pour bonne conduite, et parce qu'il a changé, en bien.

 

Gilbert Streum est pourtant bien un monstre. En tout cas il l'a bien été. Au cours de l'année 1999, il a tué trois petits garçons, Daniel, Guillaume et Grégory, qu'il a enlevés et séquestrés, et il en aurait même, vraisemblablement, tué un quatrième si celui-ci n'avait pas été retrouvé à temps, à l'automne. On ne saura comment qu'à la fin du livre...

 

Le narrateur, enfin celui qui parle à la première personne dans le livre, est justement ce dernier otage de Gilbert, Julien, aujourd'hui âgé de 23 ans. Sa mère s'est pendue aussitôt après qu'il a été libéré... et il est devenu aussitôt orphelin, parce qu'il ne se connaît pas de père, sinon peut-être Gilbert, paradoxalement, qui part à ce moment-là en prison...

 

Les pères des trois premières victimes, respectivement Jesús, Patrick et Michel, tous trentenaires à l'époque, le premier maçon, le deuxième avocat d'affaire et le troisième journaliste à l'AFP, se retrouvent un  jour, secrètement, dans l'arrière-salle d'un tripot de Belleville, trois mois après l'incarcération de Gilbert. Rien ne les réunit sinon d'avoir chacun perdu un fils.

 

Ce jour-là les trois hommes condamnent le monstre à mort, symboliquement, puisque la peine de mort a été abolie en France, et jurent que, si Streum ressort un jour de prison, l'un d'entre eux le tuera. Ils se font une entaille dans la main comme des gamins et mêlent leur sang solennellement. Le sort désigne alors Michel pour exécuter l'éventuelle sentence. Maintenant, justement, Gilbert est ressorti...

 

Michel approche Gilbert sans que celui-ci ne le reconnaisse (il a pris le patronyme de sa deuxième femme), sous couvert, étant journaliste, de vouloir écrire un livre sur lui. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Surtout après qu'il apprend comment Gilbert en est arrivé à enlever, puis à séquestrer, enfin à tuer les trois petits garçons. De connaître mieux Gilbert change sa façon de le voir. Comprendre, là encore, n'est pas approuver, mais "à dormir avec les chiens, on attrape des puces"...

 

Le portrait contrasté et fascinant de Gilbert se dessine au fil du récit, mais se dessinent aussi celui de Michel, de Patrick et de Jesús; celui de Julien, le rescapé; celui des compagnes de Michel, Nathalie (dont il a divorcé), puis Clarisse; celui de la compagne de Patrick, Valérie; celui de la compagne de Jésús, Ester. Toutes ces femmes sont sans doute plus affectées qu'elles ne le montrent ou qu'on ne le croit.

 

Se posent bien sûr toutes les questions que l'on se pose quand un monstre sort de prison. S'est-il vraiment amendé? A-t-il payé sa dette à la société (en l'occurrence toute la fortune de Gilbert, ou presque, est passée en dédommagements, versés surtout à l'État...)? Va-t-il récidiver, c'est-à-dire représente-t-il un danger pour d'autres petits garçons? Antoine Jaquier n'esquive aucune de ces questions et y répond.

 

En remontant habilement dans le passé des uns et des autres, et en levant le voile sur leur présent, Antoine Jaquier montre, dans ce roman écrit sobrement (il en est d'autant plus percutant), où la violence et le sexe se côtoient crûment, que la nature humaine présente de nombreuses facettes. Il y aurait plutôt, dans les comportements de chacun, des nuances de gris que du tout noir ou du tout blanc. Mais le tout, cependant, est... noirissime.

 

Francis Richard

 

Avec les chiens, Antoine Jaquier, 188 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Ils sont tous morts (2013)

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 21:30
J'ai tué papa, de Mélanie Richoz

Les êtres humains sont à la fois semblables et différents. Mais ils ont bien plus de peine à comprendre leurs différences que leurs ressemblances. Et c'est bien dommage. Car, sinon, ils s'enricheraient naturellement les uns les autres et se respecteraient certainement davantage.

 

Le petit héros du dernier roman de Mélanie Richoz, s'appelle Antoine, comme Saint-Exupéry, l'auteur du Petit Prince. Ce n'est pas un enfant comme les autres, il est handicapé, mais c'est pourtant bien un enfant, comme les autres enfants...

 

Sa différence, avec les autres enfants qui ne le sont pas, est qu'il est autiste. Son papa l'appelle bien son petit prince et lui cite l'auteur de Terre des hommes, qui a le même prénom que lui: "Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction."; mais l'amour est un vaste domaine qu'il ne maîtrise pas...

 

Sa maman l'aime aussi beaucoup. Avant sa naissance, comme elle riait et jouait beaucoup avec papa, il lui plaisait "de croire que rire et jouer, c'était aimer". Maintenant, depuis la naissance d'Antoine, elle a révisé sa manière de penser, car "Antoine ne sait ni jouer ni rire."

 

Antoine est solitaire et aime être seul. Il est dans son monde. Il n'aime pas qu'on le touche. Aussi, quand il est en contact avec d'autres enfants, en particulier avec ceux qui ne lui veulent pas du bien, son niveau d'anxiété peut-il vite grimper à dix sur une échelle de dix.

 

Antoine n'a pas le sens de la plaisanterie. Il prend tout au pied de la lettre. Antoine n'imagine pas qu'on puisse mentir, même pour rire. Lui-même dit toujours la vérité sans se rendre compte que la dire peut parfois blesser celui ou celle à qui il la dit.

 

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'Antoine ait du mal à communiquer, à verbaliser ce qu'il pense, en dépit des efforts qu'il fait pour mettre en application la marche à suivre qu'il rédige consciencieusement dans son classeur vert. En situation réelle, ça va en effet trop vite.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'est pas intelligent. Bien au contraire. Il tient même des raisonnements qui sont d'une logique imperturbable. Quand sa maman, par exemple, lui dit: "Il faut qu'on parle.", il s'étonne qu'elle emploie on pour parler d'elle-même...

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'enregistre rien. Bien a contraire. Il a même une mémoire d'éléphant. Son papa, qui est architecte, lui envie son "réalisme photographique", sa passion du détail et le fait que rien ne lui échappe.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine ne sait rien faire. Bien au contraire. Il sait même très bien dessiner les choses, s'il ne sait pas dessiner les êtres humains, parce qu'il ne les comprend pas. Il n'arrive pas en effet "à représenter ce qu'ils ressentent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils aiment".

 

Deux événements vont permettre petit à petit à Antoine de progresser: l'accident survenu à papa un lundi alors qu'il joue à le tuer, comme tous les lundis matins au petit-déjeuner (cette fois papa n'a pas fait semblant et s'est retrouvé à l'hôpital) et l'incident qui se déroule dans la cour de l'école en cours de récit.

 

Ce récit est à trois voix, celles d'Antoine, de maman et de papa. Enfin il serait plus juste de dire qu'il est à deux voix et trois pensées, puisque papa, depuis qu'il est à l'hôpital, ne peut plus dire un mot. Ces trois pensées permettent d'accéder à un monde que Mélanie connaît bien - son livre est dédié à ses petits patients - et qu'elle restitue de manière émouvante.

 

Après avoir lu ce roman de Mélanie Richoz, dont le style est direct et dans lequel les mots font mouche, on ne peut qu'être tout chose quand on en émerge, parce qu'on sait fort bien que tout ce qu'on a appris est vrai et qu'on ne pourra plus jamais regarder un enfant ou un adulte atteint d'autisme de la même façon.

 

Pour en revenir à Antoine de Saint-Exupéry, sous l'égide duquel Mélanie Richoz s'est en quelque sorte placée, une autre citation de lui, extraite de Citadelle, illustre, me semble-t-il, son propos avec ce roman d'une belle singularité:

 

"Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis."

 

Francis Richard

 

J'ai tué papa, Mélanie Richoz, 96 pages, Slatkine (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

 

Teaser du livre:

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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 21:00
Les mille veuves, de Damien Murith

Un vieux proverbe français dit: "Femme de marin, femme de chagrin." Le fait est que les femmes de marins passent une grande partie de leur vie à attendre leurs maris et ne savent jamais avant leur retour sur la terre ferme si leur attente aura été vaine.

 

Damien Murith est en train d'écrire une trilogie. Le second volume est paru en premier et il s'intitule Les mille veuves. Les deux autres volumes paraîtront ultérieurement... Sans doute veut-il que nous les attendions, à notre tour, comme son héroïne, Mathilde, femme de marin, attend son homme.

 

Dans ce volume 2, l'auteur raconte l'histoire tout juste esquissée de Mathilde, qui passe son temps à attendre son Gilles de marin. Le sujet du livre est-il d'ailleurs cette attente douloureuse ou la mer qui enivre celui qui a eu l'imprudence d'y goûter et ne peut plus s'en passer?

 

La mer? Le récit commence par une longue phrase, splendide, qui donne un aperçu de son immensité, dont voici le début: "Elle est vagues qui chargent, elle est rochers qui tranchent, elle est marée haute qui mouche dans le sable les larmes de mille veuves, elle est le grand large où un oiseau en sueur fuit la course noire des nuages..."   

 

Mathilde aimerait que Gilles regagne le plancher des vaches où Germain, le frère de celui-ci, a construit sa vie en ayant deux beaux enfants. Mais les deux frères sont dissemblables. Et Germain dit à sa belle-soeur: "Qu'espérais-tu? Gilles appartient à la mer, et toi, tu es pareille aux autres femmes."

 

Mathilde répond à son beau-frère: "Il changera, il m'aime plus que tout." Mais, est-ce bien souhaitable que, par amour pour elle, Gilles contrarie sa nature? N'est-il pas toujours revenu? N'est-il pas toujours là pour la prendre dans ses bras, quand les bateaux rentrent au port? Mais Mathilde n'en peut plus... de le perdre.

 

Le roman de Damien Murith est prenant. Il se laisse déprendre difficilement et sa musique ne laisse pas d'entêter celui qui le lit. Car il est écrit dans un style de toute beauté, évocateur, poétique: "La mer, comme l'opium, arrache aux hommes leur âme, la tend aux gueules voraces des vents qui d'un râle en font des orages de grêle."

 

En contrepoint du récit, qui prend la forme d'un long poème en prose ("Le bleu fragile du ciel prend la couleur des lèvres, quand elles sont froides."), une femme, que les autres habitants de la ville portuaire considère comme une sorcière, lance sur eux, par intervalles, des malédictions, ce qui contribue à en faire un chant à la facture antique, c'est-à-dire éternelle.

 

Francis Richard

 

Les mille veuves, Damien Murith, 104 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

La lune assassinée, 112 pages (2013)

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 22:55
Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat

"Le mariage est l'art difficile, pour deux personnes, de vivre ensemble aussi heureuses qu'elles auraient vécu seules, chacune de leur coté." disait en substance Georges Feydeau.

 

Les auteurs de comédies, tels que Georges, à la faveur de bons mots, qu'ils lancent avec légèreté, et qui claquent comme des répliques, parviennent souvent ainsi à énoncer des vérités plus profondes qu'il n'y paraît de prime abord.

 

Aujourd'hui, le mariage n'étant plus aussi attractif que par le passé, même pour ceux qui le revendiquent comme un droit, il faut donc, bien sûr, remplacer, dans la sentence du vaudevilliste, le mariage par la vie de couple.

 

Nombreux sont toujours, cependant, ceux qui, de nos jours, recherchent âprement cette difficulté sans imaginer qu'il puisse en être autrement. Il en est ainsi de Violaine et d'Anatole, dans Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat.

 

Au moment où cette dernière se penche sur leur couple, celui-ci a quelques années au compteur et leurs ardeurs se sont passablement émoussées. Et le différend qui les oppose - progéniture or not progéniture -, n'arrange rien à leurs relations quelque peu tendues par moments.

 

Elle, elle aimerait bien avoir un petit: "Le sentir grandir à l'intérieur de son ventre, puis dans ses bras, tout contre son sein, le voir s'endormir, débordant de plaisir, repu et tranquille à la fois". Lui, il n'aimerait pas du tout: "Il trouvait les mômes désespérément criards et incontinents."

 

Aussi le "cher et tendre" offre-t-il à son aquatique "dulcinée" (elle aime se délasser en prenant des bains) un poisson rouge, en guise de piètre lot de consolation, même s'ils savent, l'un comme l'autre, ce qu'animal veut dire, sous toutes ses formes. Elle travaille en effet au Musée d'Histoire Naturelle et lui dans une animalerie.

 

Car les poissons rouges ont beau être gentils, comme dirait Michel Houellebecq (qui crée cet adage pour les chiens dans Configuration du dernier rivage), un poisson rouge reste un poisson rouge, aux expressions et aux marques d'affection tout de même limitées. Et le poisson passe rapidement de vie à trépas, avec l'aide de sa maîtresse...

 

Tout couple, c'est bien connu, se dispute pour d'autant mieux se réconcilier que l'affrontement a été vif entre les deux parties. Et le couple Violaine-Anatole n'échappe pas à ces va-et-vient de sentiments contraires, qui peuvent aller jusqu'à des rapports d'amour-haine.

 

Anatole n'est-il pas prévenant quand il offre à Violaine un serin des Canaries pour remplacer le défunt poisson rouge? Ou quand il lui offre pour son anniversaire une copie de La ville entière de Max Ernst, dont elle aurait aimé posséder l'original après l'avoir vu dans une exposition?

 

Seulement, en dépit du talent du copiste, la copie qu'il a exécutée du célèbre tableau ne fait pas à Violaine le même effet qu'aurait eu sur elle l'original si elle avait pu "le regarder à toute heure, à chaque instant, pour se remettre à jour quotidiennement et, par la même occasion, se sentir moins seule".

 

Violaine est, de plus, perturbée par le comportement d'Anatole, troublant à ses yeux, sans que l'on puisse discerner quelle est la part d'imaginé par elle et la part de réel dans ce comportement.

 

Alors elle s'accroche, comme à une bouée, au chant merveilleux du canari, "si léger, si gai, qui pouvait vous faire croire, pendant un instant, que l'existence est un petit lac de montagne, une forêt de pins, un champ de coquelicots".

 

Autant dire que le couple se trouve dans une situation précaire et qu'un malaise grandissant entre Violaine et Anatole s'installe, que l'auteur ne cherche pas à dissiper et qui n'épargne pas le lecteur.

 

A ce malaise n'est, semble-t-il, pas étranger le fait que Violaine n'ait pas connu grand-chose aux hommes avant de connaître le sien et qu'elle soit en conséquence restée très dépendante de lui, comme une enfant de son père.

 

La tension monte donc crescendo, jusqu'à l'épilogue, sous la plume d'Anne-Frédérique Rochat, qui sait fort bien utiliser la forme romanesque pour exprimer les dits, les non-dits et les pensées de ses personnages.

 

Et le lecteur dans tout ça? L'épilogue lui apporte-t-il vraiment réconfort, ou bien un lot d'incertitudes?

 

Francis Richard

 

Le chant du canari, Anne-Frédérique Rochat, 176 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie en librairie le 21 août 2015)

 

Romans précédents, publiés chez le même éditeur:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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