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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 22:00
L'enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi

Qu'est-ce que l'ordre du monde? Comment le rétablir quand il s'est perdu? Y a-t-il seulement un ordre du monde? Ce sont, entre autres, les questions fondamentales de l'existence humaine, qui sont posées dans le roman de Metin Arditi, L'enfant qui mesurait le monde

 

Douze ans plus tôt, Eliot Peters a perdu sa fille Dickie, victime d'un accident qui s'est produit dans l'amphithéâtre de Kalamaki, une île grecque. Cet Américain, Grec d'origine, a suivi alors les trois préconisations du père Kosmas pour surmonter sa douleur et s'ancrer dans l'existence.

 

Le père Kosmas lui a recommandé d'utiliser sa part de libre arbitre, qui échoit à tout être humain, pour faire un choix décisif, de se souvenir qu'à chaque instant la vie recommence, de ne pas rester désoeuvré, autrement dit de trouver dans le travail une aide pour adoucir sa peine.

 

Alors Eliot, prénom proche du prénom grec IIias, dont le père s'appelait Petropoulos, choisit de quitter les Etats-Unis et de s'installer à Kalamaki, de continuer à vivre après ce coup du sort, de poursuivre les travaux de Dickie, diminutif d'Evridicki, c'est-à-dire Eurydice en grec.

 

Dickie s'est intéressée au Nombre d'Or dans la Grèce archaïque, classique et hellénistique. Pour ce faire, elle a visité nombre de monuments. Eliot a poursuivi ces recherches qui, pour lui, n'ont pas présenté de difficultés majeures, puisque ce dessinateur très doué est architecte de métier.

 

Le Nombre d'Or, faut-il le rappeler, est le rapport qui existe entre deux termes consécutifs de la célèbre suite de Fibonacci, soit environ 1,618. Chaque terme de cette suite s'obtient en additionnant les deux termes précédents: 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55 etc. Le Nombre d'Or est harmonie.

 

Eliot est installé dans une maison toute proche de celle où habitent Maraki et son fils Yannis. Maraki, divorcée d'Andreas, le maire de l'île, est un petit bout de femme énergique qui a succédé à son père, Pavlos. Chaque nuit elle pêche à la palangre les poissons qu'elle vend sur le marché.

 

Pavlos mort, Eliot, sur le conseil du père Kosmas, s'est proposé de le remplacer pour s'occuper de Yannis en l'absence de Maraki. L'enfant passe son temps à mesurer le monde pour s'assurer qu'il est bien en ordre. Il ne supporte pas le changement et devient hystérique quand il s'en produit un.

 

Yannis mesure le monde. Cela signifie qu'il comptabilise et mémorise dans sa tête, sur une longue durée, l'ordre d'arrivée des cinq bateaux de pêche de l'île, les pesées de leurs poissons par genre et le nombre de clients, à l'intérieur et en terrasse, du Stamboulidis, le café tenu par Grigoris.

 

Dans une Grèce en crise deux projets sont en concurrence pour aménager Kalamaki et lui donner un nouvel élan: un projet de complexe hôtelier et sportif, avec marina, et un projet d'école où seraient enseignées la théorie et la pratique de la philosophie et du théâtre et la natation.

 

Les mesures de Yannis, le Nombre d'Or, les projets d'aménagement de Kalamaki, les relations entre les protagonistes, sont les éléments d'une histoire fabuleuse aussi bien dans la manière avec laquelle l'auteur la raconte que dans les réponses aux interrogations humaines qu'elle esquisse.

 

Francis Richard

 

L'enfant qui mesurait le monde, Metin Arditi, 304 pages, Grasset

 

Livres précédents:

 

Le Turquetto, 288 pages, Actes Sud  (2011)

Prince d'orchestre, 380 pages, Actes Sud (2012)

La confrérie des moines volants, 350 pages, Grasset (2013)

Juliette dans son bain, 384 pages, Grasset (2015)

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 10:00
Les seigneurs du chaos: l'odyssée du djihad, de Joel D. Hirst

Comment expliquer qu'un jeune Touareg devienne un jour djihadiste? Qu'un jeune homme bleu, nomade du désert, devienne un jour sédentaire d'une cité? C'est, sous la forme romanesque, ce que raconte, avec toute sa connaissance du terrain, Joel D. Hirst dans Les seigneurs du chaos.

 

Le roman savant a l'avantage sur l'essai de personnaliser ce qui se passe dans la tête des protagonistes et, ce faisant, de l'humaniser en quelque sorte, autrement dit de le rendre compréhensible, sinon acceptable. 

 

Le roman de Joel Hirst commence par l'épilogue de cette tragédie: Aliuf Ag Albachar, le Touareg de l'histoire, va mourir. Il a cru naïvement qu'était enfin venue l'heure de l'Azawad, cette terre mystique qui n'existait que dans l'imagination de son peuple.

 

Pour y parvenir, tombant dans le travers humain, trop humain, de vouloir imposer des idées aux autres par la force, il s'est tourné vers la violence; mais il existe toujours quelqu'un de plus violent. Comme il existe toujours dans les révolutions, serait-on tenté d'ajouter, un plus pur que le pur qui, à son tour, l'épure.    

 

Tombouctou, la cité légendaire, a été fondée par le peuple touareg, qui s'en est retiré quand elle est devenue une ville animée. Les Touaregs l'ont en effet laissée aux grands empires noirs qui les ont remerciés en les opprimant, c'est-à-dire en faisant fi de leur fierté et de leur indépendance.

 

Quand Aliuf se rend avec sa mère à Tombouctou pour obtenir des papiers nécessaires pour aller à Tamanrasset, depuis une dune qui domine la ville, il prie silencieusement: Que Dieu me donne cette ville un jour et je la ferais servir à sa gloire.

 

Dans Tombouctou, Aliuf fait la rencontre de Salif, un noir dont le père est Peul et la mère Bozo. Salif, pour se désennuyer, cherche aux autres des ennuis. C'est ainsi qu'il passe à tabac Aliuf. A la troisième rencontre - c'est masculin -, ils sont amis.

 

Cette amitié, quelque temps plus tard, va faire basculer le destin d'Aliuf. En portant secours à Salif sur la route de Taoudeni, il va tuer deux soldats maliens et devenir fugitif avec lui. Grâce à ses relations, ils trouvent refuge à Tamanrasset.

 

Leurs chemins se séparent alors. Sous l'influence de Yattara, qui habite sous le même toit qu'eux, Salif devient combattant djihadiste, tandis qu'Aliuf refuse de les suivre, non pas par lâcheté, mais parce qu'il doute que ce soit la volonté d'Allah.

 

Pour savoir quelle est la volonté d'Allah, Aliuf va voir le vieil Imam de la mosquée fréquentée par Salif. Youness vient vers lui après avoir entendu leur conversation. De lui il apprend que, pour accomplir, la volonté d'Allah, il existe une autre voie que celle du djihad, celle de l'esprit.

 

Aliuf part donc pour Marrakech. Là-bas il reçoit l'enseignement de l'Imam Bouchtat. L'authentique musulmane attitude peut se résumer à cette phrase extraite d'un de ses cours: Il ne nous appartient pas de penser ou d'analyser, seulement de suivre.

 

Ce rejet de la philosophie spéculative, de la dialectique, du kalam, Issam Bouchtat l'exprime plus loin avec force, après qu'Aliuf a évoqué les enseignements multi-séculaires des grands philosophes et mystiques de son peuple, à Tombouctou, la ville des 333 saints:

 

Tout ce que vous pensez savoir, toutes les idées qui vous sont présentées comme la vérité sont les tentatives faites par les hommes pour interpréter le message de Dieu. Ils refusent d'accepter que leur devoir n'est pas d'interpréter, mais de lire, de comprendre et d'obéir.

 

Aliuf devient un sage religieux. Toutefois il est homme et ce sont des motifs personnels qui vont le faire d'abord se tourner vers la violence, puis s'en détourner, tant il est vrai qu'un homme n'agit pas seulement avec sa raison, mais avec son coeur.

 

Dans sa préface Benoît Malbranque, en guise de conclusion, écrit à propos du djihad: Par sa violence terrible, il nous épouvante et nous paraît irrationnel: car comment, autrement que par la folie, l'horreur associée au djihad pourrait-elle être commise? Mais le djihad a aussi ses racines, matérielles et intellectuelles, que ce roman essaye d'illustrer et de présenter.

 

On ne saurait mieux dire.

 

Francis Richard

 

Les seigneurs du chaos: l'odyssée du djihad, Joel D Hirst, 348 pages (traduit de l'anglais par M. Lassort et B. Malbranque) Institut Coppet 

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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 16:00
Question d'honneur, de Janine Massard

Les moeurs ont beaucoup changé au cours des dernières décennies. Dans l'immédiate deuxième après-guerre mondiale, dans les villages, en Pays de Vaud, règne encore ce que l'on appelle l'ordre de Dieu, qui peut, malheureusement, conduire au plus grand désordre.

 

Dans ces bourgades trois personnages incarnent cet ordre transmis de génération en génération: le pasteur, maître de l'âme, l'instituteur, modèle et relais entre le peuple et le ministre du culte, et le Syndic, qu'à Genève on appellerait maire et qui assure le côté matériel de l'association:

 

Tous se retrouvent à l'église le dimanche, avec femmes et enfants, se raccordant ainsi à l'univers.

 

Louis Combe, né en 1905, fils d'Abram, paysan, n'a pas succédé à son père: il est devenu l'instituteur du village. En 1929, il a épousé Marianne, née en 1910, fille d'un riche vigneron. Elle lui a donné deux filles, Gisèle, née en 1930, et Floriane, née en 1939. 

 

Un jour d'hiver de 1947, Marianne se rend compte en triant les linges que, dans ceux de sa fille Gisèle, les anglais n'ont plus débarqué depuis longtemps. Elle profite d'un moment où elles sont seules toutes les deux pour lui demander ce qui lui est arrivé.

 

A la suite d'un bal, l'été précédent, Gisèle, ayant bu, a dansé la valse avec un garçon, elle a tournoyé, tournoyé, a senti qu'on soulevait sa jupe légère, qu'on la touchait par en-dessous... C'est alors qu'elle est tombée dans les pommes. Quand elle a recouvré ses esprits:

 

Il n'y avait plus personne, j'ai pensé à un cauchemar mais j'étais en vrai allongée par terre, il y avait du sang sur ma culotte et sur ma jupe aussi, alors je suis rentrée à la maison comme un automate, sans rencontrer personne, pas même un chat sur le chemin du retour...

 

Depuis, elle s'est tue. Comme sa mère se tait toujours: Les femmes sont là pour obéir, en plus elles sont toujours fautives, ça doit venir du péché originel..., dit-elle à sa mère. Elles sont fautives, même lorsque, comme c'est à l'évidence le cas, elles ont été forcées, victimes de la brutalité des hommes:

 

Les filles doivent se garder pour leur mari à qui elles doivent soumission et obéissance. C'est qu'on n'est pas un pays de mots, ici, mais de vignes et ... d'ivresses aussi.

 

Quand Louis apprend le déshonneur de sa fille, il prend les choses en mains. Il n'est pas question que cela se sache, c'est justement une Question d'honneur : il lui faut chercher une solution qui n'entache pas sa réputation de père; son statut de personnage dans la vie de cette commune engendre un devoir d'exemplarité.

 

Il faut se taire sur cette vérité qui dérange l'ordre établi. Il faut sauvegarder les apparences. C'est ce qui l'emporte sur tout le reste. Et, effectivement, le secret de la grossesse, qui ira jusqu'à son terme, sera bien gardé, comme le secret de ce dernier:

 

L'accouchement s'est passé dans la cuisine, lieu imposé par le père. L'enfant est sorti du ventre un mois après Noël, par une nuit glaciale. Gisèle n'a pas eu à crier: tout s'est passé avec une facilité déconcertante, comme une lettre à la poste...

 

Le secret sera d'autant mieux gardé que l'enfant est mort-né... et qu'on fera disparaître à jamais  son petit corps. On ne se rendra pas compte que Floriane, la cadette, en guetteuse apeurée, blottie contre un des pieds du piano, dans la pièce d'à côté, sans rien voir, a tout entendu, deviné...

 

Cette nuit sinistre aura des conséquences terribles, que raconte Janine Massard, sur tous les membres de la famille pendant leur existence. Ce sera, en se taisant, le lourd tribut que verseront aux apparences sauvegardées Marianne, Gisèle et Floriane. Louis lui-même paiera le prix fort de ce silence...

 

C'est une histoire comme Jacques Chessex aimait à en raconter, est-il dit dans le prologue:

 

S'il avait été encore vivant en ce jour de juin 2012, alors que je l'entendais pour la première fois, je la lui aurais rapportée pour qu'il l'écrivît à sa manière, tant il excellait à décrire ces événements qui se sont déroulés dans des bourgades protestantes que l'on croyait, du fait de l'esprit rationnel de cette religion, exemptes de dispositions provenant du fin fond des âges barbares.

 

Janine Massard a écrit cette histoire à sa manière et, sa modestie dût-elle en souffrir, elle excelle à décrire ces temps féroces, pas si éloignés que ça, où les femmes n'avaient pas leurs mots à dire, quittes à voir leurs vies empoisonnées et consumées par ces non-dits. Peut-être fallait-il d'ailleurs que ce soit une femme qui leur donne la parole, une parole confisquée alors par les hommes.   

 

Francis Richard

 

Question d'honneur, Janine Massard, 216 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

 

Gens du lac, 192 pages, Bernard Campiche Editeur (2013)

Terre noire d'usine, 292 pages, CamPoche (2014)

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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 22:30
Dialogues inoubliés, de Gilberte Favre (avec Maurice Chappaz)

Le 21 décembre 2016, Maurice Chappaz aurait eu cent ans. Il s'en est allé au Père Eternel le 15 janvier 2009, mais il est toujours présent dans les mémoires d'Ici-Bas, et notamment dans celle de Gilberte Favre, qui l'a bien connu et qui a eu la bonne idée de le faire revivre en reproduisant des Dialogues inoubliés par elle avec lui, sur la période 1971-2009.

 

Dans ces dialogues, Maurice Chappaz et Gilberte Favre parlent de plusieurs grands thèmes chers à l'écrivain valaisan: de l'engagement, de l'éveil à la marche, de l'angoisse, de la nature,de l'écriture, de la satire et du pamphlet, du voyage, de la mort, des livres préférés dans son oeuvre. Mais ils parlent aussi de ses deux épouses, Corinna Bille et Michène.

 

A la fin du volume, illustré de photos en noir et blanc et en couleur, Gilberte Favre s'est permise de faire une petite anthologie subjective. Suivant son exemple, une petite anthologie tout aussi subjective de ces dialogues inoubliables, pour elle et pour le lecteur, semble de mise, en ce centenaire de sa naissance, pour saluer Chappaz et donner envie de les lire.

 

L'engagement: On commence par être un marginal au milieu des notables et on finit, sous un certain angle, par être le vrai représentant d'un pays, d'une ville tandis que les hommes de célébrité superficielle et d'autorité passagère sont complètement engloutis.

 

L'éveil: La poésie au réveil est une nécessité, comme la nature et le silence.

 

La marche: Penser ou marcher, pour moi, c'est pareil. La marche accompagne mon écriture et elle peut me conduire. J'en ai besoin chaque jour.

 

L'angoisse: Amour, conquête, voyage: voilà l'angoisse existentielle. Car chacun sait bien comment la vie nous échappe à chaque instant.

 

La nature: Ici et ailleurs, il faut être attentif à la nature, à chaque brin d'herbe qui nous reste.

 

L'écriture: Plus on avance dans la vie, l'écriture, malgré toutes ses contradictions, ses difficultés, apporte une fraîcheur et ressuscite les instants qui se sont évanouis souvent sans que l'on s'en aperçoive...

 

Le Diable et le Bon Dieu: Nous sommes habités par la volonté du Diable et la grâce de Dieu. Il faut faire un choix.

 

Le voyage au Népal (1970): J'ai choisi d'y aller par la route car, pour m'approcher d'un pays, comme d'un être humain, il y a une caresse, une connaissance, un regard, toute une approche...

 

La mort: La mort a un double visage: elle est à la fois une fin de réussites provisoires et, peut-être, le commencement de choses qui les dépassent.

 

Le livre préféré dans son oeuvre: J'aurais envie de vous répondre: "le prochain". Car il y a une inconnue dans le prochain livre, quelque chose qui nous échappe.

 

Tirés de la petite anthologie subjective de Gilberte Favre, voici quelques extraits seulement, donc encore plus subjectifs:

 

Celui qui aime est un animal sans défense

L'âge de raison n'existe pas.

(Tendres campagnes, 2005)

 

J'ai un désir anarchique:

aimer Dieu une minute avec passion.

(Portraits des Valaisans en légende et en vérité, 1965)

 

Aimer ou croire, voilà ce qui est difficile.

J'essaierai de croire. Je parierai d'aimer.

(Evangile selon Judas, 2001)

 

Toute plume sincère mélange sa béatitude à sa douleur.

(Testament du Haut-Rhône, 1953)

 

La mort est la porte de la vie

pour entrer et sortir.

(Le roman de la Petite Fille, 2009)

 

Francis Richard

 

Dialogues inoubliés, Gilberte Favre, 112 pages Editions de l'Aire

 

Livres précédents:

Des étoiles sur mes chemins, L'Aire (2011)

Corinna Bille, le vrai conte de sa vie, L'Aire bleue (2012)

Guggenheim Saga, Editions Z (2016)

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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 22:55
Espagnes, d'Alain Freudiger

Comme souvent un recueil de nouvelles porte le titre de l'une d'entre elles. C'est bien le cas de celui d'Alain Freudiger. Sauf que ce titre donné à l'une préfigure le contenu des douze autres. Est-ce une démarche volontaire, ou pas? C'est au lecteur de se poser cette question sans y répondre avec certitude. 

 

Espagnes parle d'une boîte de construction qui renferme des pièces. Avec quelques unes, le narrateur fait une ébauche, qu'il doit délaisser pendant longtemps. Maintenant, il fait une autre construction, belle et solide, qu'il se propose d'emboîter à la première. Mais cela s'avère château en Espagne ou ... château de sable.

 

Pour donner raison au lecteur, dans toutes les autres nouvelles, il est question d'êtres et de choses qui se défont, de destruction. Par exemple, dans Bang, Hervé est pris d'une folie destructrice des choses et, dans Elle est morte, Armand se délite après la disparition de sa femme un an plus tôt.

 

Dans Molly, la dite Molly, une nuit, s'en va se perdre à la ville pour retrouver Silvan, alors qu'elle a promis à sa mère, Alice, de ne pas s'y rendre. Et ce que craignait sa mère se produit: non seulement elle ne voit pas Silvan, habitant des beaux quartiers, mais elle tombe en déchéance dans des quartiers décrépis.

 

Dans Le castor du dernier étage, un ancien menuisier, est persuadé, et le dit, qu'un tel animal est en train de ronger les poutres du grenier de son immeuble - il en a entendu le son - et qu'une catastrophe se prépare: l'effondrement de l'intérieur de cette construction sans que les habitants ajoutent foi à son présage ...

 

Dans d'autres nouvelles, telle qu'En présence la déconstruction d'un être va jusqu'à la dissolution de celui-ci dans le décor, tandis que, dans Ovation, un habile communicateur parvient à enfumer les cadres d'une boîte en tenant des propos rassurants sur elle, en parfaite contradiction avec la décomposition de celle-ci, qui se fait dans son dos.

 

Flambeaux est une nouvelle qui n'est pas s'en rappeler les heures les plus sombres de l'histoire du XXe siècle... Une frontière empêche de sortir; une guerre, courte pourtant, a, comme il se doit, des effets de ruine; une paix n'empêche pas le maintien de la séparation entre un petit-fils qui ne peut rentrer et une grand-mère qui veille et prie.

 

Tout va bien n'est pas elle sans rappeler la chanson interpétrée par Ray Ventura. Cette expression, qui se veut rassurante, devrait plutôt inquiéter ceux à qui elle s'adresse. A l'époque la chanson, qui s'adressait à une marquise, aurait dû l'inquiéter en raison des désastres minimisés chantés dans ses strophes.

 

Un passage en hauteur, entre la Suisse et l'Italie, est effectué en 1910 au prix d'une mort d'homme, c'est-à-dire, en l'occurence, de la destruction d'un aviateur péruvien, Geo Chavez: Chavez n'abat aucune barrière, mais il ouvre une piste, ose une tenue. Il l'a volé à la montagne, son passage. 

 

Dans Le haricot, le narrateur s'aperçoit qu'il a oublié de changer l'eau du sien et qu'il est en quelque sorte moisi. Comme il lui est impossible de séparer le bon haricot de sa moisissure, ne doit-il pas le détruire? Dans Abords, l'enfant n'arrive pas à construire complètement sa maison des bois. Ne doit-il pas demander de l'aide?

 

A la plus belle est dédiée la dernière nouvelle. Jérôme est un homme couvert de femmes. Il raconte ses aventures amoureuses de la nuit précédente à trois amis, attablés à la terrasse d'un café. Et la chute vient confirmer qu'une destruction peut, contre les apparences, se révéler constructive...

 

Si les contenus de ces nouvelles ont la destruction, ou la construction, comme thème commun, leur forme a aussi quelque chose en commun: une sorte de souffle épique appliqué curieusement à des existences ordinaires. De cette contradiction naît un style, propre à l'auteur, à la fois incantatoire et familier. 

 

Francis Richard

 

Espagnes, Alain Freudiger, 128 pages La Baconnière

 

Livre précédent:

 

Morgarten, 56 pages, Hélice Hélas (2015)

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 22:55
Le voyage à Duino, d'Éric Masserey

Duino est une petite ville italienne au bord de l'Adriatique, tout près de Trieste, où le poète Rainer Maria Rilke a composé de célèbres élégies, dans le château du lieu, propriété alors de la comtesse Marie Taxis. Le lecteur peut donc s'attendre à ce que le Voyage à Duino, le roman d'Eric Masserey, soit un voyage poétique.

 

Et cette attente n'est pas déçue non seulement parce que l'âme du poète plane sur l'histoire, mais parce que l'auteur trouve des accents poétiques pour relater ce bref voyage d'amour entre Eve et Charles, qui ont tous deux la cinquantaine et ont tous deux eu une fille la même année, ce qui était au fond pour eux comme avoir une famille commune.

 

L'amour transforme tout, y compris les noms des personnages. Eve L. devient Eva Bird et Charles Dormond devient Carlo d'Ormondo, et même Ormundo tout court, pour les besoins de l'idylle, qui n'excède pas trois jours et n'en est pas moins intense et mémorable pour ces deux êtres, qui se connaissent depuis des lustres.

 

Car Eva et Ormundo se sont connus adolescents. Bien que ressentant une attirance l'un pour l'autre, ils ont vécu leur vie, ont continué à se voir, à se parler, à se regarder vivre, sans pour autant franchir la distance qui les séparait. Jusqu'à ce que l'occasion se présente d'aller ensemble sur les traces du poète de Duino.

 

Le voyage du couple éphémère commence à Milan où, avant de prendre ensemble le train pour Duino, ils font l'amour une première fois, alors qu'ils ont fait l'amour pendant trente ans ailleurs. Toutefois ils ne vont pas jusqu'à dormir ensemble: ils ne peuvent pas encore partager [leur] intimité dans le sommeil...

 

A Duino, Ormundo, l'architecte, et Eva, la directrice artistique de la Fundacion Liminales, sont réunis. Ils occupent la même chambre à la Dama bianca. Ils font pourtant récit à part quand il s'agit de raconter cette histoire d'un amour, qui ne dure pas toujours et que traversent les mêmes personnages rencontrés à Duino.

 

Dans leurs deux récits apparaissent ainsi l'enfant Höld Erdmond, que ses amis appellent plus simplement Hellmond, qui joue avec lui aux pierres-mondes et avec elle aux oiseaux de papier; sa mère, Thaïs, qui les a entendus quand ils faisaient l'amour; son père, Ontorius; Giorgio, le pêcheur immobile.

 

Apparaissent aussi dans leurs deux récits le grand-père de Charles, Leon Battista d'Ormondo, architecte de la Scala piccola, et Laylat, qui est la nuit et qui non seulement trahit Leon mais possède l'autre, Matteo Latran, le représentant du Vatican. Eva imagine Ormundo en Battista et s'imagine en Laylat...

 

Ce qui a définitivement emporté Eva, c'est cette phrase sibylline d'Ormundo, dite quand ils sont sortis du Dôme de Milan, plein de diables: Un moineau se sentirait à l'étroit ici, mais un couple d'aigles n'épuiserait pas un seul vers de Rilke. Il ne pouvait viser plus juste son coeur qu'en évoquant le poète de Duino.

 

Le lecteur ne saura qu'à la fin pourquoi cette parenthèse de trois jours qui s'était refermée sur des souvenirs éblouis, doit se rouvrir dans d'autres circonstances, plus tragiques, qui sont le lot des existences humaines: Eva voit en elles des cycles non répétitifs et Ormundo des sillages lisibles, comme ceux des bateaux dans la mer...

 

Francis Richard

 

Le voyage à Duino, Éric Masserey, 184 pages Bernard Campiche Éditeur

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 22:30
Puccini l'aimait, de Brigitte Hool

Dans Puccini l'aimait, il s'agit bien de Giacomo Puccini (1858-1924), l'immense compositeur italien, auteur notamment d'opéras célèbres, tels que La bohême, Tosca ou Madame Butterfly. Brigitte Hool a adopté la forme romanesque pour raconter une courte tranche de sa vie, de l'année 1903 à l'année 1909, laquelle a  certainement été déterminante pour l'homme comme  pour l'artiste, dans la force de l'âge. Et elle s'est intéressée surtout à ses amours d'alors.

 

Pendant ces années-là, Puccini a en effet aimé plusieurs femmes, qui ont toutes été pour lui sources d'inspiration, et l'une d'entre elles plus particulièrement (dans toutes les acceptions de cet adverbe), Doria Manfredi, une femme de chambre, qui, à la mort de son père, en 1906, à 20 ans, est entrée à son service et à celui de sa maîtresse, Elvira Gemignani, une femme mariée avec laquelle il vit depuis ses 24 ans et qui aime Doria peut-être davantage encore que sa propre fille, Fosca.

 

Le couple que forment Giacomo et Elvira est singulier: il est infidèle et elle est terriblement jalouse. Elvira a toutefois une grande emprise sur Giacomo, à un point tel qu'à la suite d'un accident de voiture en 1903, qui survient quasiment au même moment que la mort de son mari, Narciso, elle s'occupe de régler, avec son consentement, sa rupture avec sa jeune maîtresse, Cori, à qui il vient juste de promettre de devenir Madame Puccini... 

 

L'amour que porte Giacomo pour Doria est particulier. Et le lecteur s'en rend compte dès le début du livre (qui ne permet pourtant pas d'imaginer quelles seront leurs relations par la suite). Y sont placés deux dialogues entre le maestro et la jeune femme qui sont extraordinaires. Doria, qui parle avec simplicité des chansons de Giacomo, possède des dons divins qui l'émerveillent: elle entend naturellement la musique et, plus haut encore, la source de la musique...

 

L'histoire de cet amour particulier, entre Doria et Giacomo, ne peut être que tragique, en raison des personnes qui sont en cause et de ce qui les caractérisent: la jalousie féroce d'Elvira, les faiblesses de Giacomo (qui vont peut-être de pair avec sa grande sensibilité) et la grandeur d'âme de Doria, dont le bonheur sera de se taire sur tant d'amour, secret et inavoué, si grand que ces tourments sont doux pour [elle]...

 

Pour le lecteur qui ne connaît pas le fin mot de cette tragédie domestique, au sens étymologique du terme, ce roman, musical de par la langue et la construction, réserve bien des surprises et comporte bien des ambiguïtés: ainsi quand Giacomo demande à Doria quelle est la réponse et qu'elle lui répond, en rougissant: c'est: "je t'aime", ne peut-il que comprendre la fureur d'Elvira qui surgit de derrière un palmier pour les surprendre...

 

Les choses sont en fait plus complexes qu'elles n'apparaissent à première lecture, comme souvent dans la vraie vie. Une fois connus tous les tenants et aboutissants de la tragédie, une deuxième permet d'en apprécier la cohérence, la fine psychologie des protagonistes et l'art et la manière avec lesquels Brigitte Hool sait emmener le lecteur dans des chemins de traverse avant de lui dévoiler toute la vérité, par touches successives.

 

Francis Richard

 

Puccini l'aimait, Brigitte Hool, 284 pages L'Âge d'Homme

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 22:55
Louis Soutter, probablement, de Michel Layaz

Louis Soutter, probablement.

 

Ce sont les trois derniers mots du livre de Michel Layaz. Ils se rapportent à ce qu'aurait murmuré Louis Soutter (1871 - 1942) s'il s'était exprimé sur la liberté, mais ils pourraient tout aussi bien résumer laconiquement ce qu'a voulu faire l'auteur avec ce livre intitulé ainsi.

 

Il semble en effet que l'auteur ait voulu écrire une biographie du peintre et du dessinateur, qui ne soit pas une simple histoire de sa vie, mais qui n'en soit pas non plus le roman. Il raconte son histoire comme s'il connaissait ou devinait de lui les actes et les pensées les plus intimes.

 

C'est donc un portrait probable de Louis Soutter que Michel Layaz dresse, un homme qui aura eu tout pour réussir dans la vie, mais qui ne réussira pas, de son vivant, selon les canons habituels. Ses peintures et ses dessins seront méconnus, à l'exception de quelques grands esprits.

 

A seize ans, n'est-il pas un des meilleurs élèves de sa classe? Seulement il a de mauvaises notes de conduite et sa mère, oublieuse des bonnes, le lui reproche de manière injuste et excessive. Aussi Louis s'attriste-t-il de ne pas être autant aimé de sa mère qu'il le souhaiterait.

 

A vingt-sept ans, n'est-il pas marié à la belle Madge, une Américaine, une vraie, riche de surcroît? Après des débuts prometteurs comme musicien, il a bifurqué vers la peinture et sa femme fait tout pour qu'il devienne directeur des Beaux-Arts, chez elle, à Colorado Springs.

 

Seulement Louis Soutter ne veut pas d'enfant, alors que Madge en veut un. Il retourne en Europe, officiellement pour se vivifier. Il y est à peine arrivé que Madge demande le divorce. Il se rend à Morges chez ses parents. Sa mère dissimule la débâcle de l'enfant désenchanteur...

 

Commence une vie d'errance pour Louis, redevenu musicien. Il ne se comporte pas comme sa famille voudrait. Il ne tient pas de propos cohérents. Il brûle tout ce qu'il gagne. Il bafoue les bonnes moeurs. En résumé: il vit  de travers et met à mort ses talents; il refuse de réussir...

 

Ces années d'errance se terminent à l'Asile du Jura, à Ballaigues, où il est placé par sa famille à 52 ans. Cet artiste d'une noblesse vulnérable et d'une sensibilité inquiète y restera dix-neuf ans. C'est là que, privé de liberté, il en trouvera peut-être d'autres, inégalables, insolentes.

 

Il y dessinera et peindra comme personne. Au moins deux amateurs d'art le reconnaîtront, son cousin Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, et l'écrivain Jean Giono. Au moins deux peintres l'admireront, René Auberjonois et Marcel Poncet. Tous quatre seront des amis.

 

Le dessin et la peinture seront pour lui les moyens de s'évader de l'Asile, lui qui aurait tant voulu travailler pour subvenir à ses besoins, n'être assisté par personne, vivre libre, avec économie, sans grande dépense, être digne, être maître de lui, mener sa vie, bref ne rien devoir à l'Asile.

 

Charles-Edouard, dans le livre, porte ce jugement sur Louis: Un artiste hors pair, une sorte de médium qui inventait une cosmogonie ténébreuse et éblouissante, un sismographe qui, en captant aussi bien ses inquiétudes que celles de son époque, renvoyait tout spectateur à ses propres angoisses.

 

Et Charles-Edouard, toujours dans le livre, se pose cette terrible question, que tout spectateur de son oeuvre ne peut que se poser: Quel vide, quelle perte, quel désastre, quelle affliction [...] doit-on vivre pour enfanter tout cela? Le livre de Michel Layaz y répond, probablement.

 

Francis Richard

 

PS

 

Jusqu'au 30 octobre 2016, des oeuvres de Louis Soutter sont accrochées à la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne, dans le cadre de l'exposition Basquiat, Dubuffet, Soulages...une collection privée.

 

Louis Soutter, probablement, Michel Layaz, 240 pages Zoé

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 10:00
Riquet à la houppe, d'Amélie Nothomb

Dans un objet où la Nature

Aura mis de beaux traits, et la vive peinture

D’un teint où jamais l’Art ne saurait arriver,

Tous ces dons pourront moins pour un cœur sensible,

Qu’un seul agrément invisible

Que l’Amour y saura trouver.

 

Telle est l’une des deux moralités, très stylée, qui conclut le conte de Charles Perrault, Riquet à la Houppe, dont Amélie Nothomb s’est inspirée pour son dernier roman, allant jusqu’à en reprendre le titre pour le lui donner et la moralité pour lui fournir un thème.

 

Comme chez Perrault, Amélie Nothomb crée deux personnages que tout oppose. Sur la rive droite de Paris, Enide, 48 ans, et Honorat, 51 ans, cuistot, ont un garçon, sur le tard ; Rose, galeriste, et Lierre, inventeur de jeux vidéo, 25 ans tous deux, sur la rive gauche, ont tout de suite une fille.

 

Le garçon s’appelle Déodat : c’est un don de Dieu, inespéré. Il est d’une laideur consternante, mais il est très intelligent et, notamment, cet enfançon [a] cette forme d’intelligence supérieure que l’on devrait appeler le sens de l’autre.

 

La fille s‘appelle Trémière. Avec ce prénom, elle est déjà bien la fille de ses parents. Elle est si belle que n’importe quel prénom lui irait, mais au lieu que son intelligence s’éveille, l’enfançonne [adopte] une attitude […] : la pâmoison.

 

Après avoir raconté avec drôlerie et pénétration les premiers pas des deux enfants, la moraliste - qui ne fait pas la morale, mais étudie les moeurs contemporaines - s’intéresse à l’accueil qui leur est réservé à l’école : être différent leur vaut, à l’un comme à l’autre, d’être rejetés par leurs petits camarades de classe, tant il est vrai que :

 

La laideur d’un enfant désarçonne beaucoup plus que celle d’un vieillard.  

 

Les gens ne sont pas indifférents à l’extrême beauté : ils la détestent très consciemment.

 

Face à ce rejet, Trémière subit et contemple, tandis que Déodat s’adapte et théorise. L’une, très sensible, développe des facultés d’observation peu communes et ne pose pas de questions. L’autre, très rationnel, apprend beaucoup dans les livres et pose et se pose beaucoup de questions.

 

Comme dans le conte, et dans une géométrie non euclidienne, les existences parallèles de Déodat et de Trémière adultes finissent par se croiser, surprenant leurs entourages personnels et professionnels, et le lecteur (s’il n’a pas lu le conte de Perrault ou ne s’en souvient pas).

 

Amélie Nothomb trouve des accents très XVIIe pour écrire ce récit au XXIe. Le roman devient conte, ou peut-être faudrait-il dire que le conte devient roman, tout en gardant tournure et esprit, auxquels l’emploi de prénoms improbables n’est pas étranger.

 

Francis Richard

 

Riquet à la houppe, Amélie Nothomb, 198 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Petronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 20:30
Je suis mort un soir d'été, de Silvia Härri

Le narrateur du roman de Silvia Härri est mort, un soir d'été, à Florence. Pour être précis, c'était le 26 juillet 1957. Il est mort ce soir-là, à six ans et demi. Pourtant, c'est lui qui raconte. En fait, il n'est pas mort au sens propre mais au sens figuré, ce qui est tout comme et n'en est pas moins douloureux pour lui.

 

Pietro Cerretani a une petit soeur, Margherita. En janvier ou février, ils jouent les deux au ballon. Il lui lance la grosse balle rouge qu'elle a choisie (leur père n'a pas voulu acheter un vrai ballon de foot, car elle est trop petite). Margherita la laisse passer, ne bouge pas, et s'en va faire un tour du côté des rosiers.

 

En mai c'est le troisième anniversaire de Margherita. Mais la fête est sans entrain. Tout sonne faux. Ainsi est-ce Pietro qui souffle les trois bougies du gâteau confectionné par leur mère. De toute la journée Margherita ouvre à peine la bouche, si ce n'est pour émettre quelques gémissements ou onomatopées.

 

Le fameux soir de cet été torride arrive. Pietro et Margherita sont dans le jardin, peu avant la tombée du soir, avec leurs parents. Un orage serait le bienvenu pour apporter un peu de fraîcheur. Pietro et Margherita jouent à cache-cache. Quand il l'appelle, elle ne se retourne pas. Elle ne se retourne que lorsqu'il lui touche l'épaule:

 

Tu me regardes. Pas comme un grand frère, non, comme un étranger. Tu ne me reconnais pas. Les trois années que nous avons passées ensemble s'effacent sous mes yeux comme on efface d'un seul coup le tableau noir ou l'ardoise d'un écolier.

 

Margherita est passée de la planète des mots à celle de leur absence, sournoisement, progressivement. C'est l'oeuvre de la pieuvre, dont le nom n'est révélé qu'à la fin. En attendant, elle suit Pietro comme un jeune chiot, sans plus savoir comment elle s'appelle. Il y a eu un avant ce soir-là, il y aura un après.

 

Le narrateur de Je suis mort un soir d'été, devenu orphelin de soeur, raconte dans une langue souvent poétique, toujours superbe, ce qu'a été sa vie après sa mort d'enfant, et explique son attitude de fils prétendument unique, ses peurs devant l'existence, empoisonnée par le secret bien gardé d'une soeur atteinte par la pieuvre.

 

Pietro avoue:

Chaque fois que j'ai trop aimé j'ai fui.

Chaque fois que j'ai eu trop mal ou que la rage m'a envahi.

Chaque fois que j'ai eu peur.

 

Le lecteur empathique ne peut que lui pardonner ses fuites après cet aveu...

 

Francis Richard

 

Je suis mort un soir d'été, Silvia Härri, 168 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Loin de soi (2013)

Nouaison (2015)

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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 22:55
Le parfum du soupçon, de Sabine Dormond

Sabine Dormond excelle dans la nouvelle. Et son nouveau recueil, Le parfum du soupçon, n'apporte pas de démenti au lecteur. Si la dernière des dix nouvelles donne son titre à l'ensemble, le soupçon est le mot-clé de chacune.

 

Dans Ruban rouge, qui est le symbole de la journée de lutte contre le sida, le véritable auteur d'un livre se voit soupçonné d'en avoir dérobé un exemplaire dans un magasin, après se l'être dédicacé devant son imposteur.

 

Dans Corde raide, au bout de laquelle pend une pierre, un Kossovar est soupçonné à tort de s'en être servi pour provoquer des accidents de voitures en la balançant depuis un pont au-dessus d'une autoroute. N'a-t-il la gueule de l'emploi d'un terroriste?

 

Dans Forcenée, une détenue soupçonne ceux qui lui ont offert un vélo, pour qu'elle s'évade dans sa cellule, de s'être moqué d'elle. Sans qu'ils puissent l'imaginer et sans qu'elle s'en doute, contre toute attente, ce cadeau va changer sa vie.

 

Dans Confitures maison, une citadine découvre dans son jardin, en arrachant une mauvaise herbe, au pied de ses framboisiers, un cahier, journal intime d'une précédente occupante, dans lequel elle parle de la disparition de Zad: elle soupçonne que son cadavre y est enfoui et déterre une tout autre histoire.

 

Dans Vies parallèles, une femme, qui n'a pourtant pas la main verte, a la main heureuse en mettant en terre un palmier en pot, en piètre état: elle soupçonne ce palmier de lui porter chance, parce qu'elle lui en a donné une et que tout semble désormais lui sourire...

 

Dans La gueule de l'emploi, un militant à pancarte a donné une pièce, contrairement à ses convictions, à un gueux déguenillé. Quand ce dernier l'attend au pied de son immeuble, il le soupçonne de vouloir lui faire un mauvais sort, d'autant que c'est un réfugié syrien...

 

Dans Marc d'affection, ledit Marc a trop accaparé son esprit. Elle en vient à le soupçonner d'être nuisible à sa santé. Il lui faut donc l'émiminer, mais cela ne s'avère pas si facile que ça. Son mari, jaloux de ce mâle envahissant, sera plus expéditif...

 

Dans Bouche à branche, elle se trouve dans une cabane aux murs blancs. Des gens doivent la visiter dans quatre jours. Elle soupçonne qu'après ce sursis tout sera joué pour elle. En attendant, elle a une curieuse relation avec un arbre: elle l'humanise, il l'arborise...

 

Dans Ensilencement, elle soupçonne son mari de la tromper avec sa meilleure amie, la marraine de leur fille. La recherche d'un bigoudi sous son lit lui en apporte la preuve. Elle tend alors un piège à son mari. Qui y tombe. Il ne lui reste plus qu'à agir...

 

Dans Le parfum du soupçon, Nathalie fait une chute improbable dans un escalier. On soupçonne un prévenu de l'y avoir poussé. Mais qui se croit désormais tranquille et hors d'atteinte, se fait finalement prendre au mot...

 

Chacune de ces nouvelles est une tranche de vie de l'époque, avec les préjugés qui la caractérisent et qui induisent en erreur les protagonistes - et le lecteur -, un peu trop soumis à la fragrance de leurs soupçons.

 

Leur chute - c'est la loi du genre - prend donc le lecteur par surprise. Il ne la soupçonne pas, mené habilement en bateau par Sabine Dormond, dont le sens de la formule, et de l'humour, contribuent à l'en distraire, en l'amusant, chemin lisant.

 

Francis Richard

 

Le parfum du soupçon, Sabine Dormond, 216 pages Editions Mon Village

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 22:30
D'Ecosse, de Cédric Pignat

Les deux parties du roman de Cédric Pignat sont intitulées: Stevenson & Pigasus et Steinbeck & Tusitala. Ce n'est pas fortuit: John Steinbeck aimait à se comparer à Pigasus, le cochon ailé; Tusitala, conteur d'histoires, est le nom donné à Robert Louis Stevenson par des habitants de Samoa, où il est mort et enterré...

 

Pour parler D'Ecosse, quoi de plus naturel que de parler de Stevenson, qui est un écrivain écossais, né à Edimbourg, mais pourquoi parler de Steinbeck, qui est un écrivain américain? Parce que Steinbeck a présenté Stevenson au narrateur: dans les rayons anglophones des librairies, on ne trouve pas grand-chose entre Steinbeck et Stevenson...

 

De plus Steinbeck citait volontiers Stevenson parmi ses auteurs préférés, en souvenir des lectures que lui faisait sa mère et en hommage à l'oeuvre dont il avait découvert la richesse au fil des années... Aussi Cédric Pignat met-il en épigraphe, à plusieurs reprises, des citations de l'un ou de l'autre.

 

Le narrateur n'a lu longtemps qu'eux deux, en alternance, comme des oeuvres se faisant écho, oubliant ou n'ayant pas compris que les deux avaient vécu dans la même ville, à quelques années d'intervalle, sans quoi ils n'auraient pas manqué de trinquer, même tristement, à la bonne nouvelle.

 

Le narrateur s'est rendu en Ecosse sur les traces de Stevenson, y a passé vingt jours, dont trois seulement à Edimbourg: c'était pour écrire un bête article qui devait [le] faire valoir. De retour il lit dans le journal que deux jeunes filles ont été tuées dans le jardin botanique de la capitale écossaise.

 

Fay et Merrin étaient amies et avaient 15 et 16 ans. Et elles sont mortes, toutes deux, ensemble, le 21 juin 2013, le jour du solstice d'été, le seul jour de l'année où le jardin botanique ferme à vingt-deux heures: L'une s'est vidée de son sang, l'autre a le cou brisé. La première était petite, rousse et menue, la seconde sans charme mais [...] d'une volupté rassurante.

 

Le narrateur parle de lui à la deuxième personne du singulier. Il faut croire que, comme le dirait Steinbeck, qu'il dit "tu" au lieu de "je" parce qu'il a peur de lui-même... Il faut croire aussi qu'il réserve "je" à Fay, parce qu'il ne voit qu'elle et que les pensées qu'il lui prête sont peut-être les siennes...

 

Fay écrit. Elle parle de Steinbeck, mais aussi de Stevenson, dont elle résume bien la vie, mais sans trop dire son importance pour l'Ecosse, et la manière dont l'Ecosse se souvient de lui. Ses éléments autobiographiques ne sont pas superflus, mais ne devrait-elle pas se lancer dans l'écriture littéraire?

 

Cette question est certainement la question que le narrateur se pose à lui-même et à laquelle il répond en écrivant, porté par un vrai souffle littéraire, ne retournant en Ecosse que pour les livres, emportant ceux de Stevenson, sans les lire, sinon quelques pages. Car, là-bas, ses yeux se sont lassés des lumières et du blanc.

 

Le narrateur imagine alors les choses, plutôt qu'il n'en rend compte; il s'exprime en employant tour à tour "je", "tu", "il" ou "elle", sur tous les tons, y compris le lyrisme et l'incantation, pour mieux dire sa nostalgie de l'Ecosse et de Fay, en lui prêtant, à elle, une plume bridée, pour montrer qu'elle sait sans cacher qu'elle ignore...

 

Francis Richard

 

D'Ecosse, Cédric Pignat, 352 pages Editions de l'Aire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Les Murènes (2012)

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 22:45
Comme homme, de Jacques-Pierre Amée

Il y a certaines entreprises pour lesquelles un désordre soigneux est la vraie méthode.

Herman Melville, Moby Dick

 

Cette citation est la dernière phrase du roman, Comme homme, de Jacques-Pierre Amée. Elle le résume très bien, car ce roman est bien une entreprise conduite avec soin, dans le désordre, et est une illustration très réussie du discours de la méthode melvillienne... 

 

Ce roman part en effet dans tous les sens et digresse, mais il tourne toujours autour du même lieu, une cabane, où tous les personnages gravitent à un moment ou à un autre. C'est pourtant une habitation exiguë, qui ne comporte qu'une pièce avec mezzanine.

 

Cette cabane est construite sur un flanc du mont Penché. Une table, presque aussi large que la cabane, partage la pièce unique en deux. Sur cette table, se trouvent trois héros prostrés: un fétiche à clous, un masque de taureau africain, un angelot au genou fléchi.

 

Zach en est le locataire depuis vingt ans. C'est son ami Jeff, aujourd'hui disparu, auquel semble dédié ce récit, qui le lui a loué. Trois jours par semaine Zo, qui autrement habite la plaine, à Trois-Villes, vient le rejoindre dans ce qu'il appelle une baraque.

 

Zach a toujours écrit des chansons dans des cahiers. Noémie en emploie des bouts dans son travail, qui est d'écrire des pièces. Elle va monter la prochaine, Comme homme, avec sa Compagnie de l'Ecrevisse. Zach y jouera le rôle d'un clown.

 

Zo, à la peau de châtaigne, adoptée à sept ans, avait quelque temps auparavant perdu sa main droite lors d'un séisme à Haïti. Elle tient un cahier des tremblements de terre. Elle est la marraine de Fanette, qui habite aux Gonaïves, où vient de s'en produire un...

 

Comment Zo et Zach ont-ils fait connaissance? Zo et Zach ne s'étaient pas rencontrés, ne se connaissaient pas: Blur les avait enchantés. Littéralement. Autant l'un que l'autre. Blur était le nom officiel du Nuage, élevé pour célébrer le lien [...] d'une population humaine avec le lac.

 

L'édifice avait été détruit à la suite d'un vote majoritaire des habitants de Trois-Villes. Zo et Zach en étaient encore affligés et avaient nommé son emplacement vide, le Nuage Ôté. Blur était un gigantesque oeuf de bruine et de 700 tonnes d'acier, de 30000 buses qui créaient un brouillard...

 

Dans ce roman poétique, parfois épique, il est décidément question de nuages. Jeff récitait à Zo et Zach, dans la cabane, le soir de l'orage, des vers tirés du poème 57 du recueil Nuages fous du moine Ikkyû, dont un mince exemplaire de poche repose maintenant sur la table...

 

Passé et présent - celui d'une semaine d'octobre, du 23 au 30, veille d'Halloween - se mêlent inextricablement dans ce roman où l'art occupe une place importante sous forme de poésie niponne, de dessins de Noémie, des trois pénates de la table et... de musique de l'ami Zimm.

 

Zimm s'est vu commander par Noémie un morceau destiné à se fondre dans la pièce qu'elle monte. Ce seront des salves de dix sons, pendant dix secondes, qui seront augmentés, c'est-à-dire seront résultats de sons issus d'instruments familiers, combinés aléatoirement par ordi, d'où le nom d'aléatorio...

 

Francis Richard

 

Comme homme, Jacques-Pierre Amée, 230 pages Infolio

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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