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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 22:40
en retard au paradisLes éditions Xenia ici dirigées par Slobodan Despot, fêtaient samedi dernier leurs cinq années d'existence au Salon du Livre de Genève. Un apéritif était servi aux visiteurs, comme il l'avait déjà été au Salon du Livre de Paris, le jour de mes 60 ans.
 
Un des auteurs-maison était là, à Genève, Brigitte Perrin, journaliste, qui, il y a un peu plus d'un an maintenant, a dialogué avec Paul Grossrieder autour du génie helvétique. Ces dialogues ont fourni la matière d'un livre très instructif, En retard au paradis, comme le montrent les citations qui suivent.

Rien de ce qui est helvétique ne m'étant étranger et la co-auteur étant une blonde jeune femme, ma foi fort sympathique et fort savante, quoique volontiers modeste, je n'ai pas résisté longtemps à l'envie de me plonger dans ce livre.
 
Tandis que, la Suissesse Brigitte Perrin réside désormais en France depuis 10 ans et s'y plaît, le Français que je suis réside en Suisse depuis 10 ans et s'y plaît tout autant. Nos chemins se sont donc croisés inopinément, puisque nos destinations étaient bien opposées.
 
Si Brigitte Perrin est journaliste à la Télévision suisse romande, et politologue, Paul Grossrieder a été dominicain, diplomate, puis directeur du Comité international de la Croix-Rouge et vit aujourd'hui retraité à Charmey, en Gruyère, après une vie bien remplie.

Ces deux Suisses qu'une génération sépare - exactement trente ans - abordent dans ce livre quelques grands thèmes qui n'ont rien à voir avec les images d'Epinal de vaches paissant dans de verts pâturages ou de chocolat incomparable, fabriqué par Lindt ou Nestlé.

L'action humanitaire est une des caractéristiques helvétiques. Comme il y a beaucoup à faire dans ce domaine on ne sera pas surpris que Paul Grossrieder s'afflige que la Suisse ne consacre que 0.44% de son PIB à l'aide au développement, oubliant que ce genre d'aide publique n'est pas très morale puisqu'elle n'a rien à voir avec la générosité, mais tout à voir avec la charité forcée. Il ne faut pas oublier que les Suisses restent par ailleurs fort généreux, à titre privé, en dépit de la pression fiscale qu'ils subissent. 
 
On peut, de toute façon, s'interroger sur le bien-fondé d'une telle aide, qui permet de se donner bonne conscience, alors que dans le même temps d'aucuns s'affligent, comme Brigitte Perrin, que des produits en provenance de pays émergents viennent remplacer des produits suisses; alors que dans le même temps l'on empêche, par des mesures protectionnistes, des produits agricoles de l'hémisphère sud d'être vendus ici. Il faut savoir si l'on veut vraiment que ces pays se développent, sans leur faire l'aumône...
 
Paul Grossrieder regrette que le concept de neutralité ait été contesté ces dernières années et considéré comme incompatible avec les intérêts suisses :
 
"Le terme évoque facilement un comportement un peu terne et pas très courageux [...]. Pourtant, la neutralité est aussi le catalyseur de la médiation diplomatique."
 
Brigitte Perrin ne pense pas que la Suisse, avec sa neutralité active dans les Balkans, soutenue par Paul Grossrieder, "ait la moindre crédibilité en dehors du cadre strict de l'ONU".
 
Paul Grossrieder n'aime pas le premier parti de Suisse, l'UDC :
 
"[Il] ne veut pas du tout le bien des paysans et du petit peuple comme il veut le faire croire, mais bel et bien un pouvoir accru des grandes puissances économiques."
 
Il emploie même l'adjectif qui tue à propos de ses positions économiques. Selon lui elles seraient "ultra-libérales"...
 
Quand il parle du secret bancaire, l'ancien directeur du CICR est plus signifiant, parce que moins excessif :
 
"En général, les attaques qui visent à le supprimer sont machiavéliques. Ce ne sont nullement des préoccupations morales de transparence qui motivent ces attaques, mais un intérêt matériel et financier."
 
Sur le réchauffement climatique il commence mal :
 
"Le consensus scientifique rend le réchauffement climatique et ses conséquences difficilement contestables."
 
Il continue plutôt bien :
 
"Les perspectives ne sont pas roses, mais elles ne signifient pas un changement brutal et immédiat. N'oublions pas qu'il s'agit de moyen et de long terme, 2030, 2050, 2100. Durant cette période, bien des imprévus peuvent survenir, et l'espèce humaine s'adaptera comme le passé l'a démontré."
 
Sur l'écologie il fait montre de bon sens :
 
"C'est nous qui donnons du sens à la nature et non l'inverse. On ne va pas sacrifier les êtres humains au bénéfice de l'écologie."
 
Brigitte Perrin n'est pas d'accord avec le choix du tout et de la partie :
 
"Je ne crois pas qu'il faille choisir entre détruire la nature et détruire l'être humain."

Paul Grossrieder a raison :

"Le goût du travail bien fait, de la qualité, est typique de la mentalité suisse. Cela implique une volonté d'investir ou de s'investir pour y parvenir."

Les deux co-auteurs estiment que c'est incompatible avec "les méthodes cassantes" et "les stratégies de rupture" venues d'outre-Atlantique...
 
Brigitte s'insurge contre un monde où règnent des milliers de normes. Paul Grossrieder renchérit :

"Je partage entièrement votre critique du calibrage auquel on nous contraint. Cela correspond à une sorte d'infantilisation de la société. Chaque individu est implicitement considéré comme un perturbateur potentiel. On met au rebut la responsabilisation des individus. On préfère fabriquer des sortes de robots prévisibles, imperméables à toute déviance."

Paul Grossrieder s'éloigne de la religion, devient agnostique et lui substitue la philosophie :

"L'incarnation me parlait beaucoup plus que l'hypothétique résurrection, car elle met la confiance en l'homme au coeur des convictions chrétiennes."

En début d'ouvrage n'a-t-il pas dit :

"Ce dont nous avons hérité c'est d'une Suisse des Lumières (XVIIIe siècle) qui n'est pas rattachable à celle de la fin du XIIIe siècle [allusion au serment du Grütli du 1er août 1291]. Les Lumières et Kant ont fait espérer la construction d'une société universelle pacifique, aux dimensions de l'humanité."

Par charité chrétienne je me garderai de citer ce qu'il dit de Benoît XVI à qui il reproche d'avoir écrit que "la raison sans la foi ne peut pas atteindre sa complétude"...

Brigitte Perrin fait l'éloge des orthodoxes :

"Dans leur majorité, les orthodoxes ont conservé le sens de la beauté de la vie et de la création."

Comment se structurer ? Paul Grossrieder répond :

"J'ai toujours été ennemi de l'ascèse, du sacrifice, même si on m'a beaucoup inculqué cette culture. Je prônerais plutôt une culture de la mesure [valeur typiquement suisse] , de l'équilibre, contraire aux cultures de l'excès." 

Les deux auteurs finissent par parler de la ponctualité proverbiale des Suisses, qui n'est pas un vain mot. Ce n'est pas un hasard si les montres sont une spécialité helvétique...
 
Le livre ne tire-t-il pas également son titre d'une sentence que le grand-père de Paul Grossrieder lui répétait parce qu'il était lent et souvent en retard :

"Dépêche-toi, sinon tu arriveras trop tard au Paradis"

J'en connais d'autres...

Francis Richard
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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 05:40

L'embrasureUn ami vous dit du bien de L'embrasure de Douna Loup, édité par Mercure de France ici. Vous vous trouvez au bon endroit et au bon moment, puisque vous êtes au Salon du Livre de Genève et que nous sommes samedi 30 avril 2011, en début d'après-midi.

 

En passant devant un stand vous apercevez une jeune femme derrière une pile de livres bleus. Son nom est justement Douna Loup. Vous prenez un des volumes de la pile bleue dans les mains. Vous lisez la quatrième de couverture. Elle reproduit les premières lignes du livre.

 

Ces premières lignes sont des lignes fortes sur la forêt qui est "quelque chose comme une femme qui voudrait l'homme sans lui dire". Vous avez envie d'en savoir davantage. Vous faites dédicacer le livre pendant que vous y êtes.

 

Quand vous dites votre nom, la jeune femme qui vous le dédicace fait le rapprochement avec le blog que vous tenez. Même si vous n'êtes pas vaniteux cela flatte quelque peu votre ego, surtout de la part d'une jeune femme. Il n'y a pas, Seigneur, que la chair qui soit faible...

 

Dans le train qui vous ramène à Lausanne, vous plongez dans cette forêt de mots et vous n'en sortez que bien plus tard, longtemps après être arrivé chez vous, en ayant perdu le boire et le manger. Vous avez jeté un coup d'oeil par l'embrasure et vous n'avez pas résisté à entrer tout entier dans le livre, à l'habiter jusqu'à ce que la dernière page soit tournée.

Le narrateur est plutôt du genre sauvage et solitaire. Il travaille à l'usine - il faut bien vivre - mais il n'aspire qu'à une chose, à répondre à l'appel de la forêt qui veut de lui sans qu'elle n'ait besoin de le lui dire. Aussi, chaque samedi, s'y perd-t-il et y chasse-t-il, seul ou avec son ami catalan Nello. A ce moment-là seulement il a l'impression d'être vivant.

A vingt-cinq ans il a déjà des habitudes de vieux garçon. Il trinque le samedi soir avec des potes au bistrot. Dans son intérieur il ne supporte pas de présence féminine. Il prend seulement quelques amantes - il faut bien que le corps exulte, ce qui permet aussi de se sentir vivant - mais à condition de se rendre chez elles ou de s'accoupler vite fait, bien fait, bonjour, bonsoir, en voisin, voisine, comme des bêtes.

Un beau jour cette vie, sans histoires, est bouleversée. Dans sa forêt le narrateur fait une rencontre improbable. Avec Nello il y découvre un cadavre. L'homme qui gît, Leandro Martin, a réussi, en venant mourir là, une sorte d'accomplissement biblique de sa destinée. Ce qui va nourrir chez le narrateur, jaloux de sa tranquillité, des interrogations sur la vie.

 

Une seconde rencontre, dans un bar, va tout autant bouleverser la vie du narrateur. Il s'agit cette fois d'une jeune femme de vingt ans, qui s'est prénommée elle-même très symboliquement Eva et qui est d'autant plus vivante qu'elle a survécu à bien des vicissitudes dès son plus jeune âge, quand elle s'appelait Zora. Elle n'est pas comme les autres, bien entendu, et, du coup, rien ne sera plus comme avant, ni pour l'un, ni pour l'autre.

 

Comme Eva n'est pas comme les autres, mais lui ressemble, le narrateur a peur de se comporter avec elle comme avec les autres. Il aimerait bien que le charme né de leur rencontre ne soit pas rompu et qu'ils restent ensemble côte à côte, chastement, comme frère et soeur. En attendant ils partent à la recherche de ce qu'a été vraiment Leandro Martin avant de venir échouer dans l'herbe de la forêt. Et cette quête va les mener plus loin qu'ils ne pensaient.

Pourquoi est-il aussi difficile de se déprendre de ce livre ? Certes parce que l'intrigue ne laisse pas de répit, mais surtout parce que le style est d'une sensualité gourmande, agréable à lire, et qu'il ne fait que traduire celle des personnages. Sur le fond d'ailleurs cette sensualité des personnages ne s'avère pas incompatible avec l'indépendance des volontés. La vie et la forêt nous réservent ainsi parfois de bonnes surprises.

 

Francis Richard

 

Le 2 mai 2011, le Prix Michel-Dentan a été décerné à Douna Loup pour L'embrasure ici   

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 08:00

Les désenchantésAlain Cresciucci, nous dit la 4ème de couverture du livre Les désenchantés (édité par Fayard ici), est professeur de littérature du XXe siècle à l'université de Rouen : 

 

"Spécialiste de Céline et des auteurs peu reconnus par l'institution universitaire, il a consacré une biographie à Antoine Blondin (Gallimard 2004)."

 

Qui sont les désenchantés dont il s'occupe cette-fois-ci ? Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon, et...toujours Antoine Blondin, c'est-à-dire effectivement des écrivains que les universitaires français reconnaissent du bout des lèvres en public, et encore pour mieux les ostraciser, les qualifier de ... fascistes ou, plus modérément parfois, d'écrivains de droite.

 

Ces quatre écrivains, pourtant bien différents les uns des autres, ont été mis un jour dans le même sac par Bernard Franck dans un article de décembre 1952 des Temps Modernes. Il les y qualifiait de Hussards, avec la ferme intention de leur coller une étiquette infamante, alors que, bien involontairement, il ne faisait que leur rendre hommage et leur donner une existence improbable.

 

L'auteur s'occupe d'une période de l'histoire littéraire somme toute assez courte, puisqu'elle commence en 1945 et s'achève en 1962. Cette période est elle-même subdivisée en trois :

 

- le lendemain de la Libération qui se caractérise par la mise à l'index par le Comité national des écrivains d'un certain nombre de confrères leur faisant de l'ombre et ayant eu le grand tort de ne pas faire partie de la résistance intellectuelle

 

- les années 1946-1956 pendant lesquelles le quatuor de désenchantés va briller de mille feux après des débuts difficiles

 

- les cinq dernières années pendant lesquelles leur étoile ne va cesser de décliner faute de commettre des écrits majeurs

 

C'est l'occasion pour Alain Cresciucci de situer dans leur contexte ces Hussards, auxquels il préfère d'ailleurs le terme de Désenchantés, d'où le titre du livre :

 

"Qu'est-ce qu'un "désenchanté" ? Antoine Blondin en donne une définition dans sa préface à Gatsby le magnifique : c'est "une âme bien née", qui, le jour de ses trente ans, "à l'instant de persévérer dans la conquête de plaisirs dont elle a déjà reconnu la vanité", s'avoue que "tout est fini"."

 

Le désenchantement est en effet, citations à l'appui, un des traits qui dessinent ces quatre écrivains dissemblables. Mais il en est d'autres qu'ils ont en commun, ce qui autorise l'histoire littéraire à leur faire un même sort.

Ils se reconnaissent ainsi une même filiation avec des écrivains comme Paul Morand ou André Fraigneau, dont ils ont préfacé tous les quatre L'amour vagabond, et ils éprouvent un même attachement pour Alexandre Dumas, et ses trois mousquetaires qui, comme chacun sait, étaient quatre, tout comme eux. 

 

Ils ferraillent ainsi "contre l'asservissement de la littérature à la politique au nom de la liberté et de l'élégance, au nom du plaisir d'écrire et de lire" et prônent la désinvolture qu'ils opposent à l'engagement d'un Sartre ou d'un Camus.

 

Ils partagent ainsi une même filiation avec Stendhal, le premier désenchanté moderne :

 

"Stendhal incarne d'abord un écrivain qui rend tout son pouvoir à l'imaginaire; dans une époque où la littérature est aliénée, Stendhal incarne le romanesque jusque dans ses transpositions autobiographiques."

 

"Les Hussards retiennent d'une part la morale du bonheur, qui traverse son oeuvre et l'égotisme qui fait du moi la mesure de toute chose et réclame la distance vis-à-vis du monde."

 

Les Hussards sont tous quatre de fieffés individualistes, qui se font du "monde de leurs idées et de leurs affections" une représentation bien différente du "monde tel qu'il est", et que rassemble un goût partagé pour le dandysme, le style classique, par anti-modernisme, et l'ironie, qui, elle, est "porteuse d'une forme moderne".

 

Ils sont écrivains de droite en ce sens, que donnait Stephen Hecquet, qu'écrivains d'humeur et de nature ils écrivent pour leur "plaisir et pas du tout pour réformer le genre humain ou pour réformer la planète".

 

Ils "parlent beaucoup du temps, de l'épreuve immédiate du temps" :

 

"On est étonné de l'importance accordée au climat d'une époque, aux effets de l'âge, à l'importance des générations."

 

Au temps de mes vingt ans j'ai lu, parus à quelques mois d'intervalle, Les poneys sauvages de Michel Déon, Interallié 1970, Les bêtises de Jacques Laurent, Goncourt 1971, et Monsieur Jadis d'Antoine Blondin. Les deux premiers ont commencé alors une oeuvre littéraire qui les a conduits à l'Académie française, le dernier a jeté avec ce dernier livre un dernier feu éclatant - il est mort en triomphe.

 

Ces livres sont devenus des livres cultes pour ceux de ma génération, en rupture avec leur époque et épris de liberté d'esprit. J'ai été alors incité à lire les suivants de Déon et de Laurent, à découvrir leurs livres précédents et ceux de Blondin, et, de fil en aiguille, à découvrir Roger Nimier (disparu dans un accident de voiture en 1962) et son Hussard bleu.

 

Fabrice Lucchini, qui est du même millésime que moi, 1951, disait dans L'Express du 8 mai 2010 :

 

"Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l'homme n'est pas ce que les gens de gauche pensent qu'il est. Je n'aime pas, dans la gauche, l'angélisme, l'enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu'elle a oublié qu'il y a eu une droite qui n'était pas affairiste, parce qu'elle a oublié les hussards : Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent..."

 

Il oublie Déon, qui, il est vrai, a toujours fait un peu cavalier seul et qui est en quelque sorte le d'Artagnan de ces mousquetaires...

 

En tout cas c'est le grand mérite d'Alain Cresciucci de les avoir sortis de l'oubli où on essaie de les maintenir, en restituant toute l'époque où ils ont fait leur apparition. La conception de la littérature était encore un champ de batailles. Les écrivains engagés, les expérimentateurs du nouveau roman et les hussards désenchantés, s'y faisaient une jolie guerre, par revues littéraires interposées...

 

Francis Richard 

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18 avril 2011 1 18 /04 /avril /2011 18:35

Conversations du soirGeorges Haldas est un écrivain francophone majeur, qui a vécu longtemps - né en 1917, mort en 2010 -, qui a écrit beaucoup, aussi bien des essais que des chroniques, des carnets que des poèmes, mais qui reste injustement méconnu en dehors de la Suisse romande.

 

Jean-Philippe Rapp est un ancien journaliste de la Télévision suisse romande qui a eu le privilège de travailler avec Georges Haldas, qui a surtout eu celui de converser des dizaines de fois avec lui, pendant 20 ans :

"Complexité de la relation qui ne nous vit jamais entrer dans le tutoiement. Ecrivain et journaliste, amis complices, filiation élective, maître et disciple, transmission à garder à l'intérieur de soi." 

Ces Conversations du soir sont un premier devoir de mémoire dont s'acquitte le journaliste envers l'écrivain, quelques mois après la mort de ce dernier survenue le 24 octobre de l'an passé. Il sera vraisemblablement suivi d'un livre beaucoup plus volumineux. Tel quel, le présent livre, publié par les Editions Favre ici, contient ce que le journaliste considère comme l'essentiel des conversations qu'il a eues avec l'écrivain.

 

Jean-Philippe Rapp a réuni les propos de Georges Haldas sur quelques grands thèmes qui lui étaient chers et, en premier lieu,  l'Etat de Poésie, qui lui venait, disait-il, de la familiarité de son père avec la grande poésie homérique :

 

"C'est un état de réceptivité au sein duquel les moindres choses prennent de l'importance et deviennent poétiques, justement dans la mesure où, à première vue elles ne le sont pas."

 

Pourquoi ? Parce que le sentiment poétique est "synthèse de la personne humaine. Il comprend l'inconscient, le conscient, l'affectif et le mental."

Et ce sentiment n'est pas propre à quelqu'un en particulier. Gérard de Nerval, cité par Haldas, ne disait-il pas : "la vie du poète est celle de tous" ?

 

Georges Haldas avait compris que l'essentiel de la vie se trouvait dans les petites choses :

 

"[Elles] sont vécues par tous, c'est à partir d'elles qu'on fait son chemin vers les grandes. Si l'on saute cette étape on a l'air de faire l'abstraction du quotidien alors que tout y est inscrit."

Il disait aussi :

"Il faut avoir le sens de la minutie pour descendre dans le coeur des choses car ce sont les multiples petites choses qui composent les grandes."

 

Il n'avait pas la fibre romancière. Il se voulait modestement "petit scribe bénédictin qui ne fait que concilier la formidable richesse de la vie et qui est plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer":

"J'ai découvert très tôt que je ne pouvais vivre qu'en disant les choses que je vivais. Et le dire ce n'est pas pour soi mais en témoignage de la vie des autres." 

 

Une chose le surprenait, le peu de place accordé par ses semblables au royaume invisible, qui devrait être pourtant essentiel à chacun :

 

"Le plus important est caché mais nous continuons à nous en tenir au visible."

 

Pourtant disait encore Georges Haldas :

 

"Je garde le sentiment qu'admirables sont les choses visibles, encore plus admirables les choses de l'invisible qui me porte."

 

Nous sommes tous  condamnés à mort, cette blessure essentielle, mais nous n'y pensons pas, pris que nous sommes par les choses ordinaires, trop pris au piège de l'espace-temps pour nous intéresser au non-espace-temps.

 

Pourtant, la mort,  le sens de la vie, ne sont-elles pas les grandes interrogations, auxquelles nous devrions chercher des réponses tout en sachant fort bien qu'elles ne pourront jamais être définitives ?

 

Le père de Georges Haldas se posait ces questions métaphysiques devant son fils alors âgé de sept ans, tandis qu'ils se trouvaient à Céphalonie, cette île grecque dont ils étaient originaires. 

 

Georges Haldas, qui a beaucoup réfléchi à ces questions, ne croit pas un seul instant à la sérénité devant la mort :

 

"On peut penser avec sérénité à la mort mais le moment venu apparaît ce qu'on est réellement et qui éclate contre tout ce qu'on avait pensé."

 

C'est pourquoi Georges Haldas ne voit pas la mort d'un bon oeil :

 

"Dire adieu à tout ce qu'on aime, non !"

 

Il ne croit pas que l'on possède la vérité mais qu'elle nous est donnée, que c'est le résultat de la grâce, qui revêt autant de formes qu'il y a d'être humains; il croit également qu'"on la découvre au fur et à mesure des événements, et [que] c'est ce qui rend la vie à la fois attractive, mystérieuse et parfois inquiétante". 

Pourquoi Georges Haldas a-t-il passé sa vie à écrire et a-t-il laissé une oeuvre considérable ? "Parce que" tout simplement.

 

Il a répondu à une nécessité et il y a consacré sa vie, souvent aux dépens du reste :

 

"Le grand fond c'est remplir une tâche dont on sait qu'on ne peut pas l'éviter et à laquelle on consacre son existence comme une obligation. La mienne, je l'ai appelée l'état de poésie, que j'ai essayé d'exprimer mon existence durant. Et la petite graine, c'est cette nécessité à laquelle je n'ai pu échapper et qui s'est imposée à moi."

 

Pour lui, réussir sa vie, que son père disait, à tort, avoir raté :

 

"C'est être simplement un homme vraiment humain, qui rayonne auprès de ceux qui l'approchent, qui donne du courage à vivre, qu'on aime fréquenter, qui nous aide à chercher plus de libertés, plus de vérités."

 

Il cite à plusieurs reprises dans ce livre cette phrase d'un moine oriental :

     

"Au fond, l'essentiel, c'est d'être homme pour les autres ."

 

Georges Haldas a certainement été " homme pour les autres ". Il l'a été au travers d'une œuvre gigantesque. Comme le dit Jean-Philippe Rapp, "il suffit de s'y plonger". Pour ceux qui hésiteraient à faire le grand plongeon, les Conversations du soir peuvent être une bonne initiation.

Toutefois rien ne remplace évidemment la lecture de l'oeuvre elle-même dont une grande partie des titres a été publiée par L'Age d'Homme ici, que dirige "Dimitri, l'éditeur fidèle, et stimulant", dixit Rapp.

Francis Richard

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 20:15

2089 PoncinsMichel de Poncins s'investit désormais dans le roman d'anticipation, comme si de se projeter dans le futur lui permettait de prolonger encore une longue vie consacrée à combattre le socialisme, sous toutes ses formes.

 

Après La luxure régnait sur la ville et la ville était bleue, il vient en effet de faire paraître 2089 ou le temps de la grâce aux éditions Godefroy de Bouillon ici, qui est à la fois une réflexion sur notre présent et sur notre avenir et un hymne à l'Amour sans lequel il n'est que dessèchement de la vie.

 

Se retrouver près de 80 ans plus tard, soit dix ans de plus que la durée d'un régime communiste soviétique, donne l'occasion à l'auteur de considérer notre époque avec un regard tour à tour amusé et incisif, et de relativiser les modes intellectuelles d'aujourd'hui.

 

Ainsi le réchauffement climatique et l'importance des activités humaines dans ce réchauffement apparaissent avec ce recul anticipé pour ce qu'elles étaient, deux chimères, mises clairement en évidence par la période glaciaire qui s'est ensuivie. Ces chimères avaient conduit à introduire l'adjectif ridicule de durable, "passeport incontournable pour parler de n'importe quel sujet, n'importe comment et n'importe où.

 

Les ressources de la planète ne se sont pas épuisées, contredisant les Cassandre :

 

"Les éléments dont la planète est pourvue sont sans limites. Elles ne deviennent des ressources que grâce à l'ingéniosité humaine et celle-ci aussi est sans limite. En 2080 on avait compris que pour libérer cette force la liberté était le meilleur levier."

 

L'auteur s'en prend à la Halde, cette entreprise totalitaire de délations des discriminations :

 

"Discriminer est un acte normal de l'intelligence. Savoir discriminer est même une condition nécessaire, quoique non suffisante, à la pratique habituelle de l'intelligence."

 

Il est vrai que "briser la pensée des gens est depuis la nuit des temps l'objectif et le moyen des dictatures"... 

 

L'idée de retraite a disparu, chacun étant à même de prévoir ses vieux jours. Dans les écoles de management on étudie sous le nom de "retraite à la Madoff" la défunte retraite par répartition...

 

L'enrichissement des chefs syndicaux a été démasqué. 

 

Contre l'attente des tenants de la pensée économique unique d'antan, il y a dès lors, grâce à la liberté du marché, de plus en plus de riches et de moins en moins de pauvres. Dans ces conditions il est d'autant plus incongru que des politichiens continuent de sévir, même si leur rôle est de plus en plus réduit...

 

Dans les années 2080 le monde a donc bien changé. Il n'est plus qu'une ville, la Ville Universelle, dont les grandes villes actuelles sont les faubourgs. Les nations, qui sont pourtant "des relais pour les hommes" ont disparu et sont devenues des districts. La liberté de l'économie, qui permet de tout résoudre, est complète, mais, au sommet règnent encore - pour combien de temps ? - les Saigneurs, héritiers des grandes organisations du mondialisme triomphant.

 

Les "flots impétueux de la liberté ayant permis à chacun de se nourrir", les foules restent affamées de Vérité. La découverte providentielle des Tables de la Loi avec, tracé par le doigt de Dieu, le commandement "Tu ne voleras pas" justifie pleinement le capitalisme, s'il en était besoin :

 

"Le capitalisme n'était pas justifié parce qu'il réussissait mais il était justifié parce qu'il était moral."

 

Sur cette toile de fond se noue une idylle entre Clovis, un multimillionnaire, et une de ses modestes employées, Judith, une petite VIP, "vendeuse d'idées paranoïaques". Ce qui donne l'occasion à l'auteur de nous promener dans les faubourgs de la Ville, de Manhattan à Chambord, de Stockholm à Amsterdam, de Saïgon à Saint-Petersbourg, de Rio à Istanbul, et même de nous emmener sur la lune et dans les fonds sous-marins.

 

Grâce à Judith, juive sur le chemin de la conversion, grâce à sa mère Myriam, catholique qui croit en la Providence divine, et grâce au pape Pierre-Paul 1er, un ancien businessman, Clovis va petit à petit trouver la foi de son baptême catholique, bien malgré lui. Le dénouement à Rome de cette histoire qui a lieu le 14 juillet 2089, date ô combien symbolique, ne surprendra pas ceux qui connaissent Michel de Poncins. Une nouvelle ère s'ouvre pour une civilisation chrétienne que d'aucuns croyaient morte et enterrée.

 

"L'Amour ne peut mourir, Il continue d'aimer sans limite de temps", disait si bien Marcel Van, ce prêtre rédemptoriste vietnamien, mort dans un camp de rééducation vietminh en 1959, dont la spiritualité illumine plusieurs passages de ce livre plein d'espérance, et qui est un fervent plaidoyer pour la liberté des enfants de Dieu.

 

Francis Richard

L'internaute peut écouter ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 17:00

L'interrogatoireDans L'interrogatoire, publié chez Grasset ici, Jacques Chessex répond à un inquisiteur qui n'est autre que lui-même et qui ne lui fait pas de cadeaux. Ce n'est pas à proprement parler une introspection. L'auteur se connaît bien et il n'a pas vraiment besoin de fouiller profond en lui-même pour en extirper les secrets.

 

Cet interrogatoire ressemble plutôt à une confession publique où l'auteur joue les deux rôles, celui de l'interrogateur et celui de l'interrogé, avec autant de plaisir non dissimulé dans les questions que dans les réponses. Il s'agit moins d'ailleurs de se repentir de ses fautes que de les donner en spectacle, de s'en enorgueillir.

 

Tout y passe dans cet interrogatoire, des choses bien connues de ses lecteurs jusqu'aux replis les plus intimes. Il y a comme une jouissance chez l'interrogé à se dévoiler sans pudeur devant son interrogateur, à transgresser les interdits de son éducation protestante, qu'il revendique à juste titre, éducation qui le caractérise si bien et qui n'a pas été altérée, mais enrichie, par un séjour chez ses maîtres catholiques de Fribourg.

 

Cette éducation protestante explique son goût pour l'austérité et la luxure qui vont si bien de pair l'une avec l'autre, parce qu'elles sont toutes deux les formes exacerbées des intransigeants de la vie. Dans cette vision du monde il n'y a pas opposition entre extrêmes. Dieu et le sexe y font un curieux bon ménage, comme le corps est bien obligé de le faire avec l'âme, comme le vice frôle la sainteté.

 

Cet homme qui ne nous cache rien de ses pratiques sexuelles est fasciné par l'énigme du Christ et par le mystère d'une manière plus générale. Il a fait sienne une phrase d'Heidegger, que son appartenance au parti nazi et son esquive devant sa mise en cause ont toujours gêné. Cette phrase résume son sentiment le plus fréquent :

 

"Le simple préserve l'énigme."

 

Car pour garantir à un phénomène "sa puissance formidablement énigmatique" il faut de la simplicité.



L'écriture est la vie de Chessex. Il a l'impression souvent de trahir son métier en ne lui réservant pas l'exclusivité de ses travaux et de ses jours. La lecture fait aussi partie de sa vie parce qu'il a appris à lire "en faisant lire" quand il enseignait au Gymnase de Lausanne. C'est ainsi qu'il a pu sentir "les textes qui marchaient, Villon, Racine, Voltaire, Laclos, Rousseau, Constant, Baudelaire, Poe, Flaubert, Maupassant, Verlaine, Rimbaud, Proust, Gide, Céline, Giono,  Ramuz et le très protestant Ponge".

 

Que lit en somme cet assidu du remords ?

 

"Je lis ce qui me ressemble, je ressemble à ce que je lis, et le fond calviniste fait le reste."

 

 A la fin de L'interrogatoire Chessex évoque son dernier roman publié de son vivant, Un juif pour l'exemple [voir ici mon article du 12 janvier 2009]. Ce livre lui a valu d'être violemment attaqué le jour de son anniversaire le 1er mars 2009, lors du carnaval de Payerne, sa ville natale. Il y revient pour fustiger le mal qui l'a poussé à écrire cette histoire vraie :

 

"Le mal n'est pas tant l'injure à l'écrivain, que la manifestation explicite d'un autre mal autrement plus sale et dangereux, un mal qui rampe, qui se ramifie souterrainement, qui empoisonne le sol et l'air, qui insinue et laidement trouve le moyen d'exploser."

 

L'interrogatoire n'était pas achevé. Il l'a interrompu. De temps en temps il manque d'ailleurs des mots dans le texte, soulignés par l'éditeur. L'interrogé, dans une ultime réponse à l'interrogateur, dit :

 

"Je reviendrai."

 

Nous sommes vraisemblablement à quelques mois de sa mort, survenue le 9 octobre 2009 [voir ici mon article du 12 octobre 2009], et il écrit, dans le chapitre sur la peur, sur la peur de la mort en particulier, ce passage que je fais mien :

 

"Chaque matin, à chaque réveil, j'ai la surprise de pouvoir me dire que ce nouveau jour m'est donné par surcroît. C'est un cadeau qui n'a pas de prix." 

 

Francis Richard

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 21:10

Camp des SaintsDébut 1973 paraissait un livre promis à un grand avenir éditorial en dépit du silence gêné qui devait entourer sa sortie et qui ressemblait à s'y méprendre à un enterrement de première classe, Le Camp des Saints, de Jean Raspail, paru chez Robert Laffont ici.

 

Je fus pourtant parmi les quinze mille lecteurs de la première édition, je ne sais trop pourquoi. Toujours est-il que ce livre m'avait ébranlé. J'avais encore 21 ans en ce début 1973, j'allais en avoir bientôt un de plus. Ce qui y était dit ne pouvait laisser quiconque indifférent, a fortiori le jeune homme que j'étais. 

 

Je suis maintenant à l'âge des relectures, 60 ans. C'est pourquoi je me suis décidé à relire ce livre incandescent, comme je me propose de relire prochainement Les Poneys Sauvages, revu et corrigé l'an passé par Michel Déon. Avant cette relecture j'ai d'abord pris en mains la première édition, celle de 1973, pour la comparer à celle de 2011, et j'ai constaté que cette dernière édition se distingue de la première par quatre points.

 

Le directeur actuel de Robert Laffont, Leonello Brandolini, ouvre le livre par une note d'éditeur où l'on peut lire entre autres :

 

"Jean Raspail connaît mon opinion qui n'est pas la même que la sienne. Il connaît surtout la volonté que j'ai de permettre aux auteurs de s'exprimer en toute liberté. La même volonté animait Robert Laffont en 1973 quand il voulait faire découvrir Le Camp des Saints."  

 

Le roman apocalyptique est également précédé d'une longue préface de l'auteur intitulée Big Other, allusion claire au Big Brother de George Orwell, qui est le personnage principal du roman d'anticipation de celui-ci, 1984, alors que la première édition était précédée de ce seul avant-propos :

 

"Je voulais écrire une longue préface, m'expliquer, montrer que tout cela n'est pas tellement utopique et que même si l'action symbolique peut paraître invraisemblable à certains, il s'en présentera, inéluctablement, une autre de même nature. Il suffit de se reporter aux effarantes prévisions démographiques de l'an 2000, soit dans 28 ans : sept milliards d'hommes, dont neuf cent millions de Blancs seulement.

 

Mais à quoi bon ?

 

Cependant, je me dois de signaler au lecteur que de nombreux textes prêtés à la parole ou à la plume de mes personnages, éditoriaux, discours, mandements, lois, reportages, déclarations en tout genre, sont textes authentiques. Peut-être les reconnaîtra-t-on au passage...Appliqués à la situation que j'ai imaginée, ils n'en deviennent que plus lumineux."

 

Des trois citations en exergue du livre, il n'en reste plus qu'une, celle tirée du XXe Chant de l'Apocalypse :

 

"Le temps des mille ans s'achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée."

 

Les deux autres citations sont passées à la trappe :

 

"Mon esprit se tourne de plus en plus vers l'Occident, vers le vieil héritage. Il y a peut-être bien des trésors à retirer de ses ruines...Je ne sais." Lawrence Durell.

 

"A y regarder de l'extérieur, l'amplitude des convulsions de la société occidentale approche du point au-delà duquel cette société devient "métastable" et doit se décomposer." Soljenitsyne.

 

Enfin l'histoire se passe en un temps où le pape imaginé par Raspail s'appelle... Benoît XVI. L'auteur a tenu à préciser dans une note figurant à la fin de l'ouvrage que "le pape de fiction ici mentionné ne saurait d'aucune façon être confondu avec Notre Très Saint-Père le pape Benoît XVI, auquel je fais hommage de ma confiance et de mon respect."

 

Cette dernière note est curieusement datée de janvier 2006, alors que le livre a été réédité en 1978, en 1985 et en janvier 2011... 

 

Camp des Saints 1973Autrement, pas un mot n'a été changé. En le lisant on mesure le chemin parcouru en 38 ans. Aujourd'hui l'auteur ne pourrait plus écrire ce "livre impétueux, furieux, tonique, presque joyeux dans sa détresse, mais sauvage, parfois brutal et révulsif au regard des belles consciences qui se multiplient comme une épidémie", tel qu'il le décrit dans sa préface.

 

Ce brûlot serait "impubliable aujourd'hui, à moins d'être gravement amputé.", souligne-t-il dans cette même préface. Pour preuve, en annexe, est publié l'index des 87 motifs (relevés par deux avocats) de poursuites judiciaires qui pourraient être engagées contre lui en vertu des lois Pleven, Gayssot, Lellouche et Perben, si elles étaient rétroactives, lois qui empêchent les questions de fond, notamment celle de l'immigration, d'être débattues librement et favorisent la montée des extrêmes. 

 

Si en 1973 j'ai été ébranlé, en 2011, 38 ans plus tard, j'ai, par moments, été choqué par la violence du ton et séduit, dans le même temps, par la qualité du style. Aurais-je changé ? Aurais-je été contaminé par la bête dont parle Raspail, ce Big Other qui empêche les occidentaux de se défendre pour leur survie et fait voter des lois pour mieux les en empêcher et les réduire au silence ?

 

L'intrigue est simple. Il y a d'une part le paradis occidental et de l'autre une multitude d'hommes du Gange complètement démunis. Spontanément ces derniers sont près d'un million à embarquer sur une centaine de bateaux qui pourront tout juste accomplir le trajet de l'Inde jusqu'aux rivages méditerranéens du sud de la France, pour mettre un terme à ce triomphe occidental indécent auquel ils opposent "la force triomphante de la faiblesse" :

 

"[Les] armes [de cette flotte d'envahisseurs] sont la faiblesse, la misère, la pitié qu'elle inspire et la valeur de symbole qu'elle a prise dans l'opinion universelle."

 

Car, pendant le trajet qui dure soixante jours, ces hommes, femmes et enfants, qui souffrent et qui puent, suscitent la compassion humanitaire de la plupart des habitants du monde occidental qui voient en eux "l'apport de la civilisation du Gange à l'accomplissement de l'homme" et ne comprendront que trop tard ce que leur réserve réellement cette invasion, c'est-à-dire la servitude.

 

Seuls quelques uns d'entre eux ont compris que cette "armada de la dernière chance" allait détruire leur civilisation et préféreront résister à cette invasion, sans se faire aucune illusion, et mourir pour ne pas subir le joug et les humiliations qui leur sont promis.

 

Pour qualifier les pays occidentaux Jean Raspail parle à plusieurs reprises de peuple des Blancs. Il ne faut toutefois pas se méprendre. Il entend par là les "fils spirituels des Grecs, des Latins, des moines judéo-chrétiens et des Barbares de l'Est".

 

A la fin du livre il précise d'ailleurs par la bouche d'un noir de Pondichéry qui fait partie de la poignée d'irréductibles, voués à la mort plutôt qu'à la soumission :

 

"Etre blanc, à mon sens, n'est pas une couleur de peau. Mais un état d'esprit."

 

Pour donner une idée de la violence de certains passages du livre, je me risque à en citer un, qui n'est pas le plus violent. Sur la route de "l'armada de la dernière chance", la Commission de Rome décide de la ravitailler à la hauteur de São Tomé sans se douter d'ailleurs que les européens essuieront de la part de la flotte une véritable rebuffade :

 

"On montrerait à ces malheureux et au monde entier, le vrai visage de la race blanche ! Sur l'aérodrome de São Tomé, ce fut aussitôt la ruée. Le carrousel de la charité, cent avions attendant leur tour d'atterrir sous le ciel plombé de l'équateur. La curée ! Un morceau de choix de bons sentiments. Une pièce montée d'altruisme. Un chef d'oeuvre de pâtisserie humanitaire, fourré d'anti-racisme à la crême, nappé d'égalitarisme sucré, lardé de remords à la vanille, avec cette inscription gracieuse festonnée en guirlandes de caramel : mea culpa ! Un gâteau particulièrement écoeurant." 

 

Comme on le voit, Jean Raspail force le trait, ne fait pas dans la dentelle. C'est comme un cri de rage qu'il pousse, parce que ce pessimiste pense que le monde ancien qu'il a connu ne peut qu'inéluctablement disparaître et qu'il ne peut pas s'y résoudre. Aujourd'hui il ne se renie pas. Agé de 85 ans, il emploie ses dernières forces à lutter contre cette disparition qu'il considère pourtant comme inévitable, démographie oblige.

 

La question qui se pose est la suivante : Jean Raspail a-t-il raison de prophétiser ainsi le déclin de l'Occident, en entendant par là la fin de sa civilisation ? Force est de constater qu'aujourd'hui la richesse du monde se trouve encore entre les mains de cette minorité d'hommes, qui l'ont certes créée par leurs mérites, leurs labeurs, en suant sang et eau, mais qui ne peuvent que susciter l'envie de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître sous de tels cieux, baignés dans une telle civilisation.

 

D'un côté les hommes qui se pressent aujourd'hui à Lampedusa, qui se pressaient hier à Melilla, semblent donner raison à Raspail, de même que tous les immigrés extra-européens, hermétiques aux valeurs judéo-chrétiennes, qui se trouvent déjà en Union européenne et qui pourraient bien être majoritaires dans quelques décennies, démographie oblige.

 

De l'autre il ne faut pas oublier que d'autres hommes, dans des pays gigantesques, comme le Brésil, l'Inde ou la Chine, sortent peu à peu de la misère en prenant leur destin en mains. Ils prouvent qu'il est possible d'en sortir mais que cela ne peut se faire que par l'exercice de libertés d'agir toujours plus grandes, semblables à celles qui ont fait prospérer naguère l'Occident. Lequel devrait comprendre qu'il est de son intérêt de ne pas empêcher les pays pauvres, par des protections à sens unique, de commercer avec lui.

 

Et puis, on peut rêver : si les occidentaux se remettaient à faire des bébés ...

 

Francis Richard 

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 22:45

l'enfant prodigueLes lecteurs assidus des Carnets de JLK ici ne seront pas déçus, ou alors en bien, par le dernier opus de Jean-Louis Kuffer, L'enfant prodigue, paru aux Editions d'Autre Part ici. Il mérite cependant de dépasser largement ce cercle de happy few, dont je fais partie, même si ce cercle n'est pas négligeable pour et sur la Toile.

 

L'enfant prodigue est un roman, comme peut l'être La recherche. C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'un roman où les amateurs d'intrigue seront servis. Il s'agit d'un roman où l'intériorité prime et où les souvenirs prennent une forme rêvée, laissant de surcroît une large place à la créativité du lecteur, qui peut lui aussi partir à cheval sur le rêve.

 

Il n'y a rien d'étonnant à cela puisque l'auteur fait partie de ces rêveurs allumés qui suivent une ligne brisée, irrégulière, avec une cohérence confondante. Il nous mène en son bateau ivre et nous en sommes ravis. Il nous fait emprunter des détours pour arriver au but, mais nous y parvenons.

 

Georges Haldas, dans ses Chroniques de la petite fontaine, ne définissait-il pas ainsi, au détour d'une phrase, de manière indirecte, l'Etat de Poésie qui lui était si cher :

 

"Le propre, dans l'Etat de Poésie, c'est de ne pas nommer directement les choses, pour que, par un détour, elles deviennent plus présentes."

 

Nous retrouvons une partie des personnages du Pain de coucou dans ce nouvel ouvrage, mais il faut dire d'emblée que le ton n'est plus le même à un quart de siècle de distance. Le style a lui aussi changé, il s'est fait plus onirique encore si c'était possible, ce qui prouverait que la maturité n'empêche pas, au contraire, de devenir un éternel enfant, prodigue de ses vagabondages.

 

Le monde de JLK est peuplé de livres, de mots, d'oeuvres d'art, de couleurs, de personnages rencontrés, tout comme de portraits et de photos de famille. JLK est insatiable, curieux de tout, d'une chose et de son contraire. D'ailleurs il reconnaît lui-même qu'il est double. Il y a deux moi en lui, "moi l'un" et "moi l'autre" qui sont loin d'être d'accord l'un avec l'autre, mais qui cohabitent tout de même sous le même crâne.

 

N'est-ce pas d'ailleurs le propre de tout homme d'être double, comme Janus, même si nous ne nous en faisons pas volontiers l'aveu ? "Tout homme est une guerre civile" disait Thomas Edward Lawrence dans Les sept piliers de la sagesse...

 

La plongée dans l'enfance et les émois de l'adolescence, avant et après le sperme chez les garçons, avant et après le sang chez les filles, ne sont pas prétexte à nostalgies. Ils sont quête, qui restera sans réponses définitives, mais qui permettront de reconstituer vaille que vaille ce que nous sommes devenus, ce que nous sommes. La réminiscence des amours mortes ressortit de la même quête qui ne nous rapporte que quelques pièces du puzzle, mais c'est déjà beaucoup et prometteur. 

 

Parmi les personnages rencontrés il y a Alonso Ferrer, que votre serviteur a bien connu en son temps, mais que JLK a quelque peu modifié pour des raisons romanesques évidentes. Il y a Georges Simenon qui se rendait chez un traiteur de la place Saint-François à Lausanne, dont le nom a également été changé pour les besoins de la cause. Le Monsieur Lesage de la librairie du Rameau d'Or emprunte ses traits à diverses personnes que les initiés reconnaîtront. La silhouette de Georges Haldas fait une courte apparition, comme un clin d'oeil amical...

 

Pas davantage que dans La recherche, le décryptage n'a réellement d'importance. Ce qui importe, ce sont les multiples facettes de la vie qu'il est donné au lecteur de retrouver ou de découvrir à travers ces diverses rencontres. Je suis même sûr qu'il n'est pas besoin d'avoir approché ni de près, ni de loin, tel ou tel des personnages rencontrés par JLK pour en apprécier tout le charme et toute la singularité, tels qu'ils nous sont rapportés par lui.

 

Toutes les familles de ma génération ont leurs portraits, sépia ou noir et blanc, ou les deux suivant le temps remonté. Celle de JLK ne fait pas exception. Tous ces portraits sont les masques derrière lequels des vies réelles ou rêvées nous contemplent. De leur foisonnement jaillit la vie tout simplement. A partir de leur évocation nous sont restitués les liens auxquels même les enfants fugueurs, prodigues, sont tentés de se raccrocher pour mieux savoir ce qu'ils sont vraiment, c'est-à-dire à partir d'où ils viennent.

 

Les ascendants, les collatéraux, ne sont pas les seuls miroirs qui nous renvoient l'image de la vraie vie qui nous ressemble. Il y a aussi l'Enfant, pareil aux autres enfants, avant que son rire n'éclate pour s'en distinguer :

 

"Le rire de l'enfant est la preuve qu'on n'est pas rien : qu'on est Quelqu'un."

 

JLK, sur l'Enfant devenu enfant sans majuscule, une fois qu'il est personnalisé par un prénom, écrit de véritables pages d'anthologie qu'il faudrait pouvoir reproduire in extenso.

 

Ceux qui se posent encore des questions, comme les enfants devant le monde qu'ils découvrent, ceux qui restent interloqués par les contradictions de la vie, ceux qui ont baigné peu ou prou dans l'évangile de Luc, à un moment de leur existence, apprécieront ces questions que pose JLK et qui resituent bien les choses dans le contexte de notre condition humaine :

 

"Est-ce parce que tous nous baissons, tous tant que nous sommes, que nous ressentons de mieux en mieux la valeur et la beauté des choses ? Faut-il vraiment baisser pour s'élever un peu, ou n'est-ce pas dès l'enfance que nous nous élevons, et par l'enfance subsistée en nous qu'en baissant nous ne cessons de nous élever, riches de nos expériences et de l'affinement de nos sentiments ?"

 

Francis Richard 

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 15:15

tresordamourPhilippe Sollers est un personnage agaçant, envers lequel j'avais jusqu'à présent beaucoup de prévention et un peu d'aversion.

 

Quand cet histrion, comme il se présente lui-même, apparaissait sur un plateau de télévision pour y parler de l'un de ses livres, je me disais qu'il me serait impossible d'en lire jamais un seul.

 

Peut-être, parce que je ne l'ai pas vu vanter Trésor d'amour, publié aux Editions Gallimard ici, ai-je enfin surmonté cette petite aversion qu'il m'inspire.

 

Il faut ajouter en outre que je m'étais laissé dire que Philippe Sollers y parlait de Stendhal. C'était le mot de passe pour me décider à  franchir le Rubicon de mes préjugés à son égard.

 

En fait il faut toujours se méfier de l'auteur. Sur le petit écran il apparaît tantôt à son avantage, tantôt à son désavantage. Il peut être aussi bien embobineur que repoussoir.

 

Trésor d'amour serait un roman. Il est vrai que sous ce terme il est possible de comprendre beaucoup de façons. Le roman est une auberge espagnole qui permet à l'auteur d'y mettre à volonté ce qui lui passe sous le clavier ou sous la plume, après l'avoir produit dans son esprit. Dans nombre de romans d'aujourd'hui l'intrigue est réduite à la portion congrue. Elle est ténue et n'est qu'un prétexte pour enfourcher des dadas.

 

Trésor d'amour appartient à cette dernière catégorie. Amateurs d'histoires rondement menées, fabriquées en série, à rebondissements, qui vous scotchent du soir à l'aube, s'abstenir. Ce qui ne veut pas dire que vous n'aurez pas la tentation et l'envie de le lire tout d'une traite. Sa facture classique, et désordonnée à la fois, foisonnante, ne vous empêchera certainement pas de lui faire un tel sort.

 

Minna est professeur de littérature à l'université de Milan. Elle a publié un brillant petit essai sur les Souvenirs d'égotisme. Sa spécialité est Stendhal, dont elle pourrait être sans difficulté l'un des personnages. Elle correspond bien d'ailleurs à un personnage secondaire de La Chartreuse, Anetta Marini :

 

""Une petite fugure brune, fort jolie, et dont les yeux jetaient des flammes."

Des flammes n'exagérons rien, mais du lumineux, c'est sûr.

Plus précis :

"Elle a un petit air décidé, bien prise dans sa petite taille."

Et surtout :

"Ses yeux, comme on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec les choses qu'ils regardaient.""

  

Le narrateur est l'auteur, qui ne manque pas, par moments, dans cette autofiction, d'être aussi agaçant que sur les plateaux télé, tant il semble avoir une haute idée de lui-même, tant, avec un dédain qui se veut aristocratique, il se fait donneur de leçons sur notre époque, tant il se fait paon en souvenir de ses bonnes fortunes :

  

"J'ai été très heureux avec quelques Européennes, Chinoises, Noires, Colombiennes ou Portoricaines, dragues faciles et sans histoires, aux antipodes des puits de névroses des Américaines, ces grandes malades du blocage mondial."  

 

L'intérêt du livre n'est donc pas dans l'intrigue qui se résume à quelques récits et réflexions sur l'amour entre Minna et l'auteur-narrateur, ni dans le narcissisme de ce dernier, encore que je comprenne son souci d'établir des correspondances entre Minna, Stendhal et lui. Il est dans la réelle connaissance que Sollers a d'Henri Beyle. Il a la générosité de nous en faire profiter et de nous donner envie de replonger dans cette oeuvre singulière qui a accompagné mes émois d'adolescent.

 

Il met ainsi en lunière des aspects oubliés de la vie de l'écrivain qui ne s'est pas suicidé "de peur de se faire mal" ... Des extraits des oeuvres de Stendhal, particulièrement les intimes, telles que La vie d'Henry Brulard, Le Journal, Souvenirs d'égotisme, sont l'occasion pour lui de les replacer dans leur contexte. Et pour tous ceux qui s'interrogent encore sur l'amour-passion - j'en fais partie -, De l'amour reste, comme on dit de nos jours, le livre incontournable.  

  

Commentant l'épitaphe que Stendhal aurait aimé voir inscrite en milanais sur sa tombe, Sollers lâche ce commentaire approprié :

  

"La vraie tombe de Stendhal est cette inscription : "Je vis, j'écris, j'aime." Dans cet ordre, et pas autrement. Tout le poids de cette déclaration ternaire porte sur aime. De quoi déconcerter les siècles des siècles, et pas de Panthéon, en tout cas.

 

Il faut insister : c'est parce qu'il vit et qu'il écrit qu'il aime, et non pas parce qu'il vit et qu'il aime qu'il écrit. Il y a la vie, l'écriture, l'amour. Ou encore : l'amour naît de la vie qui s'écrit."

 

Certes on peut imaginer que Stendhal n'aurait pas eu les pensées que Sollers lui prête à travers les époques, particulièrement la nôtre, mais le modeste stendhalien que je suis le remercie cependant de lui ouvrir, ce faisant, de nouvelles perspectives. Il le remercie surtout de parler de Stendhal tout simplement, ce dont je ne me lasse pas :

 

"Magré sa gloire y a-t-il encore quelque happy few pour lire vraiment Stendhal ? Je veux dire : sans cinéma ? Dans le rythme, la phrase, les idées, l'esprit ?"

 

Sans être en aussi parfaite communion d'esprit et d'idées que Sollers avec Stendhal, le style sec et précis, comme le Code civil de Napoléon, rapide et nerveux, de ce dernier, non dépourvu de nuances, ne laisse pas de me séduire et je me réjouis de cette magnifique piqûre de rappel, que nous inocule Sollers, qui m'incite à relire Stendhal, toujours vivant, encore et encore, pour apprendre un peu à MFCDT.  

 

Francis Richard 

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 21:10

le prix à payerLa liberté religieuse est un bien qu'on ne mesure pas à sa juste valeur quand nous en disposons sans avoir à lutter, comme c'est le cas dans nos pays occidentaux.

 

Un homme, Joseph Fadelle, a souffert cruellement de cette absence de liberté dans son pays d'origine, l'Irak. Il nous le raconte dans un livre qui fait froid dans le dos.

 

Cette autobiographie est intitulée Le prix à payer et a été publiée l'an passé aux éditions de L'Oeuvre ici. La première édition date de mars 2010, la deuxième de novembre 2010. 

 

Moammed est le fils de Fadel-Ali, chef tout-puissant du clan irakien des Massaoui. Bien que n'étant pas l'aîné des fils, Moammed a été désigné par Fadel-Ali pour lui succéder à la tête du clan. Moammed a donc tout pour lui sur Terre, et plus précisément le pouvoir et l'argent, qui forcent le respect à ceux qui n'en ont pas.

 

A 23 ans, en ce début de 1987, il part à Bassorah pour accomplir son service militaire de trois ans dans l'armée du sunnite Saddam Hussein, qui a entraîné l'Irak dans une guerre contre l'Iran. Avant de partir, son père lui a demandé de repérer les lieux, de lui dire s'il est exposé aux zones de combat, auquel cas il le fera exempter, grâce à la longueur de son bras.

 

Son service sous les drapeaux commence sous de bien mauvais auspices. Lui, le chiite, et fier de l'être, va devoir partager sa chambre de la caserne avec un chrétien, un modeste agriculteur dénommé Massoud,  qui ne devrait même pas être conscrit à son âge, 44 ans.

 

Les choses se passent cependant mieux que de prime abord. Massoud est en effet un homme bon et cultivé. Ils discutent. Moammed raconte sa courte vie avec suffisance. Massoud l'écoute avec bienveillance.

 

Lors d'une absence de Massoud, Moammed déniche, dans la chambre, dans le coin du chrétien, sur une étagère, un livre intitulé Les miracles de Jésus. Moammed le dévore littéralement et au retour de Massoud il lui avoue son forfait. Sa curiosité piquée, il aimerait en savoir plus sur ce Jésus qui accomplit des miracles. Car ce personnage lui "procure une joie bienfaisante".

 

Massoud, méfiant, répond laconiquement aux questions que Moammed lui pose sur les chrétiens. Alors que Moammed se fait fort de démontrer à Massoud la supériorité de l'islam sur le christianisme, ce dernier l'incite, avant de lui apporter l'Evangile, à relire le Coran, qu'il lit pourtant chaque année pendant le Ramadan, "en essayant vraiment d'en déchiffrer le sens avec son intelligence", en étant honnête, sans tricher.

 

Moammed se prête à l'expérience et il tombe de haut. Le musulman observant qu'il était ne peut plus l'être après cette lecture qui lui dessille les yeux sur la réalité de l'islam. Il découvre avec son intelligence un islam dépourvu d'amour que son observation machinale et aveugle ne lui permettait pas de découvrir.

 

Cette désillusion ne le conduit certes pas à rejeter l'existence de Dieu, dont il est convaincu de la bonté, mais à émettre des doutes sur toutes les religions, y compris celle de Massoud, ce qui aurait pour avantage d'épargner à son amour-propre d'être complètement blessé pour s'être fourvoyé ainsi ausi longtemps.

 

Un matin il se réveille et se souvient d'un rêve qu'il a fait dans la nuit. C'est la première fois que cela lui arrive de se souvenir d'un rêve. Il en est tout heureux. Dans ce rêve un bel homme aux yeux bleu gris, à la barbe peu fournie, aux cheveux mi-longs lui a dit cette parole énigmatique :

 

"Pour franchir le ruisseau, tu dois manger le pain de vie."

 

Ce jour-là Massoud lui tend enfin l'Evangile, car le moment est venu d'en prendre connaissance. Il commence par celui de Jean alors que Massoud lui a conseillé de commencer par celui de Mathieu. Au chapitre 6 il tombe en arrêt sur un passage où Jésus dit :

 

"Je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim..."

 

C'est la même expression mystérieuse qu'il a entendu en rêve et qu'il n'a pas comprise.

 

Son destin est scellé. Il se rend. Il ne s'agit plus de convertir Massoud à l'islam. C'est Massoud, au contraire, qui ,"par des images simples, tirées de son bon sens paysan", va lui enseigner les mystères de la foi chrétienne. Les tribulations vont pouvoir commencer et Joseph Fadelle va nous faire le récit tout au long de ce livre du prix qu'il devra payer, lui le musulman, pour s'être converti.

 

Massoud disparu, Moammed va connaître ainsi le rejet de l'Eglise qui se méfie de lui, puis a peur de l'accueillir en son sein. En terre d'islam on ne badine pas avec le prosélytisme. Lui-même est en danger de mort du fait de sa conversion.

 

Sa famille finit par découvrir son secret dans lequel il a conduit femme et fils. Elle le rejette et le fait mettre en prison, où il est torturé et dont il ne sort, amaigri, qu'après seize mois de tourments. La leçon doit être suffisante pour le ramener à la raison.

 

En fait la leçon a porté d'une tout autre manière. Il a compris qu'il ne pourrait vivre, libre d'exercer sa religion chrétienne, qu'en quittant l'Irak et qu'en prenant le chemin de l'exil. Il finit par gagner la Jordanie avec femme et enfants - une petite fille est née entre-temps.

 

L'Eglise a fini par les aider. C'est elle qui a organisé leur fuite, qui va les aider à survivre en Jordanie où la mort guette tout autant qu'en Irak les musulmans convertis. La famille de Moammed finit même par l'y retrouver. Son oncle Karim va même ouvrir le feu sur lui et il n'en réchappe que par miracle.

 

Il n'est plus possible pour lui et sa petite famille de demeurer en Jordanie. Jusqu'au dernier moment les embûches se dressent sur leur route et ils ne les surmontent qu'avec l'aide de Dieu par une de ses interventions improbables, par ses petits coups de pouce dont Il a le secret et qui changent un destin.

 

Le 15 août 2001 un avion se pose à Paris. Il y a à bord une petite famille qui ne connaît pas un mot de français, mais dont les membres portent des prénoms chrétiens depuis qu'ils ont été baptisés en Jordanie. Moammed a choisi Jean pour prénom de baptême mais se fait prénommer Youssef, puis Joseph. Sa femme, Anouar, est devenue Marie. Leur fils, Azhar, Paul, et leur fille, Miamy, Thérèse.

 

Joseph sait que lui et les siens ne retourneront pas dans leur pays tant qu'y régnera la charia :

 

"L'islam et la société qui émane de cette religion m'auront privé de la plus élémentaire liberté. Elle seule m'aurait permis de vivre en paix sur cette terre d'Orient qui est aussi celle des chrétiens."

 

Francis Richard

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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 00:40

La désinformation VendéeLe 25 septembre 1993, Alexandre Soljenitsyne prononçait un discours aux Lucs-sur-Boulogne, lors de l'inauguration du Mémorial de Vendée, aux environs duquel 564 villageois avaient été massacrés le 28 février 1794, page tragique, parmi une multitude d'autres, du véritable génocide perpétré, deux siècles plus tôt, contre la population vendéenne. 

 

J'ai cité un court extrait de ce discours dans mon article du Nouvel An de cette année ici. L'internaute peut le lire en version intégrale ici. Le grand écrivain russe y fait le parallèle saisissant entre la Révolution française et la Révolution russe et regrette qu'il n'y ait personne ce jour-là pour parler de la Chine, du Cambodge et du Vietnam... 

 

Cette lecture m'a conduit à lire enfin le livre dans lequel Reynald Secher raconte comment, pour avoir osé parler de "génocide vendéen", il a vu sa carrière universitaire brisée net. Il n'est pas bon de dire la vérité, même si elle rend libre. Il n'est pas bon de toucher à l'histoire officielle, car il y a toujours des historiens serviles, tenants du dogme, prêts à justifier l'injustifiable, ne serait-ce que pour défendre leurs propres intérêts.

 

Dans La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, paru il y a un peu plus d'un an, Reynald Secher rappelle tout d'abord que le soulèvement de la Vendée avait pour objectif la défense des libertés individuelles, qui me sont chères, et notamment la liberté de croyance. 

 

Puis il rappelle que deux conceptions historiques se sont affrontées jusqu'il y a vingt-cinq ans. Apparemment antogonistes elles ne rendaient compte ni l'une ni l'autre du caractère réel et innovateur de la répression révolutionnaire.

 

L'histoire, dite conservatrice, avec Jacques Crétineau-Joly "sert avant tout à illustrer et consolider la vision sublimée qu'en ont les Vendéens martyrs". L'histoire, dite officielle, avec Jules Michelet réduit le soulèvement "à une simple guerre civile dont l'origine est à porter à la responsabilité exclusive des Vendéens, paysans arriérés et manipulés par leur clergé et leur noblesse".

 

En 1985, le 21 septembre, à l'Université de Paris IV-Sorbonne, Reynald Secher, dont le directeur de thèse est Jean Meyer, soutient une thèse de doctorat d'Etat intitulée Contribution à l'étude du génocide franco-français : la Vendée-Vengé, qui obtient la plus haute mention possible, c'est-à-dire "très honorable".  

 

A sujet exceptionnel, jury exceptionnel : il est composé de sept historiens parmi les plus éminents de l'époque, à savoir Jean Meyer, Pierre Chaunu, Jean Tulard, André Corvisier, Jean-Pierre Bardet, Louis-Bernard Mer et le recteur Yves Durand.

 

Alors que commençaient les préparatifs de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française :

 

"Entre autres, ce travail démontrait, documents à l'appui, que la Vendée correspondait à un système proto-industriel légal d'anéantissement et d'extermination d'une partie du peuple de France non pas en raison de ce qu'elle faisait, mais de ce qu'elle était." 

 

Il n'en fallait pas davantage pour que l'auteur de cette thèse subisse un véritable lynchage médiatique dont la gauche a le secret pour assurer la défense des grands ancêtres. Pour son outrecuidance Reynald Secher sera présenté comme un antisémite, un extrémiste de droite, un négationniste...

 

Dans ces cas-là les droits de réponse et les articles favorables sont automatiquement refusés par les éditeurs... et l'on passe sous silence les éléments qui profitent à l'accusé, tels que, dans le cas de Secher, la publication en 1991 d'un livre intitulé Juifs et Vendéens, d'un génocide à l'autre, la manipulation de la mémoire

 

Parler de génocide vendéen était et est pourtant justifié. A l'impératif du conventionnel Bertrand Barrère qui demandait à la tribune, en avril 1793, d'exterminer les Vendéens, répondent trois lois votées à l'unanimité par la Convention, cette assemblée de furieux : 

 

- La loi du 1er août 1793 qui "conceptualise l'anéantissement matériel de la Vendée et la déportation des femmes, des enfants, des vieillards.

 

- La loi du 1er octobre 1793 qui a pour objectif de "régler définitivement la question vendéenne"

 

- La loi du 7 novembre 1793 qui débaptise la Vendée, laquelle devient le département Vengé

 

Le Tribunal international de Nuremberg, tout comme le code pénal français [article L121-1], énonce deux conditions pour qu'il y ait génocide :

 

- une volonté, manifestée par la conception, ou la réalisation ou la tentative d'extermination d'un groupe humain

 

- l'appartenance à ce groupe humain étant déterminée à partir d'un critère arbitraire [code pénal français] ou ce groupe humain étant de type ethnique, racial ou religieux [Tribunal international de Nuremberg].

 

Dans la grande presse, un grand journaliste prendra toutefois la défense de Reynald Secher. C'est Jean-François Revel, dans Le Point [n°728 du 18 août 1988], ce qui ne surprendra pas ceux qui sont épris de liberté :

 

"Il est très français que cette thèse d'Etat, coup de maître d'un historien de 30 ans, ait suscité, avant tout, une querelle de vocabulaire. Le premier mouvement a-t-il été pour soupeser l'intérêt d'archives mises au jour après deux siècles de cellier ? Mesurer l'ampleur des nouveaux renseignements fournis ? Evaluer le progrès accompli dans la compréhension des faits ? Que non ! Toutes affaires cessantes, les docteurs se sont empoignés sur la question de savoir si l'auteur était fondé à user dans son titre du terme de "génocide"."

 

Cette querelle de vocabulaire a coûté très cher personnellement à Reynald Secher, qui a dû renoncer à une carrière universitaire prometteuse et se faire éditeur ici pour que ses propres livres paraissent.

 

Plus grave, selon lui, est le dommage, difficile à mesurer, causé à la vérité, mais aussi à la prise de conscience et à son "rôle dans la mémoire des peuples pour faire en sorte, autant que possible, que ce genre de crime d'Etat ne se reproduise pas".

 

Pour ne pas avoir à juger un système et à définir des responsabilités, la technique consiste à ne livrer que quelques noms emblématiques en pâture, qui sont des boucs émissaires bien opportuns...

 

Francis Richard 

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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 11:30

La Cour des Grands BovardDans une librairie de Morges, il y a dix jours, j'ai rencontré Jacques-Etienne Bovard, qui m'a dédicacé La Cour des grands, publié chez Bernard Campiche Editeur ici. Il partageait sa table avec Jean-Michel Olivier et Mélanie Chappuis, auteurs respectivement de L'Amour nègre et Des baisers froids comme la lune [dont j'ai fait une recension ici et ici], avec lesquels j'ai pu faire plus ample connaissance. Il était donc en bonne compagnie. Ce fut l'occasion de découvrir cet écrivain vaudois que je ne connaissais pas, à ma grande honte.

 

L'éditeur Bernard Campiche était présent, assis donc derrière deux de ses auteurs, plongé...dans un livre. Ce qui m'a donné l'occasion de le féliciter pour la qualité des livres qu'il édite. Ce sont en effet de véritables oeuvres d'art, qui se tiennent agréablement dans les mains. Les couvertures, le papier, sans oublier le contenu bien sûr, comme il me l'a tout de suite fait remarquer, ne peuvent que ravir le lecteur. Car ce dernier va tout de même habiter ces objets magiques quelques heures durant, en général nocturnes, pour ce qui me concerne. Autant que ce soit pour le plaisir des yeux, du toucher et de l'intellect. 

 

Xavier Chaubert, la trentaine, est moniteur de judo. Cette voie de la souplesse a certainement été une bénédiction pour lui et le meilleur des apprentissages de la vie, sur laquelle il s'agit pour tout un chacun de "crocher". Après avoir été champion international et avoir fait le pèlerinage obligé au Japon, il a pu, grâce à elle, acquérir une humilité de bon aloi et une résistance aux vicissitudes et aux injures des hommes et du temps. Cet art martial lui rendra un signalé service au cours de l'histoire qui nous est contée par lui et lui permettra à la fin de rebondir, comme on dit de nos jours.

 

Les arts martiaux, à tout âge, permettent en effet de forger le corps puis l'esprit, l'esprit puis le corps, comme ce fut le cas pour votre serviteur qui a pratiqué la voie de la main nue, le karaté do, pendant une quinzaine d'années. Si cet art m'a appris à ne pas esquiver les difficultés mais à y faire face, le judo lui ressemble comme un frère, en creusant un autre chemin, que le narrateur dépeint en ces termes :

 

"Ce que la voie de la souplesse a de mieux à nous apprendre, et qu'elle nous enseigne même en premier, n'est-ce pas à céder avant de casser, à tomber, puis à se relever ?"

 

Pour nourrir cet homme qu'il est devenu, Xavier Chaubert, sous le pseudo transparent d'Alexis Berchaut, écrit ce qu'il est convenu d'appeler, un peu trop dédaigneusement à mon goût, des romans de gare, dans la collection Effort des éditions Weekend. Ces romans sont en quelque sorte fabriqués. Ils suivent un schéma immuable qui se prête à de multiples variations. Ils répondent à l'attente d'un public qui ne cherche pas à se prendre la tête mais à se divertir. Ses héros sont à son image des sportifs de haut niveau, malmenés par un accident de l'existence.

 

Francophones sans frontières est une association qui a pour objet de faire "découvrir des écrivains de langue française au-delà des cloisonnements, centralismes ou réseaux d'influence." A cette fin elle organise chaque année une Escapade sur plusieurs jours, avec au programme "séances de dédicaces, lectures, conférences, rencontres et débats". L'année qui nous occupe, la Suisse est l'invitée de cette manifestation, qui va se dérouler du 14 au 17 juin à Strasbourg, Verdun, Reims, Château-Thierry et Paris. 

 

Par "erreur informatique", Berchaut, ainsi que deux autres auteurs maison de chez Weekend, Charlène Mohave et Armand Duchêne, pseudo de Roger Borloz, est invité à ce périple pour représenter la Suisse française aux côtés de Dessibourg, professeur honoraire de l'Uni de Lausanne, maître d'oeuvre de l'édition des Oeuvres complètes de Cendrars dans La Pléiade, et surtout de Pierre Montavon, le célèbre écrivain, dont le nom est évoqué pour le prochain Nobel de littérature et qui vient de faire paraître chez Gallimard une autobiographie titrée Le Sacre, en toute modestie.

 

Le problème est que Pierre Montavon ne supporte pas la promiscuité de ceux qu'il appelle les "pitres", ces trois forçats de l'écriture dont les livres paraissent chez Weekend . Qu'y a-t-il de comparable en effet entre son oeuvre encensée partout et les minables opus de Charlène, dont l'héroïne, Karen Cochise, parcourt le monde, et ceux de Borloz, le pornographe, dont les personnages s'ébattent dans toutes les positions techniques que leurs corps sont capables de prendre ? Que viennent faire ces folliculaires dans la Cour des grands ?

 

L'Escapade promise ne s'avère donc pas être une promenade de santé pour les protagonistes. Tout au long, l'auteur ne nous ménage pas les rebondissements. Les personnages s'affrontent durement, tombent, se relèvent, lors de scènes d'anthologie. Ils dévoilent au passage leurs forces autant que leurs faiblesses. Les échanges vont du fleuret moucheté, ou du venimeux, à la goujaterie éthylique, ou à la prise de corps qui laisse des traces à l'âme comme dans la chair. L'auteur joue donc sur plusieurs registres et une fois refermé le livre, dont la couverture représente des gouttières anonymes, nous nous interrogeons sur le bien-fondé de la Cour des grands, à laquelle d'aucuns aimeraient accéder.

 

Francis Richard 

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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 23:10

Le mariage d'amour de BrucknerIl y a un an, dans Le Paradoxe amoureux, Pascal Bruckner analysait les rapports amoureux de notre époque et soulignait plus particulièrement l'improbable aspiration des hommes et des femmes d'aujourd'hui de vouloir concilier attachement et liberté.

 

Il soulignait dans ce livre que l'on était passé d'un extrême à l'autre et que de suspecte la jouissance était devenue obligatoire. Il notait avec Robert Musil "l'importance qu'avait pris le mot de partenaire en lieu de mari et femme : relation contractuelle qu'on peut dissoudre par convention mutuelle". Il constatait que les couples mouraient "non de déception mais d'une trop haute idée d'eux-mêmes".

 

On retrouve bien évidemment ces observations dans son livre Le mariage d'amour a-t-il échoué ?, publié chez Grasset ici. A propos duquel j'avoue avoir du mal à démêler s'il s'agit d'un développement ou d'un chapitre oublié du livre précédent.

 

Le mariage sous sa forme classique - particulièrement sous sa forme indissoluble prônée par l'Eglise catholique - était accusé de tous les maux et notamment de favoriser l'adultère et la prostitution, d'où la législation permettant le divorce, censé y remédier et rendre au mariage toute sa dignité.

 

Sous sa forme contemporaine, basé sur le consentement, l'amour tarifé et l'infidélité n'ont pourtant guère disparu. Le mariage était d'intérêt et de raison, il est maintenant d'inclination, "qui confère à un simple contrat civil une sacralité supérieure à la cérémonie religieuse". De chaste il est devenu voluptueux. Ces inversions dans l'ordre des choses ont  eu pour résultat  que :

 

"Tout ce qui était jadis difficile est devenu plus simple, on devient désormais amants après quelques jours ou quelques semaines mais tout ce qui allait de soi est devenu problématique : on déploie des subtilités de talmudiste pour savoir si l'on va ou non emménager ensemble et selon quelles modalités, si l'on va accepter les clefs que l'autre vous propose ou prendre la clef des champs. La peur de perdre son indépendance prévaut sur la "pudeur" d'antan".

 

Entre-temps le nombre des mariages n'a cessé de diminuer en Europe, tandis que le nombre des divorces a explosé :

 

"Ce sont les femmes qui rompent en majorité (près de 70%) [en France] : ayant acquis pour la plupart leur indépendance financière et la maîtrise de la contraception, elles ont moins besoin des hommes."...

 

Pascal Bruckner développe l'idée, présente dans son livre précédent, que les couples souffrent surtout d'avoir une trop haute idée d'eux-mêmes, qu'ils ont la folie "de vouloir tout concilier, le coeur et l'érotisme, l'éducation des enfants et la réussite sociale, l'effervescence et le long terme" :

 

"Chaque femme se doit d'être à la fois maman, putain, amie et gagnante, chaque homme père, amant, mari et gagneur : gare à ceux qui ne remplissent pas ces conditions ! "

 

Ce qui ne peut que conduire à une insatisfaction généralisée, à des divorces en pagaille, qu'il convient de dédramatiser : on se marie de nos jours "pour le meilleur sinon tant pis"... 

 

Par ailleurs l'allongement de la durée de vie permet de la recommencer si l'on s'est trompé :

 

"Les jeux ne sont pas faits jusqu'au dernier jour, ce pourquoi le deuxième ou troisième mariage est en général plus réussi que le premier."

 

Car :

 

"Aujourd'hui on est jeune jusqu'à ce qu'on devienne vieux : l'âge adulte a disparu dans cette opération.[...] La sagesse ne croît plus avec le nombre des années, le démon de midi frappe jusqu'au seuil du trépas." 

 

Pascal Bruckner met le doigt sur ce qui a changé :

 

"Nous sommes moins que jamais rassasiés de plaisirs, tout semble possible à tout instant."

 

Ce qui est une illusion.

 

Pascal Bruckner aimerait bien au passage que la jeunesse ne soit pas "gangrenée par le double discours du romantisme de pacotille et du film X " :

 

"Il est bon d'apprendre la reproduction au collège, il serait encore mieux de lire et de relire des poètes, des romanciers, des moralistes pour faire de l'attrait des coeurs autre chose qu'une addition de trémolos ou la conjonction bâclée de deux épidermes."

 

Pascal Bruckner pense qu'il ne faut pas exagérer la dissolution morale. Il n'en veut pour preuve que la mort du mariage, "dans un triomphe resplendissant" :

 

"Voyez en France le Pacs et son succès inattendu : à l'origine destiné aux seuls homosexuels pour garantir la transmission des biens d'un partenaire à l'autre, il est devenu, plus de dix ans après, presque l'équivalent des fiançailles pour une majorité d'hétéros." 

 

Que faut-il donc faire Docteur Bruckner pour sauver le mariage d'amour ?

 

"De même qu'un mariage d'affaires peut se muer en mariage d'amour, un mariage d'amour doit se teinter, s'il veut persévérer, de quelque raison; pourvu que ces accommodements soient choisis par les époux et non imposés par la famille."

 

Une petite prière, mon révérend, pour terminer ?

 

"Pardonnons-nous nos faiblesses respectives,

Ne blessons pas ceux que nous chérissons.

Rendons-leur grâce d'exister, de nous accepter tels que nous sommes."

 

Amen.

 

Francis Richard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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