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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 13:20

Dans la tête d'un réacVous en avez assez d'entendre des gens insipides, sérieux, graves, intellos, ennuyeux, pesants, sans panache, branchés, modernes, progressistes, qui pensent tous pareil, bref de gauche, alors lisez Dans la tête d'un réac d'Eric Brunet, paru chez NiL Editions, un des départements de Robert Laffont ici. Vous respirerez un autre air que celui que vous soufflent dans les narines, à longueur de journées, les médias du temps.

 

Vous voulez savoir ce qui se passe sous le crâne d'un réac, content et fier de l'être, né dans une famille de gauchistes bon tient - comme le gros rouge qui tache -, tôt rebellé contre ce milieu sectaire, obligé au début de sa vie professionnelle de cacher ce qu'il est, puis de faire des piges mal payées pour survivre, membre d'une "minorité invisible" mais présente, et qui mérite d'exister, alors lisez Dans la tête d'un réac d'Eric Brunet.

 

Eric Brunet ne vous prend pas par surprise. D'entrée il vous donne une longue liste de personnes physiques et morales, de lieux, à qui le livre n'est pas dédié et une liste tout aussi longue à qui il l'est. Ce n'est pas triste. Ainsi, par exemple, le livre n'est pas dédié à Manu Chao, à Hugo Chavez, aux bobos, à Philippe Sollers, à Emmanuelle Béart, à Olivier Besancenot ou à Karl Marx, mais il l'est à d'Artagnan, à Georges Brassens, à Michel Audiard, à Raymond Aron, à Alexis de Tocqueville, à Roger Nimier, à Charles de Gaulle et à Pierre Desproges.

 

Le ton est donné dans le prologue et il est le même tout du long :

 

"Les réactionnaires voyagent léger : pas de fonds dogmatique commun, pas de rituels sacrés, pas de jargon. Juste une propension à l'urticaire. Les réacs ne sont pas homothétiques des progressistes : la démangeaison guide leur conscience. Pendant que l'Homo modernus repense le monde tous les matins, l'Homo reactus se gratte."

 

Pour fêter la première victoire présidentielle de François Mitterrand les parents d'Eric, qui a 16 ans à l'époque, font péter le champagne. Manque de pot le bouchon part tout droit dans son oeil droit, lui déchire la rétine et le condamne à porter des lunettes toute sa vie : il est la première victime du 10 mai 1981...

 

Peu de temps après il avoue à ses parents qu'il est de droite... Il a une théorie à ce sujet :

 

"Au départ on n'est pas de droite parce que, on est de droite à cause. Une réaction viscérale, tripale. Chaque personne de droite possède son "à cause" intime."

 

Lui, c'est... à cause de la morgue des professeurs du collège Aragon de Nantes, soixante-huitards qui "ne doutent jamais".

 

Très vite il s'est rendu compte qu'il ne cherchait pas à être différent : il était différent. Et il n'a pas attendu que les règles de la balistique s'appliquent à un bouchon de liège pour que ses options politiques de réac se logent dans sa tête. 

 

La révélation lui est venue avec la visite de Charles de Gaulle au Canada, où le Général, sale farceur pour le Commonwealth, plein d'amour pour les descendants des Français abandonnés au XVIIIe siècle par Paris, lance son célèbre : Vive le Québec libre !

 

Ses lectures d'adolescent ?

 

"Gatsby le magnifique de Scott Fitzgerald, Les Jeunes Filles de Montherlant, Rêveuse bourgeoisie de Pierre Drieu La Rochelle : il n'y avait pas de message social dans cette littérature-là. Ces pages sentaient la poudre." 

     

Ce n'est pas au collège Aragon qu'il aurait étudié François Mauriac, Paul Morand, Jules Barbey d'Aurevilly, Michel DéonJean Anouilh...ou été simplement invité à lire Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau, Alexandre Vialatte ou René de Chateaubriand...

 

Je dois dire que ce n'est pas bien de la part d'Eric de déboulonner au passage les statues de Victor Hugo, "d'une soumission sans faille aux pouvoirs qui s'étaient succédé au XIXe siècle" ou d'Ernesto Guevara, surveillant "les exécutions des prétendus ennemis du régime castriste" dans la prison qu'il dirigeait à Cuba. Ce n'est pas bien non plus de démythifier les républicains espagnols de Madrid qui, pendant la guerre civile, ont liquidé plusieurs dizaines de milliers de suspects emprisonnés et c'est encore moins bien d'évoquer les charniers républicains du petit village de Paracuellos...

 

En tout cas les lectures d'Eric et de son ami Antoine les "propulsaient dans un monde de droite, un contre-monde, amoureux de l'usage et des principes" : 

 

"En ces temps vulgaires, nous affichions un mépris aristocratique pour les révolutionnaires et leurs cousins fascistes."

 

Leurs valeurs ? Celles des héros d'Alexandre Dumas : la fidélité et l'insolence.

 

Ce qui conduit tout droit à apprécier ces inclassables que sont Louis-Ferdinand Céline, Marcel Aymé, Michel Audiard, Léon Bloy... 

 

Jusqu'au jour où les deux amis font une découverte enchanteresque :

 

"Nous tombâmes, planqué au fond d'un rayon de la bibliothèque du vieux d'Antoine, sur Le Hussard bleu de Roger Nimier !

- Nimier, c'est un hussard, me murmura Antoine.

- Un hussard, un soldat de Napoléon ?

- Non, des mecs de droite, qui faisaient chier Sartre."

 

Ce qui les conduit cette fois à lire Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, les trois autres hussards historiques et, dans leur lignée, Kléber Haedens, Félicien Marceau et quelques autres. Autant d'auteurs qui, dans leurs livres, se refusent à s'engager et ne visent qu'à une chose : à plaire. Comme Molière...

 

Eric Brunet ne parle pas seulement de littérature dans ce livre, même si elle revêt une grande importance pour lui. Nous le suivons dans ses pérégrinations professionnelles, où ses options politiques, d'abord dissimulées, puis transparentes, enfin affichées, se révèlent être un sérieux handicap, surtout après la publication de ses deux livres précédents :

 

- Etre de droite, un tabou français, paru chez Albin Michel en 2006

- Etre riche, un tabou français, paru chez Albin Michel en 2007

 

Son CV n'en demeure pas moins impressionnant : sous-marin à réaction à l'école de journalisme, stagiaire à Valeurs Actuelles, présentateur du journal régional à France 3 Bretagne, présentateur d'une émission de défense des consommateurs à France 3 Ile-de-France, intermittent du spectacle audiovisuel [contre son gré], animateur de conventions d'entreprises, réalisateur de l'émission Le plus grand musée du monde sur France 3 et TV5 monde, conseiller en communication d'hommes politiques de "droite" comme de gauche.

 

Il n'est pas sûr que le reste de sa carrière sera facilité par la tendresse qu'il éprouve pour les artistes, et surtout pour les cinéastes :

 

"Pauvres cinéastes sans histoires. Pauvres mauvais élèves dont personne n'a voulu (à l'exception de l'industrie du cinéma). Pauvres victimes de 68, et de la méthode globale."

 

Selon lui,

 

"Il faut redonner du sens et des histoires au cinéma français, ce territoire occupé par une armée de derniers de la classe, qui s'autoprotègent, s'autocongratulent, en couinant inlassablement contre la bêtise du cinéma américain."

 

Il suggère même quelques histoires, tirées de l'histoire occidentale :

 

"La vie hallucinante de Jacques Coeur"

"Les Croisades"

"L'incroyable voyage de Charles IX à travers la France"

"La vie tragique de Nissim de Camondo"

"La fin du Cap Arcona"

 

Si l'économie de marché et les avatars du monde US ne l'enthousiasment pas, il aggrave tout de même son cas en ne crachant pas sur les riches :

 

"Je ne soutiens pas les riches. Je soutiens le bon sens contre l'idéologie : pour l'emploi, les riches sont plus précieux dans nos campagnes que dans un paradis fiscal. Un riche dans une petite commune, c'est plus utile qu'une agence de Pôle emploi. Le bon sens, c'est la bible des réactionnaires."

 

En bon Français, voire franchouillard, qualificatif employé par les adeptes de l'autoflagellation, il est gentiment anglophobe :

 

"Dans notre petit viatique du parfait réac, pensons toujours à nous défier du monde anglo-saxon. Avec courtoisie et mesure. Méprisons les Rosbifs avec bienveillance, à la manière d'Eric Tabarly ou de Jean-Pierre Rives. Vous voyez l'esprit : une camaraderie mâtinée de distance soupçonneuse." 

 

Il est vrai que les réacs sont une minorité proche de l'extinction, une espèce menacée de disparition. Eric Brunet pense qu'il viendra bien un jour où "les anthropologues parqueront les derniers spécimens dans des réserves" et qu'ils y attendront la venue sur terre d'un sauveur "pour restaurer l'honneur bafoué des réactionnaires".

 

Ce jour-là il se passera des choses impensables aujourd'hui. Par exemple :

 

"Les dandies hétérosexuels retrouveront grâce aux yeux des jeunes filles"

"Les théâtres subventionnés joueront enfin les pièces de Montherlant"

 

Que fera l'auteur ce jour-là ?

 

"Ce jour-là, j'allumerai des clopes dans tous les lieux publics."

"Ce jour-là, dans des MJC [Maisons des jeunes et de la culture] difficiles, j'irai lire la Chanson de Roland à des jeunes français issus de l'immigration."

"Ce jour-là, je serai un garçon à réaction, insouciant et libre."

 

On peut rêver... N'est-ce pas ?

 

Francis Richard

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 23:00

Bleu MagrittePourquoi choisit-on de lire tel livre plutôt que tel autre ? C'est par excellence de la discrimination, au sens étymologique du terme. On distingue un livre parmi une multitude et on jette son dévolu sur lui, aux dépens d'autres que l'on n'aura jamais le temps de lire et que l'on ne regrettera même pas, ne serait-ce que par ignorance.

 

En l'occurrence, le titre, Bleu Magritte, la couverture où un visage - celui de l'auteur ? - se lit entre les lignes, le papier agréable au toucher, la rencontre qui a lieu à Bruxelles, m'ont convaincu qu'il me fallait absolument lire ce livre de Louise Anne Bouchard, publié aux éditions de L'Aire ici. Le livre est un objet qui possède une âme, façonnée par les correspondances... 

 

Belge à moitié, ce demi-atavisme me porte à aimer les artistes du plat pays qui n'est pas tout à fait le mien. Magritte est un de ces peintres facétieux, au dessin sûr et net, élégant, qui me font rêver et m'ouvrent des perspectives inattendues par leur sens de la représentation décalée de la réalité.

 

Louise Anne Bouchard écrit, juste avant une scène dramatique qui met aux prises l'enseignant Welter et son élève, le chéri de l'héroïne, à qui elle s'adresse : 

 

"Imagine un tableau de Magritte. Imagine le bleu du ciel. Imagine un soleil jaune inflexible et coupant. Imagine un carré de fenêtre déposé sur ce bleu, suspendu dans le ciel de Bruxelles, dans le quartier de Schaerbeek."

 

J'imagine...

 

Mais cela fait quelques pages déjà que je me trouve transporté dans l'Uccle où se passe la rencontre, sans laquelle il n'y aurait tout simplement pas d'histoire, comme je n'aurais pas d'histoire non plus si Uccle, quartier chic à la lisière de Bruxelles, n'existait pas et ne m'avait pas vu naître.

 

Nous sommes en septembre, un an après mai 1968. Douce est la fille d'un criminologue canadien venu à Bruxelles suivre une formation post-doc, tous frais payés. Elle a dix ans. Pour s'occuper d'elle et l'instruire, ses parents ont pris une jeune fille au pair, une Flamande de bonne humeur, Tersia, grande, blonde, ronde, qui sent le biscuit et qui veut pèleriner à Lourdes pour y dégoter un mari, un bon tant qu'à faire.

 

Devant une vitrine un petit garçon, bien plus grand qu'elle par la taille, quatre ans de moins qu'elle pourtant, contemple une merveille, un télescope, dont le prix est astronomique mais pas inatteignable pour ceux qui vivent dans le monde qui est le sien. A l'issue d'une querelle d'enfants, elle tombe amoureuse de ce petit roi en devenir, bel étranger, qui sent "le savon de Marseille et la craie pour tableau noir".

 

La rencontre est interrompue par la mère du gamin. Pour échapper à la baffe qui menace de s'abattre sur lui, il se précipite sur Douce pour lui donner un baiser sur la bouche, de sa "bouche aux lèvres closes". Emporté vivement par sa mère, il a encore le temps de lancer une dernière effronterie et de laisser tomber un indice qui permettra à Douce de retrouver sa trace dans la grande ville.

 

Le sort en est jeté. Pendant dix mois ces deux-là vont vivre une véritable histoire d'amour d'enfance, qui laisse des traces indélébiles. Les parents du garçon, dont le nom est composé de quatre lettres - nous n'en saurons pas davantage -, ont fini par accepter les visites de Douce à leur rejeton, jusqu'au moment où Douce devra retourner au Canada avec les siens.

 

Trente ans s'écoulent. Ils ont fréquenté l'humanité séparément. Il est marié. Elle est divorcée. Ils se retrouvent intacts, cependant. Ils habitent par hasard à quatre-vingts kilomètres l'un de l'autre. Il travaille à Genève "à guider à bon port des navires qui vont alimenter des régions en kérosène". Elle ? Il lui faut voyager... et regarder des chefs-d'oeuvre dans des musées. Car, malgré qu'elle en ait, elle a peur :

 

"Notre différence d'âge, ce n'est rien, c'est juste. Mais notre origine, c'est cela qui ne sera jamais résolu entre nous. Ce que nous sommes devenus aussi et pourquoi nous y sommes arrivés, de cette manière. Ai-je vraiment, vraiment l'intention de te laisser intact dans ton mariage ? Me laisseras-tu intacte dans ma mémoire de contexte ? "

 

Elle devrait pourtant savoir "que les âmes soeurs ne se perdent jamais de vue, qu'elles s'habitent au jour le jour". C'est pourquoi il lui reviendra. C'est pourquoi il lui suffira d'aimer.

 

La fin du livre est un véritable hymne à l'amour que Douce porte à son homme, qui est le plus beau, comme de bien entendu.

 

Je ne sais si tous les hommes et toutes les femmes ont connu de véritables amours d'enfance, mais, immanquablement ce livre, écrit avec le coeur, plein d'espérance et de bonheur rêvés, ne peut que faire remonter à la surface de la mémoire de telles amours d'antan, quelles que soient les décennies écoulées depuis lors. Sans que cela ne tire forcément aux mêmes conséquences que pour Douce et celui qu'elle aime et qui l'aime...

 

Francis Richard   

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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 15:00

Eloge des frontièresFaire l'Eloge des frontières, à l'heure de la globalisation, de la part de Régis Debray, c'est aller délibérément à contre-courant, à rebrousse-poil et provoquer à coup sûr des réactions de toutes parts, pas toujours amènes à son égard. L'ancien compagnon de combat du Che ne finira pas de me surprendre, de me décevoir en bien, comme on dit ici, en Pays de Vaud.

 

Comme j'aime ceux qui ne pensent pas comme les autres, par esprit de contradiction sans doute, qui m'est véritablement chevillé au corps, je me suis fait un devoir de lire ce petit livre iconoclaste, publié chez Gallimard ici. Qui est en fait la reprise du "texte d'une conférence donnée à la Maison franco-japonaise de Tokyo le 23 mars 2010".

 

Dire que ce livre est petit doit donc être pris dans le sens de sa dimension matérielle. Ce qualificatif n'est nullement péjoratif. Le devoir initial que je m'étais assigné, par curiosité, s'est mué très vite, je dois l'avouer, en plaisir de l'esprit, tant il est vrai que Régis Debray excelle à employer les mots avec grande précision et justesse, et que son style est brillant et percutant. Ce qui ne peut que ravir l'amateur de belles lettres, qui sommeille toujours en moi.

 

Il n'est pas besoin de partager toutes les vues d'un auteur pour en apprécier la pensée. C'est bien le cas avec la pensée qui émane de ce livre, dont le principal mérite est de susciter la réflexion, dans un monde où la tendance à simplifier ce qui est complexe, comme la vie, est devenue comme une seconde nature humaine. Ce qui est évidemment plus commode que de se heurter à la réalité :

 

"Il est pénible de reconnaître le monde tel qu'il est, et plaisant de le rêver tel qu'on le souhaite."

 

Alors que la Terre apparaît comme "liftée, toutes cicatrices effacées, d'où le Mal aurait miraculeusement disparu", il n'y a pas eu autant de créations de frontières, ni autant de conflits frontaliers graves entre Etats, au cours des vingt dernières années, que pendant les cinquante années précédentes :

 

"Le réel, c'est ce qui nous résiste et nargue nos plans sur la comète. Fossile obscène que la frontière, peut-être, mais qui s'agite comme un beau diable."

 

A la globalisation répondent dans le même temps de nouvelles lignes de partage :

 

"L'horizon du consommateur se dilate, celui des électeurs se recroqueville."

 

Pourquoi les frontières existent-elles ? Parce qu'elles sont dans la nature des choses et parce qu'elles tiennent à une loi d'organisation infrangible :

 

"La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation."

 

Cette surface de séparation s'appelle la peau chez l'être humain :

 

"Interface polémique entre l'organisme et le monde extérieur, la peau est aussi loin du rideau étanche qu'une frontière digne de ce nom l'est d'un mur. Le mur interdit le passage; la frontière le régule."

 

Cependant :

 

"L'avantage de l'enveloppe se paye d'un léger inconvénient, la mort."

 

Beaucoup de choses se font de nos jours à grande échelle. Cela n'empêche pas, au contraire, les petites échelles de faire leur réapparition. Un réflexe autoprotecteur, auquel n'échappent pas les Occidentaux industrialisés et qui se traduit par la réinvention de traditions :

 

"C'est comme s'il existait une sagesse du corps, le social y compris, comme si le besoin d'appartenance avait son thermostat caché. Quand on ne sait plus qui l'on est, on est mal avec tout le monde - et d'abord avec soi-même. Aussi, à chaque bond dans le futur, l'appétence à retrouver la grand-mère, ou ce qu'on croit qu'elle fut, monte d'un cran. Deux pas en avant, un pas en arrière."

 

Régis Debray énonce alors ce qu'il appelle l'axiome d'incomplétude :

 

"Aucun ensemble ne peut se clore à l'aide des seuls éléments de cet ensemble."

 

Cet axiome résulte du constat que "tout site enclos est "un appareil à faire monter"". Le combat du clos contre l'ouvert est un faux combat, destiné à amuser la galerie. Pourquoi ? Parce qu'on néglige "ce qu'il faut d'ouverture à la verticale pour boucler un territoire à l'horizontale, ce qu'il faut d'ailleurs pourqu'un ici prenne et tienne. La flèche donne son assise à la cathédrale, comme le beffroi à la commune."

 

Pour Régis Debray "l'indécence de l'époque ne provient pas d'un excès, mais d'un déficit de frontières" :

 

"Il n'y a plus de limites à parce qu'il n'y a plus de limites entre."

 

La confusion des sphères résulte de l'abandon de la loi de séparation :

 

"La loi au forum; le privé à la maison."

 

C'est pourquoi il faut rétablir des frontières, mais de bonnes frontières, de celles qui font les bons voisins :

 

"Seules les loyales devraient être admissibles : bien en vue, déclarées et à double sens, attestant qu'aux yeux de chaque partie l'autre existe, pour de vrai. Bonnes seront dites celles - car il en de très méchantes - qui permettent l'aller-retour, la meilleure façon de rester soi-même entrouvert. Un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières : dans un étouffoir ou dans les courants d'air. Muré ou béant."

  

Encore une fois, si ce petit livre a un mérite, c'est celui de susciter la réflexion. En le lisant je n'ai pu m'empêcher de repenser aux propos de Philippe Nemo, lors du colloque sur le Libéralisme en Suisse qui s'est tenu à Berne ici les 12 et 13 novembre derniers et que je rapportais en ces termes :

 

"Dans les domaines de la gestion pluraliste des savoirs, des institutions politiques et juridiques, de l'économie, les théories libérales sont pleinement mûries. Mais elles doivent entreprendre d'autres chantiers sur des phénomènes (qui relèvent, d'autres disciplines, telles que la sociologie, la géopolitique, l'histoire ou la morale), tels que l'immigration, les revendications identitaires, le communautarisme ou le terrorisme."

 

Comme tous les livres denses, il faudrait citer le livre de Régis Debray in extenso. Autant le lire. C'est ce que j'ai fait, avec délectation, et c'est ce que j'encourage les autres à faire à leur tour.

 

Francis Richard

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 23:50

L'amour nègre JM OlivierLe mot nègre figurant dans le titre du livre pourrait paraître un brin provocateur. Peut-être l'est-il, mais je ne le pense pas, sincèrement, même si ce qualificatif désuet, et aujourd'hui lourd de sens, peut au fond s'avérer vendeur... parce que tabou.

 

Pour en avoir fait mésusage et lui avoir finalement donné une connotation plus que péjorative, l'homme blanc est en effet totalement disqualifié pour employer ce mot, qui lui écorche maintenant les lèvres. Il en fait un véritable complexe et le considère comme un gros mot, qu'il refuse même d'entendre prononcer, fût-ce par ceux qu'il pourrait désigner ... 

 

Le narrateur du livre de Jean-Michel Olivier, publié aux Editions de Fallois/ L'Age d'Homme ici est justement un jeune noir, qui va revendiquer ce mot et tomber par moment dans l'autodérision quand il l'utilise pour parler de lui-même. Après tout, un célèbre et fin lettré, feu Léopold Sédar Senghor, naguère président du Sénégal et de surcroît Académicien français, ne parlait-il pas de négritude ? 

 

Au début de L'amour nègre, conte qui, par le ton et par le sujet, fait immanquablement penser au Candide de Voltaire, ce que ne manque pas de souligner la quatrième de couverture du livre, le héros, qui est heureux, et sera d'ailleurs "heureux partout", tout au long de l'histoire, en dépit des vicissitudes, s'appelle encore Moussa. Il a douze ans. Il habite un village d'Afrique. Il a un père et une ribambelle de mères :

 

"Dans mon village, les mères s'appellent les Reines. Elles sont libres et farouches. Elles ont souvent un mauvais caractère. Les hommes les vénèrent et les craignent. Ils doivent les honorer régulièrement. Les couvrir de cadeaux. Combler tous leurs caprices."

 

Un couple d'étrangers américains en visite au village vante les mérites de l'écran plat qui est, en Amérique, un signe extérieur de richesse et de ... puissance. Le père de Moussa, qui est aussi le chef de la tribu, veut en posséder un, comme un chef ... Il échange donc ce fils, choisi parmi son innombrable progéniture, contre un écran plat [sic !].

 

Matt et Dolorès Hanes, tous deux acteurs de cinéma à Hollywood, adoptent Moussa, qui va se prénommer désormais Adam et va vivre avec ses nouveaux parents à Los Angeles, pardon à L.A., et connaître là-bas la vie factice menée par un petit monde plein aux as, qui boit, qui se drogue, qui baise, qui soigne son image, qui disparaît derrière cette image, qui ne peut pas vivre sans psy, qui est en fait malheureux comme les pierres, englué dans l'abondance matérielle.

 

Dolorès a-t-elle bon coeur ou a-t-elle mauvaise conscience ? Toujours est-il que lors de ses déplacements à travers le monde, elle ne peut s'empêcher d'adopter une ribambelle d'enfants qu'elle ramène à l'hacienda californienne au grand dam de Matt, qui n'en demande pas tant.

 

Quand lors d'une sauterie, dans tous les sens du terme, un invité, aidé de deux comparses, tente de violer sa soeur Ming, adoptée comme lui, et qui appelle au secours, le sang d'Adam ne fait qu'un tour. Il se saisit de sa machette, qu'il garde toujours à portée de main, et il tranche la main du type juchée sur sa soeur, main qui vient à tort de sortir un flingue de sous le lit.

 

Adam, qui est déjà bien monté pour son âge, pousse son bambou un peu trop loin. Il fricote avec sa soeur Ming et arrive à la mettre en cloque. C'en est trop. Matt et Dolorès expédient Ming dans une école helvétique, au bord d'un lac, quoi de plus banal, et se débarrassent de l'encombrant jeune homme. Ils le confient à leur vieil ami, et néanmoins acteur, Jack Malone, connu communément pour être "le" type aux capsules de café. Qui vit sur une île de l'Océanie, Sainte Alice, dont il est propriétaire.

 

Jack semble mener une vie paisible, d'ours mal léché, loin des paillettes du monde. Il montre à Adam, que, dans la vie, il est d'autres occupations que de passer sa journée à regarder la télé ou à faire des jeux vidéo sur une console. Ils écoutent ensemble le bruit des vagues. Ils regardent les poèmes dans le ciel. Jack conseille même à Adam la lecture, qui fait rêver, et notamment celle des écrivains suisses. Les Suisses ?

 

Ils parlent quelle langue ?

- Le hic, c'est qu'ils en parlent plusieurs...

- Ils n'ont pas de langue propre ?

- Non. Ils parlent l'allemand, le français et l'italien, mais à leur manière...

- C'est-à-dire ?

- Ils inventent des mots, des expressions nouvelles... Ils tordent la langue pour en tirer quelque chose de très différent de la langue usuelle..

- Et les lecteurs comprennent ?

- Pas toujours. D'ailleurs, les Suisses ne se comprennent pas entre eux..."

 

Mais, quand on est une star, si vous n'allez pas aux journalistes, ce sont les journalistes qui viennent à vous. Une équipe de télévision vient donc pour tourner sur place le script d'une idylle qui a été convenue, moyennant espèces très sonnantes et très trébuchantes, entre Jack et Yasmine. Les deux tourtereaux cependant sont imprévisibles. Ils ne respectent pas le script. De plus Jack chasse l'équipe manu militari. Mal lui en prend. Un incendie se déclenche dans la propriété. Dans lequel il périt. Adam, accusé à tort du sinistre, ne doit son salut qu'à la fuite, à bord du hors-bord de Jack.

 

Avec cet esquif Adam échoue une semaine plus tard, en Asie, sur l'île de Maputa, la bien nommée, puisqu'elle est réputée pour son tourisme sexuel. Après quelques tribulations Adam rencontre Gladys, la femme d'un banquier suisse, qui y passe de chaudes vacances au soleil, qui n'a pas d'enfant, qui aimerait en avoir, qui trouve décidément ce jeune noir bien monté et décide d'en devenir la monture éphémère.

 

Les vacances de Gladys s'achèvent. En guise de cadeau d'adieu, ce qu'il ne sait pas encore, elle procure un passeport à croix blanche à son protégé. Adam devient Aimé Clerc :

 

"ça ne fait pas un peu bizarre pour un nègre ?

- Adam, on ne dit pas nègre...

- Je veux dire un Africain.

- No problem, dit Gladys, qui veut faire djeune."

 

En Europe, à Genève, les choses ne se passent pas comme espéré pour Adam, mais il aura accompli un périple sur tous les continents, ce qui est banal à l'heure de la globalisation et il aura conquis sa liberté de manière somme toute hétérodoxe. 

 

Partout Adam aura pu voir des femmes vêtues uniformément de minijupes et de tops griffés, juchées sur des chausssures à talons de vingt centimètres de haut, tout aussi griffées. Il aura pu contempler leurs corps remodelés, liposucés, siliconnés, et leur donner du plaisir avec son bambou toujours prêt. Il aura pu entendre les musiques anglo-saxonnes que le monde entier fredonne. Il aura pu avoir plusieurs pères et plusieurs mères, plusieurs frères et plusieurs soeurs, adoptés tout comme lui.  

 

Il aura aimé, été aimé, puis été rejeté à chaque fois. Devra-t-il rejeter à son tour ses éventuels rejetons ? Est-ce cela l'amour nègre ?

 

Francis Richard

 

Le 16 novembre 2010 le jury Interallié a décerné son prix à ce livre.

 

 Article précédent : 

 

"L'Amour fantôme" de Jean-Michel Olivier       

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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 22:30

Naissance d'un pont KerangalNaissance d'un pont , de Maylis de Kerangal, paru aux Editions Verticales ici est un livre étonnant. Il raconte en effet, comme si nous y étions, la construction d'un pont suspendu qui va relier les deux rives d'un fleuve californien.

 

John Johnson, dit le Boa, maire de la ville imaginaire de Coca, veut laisser son empreinte dans l'histoire. C'est pourquoi il a décidé de faire construire ce pont, qui servira sa gloire et celle de Ralph Waldo, l'architecte de l'ouvrage, "célèbre et secret". Joindre l'utile au glorieux.

 

Ce pont mesurera 1'900 m de long, 32 de large et il joindra Coca à Edgefront, quartier en marge de la forêt quasi impénétrable, dans laquelle vivent surtout les Indiens, quartier en marge du large fleuve et en marge de la ville effervescente, quartier où vivent les petits, les sans-grade, ceux qui n'ont pas les moyens de vivre à Coca. 

 

A l'heure où commence l'histoire il existe bien un premier pont à Coca, le Golden Bridge, qui date de 1912. Certes il permet de traverser le fleuve, mais il est devenu trop étroit pour le trafic qui l'emprunte aujourd'hui et, en conséquence, des barges doivent aussi assurer la traversée du fleuve pour le désengorger.

 

Avec l'auteur, nous suivons la naissance du pont aux côtés de plusieurs personnages représentatifs, venus de toutes les régions du globe, nouvelle ruée vers l'ouest, pour participer à l'heureux et gigantesque évènement, qui est à la dimension de l'Amérique des grands espaces sculptés de main d'homme, comme il n'en existe nulle part ailleurs.

 

Ils sont des responsables du chantier : 

 

Georges Diderot, la cinquantaine, le dirige, c'est un "bridgeman" expérimenté et il se plaît à "travailler le réel". Sanche Alphonse Cameron est grutier, c'est un petit espagnol, son second prénom royal étant "sa talonnette symbolique", propre à le grandir, lui qui ne mesure qu'un mètre soixante-deux et qui a été accueilli à Coca par Shakira Ourga, une grande russe, une tête de plus que lui, au "corps bizarre, à la fois maigre et baraqué". Summer Diamantis vient de Paris et elle est "responsable de la production de béton pour la construction des piles".

 

Ils travaillent sur le chantier :

 

MoYun est un Chinois "fin de jambes au profil de falaise". Duane Fisher et Buddy Loo ont 19 et 20 ans, ils sont inséparables, "peau rouge, peau noire, sangs mêlés". Soren Cry est "un chat mal aimé qui se prendrait des roustes et rêverait d'en donner", il vient du Kentucky. Katherine Thoreau fait vivre sa petite famille, deux jeunes garçons, une petite fille, un mari invalide à la suite d'un accident, en conduisant un engin de terrassement : "c'est encore une belle femme, quarante ans peut-être plus"...

 

Ils s'opposent au chantier et vont tenter d'empêcher la naissance du pont :

 

Jacob, professeur à Berkeley, depuis 20 ans, passe la moitié de son temps auprès des Indiens pour les étudier. Les propriétaires des barges, avec à leur tête le Français, savent que la construction du pont va les ruiner en rendant leur commerce lucratif inutile.

 

Avec tous ses personnages nous vivons pendant un an les différentes étapes de la construction du pont, qui n'est interrompue que pendant les trois semaines de nidification de petits oiseaux protégés et que par une grève qui ne dure pas. Cette construction est jalonnée d'incidents et d'accidents. Pendant cette construction hommes et femmes connaissent l'amour et la haine, le sexe et la violence, la vie et la mort, comme dans la vraie vie exacerbée.

 

Des corps se heurtent, se blessent ou se joignent pour s'aimer. Tout cela dans un paysage grandiose, sentant bon l'épopée de l'ouest, où la ville de Coca est elle-même un personnage fabuleux, qui se souvient, comme les autres, de son passé récent et plus ancien. Naguère et jadis.

 

Cette histoire nous est racontée tambour battant, dans une langue virile, d'une grande richesse de vocabulaire, parfois aussi d'une verdeur appropriée, pour que nous n'oubliions pas que nous sommes sur un chantier et que les mots doivent être aussi rudes que les choses.

 

Les détails techniques ne manquent pas non plus. Plus que crédibles, ils font partie très naturellement du récit, de même que les dialogues qui sont incorporés au texte, ce qui a pour effet de ne pas nous donner de répit. C'est pourquoi nous sommes au bout du compte étonnés que l'immense chantier s'achève enfin. Car nous nous étions habitués à respirer au rythme de ses sirènes.

 

Francis Richard

 

Le 3 novembre 2010 le jury du Médicis a décerné son prix à ce livre. 

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 22:35

Jean Echenoz Des éclairsPour l'ingénieur EPFL que je suis, le Tesla est avant tout l'unité d'induction magnétique. Jusqu'à la lecture du livre de Jean Echenoz paru aux Editions de Minuit ici, ce nom propre ne m'évoquait rien d'autre. Or c'était une grave lacune. Je m'aperçois en effet que je ne m'étais jamais intéressé au savant qui avait donné son nom à cette unité de mesure. 

 

En effet, même si Jean Echenoz a écrit un roman, dont le héros Gregor est un personnage de son invention, ce dernier - il ne s'en cache pas - est largement inspiré de Nikola Tesla, ingénieur, né à Smiljan dans l'actuelle Croatie, ayant fait ses études à l'Ecole Polytechnique de Graz, en Autriche, à l'origine de nombreuses inventions et découvertes qui ont révolutionné les sciences au XXe siècle, telles que la radio, l'alternateur ou le principe du radar.

 

Gregor est né par une nuit d'orage violent, dans la lumière d'un éclair gigantesque, son premier cri étant couvert par le tonnerre qui s'est ensuivi. Le romancier voit dans cette singulière et tonitruante venue au monde comme la marque des traits dominants du caractère de son héros, et l'explication de sa passion démesurée pour les éclairs, qui ne se démentira jamais :

 

"Ombrageux, méprisant, susceptible, cassant, Gregor se révèle précocement antipathique." 

 

Sa grande taille, deux mètres, ne fera qu'accentuer sa manière de prendre les autres de haut et ne fera que renforcer la haute estime qu'il a de lui-même. 

 

Il faut dire que voilà un homme hors du commun. Il n'a pas besoin de mettre sur le papier les plans des inventions qui lui passent par la tête. Il les imagine sans mal, en trois dimensions, avec une précision phénoménale, servie par une mémoire qui ne l'est pas moins. Il assimile à toute allure des connaissances de toutes sortes qui lui permettent des rapprochements impensables pour d'autres.

 

Sa grande idée sera de supplanter le courant continu par son invention du courant alternatif pour transporter l'énergie électrique à longue distance, ce qui aurait dû lui assurer fortune et prospérité toute sa vie durant. Seulement, lui qui a la véritable manie de compter tout et d'apprécier particulièrement les nombres divisibles par trois, ne sait plus du tout compter quand il s'agit d'argent.

 

Il ne sait pas non plus concrétiser pratiquement et économiquement ses idées géniales que d'autres se chargeront de lui voler sans vergogne et d'exploiter à sa place. L'antipathie, croissante avec l'âge, qu'il suscite, lui joue également des mauvais tours en faisant petit à petit le vide autour de lui. Ses manies - une passion déraisonnée pour les oiseaux, et plus particulièrement pour les pigeons, et une hantise des microbes - finissent par le cataloguer parmi les originaux infréquentables.

 

Cet homme, Jean Echenoz en a fait un personnage de roman dénué de sentiments pour les autres, excepté pour la femme d'un de ces rares amis et protecteurs, la chère Ethel Axelrod, pour laquelle il éprouve un amour sans nuances et sans espoir. Cet amour est certes partagé par l'âme soeur, mais il reste platonique. L'auteur ne lui connaît pas d'autres liaisons et s'en afflige.

 

Le style d'Echenoz se caractérise par des phrases courtes, par des descriptions sans fioritures, par des figures efficaces et par un récit ponctué de remarques incisives. Le tout donne l'impression que le héros de ce roman est un personnage bien inhumain, comme on s'imagine que peut et doit l'être un génie, sous le crâne duquel la tempête est incessante, jamais apaisée.   

 

Francis Richard    

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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 09:55

La carte et le territoire HouellebecqDans cette rentrée littéraire il y a au moins deux romans où les auteurs se mettent en scène dans leur livre: Une forme de vie  d'Amélie Nothomb dont j'ai déjà parlé ici et La carte et le territoire de Michel Houellebecq, publié aux éditions Flammarion ici. Les romanciers français seraient-ils saisis par le narcissisme ?

 

Dans les deux cas il ne s'agit pas d'autofiction. Les personnages qu'ils incarnent dans leur livre proviennent bien de leur veine romanesque, ce qui ne les empêche pas l'un comme l'autre de dire sans vergogne que leur intervention dans l'histoire est due à leur grande notoriété dans le monde des lettres, tout en ne se décrivant pas pour autant sous les traits les plus flatteurs...

 

Jed Martin est un artiste contemporain et futur, c'est-à-dire quelqu'un d'imprévisible. Il a le don de transformer en pépites d'or toutes les formes d'art qu'il entreprend, auxquelles il s’adonne pendant des années pour les abandonner subitement. Son projet ? « Donner une description objective du monde. »

 

L'exposition qui va faire connaître Jed est intitulée : « La carte est plus intéressante que le territoire ». L'artiste a photographié des dizaines de cartes Michelin sous des angles improbables ce qui lui vaut une liaison tout aussi improbable avec Olga, une jeune et belle cadre russe de la firme de Clermont-Ferrand.

 

Cette appétence photographique pour les cartes s’arrête avec la fin de son idylle avec Olga que son employeur renvoie dans son pays d’origine pour y développer ses produits. Le feu sacré de la photo s’est en quelque sorte éteint avec l’extinction forcée de leur flamme amoureuse que rien ne pourra jamais raviver.

 

Quelques semaines plus tard, Jed, a l’œil attiré par la devanture d’un magasin spécialisé où sont exposés pinceaux, toiles et tubes de couleur. Saisi d’une impulsion il entre et achète un coffret de « peinture à l’huile » de base et décide de revenir à la peinture qu’il aimait tant quand il était petit.

 

Poursuivant son projet de description objective du monde Jed peint alors une série de tableaux sur les métiers simples, offrant « un spectre d’analyse particulièrement étendu et riche » pour « l’étude des conditions productives de son temps ». Leur succède, sept ans plus tard, une série de tableaux sur les compositions d’entreprise « visant, eux, à donner une image, relationnelle et dialectique, du fonctionnement de l’économie dans son ensemble ».

 

Jed rencontre Michel Houellebecq pour la première fois en Irlande. Il s’agit de convaincre le grand écrivain, non sans mal, de rédiger un texte pour le catalogue d’une exposition consacrée à ses tableaux. Houellebecq n’y apparaît pas vraiment à son avantage, ce qui est révélateur de l’autodérision de l’auteur.

 

Pour prix de son aimable intervention, Jed, imprudemment, lui promet de faire son portrait et de lui faire don du tableau. Or, après la réussite phénoménale de l’exposition, les prix des tableaux de Jed flambent et, ce qui se voulait un gentil cadeau, en devient un somptueux.

 

Entre-temps Houellebecq a déménagé d’Irlande et s’est installé dans le Loiret. C’est là que Jed vient lui apporter le portrait de « Michel Houellebecq, écrivain », après une conversation avec son père, Jean-Pierre Martin, qui lui a révélé des aspects de son géniteur qu’il ne soupçonnait pas et qui lui ont donné à réfléchir sur la vie.

 

La rencontre nous vaut une transformation de Houellebecq, en vieux sage, qui a renoncé sinon à écrire du moins à publier, admirateur, entre autres, de Tocqueville et de William Morris, dont le monde ne serait pas utopique s’il était peuplé d’hommes qui lui ressemblent.

 

La troisième apparition de Houellebecq est en fait sa disparition dans des conditions atroces. Une enquête policière, très bien observée, est diligentée pour en découvrir les circonstances, qui ne seront connues que bien plus tard, grâce, particulièrement, au témoignage de Jed Martin.

 

Le livre se lit…comme un roman. L’auteur y fait des digressions qu’il sait intégrer habilement au récit et qui montrent à quel point il est soucieux de précision et de connaissance approfondie des sujets qu’il traite. J’ai toujours pensé, sans dénigrement, que le roman avait l’avantage d’être une auberge espagnole, où l’auteur dispose d’une totale liberté de création et d'apport…

 

A propos de digressions, je pense au mémorable passage que Houellebecq consacre à l’oligospermie, cette maladie qui affecte certains hommes privés de semence sans être pour autant rendus impuissants, ou à cet autre mémorable passage sur les mouches domestiques.

 

En Suisse il existe une entreprise d’aide au suicide très controversée, Dignitas. Houellebecq nous en dépeint les locaux de Zurich, visités par Jed, situés à proximité d’un bordel, qui est bien moins fréquenté que l'établissement funèbre, dans des termes pince-sans-rire qui provoquent inévitablement l’hilarité en dépit de la gravité du sujet. Extrait :

 

« Une euthanasie était facturée cinq mille euros, alors que la dose létale de pentobarbital de sodium revenait à vingt euros, et une incinération bas de gamme sans doute pas bien davantage. Sur un marché en pleine expansion, où la Suisse était en situation de quasi-monopole, ils devaient, en effet, se faire des couilles en or. » 

 

On sent bien que Houellebecq est à la fois fasciné et rebuté par le marché. Il en connaît lui-même suffisamment les ficelles pour s’en servir et fabriquer des best-sellers. Mais on serait injuste de lui en tenir grief parce qu’il nous fait bien sentir qu’il ne s’agit là que d’un mécanisme aux ressorts connus mais insuffisants à rendre notre vie sur Terre supportable.

 

Houellebecq, l’incroyant, l’inclassable, nous dit tout de même, par la bouche de certains de ses personnages que les rites et les mœurs d’antan avaient du bon pour l’homme et que la marchandisation de notre époque qui a des vertus ne peut être une fin en soi. Faute de le comprendre et de trouver une issue l’homme est condamné à la désolation et au délitement.

 

Francis Richard

 

Le 8 novembre 2010 le jury Goncourt a décerné son prix à ce livre.

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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 09:25

une forme de vieEn ouvrant Une forme de vie d’Amélie Nothomb, publié comme d’habitude aux éditions Albin Michel ici,  je me disais que j’avais peut-être eu tort de succomber à la tentation de lire le Nothomb nouveau, qui, comme le Beaujolais, revient chaque année, qui figure sur les rayons des libraires à chaque rentrée littéraire, avec une régularité de métronome.

Certes je ne suis pas de ceux qui pensent que le succès populaire va de pair avec la médiocrité, mais je ne suis pas non plus de ceux qui pensent qu’il est gage de qualité. Comme la fois dernière [voir mon article"Le voyage d'hiver" d'Amélie Nothomb ] où j’avais été jusqu’au bout du voyage, je ne regrette pourtant pas d’avoir lu jusqu'au bout Une forme de vie.

Il faut dire que je ne risquais pas grand-chose. Les livres d’Amélie sont courts, celui-ci fait 169 pages, et le temps passé à le lire n’est donc pas excessif, même lorsque l’on a un agenda chargé. De plus Amélie est belge et une moitié de moi-même l’est, non seulement parce que j’y suis né mais parce que ma mère l’était. Cela conduit malgré tout à une sorte de connivence.

Je n’ai pas été déçu parce que ce livre est une nouvelle fable à verser au crédit de l’auteur de Stupeurs et tremblements, livre qui m’avait beaucoup plu quand je l’avais découvert il y a deux ans, tout à fait par hasard, dans un Relay de la Gare de Lyon à Paris. J’avais alors pénétré dans l’univers nothombien dont d’aucuns me disaient tout le mal qu’ils pensaient, et j’avais été déçu en bien, en proportion du préjugé négatif inoculé.

Melvin Mapple est soldat en Irak. Il écrit une lettre d’un "genre nouveau" à Amélie Nothomb, qui joue son rôle en personne dans le texte. Parmi la multitude de lettres que l’écrivain reçoit, celle-ci attire donc son attention. L’épistolier, au fur et à mesure de la correspondance, ne laissera pas de la surprendre.

Il faut dire que le personnage de Melvin Mapple n’est pas banal. Il proteste à sa manière contre l’intervention américaine en Irak où il porte l’uniforme depuis des années. Alors que d’autres feraient la grève de la faim, refuseraient de combattre, se confesseraient dans la presse, que sais-je, lui s’est laissé grossir pour conjurer sa peur au ventre  :

"La nourriture est une drogue comme une autre et il est plus facile de dealer des doughnuts que de la coke."

 D’être devenu très gros lui vaut bien sûr le pire qu’est le mépris :

"Ce qui me sauve c’est que je ne suis pas le seul obèse. La solidarité des autres m’empêche de sombrer".

Les lettres de Melvin se suivent et, comme je l'ai dit plus haut, réservent toujours plus de surprises à sa correspondante  – ce qui ménage l’intérêt du lecteur  – jusqu’au jour où Melvin ne répondant plus, Amélie part à sa recherche, pleine d’inquiétude. Car la vie de Melvin semble être en danger. Aussi le cœur d’Amélie n’a-t-il fait qu’un battement avant qu'elle ne se décide à sauver le soldat Mapple.     

Le dénouement de cette difforme de vie pousse la logique de cette correspondance inédite jusqu’au paroxysme, où Amélie Nothomb excelle. Au passage, tout au long du livre, qui m’a donné envie de relire Le martyr de l’obèse d’Henri Béraud, sans doute plus allègre, Amélie nous aura livré ses réflexions pleines d’ironie et d’esprit sur le courrier qu’elle reçoit. Et ce n’est pas triste. Et c’est ô combien révélateur sur l’auteur, à moins bien sûr que là aussi il n’affabule…

Francis Richard

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 16:40

La veuve du ChristBeaucoup de romans sont inspirés de faits divers (j'emploie à regret cette expression bien commode, tout en sachant qu'elle recouvre parfois des drames humains qui sont d'une terrible importance).

 

Je pense inévitablement à mon cher Stendhal qui a puisé dans un tel fait l'inspiration de son roman Le rouge et le noir.

 

Tout récemment j'ai fait une recension sur ce blog de Canines, roman écrit par Janus ici. Mais, dans ce dernier cas, hormis le personnage du détective, qui est à l'évidence fortement romancé, l'auteur, plutôt que de littéralement s'inspirer du fait, en a comblé les lacunes, si on peut appeler "lacunes" les pans d'ombre entiers laissés volontairement de côté par une enquête judiciaire ... qui n'était pas au-dessus de tout soupçon.

 

La veuve du Christ , paru chez Fayard ici, d'Anne-Sylvie Sprenger relève du procédé stendhalien et non pas de l'investigation janusienne. L'auteur s'est visiblement inspiré de la terrible histoire de Natasha Kampusch qui vient justement de publier son autographie cette semaine sous le titre 3096 Tage, comme le nombre de jours de sa captivité.

 

Comme Natascha, Lena a été enlevée par un homme qui l'a sequestrée pendant de nombreuses années, huit ans dans le premier cas, environ dix ans dans le second. Les deux enfants, puis jeunes femmes, ont subi des violences physiques de la part de leur geôlier.

 

Natascha  a été confinée dans une cave, Lena dans une buanderie. Par moments l'une comme l'autre pouvait déambuler dans le reste du logement de leur ravisseur. Elles ont même fait sur le tard des escapades à l'extérieur en sa compagnie.

 

Les deux histoires diffèrent cependant. Natascha s'est enfuie et Wolfgang, son ravisseur, s'est suicidé après son évasion. Lena n'a pas cherché à s'enfuir et n'a été retrouvée qu'après le suicide du sien, prénommé Victor, dont le sort a fini par inquiéter son employeur. Natascha dénie s'être fâchée avec ses parents. Lena ne voudra pas les revoir après sa "libération".

 

Natascha n'a pas voulu évoquer de détails intimes sur elle et Wolgang. Anne-Sylvie Sprenger, au contraire, ne nous cache rien des rapports sexuels entre Lena et Victor. C'est même la matière essentielle de son roman, dont le titre, à première vue, sans l'avoir lu, peut paraître provocateur... et l'est peut-être au fond.

 

En l'occurrence le Christ c'est Victor, un homme dont les singuliers parents lui ont inculqué une conception très XIXème siècle de la religion, qui, dans ses manifestations, relève davantage de la singerie du Christ que de son imitation et où le sexe prend une place trouble et dévoyée, qui en fausse l'exercice et lui donne une tournure vicieuse sous prétexte de pureté.

 

Un jour, ce qui devait arriver, après tant d'années passées ensemble, arrive. Lena et Victor deviennent amants. Leur histoire, qui aurait pu prendre un heureux tournant, en dépit des circonstances pénibles, préalables à la naissance de leur authentique amour, aura un dénouement épouvantable. Car Victor, par peur, refusera de changer les conditions de leur cohabitation.

 

Acculés dans une impasse Lena et Victor n'envisagent plus que la fuite en avant. Mais Victor reculera :

 

"L'enlèvement, la séquestration, les coups, tout. Elle aurait tout accepté de lui. Mais pas ça. Pas ça. Lena ne lui pardonnera jamais d'être un lâche."

 

Victor devait l'avoir compris puisqu'il choisira l'issue fatale, en solitaire, pour échapper à ses responsabilités pressenties.

 

Une fois "libérée" Lena sera prise en charge dans un établisssement hospitalier. Le moins qu'on puisse dire est que le personnel, à l'instar des parents, ne comprend rien à ce qui est arrivé à Lena et qu'il aura tout faux à son sujet, sur toute la ligne, ce qui conduira à un véritable désastre, que confirme d'ailleurs l'épilogue équivoque.

 

On reçoit ce livre comme un coup de poing, bien ajusté. Il est court, mais ne vous laisse pas indemne, parce qu'il est malheureusement crédible. Je ne suis pas sûr qu'un homme aurait parlé avec autant de psychologie du sort tragique de cette enfant, devenue jeune femme au fil du roman. Anne-Sylvie Sprenger a bien réussi son coup... dans une langue qui ne laisse aucune place à l'esquive.

 

Francis Richard 

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 09:25

Canines XeniaAvec appréhension je me suis mis à lire le nouveau Janus, intitulé Canines et publié aux éditions Xenia ici. En effet je savais que ce nouveau roman était basé sur des faits réels, particulièrement odieux, puisque la victime en est un enfant, qui ne méritait certainement pas le traitement qui lui a été infligé, quelles que soient les fautes vénielles commises par lui et qui ont pu agacer le voisinage.

Même si ce que Janus raconte est à la limite du supportable – il ne nous épargne aucun détail anatomique, même sordide  – , il arrive cependant à nous le faire supporter par deux moyens imparables, la beauté du style – « Le talent de l’auteur est remarquable» écrit le préfacier Charles Poncet – et l’humour du narrateur qui ne s’épargne pas lui-même, au vu et au su du lecteur, et ne nous épargne pas les démêlés peu flatteurs qu’il a avec sa femme Babette. Du coup le message passe. Ce qui était l’effet recherché.

Janus semble spécialisé dans le regard irrévérencieux porté sur notre époque et particulièrement sur le système, ou, si vous préférez, l’établissement.

Dans L’évasion de CB il nous montrait avec alacrité que le petit monde de la politique était doté d’une courte vue et dominé surtout par les ambitions personnelles. Il s’agissait d’utiliser le prétexte de l’évasion de C.B., Christoph Blocher, du Conseil fédéral, où ce dernier avait les pieds et poings liés, pour rendre compte des agissements des profiteurs du système qui n'arrivent à s'entendre que contre l'empêcheur de tourner en rond [voir mon article Les deux facettes de "L'évasion de C.B." ].

Cette fois-ci il s’en prend à un appareil judiciaire peu soucieux de faire éclater la vérité et de rendre la justice. La défense des intérêts du clan a beaucoup plus d’importance à ses yeux que le sort épouvantable d’un enfant d’immigrés italiens, un peu trop fouineur et chapardeur. Car si la vérité éclatait, si la justice était rendue, les coupables, fils de famille, seraient punis et seraient passibles de payer de lourds dommages à la victime…  

Dans un village du Valais un enfant, Gianni Gerardi, est retrouvé à deux pas du chalet de ses parents, à moitié dévêtu, roué de coups, étendu dans la neige, en hypothermie, au soir d’une journée de février 2002. Que lui est-il arrivé ? Janus reconstitue peu à peu les pièces du puzzle en déléguant la voix du narrateur à un détective privé, engagé par les parents, insatisfaits de l’enquête officielle, menée, semble-t-il, en dépit du bon sens et sans précautions.

Petit à petit l’enquête parallèle du détective privé met à jour la vérité. Le coupable n’est pas le chien Groggy désigné coupable, contre toute vraisemblance, par l’enquête officielle, qui a été littéralement bâclée. Il ne s’agit pas non plus d’un crime sexuel commis par un pédophile adulte, vite innocenté. Les coupables sont… des enfants, à peine plus âgés que la victime, qui auraient voulu donner une leçon à cet enfant de sept ans, un peu chenapan et maraudeur.

Malgré des demandes réitérées de l’avocat de la famille, Sardine-à-l’huile, et du détective privé, la réouverture de l’enquête n’aura pas lieu. Peu importe que cet enfant soit aujourd’hui tétraplégique et aveugle à la suite de ce crime. Seule une enquête officielle permettrait pourtant de confirmer les conclusions auxquelles a abouti le détective privé. Sans cette réouverture la vérité n’éclatera pas et il ne sera pas rendu justice à un enfant et à sa famille. Canines est bien un antipolar…puisque le mot de la fin reste suspendu.

Au-delà du roman il y a les faits réels. En effet les faits rapportés par Janus, et qui le taraudent, se sont vraiment produits à Veysonnaz, le 7 février 2002. Gianni Gerardi s’appelle en réalité Luca Mongelli, le "rital congelé" pour le juge de l'époque... Son frère, Dino dans le roman, s’appelle Marco dans la vraie vie. Le chien Groggy en fait s’appelait Rocky (on l’a euthanasié comme pour faire disparaître la preuve qu’il était inoffensif). L’avocat de la famille Mongelli est Me Fanti et le détective privé, très romancé pour les besoins du récit, Fred Reichenbach.

L’appareil judiciaire valaisan s’honorerait en rouvrant l’enquête. Ce que demande d’ailleurs une pétition, qui a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures sur Facebook.

Francis Richard

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 19:15

Le cuisinierDécidément, après "Le coiffeur de Chateaubriand" d'Adrien Goetz  je consacre mes lectures aux gens de métier ... Le livre de Martin Suter , Le Cuisinier, publié chez Christian Bourgois ici, est cependant d'un tout autre genre que celui d'Adrien Goetz.

 

D'abord Le Cuisinier se passe à notre époque, ensuite il n'est pas écrit du tout sur le même ton désinvolte et piquant que Le Coiffeur. Sans doute parce qu'il n'est pas écrit à la première personne et que l'auteur s'emploie à raconter l'histoire avec une certaine distance.

 

Maravan est tamoul. Il travaille en Suisse dans la cuisine du Huwyler, un restaurant en vogue de Zürich. Alors qu'il a des talents réels, mais cachés, de cuisinier, les tâches les plus humbles lui sont dévolues, comme c'est le lot de tous les immigrés de la communauté tamoule en Suisse.

 

Entre autres spécialités Maravan sait faire le vrai curry. Il a la maladresse de vouloir en remontrer au chef du restaurant sur le sujet. Ce qui, cependant, lui vaut d'être remarqué par Andrea, une belle serveuse, qui veut bien goûter à son curry à domicile. Ce qui lui fait commettre une erreur qui va changer sa destinée, bien malgré lui, et amorcer l'intrigue du roman de Martin Suter.

 

Le menu que Maravan a composé pour son invitée nécessite l'emploi d'un appareil de cuisine coûteux, un rotovapeur, que ses revenus modestes ne lui permettent pas d'acquérir. Le dimanche soir qui est celui de la fermeture hebdomadaire du Huwyler, il emprunte donc l'appareil de l'établissement, avec la ferme intention de le rapporter, ni vu ni connu, le matin du mardi, jour de réouverture.

 

Le menu que Maravan a réservé à son invitée a des vertus aphrodisiaques que Maravan lui-même ne soupçonne pas. Il est inspiré de l'enseignement culinaire traditionnel de sa grande-tante, Nangay, restée au pays, avec quelques ajouts de son cru. Andrea est d'ordinaire portée sur le beau sexe qui est le sien. Pourtant, en dépit de ce penchant, après le repas, son désir s'enflamme pour Maravan, qui ne résiste pas non plus à cet incendie, alors qu'il mène une vie des plus chastes depuis son arrivée en Suisse...

 

Les circonstances font que Maravan ne peut pas le lendemain remettre le rotovapeur à sa place discrètement, qu'il est découvert et licencié sur le champ. De son côté Andrea, qui paraissait par sa froideur, aux yeux de tout le petit monde du restaurant, dédaigner les plaisirs de la chair, prend le même chemin de la sortie après avoir fait une déclaration intempestive, et publique, sur les talents de Maravan en cuisine et ...au lit.

 

Maravan pointe donc au chômage. Mais ses indemnités s'avèrent insuffisantes. Non pas qu'il vive sur un grand pied mais qu'il envoie de l'argent à sa famille demeurée au Sri Lanka, où elle vit dans un grand dénuement, qui plus est dans un pays en guerre. Maravan est d'ailleurs fortement sollicité par les représentants des Tigres tamouls en Suisse, qui récoltent des fonds pour alimenter en armes la résistance aux forces gouvernementales. 

 

De son côté Andrea n'a pas encore d'emploi. En raison de sa préférence pour les femmes, elle est toute ébranlée d'avoir cédé avec délices à un homme, alors que d'habitude sa libido est égale à zéro en présence du sexe opposé. Ce ne peut donc être que la conséquence du repas pris ensemble. Elle veut en avoir le coeur net et propose à Maravan de soumettre son menu à un test. Il servira son menu à elle et à une invitée, connue pour être hétéro, et on verra bien si le repas produit ses effets.

 

Le test est concluant. Après bien des atermoiements, Andrea et Maravan créent l'entreprise Love Food. Son objet est de livrer à domicile son love menu, aux effets garantis, dans une ambiance exotique où les doigts servent de couverts. Après un démarrage un peu lent, Love Food prend son essor et sa clientèle se fait rapidement dans les milieux d'affaires qui ne répugnent pas de recourir aux amours tarifés, tout cela sur fond de crise financière, l'histoire se déroulant fin 2008 début 2009.

 

Jacques Laurent disait que les meilleurs repas il les avait pris dans les livres. En l'occurence le lecteur pourra faire sien ce propos, même si sa libido n'est pas vraiment stimulée. Comme l'auteur a la gentillesse de procurer au lecteur les recettes des différents plats composants le love menu, il pourra s'il le souhaite aller jusqu'au bout de l'expérience, qui ne serait donc pas seulement gustative, visuelle, tactile et odoriférante, mais aphrodisiaque.

 

Il est difficile de dire si le texte original, en allemand, est bien écrit. La traduction, si elle ne trahit pas trop l'auteur, est, elle, faite dans un style narratif très coloré, précis, sans emphase. Ce style convient très bien aux propos de l'auteur, qui, sans insistance, pose au passage quelques problèmes de société et de pesanteur de certaines traditions.

 

Pour ma part la seule fausse note se trouve dans le dénouement. Maravan va en effet se venger d'une mort qui le touche de près... et mettre ainsi un terme à Love Food

 

Pour ce cuisinier ce ne sera pas un plat qu'il mangera froid, ou qu'il fera manger froid à la victime de sa vengeance, mais une boisson mortelle qu'il lui fera boire. Sa victime n'est pas un des véritables responsables de son malheur, mais quelqu'un qui, indirectement, a armé leur bras. C'est un peu trop dans la lignée des raisonnements dévoyés d'une certaine intelligentsia pour être convaincant.

 

Francis Richard 

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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 21:25

Coiffeur de ChateaubriandQuand un écrivain s'intéresse à Chateaubriand je suis son lecteur. Aussi ai-je facilement succombé à la tentation de m'emparer du livre d'Adrien Goetz, publié chez Grasset ici.

 

En lisant dans une librairie les premières pages du Coiffeur de Chateaubriand j'ai su tout de suite que nous allions faire bon ménage et que je regretterais de devoir le quitter une fois la dernière page refermée.

 

En effet, si le fond m'importe, je suis d'abord sensible à la forme. Un livre peut m'apporter les meilleures idées du monde, je rechignerai à le lire si le style de l'auteur m'insupporte.

 

Tel n'est donc pas le cas. Le ton désinvolte employé par l'auteur m'a plu dans l'instant. Ce dernier a le sens de la formule. Les phrases sont concises et il n'y a pas un mot de trop pour dire les choses. Un régal qui n'aurait pas manqué de séduire Morand.

 

Adolphe Pâques, le narrateur, a réellement existé. Coiffeur de son métier, il compte François-René de Chateaubriand dans sa clientèle, ce qui n'est pas une mince affaire :

 

"Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il semble décoiffé."

 

Ce coiffeur collectionne les mèches de cheveux de l'Enchanteur. Il se sert d'une balayette en argent pour les ramasser. Il les recueille pieusement dans une manière de boîte à gants, en acajou, et n'en laisse traîner aucune après lui, ce qui lui vaut les bonnes grâces de Madame de Chateaubriand qui répond au prénom de Céleste et qui n'aime "rien tant que la perfection de leur intérieur".

 

Ce coiffeur est un passionné de livres. Qui plus est il a une mémoire prodigieuse. Il enregistre dans sa tête tout ce que lui dit Chateaubriand en confidence. Aujourd'hui on dirait qu'il est fan de l'auteur du Génie du christianisme et qu'il en connaît par coeur tous les couplets. 

 

C'est ainsi qu'il a la primeur des plus belles pages du grand oeuvre de son maître, à savoir Les Mémoires d'Outre-Tombe. C'est ainsi qu'il devient l'informateur de l'écrivain vieillissant, son espion, celui qui lui assure la discrétion requise pour ses dernières bonnes fortunes.

 

Adolphe a fait l'acquisition d'un fusil. Celui-ci peut être équipé d'un silencieux. Dans quel dessein ? Nous ne le saurons qu'à la fin. Comme nous ne saurons qu'à la fin à quel usage, authentique, il destine sa collection de mèches de cheveux, en dégradé de couleurs, qui sont autant de marques du temps écoulé tout au long des années 1840. Comme nous ne saurons qu'à la fin comment et dans quel but il s'est servi de sa prodigieuse mémoire.

 

Chateaubriand reçoit beaucoup de courrier, auquel il répond toujours la même chose à quelques variantes près. Au milieu de toutes ces lettres il distingue pourtant un jour une lettre d'où s'échappe une tout autre musique. L'admiratrice ? Il s'agit d'une certaine Sophie qui lui écrit de Saint-Malo.

 

Une correspondance avec la singulière Sophie s'engage. L'aboutissement de cet échange épistolaire ? La venue chez Adolphe, tout fier de sa mission, de l'invitée secrète. A qui son célèbre épistolier envoie une voiture attelée pour l'aller quérir et la voir à l'insu de tous au domicile de son coiffeur.

 

Il n'était pas prévu que Sophie fût mulâtre, ni que Madame Pâques fût jalouse, encore moins qu'Adolphe tombât amoureux de cette fille des îles...qui rappelle, à Chateaubriand, Ourika, l'héroïne d'un roman de sa chère amie Madame de Duras.

 

Je vous laisse le soin de lire la suite et de connaître le vrai du faux de cette histoire en lisant la note finale et explicative d'Adrien Goetz. Je vous laisse découvrir, si vous l'ignorez, le récit rocambolesque de la publication des Mémoires. Tout ce que je peux vous dire c'est que vous passerez un excellent moment et que vous en saurez un peu plus, à condition de faire preuve d'un peu de discernement, sur les dernières années de l'auteur d'Atala.

 

Francis Richard

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 22:50

Le nez dans le soleil

 Il y a deux mois j'ai fait la connaissance d'Oskar et nous sommes devenus aussitôt amis, ce qui ne veut pas dire que nous soyons d'accord sur tout, mais que nous le sommes certainement sur l'essentiel. C'était le premier du mois de mai, dans cette librairie de Genève où Slobodan Despot tenait salon de ses livres [voir mon article Quand des éditeurs du Salon du Livre délocalisent à Genève... ]. 

 

Depuis je n’avais pas eu le temps de lire le monologue sur pépé qu’il m’avait dédicacée ce jour-là. Samedi dernier, au moment de partir de Lausanne pour Saint Jean-de-Luz, un besoin impérieux d’emporter ce livre, publié aux Editions de La Matze ici, m’a saisi, pour le lire à loisir au pays où je suis né à nouveau à la vie, après trois semaines d’incertitude.

 

Je n’ai pas tenté trois fois, comme pépé, de quitter ce monde. C’est lui qui, par trois fois, a voulu se débarrasser de moi, alors que je m’accrochais à ses basques, contre toute attente. Je n’ai donc pas eu comme lui à me poser de questions :

 

« Trois échecs successifs, ça ne pouvait pas être le fruit du hasard, c’était le destin qui s’en mêlait. »

A Saint Jean-de-Luz, en cette fin d’après-midi, j’avais le nez dans le soleil tandis que je courais le long de la baie, mais ce n’était pas le soleil de pépé qu’il avait découvert le long du bisse. Lui l’avait vu de près en chutant et en se retrouvant le nez dans un pissenlit, représentation végétale du soleil, de la vraie vie, celle qui vaut la peine d’être vécue. Le pissenlit ? « Cette fleur jaune aux mille pétales qui lui renvoyait dans les yeux toute la lumière du monde ».

 

Casquette vissée sur la tête, lunettes noires sur le nez, short et sweat-shirt pour tous vêtements, en ce début de soirée, je n’avais toutefois rien du joggeur fou, courant le long du bisse, dont il est question dans le monologue d’Oskar. Car je ne cherche pas la performance et, tout du long, mes sens étaient en alerte. Je ne m’isole pas comme d’autres de mes semblables, les oreilles munies d’écouteurs reliés à un walkman.

Je hume l’air marin de l’océan, je capte quelques bribes de paroles prononcées avec l’accent chantant d’ici, je me réchauffe le cœur et le corps aux rayons du soleil d’été, je sens sous mes pieds le sable s’écarter pour me laisser passer, je regarde les flots mouvants sans cesse et les estivants allongés qui paressent, je sens des gouttes ruisseler sur mon visage, je suis bien vivant et j’aime ça.

 

Pépé, lui, a la main verte et il aime ça. C’est ainsi qu’il est vivant. Il est l’illustration que la nature ne serait pas harmonieuse sans l’intervention de l’homme. Sans elle, la nature se développerait de manière anarchique et sans revêtir ses plus beaux atours. Pépé a initié un mouvement qui s’est poursuivi sans lui, après lui, après ses départs forcés, un peu comme un bateau qui, moteur coupé ou voiles descendues, continue sur son erre. Au-delà des apparences, même mort, il est toujours vivant :  

« A chaque fois que quelqu’un plante une fleur dans le monde, c’est pépé qui tient la pelle et c’est son rêve qui la fait pousser »  

Le monologue d’Oskar que je viens de lire aujourd’hui me touche personnellement. Comme tous ceux qui ont côtoyé la mort de près, même inconsciemment, je suis attaché fortement à la vie et particulièrement à l’endroit où j’ai vraiment pris racine, ici, au Pays Basque. Comme pépé je n’ai pas choisi mon pays, mais je l’aime, sans raison. Comme son petit-fils j’ai vu beaucoup d’autres cieux, j’ai roulé ma bosse sur plusieurs continents, mais il n’y a rien de comparable à mon pays, qui sans trêve m’accompagne partout.  

Il faudrait, je pense, que le monologue d’Oskar soit dit à haute voix. Est-ce de la prose poétique ou de la poésie en prose ? Je ne sais, mais il fait rêver, réfléchir sur la vie, sur l’essentiel. Il ne lui manque que la parole. C’est un véritable petit bijou littéraire qui ne demande qu’à trouver une voix chaude et claire pour donner tout leur éclat aux mots qu’Oskar compose, comme un virtuose.  

Francis Richard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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