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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 22:55
Holocauste, de Florian Eglin

"Cette aventure-là se termine,

ce fut un calvaire enthousiasmant que de l'écrire,

mais un calvaire avant tout..."

 

Avant de se lancer dans des remerciements adressés aux personnes qui lui ont permis d'écrire sa trilogie, consacrée à son alter ego Solal Aronowicz, Florian Eglin fait cet aveu à la fin de ce dernier volume, qui la conclut. Solal est peut-être un alter ego de Florian, mais, attention, c'est un alter ego sorti tout de même tout droit de son imagination fertile, nourrie de fantasmes, de cauchemars, mais aussi, indubitablement, d'expériences personnelles.

 

Devant l'Eternel, Solal Aronowicz est en effet un grand bibliophile - il possède des livres de Céline, Homère, Bovon, NietzscheCingria - et il est en train de lire Le crépuscule des hommes de Philippe Testa. Solal est aussi un grand amateur de cigares, notamment des cubains, qu'il conserve dans des humidors; un grand connaisseur de wiskies, des single malt; et un grand porteur de bottes de luxe, dont il prend un soin maniaque.

 

De ses précédentes aventures, rocambolesques et grand-guignolesques, Solal s'est toujours sorti, mais pas vraiment indemne: il est tout couturé, n'a plus qu'un oeil et a perdu son membre viril. Il n'en est pas moins aimé d'Elisa, qui lui a donné deux jumeaux, Somerset et Siegfried, et une petite fille, April, dont il est gâteux.

 

Au cours des deux précédents volumes, ce bagarreur de Solal s'est fait un grand nombre d'ennemis. Trésorier de Ces Messieurs !!!, association composée de factotums et d'apprentis factotums, il a demandé à l'un d'entre eux d'en dresser la liste, mille cent au total. Et il s'est donné pour tâche de les éliminer, non sans les avoir torturés préalablement...

 

Ces Messieurs !!! est sise au 2 rue des Granges à Genève, dont l'immeuble leur appartient. Au 4, dont l'association est également propriétaire, une autre association, envahissante, Les Nouveaux Messieurs !!!! s'est installée. Elle est envahissante parce qu'elle ne laisse plus à leurs voisins du 2 qu'une portion congrue de jardin.

 

Comme Ces Messieurs !!! ont décidé de devenir juifs comme Solal, par solidarité avec lui, en suivant des cours de kabbale et d'hébreu, et que Les Nouveaux Messieurs !!!! sont arabes, un conflit entre les deux s'avère du coup inéluctable. L'épilogue inattendu justifie d'ailleurs le titre donné par l'auteur au volume...

 

Comme dans les deux volumes précédents, celui-ci contient des épisodes mémorables, comme, au tout début, histoire de mettre dans l'ambiance, les sévices subis par la Séide, une ennemie qui apparaît dès le premier volume, ou, plus loin, la bagarre homérique, dans des ouatères, qui met aux prises Solal et un notaire, le treizième par l'importance sur sa liste d'ennemis.

 

L'épisode le plus mémorable est cependant la découverte par Solal, lors d'un vernissage dominical, de la surprenante preuve d'amour, que lui voue Mary, la conservatrice de troisième rang de la Fondation Martin Bodmer, dont il est l'un des plus généreux donateurs, découverte qui se fait au milieu d'une hécatombe livresque.

 

Si l'auteur a souffert un calvaire en écrivant son livre, son lecteur n'est pas épargné en le lisant, ce qui ne l'empêche pas non plus d'être enthousiaste. Pourquoi d'ailleurs l'auteur souffrirait-il tout seul? D'être malmené n'est cependant pas dénué d'agrément pour le lecteur. Cela n'ouvre-t-il pas les vannes à son imagination? Cela ne le range-t-il pas du côté de l'auteur, délire garanti, en avalant son coquetel d'horreur-humour?

 

Car Florian Eglin achève de faire du lecteur son complice, en jouant avec les mots; mieux, en jouant avec des expressions toutes faites, leur donnant un sens décalé, séduisant pour l'esprit; en lui faisant des clins d'oeil littéraires: "Longtemps, Solal, s'était levé de bonne heure.", ou cinématographiques: "On abat bien les chevaux blessés, non? Ou alors on leur murmure aux oreilles, je ne sais plus".

 

Francis Richard

 

Holocauste, Florian Eglin, 336 pages, La Baconnière (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (2013)

Une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant ? (2014)

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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 22:45
Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

Parmi les êtres humains, les monstres, que l'on a de la peine d'ailleurs à qualifier encore d'humains, mettent mal à l'aise. Ils sont incompréhensibles pour le commun des mortels et ne paraissent décidément pas amendables. Leurs méfaits réclament vengeance, châtiment, protection contre leur capacité de nuisance ou de récidive.

 

Si la réalité de ces monstres dépasse la fiction, la fiction peut dépasser leur réalité. C'est le cas dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Avec les chiens, qui se passe en France et où un ogre, un tueur d'enfants en série, qui a été condamné à perpétuité, est relâché dans la nature après 13 ans passés derrière les barreaux, pour bonne conduite, et parce qu'il a changé, en bien.

 

Gilbert Streum est pourtant bien un monstre. En tout cas il l'a bien été. Au cours de l'année 1999, il a tué trois petits garçons, Daniel, Guillaume et Grégory, qu'il a enlevés et séquestrés, et il en aurait même, vraisemblablement, tué un quatrième si celui-ci n'avait pas été retrouvé à temps, à l'automne. On ne saura comment qu'à la fin du livre...

 

Le narrateur, enfin celui qui parle à la première personne dans le livre, est justement ce dernier otage de Gilbert, Julien, aujourd'hui âgé de 23 ans. Sa mère s'est pendue aussitôt après qu'il a été libéré... et il est devenu aussitôt orphelin, parce qu'il ne se connaît pas de père, sinon peut-être Gilbert, paradoxalement, qui part à ce moment-là en prison...

 

Les pères des trois premières victimes, respectivement Jesús, Patrick et Michel, tous trentenaires à l'époque, le premier maçon, le deuxième avocat d'affaire et le troisième journaliste à l'AFP, se retrouvent un  jour, secrètement, dans l'arrière-salle d'un tripot de Belleville, trois mois après l'incarcération de Gilbert. Rien ne les réunit sinon d'avoir chacun perdu un fils.

 

Ce jour-là les trois hommes condamnent le monstre à mort, symboliquement, puisque la peine de mort a été abolie en France, et jurent que, si Streum ressort un jour de prison, l'un d'entre eux le tuera. Ils se font une entaille dans la main comme des gamins et mêlent leur sang solennellement. Le sort désigne alors Michel pour exécuter l'éventuelle sentence. Maintenant, justement, Gilbert est ressorti...

 

Michel approche Gilbert sans que celui-ci ne le reconnaisse (il a pris le patronyme de sa deuxième femme), sous couvert, étant journaliste, de vouloir écrire un livre sur lui. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Surtout après qu'il apprend comment Gilbert en est arrivé à enlever, puis à séquestrer, enfin à tuer les trois petits garçons. De connaître mieux Gilbert change sa façon de le voir. Comprendre, là encore, n'est pas approuver, mais "à dormir avec les chiens, on attrape des puces"...

 

Le portrait contrasté et fascinant de Gilbert se dessine au fil du récit, mais se dessinent aussi celui de Michel, de Patrick et de Jesús; celui de Julien, le rescapé; celui des compagnes de Michel, Nathalie (dont il a divorcé), puis Clarisse; celui de la compagne de Patrick, Valérie; celui de la compagne de Jésús, Ester. Toutes ces femmes sont sans doute plus affectées qu'elles ne le montrent ou qu'on ne le croit.

 

Se posent bien sûr toutes les questions que l'on se pose quand un monstre sort de prison. S'est-il vraiment amendé? A-t-il payé sa dette à la société (en l'occurrence toute la fortune de Gilbert, ou presque, est passée en dédommagements, versés surtout à l'État...)? Va-t-il récidiver, c'est-à-dire représente-t-il un danger pour d'autres petits garçons? Antoine Jaquier n'esquive aucune de ces questions et y répond.

 

En remontant habilement dans le passé des uns et des autres, et en levant le voile sur leur présent, Antoine Jaquier montre, dans ce roman écrit sobrement (il en est d'autant plus percutant), où la violence et le sexe se côtoient crûment, que la nature humaine présente de nombreuses facettes. Il y aurait plutôt, dans les comportements de chacun, des nuances de gris que du tout noir ou du tout blanc. Mais le tout, cependant, est... noirissime.

 

Francis Richard

 

Avec les chiens, Antoine Jaquier, 188 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Ils sont tous morts (2013)

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 21:30
J'ai tué papa, de Mélanie Richoz

Les êtres humains sont à la fois semblables et différents. Mais ils ont bien plus de peine à comprendre leurs différences que leurs ressemblances. Et c'est bien dommage. Car, sinon, ils s'enricheraient naturellement les uns les autres et se respecteraient certainement davantage.

 

Le petit héros du dernier roman de Mélanie Richoz, s'appelle Antoine, comme Saint-Exupéry, l'auteur du Petit Prince. Ce n'est pas un enfant comme les autres, il est handicapé, mais c'est pourtant bien un enfant, comme les autres enfants...

 

Sa différence, avec les autres enfants qui ne le sont pas, est qu'il est autiste. Son papa l'appelle bien son petit prince et lui cite l'auteur de Terre des hommes, qui a le même prénom que lui: "Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble dans la même direction."; mais l'amour est un vaste domaine qu'il ne maîtrise pas...

 

Sa maman l'aime aussi beaucoup. Avant sa naissance, comme elle riait et jouait beaucoup avec papa, il lui plaisait "de croire que rire et jouer, c'était aimer". Maintenant, depuis la naissance d'Antoine, elle a révisé sa manière de penser, car "Antoine ne sait ni jouer ni rire."

 

Antoine est solitaire et aime être seul. Il est dans son monde. Il n'aime pas qu'on le touche. Aussi, quand il est en contact avec d'autres enfants, en particulier avec ceux qui ne lui veulent pas du bien, son niveau d'anxiété peut-il vite grimper à dix sur une échelle de dix.

 

Antoine n'a pas le sens de la plaisanterie. Il prend tout au pied de la lettre. Antoine n'imagine pas qu'on puisse mentir, même pour rire. Lui-même dit toujours la vérité sans se rendre compte que la dire peut parfois blesser celui ou celle à qui il la dit.

 

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'Antoine ait du mal à communiquer, à verbaliser ce qu'il pense, en dépit des efforts qu'il fait pour mettre en application la marche à suivre qu'il rédige consciencieusement dans son classeur vert. En situation réelle, ça va en effet trop vite.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'est pas intelligent. Bien au contraire. Il tient même des raisonnements qui sont d'une logique imperturbable. Quand sa maman, par exemple, lui dit: "Il faut qu'on parle.", il s'étonne qu'elle emploie on pour parler d'elle-même...

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine n'enregistre rien. Bien a contraire. Il a même une mémoire d'éléphant. Son papa, qui est architecte, lui envie son "réalisme photographique", sa passion du détail et le fait que rien ne lui échappe.

 

Cet isolement ne signifie pas qu'Antoine ne sait rien faire. Bien au contraire. Il sait même très bien dessiner les choses, s'il ne sait pas dessiner les êtres humains, parce qu'il ne les comprend pas. Il n'arrive pas en effet "à représenter ce qu'ils ressentent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils aiment".

 

Deux événements vont permettre petit à petit à Antoine de progresser: l'accident survenu à papa un lundi alors qu'il joue à le tuer, comme tous les lundis matins au petit-déjeuner (cette fois papa n'a pas fait semblant et s'est retrouvé à l'hôpital) et l'incident qui se déroule dans la cour de l'école en cours de récit.

 

Ce récit est à trois voix, celles d'Antoine, de maman et de papa. Enfin il serait plus juste de dire qu'il est à deux voix et trois pensées, puisque papa, depuis qu'il est à l'hôpital, ne peut plus dire un mot. Ces trois pensées permettent d'accéder à un monde que Mélanie connaît bien - son livre est dédié à ses petits patients - et qu'elle restitue de manière émouvante.

 

Après avoir lu ce roman de Mélanie Richoz, dont le style est direct et dans lequel les mots font mouche, on ne peut qu'être tout chose quand on en émerge, parce qu'on sait fort bien que tout ce qu'on a appris est vrai et qu'on ne pourra plus jamais regarder un enfant ou un adulte atteint d'autisme de la même façon.

 

Pour en revenir à Antoine de Saint-Exupéry, sous l'égide duquel Mélanie Richoz s'est en quelque sorte placée, une autre citation de lui, extraite de Citadelle, illustre, me semble-t-il, son propos avec ce roman d'une belle singularité:

 

"Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis."

 

Francis Richard

 

J'ai tué papa, Mélanie Richoz, 96 pages, Slatkine (sortie en librairie le 25 août 2015)

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

 

Teaser du livre:

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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 21:00
Les mille veuves, de Damien Murith

Un vieux proverbe français dit: "Femme de marin, femme de chagrin." Le fait est que les femmes de marins passent une grande partie de leur vie à attendre leurs maris et ne savent jamais avant leur retour sur la terre ferme si leur attente aura été vaine.

 

Damien Murith est en train d'écrire une trilogie. Le second volume est paru en premier et il s'intitule Les mille veuves. Les deux autres volumes paraîtront ultérieurement... Sans doute veut-il que nous les attendions, à notre tour, comme son héroïne, Mathilde, femme de marin, attend son homme.

 

Dans ce volume 2, l'auteur raconte l'histoire tout juste esquissée de Mathilde, qui passe son temps à attendre son Gilles de marin. Le sujet du livre est-il d'ailleurs cette attente douloureuse ou la mer qui enivre celui qui a eu l'imprudence d'y goûter et ne peut plus s'en passer?

 

La mer? Le récit commence par une longue phrase, splendide, qui donne un aperçu de son immensité, dont voici le début: "Elle est vagues qui chargent, elle est rochers qui tranchent, elle est marée haute qui mouche dans le sable les larmes de mille veuves, elle est le grand large où un oiseau en sueur fuit la course noire des nuages..."   

 

Mathilde aimerait que Gilles regagne le plancher des vaches où Germain, le frère de celui-ci, a construit sa vie en ayant deux beaux enfants. Mais les deux frères sont dissemblables. Et Germain dit à sa belle-soeur: "Qu'espérais-tu? Gilles appartient à la mer, et toi, tu es pareille aux autres femmes."

 

Mathilde répond à son beau-frère: "Il changera, il m'aime plus que tout." Mais, est-ce bien souhaitable que, par amour pour elle, Gilles contrarie sa nature? N'est-il pas toujours revenu? N'est-il pas toujours là pour la prendre dans ses bras, quand les bateaux rentrent au port? Mais Mathilde n'en peut plus... de le perdre.

 

Le roman de Damien Murith est prenant. Il se laisse déprendre difficilement et sa musique ne laisse pas d'entêter celui qui le lit. Car il est écrit dans un style de toute beauté, évocateur, poétique: "La mer, comme l'opium, arrache aux hommes leur âme, la tend aux gueules voraces des vents qui d'un râle en font des orages de grêle."

 

En contrepoint du récit, qui prend la forme d'un long poème en prose ("Le bleu fragile du ciel prend la couleur des lèvres, quand elles sont froides."), une femme, que les autres habitants de la ville portuaire considère comme une sorcière, lance sur eux, par intervalles, des malédictions, ce qui contribue à en faire un chant à la facture antique, c'est-à-dire éternelle.

 

Francis Richard

 

Les mille veuves, Damien Murith, 104 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

La lune assassinée, 112 pages (2013)

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10 août 2015 1 10 /08 /août /2015 22:55
Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat

"Le mariage est l'art difficile, pour deux personnes, de vivre ensemble aussi heureuses qu'elles auraient vécu seules, chacune de leur coté." disait en substance Georges Feydeau.

 

Les auteurs de comédies, tels que Georges, à la faveur de bons mots, qu'ils lancent avec légèreté, et qui claquent comme des répliques, parviennent souvent ainsi à énoncer des vérités plus profondes qu'il n'y paraît de prime abord.

 

Aujourd'hui, le mariage n'étant plus aussi attractif que par le passé, même pour ceux qui le revendiquent comme un droit, il faut donc, bien sûr, remplacer, dans la sentence du vaudevilliste, le mariage par la vie de couple.

 

Nombreux sont toujours, cependant, ceux qui, de nos jours, recherchent âprement cette difficulté sans imaginer qu'il puisse en être autrement. Il en est ainsi de Violaine et d'Anatole, dans Le chant du canari, d'Anne-Frédérique Rochat.

 

Au moment où cette dernière se penche sur leur couple, celui-ci a quelques années au compteur et leurs ardeurs se sont passablement émoussées. Et le différend qui les oppose - progéniture or not progéniture -, n'arrange rien à leurs relations quelque peu tendues par moments.

 

Elle, elle aimerait bien avoir un petit: "Le sentir grandir à l'intérieur de son ventre, puis dans ses bras, tout contre son sein, le voir s'endormir, débordant de plaisir, repu et tranquille à la fois". Lui, il n'aimerait pas du tout: "Il trouvait les mômes désespérément criards et incontinents."

 

Aussi le "cher et tendre" offre-t-il à son aquatique "dulcinée" (elle aime se délasser en prenant des bains) un poisson rouge, en guise de piètre lot de consolation, même s'ils savent, l'un comme l'autre, ce qu'animal veut dire, sous toutes ses formes. Elle travaille en effet au Musée d'Histoire Naturelle et lui dans une animalerie.

 

Car les poissons rouges ont beau être gentils, comme dirait Michel Houellebecq (qui crée cet adage pour les chiens dans Configuration du dernier rivage), un poisson rouge reste un poisson rouge, aux expressions et aux marques d'affection tout de même limitées. Et le poisson passe rapidement de vie à trépas, avec l'aide de sa maîtresse...

 

Tout couple, c'est bien connu, se dispute pour d'autant mieux se réconcilier que l'affrontement a été vif entre les deux parties. Et le couple Violaine-Anatole n'échappe pas à ces va-et-vient de sentiments contraires, qui peuvent aller jusqu'à des rapports d'amour-haine.

 

Anatole n'est-il pas prévenant quand il offre à Violaine un serin des Canaries pour remplacer le défunt poisson rouge? Ou quand il lui offre pour son anniversaire une copie de La ville entière de Max Ernst, dont elle aurait aimé posséder l'original après l'avoir vu dans une exposition?

 

Seulement, en dépit du talent du copiste, la copie qu'il a exécutée du célèbre tableau ne fait pas à Violaine le même effet qu'aurait eu sur elle l'original si elle avait pu "le regarder à toute heure, à chaque instant, pour se remettre à jour quotidiennement et, par la même occasion, se sentir moins seule".

 

Violaine est, de plus, perturbée par le comportement d'Anatole, troublant à ses yeux, sans que l'on puisse discerner quelle est la part d'imaginé par elle et la part de réel dans ce comportement.

 

Alors elle s'accroche, comme à une bouée, au chant merveilleux du canari, "si léger, si gai, qui pouvait vous faire croire, pendant un instant, que l'existence est un petit lac de montagne, une forêt de pins, un champ de coquelicots".

 

Autant dire que le couple se trouve dans une situation précaire et qu'un malaise grandissant entre Violaine et Anatole s'installe, que l'auteur ne cherche pas à dissiper et qui n'épargne pas le lecteur.

 

A ce malaise n'est, semble-t-il, pas étranger le fait que Violaine n'ait pas connu grand-chose aux hommes avant de connaître le sien et qu'elle soit en conséquence restée très dépendante de lui, comme une enfant de son père.

 

La tension monte donc crescendo, jusqu'à l'épilogue, sous la plume d'Anne-Frédérique Rochat, qui sait fort bien utiliser la forme romanesque pour exprimer les dits, les non-dits et les pensées de ses personnages.

 

Et le lecteur dans tout ça? L'épilogue lui apporte-t-il vraiment réconfort, ou bien un lot d'incertitudes?

 

Francis Richard

 

Le chant du canari, Anne-Frédérique Rochat, 176 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie en librairie le 21 août 2015)

 

Romans précédents, publiés chez le même éditeur:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 22:55
Tout ce qui est rouge, de Marie-Christine Horn

La couverture de Tout ce qui est rouge de Marie-Christine Horn est prometteuse, et conforme au contenu, noir (c'est le premier opus de la collection des Contemporains noirs de L'Âge d'Homme), peinture et mort y faisant ménage commun.

 

La femme troublante, et trouble, qui est représentée sur la couverture, est en effet la reproduction d'une oeuvre du peintre américain contemporain Alex Kanevsky. A peine visible, une tête de mort, transparente, lui est superposée, tout juste détectable au toucher...

 

Mais ce n'est pas tout. Pour compléter le tableau, le lieu clé de l'histoire est l'unité des soins en enfermement constant, située au sous-sol de l'hôpital psychiatrique de la Redondière, dans la région de Lausanne.

 

Le personnel soignant comprend le jeune responsable (depuis cinq ans) de l'unité, Nicolas Belfond, et ses deux plus proches collaborateurs, Luc Dessibard, surnommé "Le Vieux", en raison de son ancienneté au sous-sol, et le jeune Mathieu Scyboz, devenu le disciple de ce dernier.

 

Nicolas, sportif et bel homme, est un séducteur impénitent, ce qui va lui jouer des tours pendant toute l'histoire. Luc, cinquante-cinq ans, est réfractaire à la technologie moderne et féru de citations latines. Mathieu est un anti-socialiste primaire, s'emportant facilement contre les trous du cul de gauche.

 

A ces trois personnes il convient d'ajouter les équipes de jour de l'unité (trois infimiers en psychiatrie, deux aides médicales) et celles de nuit (deux infirmiers en psychiatrie et des agents de sécurité), sans compter les thérapeutes, qui ne font que des visites hebdomadaires de suivis. 

 

Les patients de cette unité sont en petit nombre, mais le nombre (il y a douze places disponibles) ne fait rien à l'affaire. Car ce sont tous des fous, des vrais, des dangereux, qui ne sont pas sans raison enfermés au sous-sol, à l'accès en conséquence limité. Ils sont en principe partagés en deux, six femmes d'un côté, six hommes de l'autre.   

 

Parmi les cinq résidentes actuelles (une place est encore libre...), Corinne Faller, 47 ans, artiste-peintre, surnommée "le Piaf", y est enfermée depuis vingt-quatre ans. Corinne, enceinte après qu'il l'a violée, a épousé son professeur à l'école des Beaux-Arts de Genève, le célèbre peintre Aldo Mastragello, puis l'a tué parce qu'il s'en est pris sexuellement à leur fille alors âgée de deux ans. Atteinte depuis de trouble bipolaire, elle peut être violente.

 

Lucy Kohler a été admise à la suite d'exhibitions et de mutilations publiques, la dernière fois dans la cour de récréation d'une école primaire. Adèle Tinguely, 41 ans, est une nymphomane notoire et porteuse du VIH. Emilie Vercher, 39 ans, enseignante, est accusée de détournement de mineur et de menaces de mort à l'encontre des parents de celui-ci. La belle Nicole, 33 ans, a été inculpée de meurtre et de tentative de meurtre.

 

Les six hommes enfermés au sous-sol, sont d'aussi braves gens que leurs consoeurs: Paulo, 46 ans, soi-disant schizophrène, toxico et revendeur; Jacques Rivaz, 18 ans, interné pour des faits sexuels sur des vaches; Jean-François, 75 ans, et Fabien, 23 ans, accusés d'actes de pédophilie; Virgile, sadique, s'introduisant de nuit dans des appartements pour violenter des femmes devant leur mari; Augustin, la cinquantaine, alcoolique, caractériel, sujet à de violentes sautes d'humeur.

 

Un crime est commis sur la personne d'Irène Volluz, une ex-employée de l'unité, licenciée huit mois plus tôt par Nicolas Belfond, pour maltraitance envers les patients. Elle a été retrouvée morte dans les hauts de Lausanne, dans les bois d'Echallens, et pas dans n'importe quelle posture: coiffée d'une perruque rose, un appareil auditif dans l'oreille, habillée d'une robe bleue remontée jusqu'à la taille, le pubis mutilé, chaussée de bottes brunes montantes.

 

Lisant un article de journal sur ce meurtre, que lui a montré Nicolas Belfond, Christine Pereira, spécialiste des Beaux-Arts, qui donne des cours de peinture, une fois par semaine, aux patientes du sous-sol, y reconnaît l'image d'une femme dessinée aux crayons de couleurs par Joseph Hofer, artiste d'art brut assez connu, interné pour troubles mentaux et sourd...

 

Dans ce contexte, l'inspecteur Charles Rouzier mène l'enquête pour trouver le coupable de ce meurtre à la mise en scène macabre et imitée de l'art brut, qui sera suivi d'autres similaires, liés, comme par hasard, directement ou indirectement à l'unité des soins en enfermement constant. Evidemment le suspect tout trouvé sera Nicolas Belfond, en tant que responsable de cette unité...

 

Ce roman policier, comme tout bon whodunit, ménage le suspense jusqu'à la fin. Sexe, amour ("L'amour, c'est parfois refuser le malheur de l'autre."), violence, art brut (ou pas), psychologie (et psychiatrie) sont au rendez-vous et le style enlevé de Marie-Christine Horn, parfois assez cru, est évocateur et distrayant, comme le genre l'exige, ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi approprié quand il s'agit d'intégrer dans le récit quelques rares moments de tendresse ou d'émerveillement, tels que celui-ci:

 

"Il s'empressa vers les toiles couchées contre le mur et retira les couvertures qui les dissimulaient. Elles étaient toutes de la même qualité, d'une perfection indicible jusqu'aux moindres détails, d'une beauté indescriptible et d'une pureté manifeste."

 

En tous les cas, le rouge est mis tout du long, qu'il s'agisse de sang, de peinture ou de vin. Et le titre est emprunté à une phrase tronquée, qu'un artiste d'art brut, August Walla, dont une toile a inspiré la mise en scène d'un des meurtres, a écrit, à l'âge de neuf ans, insomniaque, dans ses cahiers:

 

"Tout ce qui est rouge est diabolique."

 

Francis Richard

 

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (sortie en librairie le 15 août 2015)

 

Livre précédent:

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 22:55
Entre deux mers - Voyage au bout de soi, d'Axel Kahn

Après avoir, en 2013, traversé la France en diagonale, des Ardennes jusqu'au Pays Basque, Axel Kahn a récidivé en 2014. Mais, cette fois, il l'a traversée suivant une autre diagonale, de la Pointe du Raz jusqu'à Menton. Entre deux mers, en somme. D'où le titre, connoté.

 

Car l'amateur de bons vins qu'est Axel Kahn n'a pas pu ne pas penser en donnant ce titre à son livre, à la région de vignobles appelée ainsi, munie de traits d'union entre les mots, parce qu'elle se situe entre Dordogne et Garonne...

 

La démarche de cette seconde diagonale est restée la même que lors de la première tentative couronnée de succès. Il s'est agi de découvrir les beautés du pays tout en échangeant avec les populations rencontrées en chemin et toutes les aimables et belles personnes qui l'ont accueilli dans des maisons d'hôtes, des gîtes ou des hôtels.

 

Même pour un marcheur entraîné, cette traversée, d'une durée de deux mois et demi, du 8 mai au 23 juillet 2014 relève de l'exploit. Or c'est d'autant plus un exploit que l'auteur est alors dans sa soixante-dixième année. Il aura accompli deux mille cinquante-sept kilomètres et cumuler quarante-trois mille quatre-vingt-onze mètres de dénivelés.

 

A soixante-dix ans maintenant, Axel Kahn a, pour ce qui le concerne, une idée assez exacte de ce qui "vaut ou ne vaut pas la peine d'être considéré". Il est convaincu aujourd'hui, comme il l'a toujours été, "que l'on peut avancer dans une certaine allégresse aux différents âges de sa vie":

 

"Se rapprocher de sa mort, bien sûr, mais pas dans le but de s'y rendre, dans la seule conscience sereine qu'elle est l'une des données de la vie. Et dans ce cadre, cheminer avec un désir inchangé et toujours un peu inassouvi de vivre intensément, d'être heureux s'il se peut."

 

En 2014, Axel Kahn ne part pas seul. Il emmène avec lui une mascotte, une peluche, qu'il déclare être une pouliche, bien que prénommée Norman, emblème des Jeux Équestres Mondiaux, qui doivent se dérouler la même année du 23 août au 7 septembre, et dont il est membre du Comité des ambassadeurs.

 

Cette mascotte est pour Axel Kahn une princesse. Elle est un autre lui-même, sa part de féminité et de sensibilité, sa part souriante et optimiste, "amoureuse des fleurs et des espaces", permettant d'oublier un peu les soucis du corps, alors que, pendant son périple, son être de chair, justement, sera jusqu'au bout "tendu comme jamais par la volonté farouche de terminer" ce qu'il a entrepris.

 

Terminer ce qu'il a entrepris, c'est en effet accomplir un voyage au bout de soi. En dépit des vicissitudes météorologiques, et physiques. Car, si, l'avant-veille de son départ pour la première diagonale, Axel Kahn s'est fracturé le poignet, pendant la seconde diagonale, son genou gauche sera son "talon d'Achille".

 

S'il n'y avait eu que le genou, passe encore, il s'en serait accommodé, aurait, grâce à la beauté et  la magnificence du monde vivant, fait abstraction de ses douleurs et marché malgré elles. Mais il se luxera l'épaule droite avant Crozant et, quand il chutera sur la même épaule dans le Cézallier, il se rompra "un important tendon de la coiffe des rotateurs". Ce qu'une échographie ne lui révèlera que trois mois plus tard...

 

Ce nouveau voyage à travers la France est l'occasion pour lui d'avoir de véritables coups de coeur paysagers. Au hit-parade de ces coups de coeur, six sites naturels méritent de figurer, chronologiquement: le Cap Sizun, la région de Guerlédan (en Bretagne), la Brenne, "la vallée cristalline de la Creuse", le cirque des Boutières et "les Préalpes et Alpes calcaires du sud":

 

"J'aimerais m'enraciner dans cette rude pente d'alpage, les vallées à mes pieds, les sommets environnants pour voisins, les fleurettes d'altitude pour compagnes. Tout bien considéré, où est-il possible d'être plus heureux que là?"

 

Ce nouveau voyage à travers la France est aussi l'occasion pour lui de corriger "la vision noire monochrome de notre pays". Des coins de France s'en sortent, et même ne se désertifient plus, parce que les populations, comme en Vendée, n'ont dû compter que sur elles-mêmes, parce qu'ailleurs des exploitants s'installent en "misant sur la typicité et la qualité de leurs produits" et que l'arrivée d'une population néo-rurale y donne un regain d'activité.

 

L'histoire est inévitablement au rendez-vous du voyage, ne serait-ce que par les monuments et les ruines. Axel Kahn évoque les guerres de Vendée, le supplice d'Urbain Grandier et la construction ex-nihilo de la ville de Richelieu par le Cardinal, prédateur de Loudun, le souvenir de George Sand et la vallée des peintres...

 

En 2013, l'agnostique Axel Kahn avait été ému à Vézelay. Il renoue avec ce sentiment étrange du non-croyant quand il est confronté à la beauté de la liturgie, à l'abbaye de Timadeuc, en Bretagne: "Je ne suis à l'évidence pas insensible à l'image des moines en robe blanche alignés dans le choeur devant les stalles et à la grave et poétique beauté qui se dégage de leurs chants à l'unisson."

 

Tout a une fin cependant. Arrivés à Menton, Axel Kahn et Princesse mascotte doivent faire le deuil de leur commune aventure, que des internautes ont suivie sur les réseaux sociaux ou sur son blog. Axel Kahn sait que maintenant une telle aventure ne se renouvelera pas. Sa lésion à l'épaule est définitive:

 

"Mon état général est, sinon, excellent, je n'ai pas perdu un gramme de mon poids mais les ratés de certaines bielles de la "machine-bonhomme" rendent fort improbable la répétition d'une telle aventure. Cette année, la satisfaction des petites victoires remportées avec l'aide de Princesse mascotte sur moi-même et ma carcasse a accru l'intensité de mes sensations, l'idée de ne plus jamais les connaître m'est incroyablement douloureuse."

 

Francis Richard

 

Entre deux mers - Voyage au bout de soi, Axel Kahn, 256 pages, Stock

 

Livre précédent de l'auteur, chez le même éditeur:

Pensées en chemin (2014)

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 22:55
Le divin Chesterton, de François Rivière

Le divin Chesterton est la première biographie écrite en français de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), G.K.S., universellement connu des amateurs de romans policiers à énigme. Ce fanatique de littérature policière est en effet le créateur du célèbre père Brown, un curé détective qui mène l'enquête...

 

G.K.S. n'est évidemment pas seulement l'auteur des aventures du père Brown, même si ce sont les aventures de ce détective en soutane qui l'ont définitivement rendu célèbre. Il a en effet une centaine d'ouvrages à son compteur et parle même du n°999 des livres qu'il n'a jamais écrits dans son... Autobiographie.

 

Cette biographie en français, qui ne correspond à la commémoration d'aucun anniversaire, est la bienvenue pour découvrir ou redécouvrir l'oeuvre de ce polygraphe hyper-actif et dessinateur précoce et talentueux: le livre de François Rivière reproduit d'ailleurs des illustrations originales de l'Anglais.

 

Enfant, Gilbert aime la fiction merveilleuse. Elle "sert d'antidote aux monstres cauchemardesques qui l'empêchent souvent de dormir mais qu'il tente d'exorciser avec ses dessins." Aussi, avant de lire Walter Scott, Thackeray et Dickens, aura-t-il lu MacDonald, Charles Kingsley et Barrie.

 

A ses qualités précoces de lecteur impénitent et de dessinateur - c'est surtout un excellent caricaturiste -, il faut ajouter celles, tout aussi précoces, de poète et de débatteur - il aime les joutes verbales où, avec sa voix haut perchée, il fait preuve d'humour, manie l'ironie, cultive le paradoxe et exerce son sens de la répartie.

 

Jeune homme, il travaille dans l'édition et est journaliste. Dans la presse, il pourfend les idées reçues et s'en prend notamment à celles de George Bernard Shaw et de H.G. Wells, membres très actifs de la "Société fabienne, dont naîtra un jour le Parti travailliste", incompatibles avec son "sens de l'émerveillement qui sert de socle à la spiritualité et au nonsense".

 

Pour Chesterton, Shaw, Wells, ou encore Kipling, sont des hérétiques. "Un hérétique est un homme dont la vision des choses a l'impudence de différer de la mienne", définit-il, avec humour. Le fait est que leur vision diffère de la sienne: le premier est un socialiste athée, le deuxième un utopiste immodeste et le troisième un cosmopolite portant l'uniforme.

 

Une rencontre va être déterminante, celle avec le père John O'Connor: il va faire de lui le "confident de ses préoccupations les plus intimes" et ce prêtre ne sera pas pour rien dans sa conversion au catholicisme. Lequel correspond davantage que l'anglicanisme à son rejet du déterminisme, qu'il oppose à la vérité transcendante.

 

Chesterton va, à l'évidence, s'inspirer du père O'Connor pour créer son personnage du père Brown, "un détective d'un genre nouveau, héros d'une fiction associant passion littéraire déplorable au regard de la gent cultivée (ou supposée telle) à l'essence même de sa réflexion métaphysique".

 

Certes Chesterton peut paraître excentrique, et il l'est, mais il est aussi très cultivé, très brillant. Son physique de géant, binoclard et obèse, grand buveur de vin et de bière devant l'Eternel, est un démenti apporté à la subtilité de ses raisonnements et de son style.

 

Comme nobody is perfect, Chesterton sera adepte de l'utopique troisième voie du distributisme, "un système s'opposant à la fois au capitalisme et au socialisme et prônant une économie fondée sur la petite propriété, avec un retour à la paysannerie et à l'artisanat", dont cet anti-moderne, hostile au progrès technique, a la nostalgie.

 

La biographie de François Rivière explique la genèse et le développement de l'oeuvre diverse et variée de cet homme rayonnant, qui mènera de front des activités d'écrivain, de journaliste et de conférencier: "Cet homme est tellement joyeux qu'on se dit qu'il a rencontré Dieu", écrira Franz Kafka.

 

L'oeuvre de Chesterton comprend des romans, des nouvelles, des essais, des poésies et des biographies non conformistes - Browning, Dickens, William Blake, Saint François d'Assise, William Cobett, Stevenson, Chaucer, Saint Thomas d'Aquin -, et même une pièce de théâtre, Magie.

 

Kafka ne sera pas le seul à lire et à louer Chesterton. Citons parmi ses contemporains, Shaw et Wells, qu'il a pourtant souvent pris pour cibles, et, parmi des auteurs de romans policiers plus jeunes que lui, Agatha Christie, Dorothy Sayers ou John Dickson Carr.

 

Jorge Luis Borges dresse ce portrait perspicace de Chesterton, qu'il appelle son maître:

 

"Il aurait pu être Kafka ou Poe mais, courageusement, il opta pour le bonheur, du moins feignit-il de l'avoir trouvé. De la foi anglicane, il passa à la foi catholique, fondée, selon lui, sur le bon sens. Il avança que la singularité de cette foi s'ajuste à celle de l'univers comme la forme étrange d'une clé s'ajuste exactement à la forme étrange de la serrure."

 

Francis Richard 

 

Le divin Chesterton, François Rivière, 224 pages, Rivages

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 17:30
Ameublement, de Julien Maret

Le point-virgule, selon Danièle Sallenave, de l'Académie française, "laisse à la phrase le temps de s’épanouir, il évite de rompre l’unité de la pensée par la multiplication des phrases courtes. Il respecte la phrase, mais il la construit, au lieu d’en juxtaposer les éléments comme le fait la virgule":

 

"Le point-virgule est le signe de ponctuation par lequel on peut donner à la phrase une certaine ampleur, autrement que par la molle et paresseuse succession de virgules. Le point-virgule confère à la phrase une rigueur sans excès, il en module le ton, et fait ainsi entendre la voix de l’auteur."

 

Eh bien, Ameublement, de Julien Maret, est une illustration de ce que dit l'académicienne, avec laquelle je ne partage pas grand chose, si ce n'est son amour de la langue française et de ce fichu point-virgule, tombé, hélas, en grande désuétude. En effet, voilà un livre qui ne comporte pas d'autre signe de ponctuation.

 

Evidemment c'est pousser les choses à l'extrême que de n'employer ni virgules, ni points d'aucune sorte, de n'employer non plus ni guillemets, ni parenthèses. Car, de ce fait, il n'y a pas d'autres majuscules que celles des noms propres. Même le début du texte n'en comporte pas. Cela tiendrait du pur procédé et ce serait lassant si, au bout du compte, l'on ne se prenait pas à ce petit jeu littéraire.

 

En tous les cas, cela fait bien "entendre la voix de l'auteur"; c'est indéniable. Cela donne bien une unité à sa pensée; c'est indéniable également. Danièle Sallenave a raison sur ces points. Au début d'une telle lecture, il faut toutefois vaincre un certain agacement. Car un livre d'une seule  phrase, ample, et rigoureuse sans excès, cela semble bien artificiel et pourrait rebuter.

 

Julien Maret a tout de même le bon goût, pour permettre au lecteur de respirer un peu, de couper de paragraphes, et de la répartir en sept parties, cette phrase qui n'en finit pas puisqu'elle se termine, comme de juste, par un point-virgule et qu'elle comporte de nombreux bouts commençant par "c'était à" suivis d'un inifinitif et de nombreuses subordonnées commençant par "quand"...

 

Quoi qu'il en soit, ce procédé, ou cet artifice, si l'on veut, est une  singulière façon de plonger dans ses souvenirs d'enfance, mais, en définitive, c'est une façon appropriée, puisque ces souvenirs apparaissent peu à peu sous sa plume, comme progressivement les détails d'une photographie argentique sous l'effet du révélateur.

 

Cette enfance se passe dans les lieux et alentours d'un village, composé de mayens, à proximité du "Rhône contenu entre les digues rassemblé serré comme une atelle fermé comme des oeillères; avec les berges sablonneuses encore sauvages;"

 

Un village avec ses lieux, donc: la place du Petit-Pont, le canal. Avec ses bâtiments: "l'immeuble au ruban blanc en face de chez madame Irma la femme du vieux Conrad"; le hangar de la Coopérative fruitière; le garage Opel; les bâtiments locatifs Charnot.

 

Un village avec ses alentours: "entourée de roseaux; il y avait la gouille de Verdan; c'était au bout d'un petit ruisseau;"; "c'était comme au lac en bas dans le Creux; à la colonie de Sorniot; aux abords à se frayer un passage; le bâton planté devant à chaque pas pour s'assurer; pour ne pas enfoncer trop profond;"

 

Un village avec ses commerces: le Café de l'Avenir, le Café des Alpes et le Café du Commerce et leurs piliers de bistrot; le salon de coiffure des Marmelin et les bigoudis de madame Truchez, sous cloche; la Coop; la boucherie et ses rôtis du dimanche; chez Feulard et ses gros pains de seigle.

 

Un village avec ses personnages d'un autre temps: monsieur Soret et son magasin d'Ameublement éponyme; la dame aux robes Chanel et son maillot de bain; l'oncle René et son tracteur, "ses caisses à pommes pour les poires"; monsieur Tindet, patron du garage Opel, et sa salopette.

 

Des souvenirs d'époque avec des petits détails qui la datent: la plume de la marque Pelikan, le cendrier Tapisano, les hélicoptères Super Puma et Alouette III, la tire-lire Raiffeisen, les exercices de grammaire du Bled, les contes du grand livre vert, le Spirou feuilleté dans les couvertures, les vélomoteurs, le Malabar à vingt centimes...

 

Une fois le livre refermé, le lecteur se rend compte qu'il s'est prêté bien volontiers à l'humeur vagabonde de l'auteur et que, sans en avoir l'air, celui-ci l'a fait pénétrer à sa suite dans un monde peut-être enfoui et épars, mais bien présent à sa mémoire, l'obligeant gentiment à en suivre les méandres, pour accomplir le tour qu'il voulait lui voir emprunter.

 

Francis Richard

 

Ameublement, Julien Maret, 112 pages, Éditions Corti

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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 22:55
Un monstre à la française, d'Éric Brunet

Le mot de monstre a plusieurs acceptions. Mais il en est une qui correspond au personnage du roman historique que vient de publier Éric Brunet: "Personne qui suscite l'horreur par sa cruauté, par sa perversité, par quelque vice énorme."

 

Joseph Darnand  est Le monstre à la française d'Éric Brunet. Il a été en effet, de 1943 à 1944, le secrétaire général de la Milice française, de sinistre mémoire. Ce sont des miliciens qui ont assassiné Victor Basch et sa femme, Jean Zay, Georges Mandel, Maurice Sarraut, et bien d'autres, souvent restés anonymes.

 

Éric Brunet a tenté avec ce livre de comprendre comment un héros universellement reconnu peut devenir un salaud tout aussi universellement maudit, comment les mêmes mains, qui ont sauvé des vies humaines, ont pu en tuer d'autres.

 

Pour être au plus près de la vérité, l'auteur n'a pourtant pas voulu écrire un livre d'histoire, un de plus, mais un roman historique. L'imagination, en effet, permet de "combler les blancs de l'Histoire", qu'elle laisse immanquablement derrière elle, quelles que soient les nombreuses sources à disposition.

 

Joseph Darnand est indéniablement un héros universellement reconnu après son exploit du 14 juillet 1918. Ce jour-là, avec un groupe de volontaires, il prend d'assaut un bunker ennemi, fait à lui seul 23 prisonniers sur 27 et rapporte dans une sacoche le plan d'attaque de l'armée d'Hindenbourg, prévue pour le jour-même.

 

Cet exploit, à Mont-sans-Nom, vaudra à Joseph Darnand de se voir remettre la médaille militaire par le général Pétain en personne, puis décorer de la Légion d'honneur, enfin décerner, par Raymond Poincaré, président du Conseil de l'époque, le titre exceptionnel d'"Artisan de la Victoire", titre qu'il ne partagera qu'avec deux autres personnes, Georges Clemenceau et le Maréchal Foch...

 

Joseph Darnand n'est pas un républicain. Dans l'entre-deux-guerres, il est successivement membre de l'Action française, des Croix de Feu, de l'OSARN, Organisation Secrète d'Action Révolutionnaire Nationale, plus connue sous le nom de Cagoule...

 

Pendant la drôle de guerre, en 1940, à Forbach, Joseph Darnand s'illustre à nouveau en allant, au péril de sa vie, avec trois volontaires, rechercher le corps de son ami, et chef, le lieutenant Félix Agnély, mort au combat, ne voulant pas "l'abandonner aux boches"... 

 

Cet exploit, plus de vingt ans après celui du Mont-sans-Nom, vaudra à Joseph Darnand d'être fait officier de la Légion d'honneur et d'être nommé, cette fois, "premier soldat de France": "A quarante-trois ans, le plus grand soldat de la Première Guerre était déjà le premier héros de la Seconde."

 

La défaite va avoir un terrible impact sur Joseph Darnand. A son procès, le RP Bruckberger, résistant venu témoigner en sa faveur, dira, selon Brunet: "Darnand a éprouvé une honte terrible devant la déroute de l'armée française. Il a vécu la débâcle comme une trahison. Cet épisode a suscité un choc psychologique comparable à celui que l'on observe dans un crime passionnel."

 

Après l'armistice, en août 1940, les anciens combattants sont regroupés dans la Légion française des combattants. Il en devient le chef dans les Alpes Maritimes. Puis, avec d'autres légionnaires, il crée, à l'été 1941, le S.O.L., le Service d'Ordre de la Légion.

 

Ce dernier mouvement est anti-bolchevique, anti-francs-maçons et antisémite... et, en même temps, Darnand, d'une fidélité indéfectible au Maréchal Pétain, voudrait que sa Légion cultive "un maréchalisme de conviction en même temps qu'un anti-germanisme discret... en attendant peut-être une victoire des Alliés."

 

Début 1943, sur l'instigation de Paul Marion, ministre dans le gouvernement de Pierre Laval, le S.O.L. est transformé en Milice, c'est-à-dire en police de Vichy, émancipée de la Légion. L'emblème? "Le gamma, la troisième lettre de l'alphabet grec. C'est la représentation zodiacale du Bélier: la force et le renouveau." Placé à sa tête, Joseph Darnand veut en faire une organisation exemplaire:

 

"Deux questions l'obsédaient en particulier: la moralité de ses hommes et leurs convictions politiques."...

 

En juin 1943, Joseph Darnand est tenté de rejoindre la résistance. Il a un contact avec elle, via le colonel Georges Groussard, qu'il a connu à la...Cagoule. Mais il ne prend pas cette porte de sortie. Et, au contraire, le mois suivant, en juillet 1943, il accepte de devenir SS avec pour contrepartie de la part des Allemands que la Milice soit armée...

 

Le sort de Joseph Darnand est désormais jeté et, en août 1943, il prête serment à Hitler, un serment purement militaire, lui a-t-on présenté, qui le lie au Führer sur le Front de l'Est, mais qui ne remet pas en cause son serment au Maréchal en France...

 

On connaît la suite: les exactions de la Milice, surtout à partir du moment où Darnand entre au gouvernement de Vichy (il en réprouve certaines, il en réprime d'autres, mais en laisse faire la plupart), la fuite en Allemagne après le Débarquement, la rencontre avec Hitler en août 1944.

 

Darnand livre ses derniers combats en Italie, après avoir fait main basse sur un trésor de guerre. Il y est arrêté alors qu'il s'apprête à partir pour l'Amérique latine. Il est jugé en Haute Cour et son procès à l'issue jouée d'avance est expédié en cinq heures. Il est exécuté au fort de Chatillon, le 10 octobre 1945.

 

Éric Brunet a voulu que ce roman soit "aussi fidèle que possible aux événements et à ceux qui les ont vécus". Et il faut dire que, sans conteste, dans l'ensemble, il y est parvenu. Le portrait qu'il dresse de Darnand est ainsi beaucoup plus complexe que l'exécrable réputation qui le simplifie.

 

Ce livre édifiant ne laisse toutefois pas de mettre mal à l'aise. Darnand sait surtout se battre et mener des hommes au combat. Ce guerrier sans états d'âme est un héros ou un salaud suivant les pas qu'il franchit et qui changent alors complètement le point de vue que l'on peut avoir sur lui.

 

Chercher à comprendre, bien sûr, ne signifie pas approuver. Un monstre à la française est d'ailleurs dédié à Georges Mandel, auquel je ne manque pas de penser quand je me rends à ma maison de Chatou, en passant rituellement devant celle, où il est né il y a 130 ans, au 10 avenue du Général Sarrail, et sur le mur de laquelle est apposée une plaque commémorative:

 

Dans cette maison est né le 5 juin 1885

Georges MANDEL

Homme d'Etat

Mort pour la France

le 7 juillet 1944

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Un monstre à la française, Éric Brunet, 360 pages, JC Lattès

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 18:00
Laissez-nous faire !, d'Alexandre Jardin

C'est le titre du livre, Laissez-nous faire, qui donne envie de le lire. Le signataire, moins.

 

Alexandre Jardin, sans l'avoir jamais lu, est, en effet, de réputation, confirmée par lui dans les premières pages de cet essai en forme de manifeste, un écrivain "fleur bleue", "rêveur et accaparé par des trouvailles sentimentales" etc. Il reconnaît plus loin qu'il est "un écrivain ivre de mots légers", ce qui n'est pas, pour le coup, pour me déplaire, et m'inciterait plutôt à lire ses autres livres...

 

Le titre de ce dernier ouvrage donne envie de le lire parce que "laissez-nous faire" est la maxime attribuée à l'économiste Vincent de Gournay (1712-1759), partisan de la liberté de commercer, de produire et de travailler. Un titre réjouissant donc. Qui va à l'encontre de la mentalité main stream d'aujourd'hui en France.

 

Alexandre Jardin confie que, sous le masque du romancier, qu'il est surtout, se cachait et se cache un autre lui-même, lequel, depuis longtemps, veut "prendre soin de la France", depuis ses quinze ans précisément, âge auquel il écrit une lettre dans ce sens à son père, Pascal Jardin, peu de temps avant que celui-ci ne soit emporté par le crabe.

 

Si les souvenirs personnels, qui émaillent le livre, expliquent l'engagement, différé par la peur, d'Alexandre Jardin et sont donc utiles pour connaître d'où lui viennent toutes ses idées pour réparer la France, ce sont toutefois les actions concrètes, dans la droite ligne de ces idées, menées ou initiées par lui, qui revêtent de l'intérêt et lui permettent de dire qu'"on a déjà commencé".

 

Ernest Renan avait dit à Paul Déroulède: "Jeune homme, la France se meurt: ne troublez pas son agonie." Cela fait donc bien longtemps que l'on parle du déclin de la France, avant même, peut-être, qu'il n'ait vraiment commencé. Ce n'est en tout cas pas une phrase qu'Alexandre Jardin aurait supporté d'entendre et qu'il n'évoque d'ailleurs pas, s'il la connaît.

 

Car, de toute façon, Alexandre Jardin est de ceux qui, comme ses modèles, Winston Churchill ou Charles de Gaulle, ne sont pas du genre à se résigner à la fatalité et qui veulent délivrer aux autres leur joie de citoyen. Comment? En agissant, plutôt qu'en disant. En faisant avec ceux qu'il appelle les Faizeux, ou les Zèbres, qu'il oppose aux Diseux, qui disent mais ne font pas.

 

Si la France décline, c'est bien parce que les Français ont accepté de se laisser diriger, élection après élection, par ceux qu'Alexandre Jardin appelle des mini-Colbert: "Nous avons tous lâchement obéi à des bureaucrates hors-sol, à des conseilsdetateux fâchés avec le sens commun, à des médiocrités convaincues que chaque problème est soluble dans une solution technocratique."

 

Résultat: les étatismes de droite comme de gauche des partis dits de gouvernement, par leur impéritie, leurs promesses non tenues, leurs dires non suivis d'actions, sont en train de faire le lit d'un hyper-étatisme autrement redoutable, et autrement menaçant, celui prôné par le FN de Marine Le Pen:

 

"Par cet étatisme décomplexé, le Front National est encore pire que la droite, le centre et la gauche réunis! D'ailleurs c'est bien comme cela qu'il gagne du terrain : en rameutant la vieille nostalgie de l'Etat-recours, alors que c'est précisément notre étatisme prodigieusement inefficace et coûteux qui empêche la France des Faizeux de régler nos difficultés."

 

Il suffit de faire un tour sur le site bleublanczebre.fr pour se rendre compte de tout ce que ces Faizeux font déjà, dont l'auteur donne de nombreux exemples impressionnants, avec pourtant peu de moyens, pour combattre l'illettrisme, éduquer des jeunes, permettre de trouver ou de retrouver un emploi, mettre des livres à portée de défavorisés, transporter des personnes à mobilité réduite, donner accès à un logement décent à ceux qui n'en ont pas etc. Leurs solutions, rassemblées en bouquets, marchent... parce qu'elles sortent du cadre.

 

Il n'y a pas d'exclusive. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues: "Ces Faizeux sont d'une gauche sincère, d'une droite de conviction, du centre souriant, verts ou parfaitement dégoûtés de la vie partisane." Mieux, ces Faizeux de tout poil se parlent et s'écoutent : "Les Faizeux réunis peuvent être des entreprises portées par des actionnaires privés, des associations, des maires créatifs, des acteurs de l'économie sociale et solidaire ou collaborative."

 

En 2017, année d'élection présidentielle, les Zèbres comptent bien peser de tout leur poids, acquis par leurs réalisations concrètes, pour obliger les partis discrédités à conclure des contrats de mission avec eux qui représentent la société civile dans l'éclat joyeux de ses réussites. Ils demanderont "non des facilités, mais des difficultés à résoudre", agiront indépendamment d'"une administration empesée" et refuseront toute tutelle des mini-Colbert. Sinon, ils iront eux-mêmes à la bataille...

 

Les Zèbres sont des bons vivants: "Ils vont déshabituer ce vieux pays à faire de la politique sans bonheur, inciter les gens par leur propre exemple à se convertir à leurs désirs, à chevaucher ardemment leur culot." A leur instar, Alexandre Jardin exhorte ceux qui le lisent à passer à l'acte: "Laissez jaillir de votre coeur la joie d'agir soi-même, localement, quand les élites font à ce point défaut! Renoncez à l'inaction mortifère, à l'incantation sans portée et à l'indignation stérile."

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Laissez-nous faire - On a déjà commencé, Alexandre Jardin, 216 pages, Robert Laffont

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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 22:25
Temps glaciaires, de Fred Vargas

Il fait une chaleur estivale. C'est la nuit du 13 au 14 juillet. J'aime les polars. Autant de bonnes raisons pour lire en nocturne le dernier roman policier commis par Fred Vargas, qui porte bien son nom, Temps glaciaires... Car l'histoire se passe pour partie en Islande et a, entre autres, pour protagonistes des membres de l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre... De quoi glacer le sang, au propre et au figuré...

 

Une femme, Alice Gauthier, est retrouvée, les veines ouvertes, "suicidée" dans sa baignoire. Or, une semaine plus tôt, elle a voulu elle-même poster une lettre destinée à un certain Amédée Masfauré, mais elle a fait un malaise en cours de route. La lettre a tout de même été postée par la passante qui lui a porté secours ce jour-là et qui a enregistré l'adresse dans sa mémoire.

 

Le commissaire Bourlin parle de cette mort à son collègue le commissaire Adamsberg. En effet, un des acolytes de ce commissaire, le commandant Danglard, doit pouvoir l'éclairer sur un signe mystérieux qui a été tracé sur le bord de la baignoire de la défunte: il est composé de deux traits verticaux, et, entre ces deux traits, transversalement, d'un trait concave et d'un trait oblique.

 

Les deux commissaires, accompagné de Danglard, rendent visite à Amédée Masfauré, destinataire de la lettre d'Alice Gauthier. Il habite le Haras de la Madeleine, au Creux, sur la commune de Sombrevert, dans les Yvelines. Son père, Henri Masfauré, a justement été retrouvé "suicidé" lui aussi quelques jours plus tôt: il s'est tiré une balle de fusil dans la bouche. Et le même signe que celui trouvé chez Mme Gauthier a été entaillé dans le cuir de son bureau.

 

Amédée Masfauré a rencontré Alice Gauthier chez elle, la veille de sa mort. Il a ainsi appris les circonstances de la mort de sa mère en Islande dix ans plus tôt. En effet Alice Gauthier faisait partie d'un voyage là-bas auquel participaient sa mère, Marie-Adelaïde, son père, Henri, et le secrétaire de ce dernier, Victor, dont le patronyme est fortuitement le même, Masfauré...

 

Lors de ce voyage, un légionnaire, Eric Courtelin, puis Marie-Adelaïde Masfauré auraient été assassinés par un inconnu, qui aurait terrorisé les autres participants. Au point qu'ils se tairaient sur ce qui s'est passé pendant le voyage, sur un îlot islandais, au large de l'île de Grimsey, où ils auraient survécu grâce aux produits de la chasse au phoque menée par l'inconnu...

 

Un troisième "suicidé", Jean Breuguel, est retrouvé dans son appartement du 15ème arrondissement de Paris. Le commissaire Bourlin en informe aussitôt le commissaire Adamsberg. Il s'est tué à la japonaise: il s'est enfoncé un couteau dans le ventre. Dans sa bibliothèque, trois livres neufs sur l'Islande... et sur une plinthe, dans la cuisine, gravé à la pointe du couteau, le signe mystérieux... qui pourrait être une guillotine symbolisée...

 

A la suite d'un communiqué enjoignant les six survivants du groupe islandais de le contacter, le commissaire Adamsberg est déçu qu'aucun d'entre eux ne se manifeste, mais reçoit une lettre du président de l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre, François Château, comptable dans un hôtel, l'invitant à le rencontrer en catimini.

 

En effet, François Château a reçu des menaces et a reconnu les trois personnes "suicidées" du communiqué: elles appartiennent toutes trois à son association, qui comprend sept cents membres anonymes - leurs paumes seules ont été scannées -, et qui organise des réunions costumées où sont reconstituées les séances les plus mémorables de l'Assemblée constituante et de la Convention, dans une ambiance... révolutionnaire.

 

Aux trois personnes "suicidées", il faut ajouter, résultat de la recherche de cas analogues en France, la mort "accidentelle" d'un dénommé Angelino Gonzalez, membre lui aussi de l'association d'étude robespierriste, mort quatre jours avant Alice Gauthier, des suites d'une chute dans l'escalier de sa cave, sur un mur de laquelle a été retrouvé le signe mystérieux, tracé cette fois à la craie bleue...

 

Voilà comment se présente la pelote d'algues dont le commissaire Adamsberg doit démêler les fils qui passent par l'Islande, Le Creux et l'Association d'Étude des Ecrits de Maximilien Robespierre. Sans bien savoir si les meurtres ont des liens entre eux, s'il y a un ou deux tueurs en série et s'il faut enquêter ici plutôt que là. Pour les démêler le commissaire suivra des cheminements de pensée muets la plupart du temps, et indéchiffrables pour les autres.

 

L'intérêt de cette intrigue policière ne se dément pas, de la première à la dernière page. Et, ce qui ne gâte rien, bien des personnages sont hauts en couleurs, tels que Céleste Grignon, au service des Masfauré depuis vingt-et-un ans et Marc, son sanglier; les reconstitutions des séances parlementaires de la Révolution sont criantes de vérité - c'est le cas de le dire; les scènes islandaises sont enveloppées de brumes et de légendes; les repas pris à l'Auberge du Creux font monter l'eau à la bouche...

 

Francis Richard

 

Temps glaciaires, Fred Vargas, 496 pages, Flammarion

 

Livre précédent de l'auteur:

 

L'armée furieuse, 430 pages, Viviane Hamy (2011)

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11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 22:55
Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon

Charles Baudelaire est un poète hors normes: "D'abord maudit, condamné, rejeté, Baudelaire devint, vers le cinquantenaire de sa mort, en 1917, puis pour de bon lors du centenaire de sa naissance en 1921, le plus grand poète français, le plus lu, le plus étudié, le plus récité."

 

Quand Barbara Polla m'a demandé de lire des poèmes que j'aimais lors de la Nuit de la poésie qu'elle organisait en février 2013 à la galerie Vanessa Quang, à Paris, très naturellement, très spontanément, j'ai choisi de lire quatre poèmes tirés des Tableaux Parisiens: Paysage, Les Aveugles, A une passante et Le crépuscule du jour...

 

Comme il l'avait fait deux ans plus tôt pour Montaigne, Antoine Compagnon a fait, à l'été 2014, sur France-Inter, une série d'émissions consacrées à Baudelaire, du 15 juillet au 22 août. Ce n'était cependant pas aussi commode de passer l'été avec lui qu'avec Montaigne, parce que l'été n'était pas une saison baudelairienne et que Baudelaire n'était pas a priori sympathique:

 

"Il est hostile au progrès, à la démocratie et à l'égalité; il méprise presque tous ses semblables; il se méfie des bons sentiments; il ne pense pas beaucoup de bien ni des femmes, ni des enfants, ni d'ailleurs de ses semblables en général; et il est partisan de la peine de mort, mais comme un sacrifice."

 

Pourtant, Antoine Compagnon, comme il sait si bien le faire, au fil des émissions, dresse de Charles Baudelaire un portrait beaucoup plus nuancé. Car Baudelaire est "inclassable, irréductible à toute simplification" et l'énoncé ci-dessus en est une... Antoine Compagnon termine d'ailleurs sa dernière émission par ces mots: "Respectons ses contradictions."

 

Un peu plus haut, dans l'émission du 6 août 2014 sur la Modernité, Antoine Compagnon cite cette pensée de Baudelaire, qui montre qu'il est non seulement conscient d'être contradictoire, mais qu'il revendique le droit de l'être: "Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y en a un qu'on a oublié, à la démonstration duquel tout le monde est intéressé, - le droit de se contredire."...

 

Dans Un été avec Baudelaire, Antoine Compagnon n'est pas animé par le souci de tout dire sur lui. Il aimerait du moins, en sautant et gambadant dans son oeuvre, "reconduire le plus grand nombre dans les librairies afin qu'ils retrouvent le chemin des Fleurs du Mal et du Spleen de Paris". Parce que, si Baudelaire a été "le plus grand poète français, le plus lu, le plus étudié, le plus récité", il ne l'est plus. Et que c'est bien dommage.

 

Parmi tout ce que dit Antoine Compagnon, et tout ce qu'il dit est de bon aloi, il est quelques traits qui me parlent. Ils devraient, me semble-t-il, en convaincre d'autres de lire Baudelaire, de le relire, à voix basse et à voix haute, dans l'intimité et en public, parce que la musique de ses mots, en vers comme en prose, illustre cette affirmation du poète selon laquelle l'art est le meilleur témoignage que nous puissions donner à Dieu de notre dignité:

 

- L'oeuvre de Baudelaire est réaliste. Compagnon précise ce qu'il entend par là: "Est réaliste une oeuvre que n'accompagne pas une mise en garde moraliste, une oeuvre où l'auteur donne à voir sans intervenir pour juger et condamner."

 

- Anatole France, puis Marcel Proust (qui compare Baudelaire à Racine) ont défendu le classicisme des Fleurs du Mal, "leur versification harmonieuse, musicale, pleine". N'est-ce pas la reconnaissance de cette alchimie par laquelle le poète pétrit de la boue et en fait de l'or?

 

- Baudelaire n'a pas beaucoup écrit: "L'oeuvre de Baudelaire est mince, mais la valeur ne se mesure pas au volume. Un moment vint où les rares poèmes de Baudelaire dépassèrent les milliers de vers de ses rivaux."

 

- Baudelaire est anticonformiste et se moque des "poètes de combat", des "littérateurs d'avant-garde": "Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits non pas militants, mais faits pour la discipline, c'est-à-dire pour la conformité, des esprits nés domestiques."

 

- Baudelaire distingue l'éphémère du permanent: "La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable." Ce qui ne l'empêche pas de donner une autre acception au mot de modernité: dans sa version esthétique, elle permettrait, selon Baudelaire vu par Compagon, "de racheter la mode par l'art, par la peinture, par la poésie".

 

- Pour Baudelaire, le Beau est toujours bizarre, mais l'inverse n'est pas vrai: "Parce que le Beau est toujours étonnant, il serait absurde de supposer que ce qui est étonnant est toujours beau." Compagnon, s'appuyant sur les dires de Baudelaire, complète l'affirmation: "Si le bizarre est toujours beau, le beau est toujours triste"...

 

- Baudelaire n'est-il pas ironique quand il écrit: "Créer un poncif, c'est le génie. Je dois créer un poncif"? Pour Compagnon, "il était trop intelligent pour forger des lieux communs et il nous a laissé un paquet de paradoxes que nous peinons encore à défaire".

 

- Baudelaire a, certes, des paroles, et des pensées, terribles sur les femmes, mais c'est aussi lui qui a certainement écrit les plus beaux poèmes sur elles et l'amour qu'elles inspirent. Comment, par exemple, se lasser de citer, comme le fait Compagnon, et de se réciter, L'invitation au voyage?

 

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 

Francis Richard

 

Un été avec Baudelaire, Antoine Compagnon, 176 pages, Editions des Equateurs

 

Précédemment, du même auteur, chez le même éditeur:

 

Un été avec Montaigne (2013)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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