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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 23:55
Le retour des choses, de Sabine de Muralt

"Dans la vie, il n'y a pas de jours plus remplis que ceux qui n'ont peut-être pas été vécus, mais qui se sont égarés dans les pages d'un livre."

 

Cette phrase élégante (qui le résume si bien que l'éditeur l'a choisie pour en illustrer la quatrième de couverture) est l'avant-dernière du récit imaginé, que Sabine de Muralt vient de publier sous le titre Le retour des choses.

 

Dans le sens qu'il serait brusque, ce retour des choses, épilogue de ce récit tout en finesse, ne peut être qualifié de juste. Dans le sens qu'il serait inattendu, il peut l'être. A l'instar de la vie, vécue ou rêvée la plume à la main, s'amusant de surprendre toujours.

 

Dans les plis de ce récit se cachent les éléments d'un puzzle. Ce que le lecteur pourrait prendre pour des digressions, faites sous la forme de courts chapitres, n'en sont que des morceaux indispensables à sa compréhension.

 

Une fois reconstitué, ce puzzle dessine, sur quelques décennies, l'histoire, plus longue qu'elle ne se présente de prime abord, de Cordélia, dont la famille, pendant quatre cents ans, a habité une demeure située à Uchtenwil, occupée en dernier par son grand-père.

 

Dans cette demeure se trouvent encadrés d'or et accrochés au mur les personnages de sa famille qui se sont illustrés sur les champs de bataille et dont les noms font que c'est leur passé qui donne de l'épaisseur au présent...

 

Cordélia a seize ans. Elle fait un séjour inoubliable, conclu par un drame, chez sa marraine Othonie, en Bavière, à Neubeuern; assiste en Bretagne au mariage de sa cousine Charlotte avec Saint-Ketoël; se rend au festival Mozart à Salzburg pour le bicentenaire de sa naissance...

 

Peu à peu, apparaissent dans le tableau les deux soeurs de la mère de Cordélia, sa tante Anne, dont elle est proche, mariée à Gilles et mère de Charlotte, et sa tante Nathalie, qui n'est guère aimable avec elle de son vivant. Ces deux tantes sont indéniablement de fortes personnalités. Bon sang ne saurait mentir.

 

A propos de personnalité, à sa tante Anne, dont la tristesse est latente depuis que son fils aîné, Jocelyn, s'est marié, Cordélia a dit un jour qu'elle n'était pas sentimentale: "J'ai trop de sentiments pour ça."... Mais elle a un point d'ancrage, la maison de famille, à Uchtenwil.

 

A seize ans, on peut dire que "cette maison incarnait pour elle une immuabilité rassurante, si différente de la vie mouvementée de ses parents et de son existence de jeune fille oisive, mais elle ne devinait pas de combien d'abnégations, de quels tourments, cette calme immuabilité était faite."

 

Son existence de femme va se charger de lui apprendre ce qu'elle ne pouvait effectivement deviner derrière les apparences...

 

Francis Richard

 

Le retour des choses, Sabine de Muralt, 116 pages, Editions de l'Aire

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 23:30
Innocent, de Gérard Depardieu

"Etymologiquement, l'innocent, c'est celui qui ne nuit pas."

 

C'est ainsi que Gérard Depardieu se définit, Innocent.

 

Il développe:

"L'innocent ne juge jamais les gens.

L'innocence, c'est le respect des autres.

C'est un débile aussi, un innocent, il a un côté pur et sans malice."

 

Il précise encore:

"Ce n'est pas une façon de voir la vie, non, c'est une façon de la recevoir.

Et ce n'est pas une façon de la connaître non plus, mais de la reconnaître."

 

Le fait est que, dans ce livre éponyme, Gérard Depardieu se livre, sans malice, et qu'il est bien pur d'une certaine manière, lui qui ne voit pas le mauvais côté des choses.

 

Il appartient à une autre France, celle d'avant 1968, s'il faut la dater, à une autre époque "où on pouvait encore vivre ses passions, faire de sa passion un art".

 

Depuis, a été remise au goût du jour "la France de l'épuration, de la dénonciation, la France du "oui mais", celle où il faut que tout soit propre, cette soi-disant propreté dans laquelle nous sommes tous en train de crever".

 

Sa conception de l'art, qui n'est utile que s'il est dangereux, du cinéma qui doit être vrai et témoigner d'une culture, d'un pays, d'une identité, n'est bien sûr pas compatible avec la bienveillance et l'hypocrisie calibrées d'aujourd'hui.

 

Les hommes de pouvoir? "La seule chose qui leur fait peur, c'est l'honnêteté."

 

Les gens de France? Ils ne disent plus rien: "On est dans un pays muet. On les désespère tellement, on leur fait tellement peur, on les abrutit tellement à force de conneries qu'on a fini par leur couper la parole, ce qui, pour moi, est la pire des violences."

 

Il ne faut rien attendre des politiques: "Il y a simplement à vivre les choses qui nous arrivent et à se démerder seul pour essayer de les vivre au mieux."

 

Les politiques traitent la diversité humaine et naturelle en bloc: "Ils veulent que tout le monde se conforme aux mêmes choses, ils nous balancent des règles et des lois à n'en plus finir, comme s'ils ne comprenaient pas ou ne supportaient pas que chacun soit différent."

 

Il y a en lui du Audiard, cet anar littéraire qu'il aime, quand il écrit: 

"Changer de trottoir pour éviter les cons, j'ai toujours fait ça.

La différence c'est qu'il y a de plus en plus de cons, alors je suis obligé d'aller de plus en plus loin.

Enfin, quand je dis des cons... je parle de ceux qui prétendent des choses, qui prétendent prendre votre vie en main, vous informer, faire votre bien, diriger.

Je parle de ces masses-là, pas des individus."

 

Il va donc de plus en plus loin, sans valise. Il ne s'installe pas. Il ne l'a jamais fait. Il passe. Il s'émerveille. Ça le tient en vie:

"Et ce qui m'émerveille par dessus-tout, ce qui a toujours guidé mes pas, ce sont les autres.

Quelqu'un qui est fatigué, c'est quelqu'un qui ne regarde plus les autres.

Je suis sans arrêt en train de regarder les gens, leur terre, là où ils vivent, comment ils vivent."

 

L'histoire le fascine. Ce qu'il aime en elle, c'est la création, qui le fascine depuis toujours. Aussi l'histoire est-elle "le contraire de l'ignorance", "le contraire de la bêtise". Le fascine également depuis toujours le mystère de la vie et de la nature. C'est de là que lui vient son sens du sacré.

 

Il n'a rien contre la foi: "Le vrai danger, ce n'est pas la foi, ça n'a jamais été la foi, le vrai danger c'est quand l'homme avec toute son arrogance, sa perversion et son ignorance se met à interpréter les textes sacrés dans le seul but, pas forcément conscient, de se mettre à la place de Dieu."

 

Il n'a rien pour la raison: "Avec ça tu n'es jamais en paix, tu es toujours plus ou moins en conflit avec ton prochain. Les textes des Lumières sont des textes politiques, des textes de combat souvent, des textes qui en tout cas nous éloignent de l'innocence."

 

Il est vrai que, dans les Lumières, tout n'est pas lumineux... et qu'il faut du discernement pour séparer le bon grain de l'ivraie...

 

Au-delà de la politique, au-delà de la raison, au-delà de ce qui est formulable, il y a sa relation avec le cosmos. Il est citoyen du monde dans le sens qu'il est:

"Citoyen d'un monde dans lequel les gens, où qu'ils soient, peuvent éprouver, par instants au moins, un lien avec les autres et le cosmos, une foi en tout ce qui les entoure.

Eprouver cet état d'innocence et de confiance."

 

La mort n'a rien d'encombrant pour lui. Ce qu'il en dit pourrait même lui servir d'épitaphe:

"Ma mort, je la vois comme une belle paix.

Et d'une certaine façon comme un soulagement aussi pour ceux qui sont autour de moi.

Je ne les ferai plus chier, ils vont pouvoir m'aimer tranquillement, enfin."

 

Francis Richard

 

Innocent, Gérard Depardieu, 192 pages, Cherche Midi

 

Livre précédent:

 

Ça s'est fait comme ça, 176 pages XO Editions (2014)

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 20:30
Les deux vies de Louis Moray (Gérimont III), de Stéphane Bovon

Après Gérimont et La lueur bleue (Gérimont II), voici la suite du cycle, imaginé par Stéphane Bovon. Enfin, la suite c'est vite dit, puisque, dans ce volume de ce qui se veut un "projet littéraire épique, baroque et postmoderne", il s'agit d'un retour en arrière, sur les Deux vies de Louis Moray, le roi de Gérimont.

 

Pour le lecteur qui n'aurait pas lu Gérimont, ou qui en aurait oublié la trame, Stéphane Bovon fait précéder Gérimont III des résumés des deux épisodes précédents. Lesquels se déroulent dans une Suisse fantasmée, d'après la Montée des eaux, réduite à une peau de chagrin, le royaume de Gérimont, capitale Lachaude.

 

Le premier épisode, comme le titre l'indique se déroule à Gérimont, qui "vit en paix entre les montagnes et la mer": "Tout y est réglé par un système utopique et bienveillant", où les habitants n'ont pas la liberté du choix de leur métier, prédéterminé à leur naissance... Cet épisode commence par un meurtre élucidé et se termine par un autre qui ne l'est pas.

 

Le deuxième épisode est la quête de la veuve de la seconde victime pour découvrir whodunit le crime... Cette quête, aux multiples rebondissements, est une véritable odyssée, où Pénélope a échangé son rôle avec celui d'Ulysse et dont le dénouement, dit l'auteur, est "initiatique, cruel et très érotique".

 

Le troisième épisode se passe de nos jours, à Vevey, juste avant la Montée. Les deux vies de Louis Moray sont celles de son apprentissage politique et religieux, ce qui est indispensable à la connaissance d'un tel personnage. Le sous-titre du volume en résume assez bien le contenu: Roman politique et naturaliste.

 

Pour la compréhension de ce que sera Louis Moray il faut en effet savoir qu'il subira, dans ses deux premières vies successives, d'abord l'influence de l'actuel premier parti politique suisse, à savoir l'UDC, dont le narrateur retrace l'irrésistible ascension, puis celle de l'Eglise réformée de la Riviera.

 

A vingt ans, le timide et maladroit Louis Moray a rejoint les jeunes UDC de Vevey, adhérant sans mal aux positions du parti contre l'administration, la culture et, surtout, les étrangers. Le narrateur s'étonne cependant qu'il soit possible d'être "jeune et UDC", parti dont l'idéologie "prône le cloisonnement , l'ordre et le respect des traditions".

 

Le narrateur comprendrait a contrario qu'à vingt ans d'aucuns s'engagent à gauche: "Idéologiquement et physiologiquement, la gauche a les vertus, c'est le poncif, du coeur. La gauche est généreuse, elle veut le bien de tous, protège les faibles, les ostracisés, les étrangers"...

 

Cette vie de Louis Moray est tout aussi fantasmée que la Suisse de Bovon. Y apparaissent des personnalités politiques veveysannes bien réelles, telles que le syndic Laurent Ballif et la présidente de l'UDC Vaud, Fabienne Despot, auxquelles sont prêtés des intentions et des actes imaginaires, mais non sans fondements...

 

La vie de Louis Moray dans la communauté évangéliste de Vevey ne l'est pas moins, fantasmée. Le couple charismatique, formé par Eva et Jean-Corinne Kocher, qui se trouve à sa tête, ne se révèle pas moins persusasif que ne l'a été, dans sa vie précédente, Fabienne Despot, laquelle sait user et abuser de son charme...

 

Ces deux vies révèlent Louis Moray à lui-même, mais cela veut-il dire que, ce roi en devenir ne fait pas et ne fera pas le tri parmi les influences ainsi reçues? En tout cas, le lecteur se réjouira d'une telle inventivité de l'auteur, qui lui permet d'éclairer d'un jour cru cet essentiel protagoniste de l'épopée.

 

Le lecteur devra toutefois être patient. Après une parution jusque-là annuelle des volumes, il devra attendre un peu pour la suite. Lachaude (Gérimont IV) est en principe programmé en 2018... En attendant, il pourra toujours lire, l'an prochain, l'opus XI, intitulé Vevey sous les eaux et signé par un certain Karl-Reinhard Übersax-Müller...

 

Francis Richard

 

Les deux vies de Louis Moray (Gérimont III), Stéphane Bovon, 248 pages, Olivier Morattel Editeur

 

Episodes "précédents" chez le même éditeur:

 

Gérimont (2013)

La lueur bleue (Gérimont II) (2014)

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 23:55
Les meurtres de la Saint-Valentin, de Jean-Marie Reber

Le 14 février 1929, le jour de la Saint-Valentin, sept personnes sont assassinées à Chicago. Le commanditaire est un certain Al Capone... Les meurtres de la Saint-Valentin, de Jean-Marie Reber, sont en nombre plus modeste.

 

Il n'y a en effet que deux victimes dans ce polar et elles sont mortes la veille de la Saint-Valentin, un samedi, le 13 février donc, dans "une petite ville qui se situe au coeur de l'Europe géographique et qui, par modestie, souhaite rester anonyme".

 

Le premier crime est commis à 20 heures dans une petite cour intérieure, "située au milieu d'un petit passage d'une quarantaine de mètres qui reliait la rue du Seyon à la place du Marché". La victime, Sylvie Meier, est une jeune fille de dix-sept ans. Elle a reçu un coup de couteau en plein coeur.

 

Sylvie a été découverte aussitôt après la commission du meurtre, d'abord par Raoul Pardon, professeur de mathématiques, lequel a été d'autant plus choqué qu'il a cru reconnaître en la victime une ancienne de ses élèves, et par une vieille dame de 84 ans, fort diserte, Brigitte Poret.

 

Le second crime est commis la même soirée, vraisemblablement entre 22 heures et minuit. La scène de ce crime-ci est un studio occupé par une autre jeune fille, Chloé Frossard. Cette fois, c'est la mère de celle-ci qui l'a découverte, gisant derrière la porte et baignant dans son sang.

 

Le mode opératoire de ce second crime est différent du premier. Cette fois, la victime a reçu deux balles de 9 mm en plein coeur. Un voisin a vu un bel homme, "méditerranéen d'allure", quitter les lieux, semble-t-il vers 21 heures. Mais ce n'est qu'estimatif.

 

La meilleure amie de Sylvie, c'est Chloé, mais cela ne veut pas dire que les deux crimes soient liés. Sylvie a un petit ami attitré, Sébastien Burnier, avec lequel elle n'est pourtant jamais passé à l'acte, et un amant, Paolo Bianchi, la quarantaine, qui l'a mise enceinte et qui se trouve être le mari de la marraine de Sébastien, Léa, et, également, l'amant de... Chloé.

 

La mère de Sylvie, Nathalie, est divorcée. Son mari, Sylvius, vit en Allemagne. Les parents de Chloé, Pierre et Marinette, n'ont pas accepté de gaieté de coeur que Chloé prenne son indépendance et habite seule un studio. Maintenant ils regrettent amèrement de ne pas l'en avoir empêchée... 

 

L'enquête est menée par l'inspecteur Fernand Dubois et son équipe, composée de Karen Jeanneret, célibataire, et de Jésus Minder, en couple instable avec Julie. L'inspecteur Dubois, 50 ans, est marié avec Giselle. Ils ont deux enfants, des jumeaux de 8 ans, les "jujus", Grégoire et Francine.

 

Tout cela pour dire que, parallèlement, à l'enquête, l'auteur ne cache rien de la vie privée de ceux qui la mènent, les rendant familiers au lecteur et les présentant somme toute comme des personnes ordinaires, ayant une vie ordinaire en dehors de leur vie professionnelle qui l'est beaucoup moins.

 

Comme dans tout bon whodunit, l'auteur explore toutes les pistes possibles: Sébastien Burnier, Paolo Bianchi-Girardin, le coupable idéal, vers lequel convergent tous les indices et toutes les présomptions, sa femme Léa, riche héritière de la famille horlogère Girardin... Quel motif a guidé la main du ou des meurtriers? La jalousie? La réputation compromise? L'argent?

 

Ce polar est bien construit, et bien écrit, ce qui ne gâte rien. Le lecteur attentif, qui prend des notes en lisant, a sous les yeux tous les éléments pour résoudre l'énigme. Mais l'auteur prend un malin plaisir à brouiller les pistes de manière à l'égarer jusqu'au moment où il dénoue l'affaire. De la belle ouvrage...

 

Ce polar vient après un premier opus où déjà l'inspecteur Dubois menait l'enquête. La parution de deux autres volumes avec ce protagoniste est prévue en 2016. Fernand Dubois, inspecteur couleur locale, pourrait bien, si ses apparitions se poursuivent à ce rythme, s'inscrire dans la lignée d'un Jules Maigret ou d'un Antoine Bourrel...

 

Francis Richard

 

Les meurtres de la Saint-Valentin, Jean-Marie Reber, 252 pages, Nouvelles Editions

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le parfum de Clara (2015)

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 21:20
A ce stade de la nuit, de Maylis de Kerangal

C'est le 3 octobre 2013.

 

Un bateau venu de Libye, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l''île de Lampedusa; près de trois cents victimes seraient à déplorer.

 

Dans A ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal raconte comment elle a vécu cette catastrosphe humaine quand elle l'a appris, juste après les douze coups de minuit, à la radio, dans sa cuisine.

 

Cette nuit sera longue. Tout le monde dort. Elle ne dort pas. A ce stade de cette nuit tragique, des images viennent assaillir son esprit.

 

Lampedusa évoque pour elle l'auteur du roman Le Guépard, porté à l'écran en 1963 par Luchino Visconti, avec Burt Lancaster dans le rôle titre, celui de Don Fabrizio, le prince Salina. Le même Burt Lancaster incarne cinq ans plus tard Ned Merrill dans The swimmer de Frank Perry:

 

Peu à peu, le prince Salina et Ned Merrill m'apparaissent comme deux versions d'une même humanité, le recto et le verso d'un même homme.

 

Plus elle y pense, plus elle trouve extraordinaire que Burt Lancaster, désigné si souvent comme un "aristocrate" du cinéma, soit né à New-York en 1913, issu de l'immigration anglo-irlandaise, et tienne ensemble ces deux identités qui cohabitent dans le nom de Lampedusa: le prince et le migrant.

 

Le Guépard qu'elle a vu la dernière fois au Reflet Médicis, rue Champollion à Paris, se termine par un bal. En traversant la Seine, ce soir-là, sur le chemin du retour chez elle, elle réalise que Visconti avait filmé le bal du Guépard exactement comme un naufrage...

 

Plus tard, elle fait un autre rapprochement: Salina est aussi un toponyme, désigne aussi une île de la Méditerranée, celle-ci non pas située au sud de la Sicile comme Lampedusa, mais au nord, dans un autre archipel, celui des îles éoliennes: deux noms pour deux îles. D'un nom à l'autre, d'une île à l'autre, la migration se poursuit.

 

Maylis de Kerangal, pour qui les noms véhiculent des paysages, pour qui la mémoire permet de métamorphoser les espaces illisibles en récit, fait celui de son voyage au bout de cette nuit d'octobre, qui lui rappelle d'autres voyages et d'autres nuits:

 

Cette nuit-là, surexcitée, j'ai imaginé que les songlines aborigènes, une fois rassemblées, composaient une représentation quasi intégrale de l'espace australien et servaient de topo-guide à quiconque désirait le pénétrer, et s'y déplacer; j'ai visualisé les parcours innombrables à la surface de la terre, ce maillage choral déployé sur tous les continents, instaurant des identités comme des flux, et un rapport au monde conçu non plus en termes de possession mais en termes de mouvement, de déplacement, de trajectoire, autrement dit en termes d'expérience.

 

La fin d'un monde, le commencement d'un autre...

 

Venant de Libye, des hommes plus pauvres que pauvres se sont mis en mouvement et ce sont des pauvres, moins pauvres qu'eux, mais pauvres tout de même, qui les ont hébergés, les ont relevés et l'humanité entière avec eux. Hospitalité.

 

Maylis de Kerangal conclut: Etrangement, le toponyme insulaire n'avait encore jamais recouvert le nom de fiction qui avait fini par sédimenter en moi - ce nom de légende, ce nom de cinéma -, mais ce matin, matin du 3 octobre 2013, il s'est retourné comme un gant, Lampedusa concentrant en lui seul la honte et la révolte, le chagrin, désignant désormais un état du monde, un tout autre récit. 

 

Francis Richard

 

A ce stade de la nuit, Maylis de Kerangal, 80 pages, Verticales

 

Des livres précédents de l'auteur, chez le même éditeur:

 

Réparer les vivants (2014)

Naissance d'un pont (2010)

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 23:30
Les feuilles du mal, de Jean-Luc Fornelli

Attention: calembours! A commencer par le titre baudelairien de ce recueil de nouvelles singulières: Les feuilles du mal. Lecteur qui n'aime ni rire, ni sous-rire, passe donc ton chemin, le livre de Jean-Luc Fornelli n'est pas pour toi. Si, au contraire, tu aimes les jeux de mots laids, ou beaux, attarde-toi, lis, relis et gondole-toi, sans qu'il te soit nécessaire d'emprunter le Grand Canal.

 

Les deux premiers textes sont composés de titres. Ceux des nombreux livres d'un romancier, Michel-Ange Tasson, un insignifiant littéraire, qui s'est avéré incapable d'en écrire davantage. Son biographe, Léonard de Pisy, les classe par genre: mystique, policier, érotique, oeuvres de jeunesse etc. et, pour le fun, et pour l'honorer, commet quelques apocryphes.

 

Dans un certain nombre de ces histoires courtes intervient un génie allemand, Teus Exmakina, accent teuton compris. Ce farfadet vient au secours de personnages qui se trouvent dans des situations inextricables et les tire de leurs mauvais pas en se rappelant "au pon moment" d'un adage, d'un dicton, d'une expression "pien connue" ou d'un "proferbe".

 

Eric Semmeur, un des narrateurs, n'est pas un essayiste, c'est un réussitiste: "Je n'aime pas la notion d'essai: bonne pour les losers! Celle de la réussite, en revanche, me convient parfaitement!" Au nombre de ses réussites, il convient de compter "une femme vraiment objet", en robot ménager multi-fonctions. Dans le mode d'emploi figurent des recommandations de Semmeur telles que celle-ci:

 

"Tenez la femme hors de portée des enfants."

 

Se trouvent aussi dans ce recueil les nouvelles les plus courtes du monde, dont voici un tout petit florilège:

 

Le retour à Angkor

- Encore!

 

Vengeance

Jack l'éventré.

 

Réchauffement climatique

Le vent du Nord soufflait du Sud.

 

Dans le genre court, qui plaît bien à l'auteur, ce dernier reproduit quelques haïkus de Shiki Mastero qu'il a traduits brièvement en français et dont voici quelques exemples:

 

Haïku de blanc

Santé

 

Haïku dans l'nez

Permis retiré

 

Haïku d'un soir

Bon ben au revoir Sabri euh Samantha

 

Haïku de grâce

Fin

 

Pour sa première collection, Zahia accorde une interview hot. Extrait de cette nouvelle, et pas la moindre:

 

Journaliste: (...). Mais dites-moi: pour réaliser des modèles, il faut savoir dessiner. Vous êtes bonne...

Zahia: Merci.

Journaliste: Je voulais dire que vous êtes bonne en dessin? Vous pouvez me montrer vos dessins?

Zahia: Je sais, je suis bonne. Quant à mes deux seins: jugez vous-même (...)

 

Les feuilles du mal se ramassent donc à la pelle dans ce livre. Mais elles ne sont pas mortes comme l'écrivait Prévert, chanté par Montand. Elles sont bien vivantes et réjouissantes. Elles composent un recueil de vingt-cinq textes qui attestent que l'auteur ne se prend pas au sérieux et se donne du mal, l'objet de son livre. Le lecteur bien avisé a meilleur temps de faire de même, comme on dit dans nos contrées.

 

Francis Richard

 

Les feuilles du mal, Jean-Luc Fornelli, 112 pages, BSN Press

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30 novembre 2015 1 30 /11 /novembre /2015 22:55
Treize contes du royaume de Lailonie, de Leszek Kolakowski

La Lailonie existe certainement quelque part mais elle est inatteignable, insituable et inimaginable. Et c'est mieux comme ça. Cela permet à chacun de se mettre en quête d'elle.

 

En tout cas, il faut être reconnaissant à Leszek Kolakowski d'avoir rapporté Treize contes du royaume de Lailonie, à Christophe Cadoux de les avoir traduits du polonais en français pour édifier petits et grands et à Alphonse Layaz de les avoir, avec ses couleurs et formes inimitables, illustrés pour impressionner les rétines.

 

Les bosses poussent dans le dos de vrais hommes et finissent par prendre leur place. Ne sont-elles pas leurs côtés sombres qui prennent le dessus quand les circonstances s'y prêtent et ne laissent alors guère de place à leur humanité?

 

Un conte sur les jouets montre qu'il ne faut pas se faire tout un monde, c'est le cas de le dire, de l'acquisition d'un jouet d'enfant, par crainte qu'il ne soit exorbitant, sans même s'assurer vraiment qu'il le soit. Jouer avec la réalité peut en effet s'avérer beaucoup plus coûteux.

 

Un beau visage n'a d'intérêt que s'il peut être vu. Il en va de même des trésors profondément enfouis, à grands frais, de peur qu'ils ne soient dérobés ou ne s'abîment, au lieu d'en jouir. Car des frais disproportionnés pour les conserver sont encore les meilleurs moyens de les perdre.

 

Comment Gyom devint un vieux monsieur? En se faisant pousser barbe et moustache, en portant parapluie, chapeau melon, bottes et lunettes. Un vieux monsieur, ça inspire confiance et ça permet de gravir l'échelle sociale. Encore faut-il qu'aucun de ses atributs ne manque à l'appel et ne menace l'édifice de l'avoir personnifié.

 

Un homme célèbre, c'est ce que Tat veut devenir. Mais il se rend bien vite compte que n'est pas célèbre qui veut et qu'il est vain de chercher à l'être. De plus, c'est souvent la quadrature du cercle: pour être connu, il faut être riche, et inversement, pour être riche, il faut être connu.

 

Comment le dieu Maior fut détrôné? Parce qu'un jour un de ses sujets eut l'audace de ne pas observer ses commandements et préféra dire les choses comme elles étaient plutôt que comme Maior voulait qu'elles fussent dites, c'est-à-dire, pour lui complaire, en dépit du bon sens et en déni de la réalité.

 

La tache rouge s'est répandue par contagion à tous les pantalons et les a transformés en taches, de sorte qu'il n'y a plus de vrais pantalons. Alors, pour qu'ils le redeviennent, il faut leur faire subir une petite opération qui leur redonnera la nature et l'imperfection des pantalons.

 

La guerre avec les choses est perdue d'avance pour Ditto. Les choses sont contre lui quoi qu'il fasse et elles se mettent même toujours du côté de Lina, avec laquelle elles redoublent d'amabilité. Aussi Lina ne le croit-elle jamais.

 

Comment fut résolu le problème de la longévité? Il se trouva des savants ou des médecins pour prétendre avoir trouvé le moyen imparable de prolonger la vie. Dans la vraie vie il existe ainsi des hommes qui prétendent être les seuls à détenir la vérité et qui veulent l'imposer aux autres. Mais cela finit toujours mal, comme dans ce conte.

 

Des bonbons révoltants sont le péché mignon de la petite Kiwi, qui aime les sucer et ne veut faire de mal à personne. Comme elle n'est pas du genre à se défendre contre les autres, justement, tous les autres habitants de la maison, qui ne se supportaient pourtant pas en raison de leurs petites habitudes, se réconcilient contre elle.  

 

La dispute met en présence trois frères qui, faisant route ensemble, arrivent à un carrefour. Quelle route prendre? Tout droit, à droite ou à gauche? L'aîné finit par imposer son idée d'aller tout droit et d'affronter ensemble les dangers de la forêt. Déçus bientôt par le but atteint ensemble, les deux puînés abandonnent ce qu'ils ont pour ce qu'ils auront peut-être.

 

Un petit conte sur une grande honte est l'histoire de Rio qui aime Muria sans rien savoir d'elle de précis. Comment peut-on aimer ainsi quelqu'une? Aussi a-t-il tellement honte d'être incapable de parler d'elle qu'il se fait tout petit. Puis il a honte d'être devenu si petit. Enfin il ne cesse de devenir petit à cause de sa honte etc.

 

La grande famine qui frappe le pays est un sujet de préoccupation pour l'archiprêtre. Pour la combattre il fait appel à des incompétents qui n'osent pas lui dire non, de peur de sa réaction. Leur intervention sont à l'origine de calamités que l'archiprêtre veut corriger en faisant appel à d'autres incompétents à l'origine d'autres calamités. Et pour payer ces incompétents il lève un nouvel impôt...

 

Ce recueil de contes philosophiques est destiné aux petits comme aux grands, sans que le lecteur sache vraiment s'il appartient à l'une ou l'autre de ces deux catégories. Chaque lecteur, quel qu'il soit, en les lisant, comprendra de toute façon ce qu'il pourra.

 

En lisant ces contes, chaque lecteur prendra également son plaisir comme il l'entend. Il n'aura pas de mal, car ces contes sceptiques sont des petits bijoux d'humour, de logique imperturbable, d'observations judicieuses sur la nature humaine, ses travers et ses illusions.

 

Francis Richard

 

Treize contes du royaume de Lailonie, Leszek Kolakowski, 152 pages L'Aire

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 20:30
Le Baron, de Daniel Abimi

Naître un 25 décembre, le même jour que le petit Jésus, n'est pas un cadeau de Noël - Laurent Anken le sait, qui est né ce jour-là, en 1947 - mais c'est un bon début pour commencer le récit d'une vie de légende.

 

Laurent, dit Le Baron, est en effet un personnage de légende, ou de roman, si l'on préfère. Qui n'aime pas trop parler de lui. Alors il revient à un romancier, Daniel Abimi, de lui donner la parole, qu'il n'a d'ailleurs pas dans sa poche. Car il l'a frontale, une marque de fabrique, dès le plus jeune âge.

 

Laurent est émoulu d'un vrai melting-pot, c'est-à-dire un de ces vieux pots des familles dans lesquels on fait les meilleurs hommes, solides, tenaces, entreprenants, survivant aux vicissitudes, aimant réellement les autres: "Faut jamais juger, on est bien assez jugé comme ça. Mais juste essayer de comprendre."

 

Ses origines sont paysannes et lettrées du côté de sa mère: un grand-père qui appartenait à la bourgeoisie de campagne, officier supérieur qui avait fait partie de l'état-major du Général Guisan, et une grand-mère, la Marquise, qui appartenait à la grande bourgeoisie, "un mélange de bouse et de lettres", en quelque sorte.

 

Du côté de son père, sa grand-mère a travaillé dès quatorze ans dans les mines du Val de Travers... et est morte à huitante-deux, issue donc d'une famille de gens simples, mais qui bossent. Son grand-père a construit la maison de famille, une villa au milieu des vignes.

 

Ses parents sont gens de la terre. Son père a donc une vigne. Sa mère s'occupe du potager. Ils habitent Lussy-sur-Morges, un village de deux cents âmes, où Laurent est né. Il sera toujours un terrien, même quand il créera sa légende citadine à Lausanne:

 

"Je me suis fait un personnage, j'ai créé le Baron. La canne, le monocle, le noeud, tout en noir. Je m'étais même inventé un arbre généalogique de sang bleu, le titre qui va avec et un château quelque part en France."

 

Dans ce récit, le Baron parle à la première personne. Le style est parlé, débarrassé pourtant des scories de tout récit oral. Daniel Abimi s'est livré là à un formidable travail d'écriture, parce qu'en le lisant, sans même connaître le timbre de voix du Baron, on croit l'entendre et on en est tout impressionné.

 

Le Baron raconte ses années d'apprentissage professionnel, humain et sexuel.

 

Il n'a jamais été solidement hétéro. Il ne l'est qu'un tiers de sa vie (il n'a pas vraiment conscience qu'en réalité il est bi). Il est homo les deux tiers suivant:

 

"Aujourd'hui, ça passe, mais seulement un peu, ça ne passe pas encore complètement. Alors, imagine de notre temps.

 

Cela dit, ce n'est pas tout à fait vrai non plus. Aujourd'hui, les gens ont plutôt peur qu'on puisse penser que ça ne passe pas... Si tu n'es pas tolérant, on va te juger. Mais cela ne veut pas dire que tu tolères vraiment."

 

Le Baron gâche sa vie privée, mais pas sa vie professionnelle, même si elle a des hauts et des bas.

 

Les hauts, ce sont, à Lausanne, La Brochette, un restaurant qu'il ouvre en 1971, au chemin de Chandieu - il aime manger et boire -, et, surtout, dans la rue Etraz, Le Johnnie's, une discothèque, qu'il dirige pendant une dizaine d'années à partir de 1976:

 

"Le Johnnie's, un monde de cohabitation. Un monde ultra-riche, un monde moyennement riche et puis, pas des pauvres, mais des gens qui venaient chercher quelque chose..."

 

Un monde ultra-riche? "Les grands patrons venaient chez moi. Ils savaient pourquoi. La discrétion. Notre maître mot."

 

Les bas, c'est "une longue, très longue traversée du désert" après la fermeture du Johnnie's...

 

Les années tranquilles, ce sont les dernières années d'activité, au Montmartre, puis au Club des Amis...

 

Le Baron aura connu le pouvoir et sa solitude absolue, mais aussi ses compensations: "Quand tu commences à gravir l'échelle sociale, t'as aussi plus d'échappatoires. Tout d'un coup, j'ai découvert la liberté..."

 

Le Baron "adore la peinture, la porcelaine, les tissus, l'art sous toutes ses formes" et, si la laideur lui fait peur, "la beauté c'est autre chose... Chacun ses goûts. Mais quand la beauté est aussi belle, je pense qu'on peut se mettre d'accord. Que ce soit une cathédrale, une femme, une peinture ou un homme".

 

La famille du Baron lui a appris le partage: "Une fois que tu as compris ça, tu n'as plus de souci, tu n'es plus jaloux. Une fois que c'est enraciné en toi, c'est planté, c'est bon...". Et il partage aussi dans le boulot: "J'ai toujours partagé parce que c'était plus fort que moi. Mais aussi parce que je savais que tu n'as rien sans donner. C'est bon pour les affaires.

 

Le Baron est bien un personnage raffiné sous sa carapace, un homme attachant, aux multiples facettes. Il en dévoile bien d'autres dans ce livre foisonnant. On a bien du mal à le croire quand il dit:

 

"Je me suis gentiment retiré dans mon appartement de Pully. Une pièce, une cuisine et un petit balcon qui donne sur le lac. A mon âge, c'est amplement suffisant."

 

Francis Richard

 

Le Baron, Daniel Abimi, 304 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent de l'auteur chez le même éditeur:

 

Le cadeau de Noël (2012)

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 23:15
La peau des grenouilles vertes, de Serge Bimpage

"Le combat corps à corps avait recouvert le champ de bataille d'un immense nuage de poussière où les peaux de grenouille verte des soldats tourbillonnaient comme des flocons dans la tempête."

 

Cette phrase est extraite d'un passage des mémoires de l'amérindien Tahca Ushte, où il raconte la bataille de Little Big Horn. Les soldats blancs venaient de toucher leur solde et leurs poches étaient pleines de billets verts...

 

Un certain nombre de romans ont pour sujet un fait divers. L'exemple qui vient immédiatement à l'esprit stendhalien est évidemment Le Rouge et le Noir. Mais il est bien d'autres exemples dans la littérature que celui-là.

 

Serge Bimpage écrit son roman à partir du rapt réel de la fille d'un écrivain célèbre par un caméraman de la télévision suisse. L'affaire, qu'il transpose et qui remonte à un peu plus de trente ans, avait à l'époque défrayé les chroniques genevoises et bien au-delà.

 

Nazowski, Naz pour les intimes, se voit proposer par son éditeur d'écrire un livre sur un sujet en or, la vie d'Edmond K., qui vient de sortir de prison. Edmond K. a en effet enlevé Albertine, la fille du cinéaste Nils Onson, il y a quelque dix ans de cela.

 

Naz, après avoir été journaliste, a changé de métier. Il est devenu nègre. Il est passé en quelque sorte de l'écriture sur des faits à l'écriture sur commande. Mais écrire sur Edmond K. est un tout autre défi, parce que ce dernier ne lui a rien demandé.

 

Considéré comme un monstre, Edmond K. n'a pas eu beaucoup le loisir de s'exprimer sur les motivations de son crime. Le livre commence d'ailleurs par cette phrase : ""D'un monstre, il n'y a rien à entendre!" avait tonné le procureur général."

 

On ne s'était pas intéressé à la vérité d'Edmond K. à l'époque et on ne s'était pas intéressé davantage à celle de sa victime, Albertine. Naz va donc essayer de reconstituer les faits, de savoir pourquoi et comment ils se sont produits, de comprendre.

 

Pour cela il va rencontrer à plusieurs reprises Edmond et Albertine et leur donner la figure humaine qui ne leur a jamais été donnée jusque-là dans la presse. Il va entrer dans leur vie, la reconstituer dans leur milieu, avant, pendant et après le crime.

 

Naz apprend ainsi l'importance, sur la vie d'Edmond, de l'injonction de son aristocrate de père: "Ressemble!"; la peur des hommes, depuis l'enlèvement, qu'éprouve Albertine, la peur "de ce qu'ils veulent prendre", "ces avides". 

 

Ces contacts avec Albertine et Edmond ne sont pas sans incidence sur la propre vie de Naz, sans doute parce qu'il s'investit beaucoup dans cette quête de leur vérité, dans cette plongée dans leurs profondeurs humaines:

 

"Je voudrais écrire comme un artisan. Tout entier dans le geste. Tandis que le geste d'écrire, hormis ces instants si fugaces qui me soulèvent et font oublier, ne s'accomplit pas sans souffrance."

 

Si La peau des grenouilles vertes n'est pas la seule motivation d'Edmond K., elle joue un rôle dans son passage à l'acte et elle en joue certainement un autre dans l'existence d'Albertine, son réalisateur de père ayant fait fortune "en racontant la pauvre vie des riches et la riche vie des pauvres".

 

Quant à Naz, même s'il ne s'est pas spécialement lancé pour l'argent dans sa quête de leur vérité, n'a-t-il pas droit à un peu de la peau des grenouilles vertes pour le temps qu'il perd en s'obstinant à la dévoiler cette vérité, au détriment de ses mandats?

 

Comme ni Albertine, ni Edmond ne sont finalement d'accord pour que Naz écrive tout ce qu'il apprend sur eux, à défaut d'être leur historien, il se voit en effet contraint de devenir leur romancier, ce qui n'est pas la plus mauvaise voie pour parvenir à la vérité, mais n'est pas sans danger...

 

Francis Richard

 

La peau des grenouilles vertes, Serge Bimpage, 208 pages, Éditions de l'Aire 

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 23:15
Désirs, textes de La Maison éclose, gravures du Poisson Bouge

18 avril 2015, c'est la Nuit de la lecture à Lausanne. Il se passe quelque chose aux anciennes écuries de Mon-Repos. Un projet littéraire, singulier, original, initié par Pierre Crevoisier, voit le jour, ou plutôt la nuit, dès dix-huit heures, jusqu'à deux heures du matin suivant.

 

Ce projet a pour nom La Maison éclose. Quinze auteurs romands, dix femmes et cinq hommes - la parité n'est pas respectée, mais quelle importance? - lisent cette nuit-là un texte de leur cru, sur le thème du désir, chacun dans un petit salon, à plusieurs reprises, mais à une seule personne à la fois.

 

Le plaisir d'une telle lecture n'est donc pas solitaire. C'est en quelque sorte une lecture particulière, faite par un auteur à un auditeur, qui deviendra après ça un lecteur conquis. C'est une expérience inédite, pour l'un comme pour l'autre, qui fait éclore entre eux des émotions nouvelles.

 

4 septembre 2015, c'est Le livre sur les quais à Morges. Onze des quinze auteurs, six femmes et les mêmes cinq hommes, récidivent, de dix-sept à vingt-deux heures. Le souvenir des chevaux-nature cède la place aux chevaux-vapeur. Car les lectures ont lieu cette fois dans des Rolls-Royce, dans la cour du château.

 

Les Éditions Encre Fraîche viennent d'éditer ces quinze textes, précédés d'une présentation de son projet par Pierre Crevoisier et d'une présentation de l'atelier Le Poisson Bouge par Adriana Passini: le livre est illustré, magnifiquement, par des gravures réalisées par huit artistes de cet atelier.

 

Mais ce n'est pas tout. Si le lecteur n'a pas eu le bonheur d'entendre un des quinze textes lus par son auteur, le 18 avril ou le 4 septembre, il peut tranquillement les écouter tous, seul, ou avec des complices, par la grâce de deux DVD, où figurent leurs enregistrements, de la voix même de leurs auteurs.

 

Désirs est un véritable cadeau. Bien sûr, le thème, le désir, le nom du projet, La Maison éclose, très connoté, pourraient donner à penser qu'il ne s'agit là, dans ce recueil, que de désirs sensuels. Que nenni! Il y a bien d'autres désirs dans la vie. Ils montrent tous, justement, que l'absence de désir, c'est la mort.

 

Francis Richard

 

Désirs, collectifs, 116 pages, Éditions Encre Fraîche

 

Pour susciter le désir, voici une phrase de chacun des auteurs, tirée abusivement de son contexte, dans l'ordre de sa parution dans ce bel ouvrage:

 

Bientôt ça sera la journée

la journée normale et simple

simple la journée sera simple ce sera une journée simple une journée belle avec la neige depuis la fenêtre jusqu'au lac avec tes sourires

tes sourires et tes premières phrases.

Pierre Fankhauser

 

Elle pense à tous les dégâts que ça fait une parenthèse mal refermée, rien que pour les mots, ça modifie la phrase, ça prend le dessus sur le reste et on ne sait plus, on ne comprend plus, on se noie dans le chaos.

Mélanie Chappuis

 

Elle désire encore, et encore, et encore, caresser sa langue avec sa bouche, goûter sa salive, l'incorporer, dévorer son visage, ne plus savoir ce qui lui appartient à elle, à lui, qui est qui, déplacer les frontières, repousser les limites, s'oublier et mourir dans la moiteur silencieuse d'un soupir.

Anne-Frédérique Rochat

 

Etre écrivain, c'est contempler le désastre et en faire une fête.

Véronique Emmenegger

 

Je tentais de tout capter, de suivre le fil des images, jusqu'à celle qu'il voulait me montrer: une terrasse parisienne, on devinait l'amorce d'une enseigne, celle de la Closerie si je me souviens bien, un garçon en frac se penchait, à gauche de l'image, tendait son bras pour allumer la cigarette d'un homme dont on n'apercevait pas le visage et, à droite, en léger retrait, il y avait un regard.

Pierre Crevoisier

 

Chaque page écrite est une revanche sur la mort, un bout de vie qui ne se perdra plus.

Elsa Montensi

 

Tant de médiocrité peut paraître étonnante de la part de quelqu'un qui s'épanche autant que vous sur le sexe, mais au fond c'est assez naturel que de chercher à compenser la misère par l'imaginaire.

Sabine Dormond

 

Le jour du grand départ, il ne manquait que le verbe, pour être.

Julien Bucci

 

Elle me dit vous êtes bizarre, je souris, c'est normal, ça fait partie de sa malice de sembler me découvrir.

Bertrand Schmid

 

Je nageais même, dans un maillot rouge une pièce qui s'ennuie maintenant au fond d'un tiroir.

Carole Dubuis

 

Je cherche ton corps dans la nuit, le vent coquin dirige mes gestes, attise la brûlure, nos mains se dérobent, nos bouches happent la douleur d'une petite mort avortée et nous mangeons un quartier de lune tombé par hasard au pied du lit.

Olivier Chapuis

 

Enveloppée dans ses draps en quête d'un sommeil qui la fuit, elle s'invente le même rêve depuis des mois: être une seule fois, une seule, la femme dont on tient la main dans les rues de la ville en plein midi sans jeter des regards craintifs autour de soi, celle que l'on embrasse ailleurs que dans les coins sombres, les pièces closes ou les ascenseurs et que l'on est fier de présenter à sa famille et ses amis.

Silvia Härri

 

Elle est jolie quand même, comme une jolie fleur qui aurait le pistil enroulé.

Marie-Christine Horn

 

Le jour où je parviens à m'évader de cette prison, je réapprends les gestes d'une femme libre, avec lenteur, douleur, simplement pour mouvoir mon corps dans l'espace.

Odile Cornuz

 

Tu te rappelles ces nuits, ces jours, ces heures, les joues en feu, les lèvres brûlantes, gonflées, et le corps livré à cette force primitive - le désir.

Marianne Brun

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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 23:30
Vauxhall, de Gabriel Gbadamosi

Vauxhall est un quartier du Grand Londres, qui a donné son nom à la marque automobile et dont l'étymologie serait le hall d'un certain Faulk. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, c'est un quartier populaire, sur la rive droite de la Tamise, c'est-à-dire, à cet endroit-là, du mauvais côté du fleuve.

 

Le roman éponyme de Gabriel Gbadamosi, qui se passe pendant ces années-là, est inspiré de la vie de l'auteur. Comme le narrateur, celui-ci a passé son enfance à Vauxhall. Comme le narrateur, celui-ci est né d'une mère irlandaise, catholique, et d'un père nigérian, musulman. Un coquetel détonnant...

 

Dans la famille du narrateur, tout le monde porte d'ailleurs deux prénoms, un pour l'école, un autre pour la maison, sans que cela pose cependant trop de problèmes de jouer ainsi les Janus. Son frère Yemi, c'est Manus, et son frère Yinka, c'est Connor. Lui, Jimoh, c'est aussi Michael:

 

Il fallait s'habituer à ce nom quand on disait la liste des présences et quand nos copains nous demandaient de jouer.

 

Seule sa soeur Busola continue de s'appeler Busola... Elle est la fille de son papa, c'est lui qui l'a appelée ainsi. Sinon, par quelques rares personnes, elle accepte de se faire appeler Katleen, Kit ou Kitty. C'est une petite fille qui a du caractère et qui en fait voir au narrateur.

 

Celui-ci n'est pas bien grand au début du roman. Il commence tout juste à aller à l'école, et encore, parce que c'est lui qui a demandé à y aller, mais cela ne se fait pas sans mal. Il ne sait pas toujours bien pourquoi, mais il est souvent en faute et le comprend dans l'attitude, les regards ou les propos des autres.

 

Ses deux frères sont plus grands que lui et ne sont pas de véritables exemples à suivre. Ils font un certain nombre de bêtises avec beaucoup d'aplomb et l'entraînent dans leurs frasques. Mais, comme il est encore petit et peu maître de lui, il ne garde pas pour lui leurs petits secrets. Ce qui lui vaut quelques représailles...

 

Ses parents se séparent un moment, pour mieux se retrouver ensuite. Comme c'est Bridie, sa mère, qui est partie, les enfants sont restés avec leur père, Fela. Les retrouvailles ne font que resserrer davantage les liens de la petite famille, qui survit à l'épreuve et, même, peut-on dire, s'en trouve renforcée.

 

La famille habite une maison, qui est, en anglais, une sorte de slum, c'est-à-dire, en français, de taudis, mais c'est leur maison, même si elle n'est guère solide et guère salubre, qu'elle va même subir un incendie. Fela ne veut en tout cas pas la quitter sans avoir été au préalable convenablement dédommagé.

 

Car la maison se trouve dans une rue de Vauxhall que guignent des promoteurs. Les maisons y sont démolies les unes après les autres et l'on sait très bien, et très vite, que ce sera un jour le tour de celle de Bridie et de Fela, sans bien savoir toutefois quand tombera l'échéance inéluctable.

 

Par remarques successives des autres, le narrateur apprend qu'il est noir de peau, ce qui ne l'a pas effleuré avant qu'elles ne lui soient faites. Ainsi le fait que Bridie soit blanche, parfois d'une grande pâleur, fait-il douter d'aucuns qu'elle soit sa vraie mère, leur fait plutôt penser qu'il a été adopté:

 

Je ne m'habituais pas à cette histoire de noir et de blanc comme s'il s'agissait de la télévision quand il s'agissait de mon papa et de ma maman.

 

Les cultures  et les religions s'entremêlent dans cette famille modeste, ce qui ne lui rend pas les choses faciles. Toutefois ces difficultés sont surmontées parce que Fela et Bridie y mettent du leur et acceptent finalement que leurs enfants soient soumis aux deux influences de leurs religions et communautés d'origine.

 

Le récit est émaillé de petits vrais qui restituent à la fois une époque révolue et un quartier d'alors qui a bien changé depuis. Il est aussi émaillé des aventures et mésaventures du narrateur qui apprend à grandir dans un milieu parfois hostile, mais qui les raconte avec la manière pittoresque et humoristique que peut avoir un petit Anglais.

 

Francis Richard

 

Vauxhall, Gabriel Gbadamosi, 368 pages, Zoé

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 06:15
Ce que révèle la nuit, de Sylvie Blondel

Etienne de La Boétie, écrivain et poète du XVIe, mort à 32 ans, Evariste Galois, mathématicien du XIXe, mort à 20 ans, Raymond Radiguet, écrivain du XXe, mort à 20 ans, sont des comètes qui passent dans le ciel français des idées ou de la littérature, l'éblouissent pendant un trop court moment et en disparaissent, hélas, aussi vite qu'elles y sont apparues.

 

Peut-être faut-il ajouter désormais à cette liste prodigieuse un astronome suisse, mort à Paris en 1751, à 33 ans, chasseur de comètes justement, Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux, un des deux protagonistes, avec Hector Lenoir du roman de Sylvie Blondel, Ce que révèle la nuit. La nuit, où les étoiles, disait-on au petit Hector, sont l'apparence que prennent les âmes défuntes pour veiller sur les vivants.

 

Hector Lenoir, est fasciné, comme l'est Sylvie Blondel, par le destin de ce jeune homme du XVIIIe, qui, sans doute sous l'influence de son grand-père maternel, le mathématicien Jean-Pierre de Crousaz, s'est intéressé très jeune aux sciences et aux idées nouvelles de son époque: "Le progrès scientifique et la connaissance des phénomènes naturels libèrent les esprits de l'ignorance et de la peur. Tous y croient, tous y travaillent avec enthousiasme."

 

En 2013, en tout cas, Hector s'est découvert une âme jumelle en Jean-Philippe: "Je me suis senti irrésistiblement attiré lorsque j'ai découvert par hasard son existence. Je me suis inventé un compagnon de solitude. Lorsque j'étais enfant, je m'étais créé un ami imaginaire et je jouais avec lui pendant des heures. Maintenant que je suis un homme, je joue avec mon double!

 

Ce qui fascine Hector Lenoir, et qui a fasciné Sylvie Blondel, c'est la précocité de Loÿs, aussi bien dans les connaissances scientifiques que dans la mort. Car, alors qu'il n'a pas 18 ans, Loÿs rédige ses premiers essais de physique et installe un observatoire astronomique dans le château familial de Cheseaux, près de Lausanne. Il publie, à 25, son Traité de la comète, qui le rend célèbre dans toute l'Europe et devient, à 29, membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences.

 

En 2013, Hector se retrouve seul. Sa femme, Justine, a disparu. Elle ne lui a laissé, en partant, qu'un mot sur la table de la cuisine: "Adieu Hector! Je t'aime." Depuis, plus rien. Comment faut-il interpréter cette disparition? "Dans nos contrées, on se dit souvent "adieu" pour simplement signifier "à plus tard". Alors l'enquête sur Loÿs et sa fulgurante destinée occupe son esprit, si sa mélancolie demeure. Il décide, comme Sylvie Blondel, de faire un roman de la vie de l'astronome.

 

L'astronomie est bien belle, mais Jean-Philippe n'en est pas moins homme: "L'attraction entre hommes et femmes obéit aux mêmes lois d'attraction et de répulsion qui animent les astres. Des corps célestes en absorbent d'autres de manière irrésistible." Le scientifique, immergé dans son ciel étoilé, tombe amoureux d'un astre charnel, Isabelle, qu'il ne serrera qu'une fois dans ses bras et qui, mariée, lui est interdite. Comment Hector ne pourrait-il pas voir en Jean-Philippe un double, lui pour qui Justine est désormais également inaccessible?

 

Les existences d'Hector et de Jean-Philippe sont parallèles, mais les paralléles ne peuvent-elles pas se croiser dans une géométrie non euclidienne? Jean-Philippe est bien du XVIIIe, ce siècle des Lumières, où la langue française atteint des sommets. Hector est bien du XXIe, ce siècle de la globalisation des savoirs, où la langue française est souvent malmenée. Et Sylvie Blondel rend bien ces différences en adoptant finement la langue et les mots de chacun de leur temps, dans ce qu'ils ont de meilleurs.

 

Tout se dédouble dans ce roman plein de charme. Si Jean-Philippe est bien le double d'Hector, Hector lui-même n'est-il pas le double masculin de Sylvie? On pourrait le penser, parce que, rendant familiers l'un et l'autre, elle les fait aimer en révélant leur humanité. N'est-ce pas, après tout, ce que révèle la nuit à ceux qui restent éveillés quand elle vient et qui la regardent dans le fond de ses étoiles quand elles leur sont visibles?

 

Francis Richard

 

Ce que révèle la nuit, Sylvie Blondel, 158 pages, Pearlbooksedition

 

Livre précédent:

 

Le fil de soie, 172 pages, L'Aire (2010)

 

Vidéo de présentation de son livre par Sylvie Blondel:

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 21:00
L'enfant, la mort et la vérité, d'Esther Schapira et Georg Hafner

Le 30 septembre 2000, il y a quinze ans et un mois, un reportage télévisé est diffusé sur France 2, commenté par Charles Enderlin. Il ne dure pas même une minute, mais il va être instrumentalisé à des fins politiques et idéologiques. Contre Israël.

 

La scène a été tournée au carrefour de Netzarim, à Gaza, par un caméraman palestinien, Talal Abu Rahma. Elle représente l'assassinat d'un jeune garçon de 12 ans, Mohamed al Dura, adossé  à un mur, à côté de son père, Jamal al Dura, près d'un baril de béton.

 

Ce 30 septembre, c'est Rosh Hashana, le nouvel an juif. Cinq mille manifestants palestiniens assiègent un fortin où se trouvent 22 soldats israéliens. Ils leur lancent des pierres, des cocktails Molotov. Les responsables sont donc tout désignés, ce sont les soldats israéliens, qui ont tué l'enfant à l'issue d'une fusillade qui a duré 45 mn...

 

Le fortin israélien se trouve pourtant à la diagonale du carrefour Netzarim par rapport au mur où est mort l'enfant et où a été blessé son père. Personne ne parle de la position  palestinienne de Pitah, qui, elle, fait face au mur... Personne n'évoque la possibilité de tirs palestiniens, pourtant finalement plus vraisemblables...

 

Le reportage a été vu par des centaines de millions de téléspectateurs. Les médias sont alors unanimes à condamner Israël. Ils ne se posent pas de question, puisque c'est l'insouçonnable  France2 qui l'a diffusé. Ils reprennent ainsi, tous uniformément, la seule version du camp palestinien, celle de la culpabilité des Israéliens.

 

Les autorités militaires  israéliennes ne remettent pas elles-mêmes en cause le reportage de France2. C'est dire. Mais il va s'avérer qu'elles ont été trompées par la réputation de la chaîne de télévision française.

 

Car tout n'est pas clair, loin s'en faut, dans ce qui est présenté comme un assassinat dans ce reportage. Et, aujourd'hui encore, de larges zones d'ombre subsistent, qui mettent à mal la version devenue vérité officielle et indiscutable...

 

Toujours est-il que les conséquences de ce scoop sont incalculables. L'image de l'enfant martyr a certainement suscité la haine des populations arabes contre Israël et suscité parmi elles des vocations de terroristes. En tout cas, le journaliste Daniel Pearl, enquêtant au Pakistan sur le terroriste Richard Reid, va le payer de sa vie et sera décapité.

 

L'image de Mohamed al Dura assassiné, en effet, est très vite devenue une icône: "Dans le monde entier on donna son nom à des rues et à des places, on composa des chants et des poèmes à sa gloire, et dans de nombreux pays, du Maroc à l'Iran, on imprima des timbres à son effigie."

 

La télévision publique allemande ARD va diffuser deux documentaires critiques sur le sujet, réalisés par Esther Schapira. Le premier, Trois balles et un enfant mort, en 2002, le second, L'enfant, la mort et la vérité, en 2009. Qui seront diffusés ultérieurement dans plusieurs pays.

 

Esther Schapira, qui a donc étudié le dossier de près et qui est très prudente dans ses affirmations, ce qui confirme son respect de la déontologie, cosigne aujourd'hui avec Georg Hafner un livre dont le titre reprend celui de son second documentaire.

 

Ce livre est à ce jour le livre le plus exhaustif et le plus objectif possible sur le sujet. Comme tout journaliste digne de ce nom, Esther Schapira ne cherche en effet que la vérité et se fait un devoir de la dire quand elle en approche: "Nous posons des questions critiques et nous nous battons pour obtenir des réponses, nous agissons de bonne foi, ou du moins, c'est ce que nous devrions tous faire."

 

Aux questions critiques qu'elle pose, il n'est pas apporté de réponses qui lèvent les contradictions de l'affaire, ses incohérences. De sérieux doutes ébranlent l'icône de l'enfant martyr, un peu trop vite peinte à partir du scoop de France2

 

Toujours est-il que les comportements de Charles Enderlin, qui, au moment des faits se trouve à l'abri à Jérusalem, loin du théâtre des opérations, aussi bien que de son caméraman, Talal Abu Rahma, contribuent à nourrir ces doutes. L'un comme l'autre refusent de donner toutes les informations en leur possession.

 

Ainsi Charles Enderlin refuse-t-il de fournir toutes les images prises par son caméraman et qui permettraient d'être convaincu de la mort de Mohamed, qu'on ne voit pas dans le reportage. Ainsi Talal Abu Rahma garde-t-il par devers lui les balles qu'il aurait ramassées sur la scène du crime et qui permettraient pourtant d'identifier sans conteste ceux qui auraient tiré.

 

Les auteurs relèvent dans leur livre:

- les contradictions sur le déroulement chronologique des faits

- les énigmes de l'assassinat de Mohamed: atteint par trois balles, il ne saigne pas dans le film; les impacts de balles dans le mur, qui devraient être ovales si tirées depuis le fortin israélien, sont "des trous propres et ronds"...

- le rétablissement spectaculairement rapide du père atteint pourtant par douze balles etc.

 

Tout porte donc à croire - ce n'est cependant pas une certitude - que la mort de Mohamed al Dura a été mise en scène pour jeter un discrédit durable sur Israël, qui assassinerait froidement des enfants, pour que leurs ennemis n'aient pas de descendance...

 

Certes, les mythes ont la vie dure, surtout quand tout est fait pour les entretenir, mais on peut tout de même espérer qu'un tel livre contribuera à déconstruire à la longue celui de la mort en martyr du jeune garçon. Car ce mythe continue à faire beaucoup de mal.

 

Francis Richard

 

L'enfant, la mort et la vérité, Esther Schapira et Georg Hafner, 208 pages, La Maison d'Édition

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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