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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 21:45
Monde animal, de Blaise Hofmann

Dans Monde animal, Blaise Hofmann invite le lecteur à le suivre dans ses déplacements: dans le Jura (il est pour lui féminin: il n'offre pas assez de pointes pour arrimer l'esprit), à la Jonction de l'Arve et du Rhône, dans les cavités naturelles du Jura, au Jardin botanique de Genève, au sommet du Mont Mourex, à la Gemmi ou dans l'Île aux Oiseaux, au large de Morges...

 

Que cherche-t-il dans tous ces lieux? La faune. Dans son premier récit, qui raconte un déplacement en hiver dans le Jura, il explique: La faune inscrit des notes imprévisibles sur ma partition, c'est la bande son de mon déplacement. Et le fait est que, lors de ses déplacements, les notes sur ses partitions sont imprévisibles.

 

Dans le Jura, la note est par exemple celle d'une rosalie des Alpes, trouvée sur un tronc mort: Un grand corps bleu cendré avec des taches noires veloutées, des antennes deux fois plus grandes qu'elle, des antennes ponctuées de petits pompons formés de touffes de poils noirs. Ce coléoptère ne vit que dix jours, après avoir été larve pendant quatre ans.

 

Pierre Baumgart, auteur des illustrations de ce livre imprimé au plomb, sur du papier à la cuve, relié au fil, lui montre, près de la Jonction, dans le Rhône indolent, un corps visqueux d'un mètre et demi au moins. C'est la fascination, intacte, mélange de crainte, de respect, le grand frisson, une peur préhistorique, les limbes de l'inconscient: un silure.

 

Dans les cavités naturelles du Jura, pour distinguer les espèces de chauves-souris, il faut un détecteur d'ultra-sons. Il permet de déceler leurs cris inaudibles. Celle-là émet à 112 kilohertz: il s'agit bien du petit rhinolophe... Pierre dessine une des petites boules suspendues à l'envers: une forme abstraite, un jeu d'ombres, peut-être sa gravure la plus contemporaine.

 

Au Jardin botanique de Genève, après la fermeture, Blaise et Pierre observent des lépidoptères migrateurs: Les sphinx du liseron maîtrisent le vol stationnaire, un vol précis, vers le haut, vers le bas, en avant, en arrière. Ils sont dotés d'une trompe plus grande que leur corps, ils butinent le nectar profondément enfoui dans les corolles des fleurs de tabac.

 

Claude Ruchet travaille à l'aéroport de Cointrin. Passionné d'ornithologie, au sommet du Mont Mourex, il se tient seul et immobile sur sa chaise de camping. Un jour, entre fin juillet et début septembre, il note à 13h16 un vol de sept cigognes noires. La cigogne noire? Le bec rouge, un triangle blanc sur les aisselles, gracieuse, majestueuse.

 

A la Gemmi, le meilleur site d'observation en Europe, c'est à un oiseau rare qu'il s'intéresse: le gypaète. Il écrit ironiquement: Entrez gypaète et Gemmi dans votre moteur de recherche, vous sentirez un souffle léger d'authenticité, d'harmonie et de pureté. Vous verrez défiler des centaines de clichés dénués de pollution visuelle, accompagnées de légendes inspirées...

 

Blaise Hofmann est en effet fâché grave: La civilisation est une vie de coucou, une vie entière dans le nid d'un autre. Or, pour lui, la nature sauvage est un surplus d'âme. Il dit encore: La nature, c'est la liberté. Il s'afflige de la disparition d'espèces dans l'indifférence générale. Dans cet esprit, il déteste l'excursion organisée qu'il a faite à l'Île aux Oiseaux...

 

Aussi à la fin de son livre s'adresse-t-il à sa fille, née il y a quelques mois, qui lira un jour son livre, quand elle sera grande. Il écrit: L'animal ne tourne pas autour de l'homme, il n'est pas son plus cher compagnon, sa plus noble conquête, il est ta soeur de sang, ton frère inavoué, un double déroutant. Non seulement l'animal pense, mais il donne à penser.

 

Ce passage, à la tonalité franciscaine, comme l'ensemble du livre, ne peut que toucher: il invite à aimer et à respecter les animaux et c'est très bien. Car celui qui les aime et les respecte aimera et respectera certainement davantage ses semblables que celui qui les déteste et les maltraite. Mais cela veut-il dire pour autant qu'il faille préférer vie sauvage à civilisation?

 

Francis Richard

 

Monde animal, Blaise Hofmann, 176 pages éditions d'autre part

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 22:55
Manifeste incertain 5, de Frédéric Pajak

Le sous-titre de ce volume 5 du Manifeste incertain, de Frédéric Pajak, en résume le propos: Van Gogh, l'étincellement. Mais l'étincellement de l'homme et de l'oeuvre ne s'est réellement produit qu'après sa mort tragique, à trente-sept ans, dont on ne saura jamais si elle fut ou non un dernier raté de sa brève existence.

 

Car son existence est une succession de ratés, comme ceux des moteurs à explosion qui ne tournent pas rond. Une fois refermée, c'est ce qui ressort de cette biographie, illustrée de dessins à l'encre de Chine de l'auteur, dont deux sont inspirés de dessins de Vincent Van Gogh et huit de ses toiles, toutes des portraits, où Vincent se disait le plus habile.

 

Après l'école le jeune Vincent n'a pas la moindre idée de ce qu'il veut faire. Sa famille l'envoie comme employé de bureau à la succursale hollandaise d'un marchand d'arts avec lequel un de ses oncles est associé. La peinture y devient sa passion. Il visite les musées de La Haye, d'Amsterdam, de Bruxelles et d'Anvers pendant ses jours de congés.

 

S'il découvre ainsi Vermeer, Frans Hals, Rembrandt, Rubens et les primitifs flamands, il ne se désintéresse pas pour autant des peintres hollandais contemporains: Jozef Israëls, Jacob Maris, Hendrik Willem Mesdag, Jan Weissenbruch et Anton Mauve, lequel a épousé une de ses cousines et prend plaisir à instruire Vincent de son savoir-faire.

 

A vingt ans il est muté à la succursale de Londres et visite la Royal Academy, la National Gallery, la Dulwich Picture Gallery, le musée de South Kensington. C'est à ce moment-là qu'il tente de dessiner, mais il est maladroit: c'est un déboire; qu'il tombe amoureux: c'est un fiasco - sa belle lui rit au nez -; et qu'il tombe, du coup, en profonde dépression.

 

Comme son travail à Londres s'en ressent, il est envoyé à Paris. De Londres il emporte avec lui le souvenir de la misère qu'il a découverte dans les rues londoniennes. [...] Désormais, il est habité par un sentiment d'intense pitié pour les démunis, sentiment renforcé par sa lecture assidue de la Bible. Il lit, en français, Émile Zola, Victor Hugo, Honoré de Balzac.

 

Après avoir été remercié, il commence une vie d'errance. Il est successivement instituteur, quaker - il est d'un mysticisme outrancier -, comptable dans une librairie, étudiant en théologie: mais ces dernières études sont trop ardues pour lui. Dans le même temps l'appel de l'art résonne en lui: Il dessine de plus en plus, à la plume et au crayon, maladroitement.

 

Les trois mois de stage qu'il effectue au Centre d'évangélisation belge ne sont guère concluants. Alors il se lance seul dans le "pays noir" de la Belgique. Mais, là encore, son stage de six mois dans la petite congrégation protestante qui vient de se constituer à Petit-Wasmes tourne à l'échec, bien qu'il soit un homme dévoué, charitable, sincère.

 

Toute l'existence de Vincent est ainsi jalonnée d'échecs, professionnels ou amoureux (il aime mais n'est pas aimé). Abattu à chaque fois, il reprend vite courage. Ce qui lui fait du tort, c'est son mauvais caractère et son goût excessif pour la discussion et la chicane. Ce qui le sauve, finalement, c'est sa ferveur au travail, sa générosité, sa capacité d'admiration.

 

Ce qui était un passe-temps, le dessin, devient peu à peu une idée fixe et alors c'en est fini de ses ambitions apostoliques - désormais c'est par les vertus de l'art qu'il consolera l'humanité. Pendant les dix derniers années de sa vie, il ne va plus que dessiner, puis peindre des oeuvres invendables, sinon un seul et unique tableau, La vigne rouge...

 

Vincent va être l'objet de quolibets, de moqueries, mais le "raté" méprise la réussite sociale, les convenances, l'hypocrisie des bons sentiments, la morgue de la religion officielle, bref: la société tout entière. Il maudit le progrès. A ses yeux, la civilisation ne devrait être inspirée que par la charité, ni plus ni moins.

 

A la fin, pour Vincent, en peinture (il s'oppose avec virulence à l'invention, comme il s'oppose à toute évocation de la Bible), c'est "la pensée et non le rêve" dont il faut rendre compte: il n'y a que la peinture sur le motif qui importe; c'est là que se cache la vérité. Et c'est ainsi qu'il réussit à percer un des secrets de la peinture, à savoir la couleur.

 

Frédéric Pajak avait oublié Van Gogh, dit-il au début du livre, qui ne prétend pas être autre chose qu'une biographie du peintre hollandais, pour se perdre en lui et vivre un peu à ses côtés, et ne plus jamais l'oublier. Pour le lecteur, c'est une biographie inoubliable, parce que, pour la lui offrir, l'auteur se sert à la fois de mots et d'images: peut-il y avoir meilleur hommage?

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain, Frédéric Pajak, 256 pages Les éditions noir sur blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

Manifeste incertain 4

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 21:30
Malax, de Marie-Jeanne Urech

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

Antoine Houdar de la Motte

 

Eh bien, de l'uniformité des êtres qui peuplent Malax, le roman de Marie-Jeanne Urech, ne naît pas l'ennui. D'abord parce que derrière leur uniformité se cachent tout de même des singularités (même si cela demande quelque effort pour les mettre à nu), ensuite parce que l'imagination débordante de l'auteur est fascinante, enfin parce que, dans ce polar à nul autre pareil, l'intérêt est soutenu jusqu'au bout par des rebondissements improbables.

 

Le monde que décrit l'auteur n'est cependant a priori guère palpitant. C'est un monde où les employés portent le même uniforme noir pour déambuler en troupeau dans les rues de la ville: redingote et melon. Les femmes ne se distinguent des hommes que par une plume sombre piquée sur le liseré de leur chapeau: c'est la seule coquetterie autorisée. Tous ces êtres humains, habit de pingouin, âme de mouton, habitent des mitoyennes bien alignées.

 

Il y a des caméras de surveillance à tous les coins de rue de la ville que cernent des collines noires: 167'454 au total pour être exact, qui filment nuit et jour. La caméra n°1 a été installée face à l'hôtel de ville d'un autre siècle: Le maire estimait que toute vie passait forcément par un formulaire de naissance, de mariage, de divorce, de décès. Par conséquent, il pourrait filmer le plus grand nombre de ses concitoyens à cet endroit stratégique. 

 

L'électricité de la ville est fournie par le Bâtiment des Forces Générales. Cette centrale se compose de dix mille sept cents cyclistes qui se relayent vingt-quatre heures sur vingt-quatre en trois tours de huit. Et ces cyclistes, aujourd'hui en sous-effectif, d'où la survenance de pannes, chevauchent des tricycles, ne s'arrêtent jamais de pédaler, tout en s'hydratant, même pour assouvir un besoin naturel, grâce à un ingénieux système de dames pipi...

 

Cinq heures sonnent au clocher de l'église Rédempteur. C'est la fin du travail. Un troupeau en redingote et chapeau melon dévale l'avenue Malax. Trublion du troupeau, l'un de ces hommes redresse soudain la tête. Son visage forme une tache blanche parmi la mélasse des melons qui le bousculent. Il reste figé quelques instants sur la chaussée mouvante, s'effondre, puis disparaît au milieu de ses semblables. Pas tout à fait semblables, puisqu'il est mort.

 

L'inspecteur Jean est chargé de l'enquête. A l'aide des caméras de surveillance, il va remonter le temps du mort inconnu, à la seconde près, parcourir en sens inverse le trajet qu'il a suivi avant de tirer sa révérence, finir par l'identifier et par déterminer s'il s'agit d'une mort naturelle ou d'un meurtre. Parallèlement à l'enquête se déroule une vie personnelle qu'il semble considérer avec beaucoup de détachement, mais c'est le masque d'un coeur tendre.

 

A la faveur de cette reconstitution des faits, le lecteur fait plus ample connaissance avec la ville et avec son univers. Peut-être satire de l'époque actuelle, en même temps que préfiguration de ce qu'elle deviendra, le récit les dépeint en termes cliniques, l'auteur ne se privant pas de jongler avec les mots, suscitant le sourire, voire le rire du lecteur, mais l'un et l'autre dans un registre plutôt grinçant que vraiment désopilant.

 

Francis Richard

 

Malax, Marie-Jeanne Urech, 112 pages Hélice Hélas

 

Livres précédents à L'Aire:

L'ordonnance respectueuse du vide (2015)

Le train de sucre (2012)

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 21:30
Hiver à Sokcho, d'Elisa Shua Dusapin

Sokcho, connue pour ses calamars, est une ville portuaire de la Corée du Sud située à soixante kilomètres de la frontière avec celle du Nord, dans la province de Gangwon. En hiver, il n'y a pas grand chose à faire dans cette station balnéaire, dont la plage se déroule jusqu'aux monts Ulsan gonflés vers le ciel comme des seins de matrone et qui se trouve à une heure de la réserve naturelle de Seoraksan, un massif montagneux qui domine la ville.

 

La narratrice du roman d'Elisa Shua Dusapin est métisse, ce qui est aujourd'hui encore à Sokcho la source de commérages. Son père, un Français, a séduit sa mère il y a vingt-trois ans, l'âge qu'elle a maintenant, puis il est parti sans laisser de traces. Sa mère, à qui elle rend visite le dimanche soir et le lundi, son jour de congé, est poissonnière et elle est seule dans la ville à avoir licence de cuisiner du fugu, un poisson dont les tripes renferment du poison mortel.

 

La jeune franco-coréenne travaille depuis un mois dans la pension en bord de plage du vieux Park: elle fait le ménage des chambres, lave le linge et, surtout, cuisine des mets succulents. En hiver les clients sont rares. Du reste l'établissement fonctionne au ralenti depuis le décès de la femme de Park il y a un an. Dans la maison principale toutes les chambres sont occupées: celles du premier étage ont été vidées. Mais il y a une annexe de l'autre côté de la ruelle où la mère Kim a son échoppe.

 

Un jour Yan Kerrand, un Français, originaire de Granville en Normandie, né en 1968, se présente à la réception de la pension. Il compte rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Qu'est-il donc venu faire cet Hiver à Sokcho? lui demande-t-elle:

- J'ai besoin de calme.

- Vous avez choisi la bonne ville.

lui répond-elle en rigolant.

 

Yan Kerrand loge donc dans l'annexe, dans une chambre qui jouxte celle de la narratrice. Laquelle ne manque pas d'épier ce client qui l'intrigue, peut-être parce qu'il est français, comme son père, et qu'il est l'auteur de bandes dessinées. Sur Google.fr elle découvre des extraits de ses albums. La série la plus connue des BD de Yan a pour héros un personnage solitaire qui lui ressemble: Ses contours se détachaient bien nets quand les autres personnages n'apparaissaient souvent qu'en ombres...

 

Entre la narratrice et Yan, qui s'attarde à Sokcho, se nouent des relations furtives, tout en nuances, éphémères, avec pour cadre cette ville où l'hiver n'a jamais été aussi froid depuis des années. Il se dégage de ce récit un charme indéniable, sans doute parce que les dialogues ne disent pas tout - les personnages sont sur la réserve de leurs différences -, sans doute aussi parce qu'il est à la fois précis quand il s'agit du dessin des choses et sibyllin quand il s'agit de la pensée des êtres.      

 

Francis Richard

 

Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, 144 pages  Zoé

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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 20:30
L'enlèvement, de Claudine Houriet

Existe-t-il un au-delà? S'il existe, comme personne n'en est revenu pour dire comment il est, alors chacun se fait sa religion sur le sujet. Les soi-disant rationnels prétendent qu'il n'existe pas, mais, en réalité, il n'y a pas plus de raisons en faveur de sa non-existence que de son existence. Alors seule l'intuition personnelle a de valeur pour soi.

 

Il y a celles et ceux qui n'admettent pas non plus que la mort puisse exister. Ils ne se posent pas tant la question de l'au-delà que la question de l'ici-bas. Comment continuer à vivre quand un être cher est mort et a donc été enlevé à son affection? A fortiori quand il s'agit de la chair de sa chair, c'est-à-dire d'un enfant, unique qui plus est.

 

Dans L'enlèvement, Claudine Houriet aborde ces deux sujets que sont l'au-delà et la mort d'une manière originale. Car, dans ce roman, une mère, Clara, ne se résout pas à la mort de sa fille, Marielle, victime à douze ans d'une chute malencontreuse lors d'une sortie d'école en forêt, sa nuque ayant heurté une grosse racine.

 

Apparemment Clara fait comme si Marielle n'était pas morte et continue à lui parler comme si rien ne lui était arrivé. Evidemment toutes les autres personnes la prennent pour une folle, qui parle toute seule et ne peut faire son deuil. En réalité Clara est parvenue à maintenir sa fille vivante de force et à l'empêcher de parvenir au paradis des enfants. 

 

Marielle est en effet invisible ici-bas et n'a pas pour autant atteint l'au-delà. Elle se situe dans une sorte d'entre-deux improbable. Seule sa mère la voit, lui parle, continue de vivre en sa présence, tandis que son père se contente de la pleurer, de se recueillir sur sa tombe, de se perdre dans ses souvenirs et de continuer à vivre vaille que vaille.

 

Marielle pense que sa mère a eu tort de l'avoir arrachée à un paradis à peine aperçu, à peine effleuré: elle aurait dû lui demander son avis avant de la retenir pour lui forger une existence de rêve. Aussi sa situation est-elle inédite et Marielle peut-elle se dire, s'adressant à sa mère: Je suis à la fois sous terre et à tes côtés. A la fois morte et vivante.

 

Cette situation incompréhensible pour les autres va être à l'origine de bien des vicissitudes pour les protagonistes de cette histoire et faire naître de terribles dissensions entre le père et la mère, qui ne se comprennent plus du fait que leur fille est morte pour l'un et vivante pour l'autre, entre la mère et la fille, l'une voulant faire le bonheur de l'autre, mais contre le gré de celle-ci.

 

Le lecteur se demande si ce merveilleux et terrible secret entre la mère et la fille, qui lie l'existence de l'une à celle de l'autre indissolublement, sera accessible un jour à ceux qui les aiment. Il en doute, tout le long du récit. Car comment leur serait-il possible de considérer l'apparente névrose de Clara comme le réel enlèvement à la mort de Marielle? Le lecteur ne le saura que quand l'histoire se dénouera.

 

Francis Richard 

 

L'enlèvement, Claudine Houriet, 208 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le mascaret des jours (2014)

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 20:50
Pillages, de Rachel Maeder

Les Pillages d'oeuvres d'art existent depuis la nuit des temps. Ils sont non seulement un moyen d'enrichir personnellement des invidus, mais également un moyen de financer des guerres menées par des États. Les uns comme les autres se comportent comme des prédateurs. Un tel pillage serait ainsi aujourd'hui la deuxième source de financement de Daesh, après le pétrole...

 

Le roman de Rachel Maeder commence par un pillage au Musée archéologique de l'Université de Genève. Dans ce musée, au moment des faits, se prépare une rétrospective, pour les cent cinquante ans de sa naissance, de la vie de l'archéologue genevois Nicolas Blondel et des fouilles entreprises par lui en Egypte, à Deir el-Bahari, près de Louxor.

 

L'archiviste Michael Kappeler a sélectionné des pages du journal de fouilles du Genevois et des éléments de la correspondance qu'il a entrenue avec des égyptologues éminents de son temps. Ce jour-là, il fait un dernier tour au dépôt où sont entreposées en sous-sol des statuettes. Il en déballe une délicatement quand un intrus, de noir vêtu, lui assène un coup sur la tête. 

 

En fait Michael Kappeler s'est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Car il s'est trouvé sur les lieux et à l'heure où un vol incompréhensible y était commis: quatre statuettes en terre cuite, dont l'une était abîmée, ont été dérobées, alors que des pièces de plus grande valeur n'ont pas été emportées. L'agressé, une fois sorti du coma, est bien décidé à savoir pourquoi.

 

L'enquête officielle est menée par Matthias Longjean, de la Brigade des vols et effractions, par l'inspectrice Jeanne Muller, une ex de Michael, laquelle a fait appel à Filippo, qui est venu spécialement de Rome et qui travaille pour la TPC, Tutela Patrimonio Culturale, une brigade spécialisée dans le trafic d'antiquités. Au début Jeanne a fait admettre Michael dans l'équipe, mais il est ingérable...

 

L'auteur de ce polar fort bien documenté sur le sujet prête vie à des personnages qui gravitent autour: un universitaire, une conservatrice de musée, un marchand d'art, des douaniers, etc. Comme pièces à réflexion sont reproduites des pages du journal de Nicolas Blondel et du journal de sa femme Zélie, qui se révèlent plus intéressantes à tous points de vue que celles de son mari.

 

En contrepoint de l'enquête et des pages des journaux des époux Blondel, l'auteur reproduit d'authentiques extraits d'articles de Libération, du Monde et du Temps, qui montrent que le pillage du Musée de Genève n'est pas un cas isolé et qu'il faut donc bien parler de pillages au pluriel, commis dans des musées ou des sites archéologiques aussi bien en Italie qu'en Irak, en Libye ou en Syrie.

 

Tous les textes introduits dans le cours de l'enquête ne le sont pas fortuitement. Ils contribuent à sa vraisemblance et à son mystère. Ils apportent aussi des éléments indispensables pour les uns à l'élucidation de l'affaire et pour les autres à son contexte, car un pillage de cette sorte ne peut pas être compris isolément des autres pillages.

 

Enfin les protagonistes de l'enquête apparaissent comme des personnes bien réelles, avec leurs qualités et leurs défauts. L'auteur sait les rendre familières et le récit des événements auxquels ils sont confrontés, qui donne un grand plaisir de lire, n'en est que plus vraisemblable. Comme la perfection n'est pas de ce monde, la fin n'est pas vraiment une fin...

 

Francis Richard

 

Pillages, Rachel Maeder, 244 pages Plaisir de lire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Qui ne sait se taire nuit à son pays (2013)

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 17:15
Polonaises, de Jacques Pilet

Polonaises est un mot qui est connoté Chopin. Du moins pour les mélomanes et pour les bourgeois d'un autre temps, pour qui la bonne éducation, entre autres, comprenait l'apprentissage du piano, si possible à queue, à demi-queue ou, à défaut, droit, pour les plus modestes d'entre eux.

 

Les Polonaises de Jacques Pilet n'ont rien à voir avec celles du compositeur mais tout avec de belles dames, qu'un sexagénaire amateur de femmes rencontre au gré de ses voyages sur le continent européen, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en  Pologne, en Tchéquie, en France, en Russie, en Ukraine...

 

Elles sont quatre lesdites Polonaises et se prénomment Karola, Anya, Dana et Ewa. A son père, le narrateur aurait tant aimé parlé d'elles. Son père avait en effet un goût des femmes qu'il conciliait, je ne sais comment, sûrement dans les embrouilles, avec son immense amour pour sa mère.

 

Il a rencontré Karola sur l'île d'Ischia, où il passait des vacances. Karola a la demi-trentaine. Elle est serveuse pour la saison dans un restaurant où il prend repas. Elle a fait des études d'ichtyologie, et ne compte pas rentrer en Pologne: Il n'y a pas de jobs. Et les salaires, c'est une misère.

 

Il habite Zurich. Il est séparé de sa femme, une juive américaine, Diana, et vit tout seul désormais. Il est donc libre et, intéressé par l'histoire, visite Monte Cassino avec Karola. Puis, pendant un an, elle disparaît de sa vie jusqu'au jour où elle lui envoie un SMS pour lui dire qu'elle a trouvé un job au zoo de Berlin.

 

Il la rejoint à Berlin. Elle lui raconte ses amours défuntes. Il comprend mieux pourquoi leur relation teintée d'amour restait comme voilée, dénuée de ces flammes qui doivent mettre le feu au roman. Ils se quittent en se disant à la prochaine, sans préciser où ni quand, confirmant la légèreté de leur relation.

 

Leur existence à tous deux change toutefois. Lui, il est licencié de la banque suisse où il travaillait et il se doit de rebondir. Il ne sait d'ailleurs pas trop comment. Elle, elle se soigne à l'hôpital de Varsovie: Je n'ai pas le sang aussi rouge que les coquelicots de Monte Cassino! Il se rend à son chevet. Elle sort deux jours plus tard.

 

Karola lui présente Anya, une intello, simple et écolo, qui est son amie, plus qu'une simple amie puisqu'il y a affinités. Anya a fait un doctorat à la Sorbonne, en linguistique: elle adore la grammaire. Les trois partent ensemble en Mazurie voir la "Tanière du loup" où eut lieu l'attentat contre Hitler en 1944.

 

Il fait un jour la connaissance de Dana lors d'une sortie en boîte à Varsovie avec Anya et Karola qui voulait se changer les idées, après de nouvelles transfusions à l'hôpital. A son entrée Dana avait attiré tous les regards: Chaque pas, chaque geste de ses bras était d'une élégance et d'un érotisme rare.

 

Dana qu'il retrouve à Zurich est une dominatrice: Je ne suis pas une prostituée, je ne baise pas, je ne suce pas, je domine les hommes. Désireuse de quitter son métier de coiffeuse et d'aller travailler à l'ouest, elle a surfé sur internet et s'est inspirée abondamment du film Maîtresse de Barbet Schröder.

 

Ewa est la dernière amie de Marek, tué lors d'un accident de chasse. Il l'a aperçue à l'enterrement de cet oncle d'Anya. Ewa travaille dans le marketing pour un magazine féminin français édité en Pologne. Tous trois, Anya, Ewa et lui partent à Prague pour interroger le chasseur maladroit (ou adroit?).

 

Au cours de ce récit, l'histoire du XXe siècle des pays dits de l'est est omniprésente. Le narrateur en découvre toute la complexité, qui le dispute avec celle de ses Polonaises, tandis que, lui, il flotte en leur agréable compagnie, ne sait pas où il va (aime-il Karola?), voyage pour s'étourdir. A Anya il fait penser à Henri Michaux:

 

Il a écrit des carnets de route sur l'Amérique du Sud, sur l'Asie. En poète qui déteste l'exotisme. Il se cherche lui-même avec humour. Tu devrais lire son livre Ecuador. Cela m'a donné envie d'y aller. Ça te dirait?

 

A défaut d'avoir pu en parler à son père, le narrateur parle donc au lecteur de l'histoire belle et triste de ses Polonaises émancipées et au caractère bien trempé. Il en parlera certainement un jour, le moment venu, à son frère, qui habite Lausanne et qui doit forcément être intrigué par elles et leurs existences qui démentent les clichés.

 

Francis Richard

 

Polonaises, Jacques Pilet, 260 pages L'Aire

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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 22:45
Un garçon qui court, de Mélanie Richoz

L'écriture n'est pas une confession, non, ni une plainte, ni une accusation, ni une provocation, ni un pardon, ni une vengeance, surtout pas une thérapie, mais l'élaboration pudique d'une pensée qui donne accès à la connaissance.

De soi et des autres,

pour construire

avec et pour eux,

à partir de ce qui a été vécu et de ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes.

 

Frédéric Boisseau a écrit ces lignes. Elles sont extraites d'une longue lettre qu'il adresse le 27 décembre à une personne dont le lecteur ne sait pas grand chose pendant une grande partie du livre, sinon qu'elle a habité un temps la maison familiale, qu'elle a des dons, notamment de prédictions et de soins, qu'elle donnait nombre de consultations, qu'aujourd'hui elle est sous le coup d'une condamnation.

 

Les consultations dont elle faisait bénéficier Frédéric, elle ne les lui facturait pas. C'est elle qui lui avait donné ce conseil avisé: Ecris. Ecris-moi. Tu dois. Il n'a jamais su s'il devait lui écrire ou s'il devait écrire tout court. Alors il a fait les deux. Il lui a écrit des lettres en France où elle était partie et il a écrit des ébauches de textes qui sont devenues des romans. Le neuvième, Utilitaires, doit paraître en septembre.

 

Fredéric a maintenant quarante ans. Il vit toujours chez sa mère (a-t-il coupé le cordon ombilical?), mais il a pourtant une amie, Lucile, avec laquelle il ne veut pas emménager, pour le moment: J'aime trop Lucile pour la perdre; ce qu'elle croit être un manque d'amour est en réalité un débordement. Qui ne se voit pas, que je tais, que je contiens. La proximité étouffe le désir. Asexue les amants, même les plus aimants.

 

Fredéric a un frère Blaise, le fils prodige. Frédéric tient plutôt de son père, qui n'a pas eu d'autre solution que de fuir: après avoir divorcé, il a disparu sans laisser de traces, sans donner d'adresse; et encore, il n'a jamais su que sa femme le trompait avec son frère à lui, un secret que Frédéric a toujours su garder et qui aurait empoisonné toute son existence sans cette personne qui l'a fait grandir et lui a répété d'écrire.

 

Jeune, pour échapper à sa mère, qui le considère comme un prolongement d'elle-même, Frédéric essaie de préserver son intimité par la fuite dans la lecture et la course à pied: Je crois d'ailleurs que si je lis et cours encore aujourd'hui, c'est toujours pour semer ma mère, pour lui échapper dans un ailleurs où elle n'a pas d'emprise. Pour protéger ma sphère privée qu'elle continue à essayer de violer.

 

Frédéric est donc demeuré Un garçon qui court. Cette course qu'il mène dans l'existence lui permet toutefois de garder l'équilibre. Et le lecteur retrouve le rythme d'une course de fond dans le style de Mélanie Richoz. Les phrases, souvent courtes, sans fioritures inutiles, sont musculeuses et denses. Le lecteur en ressort, par bonheur, comme Frédéric de son marathon couru en juillet, morcelé physiquement mais entier mentalement.

 

Francis Richard

 

Un garçon qui court, Mélanie Richoz, 104 pages Slatkine

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

J'ai tué papa (2015)

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 22:55
Un homme en lutte suisse, de Jean-Yves Dubath

Le roman de Jean-Yves Dubath est fait des souvenirs d'Un homme en lutte suisse, qui a dû arrêter de pratiquer ce sport national après avoir essuyé une défaite et manqué une couronne à la Romande de Corgémont, à la suite d'une faute qu'il a commise.

 

Le narrateur rappelle que la lutte suisse met aux prises deux hommes, sur un rond de sciure, le temps d'une passe, et que l'objectif est de plaquer au sol l'adversaire sur le dos. Quand ils se remettent debout, le vainqueur peut alors enlever la sciure qui colle encore au dos du vaincu...

 

Avant de s'affronter, les deux lutteurs se débarrassent de leur montre et de leur porte-monnaie sur la table des juges; ils revêtent une culotte de jute qui comprend deux canons et qui est tenue par un ceinturon de cuir.

 

Au début de la passe, chaque lutteur empoigne de la main gauche le canon droit de la culotte de l'autre et de la droite le ceinturon de l'autre, dans son dos, puis il enchaîne les mouvements pour le faire tomber: Stöckli, Kurz, Schlungg, Bodenlätz ou Wyberhaken.

 

Le travail au corps commence une fois au sol (l'intérêt en est décuplé): Là où les vantards finissent. Parce que les lutteurs de sol ont à la fois un peu plus d'épaisseur et un peu plus de lenteur, dès le départ que leurs camarades.

 

Le narrateur a ouvert ce que l'on pourrait nommer une procédure bien à lui:

 

Elle consistait, après que l'adversaire en fut réduit au rôle de sac de pommes de terre posé sur ma propre épaule, et qu'importe dès lors s'il se débattait, elle consistait non pas à le jeter en direction du sol, et comme nous le ferions précisément avec un sac de pommes de terre, mais à inventer ma propre chute.   

 

A l'issue d'une passe, que fait-on? On enlève la culotte de jute, on s'en délivre, l'éclair est singulier, la culotte d'elle-même, tombe au sol plutôt qu'on ne l'y lance; et l'on s'approche très machinalement de la table des juges pour y voir sur une fiche la note reçue - un "10", un "9", un "8.85"?

 

Dans ces souvenirs, le narrateur évoque les rois de la lutte qu'il a côtoyés: Ernst Schläpfer, Heinrich Knüsel (vainqueur de la Fédérale en 1986, soit 600 ans après la bataille de Sempach...), Adrian Käser ou Nordi Forrer.

 

Le narrateur évoque bien d'autres lutteurs, tels que les romands Emmanuel Crausaz (qui lui a offert son fameux petit livre vert) ou Gabriel Yerly. Car la lutte suisse n'est pas une exclusivité de la Suisse allemande...

 

Les anecdotes qu'il rapporte, au fil du récit, tissent la toile de ce monde de costauds (le lecteur apprend ce qui leur passe par la tête avant, pendant et après être entrés dans le rond), où des couronnes finissent par sourire aux plus audacieux:

 

En Fédérale, en Cantonale, la couronne remise aux lutteurs est un assemblage en deux demi-cercles de feuilles de chêne, munies d'un ruban à deux couleurs qui s'en va pendre en volutes dans le cou de celui qui le reçoit.

 

Francis Richard

 

Un homme en lutte suisse, Jean-Yves Dubath, 104 pages BSN Press (sortie le 25 août 2016)

 

Livres précédents:

Des geôles, 136 pages, BSN Press (2015)

La causerie Fassbinder, 200 pages, Hélice Hélas (2013)

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 22:30
L'oeil de l'espadon, d'Arthur Brügger

C'est drôle comme les gens croient que la gentillesse c'est de l'idiotie. Pour un enfant c'est différent: c'est quand il est méchant, quand il fait une bêtise, qu'il est puni. On dirait que dans le monde des adultes, tout s'inverse. La perversité est vue comme le comble de l'intelligence.

 

Charlie Fischer, 24 ans au début de L'oeil de l'espadon, fait cette réflexion à Emile. Charlie est apprenti poissonnier. Il travaille avec Angela, sous la direction de Monsieur Giordino, au rayon 77 du Grand Magasin, celui de la poissonnerie. Emile y travaille au niveau zéro, celui des déchets, qui donne sur la rue.

 

Charlie est orphelin (Fischer est le nom de l'entreprise devant laquelle il a été trouvé). A l'orphelinat il a appris à lire et à écrire, mais il n'a pas tellement lu de livres sinon des BD. Il a d'abord fait un apprentissage de mécanicien, mais, le garage ayant fermé, il est devenu apprenti au Grand Magasin.

 

Emile n'est pas un employé ordinaire. Il ne quitte quasiment pas le niveau zéro, de jour comme de nuit. Le jour il s'occupe des sacs poubelle du Grand Magasin qu'il jette dans de grands containers gris. La nuit, il dort sur place, lit des livres invendables par le magasin - ils sont avec des défauts, écornés, déchirés -, prend des notes et des... photos.

 

C'est en se rendant au frigo-poubelle, situé au niveau zéro, que Charlie a fait la connaissance d'Emile. Lequel lui a proposé de lire un des livres qui y sont entassés. Il lui a même fait cadeau d'un exemplaire du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway, qu'il a refusé d'abord, puis fini par accepter.

 

Lors d'une de leurs discussions, Emile fait prendre conscience à Charlie du phénoménal gaspillage alimentaire au niveau mondial: Plus de la moitié de ce qu'on produit finit dans les ordures avant même d'avoir été consommé. Pire: Un tiers du gaspillage alimentaire vient du consommateur...

 

Dans ce roman, Arthur Brügger décrit par le menu le métier de poissonnier dans un grand magasin, où toutes les semaines deviennent la semaine de l'espadon. Par la même occasion, il y dévoile ce qui se passe derrière les étals et, pour ce faire, il profite de la gentillesse de Charlie pour servir de guide au lecteur et l'édifier.

 

Charlie n'est pas idiot. Il est seulement d'une grande fraîcheur d'esprit et c'est pourquoi il fait, parfois cruellement, l'apprentissage de la vie. Alors, se faisant narrateur à la première personne, il témoigne de ce qu'il voit. Et ce n'est pas triste...si l'on ose dire. Car ce qu'il voit est l'envers d'un décor propre en ordre.

 

C'est dans les rapports naïfs que Charlie entretient avec les êtres, notamment les femmes, que leur perversité et toute l'imperfection du monde lui apparaissent brutalement. Emile, l'idéaliste à qui une bonne leçon de réalité ne ferait pas de mal, a pourtant certainement raison quand il lui dit lors de la conversation évoquée plus haut:

 

Peut-être que le plus intelligent, c'est celui qui s'en fiche, finalement, d'être vu comme un idiot.

 

Francis Richard

 

L'oeil de l'espadon, Arthur Brügger, 160 pages Zoé

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 20:50
Fascination, de Steve Mons

Cela n'arrive pas qu'aux autres. Alors que la vie semble tranquille, un événement inattendu peut la bouleverser et changer la donne du tout au tout. Il suffit parfois seulement de sortir de chez soi et de se trouver au bon endroit, au bon moment. Et de ne surtout pas se fier aux apparences, qui, comme chacun sait, peuvent être trompeuses.

 

Marlène est quelqu'un tout ce qu'il y a d'ordinaire. Elle enseigne le français et l'anglais dans un collège. Elle a des élèves motivés et d'autres qui ne le sont pas, des classes difficiles et d'autres plus faciles. C'est sa vie. Elle est seule mais fraye avec sa collègue Bettina, adepte de sites de rencontres depuis que son compagnon l'a larguée.

 

 

Dans la vie de Marlène, la quarantaine, il n'y a maintenant plus d'autre homme que son père, depuis que Xavier l'a quittée deux ans auparavant. Mais son père, devenu veuf, placé dans un EMS, lui tient des propos désagréables et passe sur elle sa mauvaise humeur d'ex-enseignant aigri, tout en se comportant différemment avec sa soeur Eliane.

 

Eliane ne vient pourtant pas voir leur père très souvent et n'a pas, comme Marlène, fait des études. Elle n'habite pas Lausanne, mais la banlieue d'Orbe. Elle est femme au foyer, vient d'avoir un bébé, Aurélien, qu'elle cocole et allaite. Elle ne manque pas de se montrer condescendante avec sa pauvre soeur restée célibataire.

 

Du balcon de son appartement, un soir, à une heure du matin, Marlène aperçoit une femme qui fume, appuyée à un mur, sous la lumière d'un réverbère: Un homme surgit de la pénombre et s'approcha d'elle. Il ôta le mégot de ses lèvres, le jeta au loin, puis se colla contre elle et l'embrassa avec fougue. De quoi ranimer sa souffrance...

 

Alors qu'elle est installée, après ses cours d'un matin, à la terrasse d'un petit restaurant, situé dans un parc qu'elle apprécie beaucoup, Marlène entend une voie familière. C'est celle de Xavier, son ex, qui a toujours bonne conscience. Dos tourné, il est assis à une table voisine, en compagnie de la femme pour laquelle il l'a laissée.

 

Après s'être vite esquivée, en douce, et avoir erré un moment en ville, Marlène s'arrête devant la vitrine d'un salon de coiffure, qui n'est pas celui où elle se rend d'habitude. Il lui faut touner la page Xavier et, pour cela, changer de tête. Ce qui lui vaut le lendemain ce cri du coeur de Bettina: - J'avais presque oublié que tu pouvais être aussi jolie !

 

L'événement se produit pendant qu'elle se promène dans une forêt. Elle entend d'abord une dispute entre une femme et un homme, puis elle les aperçoit de profil au sommet d'une butte: La femme vacillait, alors que l'homme tendait les bras vers elle. La malheureuse perdit l'équilibre défintivement et tomba dans le vide en hurlant.

 

Pour Marlène, c'est un accident: l'homme a poussé un cri douloureux et s'est précipité auprès de la femme qui a succombé à sa chute. Pour la police, un homicide ne peut être écarté, d'autant que l'homme est jeune et pauvre et la morte riche et bien plus âgée. Grâce au témoignage de Marlène, le jeune homme, Peter, est laissé libre.

 

Seulement, quand, sur les lieux du drame, les yeux de Marlène et ceux de Peter se sont croisés, il s'est passé quelque chose en elle: Cet homme avait non seulement éveillé sa sympathie, elle éprouvait aussi pour lui une étrange fascination qui prenait peu à peu possession de son être, sans qu'elle puisse y résister.

 

C'est cette Fascination de Marlène pour Peter qui va être l'amorce des multiples rebondissements de ce polar écrit par Steve Mons. Car, à partir de cet événement, d'autres événements vont s'enchaîner.

 

Avec beaucoup de psychologie, Steve Mons se met à la place de Marlène, malmenée, comme le lecteur, par toutes les traverses qu'emprunte son histoire, si bien que l'une et l'autre se laissent surprendre par le dénouement qui, en éclairant toutes les zones d'ombre, chasse tous leurs troubles et rétablit un ordre des choses.

 

Francis Richard

 

Fascination, Steve Mons, 168 pages, L'Âge d'Homme

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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 17:15
Liberté conditionnelle, d'Hélène Dormond

Dans quelle mesure un être humain est-il libre? C'est l'éternel débat entre culture et nature, entre acquis et inné, hasard et nécessité. Mélange subtil d'indéterminé et de déterminé, l'existence humaine ne pourrait-elle pas se résumer à cette expression: Liberté conditionnelle.

 

Dans son roman, Hélène Dormond pose la question de manière non pas judiciaire, comme le titre le laisserait penser, mais de manière judicieuse. Le lecteur qui ira jusqu'au bout - ce qu'il fera sans peine - découvrira à la fin à quel point celle-ci se trouve dans le prologue, qu'il relira alors volontiers.

 

En tout cas tout oppose les deux protagonistes de cette histoire, à l'exception peut-être du fait que tous deux travaillent dans le public: l'une, Magali Calame, est assistante sociale dans une prison puis dans un hosto, l'autre, Matthias Bosset, est taxateur dans l'administration des impôts.

 

Matthias aime tester ses limites et se fait flasher à 213 km/h sur autoroute. Il se réjouit des conneries qu'il commet et les raconte à ses copains. Insouciant, d'être mari de Sophie, et père de Yaël depuis peu, ne l'a pas vraiment assagi; une grippe mal soignée qui l'envoie à l'hosto non plus.

 

Après s'être occupée de prisonniers, Magali s'occupe de malades. Célibataire, elle mène une vie solitaire et a du mal à suivre les conseils de son amie Lara, spécialiste de la drague. Soucieuse de bien faire, elle éprouve de l'empathie pour les autres, membres de sa famille et animaux compris.

 

Autant Matthias est désordonné et excessif, aussi bien au volant que dans le sport - à peine remis il fait de l'escalade - ou la musique - il propose du hard-rock à sa guggen -, autant Magali, écolo, est ordonnée et raisonnable, aussi bien dans le quotidien que dans ses goûts - elle adore le mambo...

 

Les routes de Matthias et de Magali se croisent à l'hosto. Matthias demande de l'aide à Magali. En effet, avec son excès de vitesse, il risque la prison ferme. Il ne peut y échapper que si son état de santé est incompatible avec la détention. Bien qu'il ne soit pas très sympa, elle promet de l'aider.

 

Hélène Dormond, fine observatrice, dépeint deux personnes de l'époque avec un véritable souci du détail et du parler vrais, et avec un humour ravageur. A la faveur d'un tour que leur joue à tous deux le destin, ou le hasard, qui est en fait un coup du coeur, elle soulève une question fondamentale.

 

Francis Richard

 

Liberté conditionnelle, Hélène Dormond, 292 pages, Plaisir de lire 

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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 18:45
Lumières, d'Anne Bottani-Zuber

Le XVIIIe siècle est considéré comme le siècle des Lumières, mais ce siècle connaît au moins deux périodes très sombres: la Guerre de Sept ans (1756-1763), qui embrase le monde et s'accompagne d'un cortège de ruines, et la Révolution française, qui, après quelques lueurs, plonge dans les ténèbres.

 

Le roman d'Anne Bottani-Zuber se déroule dans le pays de Vaud à peu près sur la même période que la Guerre de Sept ans, de 1754 à 1764. Si l'air du temps est en principe celui de la raison, les passions ne se déchaînent pas moins, non seulement entre États, mais entre personnes.

 

A Moudon, en 1754, le pasteur Girardet, sa femme et deux de leurs quatre enfants, Guillaume et Sophie, succombent à une épidémie de petite vérole. Jeanne a échappé au fléau parce qu'elle se trouvait chez la tante Françoise à Préverenges. Louise a survécu mais sa peau est grêlée et ses yeux sont morts.

 

Comme un malheur n'arrive jamais seul, Hypolite Crespin, prêteur et usurier, se présente à la cure pour récupérer les 732 livres que lui devait le pasteur. Il fait main basse sur tous les meubles de la famille. Les deux soeurs, Jeanne et Louise, ne parviennent à sauver de la saisie qu'une horloge et un tableau...

 

La cousine Clotilde a averti la tante Françoise que la famille était malade et lui a demandé de garder Jeanne le plus longtemps possible; c'est ce qui lui a évité de tomber malade à son tour. Jeanne ne la congédie pas moins sèchement de la maison, sans avoir la moindre reconnaissance envers elle. 

 

Jeanne, garçon manqué, se faisant passer pour son frère Guillaune, écrit à Mademoiselle Grossi, une cousine de leur mère, qui habite Lausanne. Celle-ci, une libertine, qui veut conserver ses activités, ne les accueille que pour un temps, puis leur trouve un appartement à la bannière de Saint-Laurent.

 

Le loyer est modeste. La cousine Grossi a en effet versé une somme importante au propriétaire. Grâce à elle, Guillaume, alias Jeanne, est engagé comme commis chez un imprimeur réputé, Maître Grasset, pour qui il accomplit de menus travaux de nettoyage et de réparation et fait des courses.

 

Le Lausanne de l'époque est celui du célèbre docteur Tissot, du danger qu'il y a à détenir chez soi des livres interdits de Voltaire ou de Rousseau, des rumeurs sur des femmes accusées de jeter des sorts, même si cela n'existe pas, et qui avouent après avoir été soumises pendant des heures à la question.

 

Les deux soeurs finissent par se fâcher et par se séparer pour des stupidités, comme les guerres peuvent être des stupidités. Leur mère les qualifiait ainsi et avait obtenu que leur pasteur de père ne leur lise plus de chroniques sur le sujet. Lequel père rêvait d'un monde où l'aumône ne serait plus nécessaire...

 

Un des personnages du roman dit à un moment donné: Il faut aller au bout de son rêve, quitte à l'épuiser. Les deux soeurs poursuivront bien chacune un rêve. L'une ira au bout du sien et l'épuisera. L'autre ira aussi au bout du sien, mais c'est elle qui en sortira épuisée. Alors, et c'est inattendu, sa soeur prendra sa relève.

 

Francis Richard

 

Lumières, Anne Bottani-Zuber, 220 pages Editions de l'Aire  

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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