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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 19:00
Une aurore sans sourire, de Christophe Gaillard

Il n'est sorti de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire.

 

Ainsi commence la Rêverie au Lido, écrite à Venise par François-René de Chateaubriand, le 17 septembre 1833. Cette rêverie figure dans le manuscrit de 1834 des Mémoires d'Outre-Tombe et constitue l'un des chapitres retranchés, le dix-huitième, du livre quarantième de la monumentale autobiographie.

 

Christophe Gaillard a repris amoureusement l'expression Une aurore sans sourire pour baptiser son récit qu'il vient de consacrer à l'ambassadeur. Car il n'y parle jamais que de l'ambassadeur pour désigner l'auteur du Génie du christianisme.

 

L'ambassadeur, donc, après qu'il est rentré de Rome, en 1804, est nommé, le 14 janvier, par Bonaparte, encore Premier Consul, ministre plénipotentiaire de la France auprès de l'Etat libre et indépendant du Valais, maintenant appelé République Rhodanique et Catholique du Valais, reconnue par un acte du 20 août 1802.

 

Ce récit est celui du voyage que l'ambassadeur entreprend pour rejoindre son poste à Sion. C'est l'occasion pour l'auteur d'évoquer les illustres prédécesseurs et successeurs de l'ambassadeur, qui ont séjourné en Valais, et les lieux où il fait étape: Saint-Maurice et sa célèbre Abbaye, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, la plaine du Rhône, l'église romane de Saint-Pierre-de-Clages.

 

A chacune de ces étapes, Christophe Gaillard nourrit son récit de ces petits faits vrais qui font l'histoire et permettent de la situer dans son contexte. Il parle ainsi, entre autres, d'Isérables, petit village accroché à la montagne où a grandi l'officier d'escorte de l'ambassadeur. Des gens y vivent. Depuis des siècles, ils se sont réfugiés là pour échapper aux soldats ou aux envahisseurs, moins atteignables que dans la vallée. 

 

Qu'y a-t-il à y prendre de toute façon? Du foin, du blé, du chanvre, un maigre bétail et... quelques jeunes filles: Isérables était en effet réputé pour la vénusté de ses femmes et les villageois les protégeaient parfois violemment. [...] Certaines étaient fort mignonnes, racées, fières. Elles dévisageaient l'étranger avec l'orgueil de celles qui se savent belles et le regard qu'elles lançaient, farouche, agaçant, avec un air d'indulgence vous poursuivait longtemps comme un regret.

 

Christophe Gaillard replace donc le voyage de l'ambassadeur dans le contexte de l'époque et du rôle que Bonaparte veut lui voir jouer. Bonaparte veut tout changer, la famille, la personne, les biens. Il veut libérer le Valais de la tyrannie de ses prêtres et du fanatisme de ses paysans ignares. Il ne comprend pas que ces paysans [aiment] leur pays, leurs vignes, leur seigle, leurs glaciers de façon plus mystiques qu'ils [aiment] Dieu et l'Eglise.

 

L'ambassadeur est avant tout un écrivain. Il peut parler de choses qui n'ont jamais eu lieu pour lui mais qui deviennent vraies par la force de son style: L'ambassadeur savait avec certitude que le seul lieu où il pouvait trouver le repos pour son âme agitée était une table, n'importe où en effet, pourvu qu'elle disposât d'une plume, de mille feuillets et d'un encrier bien rempli. Le plaisir d'écrire était le seul remède à ses tourments.

 

Quand il apprend l'assassinat du duc d'Enghien, le 21 mars 1804, trois jours après son retour à Paris, l'ambassadeur rentre chez lui écrire une lettre pleine de colère au premier brigand qui [règne] sur la France. Il en écrit finalement une deuxième, moins suicidaire, pour démissionner du poste que Bonaparte a créé pour lui. Il y prétexte que la santé de sa femme fait craindre pour sa vie. Mais personne n'est dupe...

 

Dans le livre vingt-quatrième, chapitre 5, de ses mémoires, l'ambassadeur porte ce terrible jugement: Le Macédonien [Alexandre] fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire; son unique but était d'être personnellement le maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver. 

 

Christophe Gaillard cite dans une note la philosophe Simone Weil, qui, dans Quelques réflexions sur les origines de l'hitlérisme, écrit: Il n'y a pas de "France éternelle", tout au moins en ce qui concerne la paix et la liberté. Napoléon n'a pas inspiré au monde moins d'horreur ni de terreur qu'Hitler, ni moins justement...

 

Quoi qu'il en soit, il aurait renoncé à sa charge, sans doute avec moins de fracas et plus de prudence, mais il aurait démissionné tôt ou tard. Non pas parce que la carrière politique aurait empiété sur l'autre qu'il aimait, l'aurait piétinée, voire réduite à néant, mais pour une raison bien différente qu'il comprenait enfin. Il aurait démissionné parce que justement il aimait la vie et ses risques, la liberté et ce qui la menace, l'écriture et l'angoisse qui en exaspère le désir.

 

Tout au long de son récit Christophe Gaillard, qui est martignérain, digresse, sans pour autant, sortir de son sujet: Le Valais, Chateaubriand, le Valais et Chateaubriand. Pourquoi alors cite-t-il la Rêverie au Lido? Parce qu'en 1833, l'ambassadeur est revenu en Valais. Cette année-là, il reçoit de la duchesse de Berry, mission de se rendre à Prague: En se dirigeant vers le Simplon, il prépare le chapitre "Venise". Et parce que Venise, comme l'homme, cherche à dire, partout et toujours, son refus de mourir et sa passion de vivre...

 

Christophe Gaillard relève le défi de faire sienne la langue de l'ambassadeur et, sans fausse honte, il pratique l'intertextualité amoureuse, comme bien d'autres, et comme les peintres peignent d'autres tableaux: Le plaisir du texte vient souvent des correspondances que chacun, quand il lit, tisse dans sa mémoire. C'est un prolongement de soi. Une affaire de résonance.

 

Sur l'essentiel, pour Christophe Gaillard, et pas seulement pour lui, l'ambassadeur n'a guère vieilli: Et à nous qui l'aimons, il nous procure au contraire lors de chacune de nos visites sur ses terres un immense soulagement. Il nous réjouit comme un grand vin, généreux, puissant, profond, fruité avec une pointe d'acidité qui en permet la garde.

 

Francis Richard

 

Une aurore sans sourire, Christophe Gaillard, 192 pages, Éditions de l'Aire

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 22:55
Le Prix, d'Antoinette Rychner

Dans son roman, Le Prix, Antoinette Rychner raconte l'histoire d'un sculpteur qui a besoin de solitude pour créer et qui a un besoin irrépressible de reconnaissance une fois qu'il a créé. La contradiction humaine est décidément de ne pas vouloir ressembler aux autres, d'être unique, et de n'en pas trop différer pour autant, de vouloir appartenir à une communauté, quelle qu'elle soit, de quelque taille qu'elle soit.

 

Comment une oeuvre d'art peut-elle être reconnue, sinon par l'obtention d'un prix. C'est du moins ce que croit le sculpteur imaginé par Antoinette Rychner. Faire une oeuvre pour obtenir un prix n'est cependant pas gage de qualité de cette oeuvre, qu'elle l'obtienne ou non. La réciproque n'est pas plus vraie: qu'une oeuvre soit de qualité ne garantit pas qu'elle obtienne un prix... Aussi, si un prix ne se refuse pas, n'y a-t-il pas de quoi s'en vanter non plus...

 

Le roman d'Antoinette Rychner se présente comme une fable surréaliste. Son sculpteur s'appelle Moi. Il sculpte une matière organique qui sort de son nombril et que l'auteur appelle un Ropf. Il faut des conditions particulières pour qu'un Ropf apparaisse: Appliquer les mains, bien chauffer la zone, et on inspire. Et aussitôt le miracle est là qui n'attendait que moi pour se produire, le splendide miracle de la sculpture!

 

La matière qui émerge est une pâte d'abord translucide et un peu liquide mais bientôt catalysent les sucs, ils densifient, viscosifient, si bien que la matière rosit, augmente, se raffermit, passe toute luisante le col de mon ventre et vient s'accoler à mes doigts, au début je dois pousser, encourager mais bientôt la substance se crée d'elle-même, ça pulse, tout sort en poussée phénoménale...

 

A plusieurs reprises Moi présente au Concours un Ropf, qu'il a sculpté et cousu avec des morceaux de Ropfs, mais ce n'est pas lui qui décroche le Prix. Pourquoi? Parce que son Ropf n'a pas chanté... A chaque fois, en attendant la Lettre qui doit lui annoncer s'il est ou non le lauréat, il ne vit plus. La dernière fois, en ouvrant la foutue Lettre qui l'a informé de son éviction, il en est même devenu sourd, de déception...

 

Moi aimerait se consacrer exclusivement à son art. Au fond il n'est bon que pour ça. Mais il a une compagne, S, avec qui il a eu Mouflet. S travaille, Moi ne travaille pas, mais il rechigne pourtant à s'occuper de leur rejeton. Plus tard, pourtant, après la naissance du second, de Remouflet, l'occasion lui sera donnée de se rendre compte que la solitude peut peser... La suite de l'histoire dira, ou non, s'il saura concilier art et vie de famille.

 

Au cours de son récit, Moi dit que faire l'amour avec S, c'est entrer dans ses eaux sans que rien d'autre n'ait d'importance: A l'embouchure l'accès semble tout d'abord barré mais je passe le poulier, gagne un fond plus haut, recueillement, commencement des vagues, je suis dans les remous, je travaille sans hélices, je te laisse t'agiter, je te laisse agitée, maintenant je reviens et je pousse à fond, loin, très loin sur toi je vais de crête en crête jusqu'à en oublier la terre ferme... 

 

Quand S met au monde Remouflet, Moi raconte son sentiment de perdition au milieu de la tempête: Une brusque déchirure dans le ciel: tombent sur nous les rayons du couchant, des bouillons secs se forment dans ma gorge et je laisse sortir de drôles de hoquets. Il y a de la fatigue nerveuse - voilà des heures que personne n'a dormi - les sages-femmes qui écopent aux alentours échangent un coup de coude mi-amusé, mi-agacé: il ne manquait plus que cette chochotte-là se mette à pleurer...

 

Le Prix n'est donc pas seulement une fable surréaliste, c'est un roman poétique, où l'auteur file des métaphores. C'est aussi un roman où la vie de couple, bien observée, est décrite dans ses grands moments et ses servitudes, et où l'artiste, narcissique, tente d'échapper à la seule satisfaction de son ego, en s'occupant de moufletterie, et à la vanité des honneurs, en persévérant dans l'accomplissement d'un grand Oeuvre.

 

Francis Richard

 

Le Prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 22:25
Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

有り難う御座います, Arigato Goizaimasu, signifie merci beaucoup, en japonais.

 

Solange Momo, qui s'y est rendue pour la première fois en 2005 et y est retournée depuis, a voulu dire merci, à sa façon, au Japon pour tout ce qu'elle lui doit. Et quel meilleur témoignage de gratitude pouvait-elle lui donner que le livre magnifique qu'elle a réalisé pour lui rendre hommage! Un livre qui pèse son poids. A tous points de vue. Au propre, comme au figuré.

 

Ce livre se présente comme un fort volume de 360 pages, qui sont autant de remerciements amoureux. Il est écrit en trois langues: en français, en anglais et en japonais (en caractères kanji). Il est illustré de très belles photos, qui, quel que soit leur sujet, sont de véritables invitations à aller voir sur place les êtres et les choses dont elles donnent des aperçus on ne peut plus incitatifs. 

 

Pendant un bon tiers du livre, Solange Momo montre au lecteur, qui se laisse faire volontiers, le chemin qui, en dix-sept étapes, du sud au nord de l'archipel nippon, va de Miyajima à Tokyo, en passant par Hiroshima, Kobe, Kyoto, Nara, Osaka, Koyasan, Toba, Futaminoura, Fujisan, Kawaguchiko, Hakone, Takaosan, Showa Kinen Park, Kamakura et Yokohama.

 

A chaque étape, elle transmet au lecteur son enthousiasme communicatif. Elle ne voudrait surtout pas qu'il vienne à manquer telle porte sacrée, tel jardin, telles lanternes de pierre, ou en fer forgé, tel sanctuaire qui l'ont éblouie, mais aussi telle prouesse architecturale d'aujourd'hui, qu'il ne soit pas fasciné en somme par ce pays où tradition et modernité font, sans disputes, ménage commun.

 

Elle serait affligée - cela se sent - que le lecteur n'admire pas telle ou telle singularité du pays, qu'il ne contemple pas comment les hommes, là-bas, ont maîtrisé la nature en la rendant harmonieuse. Elle s'adresse d'ailleurs à lui au futur, convaincue qu'immanquablement il ne pourra que mettre un jour ses pas dans les siens... Alors, elle s'offre à lui servir de guide, via ce livre sur le Japon qu'elle aime.

 

Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

Elle agrémente chacune de ses étapes d'anecdotes. Ainsi l'île de Miyajima est-elle tellement considérée comme sacrée qu'il y est interdit d'y naître ou d'y mourir. Ainsi les Japonais sont-ils tellement respectueux des biens d'autrui que rien ne se perd et jamais rien n'est volé. Ainsi, lorsque le soleil se couche sur le mont Fuji, n'entend-on plus que les déclencheurs des appareils photos.

 

Le Japon est le pays des contrastes. Cultiver des bonsaïs, c'est l'art de miniaturiser les choses avec patience pour en faire des oeuvres d'art. Mais, à Kamakura, il y a le Grand Bouddha. A l'origine il était en bois et se trouvait à l'intérieur d'un temple. Comme, à la suite de séismes et d'incendies, il a été endommagé, il a été reconstruit en bronze et en impose avec ses 121 tonnes et 13 mètres 40 de haut.

 

Les deux autres tiers du livre sont une promenade éclairée dans dix-neuf quartiers de Tokyo. C'est pour cette ville qu'elle a eu en 2005 un coup de coeur immédiat, lequel s'est propagé par la suite au pays tout entier, comme une onde de choc. Elle sait que, pas davantage qu'elle, celui qui y commence ou y finit son voyage au Pays du Soleil Levant ne peut pas ressortir indemne.

 

Les quartiers de Tokyo font apparaître la ville dans toute sa multiplicité: elle est ainsi tour à tour surréaliste, trépidante, surprenante, électrique, abrutissante, bruyante, silencieuse, lumineuse, clignotante, gigantesque, propre, complexe. Pour la faire découvrir, et donner envie de s'y rendre, Solange Momo applique la même recette qui lui a réussi lors des étapes précédentes.

 

Elle parle d'abord de ce qu'elle a aimé et, ensuite, pour qu'on ne se contente pas de la croire sur paroles, elle le photographie, enfin, elle pimente le tout d'anecdotes évocatrices. Comme celle de ce grand magasin d'Ikebukuro qui dispose, au dernier étage, d'un Nekobukuro Café dans lequel une vingtaine de chats vous attendent pour jouer, se faire caresser ou tout simplement dormir sur vos genoux...

 

Au terme de ce voyage livresque, les yeux remplis d'images photographiques, la tête pleine d'images textuelles et anecdotiques, le lecteur a peine à s'extraire du charme qui l'étourdit. Peut-être le seul moyen pour lui d'y échapper est-il encore de faire en sorte que le rêve, que ce livre suscite en lui, devienne un jour réalité en disant oui à la proposition honnête qui lui est faite d'aller là-bas.

 

Francis Richard

 

Arigato Gozaimasu 360, Solange Momo, 360 pages arigatogozaimasu.com

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 22:45
Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker

Il n'y a pas un Drame, mais des drames. [...] Il y a eu des drames , il y en aura d'autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. Les drames sont inévitables. Ils n'ont pas beaucoup d'importance au fond. Ce qui compte, c'est la façon dont on parvient à les surmonter.

 

C'est ce que dit un des personnages à la fin du nouveau roman de Joël Dicker, Le livre des Baltimore.

 

Ce roman commence par un prologue intitulé: Dimanche 24 octobre 2004. Un mois avant le Drame. Pendant tout le récit il n'est en effet question que du Drame, dont on ne saura qu'à la fin de quoi il s'agit.

 

Le narrateur, Marcus Goldman, l'écrivain, est le même narrateur que dans le roman précédent de Dicker. Il est tout auréolé du succès de son premier livre, G comme Goldstein, inspiré de la vie de ses cousins.

 

Cette fois il raconte l'histoire plus élargie des Baltimore, c'est-à-dire celle de ses deux cousins adorés, certes, mais aussi de leurs deux parents, et de ceux qui gravitent autour d'eux tous.

 

Le grand-père paternel de Marcus s'appelle Max. Il est marié à Ruth. Ils ont deux fils Saul et Nathan. Pour différencier les familles de l'un et de l'autre, les grands-parents Goldman parlent des Baltimore et des Montclair.

 

Dans leur langage, Baltimore est un raccourci pour "Goldman-de-Baltimore", la famille de l'oncle Saul, qui habite cette ville du Maryland. Les Baltimore, ce sont Saul, donc, avocat brillant, sa femme Anita, médecin non moins brillant, leur fils Hillel, auquel s'ajoutera Woodrow Finn, Woody, un garçon qu'ils adopteront, en quelque sorte.

 

Montclair est un raccourci pour "Goldman-de-Montclair", la famille de Marcus, qui habite cette ville du New Jersey. Son père est ingénieur, sa mère vendeuse dans une succursale d'une enseigne new-yorkaise de vêtements chics.

 

Les Baltimore, au début de cette histoire, sont mieux considérés que les Montclair par les grands-parents Goldman: Au sortir de leur bouche, le mot "Baltimore" semblait avoir été coulé dans de l'or, tandis que "Montclair" était dessiné avec du jus de limaces.

 

Hillel, Woody et Marcus, adolescents, forment le Gang des Goldman. Ils sont tous trois nés en 1980, et sont comme des frères. Mais ils vont tous trois aimer la même fille, Alexandra, qui ne se donnera qu'à Marcus, alors qu'ils se sont tous juré, un jour, de renoncer à elle pour ne pas mettre le Gang en péril.

 

Alexandra, fille de Gillian et Patrick Neville, "Neville-de-New-York", a deux ans de plus qu'eux. En 1995, ils figurent tous les quatre sur un cliché qu'Alexandra a fait parvenir à chacun d'eux et au dos duquel elle a écrit: JE VOUS AIME LES GOLDMAN.

 

Les quatre rêvent de devenir célèbres et ils accompliront ce rêve (pour un temps seulement pour certains): Hillel, en tant qu'avocat, Woody, en tant que joueur de football, Marcus, en tant qu'étoile montante de la littérature américaine, et Alexandra, en tant que vedette de la chanson.  

 

Le livre des Baltimore est subdivisé en cinq livres qui se suivraient presque chronologiquement si le troisième n'était pas un retour aux origines des Goldman, nécessaire et éclairant: Le Livre de la jeunesse perdue (1989-1997), Le Livre de la fraternité perdue (1998-2001), Le Livre des Goldman (1960-1989), Le Livre du Drame (2002-2004) et Le Livre de la réparation (2004-2012).

 

A l'intérieur de ces cinq livres, le narrateur fait des incises temporelles hors de la période considérée, et l'année 2004, celle du Drame, fait alors office d'année de référence, autour de laquelle toute l'histoire tourne, comme on tourne autour d'un pot, sans le dévoiler.

 

Ce procédé de narration, a la vertu de ne livrer les éléments du puzzle que morceau par morceau et de ménager le suspense jusqu'au bout, ce dont le lecteur n'est pas dupe mais se réjouit. D'autant que le récit est émaillé de drames qu'on découvre peu à peu, et qui préparent au point d'orgue du Drame avec un grand D.

 

Il n'y aurait évidemment pas de drames s'il n'y avait pas de jalousies infondées, de rivalités mal placées, de préférences supposées, de non-dits bien (ou mal) intentionnés, en tous cas générateurs de quiproquos, d'ascensions suivies de chutes et inversement. Comme dans la vraie vie.

 

Le même personnage, qui parle de drames au pluriel, dit, justement, toujours à la fin du roman: Nos vies n'ont de sens que si nous sommes capables d'accomplir ces trois destinées: aimer, être aimé et savoir pardonner.

 

Ce livre bien construit, sous une apparence foisonnante - Marcus attrape ses souvenirs dans le filet à papillon de [sa] mémoire - signifie un tel accomplissement. Le verbe aimer s'y conjugue à l'actif et au passif et le pardon ultime s'y trouve dans l'épilogue intitulé Jeudi 22 novembre 2012. Le Jour de Thanksgiving.

 

Dans cet épilogue, et dans cet esprit, Marcus l'écrivain répond à la question: Pourquoi j'écris? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Pourquoi je lis de tels livres? Pour la même raison que Marcus les écrit.

 

Une fois refermés, je me rends compte en effet que, mine de rien, de tels livres sont de ceux qui me font passer, d'une seule traite, un long et bon moment, sans que je lève le nez de leurs pages pour regarder ailleurs.

 

Francis Richard

 

Le Livre des Baltimore, Joël Dicker, 480 pages, Éditions de Fallois / Paris

 

Livres précédents, coédités par les Éditions de Fallois et l'Âge d'Homme:

 

Les derniers jours de nos pères (2012)

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 22:45
Football, de Jean-Philippe Toussaint

Qu'est-ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite.

 

Mis à part qu'une lueur n'est jamais vaine, le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint est bien un signal lumineux et chaleureux, émis gratuitement dans le monde d'aujourd'hui. S'il affirme donc, dans un court prologue, que ce livre ne devrait plaire à personne, ni aux intellectuels ni aux amateurs de football, il se trompe ou il dupe.

 

Car ce livre devrait au moins plaire à ceux qui aiment lire ce que Jean-Philippe Toussaint écrit sur le temps qui passe. Et, pour cela, il n'est nul besoin d'appartenir à l'une des deux catégories de lecteurs évoquées par lui. Il suffit d'avoir un penchant, même mineur, pour une vision poétique et littéraire des êtres et des choses.

 

Jean-Philippe Toussaint fait seulement mine, dit-il, d'écrire sur le football. Mais il écrit tout de même, dans ce livre, sur le football et sur l'aventure des Coupes du monde qui a commencé pour lui avec celle de 1998. Cette anné-là, pour la première fois de sa vie, il assiste dans un stade à un match de l'événement planétaire.

 

Les Coupes suivantes ne laisseront dès lors pas indifférent cet écrivain qui écrit sur un mode mineur, même si, pendant chacune d'elles, son esprit est peu ou prou saisi par une humeur vagabonde et digressive.

 

Quand il se livre à des considérations sur le football, il le fait de manière singulière: il utilise les mots de la poésie et de la littérature. Il s'agit pour lui d'effleurer le football, de saisir son mouvement, de caresser ses couleurs, de frôler ses sortilèges, de flatter ses enchantements.

 

Il ne s'agit décidément pas pour lui de se lancer dans de grands débats théoriques qui concernent le football, comme phénomène social ou politique. Il ne traite jamais que de sujets accessoires, insignifiants ou mineurs, qu'il confronte aux piliers immuables du temps et de la mélancolie.

 

Lors de la Coupe du monde, organisée en 2002, par la Corée et le Japon, il décrit ainsi ce qu'il voit cet été-là à Kyoto, ville qui n'a jamais été portée sur le football:

 

J'écoute des bruits d'eau diffus qui se font entendre au loin. Qu'importe au fond le football. Le temps passe, et, sur les ponts, s'éloignent en silence de fugitives silhouettes féminines à bicyclette, une ombrelle à la main.

 

Les Coupes du monde se suivent et ne se ressemblent pas pour Jean-Philippe Toussaint. Lors de la dernière en date, celle de 2014, au Brésil, il innove. Il regarde pour la première fois un match en streaming sur l'ordinateur portable dont il se sert pour écrire.

 

Il est en Corse et s'est pourtant promis de consacrer son été à la littérature... Il installe cependant son ordinateur portable sur un canapé, le surélevant telle une offrande, sur un petit autel profane, composé de deux ou trois tomes de l'encyclopédie Universalis (hommage paradoxal de la vertu au vice).

 

Dans son court prologue, Jean-Philippe Toussaint dit aussi à propos de Football: Il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde. Il faut lui en être reconnaissant, parce que ce fil peut être conducteur pour les autres. Et il serait donc dommage qu'il soit rompu.

 

Francis Richard

 

Football, Jean-Philippe Toussaint, 128 pages, Les Éditions de Minuit

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Nue (2013)

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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 22:55
Zebraska, d'Isabelle Bary

L'amour est le triomphe de l'imagination sur l'intelligence.

 

Cette épitaphe placée en exergue au dernier roman d'Isabelle Bary, Zebraska, est de Henry Louis Mencken, ce libertarien américain de Baltimore qui aimait bien choquer, qui était un peu trop élitiste à mon goût, mais qui avait assurément le sens de la formule (Un bon politicien est aussi impensable qu'un cambrioleur honnête.).

 

Quoi qu'il en soit, cette épitaphe résume très bien le propos de l'auteur. Le lecteur aura tout intérêt à s'en servir comme fil conducteur, pour deviner assez vite, en lisant entre les lignes du livre, où l'auteur veut gentiment et sûrement le mener, sans connaître pour autant avant la fin tout le chemin qu'elle lui fera emprunter pour y aboutir.

 

Martin Leroy est né le 24 mai 2035. Il a quinze ans. C'est un surdoué, un enfant intellectuellement précoce, un HP (haut potentiel). Il a un cerveau qui n'arrête pas de mouliner... Sa grand-mère paternelle, Mamiléa (elle se prénomme Léa), l'appelle affectueusement mon zébron, de la même façon qu'elle appelait son père quand il était enfant.

 

Quelques mois plus tôt, la veille de Noël 2049, son père, Thomas Leroy, lui a justement remis de la part de Mamiléa un cadeau insolite, un livre, un livre écrit par elle, à son intention. Ce qui, au début, ne l'a guère réjoui, parce qu'un livre c'est désuet et inutile (pour s'informer et se distraire, il y a déjà les tablettes).

 

Ce livre devrait le faire réfléchir (comme s'il ne réfléchissait déjà pas assez!). Aussi Martin n'ouvre-t-il pas tout de suite cet objet importun. Quand il se décide enfin, vingt-quatre heures plus tard, une des premières phrases qu'il lit, sous la plume de Mamiléa, est celle-ci: Je te souhaite la bienvenue à Zebraska, le monde qui refuse d'abandonner l'imaginaire à la réalité.

 

En fait la grand-mère de Marty - elle seule emploie ce diminutif qui n'en est pas un pour s'adresser à lui - lui raconte une histoire dont son père,Thomas, est le héros, un héros qui lui ressemble et qui lui en a fait voir à elle, de toutes les couleurs, parce qu'il était différent des autres enfants, non pas physiquement, mais intérieurement, parce qu'en un mot il était un zèbre.

 

Elle annonce d'entrée de jeu la couleur: Le héros va s'en prendre plein la figure pour s'en sortir indemne, voire avec un petit supplément d'âme. C'est exactement ça le pouvoir de l'imaginaire: la capacité de revisiter l'histoire pour qu'elle nous emporte, l'air de rien, vers une fin glorieuse.

 

Zebraska inspire Marty, qui se met parallèlement, et tout naturellement, non sans mal, à écrire en le lisant: D'abord, mes pouces surdéveloppés et très peu habitués à l'écriture handicapaient la manipulation du stylo. Les taches, les pressions inutiles et les jurons s'étalaient grossièrement sur mes pages.

 

Le Zebraska de Mamiléa se distingue du Zebraska de Marty par la typographie - ce qu'elle écrit est mis en italiques. Ils se distinguent aussi nettement par le style, qui est l'expression de chacun des deux dans son époque. Mais les deux Zebraska sont écrits à la première personne du singulier. Ce qui convient fort bien à l'expression des confidences de l'une et de l'autre.

 

Si le Zebraska de Mamiléa est le récit des tribulations, dans les années 2010, d'une mère confrontée aux difficultés relationnelles, que son fils a avec elle et avec les autres, le Zebraska de son petit-fils est le récit, trente ans plus tard, des réflexions personnelles que lui inspire celui de sa grand-mère.

 

Au début de Zebraska, Mamiléa dresse un tableau apocalytique des années 2010. Le monde manquait d'ailes (L'avenir semblait sombre et on le défiait) et le bon plaisir commandait pour ceux qui pouvaient se l'offrir: Consommer, vite, sans partage. Se consumer. Pour cela on trimait dur, jusqu'à la folie parfois. On savait l'énergie de plus en plus rare, la famine grandissante, mais on consommait etc.

 

Le monde des années 2040 est maintenant à l'inverse de celui des années 2010: Chaque époque a ses folies. Nous n'avions plus de destin, nous étions individualistes, mais nous possédions une richesse qui vous fait défaut: nous avions des racines, des légendes à raconter. Notre cerveau global était cliniquement malade, mais il possédait encore de belles histoires!

 

Dans l'intervalle, en 2022, il y a eu la Grande Bascule et Mamiléa dit à Marty: Depuis, une autre vie s'est amorcée. Tu as toujours été libre dans la tête. Car la révolution ne fut pas qu'énergétique, elle fut aussi mentale et physique. Un peu plus loin elle résume ce qui s'est passé, sans trop en dire encore. L'Âge d'or du stéréotype est mort cette année-là: La différence est devenue alors une sorte de privilège.

 

Tout est-il donc dit dès les premières pages? Non, bien sûr. Et c'est là que l'on mesure à quel point Lao-Tseu avait raison, qui disait dans le Tao-Te-King: Le but n'est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit. Car c'est bien le comment, guidé par l'amour, qui importe dans le livre d'Isabelle Bary et qui lui donne toute sa saveur démonstrative en faveur de l'imaginaire et, ce n'est finalement pas contradictoire, en faveur de la mesure.

 

On peut ne pas être d'accord avec le bilan que l'auteur dresse des années actuelles. On peut ne pas être convaincu qu'aura lieu un jour la Grande Bascule telle qu'elle la décrit à la fin de son livre ou que le monde finira par être complètement oublieux de ses racines. Mais comment ne peut-on pas apprécier cette formule emblématique du livre: La différence est la seule énergie renouvelable de la nature humaine?

 

Francis Richard

 

Zebraska, Isabelle Bary, 224 pages, Éditions Luce Wilquin

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 22:55
Safran, de Marina Salzmann

La couverture de ce recueil de nouvelles est la reproduction du détail d'un tableau. Il a été peint en 2012 par Simonetta Martini. Il s'intitule Safran. Dans la nouvelle éponyme, il a inspiré Marina Salzmann, comme d'autres toiles de l'artiste. Mais elle parle plus particulièrement de celle-ci comme du tableau des Amoureux du peintre Markus Wellington, qu'elle a imaginé et qui l'a déroulé un jour au pied de sa femme:

 

Les couleurs en étaient vives et réalistes. Mais depuis il a passé sur la toile une nouvelle couche homogène, un jaune safran transparent. La femme et l'homme sont nus, assis face à face en plein champ. Au-dessus d'eux les collines et le ciel composent une frise. Dans cette lumière d'or qui semble venir de très loin, les corps et les blés sauvages sont tellement confondus qu'ils semblent déjà avoir été dématérialisés.

 

Le mot important est ici dématérialisé, parce qu'il contient le mot matière. Or la matière et sa destruction sont implicitement, ou explicitement, exprimés dans les onze nouvelles qui composent le recueil. La matière y fait place au vide, à un trou béant, à la disparition, ou, au contraire, prend toute la place, comme un défi, justement, à la disparition, à la mort.

 

Les fenêtres de Marianne Lucas, cuisinère au chômage, ouvrent sur un Chantier et son vacarme. Ce bruit dure de l'aube à la nuit, tous les jours que Dieu fait, excepté le dimanche. Marianne sent comme un trou noir. Ce trou noir se creuse à la faveur de ce bruit de chantier. Ce trou ne cesse qu'avec le silence. Il lui semble que le monde est aspiré par ce trou et qu'il est sur le point d'y disparaître.

 

Dans Rank, diminutif affectueux d'une marque de photocopieur, tout peut être réduit de taille par la technique de reproduction des images. Tout, les êtres comme les choses. Ce phénomène crée un monde de rechange, tellement  éloigné de l'original qu'il fait perdre pied, que les mots pour le dire perdent leur signification et que le mensonge semble être devenu la règle.

 

Son genou est de plus en plus douloureux. Ses difficultés à se déplacer la mettent en marge du groupe composé de collègues et de leurs familles avec lesquels elle et son fils Sébastien passent leurs vacances en Crète. Souvent elle se sent vide. La meilleure façon de boiter est encore de prendre la route au volant de la Micra de location, avec Sébastien, féru de Kerouac, de s'alléger ainsi temporairement de ses angoisses et de laisser les autres à leur plage.

 

L'homme a trouvé sa mère morte sur le carrelage de la cuisine. Pour la Congeler, il a acheté un gros électro-ménager, de quatre cents litres, lequel occupe une grande partie de la pièce: La complicité des objets de la cuisine semblait acquise: table et chaises, étagère, plan de travail, boîte à pain, même la cafetière, tous par leur matérialité obtuse, opposaient à la mort un déni radical. La mère était devenue un peu comme eux, et c'était toujours être. Une chose...

 

Sa chatte noire, Pamela, a fait une Fugue. Elle a profité de la porte laissée ouverte par Germano chassé du lit conjugal pour une onomatopée émise par sa bouche quand il dort. Il paraît que personne ne l'a vue. Alors elle scotche une vingtaine d'affichettes où elle a écrit à la main: Perdu chatte noire. Tache blanche en forme de slip. Soutien-gorge assorti. Yeux jaunes. Téléphone. Cette disparition réserve bien des surprises à sa propriétaire...

 

Sa grand-mère dit un jour: j'aime les gens simples. Et c'était dans sa bouche une phrase inhabituelle. Elle s'efforce depuis de faire semblant d'être simple. Elle ne supporterait pas d'être désapprouvée par sa grand-mère si elle était encore de ce monde. Alors elle pense simplement à elle. Elle écrit sur elle. Elle écrit à sa place, parce que sa grand-mère, de langue allemande, n'écrivait rien d'autre que des mots sur ses listes de commissions, tels que Fleisch, Wein, Blumen.

 

A Santiago, pendant les événements, Herrera travaillait au service des passeports. Un jour il a été désigné volontaire pour la morgue où les cadavres ne finissaient pas de défiler. Qu'y faisait-il? On ne sait. Ce qu'on sait, c'est que Kiko, qui était avec lui, a reconnu Victor parmi ces cadavres: Comme tout le monde, Kiko et Herrera connaissaient les chansons de Victor, les plus célèbres, celles qui regorgent de colombes, de papillons, de fenêtres ouvertes.

 

Il serait parti dans un pays Loin comme la Chine: Les autres habitants seraient des hommes comme lui, à demi effacés, sans peur à l'idée de disparaître bientôt complètement, leur chair confondue à celle de la ville. Et Camille finirait par trouver le nom de la ville et l'adresse où il réside, on ne sait trop comment, et elle y déchiffrerait, à l'aide d'un dictionnaire de voyage, l'alphabet inconnu des rues.

 

Elle et Agnès ont reçu pour mission d'aménager la salle commune du rez-de-chaussée de l'entreprise, à moindre frais. Après avoir tout transformé dedans, elles devront s'occuper des abords. Il n'y a plus de salle fumeur: Ceux qui n'ont pas renoncé à cette activité dangereuse ne peuvent s'y livrer qu'à l'air libre, dans une Issue de secours. Le vendredi venu, comme les heures comptent double mais pas la paie [...], on doit donc doublement se détendre pendant les pauses... 

 

Il a l'intention d'écrire quelques pages. Quel en sera le point de départ? Une anecdote qu'il a entendue la veille dans une soirée. Cependant, il a beau se concentrer, il n'arrive pas à s'en souvenir. Alors il s'emploie, avec Méthode, à retrouver l'anecdote perdue. C'est une méthode qui n'en est pas vraiment une, puisqu'elle consiste à continuer à chercher en faisant confiance à son inconscient et au hasard.

 

Il n'y a plus que quelques survivants au désastre. Ils sont devenus muets. Certaines communautés, pour y remédier, ont imaginé d'organiser les Banquets: Par les banquets on arrive à se jouer de cette mélancolie obsédante qui habite désormais les esprits, cette impression bizarre de tuer le temps, alors qu'il est déjà mort, ou d'en être les exécuteurs testamentaires, même s'il n'y a aucun légataire.

 

Mort et vie, absurdité et sens, fugue et recherche, rêve et réalité, mensonge et vérité sont des mots-clés de ces nouvelles, où règnent les antagonismes, que les protagonistes s'ingénient à dépasser. Et leur angoisse y est omniprésente. Cependant, des bonheurs d'expression mettent parfois du baume au coeur du lecteur, surtout s'il est impénitent: Les livres sont des lits où les poètes dorment les yeux ouverts.

 

Francis Richard

 

Safran, Marina Salzmann, 176 pages, Bernard Campiche Editeur

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 22:55
Manifeste incertain 4, de Frédéric Pajak

Evocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps, tel est, exprimé de façon désarticulée, le propos du Manifeste, qui s'ouvre par ce premier volume. D'autres suivront, au gré de l'incertitude, écrivait Frédéric Pajak en 2012, en préambule au premier volume de son Manifeste. Frédéric Pajak poursuit toujours ce propos trois ans plus tard. Le quatrième volume de son Manifeste vient ainsi de voir le jour sans que cela signifie que d'autres volumes suivront. Il est, comme les précédents, illustré de magnifiques dessins à l'encre de Chine.

 

D'autres volumes ne suivront peut-être pas, car l'avenir est, par définition, incertain, comme le Manifeste de Pajak (à moins que l'on ne croit au déterminisme). Mais il ne peut être envisagé sans liaison avec le passé. Frédéric Pajak ne se résout donc pas à ne voir subsister que le présent. Et c'est pourquoi il fait ces retours dans le passé, démarche qui ne doit évidemment pas être considérée comme nostalgique, mais comme nécessaire, rétablissement de l'Histoire et guerre du temps obligent.

 

Dans mon enfance, j'ai mal mangé est la première phrase de ce volume. C'est sans doute pourquoi l'auteur est sensible à la nourriture, la bonne, et qu'il s'afflige de ce qu'elle est devenue en France, où l'on parle désormais de gastronomie, mais où la malbouffe poursuit son irrésistible et historique escalade. Selon lui, par bonheur le peuple italien est un des seuls peuples à avoir conservé sa cuisine intacte:

 

L'Italie a tout perdu: son âme d'"enfant emmailloté", sa foi brûlante et païenne, sa passion de l'harmonie universelle; à présent ses Italiens meurent devant leur télévision - particulièrement vulgaire. Ils ne sont plus grand chose, ne s'intéressent à rien, pas même à eux. Seule leur cuisine les sauve du Jugement dernier. Plaise à Dieu qu'elle leur survive.

 

Changement de décor. Frédéric Pajak fait en 2014 une croisière à bord du Magnifica, un énorme navire qui appareille en novembre depuis le port de Santa Cruz, île de Ténerife, aux Canaries: Nous traverserons l'Atlantique, longerons la côte du Brésil jusqu'à Buenos Aires. Il y a foule sur ce paquebot: C'est dans la foule, remarque-t-il, que je me persuade de ne pas lui appartenir. Et c'est dans la foule que je m'abstrais et goûte le meilleur de la solitude.

 

Au cours de ce voyage, qui évoque La croisière s'amuse, il lit du Gobineau, plus précisément son Essai sur l'inégalité des races humaines. Il le lit ce livre redouté par les réactionnaires, haï par les progressistes, répudié par les illettrés. Peu lu, et le plus souvent pas lu du tout. Bien sûr, ce livre écrit dans un très grand style est regrettable : Vu d'aujourd'hui, sa théorie raciale est encore plus terrible. Mais c'est d'abord un livre amer, parfaitement désespéré, et désespérant. Et c'est ce qui émeut Pajak.

 

Pajak peut dès lors parler de l'Essai en connaissance de cause. Il n'est pas du tout ce qu'on croit, sans l'avoir lu, ou lu un peu seulement: Gobineau ne voulait en rien sauver le monde. A ses yeux le déclin de l'humanité était inexorable, et il s'en réjouissait. Nulle part il n'écrit en faveur d'une race nouvelle, pure. Au temps pour les racistes ordinaires que Gobineau méprisait! Jamais il ne laisse entendre qu'une "race supérieure" doive exterminer, réduire en esclavage ou maltraiter des "races inférieures".

 

Gobineau, piètre savant, avait seulement les préjugés de son temps... Quant aux antisémites, qui voient en lui un précurseur, ils se trompent lourdement sur son compte : Gobineau est plein d'une bienveillance admirative envers les Juifs. Sauf dans sa correspondance : une seule allusion à sa soeur et à Cosima Wagner - sans doute pour complaire à celle-ci: "Les Suisses sont en train de se faire manger tout vivants par les Juifs."

 

Pajak, avant cette lecture, n'ignorait pas Gobineau. Il avait picoré son oeuvre. Mais, après cette lecture, il approfondit sa connaissance de l'homme, de son existence comme de son oeuvre, de ses amours comme de ses idées et fréquentations. La personnalité de l'auteur de La Renaissance se dessine: c'est un gentilhomme anachronique, quelqu'un d'un grand raffinement, auquel s'ajoute un pessimisme inconsolable. Frédéric Pajak précise que Gobineau aime à répéter: "Je suis de ceux qui méprisent."

 

Escale à Buenos Aires. Frédéric Pajak visite l'immeuble où vécut Witold Grombrowicz de 1945 à 1963. Grombowicz, en 1960, se plaignait de la cuisine argentine qu'il considérait comme une malédiction. Retour donc au propos du début du Manifeste incertain 4 sur la nourriture. Pajak abonde dans le sens de Gombrowicz et commente:

 

On juge un pays, un peuple, à sa cuisine. Un peuple qui ne sait pas cuisiner reste inachevé. La bonne cuisine n'a rien à voir avec la richesse. Les pays protestants, l'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre, la Hollande et les pays scandinaves, ne manquent pas d'argent: ils manquent d'appétit.

 

Pourquoi Frédéric Pajak s'intéresse-t-il à l'histoire personnelle de Gobineau, comme à celle d'autres écrivains? Il l'explique en ces termes: Chaque individu a son histoire personnelle, et celle-ci est inexorablement suspendue à l'Histoire. Même s'il l'ignore. En retour, l'Histoire lui restitue son histoire personnelle, mais transfigurée. Il l'ignore d'autant plus. Parce que l'Histoire lui est cachée. Elle lui est interdite par l'Histoire qui imite l'Histoire, l'Histoire fragmentaire, désagrégée.

 

Cette explication vaut pour lui-même. Il raconte comment, dernier de classe perpétuel, ballotté d'un collège l'autre, il aboutit dans une école nouvelle d'un genre très spécial, la Roseraie, à Dieulefit, dans la Drôme. La liberté y est érigée en obligation et le grand principe y est l'épanouissement de l'élève. Rien ne doit faire obstacle à la créativité de ce dernier: Nous sommes donc libres, libres d'étudier, libres d'installer ou de repeindre notre chambre à notre guise, libres de nos loisirs, libres d'aller et venir...

 

Cette liberté obligatoire est tout le contraire de ce que préconise un Friedrich Nietzsche, en maître d'école: Contre la déchéance de l'enseignement et de la culture de masse, il faut, selon Nietzsche, revenir aux règles, à la grammaire, au lexique. Il s'agit de réhabiliter la stricte obéissance, la soumission, le dressage. Il préconise aussi, ce qui suppose un peu de candeur, et beaucoup de désintéressement de suivre les instructions secrètes de la nature :

 

"L'homme vraiment cultivé possède donc ce bien inestimable de pouvoir, sans rupture, rester fidèle aux instincts contemplatifs de son enfance."

 

Quarante ans après, le 6 juin 2015, Pajak revient sur ses pas: Dieulefit: mon coeur a battu si fort par ici. J'ai respiré toute l'âpreté de son mistral. J'ai connu l'horreur de la liberté dictée, et cette illusion des choses facultatives. Mais j'ai aussi goûté à la liberté qui se gagne, la meilleure, dans nos longues escapades faites d'insouciance. Bakounine disait: "La liberté d'autrui augmente la mienne à l'infini." Ce pourrait être une boutade. C'est la plus belle profession de foi qui soit. Mais qui veut l'entendre?

 

Celui qui lit Pajak et en fait son miel...

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 4, Frédéric Pajak, 224 pages, Les Éditions Noir sur Blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

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26 septembre 2015 6 26 /09 /septembre /2015 22:55
Le mur dans la vallée, de Noël Macé

En quatrième de couverture du Mur dans la vallée, de Noël Macé, figure cette remarque de précaution, qui est souvent d'usage en de telles matières: Il ne s'agit que d'une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec la justice de nos pays est, bien sûr, totalement fortuite, et tout est faux, absolument, au détail près.

 

Ce doit donc être purement fortuit que dans la vallée en question se soit produite, comme naguère dans une autre vallée homonyme, une sombre affaire, l'histoire d'un gosse, fils de ces immigrés du sud de la vallée que personne n'aime quand il s'agit de leur rendre des comptes:

 

L'enfant avait été trouvé, à demi-gelé, sur l'une des places du côté le plus obscur de la vallée, la tête dans un champ de neige. Ressuscité in extremis, il s'était réveillé aveugle et lourdement handicapé pour le restant de ses jours. Il avait sept ans...

 

Les coupables de ce crime, comme dans l'affaire Luca, courent toujours, protégés qu'ils sont par la justice de la vallée, qui leur a substitué comme coupable le chien de la victime, venu pourtant lui porter secours: Le bras de la justice fut prompt. L'on vint s'emparer du chien qui fut euthanasié sur le champ; les morts ne parlent pas.

 

Dans un magasin de la gare du bourg de la vallée, Damien de Reynault, voulant porter secours à une caissière en butte à trois petites frappes, se fait tabasser par ces individus récidivistes et en garde une marque à la cuisse. Il porte plainte contre eux et se heurtent au même mur de la justice locale que les parents de l'enfant martyrisé. 

 

Ce mur de la justice de la vallée, c'est le mur dans la vallée, qui donne son titre au livre et contre lequel il est vain de vouloir se mesurer, à moins d'être riche, riche d'amis, de réseau ou d'argent... Car, par idéologie, la justice de la vallée voit dans le criminel en général un auxiliaire de la lutte contre l'ancien ordre moral en particulier...

 

Les sentences prononcées par une telle justice? Dans la plupart des cas, une peine symbolique, avec sursis, était prononcée et tout le monde devait s'estimer heureux. Dans les cas graves, l'expédiant de la psychiatrie permettait de gérer à sa guise la pression de la cocotte-minute, excluant les victimes trop demandeuses de la procédure.

 

Et si le fauteur de crime ou délit, même gravissime, est l'un des leurs, l'un des membres du système? Le système enlise alors la vérité dans tout ce que le mensonge a pu créer de méandres sur terre. Les parents de l'enfant martyrisé en savent quelque chose, qui n'ont toujours pas obtenu que lumière soit faite... 

 

Le système? Tous ceux qui profitent peu ou prou de la démocratie représentative aux dépens des autres. Les dissidents du régime n'encourent pas le goulag, mais la privation d'emploi, une méthode simple qui a pour effet immédiat de soumettre ou d'exiler sans que l'on puisse réellement deviner la main de l'Etat.

 

L'Etat? L'Etat est devenu hypertrophié. Il absorbe chaque année la moitié de la richesse produite. La démocratie, derrière la vitrine indigente de laquelle il se profile, n'offre que deux divisions d'une même pensée à peine distincte: contrôle par l'Etat libéral radical ou contrôle par l'Etat libéral socialiste... 

 

On fera humblement remarquer au narrateur que, dans les deux cas, l'expression d'Etat libéral affublé de radical ou de socialiste est un oxymore et que parler même d'Etat libéral tout court, dans le cas présent, est plus qu'hasardeux quand il vient de rappeler qu'un tel Etat absorbe par l'impôt la moitié de la richesse produite dans le pays.

 

Quand l'Etat prend une telle place dans la vie des gens, il n'est pas étonnant que leurs libertés soient singulièrement diminuées et qu'ils soient réduits au rôle d'esclaves d'un tel Léviathan. Le conditionnement étatique aidant, ils finissent par consentir à cette servitude et, même, par se porter volontaires pour cette soumission.

 

Quoi qu'il en soit, Damien de Reynault va de désillusions en désillusions. Toutes les procédures qu'il entreprend font de lui un dissident du système. Et le système bien rôdé ne lui oppose que le mur, mur de silence, mur de mépris, mur d'absence, de ces murs si injustes et si hauts que les plus hauts nuages en cèlent les sommets.

 

Une fois qu'il aura vu ce qui se cache derrière le mur, Damien n'aura qu'une échappatoire pour ne pas en rester là et s'avouer vaincu. C'est l'arme ultime des dissidents de tous les systèmes et c'est peut-être celle qui permet de les ébranler vraiment, le samizdat...Самиздат, en russe.

 

En attendant, dans un style jaculatoire, Noël Macé aura donné libre cours à ses emportements contre la tyrannie qui n'est pas propre aux dictatures et qui peut très bien se parer des habits de la démocratie pour s'exercer, la majorité se croyant alors permise de tout faire. 

 

Il faut reconnaître à Noël Macé qu'il a du souffle et il en faut pour s'attaquer au mur, comme il le fait. On se prend à rêver que ce souffle soit suffisant pour le mettre à bas ce mur (qui, bien sûr, n'existe pas), comme les sept trompettes abattirent ceux de Jéricho en donnant le signal à une grande clameur populaire.

 

Francis Richard

 

Le mur dans la vallée, Noël Macé, 176 pages, Éditions du Trèfle Étoilé

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 22:55
Tous les lointains sont bleus, de Daniel de Roulet

En juin 2002, Daniel de Roulet décide d'aller de Milan à Rome à pied, si possible. Quand il quitte l'Emilie (il vient de passer la nuit dans un refuge au bord du Lago Santo, un petit lac de montagne), pour arriver en Toscane, il écrit:

 

Au nord, les montagnes étaient vertes, celles de Toscane sont bleues à l'infini. Léonard de Vinci les avait déjà décrites, notant dans son carnet de croquis: "Tous les lointains sont bleus." D'un bleu soutenu, presque noir. Ensuite de plus en plus estompé jusque tout là-bas, dans la brume, où je crois deviner la mer.

 

Ce périple italien fait l'objet d'une des vingt-neuf chroniques, que l'auteur a rassemblées en recueil dans l'ordre chronologique et qu'il a écrites de 1975 à 2011. Le titre, qui ouvre des horizons, est donc tiré d'une note prise par cet homme d'esprit universel que fut Léonard, né à Vinci, en république florentine.

 

Les chroniques de Tous les lointains sont bleus sont des notes que Roulet rédige quand il voyage, pour s'assurer contre l'oubli. Il éprouve alors en effet le besoin de se raconter une histoire, qu'il ne veut pas perdre et où il est question de rencontres, de lieux ou de sens au-delà du simple déplacement.

 

Daniel de Roulet a beaucoup voyagé, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique. A chaque déplacement il observe avec acuité les êtres et les choses. Et, s'il a des convictions, dont il ne fait pas mystère, il est cependant d'une telle honnêteté intellectuelle que le lecteur peut se faire en le lisant une opinion par lui-même.

 

Ainsi, par exemple, ce qu'il dit, en juillet 1979, de la dictature sandiniste, en laquelle il voit la possibilité d'un autre monde, ne serait-ce que temporairement, n'incline pas à penser qu'elle soit meilleure que celle de Somoza qu'elle a mise à bas, parce que c'est de toute façon une dictature impitoyable pour ceux qui s'y opposent.

 

Ainsi, dans sa chronique d'avril 2003 sur l'Asie du sud-est, son identification de la mondialisation à une soumission idéologique à l'économie à laquelle il oppose la mondialité qui serait vision d'un monde qu'on peut fréquenter en parlant un anglais dégagé de son histoire impériale apparaît-elle comme une simplification sémantique conformiste (le mondialisme et l'alter-mondialisme sont bien, a contrario, des idéologies). 

 

S'il fallait distinguer des chroniques parmi toutes celles du recueil, il faudrait peut-être retenir celles où l'auteur fait preuve d'humour (qui peut être grinçant), telle que celle écrite à Brighton en mai 1998 où no smoking ne veut pas dire que le smoking est interdit, ou d'autodérision, telle que celle écrite à Paris en novembre 1993 où il expose le projet de vie dont il a rêvé à quinze ans.

 

Il faudrait peut-être aussi retenir les chroniques où il apprend des choses au lecteur telle que celle sur l'Île de Jura écrite en juillet 2002, où il révèle le lieu insolite que George Orwell choisit pour écrire 1984, ou celle sur la Kolyma écrite en juillet 2011, qui est un véritable reportage sur les camps soviétiques décrits par Varlam Chalamov dans ses récits de zek.

 

Daniel de Roulet écrit une lettre de Londres en août 1998 au rédacteur en chef de la NZZNeue Zürcher Zeitung. Dans cette lettre, pour son hospitalité, il remercie ce dernier, avec lequel il est rarement d'accord, et lui rapporte l'entretien qu'il a eu avec un journaliste allemand s'étonnant qu'un subversif comme lui soit reçu à Londres par la Fondation Landis et Gyr qu'il préside. A ce journaliste il a en effet expliqué:

 

Chez nous, le consensus mou, qui nous a servi de credo pendant cinquante ans, conserve à l'affrontement de classe un côté nonchalant qui n'est pas sans charme. Nous vivons côte à côte comme au temps de la soupe au lait de Kappel que nos ancêtres se partageaient après la bataille dans les guerres de religion. Parfois même, nous oublions de nous détester, de peur que notre destin nous renvoie dos à dos.

 

Le rédacteur lui fait cette réponse: Cher Monsieur, c'est un plaisir pour moi de constater que nous n'avons pas les mêmes idées. Et c'est le privilège de la tradition libérale bien comprise que de pouvoir être généreux même avec ceux dont on ne partage pas les vues... Bien à vous.

 

Un trublion libéral n'a pas besoin d'être généreux avec un subversif. Il sait apprécier ses arguments même s'il n'y souscrit pas, a fortiori quand ce subversif les expose honnêtement, intelligemment et avec... talent. Ce n'est pas alors un plaisir d'être en désaccord avec lui, c'est un enrichissement. Et le plaisir se trouve non pas dans la différence elle-même mais dans l'agrément qu'il peut retirer à la lire et à la découvrir chez lui.

 

Francis Richard

 

Tous les lointains sont bleus, Daniel de Roulet, 256 pages, Phébus

 

Livre précédent:

Tu n'as rien vu à Fukushima, chez Buchet-Chastel (2011)

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 10:00
Sur ses pas, de Jean-Bernard Vuillème

La première phrase d'un roman est souvent significative. Celle, par laquelle débute Sur ses pas, le dernier roman de Jean-Bernard Vuillème, l'est singulièrement parce qu'elle en est la clé :

Tout a commencé le jour où Pablo Schötz a ouvert un tiroir en quête de punaises et qu'il est tombé sur une clé dont l'étrangeté lui a sauté aux yeux.

 

En effet Pablo décide à la suite de cette découverte d'aller au-devant de son passé et de revisiter les différentes demeures où il a vécu. Le prétexte étant, pour lui, de trouver à quelle serrure peut bien correspondre cette étrange clé et, pour les actuels occupants de ces différents lieux, l'écriture d'un roman dont il est le protagoniste.

 

Pablo est un enfant du demi-siècle passé - il est né en 1950. Aussi ce périple dans son passé est-il l'occasion pour lui de témoigner de décennies pendant lesquelles le monde a encore particulièrement évolué par rapport aux décennies précédentes et au cours desquelles sa vie personnelle a subi des inflexions qu'il n'a pas toujours maîtrisées, à commencer par sa naissance, ou plutôt sa conception.

 

Romancier lui-même, après avoir été journaliste dans la presse régionale neuchâteloise, Schötz ne veut pas écrire ce dernier roman dont il sera le personnage principal. Tant bien que mal il arrive à convaincre un de ses collègues, qui deviendra néanmoins son ami, de tenir la plume à sa place, en toute liberté. C'est le contrat non écrit, qu'il a parfois quelque mal à observer.

 

Chaque chapitre de ce roman est précédé d'une épitaphe. Il s'agit à chaque fois de résumer, en une phrase laconique et circonstancielle, une étape de la conquête spatiale effectuée par la NASA et de situer dans quel contexte temporel se situe alors l'occupation par Schötz d'une de ses anciennes demeures. C'est en quelque sorte la conjonction de l'espace et du temps.

 

S'il arrive encore que des personnes habitent la même maison toute leur vie - le narrateur en donne un exemple -, c'est de moins en moins vrai. Cela correspond à une plus grande mobilité des personnes, dans tous les sens du terme, qui caractérise l'époque, due, notamment, aux changements de situations professionnelles et familiales, telles que décompositions ou recompositions.

 

Pablo va donc, au gré des étapes de sa vie et de celles de la NASA, changer d'habitation un certain nombre de fois, pour ne pas dire un nombre certain, et, en retournant sur ses pas, faire la connaissance, ou pas, de celles ou ceux qui lui ont succédé dans leurs murs et qui ne réserveront pas toutes le même accueil à cet original, qui fait une intrusion inopinée dans leur intimité et veut scruter leurs intérieurs.

 

Le narrateur, qui devient à son tour un personnage du roman qu'il écrit pour le compte d'autrui et qu'il signera pourtant seul, observe, chemin écrivant, qu'il est important de trouver la juste mesure lorsqu'on remonte le cours du temps et que l'on pénètre dans d'anciens chez soi devenus des ailleurs malgré la pregnance de sa propre mémoire entre les murs des autres:

 

Rester le temps nécessaire pour s'intéresser aux habitants actuels et en même temps retrouver en soi celui qui vivait ici, célébrer le présent avec son hôte et simultanément éprouver le passé de toutes ses fibres comme si aujourd'hui et hier ne faisaient qu'un et que le temps s'abolissait dans la synthèse d'un retour. La bonne mesure dépend des lieux et des gens, de leur disponibilité et de leurs états d'âme.

 

Ce vaste programme est suivi scrupuleusement par Pablo. De temps en temps il dépasse les limites, indispose, mais il sait alors faire marche arrière. Il sait se montrer persévérant quand les obstacles se dressent devant lui, mais il sait aussi battre en retraite quand il sent bien que c'est peine perdue de s'obstiner.

 

La clé prétexte à cette histoire trouvera-t-elle serrure à son panneton?

Les clés inutiles ne quittent pas leurs serrures et ne se perdent donc jamais, tandis que les clés retrouvées par hasard deviennent obsédantes à force de ne correspondre à rien, comme si le monde avait tellement changé que les objets les plus courants de la vie quotidienne s'étaient métamorphosés en curiosités archéologiques.

 

D'une demeure l'autre, le récit aboutit à l'actuelle qui n'est pas forcément la dernière de Pablo Schötz. En bon romancier, qui a su reconstituer avec bonheur, et parfois malice, la fresque d'une époque et de l'existence, sertie en elle, de son personnage principal, le narrateur y réserve une surprise, qui pourrait permettre, qui sait, à la clé de tomber un jour entre les mains d'un être qui s'en servirait pour ouvrir une porte, dans un univers inconnu, sans murs et sans maisons.

 

Francis Richard 

 

Sur ses pas, Jean-Bernard Vuillème, 256 pages, Zoé 

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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 17:00
La nouvelle Fuite à Varennes, de Frédéric Vallotton

Le 20 juin 1791, le roi Louis XVI et sa famille s'évadent des Tuileries où ils sont retenus contre leur gré et où ils se sont rendus en 1789 pour apaiser les esprits... à la suite des massacres commis à Paris par les révolutionnaires les 5 et 6 octobre de cette année-là. Les Lumières, qui n'auront pas éclairé la France bien longtemps, commencent déjà à s'éteindre...

 

Dans son testament politique, écrit le jour même de sa fuite, et découvert seulement en 2009, Louis XVI explique qu'il a toujours été prêt à s'entendre avec les révolutionnaires, qu'il a admis ne plus exercer qu'une monarchie limitée mais qu'il entend conserver son autorité dans les domaines régaliens que les constitutionnels ont eux-mêmes fixés et qu'ils se gardent pourtant de respecter.

 

On connaît la suite. Les fugitifs royaux sont reconnus, arrêtés à Varennes le 22 juin 1791 et ramenés sous bonne escorte à Paris. La fuite à Varennes est le symbole de l'échec (et pas seulement de la royauté). Il est le commencement de la fin d'un régime politique typiquement français qui aura duré quatorze cents ans.

 

De l'Arrestation de la famille royale à Varennes, il existe de nombreuses représentations, picturales (et même cinématographiques). L'une d'elles, une gravure polychrome du début du XIXe, d'après une huile d'Alfred Elmore (ci-dessous), est le seul héritage de la protagoniste du dernier roman de Frédéric Vallotton, dont le deuxième prénom, Adélaïde, est celui d'une aïeule.

La nouvelle Fuite à Varennes, de Frédéric Vallotton

Dans ce roman, aujourd'hui c'est 2009. On est à Genève et on fête les 500 ans de la naissance de Calvin. La protagoniste, née en 1959 (l'année de la mort d'Adélaïde à soixante-dix ans), a passé cinquante ans. Elle est reconnaissable parce qu'elle porte la plupart du temps jupe écossaise et brodequins bruns. Elle est aussi reconnaissable, paradoxalement, parce qu'elle est transparente:

 

A plus de cinquante ans, la transparence est une vertu, un allié, une arme dissuasive et élégante.

 

Il faut ajouter que cette femme trop bien élevée n'a pas la transparence insignifiante, elle a la discrétion d'une femme bien née. Ce qui est l'aboutissement d'une vie. Car cette femme de plus de cinquante ans est devenue une femme avisée, discrète, quoique légèrement maquillée. Il faut dire qu'elle a grandi à l'ombre du souvenir mensonger de son homonyme aïeule, mue en sainte familiale.

 

Adélaïde a en effet été l'exemple frelaté d'une femme cupide, égoïste mais libre, qui a survécu en milieu hostile. Née en 1889, elle quitte Vienne pour Berlin au moment de l'instauration de la République autrichienne en 1919. Dans les années 1930, juive invertie, elle épouse un Suisse inverti, s'établit à Zürich en 1932 et fait du trafic d'art entre l'Allemagne nazie et la Suisse...

 

Tout au long du récit, le portrait de son aïeule se dessine à ses yeux. Il est le contraire du sien, elle qui a su dominer et investir son existence. Qu'était Adélaïde, sinon une lesbienne mais pas dégoûtée par les hommes, une femme juive agnostique qui n'a jamais cru en rien d'autre qu'en l'art, une experte au regard tant aiguisé qu'avisé:

 

Il a fallu mentir, mentir et tromper. Il a fallu fuir et tout renier puis il a fallu porter de lourds secrets et craindre d'être reconnue parmi le vacarme et la confusion d'une société médiocre et affaiblie, se compromettre dans cet affreux après-guerre. Adélaïde est morte en plein gaullisme, elle n'eut pas à subir la racaille bobo, l'élite acculturée et sans manières, ni la pression de la foule.

 

La discrète, dont le deuxième prénom est donc Adélaïde, à plus de cinquante ans, est une femme aboutie, c'est-à-dire arrivée. Mais, pour arriver, il lui a fallu démêler le vrai du faux dans l'existence de celle qui lui était donnée en exemple. Elle a mis cinquante ans pour y parvenir et Frédéric Vallotton, avec l'élégance de son style, et celle du coeur, l'accompagne pendant toute sa quête.

 

Ce que sa transparente voit, il le voit avec ses yeux de romancier et il le donne à voir à celui qui le lit. Cela se traduit par des textes, qu'il ne doit pas regretter d'avoir écrit, parce qu'ils sont de toute splendeur évocatrice et qu'ils ont pour thèmes des sujets qu'il connaît bien, telle la Berlin d'aujourd'hui qui se croit encore sous la République de Weimar:

 

Berlin, sa douceur, ses nuits, ses cafés, ses bars et un été en forme de parenthèse entre des plages de gazon et le demi-jour de boîtes choisies, de véritables temples où l'extase se vit comme au creux d'un sanctuaire païen.

 

Il ajoute aussitôt: Berlin n'a plus de mémoire; elle a fait un accident vasculaire cérébral il y a plus de soixante ans de cela. Depuis, elle a changé. Personne n'aurait imaginé qu'elle s'en remettrait, on s'en réjouissait du reste, mais la ville s'est relevée, avec une nouvelle personnalité. Elle-même n'arrive pas à croire qu'elle ait fait ce qu'elle a fait de trente-trois à quarante-cinq.

 

Francis Richard

 

La nouvelle Fuite à Varennes, Frédéric Vallotton, 162 pages, Les Éditions Baudelaire

 

Livres précédents:

Journal de la haine et autres douleurs, 144 pages, Olivier Morattel Editeur (2015)

Canicule Parano, 136 pages, Hélice Hélas (2014)

 

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 17:30
Pap's, d'Antonin Moeri

Comment les pères sont-ils appelés, ou se font-ils appeler, par leurs enfants? De nos jours d'aucuns parmi les pères, se targuant d'une proximité illusoire avec leur progéniture, aiment se faire appeler par leur prénom, mais la plupart des pères sont encore appelés, ou se font encore appeler, affectueusement, Papa ou Dad...

 

Dans le roman d'Antonin Moeri, Emile, c'est Pap's. Et Pap's, un médecin, fils d'un facteur des postes, a un fils, le narrateur, né de ses amours avec Elsa, une laborantine, fille d'un marchand de vins, qu'il a connue lors d'un souper dans un restaurant de Berne, le Bierquelle, réunissant outre Elsa, Fabiola, une amie à elle, et deux ou trois toubibs. L'alcôve où se trouve la table des convives porte sur le mur une inscription:

 

L'amour est plus fort que les principes...

 

Pendant longtemps, quinze ans, le narrateur s'est abstenu d'ouvrir la valise de cuir dans laquelle son père, Pap's, a glissé à son intention, avant de mourir, quatre cahiers à la couverture noire, remplis de son écriture lignée. Mais, un jour, sans réfléchir, il ouvre le deuxième et tombe sur un passage écrit à Tel-Aviv, le 25 août 1948, alors qu'Emile a vingt-cinq ans. Et une phrase se détache:

 

Le hasard peut nous mêler à des faits héroïques. Mais où est le vrai héros?

 

Il n'en faut pas plus pour que ces cahiers, journal intime de son paternel, donne envie au narrateur d'en savoir davantage sur cet homme de père qui l'intrigue. En le lisant, il essaie donc de reconstituer ce qu'il fut, tel qu'il ne lui est pas apparu de son vivant, et tel qu'il a voulu que son fils le découvre. Lequel ne laissera pas de s'interroger sur le pourquoi d'un tel legs.

 

A la suite du narrateur le lecteur découvre un homme comme il en existait au siècle précédent. C'est à dire à la fois un homme qu'il connaît, cardiologue et père, à la voix chaude et bien timbrée, et un homme qu'il ne connaît pas, un homme angoissé, souffrant d'une faille, d'une fêlure ou d'une fissure, derrière un bonheur apparent, laquelle affecte ce scientifique doublé d'un passionné d'art, qui est pour lui une véritable religion.

 

Dans ces cahiers, Emile essaie de comprendre ce qu'il est vraiment. Pour cela il se raconte, passe en revue les grands moments de sa vie passée qui constituent son éducation et font de lui ce qu'il est quand il écrit: l'enfant qui bégaie, les plongeons dans le lac, l'amour pour la fille capricieuse, la rencontre de Charles-Albert, les études de médecine, la mort de son ami, la guerre en Palestine, la mort de sa mère, le voyage en Egypte, le suicide de son oncle...

 

Emile lit beaucoup. Il a une grande soif de connaissances, mais ce ne sont pas de connaissances désincarnées dont il s'agit: Il pense que la recherche scientifique et la création artistique sont deux manifestations analogues de l'homme. Et, quand il sera un médecin bien établi, ce ne seront pas les notables qu'il invitera à sa table, mais des écrivains, des peintres, des artistes en somme, comme il aimerait en être un et comme il ne le sera jamais. Voire...

 

Dans ce récit, le narrateur d'Antonin Moeri cite longuement des passages tirés des cahiers à couverture noire de son père. Il les commente. Il les confronte à ses souvenirs. Il se livre à des conjectures pour redessiner la figure du père dont les incertitudes le rassurent et qui place l'art sans doute trop haut, parce qu'il retarde toujours le moment où il lui sacrifiera tout. Mais ses cahiers, tels quels, ne sont-ils pas l'oeuvre d'art de cet humaniste, où il forge une langue qui est sienne?

 

Pap's écrit dans un de ses cahiers ce passage révélateur: Mais que cherches-tu donc? Et je réponds toujours: l'HOMME. J'en ai rencontré un, il y a quelques jours. Il avançait dans la plaine en fixant l'horizon. Ses gestes, sa démarche, étaient d'un grand seigneur. Je n'ai pas osé lui parler. Mais j'entends encore le bruit de ses pas.

 

Francis Richard

 

Pap's, Antonin Moeri, 232 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Encore chéri ! (2013)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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