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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 23:30
Chemins d'exil, de Doina Bunaciu

En m'exilant de Roumanie en 1980, j'avais rejoint, en théorie, les ennemis du régime communiste exilés en Suisse. Mais comme mon père a été un dirigeant communiste, je ne pouvais m'approcher des autres exilés.

 

Doina Bunaciu appartient en effet à la nomenklatura. Sa mère, Noémie, travaille à l'Union des femmes démocrates roumaines et son père, Avram, a été un des dirigeants du pays (il a été ministre des affaires étrangères de 1958 à 1961).

 

A propos de l'égalité hommes-femmes et de l'émancipation des femmes pour laquelle sa mère milite, elle note qu'elle existe bel et bien là-bas:  il n'y avait pas besoin de se battre pour cela: de toute façon personne n'avait aucun droit...

 

Dans un pays comme celui-là, où, du fait de son appartenance à la caste dirigeante, elle est comme en exil intérieur, isolée du reste de la population, toute jeune elle adopte une stratégie courante, compatible: isolement et adaptation.

 

Ainsi se camoufle-t-elle en faisant des études de physique: elle ne fait pas de politique et elle n'apparaît pas comme la fille de son père, tout en étant influencée par les principes qu'il lui a inculqués, tels que, sans être exhaustifs:

 

On doit bien travailler, se battre pour ses idées, bien se préparer pour toutes les actions, chercher à comprendre l'essentiel et ne pas s'occuper de détails, aimer et défendre sa famille.

 

Même si leur mise en oeuvre n'a pas si bien réussi que ça à son père, qui a déchanté, Doina va, en grande partie, les appliquer dans sa vie professionnelle et personnelle, où elle accomplira ses devoirs avec plus de succès que lui.

 

Mais, à chaque fois qu'elle est sur le point d'être enfermée d'une quelconque manière, elle ne se laisse pas faire, elle se faufile pour survivre et suivre son chemin et se construit par les épreuves qu'elle [rencontre].

 

Ce qu'elle dit de la prison et de l'abri est révélateur: D'un abri, on peut sortir quand on veut tandis que d'une prison on en est empêché.  Prenant un exemple en connaissance de cause (elle a été mariée plusieurs fois), elle dit aussi:

 

Un mariage peut être un abri au début et une prison plus tard...

 

De par son éducation Doina était programmée pour ne pas fuir. Mais le refus de la laisser sortir du pays pour aller faire un doctorat en Israël (elle a obtenu une bourse d'études à l'Institut Weizmann) lui ouvre les yeux sur le régime:

 

J'ai enfin compris ce que les millions de gens qui n'étaient pas dans la nomenklatura savaient depuis longtemps, notamment qu'en Roumanie communiste on n'était pas libre de poursuivre ses rêves de développement si on n'était pas soutenu par le Parti ou par la Securitate...

 

Dès lors elle n'a plus qu'une obsession: quitter la Roumanie, non pas qu'elle y soit malheureuse, mais qu'elle veut sortir de cette prison pour s'accomplir. Comment? Elle va employer une combine originale, faisant croire que c'est temporaire...

 

Et elle ira en Suisse où elle vit encore aujourd'hui. Elle s'y sent bien. Elle y a trouvé un abri (même si elle ne se sent pas complètement Suissesse), développant très peu de racines: En moi, tout est "entre deux", intercalaire, binaire, ambigu.

 

Au soir de sa vie, après avoir été très active professionnellement, elle continue de l'être, autrement, en écrivant, en français, en espérant qu'elle arrivera à créer avec ses lecteurs des rencontres essentielles, où ils se reconnaîtront.

 

L'écriture est-elle pour elle un (dernier) exil? Un monde inconnu dans lequel [elle] essaie d'entrer? En tout cas elle essaie juste de décrire les gens comme [elle] les [a] vus et, ce faisant, elle apprend aussi à se connaître elle-même... 

 

Francis Richard

 

Chemins d'exil, Doina Bunaciu, 252 pages Editions de l'Aire

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 22:30
Balkis, Chloé Falcy

- Tu m'as bien dit que "Balkis" était le nom de la reine de Saba? me demande David à l'oreille.

- Oui.

- Te voici donc flanquée du roi Salomon.

 

Balkis est irakienne. A l'automne 1955, elle quitte son pays pour étudier la couture à Genève, choisie parmi tant d'autres parce qu'elle est la meilleure de sa classe... Mais, à la fin de l'année préparatoire, on ne veut pas d'elle. Par manque de place.

 

A la place... elle est envoyée aux Beaux-Arts de Lausanne:

 

J'aime la précision de la couture, la patience qu'elle exige, les heures à suivre les chemins tracés par les fils.

[...]

Je ne comprends ni le dessin ni l'art en général, je ne suis pas en mesure de comprendre ces traits que l'esprit impose à une feuille de papier.

 

Pour elle c'est donc un désastre.

 

Peu de temps après sa petite soeur Badiya, la fille préférée de son père, la retrouve à Genève. Baba lui a obtenu une bourse. Quelques semaines plus tard, Balkis déménage à Lausanne et trouve une colocation avec Ruth, une jeune étudiante de la même école.

 

Une année encore plus tard Ruth obtient son diplôme et commence à travailler, tandis que Balkis ne sait toujours pas tenir un crayon et s'imagine devoir rentrer au pays, après avoir échoué honteusement. C'est alors que Ruth lui présente David.

 

Moyennant finance David fera les croquis à la place de... Balkis. Ce qui sera un bon début pour faire connaissance...  Mais connaissons-nous vraiment ceux que nous connaissons?  

 

Avant de partir, mon père m'a dit: "Ma fille, j'aimerais que tu regardes ta main, que tu la regardes attentivement. Tu portes l'honneur de la famille à l'intérieur. Je t'en prie, prends-en soin, ne le salis pas. Je te fais confiance pour ne pas laisser l'Occident te faire oublier qui tu es, d'où tu viens."

 

Pendant les décennies qui suivent, Balkis gardera ces paroles en mémoire. L'Occident refuge ne lui fera jamais oublier ni ce qu'elle est ni d'où elle vient, malgré qu'elle en ait...

 

Et, comme dans le récit biblique, après une douloureuse traversée du désert, le palais de Salomon sera son horizon, mais lui semblera toujours bien loin...

 

Francis Richard

 

Balkis, Chloé Falcy, 240 pages, Pearlbooksedition

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 23:00
Haute trahison, de Jérôme Meizoz

Il est payé pour ça, pour réfléchir. Et il réfléchit tout haut. Il monologue.

 

Pour une exposition de peintres de montagne, un amoureux des arts et spéculateur de tableaux, bref un amoureux spéculateur, lui demande une préface pour le catalogue. Il a beau réfléchir, même s'il est payé pour ça, il n'a rien à dire sur les peintres de montagne, par contre il improviserait volontiers sur les bonnes. Les bonnes des peintres.

 

Dans un premier jet adressé à son commanditaire, il écrit notamment: On voit les peintres à l'atelier, les écrivains à leur table, hiératiques, tranquilles, on ne voit guère les coulisses, le petit personnel, celui qui assure, silencieusement, la paix des peintres.

 

Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas, mais le sujet n'est-il pas un peu éloigné, le ton impropre? Le sujet n'est pourtant pas si éloigné que ça puisqu'il part d'une histoire vraie, celle de Ludivine Bonvin, servante du peintre Albert Muret et amoureuse de son ami Ramuz, l'écrivain au prénom d'archiduc...

 

Seulement sortir des sentiers battus, c'est de la Haute trahison: il n'est décidément pas convenable de ne pas tenir de propos convenus...

 

Cela amène le monologueur imaginé par Jérôme Meizoz à se demander, pendant un moment d'incertitude, si, de toute façon, il est possible de faire du neuf avec des mots usagés...

 

Cela lui rappelle aussi une demande du Cercle d'études consacrées au grand poète italien, qu'il est superflu de nommer ici...

 

En l'occurrence il s'agissait de commenter le chant XXXIII de l'Enfer de la Divine comédie, dévolu aux traîtres... Ce qui lui avait donné envie de chanter [son] propre chant, de faire [ses] gammes plutôt que d'en faire l'exégèse sans oser toucher à aucun principe...

 

Car, pour les dignes membres du Cercle, cela aurait été trahir que d'inventer, de réviser, d'abattre les murs. Et d'ailleurs vain, puisqu'il n'y a rien de neuf à dire sur le monde dantesque... et qu'il suffit de ressasser en rond ce que l'on en dit depuis quelque sept cents ans...

 

Ce monologue est heureusement d'une autre veine, irrévérencieuse, digressive... 

 

Francis Richard

 

Haute trahison, Jérôme Meizoz, 32 pages, La Baconnière (sortie le 12 janvier 2018 en Suisse, le 23 janvier 2018 en France)

 

Ce texte est représenté au théâtre 2.21 à Lausanne du 5 au 21 janvier 2018

 

Livres précédents chez Zoé:

Faire le garçon (2017)

Haut Val des loups (2015)

Séismes (2013)

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 22:30
Là-bas, août est un mois d'automne, de Bruno Pellegrino

Là-bas, août est un mois d'automne: Les matins sont frais, le soir on ne s'attarde plus sans châle ou couverture sur le banc devant la maison; au verger, certains arbres tirent déjà sur le jaune...

 

Là-bas, c'est une maison à l'extrémité nord d'un village vaudois, où vivent Gustave et Madeleine. Ils y ont emménagé alors qu'il avait onze ans et elle quinze. Et ne l'ont plus quittée: Une femme et un homme, oui, mais cela n'a rien à voir...

 

Bruno Pellegrino s'inspire librement de leur vie, pour les besoins de leur cause et pour combler des vides. En fait il n'en raconte qu'une tranche, une décennie, pendant laquelle se déroule la conquête de l'espace, qui intéresse vivement Madeleine.

 

Le roman commence en effet le 19 septembre 1962 et se termine en avril 1972. Gustave et Madeleine Roud sont frère et soeur. Au début du roman, il a donc soixante-cinq ans et, tout comme elle, n'a pas et n'aura pas de descendance. 

 

Le narrateur suppose qu'elle n'en a pas voulu, qu'elle n'a pas voulu s'embarrasser d'un homme: elle s'est occupé de son frère, ô combien. Le fait est qu'elle est dans la forme de chacune de ses phrases. Car il est poète reconnu, et... photographe.

 

Au fil des saisons, Gustave aime depuis toujours photographier des hommes presque nus. Des centaines de ces photos se trouvent dans ses albums et dans ses cartons. Les regarder, le froid venu, lui permet de s'enflammer, de passer l'hiver...

 

Au village on les connaît bien, le frère et la soeur, enfin on la connaît surtout elle, qu'on voit à l'église, parce que lui c'est un peu un drôle d'oiseau. Un oiseau qui accomplit son oeuvre, lentement, dans une invraisemblable solitude...

 

Si, comme son frère, Madeleine ne se voue pas corps et âme aux plus hautes exigences du langage, elle fait de la confiture... et sa cuisine est impeccable, car, pour ça, elle fractionne la tâche en une série de petits problèmes à résoudre:

 

Rien ne distingue, fondamentalement, la préparation de confiture d'une expédition sur la Lune...

 

Pourquoi Bruno Pellegrino a-t-il reconstitué minutieusement les travaux et les jours de ces deux-là pendant la dernière décennie de leur vie commune? Parce qu'il est fasciné par leur manière lente et savante d'éprouver l'épaisseur des jours...

 

Francis Richard

 

Là-bas, août est un mois d'automne, Bruno Pellegrino, 224 pages Zoé

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 21:45
Mon coeur dans la montagne, de Manuela Gay-Crosier

Virginie est fraîchement émoulue d'une prestigieuse école de tourisme. Parce qu'elle est la seule à parler anglais, elle est chargée d'un projet ambitieux par la Commission culturelle du village suisse de Salvan, celui d'organiser une exposition rétrospective de l'oeuvre d'un peintre anglais du XIXe siècle qu'elle aime depuis l'enfance: Edward Milton.

 

Salvan est situé en altitude dans la vallée du Trient, en Valais. Edward Milton y a séjourné quelque cent cinquante ans plus tôt et y a réalisé des paysages bien connus du grand public. Mais le peintre y a aussi réalisé des portraits sensuels inédits: des croquis, des sanguines, une ou deux toiles à l'huile, représentant tous une belle jeune femme.

 

C'est ce que révèle à Virginie le descendant de l'artiste, Andrew (qui est venu exprès de Londres et avec lequel elle doit peaufiner les détails de toute l'organisation sur place), lors d'un souper professionnel dans un restaurant de la plaine où il lui a donné rendez-vous, après une première rencontre dans un café du village et une visite des locaux.

 

Andrew parle également à Virginie de quelques documents en français laissés par son ancêtre et, plus particulièrement, d'un cahier couvert d'une écriture très fine. Le surlendemain soir, après avoir parcouru la veille des lieux incontournables de la région, dont certains visités par Edward, Andrew lui remet le cahier que Virginie a souhaité feuilleter.

 

Manuela Gay-Crosier, raconte à partir de ce moment-là deux histoires parallèles, qui se déroulent l'une de nos jours, l'autre il y a cent cinquante ans, ce qui lui permet de souligner l'évolution de la condition féminine d'une époque l'autre. Car le cahier conservé par Edward est rédigé par une certaine Mathilde que le peintre a connue lors de son séjour ici...

 

En lisant le cahier de Mathilde, Virginie découvre son existence stupéfiante: à la suite d'un traumatisme moral, elle est devenue complètement muette et le cahier est devenu pour elle un exutoire. Tandis que peu à peu Virginie apprend quels liens ont uni Edward et Mathilde, bien qu'elle soit échaudée par son échec avec Cédric, ses relations avec Andrew évoluent...

 

Comme Virginie le constatera en achevant de lire le cahier et en songeant à sa propre existence, la vie n'est décidément pas simple et réserve aux êtres bien des surprises. Le lecteur n'est pourtant pas surpris que l'un des protagonistes puisse, finalement, résumer tout ce qui lui est arrivé sur terre par ces mots simples et définitifs:

 

... là-haut demeure mon coeur...

                                          ... dans la montagne...

 

Francis Richard

 

Mon coeur dans la montagne, Manuela Gay-Crosier, 318 pages Plaisir de lire

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31 décembre 2017 7 31 /12 /décembre /2017 17:30
Natures, Nouvelles

La  Fondation Pierre et Nouky Bataillard a pour objet:

- soutenir et promouvoir toute action visant à la protection de la nature et des animaux;

- apporter une aide ponctuelle à la création artistique sous toutes ses formes;

- assurer la protection et la promotion de l'oeuvre de ses fondateurs.

 

En 2016 cette fondation a lancé un concours littéraire de nouvelles sur le thème de la nature. Elle a reçu 86 nouvelles et a publié, le 18 mai 2017, le palmarès établi par son jury, composé de Nouky Bataillard, Christian Ciocca, Andonia Dimitrijevic, Françoise Fornerod et Barbara Fournier:

 

1er prix : Le phare, de Véronique Timmermans

2e : La question, de Mathieu Mégevand

3e : Rendez-vous millénaire, d'Anne Gidey

 

Ces trois nouvelles et les quatre meilleures suivantes ont été réunies dans un recueil, publié par L'Âge d'Homme en novembre 2017.

 

Le narrateur de Véronique Timmermans est gardien de phare. Il raconte sa solitude relative - le chat Anasthase la partage - pendant que plusieurs jours de tempête se succèdent et que les réserves s'épuisent:

 

Aujourd'hui encore rien n'y fait, le mal de mer me terrasse dès l'instant où mes pieds quittent la terre ferme. Gardien de phare, c'est presque marin pour ceux qui comme moi ne peuvent naviguer.

 

Pour aller à son travail, le narrateur de Mathieu Mégevand passe tous les jours devant une vache, dans un pré, et se demande si elle n'est que fonctions, un corps qui marche, qui beugle et défèque, qui rumine puis somnole:

 

Plusieurs fois j'ai cru déceler en toi autre chose qu'un amas de muscles accroché à des os. Après la naissance de mon fils, il m'a semblé retrouver dans tes yeux un peu de ce que je voyais dans les siens.

 

Anne Gidey fait parler deux êtres vivants tour à tour, Mahpiya et l'autre. Leurs deux peuples se déchiraient depuis des temps immémoriaux dans des luttes de territoire, se disputant les mêmes proies, pensait l'autre.

 

Mahpiya le voyait hésiter: qui de nous deux était la proie, qui de nous deux le prédateur? Quand elle lui avait sauvé la vie et avait prouvé qu'elle était prête à mourir pour lui, il s'était posé la question: Et moi, étais-je prêt à mourir pour elle?

 

Dans L'homme et le cerf, François Jolidon fait parler un cerf et un homme. Le cerf observe l'homme, pas rassuré. L'homme est pourtant prêt à sympathiser. Le cerf aux douze bois précieux les baisse quand l'homme se blesse.

 

Le cerf devient le protecteur de l'homme. Il le veille quand il dort. Quand il se réveille, il le voit prêt à reprendre son chemin. A présent il peut se sauver sans lui... Mais ses semblables sont capables du pire comme du meilleur...

 

Dans Comme un rêve d'opaline, la jeune femme de Florence Cochet reprend connaissance au milieu de la nature: Elle était couchée en lisière d'une clairière ensoleillée, au pied d'un frêne, reconnaissable à ses grappes de graines ailées.

 

Elle est pourtant mal en point, soumise qu'elle est à des poumons capricieux: A l'ordinaire il lui aurait été impossible de profiter de cette balade, alors avancer d'un pied léger vers un invisible sommet tenait de l'instant de grâce.

 

Avec DameNature 2.0, François Rouiller emmène le lecteur dans le futur. Son narrateur capture avec son oeil électronique une belle passante, rousse, nostalgique, inaperçue des autres. Mais il finit par la perdre de vue, hélas.

 

Même avec ses limiers numériques, avec ses logiciels pisteurs, il n'arrive pas à l'identifier: pourtant tout habitant de la planète, dès l'instant où un échographe le surprend dans un ventre maternel, est immanquablement fiché...

 

Avec Olivier Chappuis, c'est Jour de fête. Casimir est membre des Nostalgiques Anonymes. Son addiction? Il ne supportait pas que la nature soit radicalisée, conditionnée, domptée de la tige à la racine. Mais il est en voie de guérison.

 

Liza, sa compagne, lui a donc préparé un délicieux repas pour fêter les treize ans du couple qu'ils forment, accompagné d'une bouteille de vin rouge aux sulfites ammoniaqués et elle a rajouté une pincée d'antibiotiques dans le gigot...

 

Francis Richard

 

Natures, Nouvelles, 120 pages, L'Âge d'Homme

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 19:00
Prendre l'eau, de Julien Burri

Fait divers: Une femme de 22 ans a perdu la vie hier près de la commune de Rivaz (VD). L'hélice d'un canot à moteur l'a mortellement blessée alors qu'elle se baignait avec son ami un jeune homme de 25 ans. Le pilote du canot est recherché par la police.

 

Telle est le texte de la dépêche publiée le 2 mai 2013 par l'ATS (Agence Télégraphique Suisse). La femme s'appelle Odile H. et son compagnon Simon. Après avoir lézardé nus au soleil, ils avaient embarqué à bord d'un canot en plastique volé...

 

Que sont devenus, trois ans plus tard, les cinq protagonistes de ce fait divers qui est la toile de fond lacustre de Prendre l'eau, le roman de Julien Burri? A travers le récit de chacun d'entre eux, la vérité se dessine, sans conséquences judiciaires...

 

Est-ce un homicide involontaire ou volontaire? Telle est la question lancinante, et sans réponse, que se pose Georges, le journaliste de l'histoire, qui travaille à L'Aurore. Depuis le drame, il fréquente la plage naturiste où il a eu lieu, en quête du témoin.

 

Le pilote du canot à moteur a été identifié. Il s'agit du PDG de Névé, Robert Carrard, dont la maison noire est proche de ladite plage. Il est coupable d'homicide par négligence: Monsieur Carrard souffrait d'une cataracte. Il n'avait tout simplement rien vu...

 

Simon, dans un premier temps, était en colère contre Monsieur Carrard. Il se serait bien rendu à la maison noire et lui aurait bien mis son poing. Puis il a reçu une proposition d'emploi de concierge au siège de Névé: il en avait besoin. Il a fini par accepter.

 

Le témoin du drame, c'est Cyril. Il a tout vu, mais s'est tu. Jusqu'à présent. Mais il hésite... Il travaille non loin de là, à la buvette de la plage. Il tourne les saucisses sur le gril: Il porte un tablier noir pour se protéger de la chaleur du feu et des éclaboussures.

 

Madame, c'est Eve Carrard, la femme de Monsieur: Elle s'habille de noir uniquement. Une silhouette noire, dans une maison noire. Une silhouette épurée, le corps élancé. Elle était passionnée de lecture: Mais depuis l'"accident", elle n'arrive plus à lire.

 

Monsieur, c'est Robert Carrard, le chef de Névé. Quand il est à son bureau, il faut qu'on sente sa présence invisible au sommet du bâtiment... Monsieur aime l'ordre, le travail, l'argent [...]. Mais par-dessus tout, Monsieur aime le calme et le silence...

 

Le canot en plastique a pris l'eau après que le canot à moteur a foncé sur lui. L'accident n'est plus qu'un incident sur le lac: Les événements et leurs traces s'atténuent en cercles concentriques de plus en plus larges, de plus en plus fins et imperceptibles...

 

Francis Richard

 

Prendre l'eau, Julien Burri, 224 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

Muscles suivi de La Maison (2014)

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 23:25
Heureux qui comme, de Bernadette Richard

Heureux qui comme. Le titre se suffit à lui-même. Qui ne connaît la suite du vers chanté par Georges Brassens? S'il ne la connaît pas, il la trouvera en bonne place dans le roman de Bernadette Richard. Et même, dans son contexte, puisqu'y est reproduit le premier quatrain du sonnet de Joachim du Bellay:

 

Heureux, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge!

 

Ulysse, en l'occurrence, c'est Clément, le narrateur. Petit, il aurait aimé voler pour rejoindre les oiseaux, jouer avec eux et observer ce qu'ils voient, c'est-à-dire la planète d'en haut [...] dominer en somme la condition de l'homme rivé au sol. A défaut il grimpera aux arbres pour mieux [se] pénétrer d'images.

 

Quand il sera grand, il sera photographe et parcourra le monde. En attendant, adolescent, il fugue en forêt, à pied, parfois en vélo ou à ski de fond en hiver, droit devant, et installe ses pénates dans des arbres... en totale adéquation avec [son] biotope, ses odeurs, sa flore, sa faune, ses fantaisies, ses initiations.

 

Plus tard, entre chaque périple - lors d'un de ces périples, en 1970, il connaîtra Sophie qui lui donnera deux jumeaux, avant de prendre le large -, il revient à ses arbres, à son aulne, son paradis caché. L'observation, depuis les branches de ses arbres  lui insufflant une force inimaginable pour ses proches.

 

Il lui faut attendre d'être grand-père pour trouver une complice en la petite personne de sa petite-fille Orsanne. Elle l'accompagne dans ses flâneries. Son sens de l'observation et son pragmatisme enfantin l'enchantent. Au moins elle, elle ne pense pas qu'il débloque comme le pensent tous ses autres proches.

 

Comme Ulysse, Clément retourne finalement dans sa patrie lilliputienne qui offre à sa mémoire davantage que des images: elle enregistre aussi des effluves et des atmosphères, des sons, aussi éthérés les uns que les autres. Bref sa région natale lui offre en version miniature toutes les merveilles du monde:

 

C'est peut-être ça la sagesse: réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout. Même chez soi...

 

Francis Richard

 

Heureux qui comme, Bernadette Richard, 152 pages éditions d'autre part

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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 19:45
Le venin du papillon, d'Anna Moï

Le pays dans lequel se passe Le venin du papillon, roman d'Anna Moï, n'est jamais nommé, comme s'il était indicible. L'époque dans laquelle il se situe non plus, comme s'il était intemporel...

 

Pourtant tout est dit, explicitement, dans ce livre, pour l'identifier: il restitue le Viêt Nam, au début des années 1970, alors que se déroule la Conférence sur la paix de Paris.

 

C'est la guerre.

C'est le couvre-feu.

Ce sont les gangs de jeunes.

C'est l'immolation d'un moine...

 

Après la division du pays en deux, en deux demi-nations, de part et d'autre du 17e parallèle, Ba et sa femme Mae (Xuân dans son ventre) ont accompli le Grand Exode vers le Sud. Après Xuân, ils ont eu une deuxième fille, Thu. La paix signée à Genève en 1954 n'aura pas duré... 

 

L'offensive du Nouvel An lunaire (1968) est encore dans les mémoires. Ba, devenu lieutenant-colonel de l'armée du sud, est démilitarisé, accusé de rébellion (il défend la Démocratie). Mae doit se débrouiller pour trouver de l'argent, la solde de son mari exilé ayant été suspendue...

 

La guerre plonge les esprits dans des abus d'excitation.

 

Xuân a connu l'éblouissement que procure l'excitation de son papillon quand, un jour, enfant, la bonne, Hong, a dirigé le pommeau de la douche vers le petit moellon de [sa] fente génitale: il s'était enflé, s'était durci...

 

La guerre fait éclater l'ordre moral et, même, l'inverse.

 

Maintenant, adolescente, Xuân tombe amoureuse d'un homme du double de son âge. Pas beau, mais très intelligent, Edgar, énarque, trente-trois ans, futur ambassadeur:

 

Pendant plusieurs semaines, il s'applique à aspirer la sève du papillon de Xuân, un doux venin dont il ne se lasse pas.

 

La guerre tourneboule les esprits.

 

Une transfuge du catholicisme, Mae passe à l'animisme puis à une version du talismanisme après un passage par le bouddhisme...

 

La guerre favorise les trafics, les amours mixtes, la sexualité débridée, les paris, les jeux, les boissons, comme pour échapper à la dure réalité des corps mis en pièces détachées (quand ils n'entrent pas dans le grand sommeil):

 

La guerre est une machine à réduire les anatomies des hommes.

 

Le 27 janvier 1973, la Paix est signée. Une drôle de paix, comme la suite le montrera...

 

En attendant, Xuân aura achevé sa métamorphose:

 

Le corps qui l'a encombré ces derniers mois, celui d'Edgar, est lentement parti. Un os après l'autre. Elle est plus légère, mais pas plus fragile...

 

Francis Richard

 

Le venin du papillon, d'Anna Moï, 304 pages, Gallimard

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 23:55
Desperado - La cendre des gestes, de Thierry Luterbacher

Une fois maman m'a dit que tu étais un desperado. J'ai pas bien compris et j'ai cherché dans le dictionnaire. Ça disait: "hors-la-loi prêt à se battre jusqu'à la mort.", lui dit un jour sa fille retrouvée, après quelque vingt ans d'absence.

 

Le desperado est amnésique. Il ne sait plus son nom, ni son âge, ni où il habite. Il se réveille dans une chambre blanche et vide: Quatre murs comme autant de pages vierges, deux fenêtres, et, sous mes pieds nus, un plancher.

 

Il n'a pas que les pieds nus, il est tout nu. Il ne s'en rend pas compte tout de suite. Il cherche surtout à sortir de cet endroit insolite. Il avise une porte, mais elle ouvre sur une paroi. Dans la plinthe de cette paroi, il y a une languette.

 

Du pied il appuie sur la languette. La paroi coulisse. Il se retrouve dans un couloir. La paroi se referme derrière lui. Où est-il? Chez lui. Il ne reconnaît rien, ou plutôt si, une odeur, la sienne, qui imprègne des vêtements, sur une chaise...

 

Quand il est face aux portes miroir qui surmontent les deux lavabos de la salle de bains, il ne se reconnaît pas. Il sait désormais à quoi il ressemble. Il a une blessure au-dessus de l'oeil gauche. Peut-être vient-elle de là son amnésie.

 

Dans l'appartement, il y a deux chambres, hormis la chambre blanche. La sienne et une chambre de femme, de jeune femme: sa compagne, sa fille? Quel âge a-t-elle? Comme ça, au premier coup d'oeil, un peu moins que la trentaine.

 

Lui se donne la cinquantaine. Il découvre un nom sur une enveloppe: Sol Djelem. Il déplie un journal et reconnaît le visage qui lui est apparu dans la salle de bains: c'est celui d'un certain Joseph Lair, qui serait la tête pensante d'un groupe terroriste...

 

Quand une jeune femme s'adresse à lui en le tutoyant, il suppute quelqu'un d'intime puisqu'elle est entrée dans l'appart. Elle l'appelle Sol: C'était un bonheur sans nom de m'entendre appeler par un nom, mon nom, du moins celui qu'elle me donnait.

 

Quand la police sonne à la porte, l'inconnue lui demande de se cacher. Il se réfugie dans la chambre blanche... Et, quand il en ressort, elle n'est plus là. Un homme tapote à la vitre d'une fenêtre. C'est un dénommé Cisco: la môme a été embarquée...

 

Il comprend que la môme, c'est sa fille, Nassima. Le fait est que lorsque celle-ci revient, c'est bien sa fille, puisqu'elle en porte le nom, sa fille qui lui apprend pourquoi on l'appelle Djelem, entre autres: En langage tzigane ça veut dire: "je suis parti"...

 

Comme il est réellement traqué, il se dit alors: Il [faut] que je me tire de là, je finirais bien par me trouver, moi ou des bribes de moi, pour savoir si [j'ai] envie de redevenir ce que j'étais. En attendant, il a surtout une inexorable envie d'être lui-même.

 

Pendant sa cavale, cet ex-insaisissable en vient à se connaître lui-même et à s'interroger sur l'honnêteté des autres personnes qu'il côtoie. De la beauté des gestes de l'une d'elles, il ne lui restera bientôt plus que la cendre, après l'oubli...

 

Francis Richard

 

Desperado - La cendre des gestes, Thierry Luterbacher, 200 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent:

 

Dernier dimanche de mars (2014)

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 23:55
Un suspect bien maladroit, de Jean-Marie Reber

Quel est le comble d'un commissaire de police? C'est d'être le suspect numéro 1 dans une affaire criminelle.

 

Dans ce dernier Dubois, d'une série de six opus, le commissaire Fernand Dubois est suspecté d'être le meurtrier de la belle Clara, sa jeune maîtresse, dont il a fait la connaissance à la faveur de la première enquête de la série, alors qu'elle était sa voisine du dessus.

 

Le commissaire Dubois, que les lecteurs de ladite série ont connu inspecteur, a de grandes chances d'être promu chef de la police judiciaire. En effet la place va bientôt être libre et le titulaire actuel l'en a informé pour qu'il se prépare à l'investir.

 

Depuis un moment déjà, Fernand a décidé de rompre avec Clara, cet acte de sagesse: Ce qu'il devait en revanche décider, c'était le moment le plus opportun, ou plutôt le moins inopportun, pour annoncer la nouvelle et surtout la manière avec laquelle il s'y prendrait.

 

Fernand se trouve à proximité du domicile de Clara. Il tente de la joindre par téléphone pour mettre sa décision à exécution, mais tombe sur le répondeur et laisse le message laconique suivant: Je dois te parler. J'essaierai de te joindre demain.

 

La vie a parfois de ces ironies...

 

D'avoir fait ce premier pas lui donne le sentiment que c'est comme si c'était fait. Et, effectivement, c'est fait, mais pas comme il l'imagine. Ce soir-là Clara est assassinée: elle a reçu un coup de couteau de cuisine, après avoir, semble-t-il, subi une tentative de strangulation.

 

Le lendemain, en l'apprenant, Fernand peut dire: Adieu couple, promotion, sérénité!

 

Adieu à son couple: avec l'enquête, Giselle, sa femme, se verra confirmer dans ses soupçons; adieu à sa promotion: sa réputation sera désormais ternie quoi qu'il fasse; adieu à sa sérénité: il se mordra indéfiniment les doigts d'avoir succombé un jour aux charmes et au parfum de Clara...

 

Fernand est dessaisi de l'enquête sur ce crime par la procureure. C'est son adjoint, Jésus Minder, qui en est chargé et, très vite, tout le petit monde de la police sait que le célèbre commissaire était l'amant de la victime, sans oser pour autant penser qu'il est coupable. 

 

Il n'est pas facile de changer de rôle quand on est habitué à en tenir un pendant des années. Aussi Fernand, qui a élucidé bien des affaires criminelles, s'avère-t-il Un suspect bien maladroit quand il est mis à son tour sur la sellette par la procureure qui l'interroge...

 

Dans le même temps qu'il met fin à sa série policière, Jean-Marie Reber va-t-il donc faire une fin peu glorieuse à son héros de commissaire? On peut se le demander. En tout cas, Fernand, qui se promettait de reconquérir sa Giselle, est, avec cette affaire, bien mal parti pour y parvenir...

 

Sait-on jamais?

 

Francis Richard

 

Un suspect bien maladroit, Jean-Marie Reber, 224 pages, Éditions Attinger (Collection Nouvelles Éditions)

 

Opus précédents:

Le parfum de Clara (2015)

Les meurtres de la Saint-Valentin (2015)

Rira bien qui rira le dernier (2016)

Le valet de coeur (2016)

Coccinelle, jolie coccinelle (2017)

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11 décembre 2017 1 11 /12 /décembre /2017 23:00
Enfance de Terre, de Didier Burkhalter

En lisant le livre de Didier Burkhalter, Enfance de Terre, comment ne pas penser à la chanson d'Enrico Macias, Enfants de tous pays? Et, tout particulièrement, à cette strophe:

 

La vérité

C'est d'aimer

Sans frontières

Et de donner

Chaque jour un peu plus.

 

Dans son livre  l'auteur raconte en effet des histoires sans fin d'enfants de tous pays, d'enfants de toute la Terre, des cinq continents, lors de quatre saisons, réparties sur quatre années consécutives: printemps 2014, été 2015, automne 2016 et hiver 2017.

 

Ces enfants, aux prénoms exotiques et chantants, sont tellement nombreux qu'il serait vain d'en parler nommément, d'autant que leur histoire est, chaque fois, dense, pleine de péripéties, et plurielle puisque c'est aussi, bien souvent, celle de leurs parents.

 

Tous ces enfants connaissent des vicissitudes - la misère, la guerre, civile ou étrangère -, mais ils n'en sont pas moins gonflés d'espoirs, notamment de ceux que leurs parents placent en eux, se sacrifiant pour qu'ils aillent à l'école et apprennent un métier.

 

D'aucuns bénéficient d'une prise en charge par une équipe de la Croix Rouge; d'autres d'une formation grâce à un projet de la coopération internationale; d'autres encore d'un emprunt astronomique qu'ils sont confiants de rembourser grâce à leurs talents...

 

D'aucuns prennent leur avenir en main, entreprennent et ne laissent personne d'autre choisir leur route; d'autres la prennent pour offrir leurs bras là où on en manque ou s'obstinent à rester et à reconstruire sur les ruines que laisse parfois derrière elle la nature divagante.

 

Ces enfants veulent grandir, et vivre, tout simplement. En paix. Et la Suisse joue un rôle humanitaire dans les zones de conflits, grâce à la confiance qu'elle inspire aux camps en présence, ce qui lui permet d'acheminer des convois, d'aider les uns comme les autres.

 

Quelle est la plus belle diplomatie, à laquelle veut se consacrer l'un de ces enfants? Celle qui écoute, celle qui rencontre, celle qui construit des ponts sur des précipices pour rapprocher, celle qui hisse des voiles par tous les vents pour relier, même à travers le plus grand des océans...

 

Francis Richard

 

Enfance de Terre, Didier Burkhalter, 128 pages, L'Aire

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 23:15
Et le mort se mit à parler, de Pierre Béguin

Et le mort se mit à parler.

Luc VII, 15

 

Dans l'évangile de Luc, le mort qui se met à parler est le fils unique d'une veuve de Naïm, ressuscité par Jésus, pris de compassion pour elle. Dans le roman de Pierre Béguin, Wilfrido Soto, laissé pour mort, au milieu d'autres morts, dans une grosse cuve en métal, s'en échappe et fait une déposition à la police.

 

Pour vivre Wilfrido Soto ramasse des cartons, des vieux papiers, des bouteilles vides dans les rues d'une ville de Colombie. C'est un cartonero... En passant devant l'Université, le premier jour du Carnaval, il est appelé par un gardien, qui lui propose des cartons à emporter avant que les camions à ordures ne passent.

 

C'est un piège. Il est roué de coups de bâtons par quatre hommes, qui le maintiennent, pendant qu'un cinquième, celui qui l'a appelé, le poignarde entre les côtes, puis dans l'estomac, enfin à l'épaule. Il fait le mort. Alors ils le transportent dans une pièce très froide et le placent dans une cuve déjà pleine de cadavres.

 

A l'Université de cette ville côtière des Caraïbes, le lendemain, la police trouve, dans des cuves remplies de formol, dix cadavres: Les victimes sans exception, étaient des indigents sans papiers, vivant [...] du recyclage, tous décédés de traumatisme crânio-cérébral et de blessures à l'arme blanche. Comme Wilfrido Soto...

 

Des cuves sont retirés, outre les dix cadavres, quatre crânes encore couverts de lambeaux de peau, vingt-trois membres inférieurs, huit membres supérieurs, trente-deux foies ou morceaux de foie, des viscères, une vingtaine de côtes et des centaines d'osselets... Mais ne s'agit-il pas d'une faculté de médecine?

 

Après deux jours d'investigation, ce qui n'était au début qu'une agression de quelques gardiens contre un indigent [menace] maintenant de tourner au scandale national en pleine liesse populaire. Parce que cette investigation révèle un trafic d'organes qui bénéficie de connivences entre la finance et la politique:

 

Les financiers disent quand et sur qui il faut tirer. Les politiciens exécutent...

 

Un des personnages du livre dit à la fin: Nos démocraties sont des façades qui dissimulent les réalités brutales du capitalisme... Mais ne faut-il pas entendre par là ce qu'il faut bien appeler capitalisme de connivence? Ce capitalisme dévoyé qui demande au législateur de faire des lois à ses convenance et profit:

 

Les lois prolifèrent comme des cellules cancéreuses, semant dans leur sillage des prisons qui jamais ne se vident, ajoute le même personnage...

 

Au début du livre le narrateur, vingt-cinq ans après les faits, explique pourquoi il les relate. C'est pour lui une tentative de réparation. Il n'en attend pas une forme de rédemption, mais bien plutôt l'accomplissement d'un devoir trop longtemps repoussé: il aurait dû le remplir à l'époque, mais le courage lui a fait défaut...

 

A la fin du livre le lecteur apprend qui est le narrateur et comprend ce qu'il voulait dire dans son avertissement: Ce drame fut pour moi un moment de vérité. J'y ai gagné à bon compte une certaine considération. Avec la carrière et le prestige qui l'escortent habituellement. Mais j'y ai laissé aussi un morceau d'âme...

 

Francis Richard

 

Et le mort se mit à parler, Pierre Béguin, 216 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livre précédent:

 

Condamné au bénéfice du doute (2016)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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