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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 22:15
Le parc, d'Olivier Chapuis

La couverture du livre est éloquente: une pellicule de cinéma argentique perforée, sur les vignettes de laquelle gît un homme à plat ventre tenant dans sa main droite un attaché-case, une flaque de sang s'écoulant de sa tête et s'agrandissant d'une image l'autre. Le roman ne peut être que noir, et policier.

 

Le titre du livre est dès lors éloquent: Le parc. Les parcs ne sont pas seulement des lieux de promenade. Ce sont aussi, bien souvent, des scènes de crime. Le parc dont il s'agit se trouve à Lausanne. C'est le Parc de Mon-Repos. En l'occurrence il porte bien son nom, puisque c'est d'un repos qu'il faut bien qualifier d'éternel, dont il est question dans le livre.

 

Le Parc de Mon-Repos est bien choisi pour servir de décor à un crime, car, dans ce parc, s'il y a bien sûr des arbres et des pelouses, il y a aussi la plus haute instance juridique du pays, le Tribunal fédéral, une piscine, la Piscine de Mon-Repos, des volières, une orangerie, une ferme, une tour néo-gothique... Bref un véritable microcosme, propice à toutes les éventualités.

 

Le procédé narratif est cinématographique, ce qui ne surpendra pas, compte tenu de la couverture et du titre. En six flash-back, l'auteur, Olivier Chapuis, mène l'enquête sur le crime en racontant les derniers moments vécus par six personnages qui vont bien involontairement se trouver en rapport avec celui-ci, juste avant qu'il ne se produise.

 

Il raconte ainsi un attaché commercial dont le rendez-vous avec un client a été décalé, un agent de police chargé avec deux collègues d'une visite domiciliaire, un jeune au chômage qui a quelque chose à se reprocher, une jeune femme qui vient le voir pour l'accompagner à un entretien d'embauche, un gamin qui n'a pas cours ce matin-là, un père de famille adepte du tir sportif.

 

Cédric Vallotton, l'attaché commercial, a trompé sa femme, une fois. Il s'entend dire par un autre: "On ne peut pas être irréprochable, se contenir tout le temps. C'est comme le besoin de pisser, on ne peut pas le retenir pendant dix heures."

 

Baumann, l'agent de police, aime faire respecter l'ordre: "Les anarchistes, les poseurs de bombe, tous ces marginaux et autres révoltés n'étaient que la pointe d'un iceberg dont l'Etat devait scier les bases pour mieux l'éliminer."

 

Loïc Menetrey, le jeune chômeur, pense que ce sont toujours les mêmes qui écopent. C'est pourquoi "il n'avait aucun remords à ne plus travailler pour ces salauds de banquiers, assureurs, gérants immobiliers... Des mafieux, dans l'ensemble."

 

Sabrina, la jeune femme qui doit emmener Loïc à un entretien d'embauche, a d'autres idées en tête: "Sabrina avait très envie de coucher avec Loïc. Maintenant. Tout le temps, en fait, sauf quand elle ne pensait pas à lui, ce qui était rare."

 

Sam, le gamin de treize ans qui a congé, rencontre Antoine: "Avec Antoine, Sam osait ce qu'il n'aurait jamais osé faire tout seul: resquiller dans les bus, cracher depuis un pont sur la tête des gens, piquer des macarons à la confiserie ou les insignes sur les capots des voitures en stationnement."

 

Michel Auberson, le père de famille adepte du tir sportif, le préfère au foot: "Voilà ce qu'il appelait un vrai sport et un art. Adrénaline, précision, beauté du geste dans son immobilité, trajectoire parfaite, impact. Virilité de l'instant."

 

Olivier Chapuis zoome ainsi sur chacun de ses six personnages dont les destins se croisent par un matin enneigé de janvier. Et les portraits qu'il dresse de chacun d'eux mettent en lumière son don d'observation et sa capacité à regarder les êtres et les choses de différents points de vue. Ce faisant il restitue le crime dans toutes les dimensions de son contexte.

 

Plus que l'histoire d'un crime, Le parc est l'histoire de gens tout ce qu'il y a d'ordinaires qui s'y trouvent mêlés, bien malgré eux, de près ou de loin. Ça n’arrive pas qu'aux autres...

 

Francis Richard

 

Le parc, Olivier Chapuis, 96 pages, BSN Press (sortie en Suisse le 30 octobre 2015, en France le 16 novembre 2015)

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 23:55
La dernière nuit du Raïs, de Yasmina Khadra

En arabe, raïs (رئيس, raʾīs) signifie chef. Le Raïs, avec une majuscule, dont il est question dans le dernier roman de Yasmina Khadra, c'est Mouammar Kadhafi. Sa silhouette est d'ailleurs reconnaissable sur la couverture du livre, où, au-dessus de lui, brille la lune, dont la taille paraît démesurée par rapport à la sienne.

 

Une nuit, l'oncle maternel de Kadhafi lui avait dit que là-haut, dans le firmament étoilé, il y avait un astre pour chaque brave sur terre et, quand Mouammar lui avait demandé de lui montrer le sien, du doigt il lui avait désigné la lune... C'est-à-dire l'astre le plus visible, le plus grand en apparence, symbole de la mégalomanie par excellence.

 

Dans La dernière nuit du Raïs, comme le titre l'indique, l'auteur raconte l'ultime nuit de Kadhafi ici-bas, celle du 19 au 20 octobre 2011, alors qu'il s'est réfugié dans la ville de Syrte. Khadafi était né tout près de cette ville, le 19 juin 1942. Il allait y mourir en la quittant, il y a donc un peu plus de quatre ans maintenant. La boucle de son existence s'était alors bouclée.

 

On connaît la fin ignominieuse de ce tyran que fut Kadhafi. Il n'y a donc pas de suspense dans ce récit imaginé par Yasmina Khadra. Ce qui est original, c'est qu'il se met dans la tête du Raïs et raconte sa dernière nuit à la première personne. Et les pensées qu'il lui prête font réellement froid dans le dos, parce qu'elles sont cruelles et cyniques.

 

Ces pensées ne sont pas inimaginables. Elles sont sinon probables, du moins tout à fait plausibles. Elles sont symptomatiques des tyrans, dont Kadhafi devient l'archétype même sous la plume de Khadra. Elles lui collent donc bien à la peau et permettent de le comprendre. Ce qui ne veut pas dire approuver. Faut-il le rappeler?

 

Il ressort du récit de Mouammar Kadhafi, que son entourage appelle "frère Guide", qu'il est quelqu'un d'inflexible, qu'il méprise les dangers, qu'il se sent investi d'une mission divine: "Je suis celui par qui le salut arrive." (une Voix lui parle...), qu'il a de fréquentes sautes d'humeur, qu'il n'aime pas être blessé par les propos des autres et qu'il le leur fait payer.

 

Ainsi, au cours du récit n'apprécie-il pas ceux qui disent que "pour grandir il faut tuer le père", que "Dieu seul est infaillible" ou que "les massacres et le vandalisme ne sont pas des sortilèges, mais le résultat de nos errements". Il est "allergique aux observations qui, lorsqu'elles sont désobligeantes, [le] rendent fou au point de boire le sang du malappris".

 

Kadhafi est un pur tyran et un tyran pur. Son comportement avec les femmes en est une illustration: "Il y en avait qui résistaient; j'adorais les conquérir comme des contrées rebelles. Lorsqu'elles cédaient, terrassées à mes pieds, je prenais conscience de l'étendue de ma souveraineté et mon orgasme supplantait le nirvana."

 

Ne l'est pas moins son comportement avec ceux qui discutent ses ordres, qui remettent en cause ses jugements ou qui, simplement, lui font la moue. Au mieux, il en remplit ses geôles, au pire, il les fait exécuter. Khadra lui attribue cette pensée en forme d'aphorisme: "Ma colère est une thérapie pour celui qui la subit, mon silence est une ascèse pour celui qui le médite."

 

Comme tous les tyrans, il n'accorde sa confiance à personne: "La confiance est une petite mort. Il me fallait me méfier de tout, en particulier des plus fidèles de mes fidèles car ils sont les mieux renseignés sur mes failles. Pour garantir ma longévité, je ne me limitais pas à squatter les esprits ni à corrompre les consciences - j'étais prêt à exécuter mon jumeau pour tenir à distance ma fratrie."

 

Cette méfiance ne désille pas ses yeux pour autant. Il tombe de haut quand il se rend compte de l'ingratitude de son peuple pour lequel il croit avoir tant fait: "J'étais son sésame; il me flattait pour que je lui tienne la chandelle pendant qu'il s'empiffrait à mes frais. J'ai fait d'une minable populace une nation heureuse et prospère, et voilà comme on me remercie."

 

Il y aurait peut-être moins de candidats à la tyrannie si on leur rappelait qu'ils ne font pas tous, loin de là, "une fin somptueuse". Ils feraient bien ainsi de songer, avant de devenir tyrans, à Robespierre, guillotiné après que sa mâchoire a été fracassée par une balle, à Mussolini, fusillé puis pendu par les pieds, ou, bien sûr, à Kadhafi, lynché par une foule avant de recevoir le coup de grâce d'une balle tirée à bout portant.

 

Francis Richard

 

La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra, 216 pages, Julliard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Les anges meurent de nos blessures (2013)

L'équation africaine (2011)

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25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 21:15
Cellulose, de Guy Chevalley

La Cellulose est la matière première de la pâte à papier. C'est aussi la matière première du roman éponyme de Guy Chevalley et... le symbole de la bureaucratie, même si, par les vertus de l'informatique, celle-ci utilise de plus en plus les immatérielles versions électroniques. Lesquelles prennent peut-être moins de place mais ne consomment pas moins de temps, voire davantage, la paperasse étant sujette à inflation dans nos économies dirigées.

 

Morlan est un commis de bureau de la société Modernica. Il perd un dossier. Tout le monde part à la recherche du dossier perdu, y compris le supérieur direct de Morlan, un dénommé Karpatov. Personne ne trouve ce fichu dossier. Et pour cause. Morlan le retrouve incidemment sur son propre bureau, tant qu'il est vrai que, bien souvent, on ne voit pas ce qui est juste sous ses yeux, dont les trous ne semblent pas toujours se trouver bien en face.

 

Au lieu de se réjouir de l'avoir retrouvé, Morlan s'en afflige. En effet il a obligé les autres à le chercher. Il en va dès lors de sa réputation et de son honneur. Il en va aussi de sa tranquillité d'esprit et de sa tranquillité tout court. Car Morlan n'aime pas être bousculé et s'alarme de tout ce qui pourrait porter atteinte à sa vie pépère. Il doit donc faire disparaître le dossier et le passe à la déchiqueteuse. Ce qui est nécessaire, mais pas suffisant.

 

Morlan entreprend d'ingurgiter les jolis rubans blancs effilochés, sortis tout droit de la déchiqueteuse, boit un verre d'eau, qui fait gonfler le papier, et, autrement gonflé, cohérence oblige, se rend chez Karpatov pour lui dire que le dossier demeure introuvable. Cette disparition confirmée met celui-ci hors de lui, au point qu'il agresse Morlan avec un coupe-papier, ce qui, en l'occurrence, est la moindre des armes à utiliser contre son subordonné.

 

Morlan, persévérant dans sa logique, appelle le supérieur de son supérieur et accuse Karpatov d'avoir fait disparaître le dossier, qu'il aurait peut-être même ingurgité. Cette accusation ne semble pas sans fondement. Elle est d'autant plus plausible qu'une étude, menée par une certaine Lisa Knecht, révèle que selon les statistiques, 3% des employés reconnaissent avoir déjà digéré un papier dans le but de faire disparaître un document.

 

La presse s'empare de l'affaire. Le Département cantonal de la santé réunit alors des spécialistes pour se pencher sur la question lancinante de la papyrophagie. Entrent alors en scène les autres protagonistes du roman: le professeur Chuques, directeur d'un foyer d'accueil à l'hôpital cantonal, son gendre, M. van Driessche, représentant des organisations patronales, une inconnue qui, provoquée lors de la séance, pète les plombs et se met à dévorer les papiers se trouvant sur la table.

 

Ce début du roman est l'amorce de péripéties tout aussi burlesques les unes que les autres. La logique imperturbable d'un Morlan, qui s'exprime à la première personne et qui est dépourvu de toute ambition, hostile même à tout avancement, va le conduire à des extrémités, pour lesquelles il n'éprouvera aucun remords mais qui ne seront pas sans conséquences sur le comportement des autres personnages, tout aussi loufoques que lui, mais que l'auteur distingue en les racontant à la troisième personne.  

 

A la faveur des rebondissements de l'histoire, les traits, assez grossis tout de même, de toute une société se dessinent. Ces traits soulignent les travers des employés de Modernica, filiale d'une grosse entreprise privée, anonyme et très hiérarchisée, des employés d'une administration politique - le Département cantonale de la santé - ou publique - l'hôpital cantonal -, ceux de familles aristocratiques, grand-bourgeoises ou petites-bourgeoises.

 

Dans le cas de Morlan, le récit se caractérise par de l'autodérision: Mes parents s'inquiètent de me savoir encore célibataire, malgré deux décennies de vie sexuelle active. D'après ma mère, je risque d'atteindre la crise de la quarantaine avant même de la faire. Est-ce ma faute si la masturbation offre plus de facilités que la vie conjugale? Ils ont longtemps cru que j'étais homosexuel; d'ailleurs ils disent "être un homosexuel", avec un usage prétendument ingénu de l'article masculin indéfini.

 

Dans celui des autres personnages, le récit se caractérise par de la satire: La dynastie Chuques avait produit de nombreux éleveurs et cette marotte s'enracinait dans les vues d'un arrière-grand-père, ornithologue à ses heures, rentier le reste du temps, qui avait aidé à repeupler la Bourgogne après la grande épizootie aviaire de 1887, événement qui avait failli ruiner la patisserie française. Pensez-vous! Plus un oeuf pour les crèmes patissières, les gâteaux et les quiches!

 

Morlan n'aime pas le téléphone. A chaque fois qu'il y répond dans le roman, c'est pour se retrouver en danger. Il entend par là que sa vie tranquille est mise en danger par une promotion dont il ne veut à aucun prix et à laquelle il doit remédier violemment. Aussi pour le joindre faut-il renoncer aux moyens modernes: Si des gens veulent me contacter, ils n'ont qu'à utiliser les bonnes vieilles méthodes et m'écrire une lettre. Je ne déteste pas le papier. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il soit devenu papyrophage...

 

Francis Richard

 

Cellulose, Guy Chevalley, 224 pages, Olivier Morattel Editeur

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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 22:55
La nuit de feu, d'Eric-Emmanuel Schmitt

"Pascal, rationaliste suprême, philosophe, mathématicien, virtuose de l'intelligence, avait été obligé, le 23 novembre 1654, de rendre les armes: Dieu l'avait foudroyé aux environs de minuit. Toute son existence, laquelle avait découvert son sens, il porta sur lui, caché dans la doublure de sa veste, le récit sibyllin de cette nuit qu'il appelait la nuit de feu."

 

Eric-Emmanuel Schmitt a connu une telle nuit dans le Hoggar, au pied du mont Tahat. Son dernier livre, au titre emprunté donc à Pascal, est le récit de cette expérience mystique. Humblement il reconnaît que "seuls les arguments rationnels ont le pouvoir d'emporter l'adhésion, pas les expériences": "Je n'ai fait qu'éprouver, je ne prouverai donc pas, je me contente de témoigner."

 

Le récit proprement dit de sa nuit de feu tient en à peine cinq pages. Il faudrait le citer en entier pour en rendre compte sans le dénaturer. Aussi vaut-il mieux laisser au lecteur le soin de le lire s'il est intéressé à comprendre d'où vient la confiance qui, depuis, le brûle, et se contenter de dire dans quel contexte une telle expérience personnelle a pu avoir lieu en février 1989.

 

Quelques mois plus tôt Charles de Foucauld "entre dans sa vie sous la forme d'un film à écrire". Il signe en effet un contrat de scénariste avec Gérard V., qui n'appartient pas davantage que lui à une église. Après six mois de discussion, de documentation et d'écriture, ils se mettent dans les pas de ce "sage universel" en participant à une expédition de Tamanrasset jusqu'à l'Assekrem.

 

En dehors de Gérard et d'Eric-Emmanuel, cette expédition comprend huit personnes - Paul, Anne, Martine, une agrégée de mathématiques, et Marc, son mari, Thomas, un géologue, Jean-Pierre, un astronome, Ségolène, une ophtalmologiste, Daniel -, auxquels il convient d'ajouter un guide américain, Donald, et un guide touareg, Abayghur:

 

"J'adorai aussitôt la civilisation que cet homme incarnait, j'adorai l'Histoire que sa prestance racontait, j'adorai son insolente tranquillité, le sourire dont il nous régalait, un sourire empreint d'accueil et de sérénité, un sourire qui nous promettait des moments envoûtants.

 

Eric-Emmanuel a des discussions sur l'existence de Dieu avec Ségolène, qui est chrétienne. Pour lui, rien ne démontre son existence. Pour elle, c'est la meilleure explication possible de l'univers. Avant sa nuit de feu, il n'est pas en quête de Dieu, comme l'insinue son interlocutrice. Ce qui l'ébranlerait, ce serait que Dieu le cherche, le poursuive. "S'il me cherche, qu'il me trouve!", dit-il même. 

 

Quelques jours plus tard, la moitié seulement des participants de l'expédition, dont Eric-Emmanuel, Donald en tête, effectue l'ascension du mont Tahat, qui culmine à trois mille mètres et qui est le toit du Sahara. Les autres, fatigués, restent avec Abayghur. Au retour, Eric-Emmanuel se propose de devancer le groupe et s'égare... La nuit tombe. Il a soif. Il a faim. Il a froid. Il est épuisé. Il pense qu'il va mourir. 

 

Il s'envelit dans le sable, comme dans une tombe protectrice, et, soudain, commence pour lui la nuit de feu, l'éternité qui dure toute une nuit. Après cela, désormais, "tout a un sens. Tout est justifié." Au matin, tout ragaillardi, il finit par retrouver ses compagnons. A partir de ce moment-là, lui et Abayghur deviennent de réels amis, voués pourtant à ne jamais se revoir après ce périple dans le désert:

 

"Ma disparition, mon retour, mon épuisement nous avaient permis de gagner des semaines d'apprivoisement et avaient ouvert les vannes à l'affection."

 

Sur le point de quitter le Hoggar, Eric-Emmanuel porte un regard critique sur sa nuit étoilée: "N'avais-je pas interprété de façon mystico-religieuse des phénomènes purement somatiques? La soif, la faim, l'épuisement avaient affecté mon corps et m'avaient conduit au délire. Et ce bien-être absolu dont je gardais le souvenir, ne le devais-je pas à mon hypothalamus qui avait sécrété des endorphines?"

 

Vingt-cinq ans après, il faut croire que non: "Ma foi a supporté autant le dépaysement que le passage du temps; elle n'a cessé de croître; celle qui se limitait à un filet d'eau au milieu du désert s'est élargie aux dimensions d'un fleuve. Telle est, d'ordinaire, la vocation des sources..."

 

Vingt-cinq ans après, il faut croire que cela ne l'empêche pas d'être libre: "Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir rencontré Dieu, car je détiens encore le pouvoir de le nier. Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir été manipulé par le destin, car je peux toujours me réfugier dans la superstition du hasard."

 

Aujourd'hui Eric-Emmanuel Schmitt reste rigoureux: "Si on me demande: "Dieu existe-t-il?", je réponds: "Je ne sais pas" car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique partie tenable avec la seule raison. Cependant, j'ajoute: "Je crois que oui". La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas. Ce que je sais n'est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais."

 

Francis Richard

 

La nuit de feu, Eric-Emmanuel Schmitt, 192 pages, Albin Michel

 

Interview vidéo:

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 22:30
Le bleu de l'or, de Daniel Cordonier

Durant ma formation je m'étais intéressé à l'or bleu. Je me disais que si on parvenait à créer un alliage résistant et facile à travailler, cette teinte aurait un grand avenir en bijouterie.

 

C'est ainsi que s'exprime à 51 ans, Thomas Gottier, le héros du dernier roman de Daniel Cordonier.

 

Thomas a onze ans, quand, chez des amis de sa mère, à Vandoeuvres, se trompant de porte pour aller aux toilettes, il se retrouve inopinément dans le bureau de la maison. Il y voit pour la première fois de sa vie la photo du corps entièrement dénudé d'une jeune femme, celle qui illustre le mois de juin du calendrier érotique suspendu au mur.

 

De là date l'attrait de Thomas pour le corps nu des femmes, résultat de la fascination qu'il éprouve pour la splendeur de leurs formes. Adolescent, il aura l'occasion de voir en vrai, dans une cabane, sans être autorisé à les toucher, les seins nus que lui montrera Viviane, une de ses camarades de classe, et il en gardera un souvenir ému.

 

Plus tard, quand il choisira le métier de bijoutier, après avoir fait des études aux Beaux-Arts ce ne sera pas seulement parce qu'il aura été captivé dès l'adolescence par les métaux nobles et les pierres précieuses, mais parce qu'il espèrera que ce métier le reliera à l'univers féminin. Ce ne sera bien évidemment qu'un fantasme, du moins au début.

 

Car, jeune homme, ce n'est pas dans ce milieu qu'il prospecte pour assouvir son besoin de jouir avec les yeux, en découvrant le corps de femmes dans leur nudité. Mais c'est tout de même en exerçant son métier qu'après avoir longtemps vagabondé, il fera la connaissance d'Estelle, qui deviendra sa femme et avec laquelle il aura deux jumeaux, Pierre et Madeleine.

 

Après la mort de sa mère, tout bascule. Ce décès lui rappelle qu'il est mortel. Il a besoin d'un exutoire pour se sentir vivant. Son fantasme de jeunesse devient réalité. Il est maintenant un bijoutier célèbre - les talents de gestionnaire d'Estelle y ont largement contribué. Des femmes séduisantes fréquentent sa boutique. Certaines, qu'il choisit dans la trentaine, se donnent à lui.

 

Thomas a un frère aîné, Mathieu, qui s'est occupé de lui, après le décès de leur père. Mathieu a suivi un chemin très différent. Il est entré dans les ordres et ne se prive pas de lui faire la morale quand ils se voient. Ce qui ne facilite pas leurs relations et les empêchent de se connaître fraternellement.

 

Thomas a un seul véritable ami, et confident, Gabriel, qui, après des études d'oenologie à Bordeaux, s'est établi dans le Valais, où il est éleveur de vin. Il est marié avec Marianne, une amie d'Estelle. Pendant toute l'histoire, sincèrement inquiet pour Thomas, il cherchera à l'aider du mieux qu'il pourra à surmonter ses vicissitudes.

 

Car Estelle, bien au fait de son infortune, attend que les jumeaux soient devenus majeurs pour demander le divorce, au moment même où, justement, Thomas s'apprête enfin à se ranger. Le monde s'effondre pour lui. Sa boutique est rachetée par des investisseurs. Il est licencié. Estelle, qui a prouvé ses compétences, garde son emploi.

 

Pour s'en sortir, Thomas revient à sa quête de jeunesse. Avec ses dernières ressources il se lance dans le projet fou de fabriquer de l'or bleu. S'il réussit, sa fortune est faite. Il en parle à Mathieu, qui compare ce projet à celui des alchimistes. A Thomas qui s'étonne de ses connaissances sur le sujet, il répond qu'il existe des liens étroits entre eux et la spiritualité.

 

Mathieu expose à Thomas la théorie de Carl Gustav Jung. Ceux qui parviennent à se détacher de leur masque social, la persona, peuvent s'engager dans le processus d'individuation qui mène à eux-mêmes et où ils rencontreront trois archétypes principaux: l'ombre (un double inversé), le sexe opposé qui réside au fond de nous (anima pour l'homme, animus pour la femme), le Soi.

 

Carl Gustav Jung s'est intéressé à l'alchimie. L'oeuvre au noir des alchimistes, c'est pour lui la confrontation avec l'ombre; l'oeuvre au blanc, la rencontre de l'animus et de l'anima; l'oeuvre au rouge, le Soi, qui est la part divine en nous: Il est l'expression d'une totalité psychique qui inclut le conscient et l'inconscient, de laquelle naît notre ego.

 

Thomas accompagne son frère Mathieu à l'hôpital universitaire. Ce dernier a accepté de se livrer à une expérience de neurothéologie: L'idée est d'analyser le comportement du cerveau lorsqu'un individu pratique une activité de type spirituel comme la prière et la méditation. Nous nous intéressons au moment où la personne perçoit une ouverture de sa conscience à une dimension supérieure.

 

Il ne reste plus qu'à convoquer un dernier personnage pour que l'histoire que raconte Daniel Cordonier commence vraiment. C'est Daphné. Thomas la rencontre dans un restaurant en compagnie d'Alfred, qui lui a tourné le dos quand il a dû quitter boutique. Sans bien comprendre ce qui lui arrive, il se retrouve chez lui avec elle et le corps dévêtu de Daphné le touche comme aucun autre:

 

Je n'ai pas saisi immédiatement la raison de l'attraction particulière qu'il exerçait sur moi. J'ai mis un certain temps à comprendre que ce n'étaient pas ses formes qui me bouleversaient, mais le rapport qu'elle entretenait avec sa beauté.

 

A partir de ces éléments, Daniel Cordonier bâtit un roman à suspense, aux multiples rebondissements. Ces rebondissements ne se produiraient pas s'il n'y avait pas tant de non-dits - on ne dira jamais assez que les silences ne sont pas des réponses - et s'il n'y avait pas tant d'attitudes sujettes alors à interprétation, surtout prises isolément.

 

Mais Le bleu de l'or n'est pas seulement un roman à suspense habilement conçu. Il pose la question fondamentale de la confiance en l'autre, sans laquelle il n'y a pas de relations possibles, qu'elles soient amicales ou amoureuses. Il pose aussi cette autre question fondamentale de la dimension spirituelle que peut revêtir la soumission librement consentie à l'autre à qui l'on accorde confiance et s'abandonne.

 

Francis Richard

 

Le bleu de l'or, Daniel Cordonier, 352 pages, Favre     

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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 19:00
Une aurore sans sourire, de Christophe Gaillard

Il n'est sorti de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire.

 

Ainsi commence la Rêverie au Lido, écrite à Venise par François-René de Chateaubriand, le 17 septembre 1833. Cette rêverie figure dans le manuscrit de 1834 des Mémoires d'Outre-Tombe et constitue l'un des chapitres retranchés, le dix-huitième, du livre quarantième de la monumentale autobiographie.

 

Christophe Gaillard a repris amoureusement l'expression Une aurore sans sourire pour baptiser son récit qu'il vient de consacrer à l'ambassadeur. Car il n'y parle jamais que de l'ambassadeur pour désigner l'auteur du Génie du christianisme.

 

L'ambassadeur, donc, après qu'il est rentré de Rome, en 1804, est nommé, le 14 janvier, par Bonaparte, encore Premier Consul, ministre plénipotentiaire de la France auprès de l'Etat libre et indépendant du Valais, maintenant appelé République Rhodanique et Catholique du Valais, reconnue par un acte du 20 août 1802.

 

Ce récit est celui du voyage que l'ambassadeur entreprend pour rejoindre son poste à Sion. C'est l'occasion pour l'auteur d'évoquer les illustres prédécesseurs et successeurs de l'ambassadeur, qui ont séjourné en Valais, et les lieux où il fait étape: Saint-Maurice et sa célèbre Abbaye, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, la plaine du Rhône, l'église romane de Saint-Pierre-de-Clages.

 

A chacune de ces étapes, Christophe Gaillard nourrit son récit de ces petits faits vrais qui font l'histoire et permettent de la situer dans son contexte. Il parle ainsi, entre autres, d'Isérables, petit village accroché à la montagne où a grandi l'officier d'escorte de l'ambassadeur. Des gens y vivent. Depuis des siècles, ils se sont réfugiés là pour échapper aux soldats ou aux envahisseurs, moins atteignables que dans la vallée. 

 

Qu'y a-t-il à y prendre de toute façon? Du foin, du blé, du chanvre, un maigre bétail et... quelques jeunes filles: Isérables était en effet réputé pour la vénusté de ses femmes et les villageois les protégeaient parfois violemment. [...] Certaines étaient fort mignonnes, racées, fières. Elles dévisageaient l'étranger avec l'orgueil de celles qui se savent belles et le regard qu'elles lançaient, farouche, agaçant, avec un air d'indulgence vous poursuivait longtemps comme un regret.

 

Christophe Gaillard replace donc le voyage de l'ambassadeur dans le contexte de l'époque et du rôle que Bonaparte veut lui voir jouer. Bonaparte veut tout changer, la famille, la personne, les biens. Il veut libérer le Valais de la tyrannie de ses prêtres et du fanatisme de ses paysans ignares. Il ne comprend pas que ces paysans [aiment] leur pays, leurs vignes, leur seigle, leurs glaciers de façon plus mystiques qu'ils [aiment] Dieu et l'Eglise.

 

L'ambassadeur est avant tout un écrivain. Il peut parler de choses qui n'ont jamais eu lieu pour lui mais qui deviennent vraies par la force de son style: L'ambassadeur savait avec certitude que le seul lieu où il pouvait trouver le repos pour son âme agitée était une table, n'importe où en effet, pourvu qu'elle disposât d'une plume, de mille feuillets et d'un encrier bien rempli. Le plaisir d'écrire était le seul remède à ses tourments.

 

Quand il apprend l'assassinat du duc d'Enghien, le 21 mars 1804, trois jours après son retour à Paris, l'ambassadeur rentre chez lui écrire une lettre pleine de colère au premier brigand qui [règne] sur la France. Il en écrit finalement une deuxième, moins suicidaire, pour démissionner du poste que Bonaparte a créé pour lui. Il y prétexte que la santé de sa femme fait craindre pour sa vie. Mais personne n'est dupe...

 

Dans le livre vingt-quatrième, chapitre 5, de ses mémoires, l'ambassadeur porte ce terrible jugement: Le Macédonien [Alexandre] fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire; son unique but était d'être personnellement le maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver. 

 

Christophe Gaillard cite dans une note la philosophe Simone Weil, qui, dans Quelques réflexions sur les origines de l'hitlérisme, écrit: Il n'y a pas de "France éternelle", tout au moins en ce qui concerne la paix et la liberté. Napoléon n'a pas inspiré au monde moins d'horreur ni de terreur qu'Hitler, ni moins justement...

 

Quoi qu'il en soit, il aurait renoncé à sa charge, sans doute avec moins de fracas et plus de prudence, mais il aurait démissionné tôt ou tard. Non pas parce que la carrière politique aurait empiété sur l'autre qu'il aimait, l'aurait piétinée, voire réduite à néant, mais pour une raison bien différente qu'il comprenait enfin. Il aurait démissionné parce que justement il aimait la vie et ses risques, la liberté et ce qui la menace, l'écriture et l'angoisse qui en exaspère le désir.

 

Tout au long de son récit Christophe Gaillard, qui est martignérain, digresse, sans pour autant, sortir de son sujet: Le Valais, Chateaubriand, le Valais et Chateaubriand. Pourquoi alors cite-t-il la Rêverie au Lido? Parce qu'en 1833, l'ambassadeur est revenu en Valais. Cette année-là, il reçoit de la duchesse de Berry, mission de se rendre à Prague: En se dirigeant vers le Simplon, il prépare le chapitre "Venise". Et parce que Venise, comme l'homme, cherche à dire, partout et toujours, son refus de mourir et sa passion de vivre...

 

Christophe Gaillard relève le défi de faire sienne la langue de l'ambassadeur et, sans fausse honte, il pratique l'intertextualité amoureuse, comme bien d'autres, et comme les peintres peignent d'autres tableaux: Le plaisir du texte vient souvent des correspondances que chacun, quand il lit, tisse dans sa mémoire. C'est un prolongement de soi. Une affaire de résonance.

 

Sur l'essentiel, pour Christophe Gaillard, et pas seulement pour lui, l'ambassadeur n'a guère vieilli: Et à nous qui l'aimons, il nous procure au contraire lors de chacune de nos visites sur ses terres un immense soulagement. Il nous réjouit comme un grand vin, généreux, puissant, profond, fruité avec une pointe d'acidité qui en permet la garde.

 

Francis Richard

 

Une aurore sans sourire, Christophe Gaillard, 192 pages, Éditions de l'Aire

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 22:55
Le Prix, d'Antoinette Rychner

Dans son roman, Le Prix, Antoinette Rychner raconte l'histoire d'un sculpteur qui a besoin de solitude pour créer et qui a un besoin irrépressible de reconnaissance une fois qu'il a créé. La contradiction humaine est décidément de ne pas vouloir ressembler aux autres, d'être unique, et de n'en pas trop différer pour autant, de vouloir appartenir à une communauté, quelle qu'elle soit, de quelque taille qu'elle soit.

 

Comment une oeuvre d'art peut-elle être reconnue, sinon par l'obtention d'un prix. C'est du moins ce que croit le sculpteur imaginé par Antoinette Rychner. Faire une oeuvre pour obtenir un prix n'est cependant pas gage de qualité de cette oeuvre, qu'elle l'obtienne ou non. La réciproque n'est pas plus vraie: qu'une oeuvre soit de qualité ne garantit pas qu'elle obtienne un prix... Aussi, si un prix ne se refuse pas, n'y a-t-il pas de quoi s'en vanter non plus...

 

Le roman d'Antoinette Rychner se présente comme une fable surréaliste. Son sculpteur s'appelle Moi. Il sculpte une matière organique qui sort de son nombril et que l'auteur appelle un Ropf. Il faut des conditions particulières pour qu'un Ropf apparaisse: Appliquer les mains, bien chauffer la zone, et on inspire. Et aussitôt le miracle est là qui n'attendait que moi pour se produire, le splendide miracle de la sculpture!

 

La matière qui émerge est une pâte d'abord translucide et un peu liquide mais bientôt catalysent les sucs, ils densifient, viscosifient, si bien que la matière rosit, augmente, se raffermit, passe toute luisante le col de mon ventre et vient s'accoler à mes doigts, au début je dois pousser, encourager mais bientôt la substance se crée d'elle-même, ça pulse, tout sort en poussée phénoménale...

 

A plusieurs reprises Moi présente au Concours un Ropf, qu'il a sculpté et cousu avec des morceaux de Ropfs, mais ce n'est pas lui qui décroche le Prix. Pourquoi? Parce que son Ropf n'a pas chanté... A chaque fois, en attendant la Lettre qui doit lui annoncer s'il est ou non le lauréat, il ne vit plus. La dernière fois, en ouvrant la foutue Lettre qui l'a informé de son éviction, il en est même devenu sourd, de déception...

 

Moi aimerait se consacrer exclusivement à son art. Au fond il n'est bon que pour ça. Mais il a une compagne, S, avec qui il a eu Mouflet. S travaille, Moi ne travaille pas, mais il rechigne pourtant à s'occuper de leur rejeton. Plus tard, pourtant, après la naissance du second, de Remouflet, l'occasion lui sera donnée de se rendre compte que la solitude peut peser... La suite de l'histoire dira, ou non, s'il saura concilier art et vie de famille.

 

Au cours de son récit, Moi dit que faire l'amour avec S, c'est entrer dans ses eaux sans que rien d'autre n'ait d'importance: A l'embouchure l'accès semble tout d'abord barré mais je passe le poulier, gagne un fond plus haut, recueillement, commencement des vagues, je suis dans les remous, je travaille sans hélices, je te laisse t'agiter, je te laisse agitée, maintenant je reviens et je pousse à fond, loin, très loin sur toi je vais de crête en crête jusqu'à en oublier la terre ferme... 

 

Quand S met au monde Remouflet, Moi raconte son sentiment de perdition au milieu de la tempête: Une brusque déchirure dans le ciel: tombent sur nous les rayons du couchant, des bouillons secs se forment dans ma gorge et je laisse sortir de drôles de hoquets. Il y a de la fatigue nerveuse - voilà des heures que personne n'a dormi - les sages-femmes qui écopent aux alentours échangent un coup de coude mi-amusé, mi-agacé: il ne manquait plus que cette chochotte-là se mette à pleurer...

 

Le Prix n'est donc pas seulement une fable surréaliste, c'est un roman poétique, où l'auteur file des métaphores. C'est aussi un roman où la vie de couple, bien observée, est décrite dans ses grands moments et ses servitudes, et où l'artiste, narcissique, tente d'échapper à la seule satisfaction de son ego, en s'occupant de moufletterie, et à la vanité des honneurs, en persévérant dans l'accomplissement d'un grand Oeuvre.

 

Francis Richard

 

Le Prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 22:25
Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

有り難う御座います, Arigato Goizaimasu, signifie merci beaucoup, en japonais.

 

Solange Momo, qui s'y est rendue pour la première fois en 2005 et y est retournée depuis, a voulu dire merci, à sa façon, au Japon pour tout ce qu'elle lui doit. Et quel meilleur témoignage de gratitude pouvait-elle lui donner que le livre magnifique qu'elle a réalisé pour lui rendre hommage! Un livre qui pèse son poids. A tous points de vue. Au propre, comme au figuré.

 

Ce livre se présente comme un fort volume de 360 pages, qui sont autant de remerciements amoureux. Il est écrit en trois langues: en français, en anglais et en japonais (en caractères kanji). Il est illustré de très belles photos, qui, quel que soit leur sujet, sont de véritables invitations à aller voir sur place les êtres et les choses dont elles donnent des aperçus on ne peut plus incitatifs. 

 

Pendant un bon tiers du livre, Solange Momo montre au lecteur, qui se laisse faire volontiers, le chemin qui, en dix-sept étapes, du sud au nord de l'archipel nippon, va de Miyajima à Tokyo, en passant par Hiroshima, Kobe, Kyoto, Nara, Osaka, Koyasan, Toba, Futaminoura, Fujisan, Kawaguchiko, Hakone, Takaosan, Showa Kinen Park, Kamakura et Yokohama.

 

A chaque étape, elle transmet au lecteur son enthousiasme communicatif. Elle ne voudrait surtout pas qu'il vienne à manquer telle porte sacrée, tel jardin, telles lanternes de pierre, ou en fer forgé, tel sanctuaire qui l'ont éblouie, mais aussi telle prouesse architecturale d'aujourd'hui, qu'il ne soit pas fasciné en somme par ce pays où tradition et modernité font, sans disputes, ménage commun.

 

Elle serait affligée - cela se sent - que le lecteur n'admire pas telle ou telle singularité du pays, qu'il ne contemple pas comment les hommes, là-bas, ont maîtrisé la nature en la rendant harmonieuse. Elle s'adresse d'ailleurs à lui au futur, convaincue qu'immanquablement il ne pourra que mettre un jour ses pas dans les siens... Alors, elle s'offre à lui servir de guide, via ce livre sur le Japon qu'elle aime.

 

Arigato Gozaimasu 360, de Solange Momo

Elle agrémente chacune de ses étapes d'anecdotes. Ainsi l'île de Miyajima est-elle tellement considérée comme sacrée qu'il y est interdit d'y naître ou d'y mourir. Ainsi les Japonais sont-ils tellement respectueux des biens d'autrui que rien ne se perd et jamais rien n'est volé. Ainsi, lorsque le soleil se couche sur le mont Fuji, n'entend-on plus que les déclencheurs des appareils photos.

 

Le Japon est le pays des contrastes. Cultiver des bonsaïs, c'est l'art de miniaturiser les choses avec patience pour en faire des oeuvres d'art. Mais, à Kamakura, il y a le Grand Bouddha. A l'origine il était en bois et se trouvait à l'intérieur d'un temple. Comme, à la suite de séismes et d'incendies, il a été endommagé, il a été reconstruit en bronze et en impose avec ses 121 tonnes et 13 mètres 40 de haut.

 

Les deux autres tiers du livre sont une promenade éclairée dans dix-neuf quartiers de Tokyo. C'est pour cette ville qu'elle a eu en 2005 un coup de coeur immédiat, lequel s'est propagé par la suite au pays tout entier, comme une onde de choc. Elle sait que, pas davantage qu'elle, celui qui y commence ou y finit son voyage au Pays du Soleil Levant ne peut pas ressortir indemne.

 

Les quartiers de Tokyo font apparaître la ville dans toute sa multiplicité: elle est ainsi tour à tour surréaliste, trépidante, surprenante, électrique, abrutissante, bruyante, silencieuse, lumineuse, clignotante, gigantesque, propre, complexe. Pour la faire découvrir, et donner envie de s'y rendre, Solange Momo applique la même recette qui lui a réussi lors des étapes précédentes.

 

Elle parle d'abord de ce qu'elle a aimé et, ensuite, pour qu'on ne se contente pas de la croire sur paroles, elle le photographie, enfin, elle pimente le tout d'anecdotes évocatrices. Comme celle de ce grand magasin d'Ikebukuro qui dispose, au dernier étage, d'un Nekobukuro Café dans lequel une vingtaine de chats vous attendent pour jouer, se faire caresser ou tout simplement dormir sur vos genoux...

 

Au terme de ce voyage livresque, les yeux remplis d'images photographiques, la tête pleine d'images textuelles et anecdotiques, le lecteur a peine à s'extraire du charme qui l'étourdit. Peut-être le seul moyen pour lui d'y échapper est-il encore de faire en sorte que le rêve, que ce livre suscite en lui, devienne un jour réalité en disant oui à la proposition honnête qui lui est faite d'aller là-bas.

 

Francis Richard

 

Arigato Gozaimasu 360, Solange Momo, 360 pages arigatogozaimasu.com

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 22:45
Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker

Il n'y a pas un Drame, mais des drames. [...] Il y a eu des drames , il y en aura d'autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. Les drames sont inévitables. Ils n'ont pas beaucoup d'importance au fond. Ce qui compte, c'est la façon dont on parvient à les surmonter.

 

C'est ce que dit un des personnages à la fin du nouveau roman de Joël Dicker, Le livre des Baltimore.

 

Ce roman commence par un prologue intitulé: Dimanche 24 octobre 2004. Un mois avant le Drame. Pendant tout le récit il n'est en effet question que du Drame, dont on ne saura qu'à la fin de quoi il s'agit.

 

Le narrateur, Marcus Goldman, l'écrivain, est le même narrateur que dans le roman précédent de Dicker. Il est tout auréolé du succès de son premier livre, G comme Goldstein, inspiré de la vie de ses cousins.

 

Cette fois il raconte l'histoire plus élargie des Baltimore, c'est-à-dire celle de ses deux cousins adorés, certes, mais aussi de leurs deux parents, et de ceux qui gravitent autour d'eux tous.

 

Le grand-père paternel de Marcus s'appelle Max. Il est marié à Ruth. Ils ont deux fils Saul et Nathan. Pour différencier les familles de l'un et de l'autre, les grands-parents Goldman parlent des Baltimore et des Montclair.

 

Dans leur langage, Baltimore est un raccourci pour "Goldman-de-Baltimore", la famille de l'oncle Saul, qui habite cette ville du Maryland. Les Baltimore, ce sont Saul, donc, avocat brillant, sa femme Anita, médecin non moins brillant, leur fils Hillel, auquel s'ajoutera Woodrow Finn, Woody, un garçon qu'ils adopteront, en quelque sorte.

 

Montclair est un raccourci pour "Goldman-de-Montclair", la famille de Marcus, qui habite cette ville du New Jersey. Son père est ingénieur, sa mère vendeuse dans une succursale d'une enseigne new-yorkaise de vêtements chics.

 

Les Baltimore, au début de cette histoire, sont mieux considérés que les Montclair par les grands-parents Goldman: Au sortir de leur bouche, le mot "Baltimore" semblait avoir été coulé dans de l'or, tandis que "Montclair" était dessiné avec du jus de limaces.

 

Hillel, Woody et Marcus, adolescents, forment le Gang des Goldman. Ils sont tous trois nés en 1980, et sont comme des frères. Mais ils vont tous trois aimer la même fille, Alexandra, qui ne se donnera qu'à Marcus, alors qu'ils se sont tous juré, un jour, de renoncer à elle pour ne pas mettre le Gang en péril.

 

Alexandra, fille de Gillian et Patrick Neville, "Neville-de-New-York", a deux ans de plus qu'eux. En 1995, ils figurent tous les quatre sur un cliché qu'Alexandra a fait parvenir à chacun d'eux et au dos duquel elle a écrit: JE VOUS AIME LES GOLDMAN.

 

Les quatre rêvent de devenir célèbres et ils accompliront ce rêve (pour un temps seulement pour certains): Hillel, en tant qu'avocat, Woody, en tant que joueur de football, Marcus, en tant qu'étoile montante de la littérature américaine, et Alexandra, en tant que vedette de la chanson.  

 

Le livre des Baltimore est subdivisé en cinq livres qui se suivraient presque chronologiquement si le troisième n'était pas un retour aux origines des Goldman, nécessaire et éclairant: Le Livre de la jeunesse perdue (1989-1997), Le Livre de la fraternité perdue (1998-2001), Le Livre des Goldman (1960-1989), Le Livre du Drame (2002-2004) et Le Livre de la réparation (2004-2012).

 

A l'intérieur de ces cinq livres, le narrateur fait des incises temporelles hors de la période considérée, et l'année 2004, celle du Drame, fait alors office d'année de référence, autour de laquelle toute l'histoire tourne, comme on tourne autour d'un pot, sans le dévoiler.

 

Ce procédé de narration, a la vertu de ne livrer les éléments du puzzle que morceau par morceau et de ménager le suspense jusqu'au bout, ce dont le lecteur n'est pas dupe mais se réjouit. D'autant que le récit est émaillé de drames qu'on découvre peu à peu, et qui préparent au point d'orgue du Drame avec un grand D.

 

Il n'y aurait évidemment pas de drames s'il n'y avait pas de jalousies infondées, de rivalités mal placées, de préférences supposées, de non-dits bien (ou mal) intentionnés, en tous cas générateurs de quiproquos, d'ascensions suivies de chutes et inversement. Comme dans la vraie vie.

 

Le même personnage, qui parle de drames au pluriel, dit, justement, toujours à la fin du roman: Nos vies n'ont de sens que si nous sommes capables d'accomplir ces trois destinées: aimer, être aimé et savoir pardonner.

 

Ce livre bien construit, sous une apparence foisonnante - Marcus attrape ses souvenirs dans le filet à papillon de [sa] mémoire - signifie un tel accomplissement. Le verbe aimer s'y conjugue à l'actif et au passif et le pardon ultime s'y trouve dans l'épilogue intitulé Jeudi 22 novembre 2012. Le Jour de Thanksgiving.

 

Dans cet épilogue, et dans cet esprit, Marcus l'écrivain répond à la question: Pourquoi j'écris? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Pourquoi je lis de tels livres? Pour la même raison que Marcus les écrit.

 

Une fois refermés, je me rends compte en effet que, mine de rien, de tels livres sont de ceux qui me font passer, d'une seule traite, un long et bon moment, sans que je lève le nez de leurs pages pour regarder ailleurs.

 

Francis Richard

 

Le Livre des Baltimore, Joël Dicker, 480 pages, Éditions de Fallois / Paris

 

Livres précédents, coédités par les Éditions de Fallois et l'Âge d'Homme:

 

Les derniers jours de nos pères (2012)

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 22:45
Football, de Jean-Philippe Toussaint

Qu'est-ce que créer, aujourd'hui, dans le monde dans lequel nous vivons? C'est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance non pas modeste, mais mineur, un signal - un livre, une oeuvre d'art - qui émettra une faible lueur vaine et gratuite.

 

Mis à part qu'une lueur n'est jamais vaine, le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint est bien un signal lumineux et chaleureux, émis gratuitement dans le monde d'aujourd'hui. S'il affirme donc, dans un court prologue, que ce livre ne devrait plaire à personne, ni aux intellectuels ni aux amateurs de football, il se trompe ou il dupe.

 

Car ce livre devrait au moins plaire à ceux qui aiment lire ce que Jean-Philippe Toussaint écrit sur le temps qui passe. Et, pour cela, il n'est nul besoin d'appartenir à l'une des deux catégories de lecteurs évoquées par lui. Il suffit d'avoir un penchant, même mineur, pour une vision poétique et littéraire des êtres et des choses.

 

Jean-Philippe Toussaint fait seulement mine, dit-il, d'écrire sur le football. Mais il écrit tout de même, dans ce livre, sur le football et sur l'aventure des Coupes du monde qui a commencé pour lui avec celle de 1998. Cette anné-là, pour la première fois de sa vie, il assiste dans un stade à un match de l'événement planétaire.

 

Les Coupes suivantes ne laisseront dès lors pas indifférent cet écrivain qui écrit sur un mode mineur, même si, pendant chacune d'elles, son esprit est peu ou prou saisi par une humeur vagabonde et digressive.

 

Quand il se livre à des considérations sur le football, il le fait de manière singulière: il utilise les mots de la poésie et de la littérature. Il s'agit pour lui d'effleurer le football, de saisir son mouvement, de caresser ses couleurs, de frôler ses sortilèges, de flatter ses enchantements.

 

Il ne s'agit décidément pas pour lui de se lancer dans de grands débats théoriques qui concernent le football, comme phénomène social ou politique. Il ne traite jamais que de sujets accessoires, insignifiants ou mineurs, qu'il confronte aux piliers immuables du temps et de la mélancolie.

 

Lors de la Coupe du monde, organisée en 2002, par la Corée et le Japon, il décrit ainsi ce qu'il voit cet été-là à Kyoto, ville qui n'a jamais été portée sur le football:

 

J'écoute des bruits d'eau diffus qui se font entendre au loin. Qu'importe au fond le football. Le temps passe, et, sur les ponts, s'éloignent en silence de fugitives silhouettes féminines à bicyclette, une ombrelle à la main.

 

Les Coupes du monde se suivent et ne se ressemblent pas pour Jean-Philippe Toussaint. Lors de la dernière en date, celle de 2014, au Brésil, il innove. Il regarde pour la première fois un match en streaming sur l'ordinateur portable dont il se sert pour écrire.

 

Il est en Corse et s'est pourtant promis de consacrer son été à la littérature... Il installe cependant son ordinateur portable sur un canapé, le surélevant telle une offrande, sur un petit autel profane, composé de deux ou trois tomes de l'encyclopédie Universalis (hommage paradoxal de la vertu au vice).

 

Dans son court prologue, Jean-Philippe Toussaint dit aussi à propos de Football: Il me fallait l'écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde. Il faut lui en être reconnaissant, parce que ce fil peut être conducteur pour les autres. Et il serait donc dommage qu'il soit rompu.

 

Francis Richard

 

Football, Jean-Philippe Toussaint, 128 pages, Les Éditions de Minuit

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Nue (2013)

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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 22:55
Zebraska, d'Isabelle Bary

L'amour est le triomphe de l'imagination sur l'intelligence.

 

Cette épitaphe placée en exergue au dernier roman d'Isabelle Bary, Zebraska, est de Henry Louis Mencken, ce libertarien américain de Baltimore qui aimait bien choquer, qui était un peu trop élitiste à mon goût, mais qui avait assurément le sens de la formule (Un bon politicien est aussi impensable qu'un cambrioleur honnête.).

 

Quoi qu'il en soit, cette épitaphe résume très bien le propos de l'auteur. Le lecteur aura tout intérêt à s'en servir comme fil conducteur, pour deviner assez vite, en lisant entre les lignes du livre, où l'auteur veut gentiment et sûrement le mener, sans connaître pour autant avant la fin tout le chemin qu'elle lui fera emprunter pour y aboutir.

 

Martin Leroy est né le 24 mai 2035. Il a quinze ans. C'est un surdoué, un enfant intellectuellement précoce, un HP (haut potentiel). Il a un cerveau qui n'arrête pas de mouliner... Sa grand-mère paternelle, Mamiléa (elle se prénomme Léa), l'appelle affectueusement mon zébron, de la même façon qu'elle appelait son père quand il était enfant.

 

Quelques mois plus tôt, la veille de Noël 2049, son père, Thomas Leroy, lui a justement remis de la part de Mamiléa un cadeau insolite, un livre, un livre écrit par elle, à son intention. Ce qui, au début, ne l'a guère réjoui, parce qu'un livre c'est désuet et inutile (pour s'informer et se distraire, il y a déjà les tablettes).

 

Ce livre devrait le faire réfléchir (comme s'il ne réfléchissait déjà pas assez!). Aussi Martin n'ouvre-t-il pas tout de suite cet objet importun. Quand il se décide enfin, vingt-quatre heures plus tard, une des premières phrases qu'il lit, sous la plume de Mamiléa, est celle-ci: Je te souhaite la bienvenue à Zebraska, le monde qui refuse d'abandonner l'imaginaire à la réalité.

 

En fait la grand-mère de Marty - elle seule emploie ce diminutif qui n'en est pas un pour s'adresser à lui - lui raconte une histoire dont son père,Thomas, est le héros, un héros qui lui ressemble et qui lui en a fait voir à elle, de toutes les couleurs, parce qu'il était différent des autres enfants, non pas physiquement, mais intérieurement, parce qu'en un mot il était un zèbre.

 

Elle annonce d'entrée de jeu la couleur: Le héros va s'en prendre plein la figure pour s'en sortir indemne, voire avec un petit supplément d'âme. C'est exactement ça le pouvoir de l'imaginaire: la capacité de revisiter l'histoire pour qu'elle nous emporte, l'air de rien, vers une fin glorieuse.

 

Zebraska inspire Marty, qui se met parallèlement, et tout naturellement, non sans mal, à écrire en le lisant: D'abord, mes pouces surdéveloppés et très peu habitués à l'écriture handicapaient la manipulation du stylo. Les taches, les pressions inutiles et les jurons s'étalaient grossièrement sur mes pages.

 

Le Zebraska de Mamiléa se distingue du Zebraska de Marty par la typographie - ce qu'elle écrit est mis en italiques. Ils se distinguent aussi nettement par le style, qui est l'expression de chacun des deux dans son époque. Mais les deux Zebraska sont écrits à la première personne du singulier. Ce qui convient fort bien à l'expression des confidences de l'une et de l'autre.

 

Si le Zebraska de Mamiléa est le récit des tribulations, dans les années 2010, d'une mère confrontée aux difficultés relationnelles, que son fils a avec elle et avec les autres, le Zebraska de son petit-fils est le récit, trente ans plus tard, des réflexions personnelles que lui inspire celui de sa grand-mère.

 

Au début de Zebraska, Mamiléa dresse un tableau apocalytique des années 2010. Le monde manquait d'ailes (L'avenir semblait sombre et on le défiait) et le bon plaisir commandait pour ceux qui pouvaient se l'offrir: Consommer, vite, sans partage. Se consumer. Pour cela on trimait dur, jusqu'à la folie parfois. On savait l'énergie de plus en plus rare, la famine grandissante, mais on consommait etc.

 

Le monde des années 2040 est maintenant à l'inverse de celui des années 2010: Chaque époque a ses folies. Nous n'avions plus de destin, nous étions individualistes, mais nous possédions une richesse qui vous fait défaut: nous avions des racines, des légendes à raconter. Notre cerveau global était cliniquement malade, mais il possédait encore de belles histoires!

 

Dans l'intervalle, en 2022, il y a eu la Grande Bascule et Mamiléa dit à Marty: Depuis, une autre vie s'est amorcée. Tu as toujours été libre dans la tête. Car la révolution ne fut pas qu'énergétique, elle fut aussi mentale et physique. Un peu plus loin elle résume ce qui s'est passé, sans trop en dire encore. L'Âge d'or du stéréotype est mort cette année-là: La différence est devenue alors une sorte de privilège.

 

Tout est-il donc dit dès les premières pages? Non, bien sûr. Et c'est là que l'on mesure à quel point Lao-Tseu avait raison, qui disait dans le Tao-Te-King: Le but n'est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit. Car c'est bien le comment, guidé par l'amour, qui importe dans le livre d'Isabelle Bary et qui lui donne toute sa saveur démonstrative en faveur de l'imaginaire et, ce n'est finalement pas contradictoire, en faveur de la mesure.

 

On peut ne pas être d'accord avec le bilan que l'auteur dresse des années actuelles. On peut ne pas être convaincu qu'aura lieu un jour la Grande Bascule telle qu'elle la décrit à la fin de son livre ou que le monde finira par être complètement oublieux de ses racines. Mais comment ne peut-on pas apprécier cette formule emblématique du livre: La différence est la seule énergie renouvelable de la nature humaine?

 

Francis Richard

 

Zebraska, Isabelle Bary, 224 pages, Éditions Luce Wilquin

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 22:55
Safran, de Marina Salzmann

La couverture de ce recueil de nouvelles est la reproduction du détail d'un tableau. Il a été peint en 2012 par Simonetta Martini. Il s'intitule Safran. Dans la nouvelle éponyme, il a inspiré Marina Salzmann, comme d'autres toiles de l'artiste. Mais elle parle plus particulièrement de celle-ci comme du tableau des Amoureux du peintre Markus Wellington, qu'elle a imaginé et qui l'a déroulé un jour au pied de sa femme:

 

Les couleurs en étaient vives et réalistes. Mais depuis il a passé sur la toile une nouvelle couche homogène, un jaune safran transparent. La femme et l'homme sont nus, assis face à face en plein champ. Au-dessus d'eux les collines et le ciel composent une frise. Dans cette lumière d'or qui semble venir de très loin, les corps et les blés sauvages sont tellement confondus qu'ils semblent déjà avoir été dématérialisés.

 

Le mot important est ici dématérialisé, parce qu'il contient le mot matière. Or la matière et sa destruction sont implicitement, ou explicitement, exprimés dans les onze nouvelles qui composent le recueil. La matière y fait place au vide, à un trou béant, à la disparition, ou, au contraire, prend toute la place, comme un défi, justement, à la disparition, à la mort.

 

Les fenêtres de Marianne Lucas, cuisinère au chômage, ouvrent sur un Chantier et son vacarme. Ce bruit dure de l'aube à la nuit, tous les jours que Dieu fait, excepté le dimanche. Marianne sent comme un trou noir. Ce trou noir se creuse à la faveur de ce bruit de chantier. Ce trou ne cesse qu'avec le silence. Il lui semble que le monde est aspiré par ce trou et qu'il est sur le point d'y disparaître.

 

Dans Rank, diminutif affectueux d'une marque de photocopieur, tout peut être réduit de taille par la technique de reproduction des images. Tout, les êtres comme les choses. Ce phénomène crée un monde de rechange, tellement  éloigné de l'original qu'il fait perdre pied, que les mots pour le dire perdent leur signification et que le mensonge semble être devenu la règle.

 

Son genou est de plus en plus douloureux. Ses difficultés à se déplacer la mettent en marge du groupe composé de collègues et de leurs familles avec lesquels elle et son fils Sébastien passent leurs vacances en Crète. Souvent elle se sent vide. La meilleure façon de boiter est encore de prendre la route au volant de la Micra de location, avec Sébastien, féru de Kerouac, de s'alléger ainsi temporairement de ses angoisses et de laisser les autres à leur plage.

 

L'homme a trouvé sa mère morte sur le carrelage de la cuisine. Pour la Congeler, il a acheté un gros électro-ménager, de quatre cents litres, lequel occupe une grande partie de la pièce: La complicité des objets de la cuisine semblait acquise: table et chaises, étagère, plan de travail, boîte à pain, même la cafetière, tous par leur matérialité obtuse, opposaient à la mort un déni radical. La mère était devenue un peu comme eux, et c'était toujours être. Une chose...

 

Sa chatte noire, Pamela, a fait une Fugue. Elle a profité de la porte laissée ouverte par Germano chassé du lit conjugal pour une onomatopée émise par sa bouche quand il dort. Il paraît que personne ne l'a vue. Alors elle scotche une vingtaine d'affichettes où elle a écrit à la main: Perdu chatte noire. Tache blanche en forme de slip. Soutien-gorge assorti. Yeux jaunes. Téléphone. Cette disparition réserve bien des surprises à sa propriétaire...

 

Sa grand-mère dit un jour: j'aime les gens simples. Et c'était dans sa bouche une phrase inhabituelle. Elle s'efforce depuis de faire semblant d'être simple. Elle ne supporterait pas d'être désapprouvée par sa grand-mère si elle était encore de ce monde. Alors elle pense simplement à elle. Elle écrit sur elle. Elle écrit à sa place, parce que sa grand-mère, de langue allemande, n'écrivait rien d'autre que des mots sur ses listes de commissions, tels que Fleisch, Wein, Blumen.

 

A Santiago, pendant les événements, Herrera travaillait au service des passeports. Un jour il a été désigné volontaire pour la morgue où les cadavres ne finissaient pas de défiler. Qu'y faisait-il? On ne sait. Ce qu'on sait, c'est que Kiko, qui était avec lui, a reconnu Victor parmi ces cadavres: Comme tout le monde, Kiko et Herrera connaissaient les chansons de Victor, les plus célèbres, celles qui regorgent de colombes, de papillons, de fenêtres ouvertes.

 

Il serait parti dans un pays Loin comme la Chine: Les autres habitants seraient des hommes comme lui, à demi effacés, sans peur à l'idée de disparaître bientôt complètement, leur chair confondue à celle de la ville. Et Camille finirait par trouver le nom de la ville et l'adresse où il réside, on ne sait trop comment, et elle y déchiffrerait, à l'aide d'un dictionnaire de voyage, l'alphabet inconnu des rues.

 

Elle et Agnès ont reçu pour mission d'aménager la salle commune du rez-de-chaussée de l'entreprise, à moindre frais. Après avoir tout transformé dedans, elles devront s'occuper des abords. Il n'y a plus de salle fumeur: Ceux qui n'ont pas renoncé à cette activité dangereuse ne peuvent s'y livrer qu'à l'air libre, dans une Issue de secours. Le vendredi venu, comme les heures comptent double mais pas la paie [...], on doit donc doublement se détendre pendant les pauses... 

 

Il a l'intention d'écrire quelques pages. Quel en sera le point de départ? Une anecdote qu'il a entendue la veille dans une soirée. Cependant, il a beau se concentrer, il n'arrive pas à s'en souvenir. Alors il s'emploie, avec Méthode, à retrouver l'anecdote perdue. C'est une méthode qui n'en est pas vraiment une, puisqu'elle consiste à continuer à chercher en faisant confiance à son inconscient et au hasard.

 

Il n'y a plus que quelques survivants au désastre. Ils sont devenus muets. Certaines communautés, pour y remédier, ont imaginé d'organiser les Banquets: Par les banquets on arrive à se jouer de cette mélancolie obsédante qui habite désormais les esprits, cette impression bizarre de tuer le temps, alors qu'il est déjà mort, ou d'en être les exécuteurs testamentaires, même s'il n'y a aucun légataire.

 

Mort et vie, absurdité et sens, fugue et recherche, rêve et réalité, mensonge et vérité sont des mots-clés de ces nouvelles, où règnent les antagonismes, que les protagonistes s'ingénient à dépasser. Et leur angoisse y est omniprésente. Cependant, des bonheurs d'expression mettent parfois du baume au coeur du lecteur, surtout s'il est impénitent: Les livres sont des lits où les poètes dorment les yeux ouverts.

 

Francis Richard

 

Safran, Marina Salzmann, 176 pages, Bernard Campiche Editeur

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 22:55
Manifeste incertain 4, de Frédéric Pajak

Evocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps, tel est, exprimé de façon désarticulée, le propos du Manifeste, qui s'ouvre par ce premier volume. D'autres suivront, au gré de l'incertitude, écrivait Frédéric Pajak en 2012, en préambule au premier volume de son Manifeste. Frédéric Pajak poursuit toujours ce propos trois ans plus tard. Le quatrième volume de son Manifeste vient ainsi de voir le jour sans que cela signifie que d'autres volumes suivront. Il est, comme les précédents, illustré de magnifiques dessins à l'encre de Chine.

 

D'autres volumes ne suivront peut-être pas, car l'avenir est, par définition, incertain, comme le Manifeste de Pajak (à moins que l'on ne croit au déterminisme). Mais il ne peut être envisagé sans liaison avec le passé. Frédéric Pajak ne se résout donc pas à ne voir subsister que le présent. Et c'est pourquoi il fait ces retours dans le passé, démarche qui ne doit évidemment pas être considérée comme nostalgique, mais comme nécessaire, rétablissement de l'Histoire et guerre du temps obligent.

 

Dans mon enfance, j'ai mal mangé est la première phrase de ce volume. C'est sans doute pourquoi l'auteur est sensible à la nourriture, la bonne, et qu'il s'afflige de ce qu'elle est devenue en France, où l'on parle désormais de gastronomie, mais où la malbouffe poursuit son irrésistible et historique escalade. Selon lui, par bonheur le peuple italien est un des seuls peuples à avoir conservé sa cuisine intacte:

 

L'Italie a tout perdu: son âme d'"enfant emmailloté", sa foi brûlante et païenne, sa passion de l'harmonie universelle; à présent ses Italiens meurent devant leur télévision - particulièrement vulgaire. Ils ne sont plus grand chose, ne s'intéressent à rien, pas même à eux. Seule leur cuisine les sauve du Jugement dernier. Plaise à Dieu qu'elle leur survive.

 

Changement de décor. Frédéric Pajak fait en 2014 une croisière à bord du Magnifica, un énorme navire qui appareille en novembre depuis le port de Santa Cruz, île de Ténerife, aux Canaries: Nous traverserons l'Atlantique, longerons la côte du Brésil jusqu'à Buenos Aires. Il y a foule sur ce paquebot: C'est dans la foule, remarque-t-il, que je me persuade de ne pas lui appartenir. Et c'est dans la foule que je m'abstrais et goûte le meilleur de la solitude.

 

Au cours de ce voyage, qui évoque La croisière s'amuse, il lit du Gobineau, plus précisément son Essai sur l'inégalité des races humaines. Il le lit ce livre redouté par les réactionnaires, haï par les progressistes, répudié par les illettrés. Peu lu, et le plus souvent pas lu du tout. Bien sûr, ce livre écrit dans un très grand style est regrettable : Vu d'aujourd'hui, sa théorie raciale est encore plus terrible. Mais c'est d'abord un livre amer, parfaitement désespéré, et désespérant. Et c'est ce qui émeut Pajak.

 

Pajak peut dès lors parler de l'Essai en connaissance de cause. Il n'est pas du tout ce qu'on croit, sans l'avoir lu, ou lu un peu seulement: Gobineau ne voulait en rien sauver le monde. A ses yeux le déclin de l'humanité était inexorable, et il s'en réjouissait. Nulle part il n'écrit en faveur d'une race nouvelle, pure. Au temps pour les racistes ordinaires que Gobineau méprisait! Jamais il ne laisse entendre qu'une "race supérieure" doive exterminer, réduire en esclavage ou maltraiter des "races inférieures".

 

Gobineau, piètre savant, avait seulement les préjugés de son temps... Quant aux antisémites, qui voient en lui un précurseur, ils se trompent lourdement sur son compte : Gobineau est plein d'une bienveillance admirative envers les Juifs. Sauf dans sa correspondance : une seule allusion à sa soeur et à Cosima Wagner - sans doute pour complaire à celle-ci: "Les Suisses sont en train de se faire manger tout vivants par les Juifs."

 

Pajak, avant cette lecture, n'ignorait pas Gobineau. Il avait picoré son oeuvre. Mais, après cette lecture, il approfondit sa connaissance de l'homme, de son existence comme de son oeuvre, de ses amours comme de ses idées et fréquentations. La personnalité de l'auteur de La Renaissance se dessine: c'est un gentilhomme anachronique, quelqu'un d'un grand raffinement, auquel s'ajoute un pessimisme inconsolable. Frédéric Pajak précise que Gobineau aime à répéter: "Je suis de ceux qui méprisent."

 

Escale à Buenos Aires. Frédéric Pajak visite l'immeuble où vécut Witold Grombrowicz de 1945 à 1963. Grombowicz, en 1960, se plaignait de la cuisine argentine qu'il considérait comme une malédiction. Retour donc au propos du début du Manifeste incertain 4 sur la nourriture. Pajak abonde dans le sens de Gombrowicz et commente:

 

On juge un pays, un peuple, à sa cuisine. Un peuple qui ne sait pas cuisiner reste inachevé. La bonne cuisine n'a rien à voir avec la richesse. Les pays protestants, l'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre, la Hollande et les pays scandinaves, ne manquent pas d'argent: ils manquent d'appétit.

 

Pourquoi Frédéric Pajak s'intéresse-t-il à l'histoire personnelle de Gobineau, comme à celle d'autres écrivains? Il l'explique en ces termes: Chaque individu a son histoire personnelle, et celle-ci est inexorablement suspendue à l'Histoire. Même s'il l'ignore. En retour, l'Histoire lui restitue son histoire personnelle, mais transfigurée. Il l'ignore d'autant plus. Parce que l'Histoire lui est cachée. Elle lui est interdite par l'Histoire qui imite l'Histoire, l'Histoire fragmentaire, désagrégée.

 

Cette explication vaut pour lui-même. Il raconte comment, dernier de classe perpétuel, ballotté d'un collège l'autre, il aboutit dans une école nouvelle d'un genre très spécial, la Roseraie, à Dieulefit, dans la Drôme. La liberté y est érigée en obligation et le grand principe y est l'épanouissement de l'élève. Rien ne doit faire obstacle à la créativité de ce dernier: Nous sommes donc libres, libres d'étudier, libres d'installer ou de repeindre notre chambre à notre guise, libres de nos loisirs, libres d'aller et venir...

 

Cette liberté obligatoire est tout le contraire de ce que préconise un Friedrich Nietzsche, en maître d'école: Contre la déchéance de l'enseignement et de la culture de masse, il faut, selon Nietzsche, revenir aux règles, à la grammaire, au lexique. Il s'agit de réhabiliter la stricte obéissance, la soumission, le dressage. Il préconise aussi, ce qui suppose un peu de candeur, et beaucoup de désintéressement de suivre les instructions secrètes de la nature :

 

"L'homme vraiment cultivé possède donc ce bien inestimable de pouvoir, sans rupture, rester fidèle aux instincts contemplatifs de son enfance."

 

Quarante ans après, le 6 juin 2015, Pajak revient sur ses pas: Dieulefit: mon coeur a battu si fort par ici. J'ai respiré toute l'âpreté de son mistral. J'ai connu l'horreur de la liberté dictée, et cette illusion des choses facultatives. Mais j'ai aussi goûté à la liberté qui se gagne, la meilleure, dans nos longues escapades faites d'insouciance. Bakounine disait: "La liberté d'autrui augmente la mienne à l'infini." Ce pourrait être une boutade. C'est la plus belle profession de foi qui soit. Mais qui veut l'entendre?

 

Celui qui lit Pajak et en fait son miel...

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 4, Frédéric Pajak, 224 pages, Les Éditions Noir sur Blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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