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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 20:00

L-eclaircie.jpgComme dans Trésor d'amour ici l'intrigue du dernier roman de Philippe Sollers est mince comme un fil à couper le beurre.

 

En effet l'histoire qui nous est contée ne tiendrait qu'en quelques pages et sans doute suis-je généreux. Car le livre se veut l'histoire du narrateur avec une certaine Lucie de Bordeaux et de la rue du Bac à Paris, qu'il rencontre une ou deux fois par semaine pour des cinq à sept féeriques.

 

Le narrateur ? Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Sollers. Quant à Lucie existe-t-elle vraiment ? C'est sans importance. Ce qui est important c'est que son prénom rime avec éclaircie.

 

Les deux amants ont chacun leur vie. Ils se rencontrent pendant deux heures pour faire l'amour et pour parler de tout autre chose. Ils se tutoient, puis se voussoient :

 

"Les fantasmes réalisés sont en tu, les raisonnements en vous."

 

Elle est riche et habite la rive droite, lui l'est beaucoup moins et habite la rive gauche. Elle possède un château et des vignobles dans le Bordelais. Lui est écrivain, originaire de Bordeaux, et les titres des livres qu'il a écrits sont les mêmes que ceux d'un certain Sollers.

 

La rue du Bac ? Là se trouve un studio qui donne sur les toits de Paris et qui abrite leurs amours secrètes. C'est commode pour le narrateur qui travaille à deux pas de là, chez Gallimard, ici, éditeur de L'éclaircie. Ce qui ne surprendra pas le lecteur, qu'il soit pénétrant ou non, c'est-à-dire considéré comme un saint ou non.

 

Dans Trésor d'amour, le prétexte du roman était de nous parler savamment de Stendhal et d'établir des correspondances avec l'amante d'alors, Minna. Ce qui pouvait donner envie de le lire ou de le relire avec délectation.

 

Quel est le prétexte du roman cette fois-ci ? De nous parler d'Anne, sa soeur, avec qui il a failli coucher, de deux peintres qu'il aime particulièrement, Manet et Picasso, de leurs oeuvres et des femmes qu'ils ont aimées. Immanquablement Sollers, ou son double, compare leurs femmes à sa Lucie.

 

Le narrateur nous parle longuement de ces deux peintres et c'est un véritable plaisir pour ceux qui, comme moi, les apprécient. Il nous apprend ainsi, entre autres, que Manet aimait Haydn (que lui jouait sa femme hollandaise au piano) et que Picasso aimait Bach, deux de mes compositeurs préférés...

 

De Manet, et de Cézanne, Sollers a raison de dire :

 

"On veut à tout prix que Manet et Cézanne aient été les précurseurs et les fondateurs de "l'art moderne". C'est ignorer ou censurer leur obsession : ranimer la peinture ancienne, la transformer, la transfigurer, se mouvoir librement en elle, être à sa hauteur, ici, maintenant, contre le kitsch des pompiers."

 

Et de Picasso, dont la fidélité à Manet aura été indestructible :

 

"Après l'épopée "cubiste" (qui continue jusqu'à la fin en coulisse) [bien qu'ingénieur j'ai tout de même toujours un peu de mal à comprendre "ses cubes hallucinés"], son embardée dans la figuration est très mal vécue par ses suiveurs d'avant-garde. C'est un traître, perdu pour la vraie recherche (tu parles !). Aux yeux de l'académisme, c'est un terroriste, à ceux des "abstraits" un fossoyeur d'illusions."

 

C'était couru : quelques femmes de Manet et de Picasso font rêver Sollers, ce qui le ramène à Lucie, dont il rêve aussi et dont la grande qualité est "d'être immédiate dans les séances, bouche, main, murmures". A la faveur de ces rêves, Lucie fait parfois ressurgir sa soeur Anne, dont le souvenir imprègne tout le livre...

 

Sollers est un connaisseur :

 

"Les hommes pérorent, les femmes sentent, même si elles n'en sont pas conscientes."

 

Chez elles :

 

"Il n'y a que du comment, jamais de pourquoi."

 

Ses rêves le mènent parfois plus loin :

 

"Je ne pourrais pas avouer aux femmes dont j'ai rêvé mes activités coupables avec elles."

 

Est-il étonnant que Sollers ait consacré un livre à Casanova et celui-ci à deux peintres couverts de femmes ?

 

Toujours est-il que le narrateur embrasse longuement Lucie devant l'Olympia dans un musée d'Orsay, où il a obtenu d'être laissé seul avec elle pour voir les Manet, et que le seul voyage ensemble qu'ils projettent est de faire de même devant Le Violon de Picasso à Stuttgart.

 

Dans le chaos actuel, dont les causes ne sont pas forcément celles données par Sollers, ces deux peintres, tout comme Lucie, sont des éclaircies. Lui, pour qui toute aventure est un roman (avec Lucie c'est l'un des plus réussis), ne craint pas pour autant les propos apocalytiques que des vieux jeunes tiennent :

 

"Le roman va disparaître (tant mieux, il y en a trop), il n'y aura plus de lecteurs pour moi. Eh bien, tant pis pour moi, pauvre noix, tes angoisses décadentes sont encore du 19e et du 20e siècle. Au 21e, magnifique aurore, lecteurs et lectrices, doués d'un nouveau corps amoureux, découvrent que rien n'a disparu, que tout revient et se fait sentir dans les fibres. Tu peux te détruire et mourir, ça ne change rien."

 

Comment se fait-il que le chroniqueur ou le personnage agaçant qui se produit sur les plateaux de télé touche directement, dans ses livres, le système nerveux de ses lecteurs, pour reprendre l'expression de Francis Bacon, citée par Sollers ? Parce qu'il s'agit alors du véritable écrivain et non pas de l'histrion.

 

Francis Richard

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 23:00

La-Fugue.jpgLa fugue, le dernier livre de Georges Ottino, publié à L'Age d'Homme ici, nous raconte que l'envie de sortir des sentiers battus de l'existence peut vous prendre à n'importe quel âge, et même vous surprendre, quel que soit l'état dans lequel vous vous trouvez.

 

Pourquoi Antoine Messager prend-il sa voiture ce matin-là au lieu de se rendre à pied à son travail, tout proche de son domicile ? Il ne le sait pas lui-même. Il ne le saura même jamais. Quelle importance ? 

 

Vu de l'extérieur il semble plus que déterminé. On pourrait croire que c'est prémédité cette absence de décision d'emprunter la route habituelle qui conduit à son bureau.

 

A l'origine de cette inflexion de trajectoire il y a un mauvais choix de file qui l'oblige à continuer tout droit. Le rendez-vous téléphonique important, qui l'attend à son bureau de PDG, devient alors un tantinet problématique. Il devient carrément insoluble quand il franchit un point invisible de non retour.

 

Le moment du rendez-vous téléphonique étant largement dépassé, Antoine répond en quelque sorte à l'appel de l'autoroute, qui lui permet d'avaler des kilomètres et de se retrouver rapidement en dehors de la ville dans un paysage de montagnes, qui défile d'autant plus rapidement que sa voiture de marque allemande est puissante.

 

Il franchit la frontière, accélère. Après ce dernier obstacle il se sent pousser des ailes, celles de la liberté de se mouvoir, de n'être retenu par rien. Sans s'en rendre compte il dépasse quelquefois la vitesse autorisée. Il se reprend vite. Mais c'est maintenant à son esprit de vagabonder, sans rime ni raison, comme dans un rêve éveillé.

 

On dit qu'au moment de mourir celui qui s'en rend compte repasse le déroulement de toute sa vie en quelques instants. Ce n'est pas le cas. Ce sont seulement des bribes de souvenirs de la sienne, certainement importants pour lui, qui affleurent à son esprit.

 

Il ne maîtrise pas davantage ces souvenirs que le chemin qu'il suit, dans l'ignorance complète où il le mène. Son père est mort il y a neuf mois. Il revoit des instants de l'année qui a précédé et qui les a rapprochés tandis que jusqu'alors ils ne se comprenaient pas.

 

Comme dans une fugue musicale le roman donne la parole à plusieurs voix qui se répondent, se répètent et entremêlent les thèmes. Le narrateur cède par moments la parole à Antoine qui, en pensée, tutoie son père et ne parle qu'à la troisième personne de sa mère, laquelle, plus approche l'échéance, exerce son pouvoir et repose sa faiblesse sur son mari en proie au crabe.

 

Les petites filles tiennent leur rôle dans cette fugue qui, au débouché du tunnel, lui ouvre les portes de l'Italie. Il est encore tout gosse. Il se souvient du seul visage de l'une, du seul prénom de l'autre. Puis les panneaux de l'autoroute égrènent les noms de villes qui parlent à son esprit romanesque et cultivé. L'un de ces noms, Vigevano, lui rappelle ses amours avec Marie-Laure.

 

Depuis plus de vingt ans, presque vingt et un, il est marié à Marie-Laure, dont il s'est éloigné comme elle s'est éloignée de lui, à qui il n'a pas envoyé ce matin le sms, guère rassurant au fond, où il lui disait de ne pas s'inquiéter. Ils ont deux filles, Laure-Marie et Françoise, fruits de leurs amours, quinze et treize ans, des filles qui sont... très bien.

 

Au sortir de Parme où il a fait une visite décevante il prend en auto-stop une jeune femme "grande, mince, dans un imperméable noir", Nicole. Il est parti sans savoir pourquoi. Ce qui l'intéresse elle, dans le voyage, c'est l'ailleurs. Ils sont donc peut-être faits pour s'entendre, même si lui, du signe du Scorpion, ne le devrait pas avec elle, du signe du Taureau.

 

Nicole et à Antoine se livrent cependant ensemble à un jeu subtil où les gestes et les mots, qui sont souvent de véritables réparties, ont toute leur importance. Leur rencontre ne sera-t-elle qu'une parenthèse ? Antoine n'aime pas le mot, parce que les parenthèses, on ne pense qu'à les refermer. Nicole est au fond très sage :

 

"Si je reste, ça nous fera simplement des souvenirs communs. Et si on se quitte, eh bien, on pourra toujours imaginer ce qui aurait pu être."

 

Une fois ce roman refermé - il est écrit dans une langue qui parle au coeur -, on se dit que ce livre ne peut pas être tout à fait une parenthèse. On se prend en effet à rêver qu'il ait des prolongements dans sa vie personnelle.

 

Comme il est rajeunissant de goûter à des instants de bonheur, ne l'est-il pas moins, de temps en temps, de se laisser emporter par sa déraison ?

 

Francis Richard

 

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 20:45

Le-choc-de-l-histoire.jpgLe dernier livre de Dominique Venner, Le choc de l'histoire, édité chez Via Romana ici, se présente sous la forme d'entretiens avec Pauline Lecomte

  

Dominique Venner dirige la Nouvelle Revue d'Histoire ici. Dans cette revue bimestrielle, qui fêtera son dixième anniversaire l'été prochain, Pauline Lecomte , journaliste "spécialisée dans le domaine de l'histoire et de la philosophie", recueille les propos d'historiens contemporains sur leur vie et leurs oeuvres.

 

Quel est ce choc de l'histoire qui donne son titre au livre ? Le dernier des bouleversements historiques qui se sont produits au cours des siècles "modernes", choc qui est au coeur des travaux et des réflexions de Venner, "depuis presque toujours" :

  

"Depuis l'effrayant recul européen qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, la disparition des anciennes souverainetés, la fin de l'action jus publicum europaeum en tant que limitation de la guerre entre les Etats, remplacé par le droit américain de la guerre et la criminalisation de l'ennemi, les Européens sont confrontés à un nouveau choc de l'histoire."

  

Il précise :

  

"Aux conséquences de l'hégémonie américaine, impliquant le mondialisme économique au profit des requins de la finance et au détriment des peuples, on doit ajouter les effets incalculables de l'immigration-invasion de l'Europe par des masses inassimilables d'origines exotiques. On doit compter aussi avec la renaissance d'anciennes civilisations et d'anciennes puissances que l'on croyait mortes."

  

Dominique Venner oppose vocation universelle, "croyance fausse et dangereuse" à tradition qui "se survit dans notre inconscient" et qui nous permettra de résister et de renaître "au-delà des variables politiques ou confessionnelles" :

  

" [Cette croyance en l'universalité] nous interdit de comprendre que les autres hommes ne sentent pas, ne pensent pas, ne vivent pas comme nous. Elle est dangereuse parce qu'elle détruit notre propre identité."

  

L'itinéraire de Dominique Venner l'a conduit de l'action à la réflexion. Au début de sa vie d'homme il est militant radical - c'est un ancien soldat perdu de l'Algérie. Par la suite il devient "historien méditatif", abandonnant des engagements politiques qui ne lui correspondaient plus, au profit du combat des idées que nourrit une connaissance de l'histoire sur la longue durée, sans négliger pour autant celle de l'histoire événementielle "qui montre que l'imprévu est roi et l'avenir imprévisible".

  

Au bout de ses travaux et réflexions, Dominique Venner s'en prend à la part prométhéenne de la civilisation européenne, qui aurait laissé peu de place à sa part appolinienne. Il s'en prend ainsi à "la prédation économique du gaspillage et de la spéculation financière", à l'universalisme américain - c'est-à-dire selon lui au "mondialisme libéral", expression contradictoire - qui n'a pas triomphé après la défaite de l'universalisme communiste :

  

"La modernisation technique s'accompagne souvent d'un refus de l'américanisme, sauf, provisoirement, en Europe."

 

Le réveil des Européens se produira, même si Dominique Venner ignore quand :

 

"Je crois aux qualités spécifiques des Européens qui sont provisoirement en dormition. Je crois à leur individualité agissante, à leur inventivité et au réveil de leur énergie."

 

Au cours de sa vie, un écrivain a marqué Dominique Venner : Ernst Jünger, auquel il a consacré en 2009 un livre dont j'ai rendu compte ici. Il y a une sorte de parallèle entre les deux voies que ces deux hommes ont prise, puisque dans ses écrits de jeunesse l'écrivain allemand manifestait "une vigueur guerrière" et dans ses écrits de maturité la répudiation "de tout engagement au profit d'une sorte de nouvelle sagesse goethienne" :

 

"Jünger était un écrivain qui avait des idées. Des idées très libres et très personnelles, exprimées sans souci de cohérence, dans un style magique, libre de tout cliché. Et ses idées n'ont pas cessé d'évoluer, épousant les changements de son siècle. Parlant de lui-même, il s'est parfois comparé à un sismographe qui enregistre les variations. Cette image me semble juste. Mais en dépit de toutes les variations, sa pensée et son comportement personnel sont toujours marqués par une noblesse jamais démentie."

 

Pour Dominique Venner, Ernst Jünger reste donc un modèle, dont certains des écrits l'"ont aidé à comprendre que ce que vivent les Européens de notre temps n'est pas une crise politique, mais un séisme spirituel et civilisationnel, qui réclame bien autre chose que des solutions politiques".

 

Plus loin il voit comme solutions des initiatives d'ordre culturel telles que la revue historique qu'il dirige... 

 

Dominique Venner avec Pauline Lecomte évoque d'autres hommes du siècle passé qui l'ont également marqué, par leur noblesse, notamment face à la mort, parmi lesquels le colonel Claus von Stauffenberg, qui organisa l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler et qui fut exécuté, et les écrivains, qui se sont magnifiés en se donnant la mort, tels Yukio MishimaPierre Drieu la Rochelle ou Henry de Montherlant, ou en disparaissant, sans doute volontairement, tel Antoine de Saint-Exupéry, lors d'un ultime vol autorisé.

 

Dominique Venner fait l'éloge de la noblesse, qui "n'était pas seulement liée à la naissance, mais au mérite" :

 

"La fonction de la noblesse, quand elle est digne de ce nom, est de commander et de protéger, mais aussi d'offrir à toute la société un modèle vivant d'humanité supérieure, à la façon des héros d'Homère pour la Grèce antique." 

 

Et de l'aventure :

 

"[Elle] n'est le produit ni d'un calcul ni d'une idéologie. Elle est gratuite, inutile, i-nu-ti-le ! Elle se passe de justification. Elle est sa propre justification. [...] Le coeur aventureux [...] sait de science sûre que le risque, le mystère, l'inattendu, l'irrationnel constitue l'ordre véritable de la vie, la vraie raison."

 

Selon Dominique Venner, l'ancien ordre européen, corrompu déjà au cours du XIXe siècle par la démocratisation de la vie publique, qui suscitait les haines nationales, a été détruit par la guerre de 1914, par l'industrialisation de la guerre, qui est apparue à cette époque-là. Sur ces ruines vont s'affronter le capitalisme et le communisme, sans qu'aucune troisième voie, qu'auraient pu représenter le fascisme et le national-socialisme à leurs débuts, ne parvienne à le rétablir. 

 

Après 1945 et le partage de Yalta, se sont imposés le communisme et l'américanisme, certes opposés entre eux, mais unis contre la vieille Europe, avec pour but l'avènement d'"un homo oeconomicus, rationnel et uniforme". Seules les méthodes changent :

 

"Planification et terreur chez les communistes, persuasion clandestine et "laisser faire" du marché chez les Américains."

 

Toujours selon Dominique Venner, maintenant qu'il n'existe plus qu'un des deux systèmes, il ne reste qu'une opposition possible :

 

"La seule contestation que le système ne peut absorber est celle qui récuse la religion de l'Humanité, et campe sur le respect de la diversité identitaire. Ne sont pas solubles dans le "doux marché" les irréductibles qui sont attachés à leur cité, à leur tribu, leur culture ou leur nation, et honorent aussi celle des autres. On les appelle "protestataires" ou "populistes"."

 

Comment définit-il le système auquel il faudrait s'opposer ?

 

"Le système "cosmocratique" (autre nom pour le pouvoir des mondialistes) d'origine américaine est parfaitement "totalitaire". Pas de distinction pour lui, sinon en paroles, entre le public et le privé. [...] Le système intervient jusque dans la vie privée."

 

Dominique Venner considère en effet que l'origine du mondialisme se trouve dans le rêve messianique d'expansion mondiale des Américains. Mais il garde espoir :

 

"La parole commence à se libérer et tout peut devenir possible. C'est pourquoi il faut croire aux mérites de la démocratie authentique, quand le peuple a vraiment la possibilité de s'exprimer, ce qui se fait par exemple en Suisse."

 

Il faut aussi que les Européens retrouvent leur mémoire rompue, les permanences secrètes qui les habitent :

 

"Nous n'existons que par ce qui nous distingue, ce que nous avons de singulier, clan, lignée, histoire, culture, tradition."

 

Mais la tradition dont il s'agit :

 

"Ce n'est pas le passé. C'est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est toujours actuelle. Elle est notre boussole intérieure, l'étalon des normes qui nous conviennent et qui ont survécu à tout ce qui a été fait pour nous changer."

 

Il regrette que l'intellectuel occidental dénie la réalité et soit prétentieux :

 

"[Il] sait ou croit savoir ce que les autres ne savent pas. Il pense rarement le réel en tant que tel, par l'observation des faits, par l'expérience et l'induction, ce qui serait à ses yeux méprisable. Il le pense en référence à des concepts et à des modèles abstraits."

 

Il ferait mieux d'étudier l'histoire :

 

"Elle incite à une réflexion sur les événements d'hier ou d'autrefois afin d'éclairer le présent."

 

Dominique Venner distingue l'histoire de la mémoire :

 

"L'histoire est factuelle et philosophique, alors que la mémoire est mythique et fondatrice."

 

A défaut de religion identitaire, l'Europe a une mémoire identitaire, la mémoire hellène, qui s'enracine dans les poèmes homériques, poèmes qui nous lèguent "cette triade où arrimer nos âmes et nos conduites" :

 

"La nature comme socle, l'excellence comme but, la beauté comme horizon."

 

Le rejet de traditions, entendues comme de mauvaises habitudes, héritées du passé et passées elles-mêmes, éphémères, au profit de permanences oubliées, est justifié. Mais que Dominique Venner mette dans le même panier capitalisme et communisme ne l'est pas.

 

En effet si le communisme est une idéologie, le capitalisme n'en est pas une. Il ne l'est devenu, dans le langage courant, que par confusion sémantique, quand il a revêtu les oripeaux des Etats-providence et de l'interventionnisme, intérieur et extérieur, et quand il s'est fait totalitaire, ce qui n'est pas spécialement libéral ni d'origine américaine, les Européens ayant leur part de responsabilité dans le concept.

 

La description que fait Dominique Venner du capitalisme américain participe ainsi de cette confusion caricaturale :

 

"Le but du capitalisme américain (le "doux commerce" d'Adam Smith) est le profit maximum de ses bénéficiaires, quel que soit le prix. Etant devenu dominant dans nos sociétés, cet objectif a été promu au rang de valeur suprême, ce qui a été favorisé, bien entendu, par un accroissement général de richesses consommables accessibles au grand nombre."

 

En fait l'accroissement de richesses matérielles n'est pas incompatible avec la quête spirituelle, ou la singularité humaine. Les deux choses nécessitent seulement d'être libres... 

 

Francis Richard   

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 11:35

Marceau-Deon.jpgQue peuvent donc bien s'écrire deux académiciens français dans la correspondance qu'ils échangent pendant un demi-siècle ? Des histoires d'académiciens ? Oui, mais pas seulement. Dabord parce qu'ils ne l'ont pas toujours été.

 

La première chose que je me demande quand je lis des échanges de lettres entre deux écrivains ? S'ils avaient un jour l'intention de les publier. En l'occurrence rien n'est moins sûr, puisqu'il est souvent question de banalités qui, sous leur plume, prennent cependant une tout autre couleur.

 

Il est possible que cette correspondance entre Michel Déon et Félicien Marceau ne soit pas exhaustive, même si la fille de l'un des deux, Alice Déon, ne fait état que de lettres "égarées au fil des déménagements et des voyages".

 

Morceaux choisis ou pas, leurs lettres ou cartes postales sont au nombre de quatre-vingts. Je ne les ai pas comptées. Je fais confiance à Alice qui a annoté le recueil et le présente. Elle a sans doute pris le pseudo patronymique de son père pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité sur leur filiation, comme l'ont fait, par exemple, avant eux, Pierre et Claude Brasseur... 

 

Comme, en bon disciple de Proust, je ne me préoccupe guère de la vie des écrivains que j'aime et dont font partie Déon et Marceau, j'ignorais qu'ils fussent amis depuis leur rencontre chez Plon au début des années cinquante. C'est Alice qui nous l'apprend dans sa présentation. Dans le milieu littéraire ils sont même appelés "les duellistes". Ne serait-ce pas plutôt des duettistes ?

 

Leurs lettres et cartes postales nous révèlent que ces deux écrivains, que six années séparent, sont très proches de coeur et d'esprit, et qu'ils ont une admiration réciproque pour leurs livres respectifs. Ils se réjouissent des succès rencontrés par l'un ou par l'autre, et, finalement, sont très heureux d'exercer le même métier d'écrire. 

 

Leur amitié s'étend aux conjoints et descendants. Ce ne sont donc qu'embrassades et affections épistolaires, qui comprennent Chantal, Alice et Alexandre Déon d'une part, Bianca Marceau et Gianni de l'autre. Pourquoi, devant cette amitié qu'aurait loué Cicéron, la chanson de Brassens, Les copains d'abord, qui évoque Castor et Pollux, Montaigne et La Boétie, m'a-t-elle trotté dans la tête pendant une bonne partie de ma lecture ?

 

A trois ans d'intervalle les deux amis sont élus à l'Académie française, Marceau en 1975, Déon en 1978. Au cours des années 1980, qui occupent la moitié des pages du livre, en l'absence de meilleurs moyens de communication, tandis qu'ils sont toujours par monts et par vaux, surtout Déon, les deux amis s'écrivent et se racontent, entre autres, des histoires d'académiciens.

 

Ils nous parlent ainsi des compte-rendus de lectures qu'ils font, ou ne font pas, pour l'attribution de prix décernés par la vénérable institution du quai Conti. Ils nous parlent également, avec humour et ironie, des élections aux sièges rendus vacants par trépas de leurs titulaires, des candidats à leur succession, des discours de réception. Ils nous parlent inévitablement des manoeuvres qui caractérisent ces événements et qui agacent davantage Déon que Marceau.

 

Dans cette correspondance Déon apparaît plus coquin peut-être que dans ses livres. Il envoie, par exemple, à Marceau des cartes postales représentant des femmes peu vêtues, voire pas vêtues du tout, assorties de commentaires où il affiche une prédilection pour les seins nus, à condition qu'ils soient beaux, bien entendu. Sa langue, de temps en temps, se fait plus verte, ce qui prouve que les académiciens savent vivre et peuvent être des jeunes hommes, éternellement. 

 

Marceau serait plus facétieux, porté qu'il est sur le pastiche et les calembours. Il envoie à son compère des poèmes ou des textes "à la manière de" qui sont irrésistibles et qui ne peuvent que dérider les plus pisse-froid. Tandis que Déon reste très païen, Marceau a gardé un fond très chrétien, qui ne l'étouffe pas et lui fait confier l'ami Déon et sa famille à la sainte garde de Dieu. Cela ne l'empêche pas d'être le plus potache des deux et de rivaliser de jeunesse avec son destinataire préféré.

 

Par une journée pluvieuse et froide, une telle lecture de lettres et de cartes postales ne peut que faire chaud au coeur. Car, elles sont écrites, sans l'air d'y toucher, par nos deux épistoliers, dans une langue superbe, dénuée de coquetteries. On sent bien que cette langue fait tellement partie d'eux-mêmes qu'ils l'utilisent avec naturel dans leur quotidien, pour notre plus grand bonheur.

 

Francis Richard 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 19:15

Best-SellerConnaissez-vous un livre dont le titre ne figure pas sur la couverture ? Jusqu'à présent, je n'en connaissais pas non plus. Il faut croire qu'il y a un commencement à tout.

 

C'est ainsi que la couverture de Best-seller d'Isabelle Flükiger ici s'orne de la truffe d'un magnifique chienchien, sans le moindre titre, avec juste les mentions de l'auteur et de la maison d'édition, Faim de siècle ici.

 

Pour être honnête le livre se vend avec un large bandeau rouge, à peine discret, qui recouvre quasiment toute la couverture du livre, avec best-seller écrit dessus.

 

Le chienchien s'appelle Gabriel, comme l'ange :

 

"Le bout de ses pattes est brun, comme s'il portait des chaussons, le bout de sa queue pareil, et ce n'est pas du noir mais du brun qui lui cerne l'oeil et lui donne son air coquin".

 

Sans Gabriel y aurait-il une histoire ? En tout cas "il est à bouffer" ce petit chien blanc tout frétillant et tacheté de brun. 

 

La narratrice nous raconte qu'un quidam a perdu Gabriel et que son ex l'a mis dehors. Nous ne savons pas encore que Gabriel est un gentil chienchien. Mais très vite le quidam disparaît et Gabriel apparaît. Sur son collier il est écrit :

 

"Je m'appelle Gabriel"

 

L'énigme est en partie résolue. Gabriel fait alors son intrusion dans la vie de la narratrice.

 

Elle, est secrétaire dans une institution culturelle étatique, lui, son précieux, son compagnon, est professeur de lettres et de latin. Ils vivent comme tout le monde. Ils travaillent comme tout le monde. Ils s'aiment. Leur avenir est réglé comme du papier à musique. Ils auront bientôt des enfants, comme tout le monde.

 

Le centre d'art contemporain où elle travaille est un véritable panier de crabes, où on vous aime tant que vous ne faites d'ombre à personne, ou que vous ne nuisez à personne. Elle guigne la place de "Presse et com", qui est "incapable et enceinte jusqu'au menton".

 

En attendant sa chute elle nourrit sa part de rêve en écrivant son "best-seller", tout en faisant son travail consciencieusement, c'est-à-dire tout en rédigeant des demandes de subvention... Elle voudrait bien ne plus compter parmi les petits, les sans-grades. Elle est un peu midinette "en posant les mots goùtus" de son best-seller dans sa clé USB.

 

Mathieu, son précieux, est dans son année probatoire. S'il fait ses preuves, il sera définitivement embauché l'année suivante. Seulement il a de la vertu dans un monde où le copinage et le réseautage sont les deux mamelles de la réussite, où pognon et pognes serrées font merveille.

 

Saïd est un réfugié politique kurde, un requérant d'asile. Il est spécialiste de musique traditionnelle de son pays. Parce qu'il a sauvé la mise de la narratrice, poursuivie par une mégère à cause de Gabriel, il s'installe chez elle et son précieux, et va promener Gabriel, ce qui lui fera rencontrer Anne. Sa présence exaspère le voisin d'en-dessous, Arnold, qui est un raciste dangereux et caricatural.

 

Cette vie bien rangée de la narratrice et de son précieux, sur fond de crise, qui n'épargne pas la Suisse, va basculer. Il y a de quoi se demander si la présence de Gabriel y est pour quelque chose. Car il semble que chaque intrusion de cet ange canin dans la vie des autres ne soit pas étrangère aux changements qui se produisent dans leur destin.

 

Isabelle Flükiger écrit des phrases courtes et incisives, proches de la langue parlée, ce qui donne au livre un ton familier et vous invite à partager les préoccupations de la protagoniste et de ceux qui gravitent autour d'elle. Ce style permet aussi de refléter les évolutions rapides de notre époque, où les destins bifurquent très vite.  

 

Peut-être les quelques passages où les petits de la société en veulent aux grands sont-ils un tantinet manichéens, mais ils sont éclipsés par bien d'autres passages, d'une grande chaleur humaine, tels que celui-ci qui met aux prises Mathieu et la narratrice:

 

"Il embrasse le bout de mon nez puis mes lèvres, à petits coups très doux, de ces petits baisers d'amour qu'on oublie de se faire dans l'habitude de s'aimer."

 

Ces passages ont le don de vous emporter "loin des petitesses, loin des idées moches" et ne peuvent que faire du bien à ceux qui les lisent.

 

Francis Richard

 

Couverture et bandeau réconciliés :

 

 

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 09:35

Jesus.jpgJean-Christian Petitfils vient de publier un Jésus chez Fayard ici. Il s'est agi pour lui, à partir surtout des évangiles, qui sont les sources historiques principales de la vie du Christ, de nous restituer le Jésus de l'histoire, c'est-à-dire de faire oeuvre d'historien, en se gardant bien de mélanger théologie et histoire.

 

Ce livre dont la couverture représente Le visage du Christ de Rembrandt est un fort volume de 682 pages. Il comporte en dehors du récit de la vie de Jésus, un fort appareil de notes, de nombreuses indications bibliographiques, un index des noms de personnes et des annexes.

 

Ces annexes, qui occupent une centaine de pages, traitent des sources extérieures, des évangiles synoptiques, de Jean l'évangéliste, de l'historicité des évangiles, des manuscrits de la mer Morte, des reliques de la Passion. La dernière de ces annexes est une chronologie fort utile. Bref ce sont des compléments indispensables à la connaissance de la personne historique du Christ.

 

L'intérêt principal de ce livre est de nous resituer la personne du Christ dans le contexte de son époque, qui explique bien des passages des évangiles. Ainsi certains historiens, dans le but de démythifier la personne de la mère du Christ, ont tenté de démontrer, par méconnaissance du contexte, que Jésus n'était pas son fils unique et qu'elle lui avait donné des frères. 

 

Langue araméenne à l'appui l'auteur nous montre qu'il faut entendre l'expression ""frères de Jésus" comme des cousins à la mode orientale" et que l'expression "premier-né" ne signifie nullement qu'elle a eu d'autres enfants. Tout porte à croire, au contraire, qu'elle n'a eu qu'un fils.

 

Quand Jésus, sur la croix, dit à sa mère, à propos de Jean, "Femme voici ton fils" et au disciple bien-aimé "Voici ta mère", il confirme qu'il est bien fils unique de Marie :

 

"Par ce geste de tendresse et d'amour filial Jésus administre indirectement la preuve que sa mère n'avait pas d'autres fils car la loi d'Israël fait obligation aux enfants de prendre en charge leurs vieux parents. C'est un devoir sacré. Si Jésus avait eu des frères ou des demi-frères, comme le prétendent certains commentateurs il aurait chargé Jean ou les autres femmes d'un message à leur égard. Il ne l'a pas fait. C'est bien parce que Jacques le Juste pas plus que Joseph, Siméon ou Jude, pourtant tous présents à Jérusalem lors de cette ultime Pâque, n'avaient aucune obligation morale à son égard. Ce ne sont que ses cousins." 

 

L'historien se doit aussi de distinguer ce qui relève de l'allégorie. Ainsi Petitfils, au sujet de la retraite de quarante jours du Christ dans le désert, écrit-il :

 

"Ce n'est pas céder à la manie de la "démythologisation" que de considérer que nous sommes ici en présence d'un genre littéraire particulier, qu'il convient de lire dans le contexte culturel de l'époque : un récit fictif illustrant une idée théologique, accomplissant une "vérité propre" à l'histoire du salut. Il y en a peu dans les évangiles. C'en est un."

 

Autre exemple. Un historien doit lire dans son contexte la prière du "Notre Père", "construit selon l'art poétique de l'époque". Pour ce faire Petitfils s'est appuyé sur la traduction du père Carmignac, lequel l'a élaborée "après en avoir étudié le substrat sémitique".  Quand il en vient à la difficile sixième requête - "Garde-nous de consentir à la tentation" selon le père Carmignac - Petitfils remarque :

 

"Jésus n'a certainement jamais voulu dire : "Ne nous induis pas en tentation" ou "Ne nous soumets pas à la tentation" (formule douteuse adoptée en 1922 par un auteur protestant anonyme et reprise, avec beaucoup de légèreté par une commission oecuménique dans la traduction actuelle du Notre Père)."

 

Pourquoi ? Parce que le texte original en araméen avait été traduit en grec et en latin, qui ne disposent pas de conjugaisons équivalentes au causatif de l'hébreu et de l'araméen, et qui ne pouvaient donc que trahir ce texte en le traduisant par des formules inadéquates.

 

Sur un autre point controversé Petitfils relève que la foule qui réclame la libération de Bar Abba et le crucifiement de Jésus est composée "d'obligés, de clients, de gens stipendiés, gardes, hommes de main, serviteurs de tous rangs" des grands prêtres et de leurs complices, et qu'elle n'a rien à voir avec celle, composée d'humbles Galiléens ou de pèlerins, qui a acclamé Jésus à son entrée dans Jérusalem peu auparavant. 

 

Il faut donc là encore replacer dans son contexte la formule selon laquelle cette foule de Juifs assume le sang du Christ qu'elle veut voir verser sur elle :

 

"Elle va nourrir, hélas, chez les chrétiens un antijudaïsme, une haine des juifs comme peuple déicide, que rien, absolument rien ne justifie. Elle va servir de prétexte à des siècles de meurtres, de pogroms et d'incompréhension." 

 

Si Petitfils s'est servi abondamment des évangiles synoptiques, ceux de Mathieu, Marc et Luc, pour reconstituer la vie de Jésus - "leurs données sont en général fiables, à condition de ne pas verser dans des interprétations par trop fidéistes" - il s'est appuyé davantage encore sur celui de Jean :

 

"Les historiens reconnaissent aujourd'hui qu'à côté de ses éblouissantes perspectives théologiques son évangile est le plus historique."

 

C'est ainsi que la chronologie de la Passion selon Jean est historiquement plus vraisemblable que celle des synoptiques:

 

"Dans une optique liturgique, les synoptiques font coïncider l'institution de l'eucharistie avec le repas pascal, allant jusqu'à décaler d'un jour le déroulement du drame final : le 15 du mois de Nisan, jour de la Pâque juive, Jésus aurait comparu devant Pilate avant d'être crucifié. Historiquement, une telle présentation est difficile à soutenir : comment envisager un procès et une exécution de Jésus un jour de si grande fête ? Jean paraît plus exact : Jésus aurait réuni ses disciples pour un repas d'adieu le 13 de Nisan et aurait été crucifié le lendemain, 14, veille de la Pâque juive."   

 

Qumrân et les manuscrits de la mer Morte ont été d'un grand secours à l'auteur pour replanter "dans le terreau palestinien certains textes du Nouveau Testament, que l'on pensait inspirés par la pensée grecque, comme l'évangile de Jean."

 

Les reliques de la Passion, le linceul de Turin, le suaire d'Oviedo, la tunique d'Argenteuil, grâce à tous les travaux scientifiques opérés sur elles, permettent à l'auteur de reconstituer toutes les souffrances du Christ au cours des dernières heures avant sa mort et le récit qu'il en fait à partir d'eux est proprement édifiant, que l'on soit croyant ou non. Leur authenticité ne fait aujourd'hui plus guère de doute en dépit des polémiques passées :

 

"Les faisceaux de présomptions en faveur de l'authenticité atteignent des seuils jamais connus dans le domaine historique et archéologique. Ce verdict de la science, ignoré du grand public, est évidemment essentiel dans l'approche du Jésus historique."

 

A plusieurs reprises Petitfils signale au lecteur la frontière qui sépare le Jésus historique de celui de la foi. Ce qui est d'une grande honnêteté intellectuelle. Au crible de la méthode historique, quelles que soient les conclusions que chacun peut tirer en matière de foi ou non, Jésus tel qu'il ressort des évangiles apparaît comme "un exemple et un sujet de méditation" :

 

"Si on le débarrasse de l'imagerie sulpicienne, qui l'enserre dans une vision désincarnée et stéréotypée, Jésus y apparaît comme un personnage unique, insolite, un prophète déconcertant, un orateur qui bouscule les habitudes, menace, irrite, exaspère les gens, particulièrement les riches, les notables religieux et les puissants du sacerdoce de Jérusalem, enfermés dans leurs certitudes. Il fréquente les marginaux, dénonce les pratiques religieuses de pure forme."

 

Il ne faut pas se tromper :

 

"Ce n'est ni un révolutionnaire politique ni un professeur de morale. S'il appelle à une subversion, c'est à celle de l'amour divin, qu'il manifeste à travers sa personne. Il le fait dans un langage apocalyptique d'une radicalité absolue et d'une âpreté décapante."

 

Le Jésus de Petitfils est donc un livre à lire par qui veut mieux connaître l'homme dont se réclament aujourd'hui deux milliards de personnes et dont nous venons de fêter la Nativité. Quant aux croyants ils en sortiront réconfortés après avoir constaté que le Jésus de l'histoire ne contredit pas celui de leur foi et peut même l'enrichir.

 

Francis Richard

 

Jean-Christian Petitfils, interrogé par François Busnel, parle de son livre sur France 5 le 8 décembre 2011 :

 

 

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 18:00

Fatigue du sensDans Fatigue du sens, publié chez Pierre-Guillaume de Roux ici, Richard Millet montre qu'il est un véritable esprit libre, puisqu'il y exprime des idées qui sont à rebours du conformisme actuel en matière d'immigration.

 

Il dit très nettement que l'immigration extra-européenne de masse n'est ni une chance pour la France, ni pour l'Europe.

 

Richard Millet ne se fait guère d'illusion sur le sort de la culture européenne en présence d'une telle immigration.

 

En effet cette immigration massive se traduit peu à peu par l'islamisation du continent européen, qui est une conséquence de la déchristianisation et qui est accrue et accélérée par l'hédonisme. Or l'islam est incompatible avec la culture européenne, c'est-à-dire avec les valeurs judéo-chrétiennes et l'héritage gréco-latin de l'Europe.

 

Qui est responsable de cette immigration extra-européenne massive ? Ce que Richard Millet appelle le Nouvel Ordre moral qui s'appuie sur les deux piliers que sont le Droit et le Marché. Richard Millet a une conception bien à lui de ce que sont le Droit et le Marché, avec une majuscule.

 

Par Droit il entend l'arsenal juridique, mis au service de l'idéologie antiraciste, qui empêche de parler d'immigration et qui exerce une véritable terreur juridique sur les récalcitrants. Pour Richard Millet la sottise s'est judiciarisée. Le résultat est que l'immigration extra-européenne n'est plus une question que l'on peut poser, ni qui se pose.

 

Par Marché il entend le libéralisme, autrement dit le capitalisme protestant international, qui détruirait les nations, qui détruirait par là-même la culture européenne et la verticalité spirituelle, et qui conduirait à l'horizontalité américaine. Il n'a d'ailleurs pas de mots assez durs pour fustiger la sous-américanisation de la France et de l'Europe.

 

Richard Millet ne voit pas que l'immigration massive ne résulte pas de la libre circulation des personnes, qui est une bonne chose. Il reconnaît lui-même que l'immigration "n'est pas un mal en soi (je défendrai jusqu'au bout l'idée qu'un individu puisse émigrer, la rupture étant aussi légitime que la fidélité), mais, en tant que massive, le mal contemporain, facteur de ruine."

 

Or, si elle massive, ce n'est pas du fait du libéralisme, ni de la mondialisation des échanges, qui est également une bonne chose, mais du fait du mondialisme, idéologie qui conduit à établir un gouvernement mondial, à réglementer les échanges, à uniformiser les esprits et à plonger dans la misère les pays extra-européens d'émigration, qui sont également paupérisés parce qu'ils ont à leur tête des dirigeants corrompus et restreignant les libertés.

 

Richard Millet constate :

 

"Plus l'hygiène et les conditions de vie s'améliorent, plus l'homme peut donner libre cours à la barbarie du nombre, dans lequel s'éteint toute idée de culture."

 

Pourquoi ? Parce que, du fait de la déchristianisation, les Européens, au lieu de profiter du bien-être matériel dont ils jouissent pour se consacrer à des aspirations spirituelles, s'adonnent à l'hédonisme, qu'encouragent en plus les Etats-Providence. C'est la pente des hommes, plus enclins, du fait de leurs faiblesses, à l'horizontalité qu'à la verticalité. C'est ce qui les fait renoncer à l'intelligence, à l'héritage, à la profondeur, à l'effort.

 

Devant les dégâts que provoque cette attitude, devant l'effet de masse, devant l'illimité, ne faut-il pas se résigner ? Ne faut-il pas céder à la fatigue du sens quand, entre autres conséquences, la langue française est en lambeaux; quand elle est multiculturelle, n'assimile plus, ne francise plus les mots; quand elle est finalement '"une décharge linguistique qui ne fait que signaler son impuissance à nommer le monde" ?

 

Pour s'en sortir Richard Millet adopte une position unique, avant tout linguistique : "la langue comme seule éthique". C'est ainsi que le style lui apparaît "comme le rempart contre la terreur de l'information et la novlangue du divertissement", "le premier ferment de réplique à la fadeur du réel, à la fatigue du sens, à l'insignifiance hédoniste". Car, pour lui :

 

"Ecrire, c'est jouer de ce double vertige du singulier et de l'universel au croisement du vertical et de l'horizontal ; ce vertige peut recevoir le nom de sens."

 

Même si l'on n'adhère qu'en partie aux causes de la fatigue du sens avancées par Richard Millet, on ne peut que faire le même constat sur les effets, et lui reconnaître la qualité d'écrivain qui ne saurait être, comme il le dit, qu'un spécialiste de l'inconciliable. Son style clair et aisé - chose rare dans les essais contemporains - fait tout le prix de ce livre au service de l'intelligence.

 

Francis Richard 

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 20:30

Grobéty de la MortAnne-Lise Grobéty a quitté ce monde il y a un peu plus d'un an, à l'âge que j'ai aujourd'hui. J'ai fait la connaissance de son oeuvre en lisant Zéro positif chez l'amie qui me logeait à mon retour en Suisse, il y a quelque dix ans, et qui m'avait donné libre accès à sa bibliothèque.

 

Le titre me plaisait, de même que la couverture, comme toutes celles qui enveloppent de leur brillance les livres publiés chez Bernard Campiche ici. Ce n'est qu'après ce premier essai de lecture transformé que j'ai lu Mourir en février, puis Amour mode majeur

 

C'était à chaque fois un très grand bonheur de plonger dans l'univers d'Anne-Lise, tout empreint des blessures que la vie inflige, mais aussi d'une poésie résultant de la magie des mots. Sans raison véritable je me suis contenté jusque tout récemment de ces trois seuls cadeaux littéraires.

 

En chinant l'autre jour dans une librairie de Lausanne, je suis tombé sur Des nouvelles de la Mort et de ses petits. J'ai vite compris, en le prenant en mains et en lisant quelques pages, que j'avais affaire à un livre bien différent des trois autres d'elle que j'avais lus jusqu'ici.

 

Le Pays Bougon n'est pas un paradis terrestre, mais un plat pays "couché au plus bas". Il est arrivé en "retard lors de la répartition des parcelles de bon rendement" et n'a reçu que "des lopins de qualité pitoyable". Son climat ne l'est pas moins puisqu'"entre deux excès d'humidité" il a "hérité d'une honteuse saison de sécheresse, d'une déraisonnable portion de pécheresse canicule".

 

Sur ce pays mal loti règne un roi qui ne se préoccupe guère de ses sujets mais beaucoup de sa petite personne. Il reçoit, entre autres, les soins diligents d'un personnage que François Rabelais aurait pu inventer, s'il était de ce monde et qu'Anne-Lise ne l'avait pas créé, et qui s'occupe de ce qui sort de son fondement, tandis que d'autres s'occupent de ce qui entre par sa bouche.

 

Le Grand humeur du Roi prend en effet très au sérieux sa charge héréditaire de spécialiste des boyaux royaux. Ce qui lui vaut de demeurer à leur portée, dans l'enceinte du Grand Palais. Comme tout homme qui a une position dans la société, il souhaite que son fils aîné, Islo, prenne sa suite et lui donne donc des leçons d'humorité qui ne rencontrent pas chez son rejeton l'enthousiasme espéré.

 

Islo est beaucoup plus intéressé par les leçons de son maître Erlanger qui lui apprend à ouvrir les yeux sur le monde, qui lui recommande des livres, qui lui apprend à s'exprimer avec esprit et qui lui présente une belle cantatrice, La Mileni. Celle-ci lui enseignera le chant et il en tombera amoureux transi dès leur première rencontre, oubliant sans problème leur différence d'âge.

 

Islo oppose une résistance de plus en plus farouche aux projets professionnels que son paternel a pour lui. Au gré des circonstances il feint de se conformer à ses vues ou se rebelle ouvertement contre lui. Son admiration pour son maître qui lui a appris comment étaient maltraités les sujets du Roi, enseigné des principes de moralité publique, initié aux idées subversives du Penseur, ne font que le renforcer dans cette posture.

 

La situation politique du Pays Bougon finit par se dégrader au fil des années, tant il est vrai qu'aucun pouvoir ne peut se passer de consentement populaire. Le Grand Renversement aura lieu. Il ne se fera pas sans victimes. La Mileni, qui va se trouver en plein milieu des effervescences qui le précède, fera cette prédiction au fils du Grand humeur qui a bien grandi depuis qu'ils se connaissent :

 

"Je crains, Islo, que nous n'ayons bientôt des nouvelles de la Mort et de ses petits."

 

Ce livre, écrit dans la langue bougonne, qui est du genre fleuri et imagé, apparaît comme un conte voltairien, mais d'un Voltaire qui se serait départi de tout cynisme et qui rendrait compte de faiblesses trop humaines. Car il nous rappelle que la passion peut faire oublier les beaux principes, et avoir alors de terribles conséquences, et que personne n'est à l'abri de succomber à la déraison.      

 

Ce roman, qui pose une question de vie et de mort, n'est-il pas le testament, achevé six semaines avant sa propre mort, qu'Anne-Lise Grobéty voulait nous laisser ?

 

Francis Richard 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 11:45

Les enfants de l'euroJeudi 24 novembre 2011, dans un restaurant grec de Lausanne, Le Lyrique, Slobodan Despot, patron des éditions Xenia ici, lance son nouveau bébé, Les enfants de l'euro d'Isabelle Guisan ici.

  

L'auteur est là, ainsi que de nombreuses personnalités grecques, dont le député popiste Joseph Zisyadis [le POP est le Parti Ouvrier Populaire suisse, d'inspiration communiste...]. Dans la salle, un auteur maison, Oskar Freysinger...avec son ineffable valise à roulettes.

  

Isabelle Guisan, journaliste, écrivain, est grecque par sa mère et suissesse par son père. Accompagnée de deux étudiants photographes bénévoles, elle a sillonné la Grèce en proie à une crise sans précédent pour rencontrer des jeunes gens.

  

Comme l'a expliqué Slobodan Despot, en guise de présentation du livre, il s'est agi pour l'auteur, au-delà des chiffres froids de l'économie et des clichés sur la Grèce, de donner chair à des enfants de la Grèce actuelle. Qui a rejoint la zone euro dès le début, il y a dix ans. Pour son malheur.

  

Ces filles et ces garçons ont tous entre 20 et 30 ans - la plus âgée a 32 ans et la plus jeune 18. Ils vivent dans le Nord de la Grèce ou près des frontières bulgare et turque, à Athènes, à Lavrio, au bord de la mer Egée, ou dans une île, telle que Paros, Fourni ou Kéa, où Isabelle Guisan possède une maison.

  

Ils sont tous d'origine modeste, à l'exception peut-être d'un jeune homme, qui a pu devenir restaurateur. Leurs ascendants sont grecs, mais aussi bulgares, albanais et même kurdes irakiens. La plupart travaille pour de maigres salaires et dans des conditions précaires. 

  

Cette petite vingtaine de jeunes est-elle un échantillon représentatif des jeunes grecs ? Ce n'est pas le propos. Le propos est de nous dresser leurs portraits dans leur diversité - il y a une minorité musulmane grecque dans le Nord, les Pomaques -, dans leurs aspirations, dans leur environnement géographique, économique, social et culturel, de nous les rendre bien vivants.

 

En ne faisant qu'effleurer la politique, le propos est de nous les montrer désabusés à l'égard de la classe politique - tous des voleurs! -, en colère contre la corruption et contre la bureaucratie, désemparés devant l'avenir tourmenté qui s'offre à eux - l'un d'entre eux n'aspire qu'à partir en Italie, un autre, albanais, fait la comparaison entre la Grèce et l'Albanie, qui va mieux...et où il pourrait bien repartir.

 

Ces enfants grecs de l'euro sont hôtelière, étudiantes et étudiants - qui font, ou non, de petits jobs d'été pour payer, ou non, leurs études -, travailleurs sur appel, chauffeur de taxi, employé dans une agence de voyage, ingénieure mécanicienne, sans travail, restaurateur, designer. Isabelle Guisan nous fait pénétrer dans leur quotidien pour que nous les comprenions mieux. Les singularités ne sont-elles pas toujours éclairantes ?

 

Je pense immanquablement à Georges Haldas qui disait que les petites choses "sont vécues par tous, c'est à partir d'elles qu'on fait son chemin vers les grandes. Si l'on saute cette étape on a l'air de faire l'abstraction du quotidien alors que tout y est inscrit."

 

Isabelle Guisan, dans son introduction, écrit :

 

"Nous avons souvent entendu un discours convenu sur le "complot" du nord de l'Europe contre les pays du sud, sur l'Allemagne de plus en plus en détestée qui n'a pas payé les réparations de guerre et monnaie du matériel de guerre en échange de ses prêts."

 

Et dans sa conclusion :

 

"L'éventualité d'une dictature n'est plus tabou, clamer qu'on votera pour l'extrême-droite s'il y a des élections anticipées ne l'est pas non plus."

 

L'euro aura donc bien engendré en Grèce des monstruosités...

 

Francis Richard

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 23:45

Vendee-genocide-memoricide.jpgAu début de cette année je publiais un article sur "La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen" de R. Secher .

 

Lors d'une rencontre au Salon du livre de Paris, qui se tenait au printemps dernier, l'auteur me faisait part de la proche publication, à l'automne, d'un livre qui devait contenir de nouveaux documents, explosifs, prouvant, s'il en était encore besoin, le génocide vendéen.

 

Ce livre c'est Vendée : du génocide au mémoricide, publié aux éditions du Cerf ici.

 

Dédié par Reynald Secher à ses ancêtres génocidés, l'ouvrage est préfacé par Gilles-William Goldnadel, président d'Avocats sans frontière, qui se posait les questions suivantes après avoir lu et relu ce livre plein de révélations :

 

"Pourquoi personne, avant Reynald Secher, ne s'était posé la question de la véritable nature de ce qui s'était passé en Vendée ? Là est pour moi le véritable scandale, un scandale incroyable. [...] Où est le véritable scandale ? Au niveau de celui qui relate et qui réfléchit sur les faits patents ou au niveau de celui qui les nie, les relativise, les justifie, voire les glorifie ? N'est-ce pas cela que l'on appelle négationnisme ? Pourquoi ce qui est vrai pour le génocide des Juifs et des Arméniens ne le serait-il pas pour le génocide des Vendéens ?"

 

Dans le livre précédent sur le sujet, Reynald Secher expliquait ce qui lui était arrivé pour avoir osé parler de génocide à propos de la Vendée et que je rapportais en ces termes dans mon article ci-dessus mentionné :

 

"Il a vu sa carrière universitaire brisée net. Il n'est pas bon de dire la vérité, même si elle rend libre. Il n'est pas bon de toucher à l'histoire officielle, car il y a toujours des historiens serviles, tenants du dogme, prêts à justifier l'injustifiable, ne serait-ce que pour défendre leurs propres intérêts."

 

L'auteur est en fait une nouvelle victime du mémoricide vendéen. Il explique dans son introduction que tout mémoricide va de pair avec un génocide :

 

"[Les hommes normaux] ne peuvent [...] imaginer qu'un génocide puisse s'accompagner du meurtre de sa mémoire, de ce que j'appelle un mémoricide, mémoricide qui fait partie intégrante du dispositif génocidaire et qu'il ne faut pas confondre avec le négationnisme."  

 

Dans ce livre l'auteur rappelle textes à l'appui que le peuple vendéen s'est soulevé "pour la liberté de conscience individuelle et l'égalité" qu'avaient trahi les révolutionnaires au pouvoir à Paris et qu'il s'est tourné vers la seule structure susceptible de lui apporter aide et secours dans ces circonstances : "l'Eglise, qui retrouve ainsi le rôle traditionnel qui était le sien depuis l'effondrement de l'Empire romain". On est très loin du complot monarchiste et étranger... 

 

Le génocide vendéen a une particularité par rapport aux autres génocides. Il est légal. La Convention vote en effet une loi, le 1er août 1793, qui organise la destruction "des repaires de brigands" (article VII), traduisez les habitations des Vendéens, et la déportation des femmes,des enfants et des vieillards (article VIII). Elle vote une autre loi, le 1er octobre 1793, qui modifie l'article VIII de la précédente, par laquelle il ne s'agit plus de déporter mais d'exterminer.

 

Cette dernière loi d'extermination est mise en application par le Comité de salut public, qui va donner des ordres précis et circonstanciés. Par hasard Reynald Secher a mis la main le 4 mars 2011 sur ces ordres rédigés par les membres du pouvoir exécutif de la Révolution de la Terreur. Ces documents se présentent sous la forme "de petites feuilles qu'ils signaient et confiaient à des copistes, avant transmission aux représentants du peuple et aux généraux chargés de l'exécution" :

 

"Rendues publiques ici pour la première fois, leur lecture fait prendre conscience du haut degré d'information quotidienne dont disposaient les membres du Comité sur la situation grâce, entre autres, aux députés-représentants en mission, les mains, les yeux et les oreilles du pouvoir, [...] et de leur rôle exclusif et moteur dans l'extermination."

 

Il y a 815'000 personnes à exterminer - selon les comptes de Reynald Secher il y aura 117'000 hommes, femmes et enfants, victimes du génocide vendéen. Pour ce faire, sous la direction du Comité, plusieurs méthodes industrielles vont être expérimentées, sans résultats probants : le gaz, les mines anti-personnelles, l'empoisonnement. Les génocideurs en reviennent donc à des moyens artisanaux : la décollation, l'éclatement des crânes, le sabrage, la noyade, l'exécution par balle. Cela va s'avèrer trop lent à leur goût et trop coûteux en argent et en main-d'oeuvre, même si on recupère les valeurs détenues, les vêtements et qu'on utilise les corps, en les fondant pour obtenir de la graisse et ou en tannant leurs peaux :

 

"On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient d'hommes est d'une consistance et d'une bonté supérieure à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité." [Rapport de Saint-Just du 14 août 1793 à la Commission des moyens extraordinaires]

 

Finalement c'est le plan Turreau qui est appliqué, d'abord au nord de la Loire en utilisant l'armée "en masse" et en ne faisant pas de prisonniers - la détention est coûteuse, la concentration est dangereuse, la maladie est contagieuse -, puis au sud, avec l'aval du Comité, donné le 6 février 1794, par l'intermédiaire de Lazare Carnot, en recourrant à la flotille de 41 bateaux sur la Loire pour empêcher toute traversée, au Comité de subsistances, chargé du pillage généralisé, et surtout à vingt-quatre colonnes mobiles qui vont sillonner le pays, cerner les brigands pour qu'ils ne puissent pas s'échapper et pour qu'ils puissent être parfaitement anéantis, et incendier les habitations après les avoir pillées.

 

Comment nommer un tel crime qui ne consiste plus à éliminer l'autre pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est ? Faute de mot commun à disposition, Gracchus Babeuf inventera le mot de populicide à propos de la Vendée. Les Vendéens parleront de Martyrologe, les Arméniens d'Aguet, les Juifs de Shoah, les Tsiganes de Samudaripen, les Ukrainiens d'Holodomor. Jusqu'à ce que Rafaël Lemkin invente le mot de génocide qui associe curieusement une racine grecque à un suffixe latin.

 

Génocide est défini dans l'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 des Nations Unies et les actes punissables en rapport avec le génocide dans son article 3. Dans le Code pénal français il en est donné une définition plus large. En vertu de ces définitions on ne peut parler que de génocide pour la Vendée : 

 

"La spécificité du génocide des Vendéens tient à sa légalisation ce qui explique que les décideurs, s'inscrivant dans cette légalité, forts de leur bonne foi et sans en mesurer les conséquences, n'ont pas hésité à légiférer en la matière, à transmettre des ordres et à faire rédiger des rapports notamment par les généraux et les commissaires de la République chargés de la transmission des ordres et de leur application."

 

Comme le dit Hélène Piralian dans sa postface :

 

"Dans ce nouveau livre - Du génocide au mémoricide : mécanique d'un crime légal contre l'humanité -, Reynald Secher poursuit son travail d'exhumation et de maillage de l'histoire et de la mémoire et fait un pas de plus en ajoutant, à la demande de reconnaissance du génocide des Vendéens, celle de mémoricide, introduisant ainsi, explicitement, la dimension d'atemporalité et son corollaire, l'imprescriptibilité, qui sont les caractéristiques de tous les génocides."

 

Pour empêcher que la vérité n'éclate, tout va être mis en oeuvre par les bourreaux qui vont aller jusqu'à faire de leurs victimes des bourreaux. Ils vont réussir pleinement à dissimuler le génocide qu'ils ont perpétré au point que les Vendéens eux-mêmes vont avoir du mal à se percevoir comme victimes de ce crime inimaginable :

 

"En effet, qui peut imaginer que des hommes puissent concevoir et mettre en oeuvre la destruction systématique d'un groupe humain à cause de sa spécificité ?"

 

Si bien que, jusqu'au moment où paraît la thèse de doctorat de Reynald Secher, en 1985, "tous les historiens, quelle que soit leur référence politique ou idéologique, sont unanimes quant au traitement de la Vendée réduite à une simple guerre civile."

 

Ne se percevant toujours pas comme victimes, les Vendéens n'ont aucune chance de se voir rendre justice, d'autant que les génocides communistes, plus proches de nous dans le temps, n'ont pas davantage été jugés.

 

La France devrait pourtant, pour son bien, mettre un terme au mémoricide :

 

"Cela mettrait d'abord fin à un mensonge et à tout le mécanisme qu'il a engendré tant au niveau régional et national qu'international. Cela permettrait aussi de remettre l'histoire en ordre, et pour la France de s'inscrire dans la durée, de s'enraciner de nouveau dans un passé partagé et valorisé et de retrouver ainsi des capacités à construire un avenir commun."

 

Reynald Secher pose en effet aussitôt la question :

 

"Comment peut-elle être crédible dans sa dénonciation des génocides commis par les autres tant qu'elle n'a pas admis le génocide des Vendéens et alors qu'elle revendique toujours le message universel et intemporel de la Révolution ? "

 

En attendant le mémoricide continue. Il englobe des procédés de toutes sortes que l'on peut regrouper sous les vocables de négationnisme, de relativisme, mais aussi d'une improbable justification des atrocités commises et d'un ostracisme à l'égard des génocidés et de tout qui pourrait rappeler leur seule existence.

 

Dans sa postface Stéphane Courtois, co-auteur du Livre noir du communisme, retrace l'histoire des historiens qui, de Jules Michelet à Georges Soria en passant par Jean Jaurès, Georges Lefebvre et Albert Soboul, ont fait jouer la grosse caisse du mémoricide. A laquelle n'a pu s'opposer qu'une petite musique, celle d'un François Furet et d'un Reynald Secher.

 

Le mémoricide cependant recule déjà localement et préfigure son recul au-delà dans la France entière. Le 21 septembre 1993, Alexandre  Soljenitsyne, inaugurant le mémorial de Vendée aux Lucs-sur-Boulogne, ne disait-il pas :

 

"Aujourd'hui, je le pense, les Français seront de plus en plus nombreux à mieux comprendre, à mieux estimer, à garder avec fierté dans leur mémoire la résistance et le sacrifice de la Vendée."

 

Le livre de Reynald Secher devrait participer à cette ouverture des yeux des Français sur ce passé toujours douloureux pour les descendants des génocidés, de même que l'abrogation des lois génocidaires du 1er août 1793 et du 1er octobre 1793. Qui sont toujours en vigueur...

 

Francis Richard

 

PS

 

Le livre de Reynald Secher peut être commandé ici 

 

 

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:55

Dans les forêts de SibérieSylvain Tesson raconte Dans les forêts de Sibérie, publié chez Gallimard ici les six mois, de février à juillet 2010, qu'il a passés volontairement dans une cabane au bord du lac Baïkal, repérée deux ans auparavant, qu'il voulait occuper avant ses quarante ans. 

 

Son séjour là-bas n'a pas été improvisé. Il a emporté avec lui tout un "matériel nécessaire à six mois de vie dans les bois" dont il publie l'inventaire, à toutes fins utiles, pour qui serait intéressé à marcher dans ses pas.

 

Dans cet inventaire je relève la présence de bouteilles de vodka, de cigares et de cigarillos qui seront des compagnons idéaux dans ses moments de repli. Sylvain Tesson sait vivre :

  

"Aux pauvres gens, aux solitaires, il ne reste que cela. Et les ligues hygiénistes voudraient interdire ces bienfaits ! Pour nous faire parvenir à la mort en bonne santé ?"

 

Une fois contenté le corps, il faut bien nourrir l'esprit. Dans ses impedimenta figure une bibliothèque riche d'une soixantaine de livres.

 

Dans cette bibliothèque assez idéale, se côtoient des auteurs aussi différents qu'Ingrid Astier, D.H.Lawrence, Kierkegaard, Erik L'Homme, Philippe FenwickVassili Peskov, Pete Fromm, Jacques Lacarrière, Michel Tournier, Michel DéonSade, Drieu la RochelleDaniel Defoe, Truman Capote, Olaf Candau, Camus, Tom Neale, Rousseau, Casanova, Giono, Paul Morand, Montherlant, Jünger, Baudelaire, James M. Cain, Michael Connelly, James Hadley Chase, Les Stoïciens, Dashiell Hammett, Lucrèce, Mircea Eliade, Schopenhauer, Conrad, Segalen, Chateaubriand, Lao-Tseu, Goethe, Hemingway, Nietzsche, John Haines, Grey Owl, Antoine Marcel, Cendrars, Whitman, Aldo LeopoldYourcenar, Les mille et une nuits, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Maurice G. Dantec, Thoreau, Kundera, Mishima, Romain GaryKaren Blixen, José Giovanni.

  

Si j'ai cité à dessein tous les auteurs emportés dans ses bagages - j'épargne à l'internaute tous les titres - c'est pour montrer que Sylvain Tesson, qui a été conseillé dans ses lectures par Sylvie Granotier et Jean-Marie Rouart, a emporté des livres de tous genres, de toutes origines et de toutes époques, allant des livres de réflexion aux polars en passant par des chefs-d'oeuvre de la littérature. De quoi s'occuper pendant les longues soirées d'hiver et même de printemps.

  

Dans le journal qu'il tient au jour le jour, Sylvain Tesson se fait à de nombreuses reprises le défenseur de la vie d'ermite qu'il oppose à la vie en société, qu'il tient en piètre estime. Dans la vie d'ermite on serait libre - ce qui ne serait pas le cas en société - parce que l'on y posséderait le temps :

  

"Je suis libre de tout faire dans un monde où il n'y a rien à faire."

  

Car :

  

"La seule chose qui passe ici, c'est le temps."

  

En ville il souffrait :

  

"Il faut d'abord avoir souffert d'indigestion dans le coeur des villes modernes pour aspirer à une cabane dans la clairière."

  

L'ermite n'a pas besoin de la société, au contraire des révoltés qui en ont besoin pour s'y opposer :

 

"Si la société disparaissait, l'ermite poursuivrait sa vie d'ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique."

 

C'est pourquoi il n'hésite pas à employer un gros mot :

 

"En cabane, on vit à l'heure contre-révolutionnaire. Ne jamais détruire, se dit l'ermite, barrésien, mais conserver et continuer."

 

C'est bien simple :

 

"L'ermite accepte de ne plus rien peser dans la marche du monde, de ne compter pour rien dans la chaîne des causalités. Ses pensées ne modèleront pas le cours des choses, n'influenceront personne. Ses actes ne signifieront rien. [...] Quelle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde !"

 

Ce qui l'amène à poser cette question qui contient sa réponse :

 

"Faut-il tuer Dieu, mais se soumettre aux législateurs, ou bien vivre libre dans les bois en continuant à craindre les esprits ?"

 

Ces propos libertaires ont une fraîcheur réjouissante que viennent ternir des propos beaucoup plus convenus sur la décroissance que l'auteur appellerait bien de ses voeux mais qu'il sait inapplicable - "Pour l'appliquer, il faudrait un despote éclairé" - sur la Terre qui serait "surpeuplée, surchauffée, bruyante" et sur laquelle "une cabane forestière est l'eldorado", sur l'énergie grise :

 

"L'énergie grise explose quand la valeur calorifique des aliments est inférieure à la dépense énergétique nécessaire à leur production et à leur acheminement. [...] L'énergie grise, c'est l'ombre du karma : le décompte de nos péchés. Un jour nous serons sommés de les payer."

 

A ce point de vue l'ermite serait vertueux :

 

"L'ermite sait d'où vient son bois, son eau, la chair de ce qu'il mange et la fleur d'églantier qui parfume sa table. Le principe de proximité guide sa vie. Il refuse de vivre dans l'abstraction du progrès et de ponctionner une énergie dont il ignore tout."

 

Au moins Sylvain Tesson ne se prétend-il pas moderne :

 

"Etre moderne : refuser de se préoccuper de l'origine des bienfaits du progrès."

 

Il y a moyen de se réconcilier avec lui quand il dit :

 

"D'où vient mon amour des aphorismes, des saillies et des formules ? Et d'où vient ma préférence des particularismes aux ensembles, des individus aux groupes ? De mon nom ? Tesson, le fragment de quelque chose qui fut."

 

Et de prendre de nouveau ses distances avec lui quand il distingue de cette manière chrétienté et christianisme :

 

"Je me sens de la chrétienté, ces étendues où des hommes , décidant de vénérer un dieu qui professait l'amour, autorisèrent la liberté, la raison et la justice à envahir le champ de leurs cités. Mais ce qui me retient, c'est le christianisme, ce nom que l'on donne au tripatouillage de la parole évangélique par un clergé, cette alchimie de sorciers à tiares et à clochettes qui ont transformé une parole brûlante en code pénal."

 

Si le clergé trop humain n'est pas exempt d'erreurs bien humaines au cours des temps, n'est-ce pas un autre tripatouillage de la parole évangélique que d'exclure a priori l'existence de peines encourues, en ce monde ou dans l'autre, en conséquence de nos responsabilités d'être libres ? 

 

Ne boudons cependant pas notre plaisir de lecture. Car Sylvain Tesson a des bonheurs d'expression qui ne peuvent que ravir le lecteur. Il sait, par exemple, nous expliquer les transformations qui s'opèrent chez l'ermite. Ainsi son corps se muscle :

 

"L'énergie se redistribue. Elle est transférée du ventre des appareils au corps humain."

 

Son esprit étant privé de conversation :

 

"Il gagne en poésie ce qu'il perd en agilité."

 

J'aime enfin cette phrase qui résume le pourquoi de son passage du nomadisme - Sylvain Tesson est  avant tout un globe-trotter - au sédentarisme pendant ces six mois de 2010 pendant lesquels il a connu l'hiver sibérien puis le surgissement spectaculaire du printemps :

 

"Je veux m'enraciner, devenir de la terre après avoir été du vent."

 

Francis Richard

 

PS du 16 novembre 2011 :

 

Voici la vidéo Six mois de cabane au Baïkal réalisée par Sylvain Tesson, visible sur Youtube, qui reprend les bonnes pages du livre (merci à René Gillot pour son commentaire de ce jour où il en parle) :

 

 

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 22:45

l'équation africaineL'adaptation théâtrale du roman de Yasmina Khadra, Les hirondelles de Kaboul, était encore au répertoire du Théâtre du Nord-Ouest ici le mois dernier. 

 

Après avoir assisté à la dernière représentation il y a dix jours j'ai eu envie de faire davantage connaissance avec l'auteur de cette histoire d'amour, qui se situe dans la Kaboul des Talibans.

 

Il se trouve que justement a paru cette année, chez Julliard ici, son roman L'équation africaine. Une occasion rêvée de faire de cette envie une réalité.

 

Le narrateur, Kurt Krausmann, est médecin. Il vit à Frankfurt, en Allemagne. Il a épousé une belle femme, Jessica, qui a la faiblesse de vouloir faire carrière, en la faisant bientôt passer avant sa vie personnelle.

 

Quand Jessica se suicide, Kurt est le premier étonné. Personne de son entourage ne comprend non plus ce geste inattendu, alors que Jessica avait, semble-t-il, tout pour être heureuse. Kurt comprend encore moins lorsqu'il apprend par une amie proche de sa femme que cette dernière s'est donné la mort après s'être vu ajourner une promotion.

 

Pour faire son deuil de cette mort subite et traumatisante - c'est lui qui a trouvé Jessica inanimée dans sa baignoire - Kurt accepte de suivre son ami, Hans Makkenroth, un riche industriel qui a décidé de joindre les Comores à bord de son voilier pour y équiper un hôpital et venir ainsi en aide à des nécessiteux.

 

Quand le voilier se trouve dans le golfe d'Aden, après avoir navigué en Méditerranée puis en Mer Rouge, il est arraisonné par des pirates. Après avoir jeté à l'eau leur cuisinier Tao, promis à une mort certaine, les pirates prennent en otages les deux Allemands et les emmènent à travers brousse et désert jusqu'à un poste d'observation désaffecté, au Soudan.

 

L'aventure africaine commence alors vraiment pour eux. Mais c'est peu de dire que l'Afrique n'apparaît pas à Kurt sous le meilleur des jours. Les massacres, les mauvais traitements, les cruautés ne sont guère de nature à le convertir aux charmes de ce continent, sauvage à ses yeux de civilisé européen. 

 

Après le départ de Hans, qui a dû être échangé contre une grosse rançon, Bruno, un Français, qui bourlingue en Afrique depuis quarante ans, qui a été fait prisonnier par ces pirates au sortir de Mogadiscio et qui partage sa captivité avec Kurt, lui tient ces propos qu'il n'est pas encore en disposition d'esprit d'admettre :

 

"Le monde est devenu daltonien. Pour les uns comme pour les autres, ou tout est noir ou tout est blanc, et aucun ne daigne faire la part des choses. Le Bien et le Mal, c'est de l'histoire ancienne. Désormais, il est question de prédateurs et de proies. Les premiers sont obsédés par leur espace vital, les seconds par leur survivance."

 

Pour Kurt l'Afrique sera encore longtemps bizarre, complètement étrangère :

 

"On tue, on vole, on rançonne, on dispose de la vie comme du dernier des soucis..." s'exclame-t-il un jour, en colère.

 

Pourtant peu à peu il va apprendre que la soif de vivre est ce qui, paradoxalement, caractérise l'Africain. Ce que Bruno exprime en ces termes :

 

"L'Africain sait que sa vie est son bien le plus précieux. Le chagrin, les joies, la maladie ne sont que pédagogie. L'Africain prend les choses comme elles viennent sans leur accorder plus d'opportunité qu'elles ne le méritent."

 

Et qu'il reformule en ces termes :

 

"Ici, lorsque la vie perd du sens, elle garde intacte sa substance, à savoir cette opiniâtreté inflexible qu'ont les Africains de ne jamais renoncer à la moindre minute du temps que la nature leur accorde."

 

Pour en convenir il faudra du temps à Kurt. Il lui faudra traverser bien des tribulations, prendre de la distance, découvrir, entre autres, que l'un de ses geôliers est tout autant une brute qu'un véritable poète. Il lui faudra se rendre compte qu'il peut éprouver de l'amour pour une autre femme, dévouée aux autres, et qui lui aura d'abord inspiré du désir :

 

"Elle me dévisage. Je la contemple. La lumière de la lune l'éclaire avec douceur. Elle est très belle, Elena ; je ne me lasserai pas de le répéter. Son tricot moule la volupté de son torse, ses bras soyeux n'en finissent pas d'étendre leur majesté. Son odeur musquée me grise, ses prunelles rappellent deux rubis enveloppés dans du velours."

 

Pendant un temps, après être retourné en Allemagne, Kurt se promettra bien de mourir borgne plutôt que de retourner en Afrique, comme le veut le proverbe que lui a soufflé Bruno :

 

"Qui voit l'Afrique une seule fois dans sa vie mourra borgne."

 

Seulement il recevra à la fin un mail qui le décidera à ne pas mourir borgne. Lors de son retour il se récitera ces vers de son pirate de poète disparu :

 

Vis chaque matin comme s'il était le premier

Et laisse au passé ses remords et méfaits

Vis chaque soir comme s'il était le dernier

Car nul ne sait ce que demain sera fait

 

Un tel roman ne se laisse pas déprendre avant la fin. Car Yasmina Khadra a des talents à la fois de conteur et de poète, qui ne vous laissent pas vous échapper comme ça de leur emprise. Il nous retient par une écriture superbe et raffinée qui nous permet d'accepter tout à la fois les beautés et les horreurs de l'existence. Il nous rappelle surtout que le monde n'est pas manichéen, mais tout en nuances. Encore faut-il accepter d'ouvrir les yeux avec lui pour les discerner.        

 

Francis Richard

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 23:25

Le-fanatisme-de-l-Apocalypse-Bruckner.jpgLe dernier livre de Pascal Bruckner, Le fanatisme de l'Apocalypse, publié chez Grasset ici, porte un sous-titre qui en résume bien le propos : Sauver la Terre, punir l'Homme.

 

L'auteur distingue au moins deux écologies :

 

"L'une de raison, l'autre de divagation; l'une d'élargissement, l'autre de rétrécissement, l'une démocratique, l'autre totalitaire."   

 

Son livre s'en prend à l'écologie de divagation, de rétrécissement, totalitaire.

 

La séduction du désastre

 

Ainsi l'écologie de divagation se complaît-elle dans la perspective d'un désastre inévitable, dont l'homme serait responsable, et le coupable tout trouvé. Il représenterait une terrible menace pour la Terre aux dépens de laquelle il vivrait. Ce n'est bien entendu pas affaire de démonstration - c'est indémontrable et indémontré - mais de foi.

 

Les adeptes de cette nouvelle religion nous promettent des calamités, toutes plus effroyables les unes que les autres. Pour y échapper, ils ne nous préconisent que des remèdes dérisoires, sans proportion avec les catastrophes prophétisées :

 

"Puisque nous sommes dépossédés de tout pouvoir face à la planète, nous allons monnayer cette impuissance en petits gestes propitiatoires, monter les escaliers à pied, devenir végétariens, faire du vélo, qui nous donneront l'illusion d'agir."

Après avoir constaté sans surprise que "l'apogée du film d'horreur", dont les hommes sont d'autant plus friands qu'ils sont plus civilisés, est "contemporain de l'émergence de l'écologie depuis trente ans", Pascal Bruckner souligne que l'état d'urgence est pour ces civilisés d'autant plus jouissif que le drame frappe des contrées qui leur sont plus lointaines...

 

L'auteur n'est guère plus tendre avec ceux qui emploient le chantage aux générations futures :

 

"S'épuiser à imaginer les scénarios les plus délirants pour demain, infection bactérienne, bugs informatiques, guerres intersidérales, cataclysmes météorologiques ou nucléaires, chutes d'astéroïdes, tout immoler à cet ectoplasme conceptuel de "générations futures", c'est s'acheter une conscience à bas prix, fermer les yeux sur les scandales actuels."

 

Ou avec l'écologie radicale qui "ne tombe pas dans le piège du marxisme : promettre le paradis sur terre" :

 

"Elle se contente de dénoncer l'enfer de nos sociétés. N'étant liée par aucun calendrier précis, elle échappe à l'épreuve de la vérification. Les écosystèmes mettant des siècles à répondre aux dégradations qu'on leur inflige, nous ne serons plus là pour vérifier si elle a eu tort ou raison."

 

Les progressistes anti-progrès

 

Il y a un fatalisme du progrès :

 

"La fête du progrès ne s'arrête jamais, elle nous épargne la double impasse de l'angoisse, il n'y a pas de vide, et de la saturation car le désir est sans cesse relancé."

 

Seulement :

 

"Parce que nous l'avons disciplinée autant que ravagée, nous sommes devenus co-responsables de la nature : son sort se confond avec le nôtre."

 

Autant dire que l'homme, du fait de sa surpuissance, est maintenant responsable de tous les maux de l'Univers et dans le même temps :

 

"On prête à Dame Nature des intentions humaines, on en fait une entité douée de volitions, de sentiments. [...] A l'omnipotence supposée de l'homme répondrait la résistance farouche de la planète martyrisée. En mourant elle nous entraîne dans son agonie et en profite pour nous adresser une bonne leçon."

 

Après avoir prêté des intentions humaines à Dame Nature, il n'est pas surprenant de faire des êtres de nature des sujets de droit. Bruckner remarque que ce ne peut être que des droits dérivés, garantis par l'humanité, seule susceptible de les défendre, et pousse jusqu'au bout de l'absurde un tel raisonnement :

 

"Si la planète devient un sujet de droit, il faudra l'assigner en justice chaque fois qu'une avalanche, un glissement de terrain, un typhon détruisent non seulement des communautés humaines mais des espaces naturels protégés."...

 

Nous n'en sommes plus au temps de la "double bêtise, religieuse et scientiste" dont Gustave Flaubert avait dressé le portrait dans Madame Bovary, où le curé et l'apothicaire représentaient de faux adversaires, animés d'une même hargne, ô combien semblables. Maintenant "la science est en position d'accusée; elle a changé le monde, elle ne l'a pas guéri."

 

Le principe de précaution est devenu "le principe de suspicion et surtout le principe de conjuration" :

 

"L'envie d'éliminer toute incertitude se renforce de l'impossibilité d'y parvenir et dégénère en aversion au risque."

 

Il faut pourtant se réconcilier avec la science "en mettant, au niveau de tous, les savoirs les plus ardus, en promouvant un commerce intelligent entre savants et profanes, en rendant aux opinions publiques le goût de l'innovation. Et surtout en brisant le mythe de sa toute-puissance qui en a fait depuis trois siècles le substitut de la foi ".

 

Ce n'est pas ce que l'on fait. Au contraire :

 

"On combat la raison en singeant la rationalité : recours aux modélisations informatiques, invocation du savant comme figure de l'autorité, croyance dans les grandeurs de la statistique comme si le nombre était la traduction mathématique de la vérité."

 

Pascal Bruckner parle le langage de la raison :

 

"L'alternative n'est pas entre une nature intacte qui cicatrise lentement de l'effraction humaine et un productivisme ravageur qui forge, perce, défigure mais entre un état de régression et un développement lucidement assumé avec ses risques et ses bénéfices."

 

La grande régression ascétique

 

L'état de régression est justement la voie choisie par les fanatiques de l'Apocalypse. Selon eux, le consommateur est un prédateur et un éternel insatisfait. Il faut qu'il s'amende, "en adoptant une conduite d'un grand dépouillement" :

 

"Puisque avoir, c'est être moins, avoir moins signifiera être plus ! Merveilleuse acrobatie : il faut se dépouiller volontairement pour s'enrichir spirituellement. De la soustraction comme amplification !"

 

A l'"enrichissez-vous" de François Guizot ils répondent par un "appauvrissez-vous" qu'il faudrait apprendre des Africains, ces détenteurs d'"une longue tradition de dénuement", "pour nous défaire de nos mauvaises habitudes" :

 

"Heureux les démunis qui n'ont pas de domestiques à surveiller (ou à trousser), de maisons à entretenir, d'impôts à payer, de fortune à gérer. Professeurs de débine, voilà à quoi sont réduits les peuples subsahariens."

 

L'austérité n'a pas attendu la crise de la dette pour trouver ses prêcheurs, qui disent :

 

"Fini le ski, le surf, le free-ride, la luge, rangez vos spatules, remisez vos bâtons, fini également le quad et les sports motorisés au bord de la mer. Il faut tout arrêter. Du vélo et du bio, sinon rien. Vous jouissiez hier ? Maintenant expiez !"

 

Textes à l'appui Bruckner nous montre que ces fanatiques en viennent à sacraliser leurs détritus fertlisants, à vouloir ne pas laisser de traces, à faire "l'éloge du négatif" : 

 

"Seul compte ce qu'on ne fait pas, la grandeur de l'homme tout entière dans l'évitement et non dans l'accomplissement."

 

Le mythe de l'âge d'or, inséparable du mythe environnementaliste de "la "pureté" écologique des peuples premiers", est de retour :

 

"La défense passionnée des sociétés inaugurales n'est jamais qu'un moyen de nous juger à travers elles."

 

Pascal Bruckner s'étonne qu'"au lieu de s'indigner de la pauvreté, on s'offusque des aises dont nous jouissons" et se fait l'ardent défenseur du bien-être :

 

"Le confort permet de se construire sans dilapider ses forces, sans avoir à se chauffer, à se batttre pour quérir sa pitance, chasser le gibier, coudre ses habits. Grâce à lui, nous consacrons notre vie à autre chose que la simple survie où voudrait nous enfermer toute une école de la fustigation."

 

A l'opposé de ceux qui disent qu'il n'y a pas d'autre issue que "l'auto-extinction du genre humain", Bruckner termine sur une note optimiste :

 

"Le remède est dans le mal (Jean Starobinski), dans cette civilisation industrielle honnie, cette science qui effraie, cette crise qui n'en finit pas, cette mondialisation qui nous dépasse : seul un surcroît de recherches, une explosion de créativité, un saut technologique inédit pourront nous sauver. C'est à repousser les frontières de l'impossible qu'il faut travailler, en encourageant les initiatives les plus folles, les idées les plus époustouflantes. Il faut transformer la raréfaction des ressources en richesse des inventions."

 

L'internaute aura compris par la lecture des citations extraites de ce livre qu'il est un bon antidote au fanatisme écologiste. Lequel pourrait bien prendre une forme totalitaire, avec ses commissaires politiques du carbone, si le pouvoir lui était un jour donné.

 

Sans qu'ils n'aient eu besoin de lire le livre de Bruckner, les citoyens suisses, qui ont voté pour les Verts libéraux au détriment des Verts tout court, c'est-à-dire de gauche, n'ont-ils pas pris conscience qu'à tout prendre il était préférable de voter pour les moins fanatiques ?

 

Francis Richard 

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  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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