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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 22:45
Jambon dodu, d'Olivier Sillig

Le calembour, bon ou mauvais, est la lie de l'esprit.

 

Olivier Sillig écrit ceci dans le dernier chapitre de son roman Jambon dodu, qui en est l'épilogue. Même s'il a bon goût, le lecteur ne sera pas forcément d'accord avec une telle assertion et en laissera la pleine et entière paternité à son auteur, saisi sans doute par un excès de modestie.

 

Car Olivier Sillig excelle dans le calembour et son roman policier en est truffé de la première à la dernière page: si le lecteur n'a pas lu d'autres livres de l'auteur, il peut même se demander à bon droit s'il est capable d'écrire quoi que ce soit sans y avoir recours. Qu'il soit rassuré, il peut... et même très bien.

 

Quoi qu'il en soit le calembour est dans ce polar l'ingrédient indispensable à sa truculence. Cette tuerie qu'est cette lecture commence dès le titre et se poursuit tout du long avec les patronymes donnés aux personnages et les nombreuses intertextualités, qui sont autant de mots de passe pour ceux qui savent.

 

Pour ceux qui ne savent pas, à la fin de l'ouvrage, l'auteur remercie nommément celles et ceux qui y ont participé de manière innocente et purement littéraire. Le lecteur attentif pourra constater quelques oublis involontaires dans ces remerciements: Corneille, Hergé, Claude Loursais, Sartre ou Térence...

 

Jean, dit Jambon, et Eve Dodu ont été retrouvés la gorge tranchée dans une tranchée, rue des Abattoirs. Adèle Hache, une pute, est retrouvée décapitée peu après. Et c'est le commissaire Confit, Valentin de son prénom, qui est chargé de résoudre ces deux boucheries où il appert que les découpes sont liées.

 

Confit peut compter sur les inspecteurs Rognon, Braisé et Lévi, les brigadiers Desglion et De Théâtre, le légiste Livingstone, la secrétaire Raymonde, dite Zézette, pour l'aider à mener à bien cette enquête et découvrir par qui, pourquoi et dans quelles circonstances ces crimes ont été commis dans un quartier de viande.

 

Mais, pour cela, il devra surtout comprendre pourquoi un étrange sandwich, emballé dans du papier gris, lui a été remis par un gamin en culottes courtes alors qu'il buvait son crème à la terrasse d'un café en y trempant son pain: Entre deux grosses tranches de jambon cuit bien gras, une liasse de billets de cent.

 

L'enquête prend d'étranges détours avant d'être résolue: un conte sur les oiseaux d'Ispahan, le timbre du Ministère de l'Intérieur et sa devise latine (De omni re scibili et quibusdam aliis), l'infiltration de l'indic Ferdinand Dupont, l'interrogatoire d'un Polonais, l'attente interminable dans un bar à putes, et les rêves.

 

L'affaire se termine par un dernier quiproquo. Autant les précédents, dans les dialogues entre policiers, donnaient un côté assez farce à l'histoire, autant celui-ci, surgissant du passé, lui apporte une note finale tragique. Alors, pour ne pas rester sur une triste impression, faisons juste une courte citation, pour la route:

 

Dis-moi où tu vas, je choisirai qui je tue.

 

Francis Richard

 

Jambon dodu, Olivier Sillig, 304 pages  Hélice Hélas

 

Livres précédents:

 

Jiminy Cricket, L'Âge d'Homme (2015)

Le poids des corps, L'Âge d'Homme (2014)

La nuit de la musique, Encre Fraîche (2013)

Skoda, Buchet-Chastel (2011)

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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 20:30
Eloge de l'érection, de Barbara Polla et Dimitris Dimitriadis

L'érection est comprise ici comme une manifestation première du désir, de la joie et de la fertilité; comme un événement sacré; comme une conquête et une fierté, y compris d'un pays tout entier.

 

Ainsi s'expriment Barbara Polla, Paul Ardenne et Maria Efstathiadi, dans le texte introductif de l'ouvrage collectif, où est fait l'Eloge de l'érection, dans tous ses états, un éloge qui, à ma connaissance, est sans précédent en littérature.

 

Barbara Polla est à l'initiative de cette publication, qui rend hommage à Dimitris Dimitriadis et qui reprend l'ensemble des textes des interventions faites à Athènes, le 22 novembre 2013, lors d'une conférence sur le thème: Je bande comme un pays.

 

En 1978, Dimitris Dimitriadis avait publié un livre, Je meurs comme un pays, dans lequel les femmes n'avaient plus d'enfants, les hommes ne voulaient plus se battre, le pays faisait son involution et la langue elle-même se mourait.

 

La conférence était en somme l'inversion du paradigme de la mort que la société impose à l'homme, qu'avait décrite Dimitris Dimitriadis; elle était défense du miracle du phallus capable de fusionner la mort et l'amour, Thanatos et Éros (Vincent Cespedes).

 

L'organe sexuel masculin passe en effet par deux états: l'érection et la flaccidité (et inversement), c'est-à-dire du désir à la petite mort - de la vie à la mort (Barbara Polla): L'érection est un aboutissement momentané et réussi du désir (Maria Efstathiadi).

 

Mais l'érection est de loin pas seulement manifestation visible de l'organe masculin: Accessoirement l'Homo erectus est celui qui bande; mais il est d'abord celui qui bande son esprit, sa volonté, voire ses muscles, écrit avec justesse Barbara Polla.

 

Et les auteurs font son éloge dans tous ses autres états, que sont la politique, l'architecture, la mythologie, la philosophie, la psychologie, l'art, la poésie. Elli Paxinou résume cette ubiquité: L'érection? Une nécessité. La vie n'a pas d'autre choix.

 

Pour Barbara Polla, associer phallus et joie est essentiel: non seulement les Japonais le fêtent (elle fait allusion, je pense, à la joyeuse fête annuelle de la fertilité qui a lieu chaque printemps à Kawasaki), mais c'est également le cas de nombre de sociétés primitives.

 

Sur l'île sacrée de Délos, vingtenaire, à proximité du temple de Dionysos, j'ai ainsi pu voir deux phallus sculptés, juchés sur de hauts piliers carrés: Le phallus pour les Grecs anciens était sublime et identifiait la joie et la continuité de vivre. (Maro Michalakakos)

 

Pour Dimitris Dimitriadis, l'érection est le contraire de la dépression. L'érection est un état intérieur général où l'on se trouve en position debout. Pour Rodolphe S. Imhoof, érection est synonyme d'action, de toute action sauf du renoncement, sauf de la mort.

 

Rodolphe S. Imhoof fait le lien avec l'art: L'art fait bouger la société, qui se met en question, en érection, et oblige les politiques à réagir. Cette induction d'un mouvement perpétuel s'applique particulièrement à la Grèce d'hier et d'aujourd'hui.

 

Cet élan vital se retrouve, pour Paul Ardenne, dans l'art architectural de grande hauteur, avec la volonté de durer: Sauf chez les dieux, le sexe en érection est une figure éphémère et transitoire. Les bâtiments ithyphalliques, eux, affichent une érection durable, au physique comme symboliquement.

 

Ce recueil de textes, qui, de par son titre, pourrait être considéré comme provocateur, donne en fait matière à de nombreuses réflexions sur la culture de mort qui caractérise aujourd'hui notre monde et qui a inspiré au poète Dimitris Dimitriadis son poème épique.

 

Dans un entretien, avec Maria Efstathiadi, il fait le constat qu'un pays meurt quand il est renfermé dans ses frontières...Ce qui plaît à Vincent Cespedes: J'aime cette analogie qui a été faite avec un pays qui meurt lorsque ses frontières deviennent prison: le symbolisme même du phallus est de transformer les murs de la prison en frontière du passage.

 

Le fait est que, comme le dit Denys Zacharopoulos, quand on ne peut ni entrer dans le pays ni en sortir, alors c'est une prison, et non pas un pays. Le mur de Berlin empêchait ainsi de sortir, celui récemment érigé entre la Grèce et la Turquie, dans la région de l'Evros, empêche d'entrer...

 

Au poème Je meurs comme un pays, Barbara Polla répond par un autre tout aussi épique, plein de sève: Je bande comme un pays. Elle y réhabilite en quelque sorte le désir, sans lequel il n'est pas de vie, car l'absence de désir, c'est la mort.

 

L'ouvrage se termine d'ailleurs par un autre poème de Dimitris Dimitriadis, traduit du grec, où le désir est tragédie, Lycaon, apologie du désir, et où il semble, pendant un temps, vaincu par la mort, mais finit par mettre en mouvement le survivant:

 

J'avance

Je ne sais pas

cela me mènera

 

Je ne sais pas

 

Voilà

ce que je veux

 

Ne

pas

savoir

 

Francis Richard

 

Eloge de l'érection, sous la direction de Barbara Polla, suivi de Lycaon, apologie du désir, de Dimitris Dimitriadis, 160 pages, La Muette

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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 23:45
Country, d'Antoine Jaccoud

En peinture, les images de Country seraient des scènes de genre, c'est-à-dire des scènes de la vie quotidienne, tout ce qu'il y a d'ordinaire, où des personnes typiques de l'époque sont figées sur la toile par l'artiste et sont comme des instantanés que ce dernier aurait capturés et transmis à destination des voyeurs.

 

En littérature, les mots de Country forment des histoires courtes sur le monde actuel, c'est-à-dire des histoires où des gens tout simples, mais représentatifs du temps, évoluent sous l'oeil aiguisé d'Antoine Jaccoud qui les croque jusqu'à la caricature, tout en laissant souvent au lecteur le soin d'imaginer ce qu'il ne lui dit pas.

 

Plusieurs des histoires ainsi recueillies ont un titre anglo-saxon. Sans le dire directement - il est plus subtil que ça -, l'auteur, à travers elles, s'en prend à la culture américaine, qu'il ne semble par porter dans son coeur. Le lecteur peut désapprouver, ou estimer qu'il exagère, mais, cette exagération devrait au moins le faire sourire, sinon rire.

 

Dans les cinq monologues country, les personnages, amateurs du genre, en ont le comportement grégaire, avec le sentiment d'être des rebelles, parce qu'ils montent harley, conduisent dodge, se sentent cow-boy ou anglicisent leurs noms, mais ils déchantent dès qu'ils traînent aux States leurs bottes en peau de serpent...

 

L'auteur envisage de recourir au crowdfunding pour ses funérailles. D'aucuns bénéficient de voyages low-cost, tandis que d'autres payent très cher leur passage. L'apprentissage du self-check-out dans les magasins a de quoi faire perdre son self-control. Les ongleries deviennent des nail bars. Les DJ prennent leur retraite à 30 ans.

 

L'auteur emploie la dérision pour déconstruire les idées reçues, le bonheur suisse qui n'est pas universellement partagé, le véganisme qui débilite les animaux, le racisme ordinaire sur fond de bonne conscience médicale, l'éducation de naguère, le pessimisme fondé sur des causes imaginaires, la démocratie directe et ses limites.

 

L'auteur éprouve de la tendresse lucide pour la famille de son chien à qui il rend visite, pour les angoissés du succès, pour ceux qui se manquent parce que s'est dressée la barrière des langues, pour le type du sex-shop qui perd la boule, pour un couple de voisins qui vieillissent mal ensemble, pour une femme qui se trouve moche.

 

Dans Country, Antoine Jaccoud est l'observateur aiguisé des moeurs contemporaines helvétiques qu'il dépeint avec une grande précision et sans fard, se mettant si bien à la place des personnages qu'il a choisis d'évoquer qu'il en adopte le vocabulaire et le phrasé familiers, voire populaires, et les rend encore plus vrais que nature.

 

Francis Richard

 

Country, Antoine Jaccoud, 112 pages, éditions d'autre part 

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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 23:30
Les solitudes profondes, de Romain Debluë

Mainte fleur épanche à regret

Son parfum doux comme un secret

Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire

 

Telle est l'épigraphe du roman Les solitudes profondes de Romain Debluë. Ces trois vers constituent le deuxième tercet d'un sonnet qui figure dans le recueil Spleen et idéal des Fleurs du Mal. Ces vers sont particulièrement bien choisis pour introduire et, en quelque sorte, résumer le propos du livre.

 

Ainsi n'est-il pas fortuit que l'héroïne du roman se prénomme Florine, fleur parmi les fleurs, née, explique son créateur, dans les ultimes années d'un siècle qui se pensait capable de fossoyer Dieu à la force dérisoire des bras concordants de la multitude des passagers du temps.

 

Les parents de Florine sont bien de cette fin de siècle en ces termes décrite:

- son père, Pollicène Descalyces, était de ceux qui, croyant tout savoir, ne croyaient en rien d'autre;

- sa mère, Jeanne Clémence Descalyces, née Nécens, appartenait à cette étrange race de chrétiennes à hélice qui, confondant sans complexe ni angoisse les brumes humides de leurs chimères subjectives avec les nitescentes nuées de la Vérité, n'étaient pas loin de considérer l'Évangile comme un aimable manuel de savoir-vivre dont on pouvait entourer en jaune les préceptes les plus sympathiques; et s'empresser d'ignorer tout le reste.

 

Dans ces conditions rien ne prédisposait Florine à avoir une vie intérieure, d'autant que la catéchèse qu'elle avait suivie dès l'âge de trois ans lui avait été dispensée par une rosière de fête foraine qui possédait à peu près autant de science théologique et de charisme qu'une gargouille de Notre-Dame.

 

Il fallut que la grande musique s'insinue dans son existence, avec patience, discrétion, mais aussi régularité et obstination, pour qu'elle puisse accéder un jour à la vie spirituelle. Et ce fut par la grâce de la Messe en si de Jean-Sébastien Bach, entendue dans une église surchauffée, un samedi soir d'octobre humide, à l'âge de douze ans:

 

Bien que n'entendant pas un traître mot de latin, elle ne put s'empêcher de suivre, tout au long du Credo, les étapes d'une profession de foi qu'elle n'avait fait qu'effleurer du bout de l'âme et qui soudain lui apparaissait dans la radieuse luminescence d'une inexplicable évidence.

 

Dès lors l'auteur raconte l'épanouissement de cette belle âme, au contact de son amie, Huguette Duverney, en tous points dissemblable à elle - il n'y a pas plus matérialiste que celle-ci, ce qui la désole -, mais en compagnie de laquelle elle peut avoir des conversations qui ne sont pas le lot ordinaire des filles de leur âge.

 

Cette amitié rare ne va cependant pas sans disputes, suivies de réconciliations. Amitié se poursuivant, Huguette se propose de faire l'éducation de Florine, plus spécifiquement l'éducation dont elle estimait Florine privée par un père insignifiant et une mère bégueule. Mais son influence va être mise en concurrence avec celle du Père Lucien Fereau.

 

Le Père Fereau est le nouveau curé de la paroisse de Florine. Ce prêtre spectral, lors de leur premier face-à-face, lui [a] inspiré un irréfragable sentiment d'horreur. Puis elle a fini par se dire que ce prêtre n'était peut-être que l'intimidante figure de l'autorité intellectuelle qu'elle cherchait depuis de longues années déjà, tout en craignant de la rencontrer.

 

Le livre est dès lors le récit de la lutte de ces deux influences sur l'esprit de Florine. Sous celle d'Huguette, Florine s'éveillera à la sensualité, sous celle de l'abbé Fereau, à la vie mystique. Et l'auteur convoque le lecteur à leurs débats à fleurets, qui ne sont pas toujours mouchetés et qui conduisent l'héroïne à de grands moments de solitude existentielle.

 

La langue de Romain Debluë est soutenue; le vocabulaire, qu'il emploie, est enrichi de mots rares et précieux, oubliés ou tombés en désuétude; ses phrases sont souvent très amples et très construites; les idées qu'il agite demandent au lecteur de ne pas relâcher son attention; les propos ou les pensées qu'ils prêtent sont parfois féroces:

 

De quelque talent sans doute en matière d'évangélique caquetage à destination d'un public en couche-culottes, cette oblongue radasse n'était jamais parvenue à faire résonner à ses oreilles la moindre parcelle d'intelligence, voire la moindre preuve d'une quelconque activité neuronale, modérée certes mais cependant existante.

 

Un régal pour amateurs exigeants...

 

Francis Richard

 

Les solitudes profondes, Romain Debluë, 276 pages Editions de l'Aire

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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 15:45
Croix de bois, croix de fer, de Thomas Sandoz

Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

 

Tout le monde connaît l'expression, son sens, qui est promesse de ne pas mentir, si personne ne sait quelle en est l'étymologie. Le titre du roman, Croix de bois, croix de fer, de Thomas Sandoz, qui en reprend le début, est explicite: le narrateur fait la promesse au lecteur que ce qu'il raconte est vrai.

 

Deux frères ne s'aimaient pas d'amour tendre. L'aîné a toujours traité son cadet de bon à rien. Il s'est toujours donné le beau rôle et a toujours donné les comportements de son frère en exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Mais, bien souvent, ceux qui disent aux autres ce qu'ils doivent faire ne le font pas eux-mêmes...

 

L'aîné (de quatre ans) du narrateur a fait le récit de sa vie dans un livre. Mais celui-ci ne peut laisser prendre pour argent comptant ce qu'y dit son bon garçon de frère: Pouvait-on croire ce qu'il avait écrit dans son autobiographie, un ramassis d'exagérations et de poncifs qui nous avait à jamais éloigné l'un de l'autre?

 

Le narrateur, après la mort précoce de son frère, est appelé à témoigner de ce qu'il sait de lui, lors d'un colloque intitulé L'impératif missionnaire. Ce colloque se tient, pendant un week-end, dans un hôtel d'altitude, situé dans l'Oberland bernois, le Rotary Spa Resort. Il compte profiter de l'occasion pour rétablir une certaine vérité.

 

Son frère était devenu missionnaire en Afrique, suivant en quelque sorte l'exemple de leurs parents, qui s'y étaient rendu en 1966 et y avaient travaillé pour une mission protestante, avant de retourner en Suisse quelque temps, semble-t-il, avant la naissance du narrateur en septembre 1971.

 

Le roman est à la fois le récit de la vie du narrateur et de son frère, de celle de ses parents, de ses oncles et tantes, le récit de ses relations difficiles avec son frère, et le récit du déroulement du colloque où ne sont acceptés que des propos hagiographiques sur le prétendu martyr disparu, ce qui ne peut qu'indisposer le frère survivant. 

 

Toutes ses tentatives de prise de parole sont empêchées. Sa propre intervention est indéfiniment repoussée. Il faut croire qu'on attend tout autre chose de cet hybride façonné par le creuset familial: un agnostique pétri de valeurs protestantes. La culpabilité et le sens du devoir, sans l'espérance ni la justification. 

 

Il faudra attendre la fin du colloque pour que le lecteur et le narrateur  sachent de quoi il retourne. En attendant, le portrait de plus en plus précis que ce dernier dresse de son frère, à partir de ses réminiscences, est celui de quelqu'un qui recherche la pureté de l'Église, sous les apparences d'un profil agréable.

 

Le plus terrible est que les soi-disant purs, qui ne le sont pas toujours, et qui sont souvent dangereux, arrivent à discréditer tout ce que peuvent dire ceux qui ne prétendent pas l'être. Alors, dans ces cas-là, à quoi bon tenter de rétablir une certaine vérité? C'est partie perdue d'avance. N'est-il pas vain de s'y livrer?

 

Francis Richard

 

Croix de bois, croix de fer, Thomas Sandoz, 336 pages Grasset

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 22:00
Le valet de coeur, de Jean-Marie Reber

Tout bien réfléchi, prétendre que Sigismond Lebel ne lui rappelait rien aurait été inexact. Il s'en souvenait vaguement, mais pas plus que bien d'autres camarades de classe qui s'étaient évanouis dans la nature, et dont il avait perdu la trace, ignorant, pour la plupart, ce qu'il était advenu d'eux, et même s'ils étaient encore en vie.

 

Sigismond Lebel, Le valet de coeur, qui donne son titre au nouvel épisode des aventures du commissaire Fernand Dubois, la créature de Jean-Marie Reber, se prétend camarade de classe dudit commissaire et débarque un beau jour chez lui sans crier gare. Ce n'est évidemment pas en souvenir du bon vieux temps, mais parce qu'il a un problème.

 

Par des tours de magie, Sigismond a fait la conquête de Grégoire et Francine, les jumeaux de Giselle et Fernand Dubois. C'était une manière de s'introduire et de rester dans la place en attendant Dubois. Hormis son talent de prestidigitateur, Sigismond a celui de conteur de sa vie, mais il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans tout ce qu'il raconte.

 

Bien qu'il ait la cinquantaine passée et qu'il ne soit pas un adonis, Sigismond est toujours un bourreau des coeurs et, même s'il en rajoute sur ses frasques, son existence est assurément tumultueuse. Marié six fois, père d'un nombre indéfini d'enfants, il a traîné ses guêtres à Panama, à San Francisco, à Prague et en Pologne, avant d'échouer en Suisse.

 

Le problème de Sigismond, ce grand buveur devant l'éternel, est qu'il s'est fait mettre à la porte de Mathilde, une libraire en livres anciens, qui l'entretient. Elle n'a pas du tout apprécié d'avoir été ridiculisée chez des amis. Sigismond y a passé un coup de fil plus qu'érotique à sa petite, Sonia, depuis la chambre du bébé, sans repérer l'interphone espion...

 

Le problème de Fernand est que Sigismond lui demande d'intervenir auprès de Mathilde pour qu'elle le reprenne, et qu'il s'incruste chez lui. Sigismond toutefois se fait mettre à la porte des Dubois, après avoir été surpris dans leur salon, en pleins ébats avec Sonia, par Giselle et les enfants. Ne sachant plus où aller, il trouve refuge dans la mansarde de la petite.

 

Le lendemain Sigismond appelle Fernand pour lui annoncer qu'il est chez Sonia et qu'elle est morte. Avec l'inspecteur Minder, Dubois se rend chez ladite Sonia. Ils ont bien fait de venir, car ils découvrent une jeune fille inanimée, qui [peut] avoir entre seize et dix-huit ans vêtue d'un seul court peignoir dont la ceinture [est] défaite: elle est bien morte...

 

Commence alors une enquête compliquée que le commissaire Dubois se doit de confier à l'inspecteur Minder, tout en éprouvant le besoin de mettre son grain de sel. Ce n'est que petit à petit que les morceaux du puzzle finissent par s'emboîter et que la vérité qui n'est pas toute simple sort de son puits, comme si Sigismond ne pouvait être mêlé qu'à une histoire complexe.

 

Indépendamment de l'intrigue rondement menée, ce qui fait l'intérêt de ce nouvel opus - c'était déjà le cas des précédents -, c'est l'art avec lequel l'auteur peint les moeurs de personnages très divers en les rendant familiers au lecteur. En fait c'est l'atmosphère de tout un petit monde, qu'il lui restitue, avec moult détails, qui sonnent juste, comme s'il y était.

 

Francis Richard

 

Le valet de coeur, Jean-Marie Reber, 304 pages Nouvelles Éditions

 

Enquêtes précédentes de l'inspecteur Dubois chez le même éditeur:

 

Le parfum de Clara (2015)

Les meurtres de la Saint-Valentin (2015)

Rira bien qui rira le dernier (2016)

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 23:25
Les caractères, de Bastien Roubaty

Les Imprimeries Gordy s'élevaient entre deux réverbères au bout de la rue Nuancier. C'était un bâtiment imposant, une ancienne fabrique de bonbons dans les tons orangés, pourvu de trois tours qui déchiraient le brouillard automnal.

 

Anis Sallymara y travaille, au Département de correction et de contrôle de tout ce bazar, en qualité de vérificateur. Un jour la secrétaire de Monsieur Gordy, Mlle Verde, aussi charmante qu'un nénuphar, vient le trouver pour lui dire que le patron l'attend dans son bureau, dans quatre minutes cinquante-cinq.

 

Un peu moins de cinq minutes plus tard, Monsieur Gordy demande à ce fidèle employé de l'accompagner au mariage de sa fille Mescaline. Monsieur Gordy le considère en effet comme un ami depuis qu'il lui a appris à danser, fait découvrir le cinéma espagnol ou encore le saké. Ils partiront tôt jeudi matin.

 

Le mercredi soir, Monsieur Gordy et Anis Sallymara vont ensemble au théâtre, puis Chez Elvire. Monsieur Gordy annonce alors à son commensal qu'il lui présentera une demoiselle d'honneur, Marie, sa nièce, avec laquelle il sera forcé de danser: la plus gracieuse fille que jamais vous ne rencontrerez, lui dit-il.

 

En fait, si Monsieur Gordy a fait venir Sallymara, c'est pour une autre raison. Une grippe austro-hongroise lui a été diagnostiquée et il lui demande d'assurer l'intérim de la direction pendant qu'il sera soigné au sanatorium de Mont-Voilé, le village où les noces ont lieu. Il sera secondé par Mlle Verde, qui a été engagée pour ça.

 

La direction ad interim des Imprimeries Gordy ne va pas s'avérer une sinécure pour Sallymara. La ville est peu de temps après sa nomination en proie à des insurrections révolutionnaires conduites par les rêvriers, qui invitent au réveil et à l'ouverture des yeux. Un matin, il découvre que l'immeuble Gordy a été vandalisé.     

 

Pour que les ouvriers du sous-sol de l'imprimerie ne soient pas contaminés par ce mouvement, il faut trouver la parade. Sallymara convoque le conseil spécial d'administration, dont les membres (à qui Monsieur Gordy accorde sa confiance en cas d'affaire spécialement particulière) n'ont été réunis que deux fois:

 

Après l'incendie du stock de papier (pour décider d'imprimer les journaux sur des tranches de jambon) et après le vol du stock de jambon par une famille de renards (pour décider de réimprimer les nouvelles du jour sur papier, plus pratique et hygiénique en cas de grosse chaleur).

 

C'est Marie Gordy, qui, faisant irruption pendant la séance, va apporter la solution pour leur faire oublier leur vide et leur travail pénible et mal payé, sans plier à leurs revendications matérielles: Organisons un concert dans leurs ateliers, recouvrons leurs murs de tableaux: j'ai de nombreux artistes qui pourront nous aider.

 

Évidemment les choses ne se passent pas aussi facilement que ça et quand elles prennent bonne tournure, après des rebondissements improbables, la musique de Chloé Demiton et la peinture acquise au Martinet Bleu n'adouciront pas les moeurs de tous et la reconnaissance ne sera pas forcément au rendez-vous.

 

Avec beaucoup d'allant et d'impertinence, Bastien Roubaty raconte cette histoire de lutte des classes caricaturale, où les patrons comme les ouvriers sont assez bruts de décoffrage, des caractères d'imprimerie en quelque sorte, et où les noms de certains personnages ou de certains lieux sont de véritables clins d'oeil.

 

Comment, soit dit en finissant, ne pas être amusé par des tournures de style telle que celle-ci: Elle héla son manteau kaki et enfila un taxi qui démarra en trombe sur la route froide

 

Francis Richard

 

Les caractères, Bastien Roubaty, 176 pages, Presses littéraires de Fribourg

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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 22:15
Une histoire d'amours, de Mathieu Chevrier

A chaque rencontre, chaque histoire aussi courte soit-elle, je laisse un peu de coeur, un peu de chair, un peu d'âme.

 

Le narrateur d'Une histoire d'amours raconte ses amours. Le pluriel n'est pas fortuit. Il a entre trente et quarante ans, et il a déjà de nombreuses amours à son compteur. Ce ne sont toutefois pas celles que vous croyez. Car ce n'est pas un homme couvert de femmes.

 

On l'a cru longtemps hétéro, parce qu'adolescent il traînait avec de belles filles qui lui confiaient leurs secrets: Elles et moi, on était déjà copines. Il snobait même les mecs, c'est tout dire. Parce qu'il lui manquait l'espèce de masculinité qu'ils avaient eux et qu'il leur enviait.

 

Un jour il a découvert le milieu gay. Il a pu enfin faire tout ce qu'il avait toujours voulu faire: j'ai toujours voulu plaire, j'ai toujours voulu du sexe, j'ai toujours voulu des émotions, j'ai toujours voulu tout. Aujourd'hui, ça lui est facilité par les applications de rencontre sur smartphone.

 

Il a beau faire, il tombe d'amour, un plan sur trois. Dans ces cas-là il lui est possible de construire par peur d'être seul, puis de déconstruire pour se retrouver seul, extrêmement seul. Comme il est possible d'effacer son profil sur une application, puis de la réactiver...

 

Parmi les êtres humains, qu'ils soient hétéros ou homos, il y a ceux qui sont voués à l'amour singulier et ceux qui le sont aux amours plurielles. Dans un cas comme dans l'autre, cependant, tout a toujours une fin et tout peut indéfiniment recommencer.

 

Ce qui est sûr, c'est qu'on est terrorisé d'admettre que ce qu'on veut vraiment, c'est aimer... N'est-ce pas mission impossible? Ne vaut-il pas mieux avoir de plus modestes ambitions, vouloir juste être bien et faire alors ce qu'il faut pour l'être, avec ou sans mesure?

 

Francis Richard

 

Une histoire d'amours, Mathieu Chevrier, 88 pages BSN Press

 

(Vernissage à Payot Lausanne le 1er décembre 2016)

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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 16:20
Devenir pré, d'Antoinette Rychner

S'obstiner, s'épuiser sur ce pré; pourquoi?

- C'est ce que je veux, ce que je dois faire.

- "Je"?

- Un imprévu, pardon! Je vais le ranger.

 

N'en déplaise à Pascal, que j'aime beaucoup, le moi n'est pas haïssable. Du moins en littérature, sinon en philosophie. Son moi échappe à Antoinette Rychner à la page 73, qui le reprend aussitôt, comme s'il s'agissait d'un affreux lapsus. Le fait est qu'il ne me semble pas qu'il apparaisse à un autre endroit qu'à cette fichue page 73; et à la page 179.

 

En tout cas, Devenir pré, est un livre singulier. Antoinette Rychner y retranscrit du 21 juin 2015 au 21 juin 2016, en quatre parties, qui sont autant de saisons, son perçu d'un pré, en sa propre langue, depuis la fenêtre d'une roulotte, installée à sept cents mètres d'altitude, quelque part pas très loin d'un pont d'autoroute, entre Neuchâtel et la Chaux-de-Fonds.

 

Ce livre, pense-t-elle, devrait susciter l'incompréhension de lecteurs, pour qui ne racontant pas d'histoire, il ne racontera rien. En fait, il s'y passe beaucoup de choses; beaucoup de choses qui viennent à l'esprit de celle qui observe et qui ont beaucoup plus d'importance, à mon sens, que ses points de vue personnels sur l'époque, hors du sujet du pré.

 

Il s'y passe beaucoup de choses, encore faut-il être à même de les observer, autrement dit d'être prédisposé à ne pas rendre compte forcément de la réalité, telle que les autres la perçoivent, mais de les faire siennes, de les raconter en se révélant par là même, tant il est vrai que, d'après un texte qu'elle a téléchargé, le fait d'observer modifie ce qui est observé.

 

Il serait faux de dire que la roulotte, immobile sur deux roues et béquille, repeinte en vert mousse, soit équipée de tout le confort moderne. Toutefois elle dispose d'un poêle Jotul 602, d'un panneau solaire qui alimente son éclairage et son laptop, de deux fenêtres, l'une, simple, donnant sur le nord, et l'autre, double, donnant sur le sud.

 

De son point d'observation, qui lui sert de bureau, Antoinette Rychner scrute ce qui l'entoure: le végétal et sa transformation, ses couleurs, au cours des saisons; la faune, sa présence ou son absence, suivant les saisons. Elle le fait avec ses mots à elle, si bien que, même si elle ne se trouve pas vraiment en pleine nature, elle le fait oublier.

 

Avec Antoinette Rychner, le lecteur subit des intempéries et des variations de température; observe insectes, oiseaux, bovins ou chevreuils; s'attache au Tilleul et aux arbres alignés derrière lui. Il pense avec elle que ce lieu est trop bucolique pour être vrai, qu'il relève de la fiction, mais qu'importe puisque son bonheur de lire est dans ce pré.

 

Francis Richard

 

Devenir pré, Antoinette Rychner, 184 pages, éditions d'autre part

 

Livre précédent:

 

Le prix, Buchet-Chastel (2015)

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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 23:55
Voir Venise et vomir, d'Antonio Albanese

Voir Venise et vomir est un polar, noir. Son auteur, Antonio Albanese, signait le livre précédent, Une brute au grand coeur, sous le pseudonyme de son héros, Matteo di Genaro. Matteo di Genaro, c'était donc lui. Mais pas forcément dans le sens employé par Gustave Flaubert pour dire que Madame Bovary c'était lui...

 

Le lecteur de la première enquête le sait: Matteo di Genaro est très riche. Il possède une grande fortune immobilière. Et dans le présent volume, qui devrait être suivi d'au moins un autre, il achète tout ce qui est à vendre sur la Giudecca, cet archipel de huit îles reliées entre elles, qui s'étendent dans la lagune au sud de Venise.

 

Matteo y possède une propriété, Jardin Eden, du nom de son premier propriétaire, Frédéric de son prénom, un riche anglais à la retraite. C'est une photo de sa mère enfant, issue d'une des plus vieilles familles de la noblesse italienne, prise en ce lieu, en 1956, qui l'a conduit à en faire l'acquisition quatre ans plus tôt.  

 

Cette fois l'enquête que mène Matteo, 33 ans, le touche intimement. Comme il le reconnaît sans façon, il marche à voile et à vapeur, mais il est moins difficile avec les femmes qu'avec les hommes... Or la victime est un de ses amants, Fabrizio, 21 ans, qui habitait chez lui au Jardin Eden, retrouvé mort dans l'eau, un suicide selon le légiste.

 

Après avoir vu son corps à la morgue, Matteo reformule le principe d'Archimède: Tout corps plongé dans un liquide assez longtemps subit une dégradation proportionnelle au coefficient de beauté qu'il avait au sec. Or Fabrizio était très beau et, s'il ne brillait guère par l'intellect, il avait du moins l'intelligence du corps pour le ravir.

 

Matteo mène donc l'enquête sur cet ami très cher qu'il n'a pas vu depuis six mois. Enquête faisant, il se livre à des digressions savantes sur les lieux qui avoisinent le crime et sur les idées des hommes, et il règle quelques comptes au passage, par exemple avec certains psychiatres, certaines féministes, l'Église ou encore Franz Weber...

 

Une phrase bien connue de Thomas d'Aquin (qui figure d'ailleurs à l'entrée de la Société de Lecture de Genève...), Timeo hominem unius libri, Je crains l'homme d'un seul livre, sera la clé de l'énigme. Et la morale que pourra tirer Matteo de cette sombre histoire, c'est que la bêtise de conviction est la pire des plaies contemporaines...

 

Francis Richard 

 

Voir Venise et vomir, d'Antonio Albanese, 80 pages BSN Press

(Vernissage à Payot Lausanne le 1er décembre 2016)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Une brute au grand coeur (2014) (sous le pseudonyme de Matteo di Genaro)

 

Livres précédents à L'Âge d'Homme:

 

La chute de l'homme (2009)

Le roman de Don Juan (2012)

Est-ce entre le majeur et l'index dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre? (2013)

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 23:55
L'héritière de la Pupille, de Rachel Zufferey

Le troisième volume de la Trilogie de Sutherland est paru. Ce roman de kilts et claymores se déroule en Écosse sur quelque 40 ans, de 1565 à 1603, et s'achève donc avec le présent volume, dans lequel le lecteur retrouve les principaux, et nombreux, personnages des deux précédents.

 

S'il est préférable d'avoir habité préalablement et longuement les deux premiers volumes de cette trilogie, signée Rachel Zufferey, ce volume-ci peut toutefois se lire indépendamment de ceux-là, comme il est possible de ne s'intéresser qu'à une tranche de quelques années de l'histoire d'une famille.

 

L'Héritière de la Pupille, Bonnie Ross, est née en 1583. Elle est la dernière des sept enfants de Hamish et Kirsty Ross, la Pupille de Sutherland. En août 1589, ses deux parents sont partis sans lui dire, comme à ses frères et soeurs, pour combien de temps ni pourquoi. Et elle sait bien qu'on lui a menti.

 

Dix ans plus tard, laissée à la garde de son frère Alasdair et de sa femme Neilina, Bonnie n'est pas parvenue à effacer le douloureux souvenir du départ de ses parents. En raison de cette humeur chagrine persistante, ses relations avec sa belle-soeur, qui attend un cinquième enfant, deviennent de plus en plus difficiles.

 

Un jour de 1599, Sorley Fergusson, fils de lady Morag, une vieille amie de Kirsty, ramène au village les corps des deux parents de Bonnie. Il leur est venu en aide et les a bien connus au cours de l'année écoulée. Pour apprendre de lui la vérité sur eux, Bonnie propose d'être dame de compagnie de sa mère.

 

Sorley éprouve tout de suite du mépris pour Bonnie. Il déteste même cette fille qu'il trouve égoïste. Quand ils seront au château familial, en dépit des recommandations de son frère aîné, Edan, il la malmènera d'autant plus qu'elle n'est pas de son milieu - ce qui est vite dit - et n'en a pas les manières.

 

Lors d'une discussion avec Bonnie, lady Morag lui conseille de devenir manipulatrice, comme toute bonne lady, pour parvenir à ses fins: Tout est un jeu. Chaque allusion, chaque geste, chaque regard. Vous devez être attentive à tout. Car, si Bonnie a le sang noble de sa mère, elle a le caractère indépendant et obstiné de son père...

 

Bonnie va apprendre peu à peu la vérité sur ses parents et sur leurs derniers moments et, dans le même temps, elle va faire l'apprentissage de la vie, sans être épargnée par les mauvais coups et sans toujours bien connaître son coeur. Pour résister, elle sera elle-même, héritière de sa mère et... de son père, tout en devenant une autre.   

 

Le contexte historique, très bien restitué, a son importance dans ce récit familial, dont l'intérêt est maintenu jusqu'au bout par de multiples rebondissements. Car les moeurs, déjà changeantes à l'époque, sont bien différentes de la nôtre, ce qui n'est pas sans influence sur les comportements.

 

Comme dans la vraie vie, ce livre, très documenté, écrit dans un style fluide, agréable à lire, est donc celui des évolutions dans le temps, dans l'espace, dans les coeurs et dans les esprits, mais il est aussi celui des permanences et des héritages, tant il est vrai que bon sang ne saurait mentir... 

 

Francis Richard

 

L'Héritière de la Pupille, Rachel Zufferey, 546 pages Plaisir de lire

 

Trilogie de Sutherland:

Tome 1 La pupille de Sutherland (2013)

Tome 2 Le fils du Highlander (2015)

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 21:15
Le Paradis et le Désert, de Benjamin Mercerat

C'est en cela que les oeuvres du poète sont précieuses: elles décrivent le processus évolutif de son ambivalence, écrit Benjamin Mercerat à propos des oeuvres de Maurice Chappaz, dans son essai intitulé Le Paradis et le Désert, comme le poème du Valaisan, dédié à son épouse, sur lequel il se termine.

 

Les titres des chapitres de cet essai savant, à la fois critique et plein d'empathie (qui aime bien, châtie bien), sont en quelque sorte les jalons du processus évolutif de cette ambivalence: Paradis artificiels, Le paradis conquis, La Terre promise, L'Éden vendu, Le Désert et l'Asile, Portrait du poète en Judas, Le Paradis et le Désert.

 

Dante a démontré, rappelle Benjamin Mercerat, dès le début de son essai, que la poésie est une quête purgatoire du paradis. Purgatoire semble bien être le qualificatif qui convient, parce que, pour parvenir au paradis, il faut affronter bien des vicissitudes, et, notamment, l'expérience du néant à laquelle soumet l'immanentisme.

 

Maurice Chappaz le sait bien, puisqu'il a justement expérimenté l'union avec la Nature, l'enstase, par la voie de la poésie. Mais la Nature, idolâtrée, et Dieu ne sont-ils pas des allégeances contraires? La Grâce poétique n'est-elle pas la rivale de l'Autre? Le paradis terrestre ne s'oppose-il pas au Paradis céleste? 

 

Il faut traverser bien des épreuves pour prendre conscience du néant de l'homme sans Dieu et du nécessaire dépassement de l'immanence pour accéder à la transcendance. En louant la première le poète ne trahit-il pas la seconde? Ne fait-il pas alors qu'en contempler la trace? Mais l'homme charnel ne peut-il pas désirer toute la Nature?

 

Faire du Tourisme ou du Progrès une nouvelle religion insupporte Chappaz. C'est ainsi que le Valais de béton et d'acier remplace peu à peu le Valais de bois. En effet il croit fermement qu'en sauvant la terre, ce n'est pas seulement elle qui est sauvée mais les âmes qui le sont: Le génocide de la nature détruit le Christ.

 

Maurice Chappaz n'est pas pour autant pessimiste. Il a confiance en l'homme qui a opéré le néfaste remplacement de la civilisation paysanne par la civilisation industrielle: Au lieu d'être dans l'espérance du Paradis céleste, il espère une renaissance toute terrestre qui ferait suite à un désastre inévitable.

 

Comment s'extraire du piège du paradis de l'enstase sinon en recourant au désert. Les choses perdent ainsi de leur attrait fallacieux; les signes de l'Éternité deviennent perceptibles. Mais est-il vraiment possible d'échapper complètement à l'ambivalence de son être? Dans L'Evangile selon Judas, Chappaz se trahit:

 

Judas est immanent. Il s'avoue en moi tandis que je tâte la vie qui passe.

 

Francis Richard

 

Le Paradis et le Désert - Maurice Chappaz, Benjamin Mercerat, 216 pages  Editions de l'Aire

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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 19:30
Ce qu'elle ne m'a pas dit, d'Isabelle Bary

Ne pas savoir qu'on ne sait pas est une chose. Savoir qu'on ne sait pas est insupportable.

 

C'est ce que dit Alexandre Fransolet, Alex, à sa femme Marie, parce que depuis seize ans elle ne veut pas savoir ce que dit le dossier brûlant et bleu sur l'accident.

 

Marie, née Logan, 47 ans, a été élevée par sa grand-mère, Suzanne Levinson, alias Mamysuzy. Ses deux parents, Maïkan, alias Mike, et Lily, sont morts dans un accident de voiture le 23 juin 1971 au Canada. Elle ne sait pas dans quelles circonstances cet accident s'est produit et elle ne sait rien non plus de ses parents.

 

Après le décès de Mamysuzy, en 2000, une amie de celle-ci, Jeanne, apporte à Marie, qui a donné naissance deux mois plus tôt à Nola, un dossier bleu que Mamysuzy lui a confié pendant des mois. En le lui donnant elle trahit en quelque sorte sa vieille amie, mais, si elle ne le lui donnait pas, elle la trahirait, elle.

 

Ce dossier contient trois plumes blanches, une photo de Lily, une autre de Maïkan, une chemise plastifiée remplie de coupures de presse sur l'accident, et deux carnets bleus, l'un intitulé Lily et Mike, qu'elle lit (ses parents ont eu une vraie vie, plus étonnante que celle qu ['elle avait] imaginée) et l'autre L'accident, qu'elle n'ose pas lire.

 

La lecture du premier carnet bleu inspire à Marie cette adresse à Mamysuzy:

 

Ta fille adorée épouse un homme aux origines improbables. Pour une raison qui m'échappe, cette union te pose problème. Ils meurent dans un accident de voiture au Canada. Tu te charges de m'élever et de me chérir, mais les causes obscures de leur décès te poussent à me cacher jusqu'à l'identité de mon propre père.

 

Nola va avoir 16 ans. Elle surprend une conversation entre ses deux parents au sujet du dossier bleu. Maintenant elle sait que sa mère ne lui a rien caché de ce qu'elle savait, qu'elle ne sait toujours rien des détails sur l'accident qui a coûté la vie à ses parents, mais qu'elle aurait pu savoir, mais ne l'a pas voulu, pour se protéger elle et protéger sa fille.

 

Seulement Nola veut savoir: pour choisir quoi faire avec tout ça. Elle va tanner sa mère jusqu'à ce qu'elle lise le deuxième carnet bleu écrit par son arrière-grand-mère, et va chercher la vérité de son côté. Si bien que non seulement Marie va lire peu à peu le deuxième carnet bleu, mais qu'elle va en lire le début à sa fille.

 

Le récit de Ce qu'elle ne m'a pas dit se confond dès lors avec la découverte progressive de ce que contient le deuxième carnet bleu par Marie, Alex et Nola, avec les conséquences sur leur vie que ces révélations opèrent en eux. Isabelle Bary, comme dans une intrigue policière, ne révèle l'entière vérité du drame qu'à la fin...

 

A la fin justement, le lecteur comprend pourquoi l'auteur a placé en épigraphe cette phrase d'Alexandre Fransolet: Toutes les familles sont extraordinaires, ou alors, aucune. Elles sont en fait toutes extraordinaires et recèlent des récits fabuleux, grandioses ou honteux. N'est-il pas naturel, quand c'est possible, de les dévoiler, pour savoir d'où l'on vient?

 

Quoi qu'il en soit les quatre protagonistes du roman, Suzanne, Lily, Marie et Nola, forment une lignée de sacrées bonnes femmes! Et la fin montre que les deux survivantes sont dignes des deux qui les ont précédées. Aussi n'est-il pas besoin de se demander si le poète fou d'Elsa avait raison quand il écrivait:

 

L'avenir de l'homme est la femme

Elle est la couleur de son âme

Elle est sa rumeur et son bruit

Et sans elle il n'est qu'un blasphème.

 

Francis Richard

 

Ce qu'elle ne m'a pas dit, Isabelle Bary, 256 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez la même éditrice:

 

Zebraska (2014)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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