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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 23:30
Djihad Jane, d'Olivier May

Notre époque est-elle différente de celles qui ont précédé? Les suivantes seront-elles différentes? Oui et non. Oui, parce qu'il y a toujours évolutions. Non, parce qu'il y a toujours permanences. La querelle des anciens et des modernes ne devrait pas être. Les anciens croient conserver en dépit du mouvement; les modernes croient progresser en dépit de l'intemporel.

 

En quatre nouvelles de son recueil Djihad Jane, Olivier May aborde quatre sujets, qui sont à la fois sujets d'époques et sujets de tous temps. Il fait voyager le lecteur dans le passé, le présent et l'avenir. Et le lecteur, au-delà des différences réelles ou imaginées, retrouve les questions qui hantent les êtres humains, dans leur imperfection, depuis la nuit des temps.

 

Djihad Jane est apparemment la nouvelle la plus actuelle, puisqu'elle traite de l'extrémisme islamiste. Jane a appris à l'école qu'il ne fallait pas confondre islam et islamisme, qu'il fallait replacer les versets du Coran dans leur contexte. Elle a fait sa mue et n'est plus une sauvageonne depuis deux ans. Mais deux événements successifs vont changer sa vie.

 

Le deuxième de ces deux événements va masquer le premier. De bourreau Jane va en effet devenir victime. Sa blessure sera physique et morale et la fera régresser et devenir djihadiste dans le contexte irrationnel d'aujourd'hui, où se côtoient préjugés tenaces et angélismes gonflés de bonne conscience et de prétendue tolérance. Mais le mal est rarement absolu ...

 

Avec Le regard de Shamat, Olivier May met en relation deux époques lointaines: le pays de Sumer en l'an 3003 avant J.C. et le sud de l'Irak en 2003 après J.C., deux époques que séparent donc cinq mille ans tout juste:

- Shamat vit dans le sanctuaire sumérien d'Innana, la déesse de l'amour, un couvent de femmes, où elle est la favorite de la belle Nibanda. Elle a connu un homme, le Prince Kurmarbi, et attend son retour.

- Le lieutenant Earl Priest, de l'armée américaine en Irak, parle trente-six sortes de dialectes locaux. Le capitaine Mc Fergus lui demande donc de venir écouter ce que dit un prisonnier militaire dans une langue inconnue.

Dans cette nouvelle, ces deux époques éloignées finissent par se rejoindre et par se fondre dans l'éternité...

 

Homoplasie? Les scientifiques regroupent sous ce terme les phénomènes de convergence morphologique entre espèces d'origines totalement distinctes, caractères qui ne proviennent pas d'un ancêtre commun, mais d'une adaptation au milieu.

 

L'histoire se situe dans le futur et dans l'espace. Le narrateur est un pilote qui a quitté sa Terre natale pour se rendre sur Phénaster, une planète de la galaxie, située à des années-lumière de la sienne. Il s'y accouple avec Manthaït, la servante de Thaït, dont le physique n'est pas si divergent de celui des Terriennes. Encore que le fruit de leur union permette d'en douter...

 

La fin justifie les moyens. Les moyens sont ceux de la chirurgie esthétique. Les patients d'Archibald Braunenzunge se sont tous fait sculpter le corps au bistouri dans sa clinique de la Riviera lémanique. Ils l'ont fait sous les auspices du Dieu Fric et de la Déesse Apparence. Il les réunit un soir, dans sa villa, pour des agapes, entre deux opérations boursières ou esthétiques.

 

La fin, que leur annonce Archibald, n'est pas du tout celle à laquelle peuvent s'attendre ses deux cents invités, triés sur le billard. Ce n'est pas pour rien qu'il les a caressés dans le sens de la ride depuis vingt ans en ponctionnant [leur] graisse comme [leur] fric. C'est un projet fou qu'il leur révèle et qui coupe le souffle à leurs bouches boudinées et à leurs poitrines siliconées...

 

Olivier May ne traite pas de ces sujets que sont l'extrémisme, la mort, la procréation, la chirurgie esthétique, en mettant sa langue dans sa poche. La fiction lui permet peut-être une plus grande liberté de parole que dans un essai, parce qu'elle la donne justement à différents personnages et que leurs différents points de vue, en mal comme en bien, peuvent vraiment s'exprimer.

 

Francis Richard

 

Djihad Jane et autres nouvelles, Olivier May, 160 pages  Éditions Encre Fraîche    

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6 novembre 2016 7 06 /11 /novembre /2016 21:15
Les ordres de grandeur, de Julien Sansonnens

Le roman policier est, comme tous les genres romanesques, un genre libre. C'est ce qui en fait le charme. L'auteur dispose d'une grande latitude pour mener son intrigue. L'intrigue ne comporte même pas toujours d'énigme criminelle, mais, quand c'est le cas, il est de bon ton de ne découvrir qu'à la fin qui a commis le crime, quand et pourquoi. 

 

Les ordres de grandeur relève de cette dernière catégorie. Le titre du polar de Julien Sansonnens serait connoté approximation si ordre était mis au singulier, mais, comme il l'est au pluriel, il prend un tout autre sens. Et, comme la loi du genre le veut, ce sens n'apparaît complètement qu'après avoir lu jusqu'au bout ce fort volume.

 

L'histoire commence par le récit clinique du viol d'une jeune femme de vingt-quatre ans, qui vient de passer une belle soirée avec des potes de fac au bord d'un lac. Elle regagne sa voiture, seule dans la nuit, un peu éméchée, quand un homme l'agresse. Quelques minutes plus tôt, elle était encore auprès du mec avec lequel elle partage sa vie depuis deux ans.

 

Au moment de l'attentat contre Charlie Hebdo, Alexis Roch est présentateur du journal d'une chaîne privée de télévision genevoise. Il l'est devenu grâce à son carnet d'adresses dans les milieux économiques, mais grâce aussi à sa jeunesse, à sa phrase décomplexée, à son élégance très urbaine, à son ambition et à son physique rassurant de séducteur.

 

Michel Fouroux est parti un jour pour l'Ardèche. Il est devenu patron d'une petite entreprise de coutellerie, du traditionnel, de la qualité françaiseIl vit avec sa compagne, Manon Astier, dans l'ancienne ferme familiale de cette dernière. Où elle élève des chiens, des bouviers bernois. Il croit en ce mois de novembre 2014 qu'il a enfin la vie dont il rêvait.

 

Quels liens entre ces trois personnages? C'est ce que Juliens Sansonnens dévoile peu à peu. Peu à peu, parce que, par exemple, il ne livre pas tout de suite le nom de la victime du viol ni la date à laquelle il a été commis; parce que, surtout, il prend un malin plaisir à faire le récit de leurs existences parallèles sans révéler avant longtemps quand elles se sont croisées.

 

L'auteur brouille volontiers les pistes. Les récits, qui se déroulent dans des temps et des lieux différents, sont agrémentés de retour sur le passé des protagonistes. Ce qui permet de comprendre ce qu'ils sont devenus. L'auteur se fait aussi peintre minutieux, tout en nuances, des moeurs helvétiques, de jadis et naguère, dans les milieux politiques et audiovisuels.

 

Ce polar bien construit n'est donc pas un roman policier à énigme de plus. Au-delà de clins d'oeil facétieux que fait l'auteur à ceux qui les comprennent, il est satire de notre époque où, souvent, la grandeur n'est qu'apparence et obéit à des ordres inavouables, et où, souvent, les convictions ne sont que paravents pour dissimuler des demandes à satisfaire.

 

Francis Richard 

 

Les ordres de grandeur, Juliens Sansonnens, 424 pages Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Jours adverses Éditions Mon Village (2014)

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 23:30
Le bruit des langues percées, de Pascal Nordmann

Pourquoi vouloir toujours trouver un sens à tout? Pourquoi vouloir que tout soit sous contrôle? Les êtres humains, doués de raison, veulent - c'est bien naturel - en faire usage. Mais ils devraient plus souvent raison garder par devers eux et laisser libre cours à leurs petits délires. Car c'est le grain de folie qui donne son piment à l'existence.

 

Que ce grain de folie prenne la forme de fantasmes, de fantasmagories, de rêves aussi sots que grenus, peu importe après tout. Les hommes n'ont pas attendu le bon docteur Freud pour savoir qu'il est indispensable à leur équilibre mental; et cela, qu'il se manifeste alors qu'ils sont éveillés ou qu'ils se pelotonnent douillettement dans les bras de Morphée.

 

Pascal Nordmann, en tout cas, l'a bien compris. Le bruit des langues percées, titre quelque peu surréaliste, résonne ainsi pendant tout le déroulé de son récit déjanté. Le mot de déjanté convient bien à l'histoire puisqu'il s'agit du voyage d'un autocar jaune citron aux yeux d'insecte à travers la pulpe des choses, la pulpe cosmique, la pulpe amère de l'orange bleue.

 

Les êtres et les choses sont animés dans ce récit, comme des dessins peuvent l'être. Certes, au début, le lecteur peut s'étonner qu'un panneau de sens interdit engage la conversation avec un légionnaire, mais très vite il ne s'étonnera plus de rien, non pas parce qu'il sera saisi par l'habitude, mais parce qu'il se prendra au jeu et finira par s'en délecter.

 

L'auteur donne la parole, par exemple, à une mère de famille sans famille, à un cycliste sans son vélo, ou à trois vieilles femmes qui [ont] la clarinette à la bouche, mais il la donne aussi à un glacier de sexe féminin, à un livre d'école, à un biscuit, au plus-que-parfait, à un zébu, à une mouche du coche, à un boa, vêtu d'un veston gris qui lui allait bien, ou à une araignée.

 

L'autocar jaune aux cinquante-sept sièges, aux lettres vertes et aux deux yeux ronds tournés vers la route,  a lui-même une âme. L'auteur le qualifie affectueusement de bien des noms de bateau: c'est un paquebot magnifique aux chromes étincelants, c'est la nef des nefs, que dis-je, c'est la grande barque à quatre roues, au moteur courageux et puissant, la lente galère.

 

Pour agrémenter ce livre, rien de tel que des soupçons d'intrigue policière: le meurtre de petites filles retrouvées la langue percée et la disparition d'une phrase qui figurait dans Les voix intérieures de Victor Hugo et qui parlait justement de ces petites filles; une nouvelle édition du recueil de poèmes sort, dotée d'un appareil critique corrigé, revu et annoté, et reliée de cuir véritable

 

L'auteur reconnaît qu'il perd par instants le contrôle de ce qu'il écrit. Il dit même à un moment donné: J'oubliais que j'étais l'auteur, je ne m'attendais pas à ce qui allait suivre. Je ne me méfiais pas, j'aurais dû!  Du coup, le lecteur s'attend à tout. Et il n'est pas déçu, par exemple, lorsque se déclenche la énième guerre entre absurde et logique qui se termine par la nécessaire paix des esprits... 

 

Francis Richard

 

Le bruit des langues percées, Pascal Nordmann, 228 pages éditions d'autre part

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 22:15
Avant la pluie, d'Anne-Claire Decorvet

Quand un accident se produit, c'est bien connu, il est rare que les témoins racontent exactement la même chose. Parce que, sans doute, les esprits n'étaient pas prêts à observer ce qui s'est passé et parce qu'ils ne regardent de toute façon pas le monde qui les entoure avec les mêmes yeux.

 

Anne-Claire Decorvet, dans Avant la pluie (chaque moment de l'histoire précède la tombée d'une pluie), raconte ainsi l'accident dans lequel un garçon, Olivier, six ans, a trouvé la mort. Après être allé chercher un croissant à la boulangerie, il s'apprêtait prudemment à traverser la rue, au passage pour piétons, quand une voiture l'a renversé.

 

Anne-Claire Decorvet donne la parole avec justesse à tous les gens qui ont un rapport de près ou de loin avec cet accident. A commencer par ceux qui se sont occupés de sauver sa vie à l'hôpital des enfants, et n'y sont pas parvenu, tel Axel, étudiant en médecine, qui a été confronté avec la mort pour la première fois. 

 

Quand un enfant meurt aussi jeune, les parents sont à l'évidence les premiers éprouvés par une telle perte. Le père, Grégoire, comédien, arrête aussitôt sa tournée. Il jouait avec Eva une pièce de théâtre intitulée, Petits Crimes. La mère, Emma, connaissant son fils, est persuadée que ce ne peut pas être un accident.

 

Candice, une ex de Grégoire, comédienne, apprend la nouvelle par le journal. Elle parle de Grégoire avec son amie Marie. Si elle ne se réjouit pas vraiment de ce malheur, elle trouve tout de même juste que Grégoire, qui ne s'intéresse plus à elle depuis dix ans, et qui lui manque, connaisse un jour la douleur de la perte.

 

Gaëtan est le conducteur de la voiture qui a renversé Olivier. Il a pris la fuite, mais, identifié, il se trouve dans un commissariat et doit s'expliquer sur les circonstances du drame. En fait il ne sait pas comment tout cela a pu se produire. Il aimerait tant pouvoir remonter le temps, recommencer la journée à neuf.

 

Julianne est une jeune fille du quartier. Ce jour-là elle a vécu le plus beau jour de sa vie. Rentrée à la maison, elle n'a pas envie que sa mère lui parle de cet accident sous prétexte qu'elle connaît un peu le conducteur de la voiture. Rien ne peut ternir sa journée. Elle en rend grâce à la vie qui ne l'a pas épargnée jusque-là.

 

Benjamin est apprenti dans la boulangerie d'où est sorti le petit Olivier avant de se faire renverser par la voiture. Mis sous pression par une connaissance qui lui a rendu visite à son travail, il venait de sortir quand il a assisté à l'accident et n'a rien fait pour l'empêcher. En réalité il n'a rien vouloir voir et a même perdu connaissance.

 

Dans cette histoire, sur les circonstances de laquelle des doutes planent tout au long du récit, il y a bien d'autres personnages, chacun ayant son importance, petite ou grande, tels que la voisine Violette, le chien Milo, la policière Lydia, le postier Idriss, le vieux sage Hamid (grand-père du conducteur) ou le promeneur de chien Louis.

 

Ces personnages détiennent chacun des éléments de l'énigme qui entoure la mort d'Olivier. Mais il faudra que le lecteur attende bien sagement la fin du livre pour connaître toute la vérité, dont des parcelles lui auront été distillées par eux tout au long du récit. La romancière lui révèlera alors la part des mystères que la mort garde pour elle d'habitude.  

 

Francis Richard

 

Avant la pluie, Anne-Claire Decorvet, 200 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Un lieu sans raison (2015)

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 21:30
La vitre, de Fabien Muller

Gustave Flaubert aurait dit: Madame Bovary, c'est moi. Mais cet aveu n'est pas frappé au coin de l'authenticité. Et, de toute façon, si c'est vraiment le cas, il s'est bien gardé d'écrire son roman à la première personne. A contrario, écrire un roman à la première personne ne veut pas dire que cette personne soit identifiable à son auteur.

 

Fabien Muller a choisi d'écrire La vitre, à la première personne. Qui plus est une jeune personne. Même si Hélène n'est pas Fabien, il faut reconnaître que Fabien écrit tellement bien à la place d'Hélène que le lecteur a la ferme impression qu'Hélène, c'est lui, et que Fabien n'a pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour le lui faire croire.

 

Hélène est née à sept mois, est morte dix minutes plus tard, pour renaître à la vie et connaître des premiers mois difficiles: J'ai passé les trois premiers mois de ma vie à regarder le monde à travers une vitre dans une petite couveuse où l'on me voyait à peine. J'ai parfois l'impression que cette vitre est toujours là. Pour la séparer de la réalité.

 

Hélène est morte une deuxième fois à dix mois et cinq heures. Cette fois n'était pas encore la bonne, puisqu'elle est née à nouveau. Mais est-ce vraiment une vie que celle qu'elle a menée depuis? Alors, quand la vie réelle n'est pas une vie et quand elle est inadaptée au monde, rien de tel que l'écriture pour s'en évader et l'adapter à son imaginaire.

 

Hélène est écrivain, ou plutôt écri-vaine: j'écris comme je vomis, suite à un spasme venu de l'intérieur. J'écris des centaines de mots qui ont l'odeur de la bile et puis j'attends. Le temps de m'en remettre. Le virus de l'écriture s'est installé chez Hélène et l'histoire montre que ce n'est même pas un feu de tristesse qui peut en venir à bout.

 

Hélène a 28 ans. Elle travaille dans une bibliothèque parisienne, principalement le vendredi et le samedi, et elle fait des piges dans des magazines féminins: J'ai plusieurs pseudos qui me permettent d'écrire des chroniques à coucher dehors ou des histoires à dormir debout. Le lecteur sait donc d'emblée que l'autodérision ne lui est pas étrangère.

 

Cette autodérision d'Hélène, qui se sait en pleine dérive, qui se sent déphasée, dont l'angoisse est la première nature (même l'absence d'angoisse m'angoisse.), est la marque de son récit. Exemple: Je suis tellement décalée que je pourrais m'enthousiasmer à l'annonce d'un plan social ou d'un attentat? Des échantillons de ses chroniques confirment ce décalage.

 

Un père de 25 ans, Benoît, et sa fille de 8 ans et demi, Camille, entrent un jour dans sa vie. Ce sont ses nouveaux voisins. Hélène et le lecteur ne le savent pas encore, mais cette rencontre va faire basculer sa vie de manière complètement improbable. Et un événement, qui n'est pas enthousiasmant du tout, va contribuer à ce basculement.

 

Si Fabien Muller ménage le suspense jusqu'au bout, le passé de ses voisins jouant son rôle dans l'intrigue, le lecteur est surtout sensible au ton d'Hélène et à la vision décalée du monde qui lui correspond. C'est bien ce qui fait son charme, malgré qu'elle en ait. Et la vitre, qui l'isolait du monde, va, peu à peu, se briser, comme des yeux se dessillent.

 

Francis Richard

 

La vitre, Fabien Muller, 280 pages Olivier Morattel Editeur

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 22:55
L'enterrement de Marie-Magdeleine, suivi de C'était Flore et Dick, d'Alain Toullec

Une fois n'est pas coutume, un recueil de nouvelles ne porte pas un titre commun à celles qui le composent. Les trois du recueil d'Alain Toullec ont pourtant un point commun: elles portent toutes trois un prénom de femme, qui se retrouvent en première de couverture, dans leur ordre d'apparition.

 

On ne peut pas dire que les trois héroïnes de ces nouvelles soient des demi-portions, surtout la dernière qui ne l'est vraiment pas, au sens propre comme au figuré. Car il faut préciser que Dick est le diminutif de Dominique, ce prénom ambigu, en l'occurrence féminin mais qui pourrait être tout aussi bien masculin...

 

Dans L'enterrement de Marie-Magdeleine, l'héroïne n'est toutefois pas celle du titre. A l'occasion des funérailles de la vieille dame prénommée ainsi, le narrateur, qui a perdu - l'a-t-il jamais eue? - la foi de son enfance, la rencontre après s'être posé des questions existentielles suscitées par cette mort.

 

En fait il répond à ses questions existentielles par d'autres qui sont du genre ironique, tant il est vrai qu'il n'y a pas de réponses définitives possibles et que chacun se fait sa religion, quitte à ne pas en adopter une toute faite, car toutes les religions promettent le paradis, mais diffèrent sur les modalités pour y parvenir.

 

Cela ne signifie pas qu'il se laisse embrigader par les gardiens du nouveau temple qu'est l'État et par ceux qui en vivent, tels que les associations éclairées ou les écologistes conscients, ou bourrer le crâne avec les prétendues valeurs qu'ils défendent telles que l'incontournable solidarité, l'indiscutable solidarité.

 

A l'église, son regard croise par trois fois celui d'une belle fille, d'une inconnue aux cheveux châtains bouclés, coiffée d'un béret jaune. Et c'est au cimetière qu'il sent sa présence: Forte, brûlante et glaçante à la fois, indispensable, essentielle, rien de divin, une sensation bien charnelle, avec un parfum entêtant un peu camphré qui surnageait...

 

Dans C'était Flore, le narrateur rencontre ladite Flore au golf de Saint-Briac qui est en fait celui de Dinard. Flore ne fait que du practice, mais il admire sa technique, son swing, et son physique: c'est une femme élancée, aux formes fermes et déliées. Mais Flore n'aime pas du tout qu'on la regarde...    

 

Après des premiers échanges peu amènes, ils font connaissance, enfin, si l'on peut dire. Parce que Flore ne se livre pas vraiment, garde ses distances. Sa vie peut se résumer en quelques mots: Éducation bourgeoise, Sainte Marie, le golf, le Racing, des cours de dessin, de piano et de danse aussi, les rallyes, le mariage, le divorce.

 

Flore n'aime pas qu'on la regarde et, quand ils deviennent plus intimes, elle fixe les règles: Donnez-moi du plaisir, je veux tout, mais je vous interdis de regarder, défense de toucher autrement qu'avec les doigts. Regardez avec les mains. Vous allez faire ça à l'aveugle. A partir de maintenant nos regards ne se croiseront plus...

 

Un beau jour disparaît Flore, cette femme libre, adepte de l'échec créateur, qui affichait dans son regard noir et le rictus de la lèvre un mélange de mépris et de dégoût à l'idée [qu'il] puisse apprécier la nudité. Les vacances en Bretagne sont en effet terminées pour elle. Et le narrateur pense ne la revoir jamais...

 

Dick est la DAF, Directrice des Affaires financières, de l'entreprise dirigée par Pat'rond, dont l'adjoint est Monsieur Melville (sic). Dick vient d'avoir une petite fille. C'est Madame Je Sais Tout. Et c'est elle qui porte la culotte. Son mini mari, Jean-Phil, doit filer doux. Et ses collègues ne pas la contredire, pour éviter des éclats.

 

Toutefois Dick ne sera plus jamais comme avant: Le seul point remarquable c'est qu'après l'accouchement, sa taille resta longtemps identique à celle atteinte à l'issue du neuvième mois: elle ne décrut jamais. Après une courte période de stabilisation, elle reprit de l'ampleur progressivement...    

 

Cette reprise d'ampleur progressive donne le prétexte à l'auteur de raconter une histoire délirante et burlesque aux multiples, et improbables, rebondissements, une histoire qui se termine en satire hilarante et non conformiste des soi-disant défenseurs de la nature, dont il convient de restaurer à tout prix le bon sens.  

 

Dans trois registres différents, Alain Toullec met en scène des personnages qui sont des insoumis à l'égard du monde qui les entoure. Ce faisant, il est bien entendu à rebours du prêt-à-penser d'aujourd'hui. Même si ses récits sont plutôt noirs, la liberté d'esprit qui les anime s'avère lumineuse pour ceux qui apprécient cette dernière.

 

Francis Richard

 

L'enterrement de Marie-Magdeleine, suivi de C'était Flore et Dick, d'Alain C. Toullec, 144 pages Edilivre

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 22:30
La nature des choses, de Marianne Brun

L'été de 1982 venait de commencer. Les autocars roulaient sans encombre, le Tour de France partait le lendemain depuis la Suisse, la demi-finale catastrophique entre la France et l'Allemagne de l'Ouest durant la Coupe du monde de football n'avait pas encore eu lieu, le groupe Blondie était soudé, Patrick Dewaere toujours en vie, le Sida n'existait pas, Internet non plus, ni E.T., ni même Thriller.

 

Gabrielle, Gaby, née le 6 mars 1973, a neuf ans, presque et demi. Ce 1er juillet au soir, sa vie bascule. Sa mère, Adélaïde, Adé, décide de quitter le domicile conjugal, en l'emmenant avec elle, ainsi que sa tortue Dynamite, et emportant meubles et bagages. Lors d'un appel téléphonique, à 21 heures 21 - Gaby a regardé les aiguilles de son radio-réveil à ce moment-là - sa mère a traité son père, Michel, de salaud, avant de s'évanouir.

 

Gaby et sa mère partent de l'appartement de Pully, 26 avenue du Général Guisan, pour s'installer dans un petit appartement de l'ouest de Lausanne. Le frère de sa mère, Eric, Riton, qui les a aidées à déménager, y est concierge d'un immeuble situé dans une impasse, près des abattoirs de la ville. C'est dans cet immeuble qu'elle va être confrontée à La nature des choses, dont elle a été préservée jusque-là.

 

Dès son arrivée, Gaby n'a qu'une idée: retourner voir son père. Mais comment faire? En attendant elle fait connaissance avec les commerçants et les gens du quartier, mais surtout avec les occupants du dernier et quatrième étage de leur nouvel immeuble décati, un vieux couple, Jonas et Solange, en dépit de la prévention qu'elle a à l'égard des vieux, un genre à part, qui n'est pas dans la suite logique de l'évolution des adultes:

 

Les vieux, ça puait, c'était lent, c'était toujours sur le point de mourir ou de se casser une jambe. On ne pouvait pas leur faire confiance. De vraies bombes à retardement. Et ils étaient sournois: ils pinçaient les enfants pour les faire sursauter, mais ils étaient les seuls à trouver ça drôle.

 

Ce sont pourtant Solange et surtout Jonas qui vont initier Gaby à la vraie vie, qui est bien plus surprenante que celle décrite dans les livres, dont ils ne possèdent d'ailleurs aucun exemplaire chez eux: Les livres, tu en as lu un, tu les a tous lus... dit Solange. Comme Solange, malade et peu valide, s'inquiète de faire faire du souci à Jonas, celui-ci lui répond: C'est dans la nature des choses, Solange. Tu ferais pareil pour moi. Alors, n'en parlons plus.

 

Au cours de cet été 1982, qui semble bien éloigné dans le temps, tant il s'est passé de changements dans bien des domaines depuis, Gaby va vivre quatre fois quelque chose d'exceptionnel. Cela va lui ouvrir les yeux sur des réalités bien humaines dont jeune enfant encore elle ne soupçonne pas l'existence. Ce qui ne veut pas dire qu'elle comprenne pour autant la nature profonde des choses, mais elle en prend au moins conscience:

 

Quand on est enfant, on ressent les choses, c'est quand on est adulte qu'on les comprend, mais le mal est fait, lui a dit un jour Solange. 

 

Ce roman de Marianne Brun, qui est inspiré d'un sujet original de Tania Zambrano Ovalle et tiré d'un scénario coécrit par celle-ci et par celle-là, restitue donc à la fois une époque révolue (un bon vieux Solex y joue ainsi un rôle de choix) et pose les questions essentielles de la condition humaine. Et c'est surtout Solange qui y apporte des réponses. Ne dit-elle pas, par exemple, que pour savoir aimer il faut avoir souffert suffisamment?

 

Francis Richard

 

La nature des choses, Marianne Brun, 280 pages L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'accident (2014)

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20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 21:55
La vie sauvage, de Tony O'Neill et David Brülhart

C'est une vie sauvage et bien souvent des choses terrifiantes arrivent aux belles personnes sans raison ou considération de ce qui est juste ou non. Il y a autant de probabilités que les gentils perdent et que les méchants gagnent, et rien de tout ça ... pas même une parcelle de ça n'a de sens.

 

Le livre de Tony O'Neill et de David Brülhart est un roman graphique: Tony, l'écrivain, raconte et David, le graveur, illustre. Mais c'est aussi une fugue poétique en trois mouvements: une élégie pour un boxeur défunt, une ode à la route et une ballade cathodique finale.

 

Chet Delany est un boxeur professionnel. Ce serait plutôt un gentil, même s'il dispose avec ses mains de véritables armes de poing. Le malheur veut qu'il arrive une chose terrifiante à cette belle personne: lors d'un combat, son adversaire meurt accidentellement.

 

"Pretty Boy" Diaz, le boxeur mort d'un épanchement cérébral, beau de façon inhabituelle pour un boxeur, n'est pas n'importe qui: c'est certes l'étoile montante de la boxe, dans la catégorie des poids welters, mais c'est surtout le neveu du Vieux Diaz, un syndicaliste fraudeur.

 

Au cours du combat on a proposé à Chet de se coucher au troisième round moyennant finances pour laisser gagner Pretty Boy. Mais, comme dit plus haut, c'est plutôt une belle personne et il a refusé d'entrer dans la combine. Il a préféré continué le combat.

 

Dans cette histoire, non seulement le Vieux Diaz a perdu son neveu, mais il a perdu un paquet de fric. Ce sont des choses, dont on ne sait laquelle est la plus importante, que le Vieux Diaz ne pardonne pas. Et Chet ne peut donc espérer de salut que dans la fuite, pour Nowhere.

 

Alors il part au volant d'une superbe Chrysler New Yorker de 57 pour échapper à un enterrement de classe voyou, grâce à son amie Queenie, dont personne ne se souvient qu'elle était née un jour dans le Bronx à New York sous le nom de Joey Lazzario.

 

Sur la route Chet s'arrête au Rainbow Grill. Les clients, tout comme le patron, ont de bien mauvaises manières avec Lottie la jeune serveuse, si bien qu'il y met fin en jouant du poing, ce qui décide cette dernière à partir avec lui pour Nowhere.

 

Pendant que le Vieux Diaz prépare sa vengeance, en mettant même des pratiques vaudoues de son côté, Chet et Lottie roulent indéfiniment. Route faisant, ils font connaissance et... des rencontres dans des lieux aux noms improbables tels que Whoreson ou Eden.

 

Il s'agit donc d'un "road novel" poétique - la poésie peut y être très crue, mais également très tendre - à travers une Amérique où se mêlent des gentils et des méchants, qui sont tous plus ou moins marginaux, et où se côtoient réalités sauvages et doux fantasmes.

 

Les gravures qui l'illustrent, loin de nuire à l'imagination du lecteur, lui ouvrent d'autres perspectives, celles de routes infinies, de déserts interminables, de violences suggérées, de corps sensuels. Elles apportent en quelque sorte sa profondeur de champ au texte.

 

C'est donc un bel objet que ce livre. "Tout ça" n'a-t-il vraiment aucun sens? C'est au lecteur de se faire sa religion sur la question. Quoi qu'il en soit, il ne pourra qu'avoir de la réticence à quitter la route au terme du voyage. Il aura bien l'impression, pour le coup, d'avoir atteint Nowhere...

 

Francis Richard

 

La vie sauvage, Tony O'Neill et David Brülhart (traduit de l'américain par Dejan Gacond et Frédérique Longrée), 216 pages Hélice Hélas

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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 22:10
Les fils, de Lolvé Tillmanns

Les mères idéalisent toujours les fils, c'est normal, non ?

 

Toujours? Pas toujours. Et ce n'est pas vraiment le cas dans le roman de Lolvé Tillmanns. Les fils du livre sont en effet un certain Raphaël Cornuz et un certain Cédric Faure. Leurs mères les ont certes aimés l'un comme l'autre, à leur façon, mais de là à dire qu'elles les ont idéalisés, ce serait dire beaucoup.

 

Raphaël Cornuz s'est pendu dans le local technique de l'entreprise que dirige Cédric Faure. Raphaël était au bas de l'échelle: il travaillait à temps partiel et c'était l'homme à tout faire de la boîte; il faisait les petites réparations, changeait les ampoules etc. Cédric est au sommet et l'argent fond dans ses doigts, quoi qu'il fasse.

 

En fait les deux se sont connus sur les bancs de l'école. Ils habitaient le même quartier. A l'époque, l'un, Raphaël, était grand, fort et nul, tandis que l'autre, Cédric, était petit, malingre et bon élève. Le second était le souffre-douleur du premier. Leurs rôles se sont en quelque sorte inversés, bien des années plus tard.

 

Après le suicide de Raphaël, Cédric a besoin de savoir qui Raphaël était en réalité. Les mardis après-midi, se faisant passer pour un psy, il rend visite régulièrement à Odile Cornuz, la mère de Raphaël. Il écoute et relance la conversation. Odile finit par se livrer, malgré qu'elle en ait, mais elle parle peu de son fils, du moins au début.

 

En dehors de ses visites à Odile, Cédric, qui est le narrateur, se raconte et se livre: il a épousé Tatiana, un mannequin, dont il se demande s'il l'a jamais aimée; avec elle il a eu une petite fille, Solène, quatre ans; il couche avec Maria, une employée qui lui est toute dévouée; il a réussi, puisqu'il est PDG et membre du Rotary.

 

Il se trouve que les tombes de Raphaël et de la mère de Cédric sont situées non loin l'une de l'autre, dans le même cimetière de la petite ville au bord du lac, et qu'en allant se recueillir sur l'une, Cédric ne peut s'empêcher de diriger ses pas vers l'autre, de même que des réminiscences de l'un font naître des réminiscences de l'autre.

 

Les personnages du livre de Lolvé Tillmanns apparaissent bien réels, c'est-à-dire complexes. Tourmentés, ils ne sont ni blancs ni noirs, comme dans la vraie vie. Et, comme dirait Odile, il suffit de gratter un peu leurs apparences trompeuses pour voir les cochonneries qu'ils ont pu commettre plus ou moins délibérément dans leur existence.

 

Les fils, qui après tout est le récit de gens ordinaires, qui réussissent d'une certaine façon à un moment donné mais connaissent bien des revers à d'autres, est un livre où la condition humaine se fait familière, ne serait-ce que par le style employé, qui, jusque dans les pensées des personnes, emprunte au langage parler.

 

Francis Richard

 

Les fils, Lolvé Tillmans, 158 pages  Éditions Cousu Mouche  

 

Livres précédents chez le même éditeur:

33 rue des grottes (2014)

Rosa (2015)

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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 20:00
Babylone, de Yasmina Reza

Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion. Ce premier verset du psaume 137 éclaire d'une lumière insolite le titre, Babylone, du dernier roman de Yasmina Reza. C'est en effet un psaume dans lequel les Juifs exilés à Babylone expriment leur refus de danser et de chanter pour leurs vainqueurs.

 

Jean-Lino Manoscrivi est petit-fils d'immigrés juifs italiens. Quand il était enfant, son père ouvrait le livre des psaumes, toujours à la même page, et lui lisait ce verset de l'exil. Comme il n'avait pas d'instruction religieuse, il ne retenait de ce passage que le grondement pluriel des fleuves, la solitude et le repli de ceux qui, assis sur leurs rives, pleuraient.

 

La narratrice, Elisabeth Jauze, née Rainguez, rouvre The Americans, le célèbre livre de photos de Robert Frank publié en 1958. Ce livre, le plus triste de la terre, lui inspire cette réflexion désabusée: on est quelque chose dans le paysage jusqu'où jour où on n'y est plus. Sans doute parce que les héros de ces photographies donnent l'impression de n'avoir personne.

 

Elisabeth et Jean-Lino, tous deux sexagénaires ou presque, habitent le même immeuble de Deuil-l'Alouette. Ils sont devenus amis après qu'il l'a invitée le jour de ses soixante ans à elle aux courses à Auteuil. Ce jour-là elle a compris qu'il était seul, comme elle au fond, et qu'ils étaient des exilés sur terre, même si Jean-Lino vit avec Lydie Gumbiner, et elle avec Pierre. 

 

Deux ans plus tard, Elisabeth décide d'organiser chez elle une fête de printemps. Elle a besoin de chaises supplémentaires. Pierre lui suggère d'en emprunter aux Manoscrivi:

- Sans les inviter?

- En les invitant. Elle pourrait même chanter !

Le couple Manoscrivi n'intéressait pas Pierre, mais tant qu'à faire il trouvait Lydie plus marrante que Jean-Lino.

 

Ni Pierre ni Elisabeth ne peuvent se douter que l'aboutissement de cette petite fête entre bobos, la plupart repentis, sera la survenance d'un irrémédiable, qui bouleversera l'existence des habitants de leur immeuble, et plus particulièrement celle d'Elisabeth, et davantage encore celle de Jean-Lino, à partir d'une petite cause, un rire impudent, qui aura de gros effets...

 

Un meurtre va en effet être commis et va révéler la vraie nature des protagonistes. Dans cette histoire qui les dépasse, ils apparaissent comme des héros bien empruntés, soucieux de leur respectabilité. Pathétiques, ils gravitent dans un monde qui leur est étranger et que dépeint avec beaucoup de noire acuité Yasmina Reza, aussi à l'aise dans la satire que dans le burlesque. 

 

Francis Richard

 

Babylone, Yasmina Reza, 224 pages Flammarion

 

Un livre précédent chez le même éditeur:

 

Heureux les heureux (2013)

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15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 22:55
Rusalka, d'Arnaud Maret

La Rusalka. Elle sème le malheur autour d'elle. Elle souffre, bien sûr, de sa condition. Elle voudrait vivre une vie qui lui est interdite. Elle voudrait quitter les eaux pour la lumière du soleil. Mais elle ne le peut pas. Son destin est de rester éternellement à la lisière des humains. Elle ne peut les attirer vers elle, mais elle ne peut aller vers eux.

 

Rusalka, roman d'Arnaud Maret, est quelque peu inspiré de l'opéra éponyme d'Antonin Dvorak. Mais il ne s'agit pas dans ce roman, comme dans l'opéra, d'une ondine mythique, mais d'une femme bien réelle qui porte Rusalka en deuxième prénom. A un moment crucial de l'histoire, elle fait la description ci-dessus à l'homme qu'elle vient de retrouver, en le laissant douter qu'elle puisse lui correspondre.

 

Le corps déchiqueté par de multiples morsures d'un homme entièrement nu, âgé de quatre-vingts ans, semble-t-il, est découvert sur le couronnement du barrage de Mauvoisin, en Valais, le jeudi 16 août 2012. La vue de ce corps est de nature à faire pâlir toute âme, fût-elle insensible. L'homme tient serrée dans une main une photo jaunie qui représente un jeune couple devant une église baroque.

 

Valérien de Roten, 27 ans, est un des policiers chargés de l'enquête. Il vit à Sion avec Eléonore von Allmen, 26 ans, historienne spécialiste de l'animal, chargée de cours à l'Université de Fribourg. Ils vont se marier. Si elle n'a plus ses parents, ceux de Valérien n'accueillent pas leur future bru avec beaucoup d'enthousiasme quand il la leur a présentée. Heureusement, elle ne s'en est pas trop émue.

 

Le mort de Mauvoisin est identifié le lendemain. Il s'agit d'un certain Jiri Kubis, né en 1947, moins âgé donc qu'il ne le paraissait de prime abord. Il est d'origine tchèque, a immigré en Suisse en décembre 1968 et a été naturalisé Suisse par la suite. Si son corps est couvert de morsures, l'autopsie révélera qu' il a en fait été tué préalablement d'une balle de 9 mm tirée dans l'omoplate gauche.

 

Ce vendredi 17 août 2012, Eléonore doit donner un cours à l'Uni de Fribourg puis rencontrer Julien Kelsen, un professeur de l'Université de Munich. Avec lui, elle doit organiser une exposition temporaire sur le Valais pendant la Première Guerre mondiale au musée cantonal d'histoire de Sion et rédiger un article sur les rapports entre le Haut Valais et la Bavière pendant ladite Grande Guerre.

 

Rentré à 22 heures, Valérien est surpris de ne pas trouver Eléonore à la maison et commence à s'inquiéter, parce qu'elle ne l'a pas appelé. Le lendemain, samedi 18 août, il reçoit un appel téléphonique de la part de Julien Kelsen qui vient aux nouvelles: Eléonore a abrégé son cours d'une demi-heure et n'est pas venue à leur rendez-vous. Julien et Valérien conviennent de se rencontrer le jour même à Fribourg.

 

Au moment de quitter le bar où ils ont pris tous deux un café serré, Valérien fait tomber son imperméable. De la poche intérieure s'en échappe le dossier Jiri Kubis. Julien aide Valérien à en ramasser les pièces. Or ce dossier contient une copie de la photo du jeune couple devant l'église. Si Julien ne connaît pas les personnes, il connaît l'église et peut dire que la photo a été prise dans les années 1960:

 

C'est le parvis de l'église Saint-Nicolas, dans le quartier de Mala Strana à Prague.

 

En se rendant à l'Uni de Fribourg, Valérien parvient à savoir où Eléonore a disparu. Le dernier numéro du téléphone dont elle s'est servie à son bureau est celui de Swiss Last Minute, à l'aéroport de Zürich. A la faveur d'un bluff, il a appris qu'elle a pris l'avion pour Prague. Il prend l'avion à son tour pour la capitale de la République Tchèque: Prague revient toujours au centre du jeu, c'est là qu'il faut aller chercher les réponses.

 

C'est effectivement à Prague que Valérien va trouver toutes les réponses à ses interrogations sur le passé et sur le présent des protagonistes et que les pièces du puzzle se mettront en place. C'est l'occasion pour l'auteur de faire revisiter au lecteur la Prague de la fin des années 1960, et de partager avec lui son amour actuel pour cette ville, qui s'avère être un personnage à part entière de son livre:

 

Prague n'est pas de celles qui se donnent, ni même de celles que l'on prend. Elle est de celles qui apprennent à l'amant la patience ou le rendent fou.

 

Bien plus qu'une enquête en Mitteleuropa, aux réponses factuelles, ce roman pose les questions essentielles de toute existence. Il traite ainsi des rapports ambigus qu'entretiennent la maladie et la vie, l'amour et la haine, Éros et Thanatos, la pulsion sexuelle et la pulsion de mort, la force vitale et la force destructrice. Il se garde bien, à raison, de tracer une ligne bien nette de partage entre libre arbitre et destin...

 

Francis Richard

 

PS

 

Rusalka est le second volet d'un diptyque dont le premier est Écumes noires (2011).

 

Rusalka, Arnaud Maret, 396 pages Editions de l'Aire

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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 22:25
Jours merveilleux au bord de l'ombre, de Rose-Marie Pagnard

Jours merveilleux au bord de l'ombre est le titre du dernier roman de Rose-Marie Pagnard. Il résume assez bien le contenu du livre: les jours merveilleux (pour l'un mais pas pour les autres) côtoient une ombre au tableau, une ombre qui plane sur cette histoire des années 1960.

 

Cette histoire est toute simple. Jakob Jakob a eu deux fils, à vingt ans d'intervalle, Räuben et Davitt. Le premier est un célibataire endurci (par son incapacité à séduire). Le second s'est marié à 20 ans avec Dorothée, qui lui a très vite donné deux enfants, Brun et Dobbie (pour Dorothée Billie).

 

Autant Räuben est intéressé par le pouvoir et l'argent, autant Davitt est surtout amoureux de sa femme, qui le lui rend bien. Autant Räuben est un tricheur et un voleur, autant Davitt est un naïf et un homme honnête, qui n'imagine pas que les autres puissent ne pas être comme lui.

 

Räuben est très riche. Cependant il ne doit pas sa fortune à son esprit d'entreprise mais à son art de tromper les autres. Une fois ses méfaits commis, cet esprit simple en a toutefois suffisamment pour leur faire croire, et faire croire à qui l'écoute, qu'il les comble de réels bienfaits.

 

Ainsi a-t-il dépossédé son père Jakob de sa fortune en usant vraisemblablement d'un faux, puis l'a installé à l'hôtel du Corsaire. Ainsi a-t-il fait porter le chapeau à son frère Davitt du détournement d'une taxe communale sur l'eau, puis l'a embauché dans son entreprise de feux d'artifice.

 

Comment réparer l'injustice (l'ombre) qui est faite à Davitt par son frère, c'est ce à quoi s'emploient Brun et Dobbie tout au long du récit, qui fait des va-et-vient dans le temps et dans l'espace et qui a quelque chose de fantastique: l'histoire elle-même ne discute-t-elle pas avec Dobbie?

 

Autour d'eux gravite les habitants insolites de leur ruelle misérable: Johann Schwarz, un professeur de musique, Petitemain, la fille adoptive de ce dernier, Valère Optik, un marchand de cristal, Berthie, un ami de Brun, Kari Matt, un voisin, Mato Graf, un comte improbable. 

 

Le roman de Rose-Marie Pagnard plaira au lecteur qui aime partir dans tous les sens, perdre pied, se mouvoir dans un monde à la fois modeste et merveilleux, être stimulé par de tels contrastes, participer à des batailles contre les moulins à vent, comme le Don Quichotte de Cervantes...

 

Francis Richard

 

Jours merveilleux au bord de l'ombre, Rose-Marie Pagnard, 208 pages, Zoé 

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 15:00
Le bon fils, de Denis Michelis

Tu honoreras ton père et ta mère.

 

La civilisation judéo-chrétienne a, entre autres fondements, le décalogue. Les quatre premiers commandements sont les devoirs que les croyants doivent observer envers Dieu et les six suivants sont les devoirs qu'ils doivent observer envers le prochain. Les droits de l'homme sans Dieu ont été déclarés à partir de ces derniers.

 

Le premier des commandements envers le prochain, celui mis en épigraphe ci-dessus, est le seul qui ne soit pas une interdiction, qui ne soit pas un droit négatif, c'est-à-dire la contrepartie d'un droit naturel, respectueux de l'intégrité des biens ou des personnes. Il exprime l'amour reconnaissant envers ceux qui ont donné la vie.

 

Le bon fils (s'il s'agit d'un garçon bien sûr) est celui qui se conforme à ce devoir filial. Mais, pour être un bon fils, encore faut-il que les parents soient honorables. C'est peut-être la leçon qu'il convient de tirer du roman de Denis Michelis, où, au début, Albertin, alias Constant, cultive une insolence irrespectueuse à l'égard d'un père insupportable.

 

En fait le lecteur ne sait pas très bien sur quel pied danser et se pose au moins deux questions: Albertin est-il seulement un prénom de dénigrement que donne un père déçu à son fils Constant? Hans existe-t-il autrement que dans l'imagination de Constant, qui porte bien son prénom, puisqu'il est, pour son père, contamment décevant?

 

Avant que Hans n'apparaisse dans la vie de Constant et de son père divorcé, rien ne semble bien se passer entre eux. Ils se sont installés à la campagne, le père parce qu'il était fatigué, le fils parce qu'il était devenu nécessaire de le mettre dans une nouvelle école où même les mauvais fils se changent en bons fils.

 

Constant est un ado ingérable (sa mère a préféré renoncer, fuir ses responsabilités, se remarier, refaire des enfants, redistribuer les cartes de son existence). Il entre en première ES. Comme le dit Madame la Proviseure de son nouvel établissement, cette année est une année décisive, une année importante, une année charnière.

 

Leur nouveau logis est un modeste pavillon de plain-pied avec deux fenêtres de part et d'autre, une porte au milieu, un toit qui ressemble à un toit et une cheminée à une cheminée. Elle comprend un salon-salle à manger traversant, une cuisine tout équipée, un couloir qui dessert trois chambres et une salle de bains, une porte ouvrant sur un escalier descendant à la cave.

 

Quand Hans apparaît, les choses changent pour tous les deux, à un point tel qu'ils seront méconnaissables à la fin du récit, où, dans la meilleure tradition oedipienne, le fils ne devient un bon fils qu'en tuant, en quelque sorte, le père, comme si l'homme devait, pour le devenir, couper un deuxième cordon ombilical.

 

En attendant, le livre, dédié à tous les mauvais fils, est le récit plein d'humour de ce changement spectaculaire qui s'opère peu à peu, en trois actes. Car l'auteur sait faire parler les protagonistes dans le langage de leur rôle et de leur âge avec beaucoup de verve et de véracité, restituant avec moult détails actuels la vie lycéenne et les premiers émois adolescents.

 

Francis Richard

 

Le bon fils, Denis Michelis, 224 pages, Editions Noir sur Blanc

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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