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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 00:30
Dans cet essai Michel Déon nous fait part de quelques enchantements que lui a valu la fréquentation de l'Art et de la Fiction. A 90 ans il a l'audace d'écriture d'un jeune homme vert dont la rétine exercée capterait et transformerait à son tour en enchantements les oeuvres qu'elle sait lire ou regarder, en intimant l'ordre d'exécution à la main.

Il nous incite ainsi à lire les mémoires d'Archibald Olson Barnabooth, imaginées par Valery Larbaud, dont il nous dit que, précédant de dix ans l'Ulysse de James Joyce, elles ont ouvert à ce dernier "les portes de toutes les libertés". A ma grande honte je n'ai lu de Larbaud que son Fermina Marquez...

De tous les livres de Joseph Conrad, qui peut se lire aussi bien en français qu'en anglais, et peut-être dans les deux langues, il se peut que ce soit La ligne d'ombre qui parle le plus à Déon, "oeuvre révélatrice de Conrad, celle où il rencontre le surnaturel quoiqu'il s'en défende".

Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet - où "le scandale n'est pas la femme nue au premier plan, mais que ses deux compagnons soient, eux, on ne peut plus habillés" - est le prétexte trouvé par l'auteur pour laisser libre cours à son imagination. Il nous raconte donc la toile, comme si nous y étions, puis l'histoire du modèle, échappé de la toile où il reposait libre, dans la compagnie nonchalante des deux hommes.

Voici que Déon se trouve maintenant dans la maison de Giono à Masnosque. Plus de cinquante ans plus tôt il s'était fait montrer cette maison "sans oser frapper à la porte". Il s'est assis dans le bureau que l'on aperçoit "depuis le chemin encaissé". Les oeuvres de l'infatigable conteur provençal, écrites ici, ressuscitent alors et racontent "l'histoire trouble et magnifique des hommes en lutte contre leurs vices et leur mortel destin".

Michel Déon [photo à droite en provenance du site de Gallimard ici] donnait, le 25 octobre 2006, une communication à l’Académie des beaux-arts, sur Nicolas Poussin et son tableau Orphée et Eurydice. Cette communication est reproduite dans Lettres de château. C'est en plus fouillé le même exercice auquel il s'est livré en animant pour nous Le déjeuner de Manet. Il faut dire que le sujet s'y prête. L'explication du tableau faite par Déon nous le rend aussi lumineux que l'éclairage subtil - et inventé par Poussin - qui le baigne. Nous sommes là devant un sommet de l'art classique, d'où il n'était possible que de redescendre pour les peintres qui se seraient obstinés à poursuivre dans la même voie.

Il faut parfois céder à la tentation. Il y a un peu plus de 20 ans maintenant j'ai failli faire partie des happy few qui, comme Déon, connaissent et aiment Paul-Jean Toulet. Robert Laffont venait de publier ses oeuvres complètes dans sa collection Bouquins et ... j'ai préféré dilapider mon pécule autrement. Il n'est jamais trop tard pour mal faire, ou plutôt pour bien faire, si j'en crois Déon : "Avec Paul-Jean Toulet, la poésie française a connu un moment de très grand bonheur aux dépens d'une âme sensible". Je suis d'autant plus enclin à faire désormais connaissance que, m'apprend Déon, le poète béarnais est enterré dans le cimetière de Guéthary, tout près donc de Saint Jean-de-Luz, où je me rends samedi prochain...

Michel Déon aime l'oeuvre de Georges Braque : "La contemplation d'une oeuvre de Braque vous rend meilleur. Ou, seulement, moins mauvais". On ne peut qu'en convenir. C'est vrai assurément de la période thématique de l'artiste - ses célèbres "oiseaux" sont magiques. C'est encore vrai de sa période fauve ou cubiste. Je n'en dirais pas autant du cubisme de son ami Picasso, qui, désolé, ne me parle pas.

Chanson d'Appolinaire a scandé les pas de Déon "au cours de la longue marche des mois de mai et juin 1940". En guise d'hommage le romancier, qui ne sommeille pas longtemps en lui, restitue les amours du poète avec Lou et Madeleine, "la vamp" et "la blanche colombe" - encore que ce soit vite dit -, qui lui ont certainement inspiré ses plus beaux vers, mais qu'il veut bien oublier, pour mieux se sublimer. 

On savait Déon grand lecteur de Stendhal. Dans Lettres de château il remercie à sa façon Métilde, celle qui inspira à Beyle De l'amour, son traité des relations amoureuses. Ce livre "qui devrait être le post-scriptum d'une oeuvre en est paradoxalement la préface". Déon relate comment Métilde se refusa toujours à Beyle, l'éconduisit à de nombreuses reprises, sans ménagements, rendant le plus signalé service à Stendhal. Je songe au petit joyau de ma bibliothèque, que sont les trois volumes de la correspondance de Stendhal dans La Pléiade, qui ne sont plus réédités...

Parmi les enchantements de l'Art et de la Fiction, Déon ne pouvait pas ne pas évoquer son grand aîné Paul Morand, dont je garde précieusement un court billet écrit de sa main depuis le Montfleuri de Cannes... en réponse à une lettre envoyée au Château de l'Aile, à Vevey... Sous forme d'une réponse, 33 ans plus tard, à une lettre écrite par Morand à 88 ans, Déon qui, à ce moment-là, a le même âge, se permet quelques privautés. Il s'adresse à lui par son prénom, il le tutoie, pour mieux lui rendre hommage, sans concession et sans rien esquiver, de la meilleure manière.

Francis Richard

Nous en sommes au

466e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani, les deux otages suisses en Libye
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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 19:30
Après avoir lu Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz je me demandais quel livre l'écrivain suisse allait bien pouvoir écrire. Elle a dû se le demander également puisqu'il lui a fallu sept ans pour pondre un deuxième roman, et changer de style du tout au tout, échapper au monde rustique, et plausible, qu'elle avait su créer dans le premier. Il n'est pas toujours nécessaire de parler des livres antérieurs pour parler d'une oeuvre qui vient de paraître. Mais il est difficile, en l'occurrence, en raison du contraste, de feindre d'ignorer qu'il y a eu un précédent, bien différent.

Rapport aux bêtes est un véritable exercice de style, un monologue tout ce qu'il y a d'intérieur. La prouesse n'était pas d'écrire comme on parle, mais comme on pense, avec tous les raccourcis de la langue que cela suppose, surtout de la part d'un inculte. Il y avait également la volonté de la part de l'auteur de restituer tout un monde agreste où un homme, au contact des bêtes, qui sont pour lui le centre du monde,  se révèle davantage bestial qu'humain et où sa vision de la femme, jusque dans la façon dont il prénomme sa moitié, réduite à un ventre, fait pour la jouissance et la fécondation, ne peut qu'être le reflet d'une nature brute, au sens où on parle d'art brut.

Avec Efina, édité chez Gallimard (ici), rien de tel. Le décor change. Nous quittons la campagne pour la ville. Cette fois l'existence de la femme a une réelle consistance, même si son physique, plutôt frêle, correspond bien à son prénom, qui donne son titre au livre. L'homme, qui l'obsède tout au long d'une vie, est un certain T, acteur de théâtre charismatique, qui sait habiter les personnages qu'il joue, encore qu'il serait plus juste de dire que ce sont les personnages qu'il joue qui l'habitent, tellement il est transformé et méconnaissable une fois qu'il monte sur les planches. Passionné de théâtre comme je suis, je ne pouvais qu'être ravi de cohabiter le temps d'un roman avec une telle créature.

Il faut croire que l'auteur a une particulière tendresse pour les hommes bien charpentés, aux formes plutôt arrondies, parce que c'est déjà ainsi que je m'imaginais le narrateur de son premier roman, avec toutefois une musculature puissante, au contraire de celle de T. Car, si T est à la fois une bête de scène et une sorte de monstre velu, il apparaît que ses chairs sont flasques, envahissantes. Tel quel il n'a pourtant pas de difficulté à attirer les femmes dans ses pattes, puis dans son lit. Efina ne fait pas exception, à la différence près toutefois qu'elle va l'obséder tout du long, comme elle est obsédée par lui. Ils vont se prendre, se déprendre, se rapprocher, s'éloigner, se croiser, et se trouver, dans les intermèdes, compagnons et compagnes de rechange.

Cette fois les phrases sont bien écrites, et non pas pensées. Elles sont dans l'ensemble courtes, incisives, ce qui donne au récit un rythme particulier, volontiers clinique. Certaines images, assez crues, sont l'occasion de véritables trouvailles d'expression. Il y a aussi des passages d'anthologie, notamment sur les chiens - toujours les bêtes - ou sur le théâtre.

Le livre est doublement écrit, puisque Efina et T s'écrivent régulièrement des lettres qu'ils ne s'envoient ni  ne lisent pas toujours. Ces lettres ont la particularité d'être serties au milieu du récit qui, en quelque sorte, leur sert d'écrin et n'en sont pas séparées, en font intégralement partie. Quand ces lettres se répondent elles ne sont pas spécialement tendres. Ce n'est pas l'amour purement bestial, ce serait plutôt cette fois l'amour vache.

Autant Rapport aux bêtes évoquait un monde sédentaire, arriéré, aujourd'hui en grande partie enfoui, autant Efina est un roman où les protagonistes sont bien de notre époque. Les corps et les âmes y vagabondent et papillonnent sans se fixer, sans besoin de repères. La Valaisanne qui a commis ce roman n'est-t-elle pas née en soixante-huit ?   

Francis Richard 

Voici l'entretien, avec Noëlle Revaz, diffusé par Gallimard sur YouTube :

 

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 23:15
Pourquoi me suis-je décidé à lire du Beigbeder ? A priori ce n'est pas un auteur pour lequel je devrais avoir de la prédilection, puisque je ne m'intéresse pas aux pipoles - orthographe que n'aurait peut-être pas désavouée Jacques Perret - et que je ne suis pas du genre à apprécier quelqu'un qui a soutenu les communistes pour désobéir à (sa) condition sociale. 

Il se trouve que j'ai lu un article sur lui, paru fin juillet, dans Le Figaro Magazine, où le lascar vantait le Pays Basque de ses vacances, et plus particulièrement Guéthary et la plage de Cénitz. Il ne pouvait pas être foncièrement mauvais, puisque je partageais son amour de ce coin de France - je n'ai eu de cesse de parvenir à y acquérir cet été un pied-à-terre, pour m'y ancrer davantage, si possible, dans la ville même où ma mère est inhumée.

Précédemment le nom de Beigbeder avait attiré mon attention, alors que je me rendais au Tribunal d'instance de Dax, où s'est vidée il y a un an et demi une triste querelle familiale. Une rue toute proche de cette enceinte judiciaire, dans cette ville thermale, porte en effet ce patronyme. Tout récemment, me rendant en pèlerinage à Monte-Carlo, où j'ai passé les vacances de mon enfance que nous ne passions pas au Pays Basque, tandis que je cherchais à la FNAC du lieu une carte Michelin de l'Italie du Nord Ouest, mon oeil a été attiré par une pile d'Un roman français... Je n'ai pas résisté à ce dernier signe du destin.

Frédéric Beigbeder écrit dans ce livre :

A ce jour je n'ai pas trouvé de meilleure définition de ce qu'apporte la littérature : entendre une voix humaine. Raconter une aventure n'est pas le but, les personnages aident à écouter quelqu'un d'autre, qui est peut-être mon frère, mon prochain, mon ami, mon ancêtre, mon double.

Or c'est bien une voix humaine que j'ai entendue. Avec laquelle curieusement je me suis senti au diapason. Sans doute parce que, sans appartenir à un monde aussi huppé que le sien, je suis issu, comme lui, d'un monde révolu, qu'il sait admirablement restituer dans son contexte. Il est né, et a passé ses premières années, à Neuilly-sur-Seine. Je suis né à Uccle, la banlieue chic de Bruxelles, et ai vécu mon enfance et mon adolescence à Auteuil, l'un des trois ghettos, avec Neuilly et Passy, de la chanson parodique des Inconnus, leur tube sorti en 1991. Autant de localités qui ne vous (inoculent) pas le sens du combat...

Ces trois ghettos ont en commun d'être proches du Bois de Boulogne, où se situent trois clubs de sports rivaux que Beigbeder décrit avec pertinence - j'en parle en connaissance de cause, appartenant toujours au dernier d'entre eux :

On allait  au "Polo" pour dire du mal du "Tir" et au "Tir" pour mépriser le "Racing", et au "Racing" quand on n'arrivait pas à être membre des deux autres, c'est-à-dire, souvent, quand on était juif.

Nos chemins divergent toutefois. Si les parents de l'auteur ont divorcé - il en a indéniablement souffert -, les miens sont restés unis jusqu'à ce que l'un précède l'autre dans l'au-delà, et même après cette séparation terrestre... J'ai eu le bonheur de m'entendre merveilleusement avec l'un comme avec l'autre. 

Comme l'auteur j'ai la mémoire paresseuse - j'approuve quand il dit que Mulholland Drive de David Lynch (est) le plus grand film sur l'amnésie, et je comprends très bien ce qu'il veut dire quand il écrit :

Ce qui est narré ici n'est pas forcément la réalité mais mon enfance telle que je l'ai perçue et reconstituée en tâtonnant. Chacun a des souvenirs différents. Cette enfance réinventée, ce passé recréé, c'est ma seule vérité désormais. Ce qui est écrit devenant vrai, ce roman raconte ma vie véritable, qui ne changera plus, et qu'à compter d'aujourd'hui je vais cesser d'oublier.

Ce roman un peu particulier navigue dans le temps que l'écriture finit par retenir. Il fait des va-et-vient entre l'enfance - retrouver cet enfant de Guéthary, c'est accepter de venir de quelque part - et le présent des 42 ans du narrateur. Arrêté le 28 janvier 2008 pour usage de stupéfiant en compagnie du Poète, celui-ci s'est retrouvé d'abord au Commissariat du VIIIème arrondissement, puis au Dépôt de l'Ile de la Cité, c'est-à-dire qu'il est tombé de Charybde en Sylla.

A toute chose, malheur est bon. L'enfermement de ce claustrophobe va le conduire à écrire ceci [ce roman]dans (sa) tête, sans stylo, les yeux fermés. Car :

Tapez sur la tête d'un écrivain, il n'en sort rien. Enfermez-le, il recouvre la mémoire.

Le narrateur explique que la lecture de San Antonio, conseillée par un de ses oncles, l'a conduit à celle de Blondin, puis à celle de Céline, enfin à celle de Rabelais. Le récit de son enfance rappelle Blondin par son parti-pris de désinvolture qui ne me laisse pas indifférent, tandis que celui de son arrestation et de sa garde à vue rappelle Céline par sa crudité et sa noirceur, alternant avec des phrases jubilatoires et, même, jaculatoires.

Tout ce que je peux dire c'est que ce livre n'est pas un remède contre l'insomnie et qu'il est difficile de le lâcher avant de l'avoir terminé. Et, quand on l'a terminé, quelques images, partagées par des lecteurs tels que votre serviteur, refont surface : les macarons de chez Adam, le chocolat chaud de chez Dodin, la piscine de l'hôtel Lutetia où son prof de gym de Bossuet l'emmenait nager [c'était mon prof de gym d'Henri IV qui m'y emmenait], Irun que sa tante Marie-Sol avait vu flamber dans la nuit en 1936 [incendie que mon père avait également vu], la Rhune qui découpe le bleu du ciel, les plages de la Côte basque qui possèdent, chacune, leur personnalité propre.

Les épris de liberté se délecteront de la tirade des Droits de l'Homme qui devraient figurer, selon le détenu, dans le Préambule de la Constitution tels que - j'ai choisi les moins provocateurs, pour ne pas choquer les oreilles chastes et pures :

- le Droit de (se) Brûler les Ailes
- le Droit de Tomber Bien Bas
- le Droit de Couler à Pic
- le Droit de Fumer une Cigarette en Avion
- le Droit de Boire du Whisky sur un Plateau de Télévision
- le Droit de Grignoter entre les Repas
- le Droit de ne Pas Manger Cinq Fruits et Légumes par Jour

Dans l'avant-dernier chapitre l'auteur dit :

J'aimerais qu'on lise ce livre comme si c'était le premier.

Je n'ai aucun mérite à exaucer sa prière : c'est bien le premier livre de lui que je lis et ...je ne le regrette pas.

Francis Richard

Le bandeau du livre est une aquarelle, de Nicole Ratel, qui représente l'auteur à neuf ans. Un indice pour l'aider à combler ses trous de mémoire.    
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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 17:19

Le livre que Dominique Venner vient de publier aux Editions du Rocher (ici) sur Ernst Jünger fera date. Cet essai du Directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire sur le monumental écrivain allemand n’est ni une biographie, ni une étude littéraire proprement dites.


Dans cet essai Dominique Venner tente d’expliquer comment un des penseurs de la droite radicale de l’après Grande Guerre, auteur de La guerre notre mère est devenu un adversaire du nazisme qu’il avait, avant son avènement, espéré voir donner à l’Allemagne vaincue une renaissance attendue et à quel point sa pensée peut être intemporelle


L’auteur est bien placé pour comprendre l’émetteur d’idées allemand, sensible comme un sismographe aux évolutions du temps. Car comme lui il a connu l’épreuve du feu. Jünger sous les orages d’acier de la Grande Guerre, Venner en tant que soldat perdu de la guerre d’Algérie.


Ceux de ma génération qui n’ont pas connu de guerres du tout ont du mal à comprendre réellement, profondément, que les guerres puissent féconder ainsi les vies intérieures des hommes, être de véritables expériences fondatrices, avec des résultats bien différents d’ailleurs selon les tempéraments :  


Si l’on compare deux témoignages de guerre parmi les plus marquants, écrits par deux auteurs souvent rapprochés, on découvre que La Comédie de Charleroi, de Pierre Drieu la Rochelle, malgré la victoire française de 1918, ressemble fort à un livre de vaincu, alors que Le Boqueteau 125, écrit [par Jünger] après la défaite allemande de 1918, semble plutôt un livre de vainqueur.


Ce qui fait d’Ernst Jünger un soldat et un écrivain hors normes c’est qu’il [vise] plus haut que le but qu’il s’est assigné et qu’il a une constante « tenue » au moral et au physique. Un tel homme, qui est un écrivain né, ne peut pas être un doctrinaire et ne l’est d’ailleurs pas. C’est un écrivain qui a des idées, mais :


Ces idées sont soumises à variation sans souci de cohérence idéologique.


En réalité :


Jünger vivait pour l’idée et non par l’idée. L’idée était sa raison de vivre, mais elle ne lui rapportait rien sinon des tracas. Jünger était un penseur idéaliste et profond. Il ne fut jamais un politicien pratique, tout en s’adonnant au romantisme politique plus qu’il n’en a convenu.


Si les œuvres de jeunesse semblent contredire celles de la maturité qui commencent avec Sur les falaises de marbre, Jünger considère ses œuvres comme des périodes et non pas comme des contradictions. Pour lui il y a continuité dans ses œuvres de jeunesse et de maturité comme le Nouveau Testament prolonge l’Ancien :


Seule la conjugaison [des parties de mon œuvre] déploie la dimension au sein de laquelle je souhaite qu’on me comprenne.


Jünger en dépit de son nationalisme originel ne pouvait que s’opposer à Hitler. Dominique Venner en fin d’ouvrage résume les idées qui ont nourri cette opposition :


Son refus de l’antisémitisme et du darwinisme racial, son opposition à la russophobie, lui-même souhaitant l’alliance de l’Allemagne et de la Russie, même bolchevique.


Et souligne :


[Sa] répugnance toujours plus grande […] à l’égard des dirigeants d’un parti brutal, indignes d’incarner la nouvelle Allemagne.


Il y a plus :


[Jünger] a pris […] la mesure de ses vraies aptitudes, finissant par détester en Hitler ce qu’il n’était pas. Il avait commis l’erreur fréquente des idéalistes perdus en politique. Il n’avait pas compris à temps que celle-ci appartient au monde de Machiavel et non à celui de Corneille.


Une fois comprise cette opposition l’œuvre de Jünger s’éclaire d’un tout autre jour, surtout quand on sait que :


Dans toute son œuvre, Jünger montre qu’il ne pense pas de façon historique, mais à travers des mythes intemporels.


Jünger, dans Le Nœud gordien, paru initialement en 1953, explique que l’essence de l’antinomie dans chaque débat entre l’Est et l’Ouest se trouve dans la notion de liberté qui a deux significations majeures pour l’Occidental : liberté spirituelle d’abord et :


Liberté politique ensuite, refus de l’arbitraire, dont Jünger perçoit tout à la fois les limites et la nécessité.


En héritier de cette conception de la liberté typiquement occidentale Venner est convaincu :


Que l’Europe, en tant que communauté millénaire de peuples, de culture et de civilisation, n’est pas morte, bien qu’elle ait semblé se suicider. Blessée au cœur entre 1914 et 1945 par les dévastations d’une nouvelle guerre de Trente Ans, puis par sa soumission aux utopies et systèmes des vainqueurs, elle est entrée en dormition.


Cette intime conviction repose sur ce que l’étude historique lui a appris, mais aussi sur l’exemple insigne donné par l’attitude et la pensée d’un Ernst Jünger.


Pour ma part je reconnais qu’il y a en moi de l’anarque, figure tardive de l’univers jüngerien, qui m’est contemporaine et est décrite dans Eumeswil, roman publié en 1977 par Jünger à l’âge de 82 ans :


Sa mesure lui suffit ; la liberté n’est pas son but ; elle est sa propriété.


Francis Richard


Pour l'internaute intéressé, Dominique Venner a depuis peu un blog : (ici).

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:00
Dans ce livre, publié aux éditions Xenia (ici), Sébastien Fanti, avocat valaisan, nous fait part de son expérience professionnelle dans la défense de personnes supçonnées de ne pas respecter les droits d'auteurs et traquées sur Internet par des sociétés privées.

Il faut dire que les sociétés privées dont il s'agit ne reculent pas devant tous les moyens, même illégaux, pour traquer les pirates du Net, employant finalement des méthodes similaires à celles de ceux qu'ils prétendent combattre, et des logiciels de surveillance, dont l'internaute ignore tout des possibilités techniques.

Sébastien Fanti nous apprend que les adresses IP peuvent être statiques ou dynamiques, mais que dans les deux cas il s'agit, juridiquement parlant, de données personnelles. Or les données personnelles ne peuvent figurer sur des fichiers informatiques qu'en respectant un certain nombre de règles, parmi lesquelles la règle d'or est que les données personnelles d'une personne ne peuvent être collectées à son insu et que celle-ci doit pouvoir y avoir accès pour corrections éventuelles. 

Les sociétés privées en question ne respectent pas ces règles qui permettent de protéger la sphère privée. La lutte contre la fraude n'est en fait qu'un prétexte pour s'enrichir en exerçant un chantage qui consiste à demander aux internautes, peu au fait de leurs droits, voire pas du tout, de payer pour avoir la paix, même s'ils n'ont pas commis d'infraction. Ces sociétés privées proposent leurs services à des organisations de défense de droits d'auteur, auxquelles elles ne versent qu'une petite part des sommes récoltées, la plus grande part leur revenant de droit et constituant leur gagne-pain.

L'auteur, il ne le cache pas, est partisan du téléchargement privé libre, ce qui, pour un défenseur de la propriété privée, est sujet à caution. Il n'en demeure pas moins que les méthodes et agissements des sociétés privées qu'il dénonce sont répréhensibles.

Dans un article, intitulé Pas de pitié pour les voleurs du net, paru le 6 juin dernier (ici), Philippe Barraud se fait le défenseur de telles sociétés privées. S'il a raison de vouloir faire passer à la caisse les voleurs du net, je m'étonne qu'il approuve les procédés employés par de telles sociétés sans passer forcément par la procédure pénale.

Je suis d'autant plus à l'aise pour le dire que je suis bien d'accord avec lui quand il écrit :

Toute production intellectuelle a un prix, et il est normal de payer pour en profiter, de la même manière qu'on paie, tout naturellement, pour les prestations du garagiste, du plâtrier-peintre ou du restaurateur. Au nom de quoi un cinéaste ou un chanteur devraient-ils travailler gratuitement ?

Quand la loi Hadopi a été votée en France, le droit de propriété a été justement invoqué. Il s'agissait de mettre un frein au piratage de masse effectué par les internautes, responsable de la baisse vertigineuse des ventes de disques et de films lors des cinq dernières années, et qui risquait, et risque toujours, de définitivement ruiner ces industries, qui refusent par ailleurs la concurrence et se réfugient piteusement derrière le bouclier de l'exception culturelle pour ne pas se battre.

La loi Hadopi  a été annulée en partie par le Conseil constitutionnel français. Pourquoi ? Parce que cette loi prévoyait la possibilité de couper l'accès à Internet, donc à la libre communication, par une simple décision administrative, émanant d'une autorité ad hoc, dont la France a le secret de création. Le Conseil constitutionnel a rappelé que seuls les tribunaux, dans un Etat de droit, peuvent prendre des sanctions.

A mon sens il serait encore plus simple de résoudre le problème du piratage à la source et de prévoir des abonnements contractuels, souscrits par l'intermédiaire des fournisseurs d'accès, par exemple, comme le suggère Jean Yves Naudet dans un article paru le 7 mai dernier, sur le site libres.org (ici). Tout litige survenant dans l'exécution des contrats relèverait bien entendu des tribunaux. 

Quoi qu'il en soit, même en admettant que cette surveillance opérée par des sociétés privées, pour la défense des droits d'auteur, puisse être légitimée, elle peut également très facilement déborder du cadre de cette défense légitime des droits d'auteur, sans aucun garde-fou. C'est inadmissible. Car la sphère privée, qui n'est qu'une forme du droit de propriété de chacun, doit être protégée. C'est le mérite de ce livre de le rappeler.

Il est d'autant plus dommage que ce livre ne soit pas toujours bien rédigé, qu'il y ait beaucoup de redites, que les passages en anglais et en allemand ne soient pas traduits pour les lecteurs qui ne maîtrisent pas ces deux langues. Mais, tel qu'il est, il nous rappelle que surfer sur Internet n'est pas sans danger et que, si des sociétés privées sont à l'oeuvre pour surveiller vos éventuels téléchargements illicites, il en est d'autres qui peuvent tout aussi bien recueillir impunément nombre d'informations que vous ne souhaitez pas forcément voir utiliser contre vous ou divulguer, sans que vous n'ayez quoi que ce soit à vous reprocher.

Francis Richard
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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 22:00
Paru à l'automne aux éditions Xenia (ici), ce livre reste d'actualité. David Laufer s'entretient avec six personnalités sur l'avenir de la banque en Suisse.Vaste sujet.

Le premier interlocuteur de David Laufer (ici) est un professeur américain, Luis Suarez-Villa, de l'université de Californie, Irvine. Au cours de cet entretien l'éminent professeur est conformiste quand il s'agit de l'origine de la crise du système financier. Il incrimine la dérégulation, comme beaucoup d'observateurs, alors qu'en réalité c'est l'excès de réglementation qui a conduit les banquiers à se montrer de plus en plus inventifs pour la contourner, sans que les organes de contrôle soient à même d'y comprendre quelque chose.

Là où le professeur Suarez-Villa est plus original c'est quand il considère que la Suisse doit défendre ses valeurs de respect de la sphère privée et que c'est en les abandonnant pour pénétrer le marché américain que l'UBS et le Crédit Suisse ont mis le doigt dans un sacré engrenage, de même que lorsqu'elles ont cherché à devenir des mégabanques comme leurs homologues américaines.

Alors que les attaques contre les banques suisses n'avaient pas encore pris l'amplitude que nous avons pu observer ces derniers mois, le passage suivant prend toute sa signification prémonitoire :

Beaucoup de banques à travers le monde peuvent apporter un soin attentionné, si ce n'est minutieux, aux besoins de leurs clients, mais seules les banques suisses et les lois suisses ont par le passé pu garantir le niveau de respect de la sphère privée que recherchent beaucoup de clients.

D'autre part les mégabanques suisses [UBS et Crédit Suisse] risquent de ne pas pouvoir couvrir les pertes de clients dont elles souffriront en Suisse lorsqu'elles accepteront de révéler les données de leurs clients à des autorités étrangères.

Ce premier entretien est suivi par la publication de courriels adressés par le Pr Suarez-Villa à David Laufer, qui s'échelonnent entre le 14 juillet et le 19 septembre 2008. L'intérêt de ces courriels est qu'ils sont datés et qu'ils montrent que, depuis des mois, il était possible de savoir à quoi il fallait s'attendre de la part des autorités américaines. Ainsi le 6 septembre 2008 écrit-il :

La raison principale à laquelle je pense pour cette chasse aux sorcières des paradis fiscaux, orchestrée par quelques politiciens américains [dont le fameux sénateur démocrate Carl Levin], semble plutôt résider dans le besoin urgent de payer les coûts exorbitants occasionnés par la machine de guerre globale américaine.

La parabole de la paille et de la poutre trouve une illustration dans le rôle de paradis fiscal que jouent les Etats-Unis eux-mêmes et que souligne le Pr Suarez-Villa dans un courriel du 8 septembre 2008 :

Les Etats-Unis attirent chaque année des milliards de dollars de la part d'investisseurs ou d'épargnants étrangers, pas même résidents américains, et leurs comptes ne sont jamais déclarés à leurs pays d'origine(...).

Les Etats-Unis, en revanche, sont la seule nation au monde avec la Corée du Nord à posséder un système fiscal extraterritorial, ou global, qui taxe les résidents américains, qu'ils soient citoyens américains ou non, où qu'ils soient, quel que soit leur revenu, et que leur revenu soit d'origine américaine ou non ...

L'entretien avec Georges Blum, ex-PDG de la SBS, permet de connaître le point de vue d'un homme du sérail. Dans la débâcle de l'UBS, Georges Blum voit

une ambition vécue avec une certaine démesure, liée à un contrôle insuffisant et à un laisser-faire au sein de la Division d'investment banking. L'attrait de bonus alléchants a sans doute également contribué à cette débâcle.

Maintenant que l'UBS a un collier au cou, elle ne maîtrise plus les salaires de ses collaborateurs, l'actuel Président, Kaspar Villiger, ex-Conseiller fédéral, se plaint qu'ils quittent le navire (ici). Ce qui était pourtant prévisible...

Les risques pris par l'UBS, et à un moindre degré par le Crédit Suisse, ne l'auraient jamais été par les banquiers privés, selon Georges Blum. Pourquoi ?

Ils savent que leur fortune propre est en jeu. Ils ne vont donc pas se laisser entraîner de façon inconsidérée dans des domaines à haut risque.

De plus ce n'est pas l'Etat qui viendrait à leur secours. En conséquence ils se comportent de manière responsable...

Matthias-Leonhard Lang, directeur de la filiale lausannoise de la Kredietbank, souligne quant à lui l'effet pervers de taux bas :

Le noyau du problème était que dans un environnement de taux d'intérêt bas et face à une clientèle assoiffée des rendements historiques une prise de risque non contrôlée fut engagée par certains banquiers peu scrupuleux où la substance était rarement au rendez-vous.

Lang pense que :

Le secret bancaire, pour la Suisse, n'est pas l'avantage comparatif unique ou essentiel. L'avantage comparatif en Suisse, ce sont les institutions, l'histoire et la démocratie directe (...). En Suisse, les banques veulent pouvoir évoluer et ne pas se cacher derrière le secret bancaire, tout en ne se faisant pas dicter leur code de conduite par des pamphlétaires.

Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal, fait cette remarque judicieuse :

Les champions de la démocratie actionnariale oublient trop souvent de dire que les investisseurs en bourse ont les yeux rivés sur la valeur de leur titre; et que ce sont bien plutôt les administrateurs et les dirigeants qui portent le souci de la qualité du produit ou du service - et donc du devenir de l'entreprise.

Ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi sensé à propos des rémunérations de ces derniers :   


Une bonne politique salariale devrait éviter des écarts de salaires trop importants et inutilement choquants; et quelles que soient leurs compétences et leurs reponsabilités , les grands directeurs ne sont pas des surhommes (...). Quant au système des parachutes dorés, il est, sauf rares circonstances, très critiquable. Tout emploi comporte une part de risque et lorsque le traitement de base est particulièrement élevé, le risque en question est déjà pris en compte.

Michel Dérobert est Secrétaire général de l'Association des banquiers privés suisses. Il rappelle que la banque privée n'est pas une sinécure :

Dans la banque privée, à laquelle on mène souvent la vie dure, il existe une symétrie absolue entre les risques et les pertes. En d'autres termes, si le client gagne, le banquier gagne, et s'il perd, le banquier perd lui aussi. Mais l'Etat lui-même ne pratique pas cette politique puisque, quoi qu'il advienne, il récolte ses impôts sur tous les revenus de la banque, y compris les revenus réinvestis et les fonds propres exigés par la loi.

Dérobert explique que le secret bancaire correspond à la mentalité suisse. En Suisse :

Le citoyen déclare tous ses revenus et sa fortune de manière bien plus détaillée que dans beaucoup de pays européens (...). Le système fonctionne sur la bonne foi, donc si vous omettez de déclarer quelque chose, vous êtes passibles d'amende. Mais l'Etat n'a pas les moyens, car le peuple ne les lui a pas donnés, d'aller regarder lui-même. C'est un petit peu paysan : taxez-moi sur ce que vous voyez, mais n'entrez pas chez moi (...).

Mais l'Etat a tout de même réussi à se garantir quelques moyens tels que la retenue à la source ou l'impôt anticipé, qui est parfois très élevé suivant les cantons. Donc le système vous amène à déclarer pour récupérer votre avance.

Le dernier interlocuteur est Alain Berset, socialiste, Conseiller aux Etats du canton de Fribourg. L'internaute ne sera pas surpris qu'il s'en prenne aux hautes rémunérations et qu'il soit favorable à un changement du système de rémunération qui tiendrait compte du profit sur une plus longue période que celle d'une année.

L'internaute ne sera pas non plus surpris qu'Alain Berset défende mollement le secret bancaire :

Je fais partie des gens qui pensent que le secret bancaire a probablement été survendu, et que ce qui est essentiel, c'est l'image de la place financière suisse, et cette image ne dépend pas seulement du secret bancaire. C'est une image construite autour des compétences, de la discrétion, du fonctionnement prévisible des institutions.

Il est encore plus sceptique quand il pose la question :

Est-ce le rôle de la Suisse, qui a longtemps bénéficié sur la scène internationale d'une image de pondération, de promotrice de la la paix, que d'offrir un refuge à celles et à ceux qui cherchent à se soustraire aux lois de leurs pays ?

Même quand elles sont abusives ?

Quoi qu'il en soit, la lecture de ce livre permet de se faire une idée assez juste de la mentalité helvétique dans sa diversité. C'est bien évidemment dû à la diversité des intervenants et des points de vue où ils se placent.

Il en ressort que les banques suisses gardent de gros atouts, secret bancaire ou pas - le secret bancaire restant cependant un garant essentiel du respect de la sphère privée que la Suisse devrait défendre âprement - et que les Etats-Unis, en s'attaquant aux banques suisses, ne font que mener une guerre économique, qui n'a aucun rapport avec la moralité qu'ils mettent en avant, mais un grand rapport avec la défense sans scrupules de leurs intérêts bien compris.

Il faut espérer que les extraits de ce livre, reproduits ci-dessus, inciteront l'internaute, intéressé par la question de l'existence de la banque suisse, à plonger dans ce livre fort instructif, sans être le moins du monde rébarbatif, en dépit du sujet.

Francis Richard
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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 22:00

Aujourd'hui 10 mai, c'est ici, en Suisse, la fête des mères. J'ai eu l'idée saugrenue de lire cet après-midi le livre de Roger Cuneo, publié aux éditions Favre (ici) . Saugrenue parce que c'est un livre d'amour-haine envers sa mère et que je n'éprouve que de l'amour reconnaissant envers la mienne.

Il y a toutefois un parallèle entre nos deux mères. Les deux sont mortes quasiment au même âge et leur seul fils avait pour elles, au moment de quitter ce monde, à peu près le même âge également. Ce qui tisse à mes yeux, au-delà des différences abyssales, une correspondance toute baudelairienne.

C'est en écoutant, le 23 avril, dans ma voiture, le début de l'émission, Devine qui vient dîner, sur La Première, une des stations de la RSR, que Michèle Durand-Vallade a consacré à Roger Cuneo et à son invité Bernard Liègme, que j'ai eu envie de lire "Maman, je t'attendais".

Je n'ai pourtant écouté que le premier quart d'heure de cette émission (ici), le temps d'arriver à destination, mais je suis très sensible aux voix et celle de Roger Cueno m'a tout de suite conquis. Parfois c'est un piège. Il est des auteurs dotés d'une belle voix et qui sont proprement illisibles. Par charité je ne donnerai pas de noms. Ce n'est pas le cas de Roger Cuneo, le moins du monde.

Ce qui m'a plu, au-delà de la voix, c'est la bifurcation que l'auteur a opéré dans sa vie. Vendeur de machines comptables chez Olivetti, il a voulu prendre des cours de théâtre...pour mieux vendre. De fil en aiguille il est devenu bel et bien comédien au Théâtre Populaire Romand (ici) , que son ami Bernard Liègme a fondé il y a 50 ans, et où il a, en plus d'être comédien, tenu la comptabilité...    

En réalité Roger Cuneo est quelqu'un de très complet. Il est comédien donc, mais également chanteur, peintre, et maintenant écrivain. Et pourtant il a eu une enfance malheureuse. Ce qui ne conduit pas toujours à la délinquance, comme ce fut le cas d'Alphonse Boudard, qui le raconte dans son livre "Mourir d'enfance", et à laquelle heureusement il a fini par échapper, par l'écriture.
 

Orphelin de père à l'âge de sept ans, il est très vite placé dans des orphelinats tenus par des religieux, sa mère abandonnant ses enfants, lui et sa soeur Anne, l'écrivain bien connu, de 4 ans son aînée, parce qu'elle n'a plus les moyens, dit-elle de s'en occuper. En réalité parce qu'elle est atteinte de la maladie du jeu et que tout ce qu'elle a finit par y passer et lui faire perdre tout sens de ses responsabilités de mère.

Les religieux, prêtres aussi bien que soeurs, qui oeuvrent dans ces orphelinats, feraient douter de l'existence de Dieu ceux dont la foi est la plus chevillée au corps. Car ils y maltraitent les enfants qui leur sont confiés, physiquement aussi bien que moralement. L'auteur, devenu mécréant, en a gardé une peur qui le saisit, et le retient, au seuil d'une chapelle qu'il connaît, pourtant accueillante aux voyageurs de passage - des couvertures les y attendent -, tout en n'étant plus desservie.

Dans "Maman, je t'attendais", Roger Cuneo nous fait le récit de la vie dans ces orphelinats qu'il ne peut appeler autrement que des prisons. Son récit fait froid dans le dos. Ce ne sont qu'humiliations, châtiments corporels, mauvais repas, sans parler du comportement pédophile d'un curé dévoyé qui abuse de l'innocence de l'auteur. Une fois, mais pas deux. 
 

Ce qui a décidé l'auteur a écrire ce récit de son "enfance au tapis" [le sous-titre du livre ] qui s'arrête à ses 16 ans ? La lecture, 20 ans après le décès de sa mère, d'une centaine de pages, qu'il avait juste parcourues, sans attention, et qu'elle a écrit à 60 ans pour résumer sa vie, qu'elle enjolive au passage, et dans lesquelles elle écrit cette phrase, qui l'a fait bondir, à propos de sa vie :

Je suis contente de l'avoir vécue et, si je pouvais recommencer, je ne voudrais pas l'avoir vécue différemment.

Plus haut j'ai parlé d'amour-haine que l'auteur voue à sa mère. En fait il aime une mère idéalisée, qu'il fabrique, une sorte d'aventurière, qui serait peut-être une espionne, à qui il trouve toujours des excuses, tout en n'étant qu'à moitié dupe. En fait il la hait de l'avoir abandonné, de n'être jamais présente quand il a besoin d'elle, ignorant que son absence provient de sa dépendance au jeu, contre laquelle elle ne cherche pas à se faire soigner.

Au cours de son émission, que j'ai fini par écouter ce soir dans son entier, Michèle Durand-Vallade lit un passage, qui est certainement le plus poignant du livre. La mère ne viendra pas le chercher un Noël, prétextant qu'elle est malade. Il est alors accueilli par un couple qui n'a pas eu d'enfant et qui se prend à l'aimer réellement. Je laisse le soin au lecteur de découvrir l'issue de cette parenthèse heureuse dans l'enfance de l'auteur.

Ecrit dans une langue sobre, émaillé de citations du récit de sa mère, où les mêmes événements sont travestis avec des mots différents, ce récit d'une enfance au tapis - une enfance envoyée au tapis comme un boxeur sonné ou une enfance sacrifiée au tapis vert des casinos ? - est comme un abcès que l'auteur devait percer pour se renforcer davantage, si besoin était. Il a enfin osé parler et c'est une sacrée leçon de vie qu'il donne à ceux qui, comme moi, ont eu une enfance idyllique en comparaison, même si, comme il le reconnaît, il est des enfances plus terribles que celle qu'il a vécue.

Francis Richard

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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 21:30

L'oncle Archibald dont il est question dans ce livre, paru aux éditions Zoé ( ici ), n'a rien à voir avec celui de Brassens. J'ai pourtant été enclin à mettre ce livre d'Anne Brécart dans mon panier, lors de mon passage éclair au dernier Salon du livre de Genève ( voir mon 5 à 7 au 26ème Salon international du Livre et de la Presse de Genève ), parce que j'y ai vu comme une correspondance avec ce prénom désuet employé par le poète de Sète dans une de ses chansons... qui parle de Sa Majesté la Mort.

Chaque année que Dieu fait, la narratrice se rend dans la vaste demeure de son oncle Archibald, une ferme, comme figée dans le temps, quelque part sur la route qui va de Lausanne à Berne. Quand elle pénètre dans cette maison située au bord d'un lac, elle, qui vit le reste du temps en Suisse alémanique, se retrouve en fait en terre étrangère, dans le monde romand du frère de sa mère. C'est pour elle une sorte de point fixe dans le temps et l'espace, tandis qu'avec ses parents elle nomadise d'une ville l'autre et que le temps, gris et terne, s'écoule sans qu'il soit possible de le retenir :

J'ai douze ans et jusqu'à maintenant je n'ai jamais vécu plus de trois ans au même endroit. J'attends le prochain déménagement comme s'il s'agissait d'une nouvelle saison.


Cet oncle Archibald est un curieux personnage. Le monde qu'il crée autour de lui est à l'image de sa vie. Il a hérité de l'entreprise familiale et n'a pas su la conserver. Personne ne peut lui en vouloir de cette fatalité qui n'entame même pas sa dignité naturelle :

Le sort voulait que les autres accumulent, lui il se défaisait. En cela il était différent du reste du monde et il en tirait une satisfaction certaine.

Il émane de lui une tranquille assurance qui fait que l'on se sent bien à ses côtés. Sans doute parce que "rien ne peut menacer le rêve d'Archibald", parce que, par sa seule volonté, ce qui est fragile semble tenir debout, et parce que, dans son monde, "l'appartenance à une lignée et à un lieu est plus importante que l'individu". Sa solitude n'est qu'apparente.

Tous ces étés - plus tard d'autres saisons -, passés dans cette vieille maison, qui, bien qu'objet inanimé, a bien une âme, vont compter plus dans l'apprentissage de la vie de la narratrice que les séjours à la ville où il n'est possible d'apprendre qu'une chose, vivre bêtement comme les autres. Elle veut de l'expérience, qui devrait compter plus que les années. Elle sera servi. 

Elle côtoiera la mort, le renoncement à vivre, l'indifférence au passé. Elle connaîtra la défloraison sans éveil à la volupté, l'abandon sans crier gare, l'incompréhension sans espoir de la part de ceux pour qui les gens sont plus importants que l'harmonie des choses, les relations humaines préférables aux promenades solitaires dans la nature. Ce n'est qu'à la fin pourtant, après s'être mise à ressembler de plus en plus à son oncle, qu'elle abordera de plain pied à son monde et trouvera le secret de l'immense apaisement qui n'a pas besoin de lieu déterminé pour se manifester.

Inévitablement le lecteur fait sien le monde d'Archibald. Il ne peut manquer de se remémorer tel ou tel lieu familial où il a lui aussi appris les choses de la vie. La narratrice écrit à la première personne. Non seulement elle raconte, mais elle participe à l'action. Du coup une complicité s'installe entre elle et lui, qui finit par participer. Grâce à son écriture simple, sans fioritures, elle va à l'essentiel et elle le prend pour confident, très naturellement.

Francis Richard

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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 19:30

La vie de château dont il s'agit n'est pas celle qui vient immédiatement à l'esprit du pékin. Jean-Marie Reber n'est pas châtelain au sens habituel du terme. Et le château dont il est question n'est pas une demeure familiale, mais le siège de l'Etat de Neuchâtel, où il a assumé la fonction de Chancelier pendant vingt-huit ans de sa vie.

Pendant tout ce temps il a été le témoin discret de ce qu'il appelle modestement la "toute petite histoire", dont il traite dans ce livre publié aux Editions Gilles Attinger ( ici ), et qu'avec raison il qualifie de

forcément anecdotique mais pas toujours insignifiante.

On sait en effet, depuis G. Lenôtre, que la petite histoire éclaire souvent la grande d'un jour inattendu, et non dénué de sens.

Dans un entretien accordé à Arcinfo le 3 avril ( ici ) - le livre est sorti avec humour le 1er avril - l'auteur prétend qu'il n'a pas de mémoire et qu'il n'a pas pris de note. Il explique dans l'introduction - comme au cours de l'émission d'Arcinfo - comment il a procédé :

Ayant (...) conservé par bonheur mes agendas, j'ai pu y retrouver des dates de visites, d'événements, de rendez-vous qui m'ont beaucoup aidé dans mon entreprise.

Ces repères ont donc agi sur l'auteur comme autant de madeleines proustiennes, qui lui ont permis de retrouver le temps, avec force détails, pour notre bonheur.

L'administration est un monde à part, méconnu, donc incompréhensible pour des lecteurs qui, tels que moi, n'ont travaillé, et ne travaillent toujours, que dans le privé. A lire La Vie de Château - dont les bonnes pages ont été publiées en février et mars dans L'Express et L'Impartial - ce monde, du moins au tout début de la carrière de Jean-Marie Reber, n'avait pas beaucoup changé depuis Messieurs les ronds-de-cuir de Georges Courteline. L'extravagance et la fantaisie étant moins tolérées aujourd'hui qu'à l'époque, l'administration a forcément changé, mais elle a conservé cependant des caractéristiques qui font d'elle ce monde à part, que l'auteur, amusé, restitue avec un art consommé de l'observation, juste et précise.

Vous ne savez pas comment fonctionne un gouvernement cantonal ? Ce livre vous l'apprendra, non sans vous avoir au préalable dressé le décor de la salle du Château où les décisions du Conseil d'Etat se prennent. Il vous apprendra également comment le vêtement des Conseillers d'Etat a évolué vers plus de confort sans tomber, jusqu'à présent du moins, dans le négligé. La galerie de portraits des membres du gouvernement depuis 1957 - qui ont quitté leur fonction sans retour - prouve que l'auteur connaît bien les caractères des ministres portraiturés et qu'il sait passer au crible de la critique artistique les peintures, puis les photographies, qui sont censées les représenter. C'est un exercice remarquable quand bien même nous ne connaissons pas obligatoirement les sujets : il est en effet utile de préciser que le livre est illustré et que cela permet d'apprécier.

Dans toute démocratie, a fortiori locale, le politicien et le journaliste sont destinés à cohabiter. Là aussi les choses ont bien changé. Jean-Marie Reber - qui s'est tout de même, là, aidé de documents, à défaut de notes - dessine ainsi le portrait d'"une plume de prestige et de qualité", aujourd'hui retraitée de la scène journalistique neuchâteloise et reconvertie dans la peinture. Les qualités professionnelles de Gil Baillod (photo ci-contre publiée sur le site du Centre de Culture et de Loisirs de Saint-Imier ici ) , quand il était rédacteur en chef de L'Impartial, ne l'empêchaient pas d'être lunatique dans ses attaques comme dans ses défenses et d'être, entre autres, à l'origine d'une affaire ayant ruiné la carrière politique d'un conseiller d'Etat, Maurice Jacot. Aujourd'hui le côté "people" l'emporte sur les empoignades homériques, même dans les journaux qui se veulent de référence. Il faut bien faire avec...

La République et Canton de Neuchâtel est un petit Etat, mais un véritable Etat. Il se doit d'entretenir des relations avec l'Etat confédéral. L'homologue du Conseil d'Etat est, au niveau du pays, le Conseil fédéral, qui siège tout naturellement à Berne :

Berne, notre "grande" voisine. A peine plus d'une demi-heure de voiture ou de train nous en sépare. 

Pour des décisions fédérales relatives au Canton le gouvernement neuchâtelois fait le voyage à Berne. Mais il arrive que des Conseillers fédéraux fassent le voyage à Neuchâtel. Les réceptions de ministres suisses au Château donnent l'occasion à Jean-Marie Reber de nous raconter par le menu les déconvenues qu'occasionnèrent les visites de Pascal Couchepin, actuel ministre de l'intérieur helvétique, et de Rudolf Friedrich...

Les visites d'ambassadeurs hauts en couleur font également l'objet de récits contrastés de la part de Jean-Marie Reber. Neuchâtel est bien un Etat. Qui sait recevoir des représentants diplomatiques aussi différents que ceux des Etats-Unis, d'URSS, de Corée - du Sud et du Nord -, de France ou de Pologne. Les anedoctes rapportées sont bien révélatrices de la nature humaine dans sa diversité et, à ce titre, ne sont décidément pas insignifiantes.

Le morceau de roi - de France - de ces visites protocolaires internationales est certainement celle d'un Chef d'Etat, et monarque, dénommé François Mitterand :

Il faut savoir que lorsque le Conseil fédéral organise une visite d'Etat, un volet de cette dernière a lieu dans le canton dont le président est originaire.

C'est ainsi que le président de la Confédération, le Neuchâtelois Pierre Aubert, reçut le président de la République française à Neuchâtel le 15 avril 1983. Je recommande chaudement aux internautes français le chapitre de La Vie de Château, consacré - essentiellement - à cette réception : un régal !

Au sein de la République neuchâteloise, les deux pouvoirs, exécutif et législatif, le Conseil d'Etat et le Grand Conseil, entretiennent dans l'ensemble des relations sans heurts. Jean-Marie Reber ne relève qu'un cas d'animosité entre deux présidents de ces deux institutions, ce qui nous vaut une anecdote dont l'auteur a le secret. Ce dernier relève également quelques interventions surréalistes, ou poétiques, de parlementaires, qui tranchent sur les habituelles, plus ennuyeuses que méchantes.

Dans le dernier chapitre Jean-Marie Reber s'en prend à fleuret moucheté au nouveau sabir non sexiste, inspiré du Guide romand d'aide à la rédaction administrative  et législative épicène, et à ceux qui veulent

changer une société injuste en changeant sa langue.

Sans être aussi mordant que Marc Bonnant qui disait récemment dans Migros Magazine (voir mon article Marc Bonnant nous propose l'inconfort intellectuel ) :

Quel grand avènement pour l'humanité que d'avoir des sapeuses-pompières, des procureuses atrabilaires, de bouffonnes candidates présidentielles et autres cheffes humorales...

Jean-Marie Reber fait un sort définitif à ce sabir en mettant côte à côte un texte de son invention rédigé dans un français classique et le même rédigé dans ce nouveau langage illisible, et que Molière aurait qualifié de ridicule.

Au final, avec ce "traité", Jean-Marie Reber aura réussi à nous rendre le monstre étatique un peu moins froid, sans doute parce qu'au contraire des extrémistes du changement linguistique ce haut fonctionnaire écrit dans une langue classique, limpide et agréable, non dépourvue d'humour et parfois piquante, parce qu'il donne aux protagonistes de tous rangs un visage véritablement humain, et parce qu'au travers des singularités neuchâteloises il atteint à l'universel, ce qui n'est rendu possible que par la recherche de l'authenticité.

Francis Richard

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8 avril 2009 3 08 /04 /avril /2009 14:55

L'UNESCO ( ici ) a déclaré 2009 année mondiale de l'astronomie. Plusieurs manifestations ont été prévues à travers le monde dont « les 100 heures d'observations du ciel pour tous » qui viennent d'avoir lieu du 2 au 5 avril.


Pourquoi avoir choisi 2009 ? Parce qu'il y a 400 ans les premières observations du ciel à l'aide de télescopes ont été, notamment par un certain Galilée. Cela me semble une bonne occasion de revenir sur l'affaire éponyme. A propos de laquelle beaucoup de choses ont été dites qui n'avaient qu'un lointain rapport avec la vérité.


Un livre paru aux éditions François-Xavier de Guibert  ( ici ) il y a dix-huit mois fait le point sur cette affaire et montre une fois de plus que la vérité est complexe et nuances, comme je me plais à le répéter. Ce livre, La vérité sur l'affaire Galilée, est écrite par un historien qui connaît très bien le XVIIe siècle et a reçu d'ailleurs, pour son Fénelon, le Grand Prix d'Histoire de l'Académie française, il y a une quinzaine d'années.


Aimé Richardt, en bon historien, restitue d'abord le contexte de l'affaire et le contexte n'est pas seulement l'époque à laquelle Galilée a vécu. Car pour comprendre le conflit qui va opposer Galilée à l'Eglise il a compris qu'il fallait d'abord faire un peu d'histoire sur l'astronomie depuis ses origines.


Aimé Richardt remonte ainsi à l'Egypte. Puis il nous expose la théorie d'Aristote en la matière, ensuite celle de Ptolémée, tous deux convaincus du géocentrisme - la Terre est immobile et le Soleil se meut. Les tenants de l'autre théorie, celle de l'héliocentrisme - la Terre se meut et le Soleil est immobile - ne sont pas légion. Avant Copernic, seul Aristarque avait vraiment émis cette hypothèse.


Quand Copernic montrera que cette hypothèse permet de « sauver les apparences », c'est-à-dire de mieux expliquer les mouvements des astres les uns par rapport aux autres, il sera vilipendé par Luther et Calvin, tandis que l'Eglise catholique, avec prudence, adoptera une position de réserve. Les papes Clément VII et Paul III l'accueilleront même avec bienveillance et la trouveront digne d'intérêt.


Aimé Richardt rappelle opportunément aussi que l'Eglise catholique, avant le temps de Galilée, lors du Concile de Trente, vient tout juste de resserrer les boulons après les remous provoqués en son sein par la Réforme. La signification de l'Ecriture, quand elle est obscure, ne peut être donnée que par l'Eglise, conclut le Concile. Elle devient alors vérité catholique que le fidèle catholique doit admettre sous peine d'hérésie.


C'est dans ce contexte, suprématie du géocentrisme et rôle exclusif de l'Eglise en matière d'interprétation des écritures, que se situe l'affaire Galilée. A la lecture de Copernic et des observations qu'il fait avec son télescope, Galilée va en effet être convaincu du bien-fondé de l'héliocentrisme. Et il aura raison... sans être capable de le prouver.


Au lieu de présenter cette théorie comme une hypothèse, puisqu'il est incapable d'en apporter la moindre preuve - sinon celle de sa théorie des marées, qui est malheureusement fausse - il va la considérer comme vraie et indiscutable. Au lieu de rester dans son domaine scientifique, il va dire à l'Eglise comment Elle doit interpréter l'Ecriture et lui demander de ne pas s'en tenir au sens littéral.


Aimé Richardt raconte comment, par son comportement orgueilleux, et par la publication de livres truffés d'affirmations péremptoires, Galilée va se mettre à dos l'Eglise et, au final, son chef le pape Urbain VIII, naguère son ami.


Après avoir reçu un avertissement en 1616 et s'être engagé à ne plus « soutenir, enseigner, défendre »  - sans preuve - l'héliocentrisme, Galilée va récidiver. Il n'écoutera pas les recommandations d'Urbain VIII lui enjoignant de rester sur le terrain purement scientifique et de ne pas s'aventurer sur celui de la théologie.


Dans son Dialogue, paru en 1632, avec imprimatur, obtenu en taisant l'injonction de 1616, il persistera à faire prévaloir le témoignage des sens sur l'affirmation doctrinale et, maladresse fatale, il tournera en ridicule, à tort, certaines des positions scientifiques du pape Urbain VIII, particulièrement celle relative aux marées, qui s'avérera juste, puisque le pape, au contraire de Galilée, y voit déjà l'influence de la lune.

En 1633, poursuivi devant le tribunal de l'Inquisition, lors du premier interrogatoire, Galilée mentira en prétendant que son Dialogue n'est pas une défense de l'héliocentrisme. Mensonge qui ne sera pas retenu contre lui mais qui aurait pu lui valoir de sacrées sanctions.


Aussi Galilée sera-t-il condamné le 22 juin 1633 pour ne pas avoir respecté son engagement de 1616, pour avoir réussi à faire imprimer son livre en mentant par omission sur cet engagement, pour « s'être rendu « véhémentement suspect d'hérésie » en ayant soutenu la fausse doctrine du mouvement de la Terre et de l'immobilité du Soleil ». Le même jour, traitement de faveur, il abjurera à huis clos au Couvent de la Minerve, alors que les abjurations étaient habituellement publiques.


Tant avant que pendant, et après, le procès, Galilée bénéficiera de traitements de faveur quand on connaît les traitements rigoureux que pouvait infliger l'Inquisition à l'époque. Pour raison de santé, du temps lui sera accordé avant de comparaître à Rome. Il ne connaîtra pas les geôles du château Saint-Ange et pourra résider pendant le procès à l'ambassade toscane et se promener librement dans les jardins de la Villa Médicis.


Condamné à la prison formelle pour un temps indéterminé il ne sera jamais incarcéré, il sera d'abord assigné à résidence à l'ambassade toscane, puis chez son ami, l'archevêque de Sienne, enfin, en décembre 1633, dans sa villa d'Arcetri, proche de Florence, où il recevra de nombreuses visites, et où il s'éteindra paisiblement le 8 janvier 1642.


Pour connaître tous les détails de l'affaire Galilée il convient bien entendu de lire le livre d'Aimé Richardt, où tous les éléments du dossier sont rassemblés, de même que s'y trouvent des références bibliographiques intéressantes pour ceux qui veulent approfondir le sujet. En tout cas le portrait de Galilée en martyr, et en scientifique rigoureux et persécuté, n'en sort pas indemne, et l'Eglise catholique en sort beaucoup plus sensée et moins arbitraire que la légende anticléricale ne le laisse croire.        


Francis Richard

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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 19:50

Le 1er avril 1939 le général Franco proclamait la victoire des armées nationalistes sur les armées républicaines. Il y aura septante ans dans dix jours. La guerre civile d'Espagne prenait ainsi fin par la défaite des Rouges.

Au début de cette année anniversaire, il se trouve que Michel del Castillo - c'est le patronyme de sa mère -, écrivain français de sensibilité espagnole, s'est résolu à publier un récit sur Le Temps de Franco, qui correspond à une cinquantaine d'années, les premières, de son existence.

 

Dans la post-face de ce livre il précise qu'il s'agit d'un récit et non pas d'une oeuvre savante, parce qu'il est homme de lettres et non pas historien. Cela ne signifie pas que ce livre ne dise pas la vérité. Il correspond simplement à une approche différente, qui n'est ni supérieure ni inférieure à celle de l'historien et qui est nourrie de lectures et de souvenirs personnels. Le fait qu'il s'agisse de l'oeuvre d'un véritable écrivain en facilite la lecture, qui, en dépit du sujet, est fort agréable.

 

La phrase de Jorge Luis Borges, mise en exergue du livre résume d'ailleurs fort bien la démarche de l'auteur qui portait en lui depuis longtemps ce livre, qu'il nous donne maintenant à lire au moment où, comme lui, il  est parvenu à maturité sur le sujet :

 

"La vérité historique n'est pas ... ce qui se passe; c'est ce que nous pensons qui s'est passé"

Ce livre ne plaira ni aux adversaires de Franco ni à ses nostalgiques. La vérité est ainsi. Elle ne satisfait jamais les esprits partisans parce qu'elle ne partage pas les hommes, de manière manichéenne, entre bons et méchants et que, du coup, il ne leur est pas possible de justifier leurs partis-pris. La vérité est toujours nuances et complexités.

Quand Michel del Castillo dresse le portrait de Franco, il s'efforce d'être juste. Il ne peut pas être complaisant, mais il ne veut pas non plus tomber dans les travers des adversaires du Caudillo qui font de lui un homme médiocre, stupide, voire un dégénéré. Il montre que cet homme peu cultivé - hormis en matière militaire - ne peut pas plaire aux intellectuels, incapables de comprendre ce militaire pur jus, "chimiquement pur", expression que fait sienne l'auteur et qui est celle "d'un vieux prêtre qui avait connu Franco depuis l'enfance". 

Précisons d'emblée que Michel del Castillo ne porte pas Francisco Bahamonde Franco dans son coeur. Il est d'autant plus méritoire de sa part qu'il ait si bien compris que Franco était un guerrier courageux, aimant l'aventure, doté d'un sens extraordinaire de l'organisation, véritable meneur d'hommes, sachant imposer une discipline féroce, se montrant impitoyable et sévère, mais juste, affichant une impassibilité glaciale et ayant une redoutable intelligence politique. Il s'interroge encore sur le charisme indéniable, et inexplicable, que possédait ce petit homme "dénué de prestance, à la voix incertaine".

Au-delà du portrait du généralissime, qui n'était pas un fasciste mais un catholique de tradition, qui a bénéficié de l'aide accessoire de Hitler et de Mussolini, en se gardant bien de leur rendre la pareille, Michel del Castillo souligne plusieurs faits historiques que les adversaires de Franco passent volontiers sous silence, ou qu'ils balayent un peu rapidement d'un revers de la main en les contestant ou en les minimisant.

En bafouant continûment la Constitution les gouvernements républicains ont rendu inévitable le Soulèvement national du 18 juillet 1936. Un voile pudique est jeté sur les massacres de dizaines de milliers de personnes à Madrid, Barcelone et Valence - à la suite de rafles bien organisées - commis systématiquement, entre 1936 et 1938, par les communistes espagnols inféodés à Moscou. Les réformes engagées par les gouvernements franquistes à partir de 1965 ont fait de l'Espagne un pays moderne et permis une transition pacifique du régime dictatorial vers une monarchie constitutionnelle, dont les Espagnols ne peuvent que se féliciter.

La conclusion du livre, qui figure dans la post-face, illustre le dessein qui le sous-tend :

"On se méprise soi-même en méprisant ses adversaires. Aucun oubli ne peut se fonder sur la haine. Or l'Espagne n'a pas encore oublié, puisqu'elle n'arrive pas à pardonner - pardon ne signifiant pas ici oubli et compréhension de crimes passés, mais don d'un avenir pacifié."

Le livre s'achève sur cette phrase que devrait méditer le premier ministre espagnol José Luis Zapatero, qui joue avec le feu puisqu'il fait partie de ceux qui "dénoncent l'amnésie collective et veulent déterrer les morts" :

"Ce que les Espagnols doivent finir par accorder à leur propre histoire, c'est la lucidité et l'équanimité."

Francis Richard

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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 17:50
Avec  250 titres en un peu plus de plus de 5 ans, la collection de poche Tempus  (ici ) des Editions Perrin (ici ) , est une collection de livres et d'auteurs à prix modiques tout-à-fait exceptionnelle.

Les amateurs d'histoire - dont je suis - et d'autres domaines, y trouveront notamment des signatures contemporaines très diverses, telles que - dans le désordre - Jean-Christian Petifils,  Jacques Marseille, François Bluche, Jean Sévillia, Michel Winock, Pascal Ory, Henry Bogdan, Jean-François Sirinelli, Ghislain de Diesbach, Jean des Cars, Bartolomé Bennassar, Pierre Milza, Eric Roussel, Yves Chiron, Max Gallo, Anne Bernet etc.

Paru en décembre dernier dans cette collection, dont on aimerait posséder - et avoir le tempus de lire - la plupart des titres, le livre de Jacques Heers - professeur honoraire à la Sorbonne - remet les pendules à l'heure sur un certain nombre de vieilles lunes à propos d'une période qu'il connaît admirablement bien et qui est communément - et commodément - désignée sous le terme de Moyen Age.

D'emblée l'auteur nous met dans l'ambiance: il est impossible de dire quand le Moyen Age commence et quand il finit. Il montre sans difficulté dans ce livre, paru initialement en 1992, qu'il ne s'agit pas d'une solution de continuité entre l'Antiquité et la Renaissance et qu'il n'existe pas non plus de période de transition entre la première et la deuxième de ces trois périodes arbitraires, et pas davantage entre la deuxième et la troisième. La Renaissance, telle que nous la connaissons, a d'ailleurs été inventée dans la première moitié du XIXème siècle, à des fins de propagande.

Jacques Heers fustige les simplifications abusives. Rome n'a pas été oubliée pendant environ mille ans d'obscurantisme et de barbarie. Il n'y a jamais eu ces antagonismes simplistes souvent décrits par les "historiens" entre les seigneurs et les paysans, entre les villes et les campagnes, qui seraient la justification historique de la lutte des classes imaginée par Karl Marx et successeurs. En réalité, comme de nos jours, tout est nuances et diversités. Mais il est vrai que les tableaux dressés sont alors moins didactiques et, partant, moins idéologiques.

Ainsi l'Eglise n'est-elle pas cet agent de l'obscurantisme, tel que de soi-disants historiens l'élucubrent. La peur de l'an mil et l'épopée de la papesse Jeanne sont de pures inventions, qui ne reposent sur rien, sinon sur des textes minces, isolés et sans portée. Le prêt à intérêt, s'il a été en principe et officiellement interdit par l'Eglise, a été pratiqué non seulement par des Juifs mais par des Lombards, c'est-à-dire par des chrétiens, et par bien d'autres chrétiens d'ailleurs, sans que l'Eglise n'y ait trouvé à redire, sinon en cas d'excès manifestes.

Pour faire oeuvre historique il ne faut pas se contenter de s'appuyer sur les documents officiels les plus connus et de se recopier fidèlement les uns les autres, de génération en génération. Comme le dit Jacques Heers dans sa conclusion :

" Trop d'historiens, quelques uns de grande renommée, dissertent savamment du passé sans se référer suffisamment aux documents d'archives ... et tant d'autres qui ont, au temps de leurs véritables recherches, donné d'indiscutables preuves de leur compétence, l'oublient pour se cantonner dans le domaine des réflexions et des évocations rapides ".

Evidemment établir les faits dans leur contexte, sans anachronisme et sans préjugé, c'est beaucoup demander et la propagande est ennemie du moindre effort...

Francis Richard
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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 12:05

Bien humblement je reconnais ne pas connaître grand chose à l'oeuvre de Roland Barthes. Associé dans mon esprit au maoïsme de la revue Tel quel de Philippe Sollers - et à la bande gauchiste des Foucault, Deleuze et Derrida - pendant des lustres je ne voulais surtout pas perdre mon temps à lire les oeuvres d'un tel individu, dont la qualité littéraire ne pouvait qu'être automatiquement ternie par une telle promiscuité. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es... Mais ce n'est pas toujours vrai ... et il ne faut jamais se contenter d'instantanés ... ou de clichés.

Pour contrecarrer ce préjugé tenace - il durait depuis pas moins de quarante ans - il a fallu que ma curiosité soit mise petit à petit en éveil. Mon fils aîné est en train de rédiger une thèse de doctorat es lettres sur l'écriture. Vaste sujet ! Lors de nos conversations, depuis plusieurs mois, il ne manque pas de me parler de Roland Barthes, qui fait partie des auteurs qui nourrissent ses réflexions. Il y a quelques temps déjà il m'a même fait découvrir un texte de Barthes sur La Bruyère, qui pourtant ne m'a guère convaincu. C'était toutefois un premier pas. 

Sans avoir eu malheureusement l'opportunité d'assister au dernier one-man-show de Fabrice Luchini, intitulé Le Point sur Robert, le véritable prénom de l'artiste, j'ai appris que lors de ce spectacle, qui a lieu en ce moment à l' Espace Cardin, à guichets fermés - il est en conséquence inaccessible -, le comédien dit des textes de  Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes, Molière... et de lui-même. Un Roland Barthes en meilleure compagnie que celle des années septante ne pouvait que m'amener à m'interroger une nouvelle fois sur cet auteur par moi trop longtemps ignoré.

Depuis des années je m'intéresse aux écrivains qui écrivent sur leur mère. C'est ainsi que j'ai lu l'an passé Pardon mère de Jacques Chessex et que j'avais lu, entre autres, auparavant, Lettres à sa mère d'Antoine de Saint-Exupéry, La mort d'une mère de Roger Peyrefitte et Le livre de ma mère d'Albert Cohen. Sans doute cet intérêt provient-il du fait que j'ai eu moi-même une longue relation privilégiée avec ma propre mère, sur laquelle peut-être un jour j'aimerais écrire.


Aussi, quand j'ai appris que Journal de deuil était un livre composé à partir de notes, prises au fil du temps, sur le chagrin que Roland Barthes avait éprouvé après la mort de sa mère, quand j'ai appris qu'il avait des attaches, comme moi, au Pays Basque et quand j'ai entendu sa voix dont le timbre est proche de celui de mon père, ces correspondances m'ont-elles décidé à me procurer ce livre.


Avant de me lancer dans cette lecture j'ai encore fait une tentative, infructueuse, de lire Le degré zéro de l'écriture. C'est, je veux bien le croire, un livre fort savant sur l'écriture, mais il me tombe littéralement des mains. Il n'en est pas de même de L'empire des signes, écrit beaucoup plus tard et que je savoure littéralement : je le déguste par petites lampées et m'en délecte. Je ne me lasse pas notamment de lire et de relire le passage sur Les baguettes, qui est un véritable petit joyau littéraire. Dans ce livre Roland Barthes a parfaitement observé et restitué l'univers japonais, dont, pratiquant un des arts martiaux, je suis fortement imprégné.
 

En tout cas il est difficile de croire, en lisant quasiment en même temps Le degré zéro de l'écriture et L'empire des signes, que c'est le même auteur qui les a écrits. J'avais eu la même impression en lisant les Antimémoires de Malraux après m'être obstiné à lire L'espoir, sans aller jusqu'au bout de ce pensum. Dans son livre merveilleux, En lisant en écrivant, Julien Gracq fait une distinction entre les écrivains qui gardent leur manière d'écrire tout au long de leurs oeuvres publiées et ceux qui la font sans cesse évoluer. Roland Barthes doit appartenir à la seconde catégorie.


Sachant que Roland Barthes avait seulement pris des notes pour lui-même, quand j'ai ouvert son Journal de deuil, j'avais le sentiment coupable de commettre une effraction, de violer une intimité et en même temps je confesse que la curiosité était la plus forte. Pour me donner bonne conscience je me suis répété tout au long la dernière phrase que Nathalie Léger, qui en a établi le texte et l'a annoté, écrit dans son avant-propos : "On ne lit pas ici un livre achevé par son auteur, mais l'hypothèse d'un livre désiré par lui, qui contribue à l'élaboration de son oeuvre et, à ce titre, l'éclaire".


Le lecteur du Journal de deuil qui a connu les mêmes affres sera à même de comprendre ce que ressent Roland Barthes et celui qui ne les a pas connues aura un avant-goût de ce qui l'attend le jour venu. Car au-delà de l'éclairage de l'oeuvre, il y a celui de l'homme. Tout homme qui perd un être cher ne peut que penser qu'un jour son tour viendra. Le 25 octobre 1977, la mère de Barthes s'éteint et deux jours plus tard il écrit : "Pour la première fois depuis deux jours, idée acceptable de ma propre mort". Près d'un an plus tard, le 8 octobre 1978, il écrit : "La certitude de devoir mourir par cette logique-là [la mort de sa mère le prouve : nous sommes tous mortels] m'apaisait".


Au terme de deuil ["trop psychanalytique", écrit-il le 30 novembre 1977 et "mot nouveau, psychanalytique, qui défigure", écrit-il le 5 juillet 1978], il préfère celui de chagrin, comme Proust qui "parle de chagrin, non de deuil". Qu'il s'agisse de chagrin ou de deuil, le 12 mai 1978, il s'interroge : "J'oscille - dans l'obscurité - entre la constatation (mais précisément : juste ?) que je ne suis malheureux que par moments, par à-coups, d'une façon sporadique, même si ces spasmes sont rapprochés - et la conviction qu' au fond, en fait, je suis sans cesse, tout le temps, tout le temps malheureux depuis la mort de mam."

Cette oscillation se retrouve tout au long du Journal : "Je sais maintenant que mon deuil sera  chaotique " [2 novembre 1977] ; "Le chagrin n'a rien emporté tout de suite - mais en contrepartie il ne s'use pas" [29 novembre 1977] ; "J'ai appris qu'il était immuable et sporadique : il ne s'use pas parce qu'il n'est pas continu" [18 février 1978]. Au début son deuil - ou son chagrin - se traduit par de l'émotivité ["Gêné et presque culpabilisé parce que je crois que mon deuil se réduit à une émotivité. Mais toute ma vie n'ai-je été que cela : ému ?" écrit-il le 10 novembre 1977]. Quelques mois plus tard, le 20 mars 1978, il constate : "On me dit : le Temps apaise le deuil - Non, le Temps ne fait rien passer; il fait passer seulement l'émotivité du deuil". Ce qu'il confirme deux jours plus tard : "L'émotion (l'émotivité) passe, le chagrin reste".

Paradoxalement - mais c'est une apparence trompeuse - Barthes a besoin de solitude et n'a pas besoin de monde : "C'est lorsque nous sommes bousculés, affairés, extériorisés, que nous avons le plus de chagrin. L'intériorité, le calme, la solitude le rendent moins malheureux"[19 mars 1978]; "Au deuil intériorisé il n'y a guère de signes. C'est l'accomplissement de l'intériorité absolue. Toutes les sociétés sages cependant, ont prescrit et codifié l'extériorisation du deuil. Malaise de la nôtre en ce qu'elle nie le deuil". Ne dit-on pas pourtant que les grandes douleurs sont muettes ?


Comment s'adresser à sa mère, lui qui ne croit pas à l'au-delà : "Continuer à "parler" avec mam. (la parole partagée étant la présence) ne se fait pas en discours intérieur (je n'ai jamais "parlé" avec elle), mais en mode de vie : j'essaye de continuer à vivre quotidiennement selon ses valeurs" [18 août 1978],  et se reproche de ne pas y arriver : "Je deviens, par la perte de mam., le contraire de ce qu'elle était. Je veux vivre selon sa valeur et n'arrive qu'au contraire" [31 décembre 1978]. C'est-à-dire à la sécheresse de coeur, à l'acédie [terme emprunté à la théologie médiévale : voir sa conférence au Collège de France de décembre 1978, intitulée "Longtemps, je me suis couché de bonne heure"].


Il ne croit pas en Dieu, mais il pousse ce cri étonnant le 13 juillet 1978 : "Quelle barbarie de ne pas croire aux âmes - à l'immortalité des âmes ! Quelle imbécile vérité que le matérialisme !". Il ne se soucie pas de postérité, mais il ne peut supporter qu'il en soit ainsi pour mam. : "Peut-être parce qu'elle n'a pas écrit et que son souvenir dépend entièrement de moi" [29 mars 1979].


Dans sa conférence au Collège de France de décembre 1978, intitulée "Longtemps, je me suis couché de bonne heure", Barthes dit : "Le "milieu de la vie" n'est peut-être jamais rien d'autre que ce moment où l'on découvre que la mort est réelle, et non plus seulement redoutable. Ainsi cheminant, il se produit tout d'un coup cette évidence : d'une part, je n'ai plus le temps, d'essayer plusieurs vies [...], d'autre part, je dois sortir de cet état ténébreux [...] où me conduisent l'usure des travaux répétés et le deuil. Or, pour celui qui écrit, qui a choisi d'écrire, il ne peut y avoir de "vie nouvelle", me semble-t-il, que la découverte d'une nouvelle pratique d'écriture".


Du 15 avril 1979 au 3 juin 1979 Roland Barthes a rédigé La Chambre claire, sur la photographie et sa mère, que d'aucuns considèrent comme son chef d'oeuvre. Le "milieu de sa vie" aura été de courte durée puisqu'il est mort le 26 mars 1980 ...


Francis Richard

L'internaute peut se faire une idée de la voix de Roland Barthes en écoutant cette vidéo :



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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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