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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 17:00
Vers la beauté, de David Foenkinos

Face à un tableau, nous ne sommes pas jugés, l'échange est pur, l'oeuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau.

 

Antoine Duris est professeur d'histoire de l'art à l'école des Beaux-Arts de Lyon. Un jour, subitement, il donne sa démission. Il quitte son trois-pièces. Il s'enfuit comme un coupable et part pour Paris. Il disparaît complètement. Enfin, presque.

 

Avant de disparaître il a dit à sa soeur Éléonore et à ses amis qu'il s'en allait pour écrire un roman. Certains l'ont cru. Sa soeur n'a pas été dupe, mais il lui sera difficile de retrouver son frère, qui a soigneusement effacé toutes traces derrière lui.

 

Comme il faut bien vivre, Antoine cherche un emploi. Il se présente au Musée d'Orsay et postule pour y être gardien. Pour la grande rétrospective Modigliani, le musée a besoin de monde et la DRH, Mathilde Mattel, accepte d'embaucher ce sur-qualifié.

 

Elle s'est renseignée sur lui, mais elle prend le risque, sans doute parce que le courant passe entre elle et lui, qui, ça tombe bien, a justement écrit sa thèse sur Modigliani, dont il pourra observer de sa chaise le portrait qu'il a fait de Jeanne Hébuterne.

 

Antoine a subi un traumatisme. Ce n'est pas sa séparation avec Louise, avec qui il a vécu sept ans. C'est tout autre chose, de plus grave, que David Foenkinos dévoile peu à peu. Le fait est que lui naguère si disert traverse une convalescence de la parole.

 

Antoine ne pourra en sortir qu'en se dirigeant Vers la beauté, qui seule peut sauver et dont il comprendra à son tour toute la puissance cicatrisante. Mais cela ne sera possible que lorsqu'il aura découvert la vérité sur le drame dont il s'est senti coupable.

 

Avant d'en arriver là, l'auteur, maître de son art, aura fait passer le lecteur par toutes les émotions: le rire, la compassion, l'effroi, l'empathie, la tristesse etc. Si bien que l'épilogue lui apparaîtra comme un éblouissement final dont il lui saura gré...

 

Francis Richard

 

Vers la beauté, David Foenkinos, 224 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Les souvenirs (2011)

Je vais mieux (2013)

Charlotte (2014)

Le mystère Henri Pick (2016)

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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 22:25
La fin des haricots, de Cornélia de Preux

Le lecteur vient aux nouvelles: il y en a trente-cinq dans La fin des haricots. De quoi satisfaire ses goûts, multiples et variés, sensuels autant que spirituels. Car ces nouvelles sont de toutes sortes et de toutes couleurs: il y a Les aigres-douces, Les amoureuses, Les crépusculaires, Les existentielles, Les gourmandes et Les végétales.

 

Les aigres-douces sont des nouvelles qui, comme certaines sauces asiatiques, surprennent par leur mélange contradictoire: celui d'une Suisse de rêve qui renvoie, celui d'un sportif déchu un jour qui se bat toujours, celui de tristes funérailles d'une femme aux sourires facétieux, celui d'une ville abêtie aujourd'hui où tout le monde lisait naguère, celui d'une femme pleine de dédain qui, curieusement, sourit tout soudain...

 

Les amoureuses sont des nouvelles où des amours contrariées trouvent une réponse épistolaire, où un ressentiment s'efface devant la force d'un sentiment, où un coup de pouce du destin vient au secours d'un revirement du coeur, où des circonstances naturelles se font complices, où l'élégance répond à la muflerie, où une rencontre prend un détour insolite, où un délit amoureux est révélé de manière inattendue...

 

Les crépusculaires sont des nouvelles...sombres: un fils qui n'en peut plus et qui ne fait rien d'autre que descendre, une marée noire qui ravage une côte auparavant nourricière et prodigue, un homme qui crie pour tuer l'accident dans sa tête, un frère et une soeur qui se rendent à une rave party et, ce faisant, jouent leur destin...

 

Les existentielles sont des nouvelles où les chiffres ne pèsent pas lourd face à la réalité toute crue, où les gènes pèsent plus lourd que les artifices, où se projeter systématiquement dans le futur empêche de cueillir le jour, où ne pas vouloir vieillir tourne à l'incantation, où les désirs insatisfaits sont le moteur de l'être, où la procrastination résout temporairement un dilemme, où un trou de mémoire alimente la superstition et une catastrophe annoncée le besoin de foi.

 

Les gourmandes sont des nouvelles culinaires, où il est question de haricots (peut-être fatals), de plat favori (tête de veau sauce gribiche), de sandwich au camembert, de dindons (et de leur farce), de chocolat (en truffes, en rochers ou en bâtons au kirsch), qui sont les ingrédients, d'ordinaire destinés aux papilles, d'histoires courtes (les meilleures, dit-on) et savoureuses.

 

Les végétales sont des nouvelles où une vielle dame égrène les feuilles de sa vie en automne (sa saison préférée), où des femmes des cinq continents font connaissance à Genève et y plantent un arbre de chez elles, où un haricot lilas s'éprend d'une citrouille dodue, où un amoureux se met en quête de marguerites (en voie de disparition) pour sa belle, où une anémone égarée dans une prairie sauvage attend le soir.

 

Toutes ces nouvelles montrent la diversité des centres d'intérêts de Cornélia de Preux. L'ensemble de ces histoires constitue un monde à facettes, un monde bien à elle, de par sa vision des êtres et des choses (souvent symboliques), un monde tout en nuances, où le bien et le mal se côtoient, comme dans la vraie vie, sans qu'il soit possible de dire jamais que l'un aura raison de l'autre...

 

Contrairement au titre, il est peu vraisemblable que cet ouvrage soit le dernier de l'auteur: elle semble en effet bien en verve. En tout cas ce serait bien dommage pour le lecteur qui ne peut souhaiter que l'expression prenne tout son sens et le laisse sur sa faim...

 

Francis Richard

 

La fin des haricots, Cornélia de Preux, 144 pages, Plaisir de Lire

 

Livres précédents:

Le chant du biloba, 216 pages (2016)

L'aquarium, 152 pages (2012)

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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 12:15
Ma ralentie, d'Odile Cornuz

Odile Cornuz revendique que Ma ralentie s'est nourrie de La ralentie, le poème d'Henri Michaux. Et le titre qu'elle donne à ses textes, sans liens apparents, qui forment pourtant un tout, leur apporte cette touche personnelle inspirée.

 

Dans son poème, Henri Michaux emploie le pronom on au féminin, licence poétique, pied de nez à la grammaire, pour désigner la conscience, qu'il appelle tantôt Lorellou tantôt Juana. Dans son poème, il écrit:

On ne croit plus qu'on sait.

Puis:

On est la ralentie.

Puis encore:

On n'est plus fatiguée.

 

Le lecteur retrouve ces affirmations dans le livre-chant de l'auteur, à plusieurs reprises, quand bien même elle a horreur de se répéter:

Tu n'es sûre que d'une chose: tu ne sais rien.

[...]

... toi tu décrètes que la fatigue n'existe plus, que ce mot galvaudé tu n'en feras plus usage...

[...]

Finie la fatigue! On n'est plus fatiguée! Ralentie peut-être, mais avec joie.

 

A plusieurs reprises, aussi, elle invoque Lorellou:

Fais ce que tu veux, Lorellou. C'est bien toi? L'as-tu adopté, ce prénom de fée, ce bloc de tendresse? Veux-tu bien faire de chez moi un lieu non délaissé, un lieu de constance, un lieu qui ne meurt pas pour renaître mais se maintient tel un feu alimenté.

[...]

Lorellou, as-tu pris place au creux de mes coussins? Je rêve de toi comme d'un double qui comprenne pour moi, souffre pour moi, jouisse à ma place. Je rêve de toi comme l'extension de mon corps qui puisse absorber les chocs du monde.

 

Mais toutes ces reprises ne sont en fait que des points de départ à partir desquels sa pensée fluctue, cherche, se pose, parfois:

Peser peu de poids. Oublier tout l'appris par coeur. Ne garder que la sensation, le contact avec la peau et la nature. Considérer la multiplicité du sacré comme une richesse, non une énigme. Se persuader de la probité des hommes, malgré tout.

 

Trouve, même si cela ne lui facilite pas la vie:

Rien ne peut nous ravir l'avantage de la lucidité et le désir de comprendre (qui n'est pas celui de savoir).

 

Et, de temps en temps, sans donner des réponses, il lui faut - question de survie - chercher des images, pour se secouer du réel, se dégager du quotidien, se défaire des soucis, explorer des terres inconnues dans les recoins du cortex.

 

Francis Richard

 

Ma ralentie, Odile Cornuz, 160 pages, éditions d'autre part

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 15:45
Gavroche 21.68, d'Olivier Sillig

Ce livre est le Mai Nouveau, le millésime 68 du XXIe.

 

Ce slogan néo-soixante-huitard, même s'il fait révérence à ceux du siècle précédent, n'y apparaît sur les murs qu'a posteriori, symboliquement:

 

Ce jour-là, l'air était si lourd que les pavés volaient.

 

Mais avant d'en arriver là, il faut d'abord se projeter dans le contexte:

 

Actuellement, dans les quatre espèces humaines (anthropophrènes), on distingue une espèce naturelle, l'ancêtre, l'homme, et trois synthétiques: ordinateur, droïde, synsynaptique.

 

Le contexte est donc post- voire trans-humaniste. Cela ne veut pas dire que l'on oublie les grandes figures telles que Ferré, Hugo ou Voltaire puisqu'une Petite héroïne de treize ans s'appelle Gavroche, et qu'un vieux sage se nomme Micromégas...

 

Mai 68 au XXIe, c'est plutôt potache: le signal que les événements vont se produire, c'est quatre petites masses blanches, des crottes de chien alignées en croix, qu'un synsynaptique trouve plusieurs jours de suite à l'entrée de son immeuble et interprète...

 

Ce synsynaptique se fait appeler Rumpelstilzschen, comme le personnage des frères Grimm (son vrai nom est une dérivée holographique complexe...), et son serviteur intermittent, qui autrement est cireur de chaussures, s'appelle Leonardo, comme Di Caprio...

 

Un complot contre les humains se prépare à Paris, sur fond de Coupe du Monde de football, sport où ceux-ci, devenus le Tiers Monde du monde, surpassent pourtant les droïdes, par leur intelligence physique et la puissance de leur motricité...

 

Dans Gavroche 21.68, Olivier Sillig, qui prouve que son imagination est au pouvoir, révèle au lecteur ce qu'il advient dudit complot, mais le récit des événements fait par la suite ne sera jamais suffisamment clair pour départager la légende de l'histoire...

 

Francis Richard

 

Gavroche 21.68, Olivier Sillig, 192 pages, Hélice Hélas

 

Livres précédents:

 

Je dis tue à tous ceux que j'aime, L'Âge d'Homme (2017)

Jambon dodu, Hélice Hélas (2016)

Jiminy Cricket, L'Âge d'Homme (2015)

Le poids des corps, L'Âge d'Homme (2014)

La nuit de la musique, Encre Fraîche (2013)

Skoda, Buchet-Chastel (2011)

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5 avril 2018 4 05 /04 /avril /2018 15:00
Un autre jour, demain, d'Abigail Seran

Demain est un autre jour, faisait répéter Victor Fleming à Vivien Leigh (Scarlett O'Hara), comme un mantra, dans son film Gone with the wind.

 

Impossible de ne pas y penser en lisant le titre du recueil de vingt nouvelles d'Abigail Seran. Ces nouvelles sont rangées bien sagement par thème. Le premier et le dernier de ces thèmes, mis ensemble, forment justement Un autre jour, demain...

 

Comme ces deux-là, les autres thèmes - Brèves rencontres, Petits boulots, Inventaire à la Prévert, Esprit de famille, Voyage sans retour - indiquent déjà au lecteur qu'il s'agit de choses vécues, par l'auteur, par d'autres, par lui-même peut-être, et qu'il va en quelque sorte évoluer en terrain connu.

 

Les brèves rencontres sont, par exemple, celles que l'on fait sur un banc, sur une place, sur un quai de gare ou sur un quiproquo comme il en est tant dans la vie quotidienne, et qui laisse une amertume...

 

Les petits boulots, ce sont ceux que l'on évoque des années plus tard quand on se retrouve entre amis, ce sont ces opportunités que l'on saisit sans imaginer à quoi elles conduiront, ce sont les incertitudes d'un monde dont on ne pensait pas qu'il changerait aussi vite...

 

L'inventaire à la Prévert, ce sont les séries de mots, ces compagnons facétieux avec lesquels joue l'écrivain, de rythmes qu'imprime à ses pieds la danseuse tout au long de son existence, de paires de chaussures, ces trésors délicieux, qu'une femme accumule et dont elle a du mal à se défaire...      

 

L'esprit de famille demeure chez ceux qui restent, chez ceux qui prennent la suite de leurs parents, chez ceux qui, a contrario, veulent prendre un nouveau départ pour y échapper, chez ceux qui se séparent pour une longue année, une année en apnée.

 

Le voyage sans retour, c'est la complicité tacite qui se crée entre une femme et un homme qui attendent leur avion en retard dans un aéroport, c'est prendre un aller simple quand son visa expire et partir pour de bon, c'est quitter guéri un hôpital, c'est ce qui passe juste avant un événement qui change la vie.

 

Ce recueil où le charme opère, ce sont des choses vraies de la vie, des rapports au temps: La journée trépassera comme les autres, écrit l'auteur dans la première nouvelle. Dans la dernière, sa narratrice s'enfuit d'elle-même, hésite, rentre sur les derniers coups de minuit: Être demain.  

 

Francis Richard

 

Un autre jour, demain, Abigail Seran, 112 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie le 5 avril 2018)

 

Livre précédent aux Éditions Luce Wilquin:

Jardin d'été (2017)

 

Livres précédents chez Plaisir de Lire:

Marine et Lila (2013)

Une maison jaune (2015)

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 22:55
Retour à Buenos Aires, de Daniel Fohr

Tout le monde sait ce qu'est un porte-conteneurs, un navire dont on ne voit que la cargaison, des milliers de briques métalliques empilées, six mètres sur deux mètres cinquante, ce qu'on appelle une boîte de vingt pieds, posées sur une plate-forme qui semble n'avoir ni design, ni rien qui la rende intéressante, une grosse enclume qui traverse l'océan.

 

C'est sur un tel bâtiment que voyage le narrateur. Il n'est pas tout seul. Il est accompagné de l'Aviateur, enfin, de ce qu'il en reste, réduit en cendres, dans une urne, une bonbonnière en métal vernis, couleur bleu nuit, un modèle léger, mais résistant. L'avenir lui donnera raison d'avoir fait ce choix.

 

Le narrateur est bibliothécaire de son état, lecteur de Cendrars et de Conrad. Il est le seul héritier de l'Aviateur, justement, et du deux-pièces que ce dernier occupait avant d'intégrer Le Club. Il s'est embarqué à bord du porte-conteneurs pour accomplir les dernières volontés de son grand-oncle:

 

L'Aviateur souhaitait que ses cendres soient dispersés dans le Rio de La Plata, après une traversée Le Havre-Buenos Aires.

 

Le notaire lui a bien confirmé que, nonobstant le fait que son grand-oncle était pilote d'avion, la traversée ne peut s'entendre que par voie maritime: A sa connaissance, aucune compagnie aérienne ne desservait Buenos Aires depuis Le Havre. Il a précisé qu'on parlait aussi de traversée à la nage...

 

Le narrateur de Daniel Fohr fait le récit de ce voyage atlantique. Le lecteur monte à bord avec lui et découvre à la fois le bâtiment, qui ne ressemble à aucun autre, et ceux qui constituent son équipage, personnages auxquels, pour la plupart, il donne des surnoms pour se les rendre familiers. 

 

L'Aviateur était amoureux d'une jeune héritière argentine. Avant de la rejoindre dans l'autre hémisphère, il termine ses études d'ingénieur. Il échange avec elle une correspondance que le narrateur relit pendant sa traversée. Les lettres de son amoureuse ne laissent en rien présager de rupture.

 

Au moment d'embarquer au Havre sur Le Formose, en janvier 1924, l'Aviateur reçoit pourtant d'elle un télégramme laconique: Ai réfléchi. Histoire terminée. Ne t'aime plus. Ne souhaite plus te voir. Définitif. Il ne saura jamais pourquoi. Mais il ne l'oubliera jamais: il avait alors 25 ans, elle n'en avait que 21.

 

A destination le narrateur connaîtra le fin mot de l'histoire, mais, en attendant, il aura agrémenté sa narration de remarques ironiques du meilleur effet sur le lecteur, qui sera d'accord avec lui pour penser que la vie [s'arrange] toujours pour mettre sur le chemin de chacun l'occasion d'en changer le cours...

 

Ce qui ne veut pas dire pour autant que la saisir est la bonne chose à faire...

 

Francis Richard

 

Retour à Buenos Aires, Daniel Fohr. 224 pages, Slatkine & Cie

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 22:55
Et vous avez eu beau temps ?, de Philippe Delerm

Dans ce recueil sont rassemblés des dizaines de petites phrases, qui donnent chacune un titre à un petit texte, où Philippe Delerm commente et montre le sens dont elles sont chargées en réalité, souvent perfide sans en avoir l'air.

 

Certaines de ces phrases sont des petites phrases toutes faites, d'autres sont circonstancielles. Une petite phrase toute faite c'est, par exemple, Et vous avez eu beau temps?; une petite phrase circonstancielle: Il aimait ça, le Monopoly.

 

Les phrases toutes faites sont peut-être les plus redoutables: elles sont dites la plupart du temps sans que le locuteur ou la locutrice ait conscience de tout ce qu'elles impliquent; elles sont pourtant révélatrices de ce qu'il ou elle pense.

 

Grâce à l'observation de la vie quotidienne de ses contemporains (grâce peut-être aussi à l'introspection) et à sa connaissance des subtilités de la langue française, l'auteur donne au lecteur matière à réflexion et à jubilation avec ces petits textes.

 

Il faut d'ailleurs se demander si le lecteur ne va pas cependant sortir traumatisé d'une telle lecture: ne va-t-il pas devoir tourner plusieurs fois sa langue dans sa bouche avant de sortir, ou pas, à un interlocuteur (ou interlocutrice) une de ces petites phrases?

 

Parmi les soixante-huit petits textes du livre, il n'y a que l'embarras du choix. Il faut pourtant en choisir un de chaque type de petite phrase pour donner un aperçu apéritif de ce livre, précieux parce qu'intelligence des mots dits en toute spontanéité.

 

Chez nous, c'est trois: il s'agit de la bise que l'on se donne en arrivant ou en partant: Ce rapprochement abusif a tout de l'esquive. On embrasse le vent; ce joue contre joue sollicite très peu les lèvres. Le premier aller-retour effectué, on s'en tiendrait bien là...

 

C'est sans compter sur l'interlocuteur qui affirme: Chez nous, c'est trois! Philippe Delerm trouve bizarre ce chez nous: Sa récurrence ne permet guère de le rattacher à une coutume géographiquement répertoriée... (en Suisse, c'est pourtant la coutume...)

 

Il ajoute: En tout cas l'initiative n'est pas personnelle, elle s'appuie sur un fonds de sagesse partagée. Nous nous connaissons à peine mais bisons-nous à l'envi. C'est sans conséquence et sans équivoque ce rapprochement des chairs.

 

Il en conclut: Mine de rien, ça vous réduit au rôle peu flatteur de pisse-froid. Brassens n'appréciait guère les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. On ose parier qu'il ne goûtait pas davantage les biseurs de chez nous...

 

Celui qui l'a fait ne nous l'a pas vendu: c'est ce que répond Céleste Albaret à Marcel Proust, après qu'il lui a dit qu'il lui faisait perdre son temps. Cette réponse plaît tellement à ce dernier qu'il lui dit qu'il la mettra dans son livre...

 

Le fait est que cette petite phrase figure dans La Recherche... Philippe Delerm remarque: Si l'on ne croit pas en Dieu, la phrase de Céleste est encore plus belle. Il ne s'agit plus alors de gratitude envers le créateur mais de tendresse à l'égard de la vie:

 

Le temps donné à chaque être est [...] un cadeau.

 

Et le temps passé à lire ce livre en est un que fait l'auteur au lecteur, qui s'y retrouve...

 

Francis Richard

 

Et vous avez eu beau temps? - La perfidie ordinaire des petites phrases, Philippe Delerm, 176 pages, Seuil

 

Livres précédents:

Le trottoir au soleil, 192 pages, Gallimard (2011)

Les eaux troubles du mojito, 128 pages, Seuil (2015)

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 22:55
Centre, de Philippe Sollers

Lola, cette fois, s'appelle Nora, petite brune de 40 ans, aux yeux bleus. Elle est psychanalyste, très marquée par les figures de Freud et de Lacan. Elle aurait pu être mathématicienne: Un être humain, après tout, est une équation plus ou moins compliquée à résoudre...

 

Bien que petite fille du chef d'orchestre Léonard Bernstein, elle écoute peu de musique. Freud et Lacan ne s'y intéressaient pas... Mais elle aime bien la littérature, la vraie, surtout Kafka et Dostoïevski. Étrangement pas de Bible à l'horizon. Mais Freud, toujours Freud.

 

Lui, son amant, écrivain controversé comme l'est aujourd'hui devenu Philippe Sollers, rejoint le Centre, où se situe l'oeil du cyclone et d'où il regarde sereinement ce qui tourne autour de lui, après avoir fait le tour, sur sa circonférence, de la dévastation générale:

 

La dette est colossale, le chômage explose, les attentats crépitent, les prisons sont pleines, les banques règnent, les lobbys médiatiques sont déchaînés, le climat est détraqué, l'hystérie, et sa voix saccadée, est à son comble...

 

Tout cela ne l'empêche pas, en considération de l'histoire, de croire plus que jamais aux progrès de l'esprit humain. Et puis, se dit-il: l'eau coule toujours sous les ponts, les arbres fleurissent, et, comme d'habitude, ma complicité est totale avec les oiseaux...

 

Avec Freud, ce détective d'un genre nouveau, il sait que l'espèce humaine, et c'est son charme, est très ancienne. Comme Freud, il ne pense pas qu'une société ait besoin de religion, mais remplacer une religion par une autre est un travail titanesque, extrêmement délicat...

 

Il ose avouer: Je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant. Il m'attend, je salive, je suis sa proie préférée, je lui dois tout, même si rien n'est tout. Aucun désespoir, le soleil brille, et voici le soir charmant, ami du criminel. Il roule au néant en musique...

 

Il ne s'étonne pas de l'hostilité que d'aucuns ont envers la psychanalyse: L'analyse est l'absolu contraire du "être ensemble", seriné par la propagande sociale. La singularité humaine qu'elle découvre n'est-elle pas une vérité qui les dérange et qui remet en cause l'ennuyeuse uniformité?

 

Le mot de la fin, qui sonne comme une devise?

 

La réalité est une passion triste, le désir un réel joyeux.

 

Francis Richard 

 

Centre, Philippe Sollers, 128 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez Gallimard:

Trésor d'amour (2011)

L'éclaircie (2012)

Médium (2014)

L'école du mystère (2015)

Mouvement (2016)

Beauté (2017)

 

Livre précédent chez Grasset, avec Franck Nouchi:

Contre-attaque (2016)

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27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 22:45
Un voile de coton, d'Amélie Plume

Amélie Plume a un projet, celui de comprendre pourquoi il lui a été difficile de trouver son chemin, de le faire, alors que l'image d'elle que lui renvoient les autres n'est pas celle-là. Pour y parvenir, elle va remettre ses pas dans ceux de son enfance, et, même, de son adolescence.

 

Quand on fait le chemin inverse à celui que l'on a pris, il n'est pas rare que l'on retrouve le fil perdu en cours de route. Amélie Plume va peut-être ainsi trouver une réponse à sa double question lancinante: pourquoi avoir été partagée, pourquoi toujours cette envie de partir?

 

Elle n'en est pas à son coup d'essai d'écriture pour y voir plus clair: elle a déjà commis quatorze livres avant celui-ci. Mais celui-ci est particulier. Il devrait lui révéler des mouvements plus profonds que les précédents, à partir de deux approches, l'une horizontale et l'autre verticale.

 

L'approche horizontale est géographique: elle va faire un tour du côté de la terre de [son] enfance, à commencer par La Chaux-de-Fonds, sa ville natale, pour se rendre d'abord dans ce qui fut le Jura bernois, puis dans le Jura neuchâtelois, où se trouve La Brévine, un fantasme:

 

Peu ou pas de souvenirs d'enfance dans ce village, sinon qu'il y faisait très froid et que sa basse température était une référence météorologique capitale pour les écoliers de la région qui étaient dispensés d'école si elle atteignait - 40 degrés.

 

Son port d'attache reste toutefois Genève dans cette quête d'elle-même. Depuis là, pour faire son tour, elle renonce à la voiture, car elle a peu d'entrain à conduire. Elle jette son dévolu sur le train et réalise un vieux rêve, celui de prendre un abonnement général, un AG, son AG.

 

Le lecteur charmé l'accompagne dans son pèlerinage aux sources, sept dizaines d'années plus tard, et même un peu plus. Il découvre sa prédilection pour l'altitude afin d'y retrouver le soleil et d'y échapper à la grisaille genevoise ou au stratus du plateau: est-ce cela le voile de coton?

 

Il ne faut cependant pas entendre l'expression au sens propre, mais au figuré. Son approche existentielle devient désormais verticale, c'est-à-dire historique. Et elle réalise son projet, auquel elle tenait et qui était, en fait, recherche d'écume, de lame de fond, de scénario original.

 

Elle va être servie en matière d'écume, de lame de fond. Mais le scénario ne s'avérera pas si original que ça, même s'il sera d'un romantisme que la réalité démentira. Venue à bout de son projet, non sans avoir égayé le lecteur par sa vision singulière des choses, elle peut lever le pied:

 

Oui, qu'attendre encore pour se prélasser au soleil couchant?

 

Francis Richard

 

Un voile de coton, Amélie Plume, 112 pages, Zoé (sortie le 5 avril 2018)

 

Livre précédent:

Les fiancés du Glacier-Express (2009)

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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 22:55
La disparition de Stephanie Mailer, de Joël Dicker

Dans la région des Hamptons, située au nord-ouest de Long Island (État de New York), la petite ville balnéaire d'Orphea est le lieu d'un quadruple meurtre dans la nuit du 30 juillet 1994, jour inaugural de son premier festival national de théâtre.

 

Le maire de la ville, Joseph Gordon, sa femme Leslie et leur fils de 10 ans, ainsi qu'une jeune femme, Meghan Padalin, qui faisait du jogging à proximité de leur maison, sont assassinés par balles, tirées d'un Beretta au numéro de série limé.

 

Après une enquête minutieuse, l'assassin, Ted Tennenbaum, est identifié par les deux policiers chargés d'élucider l'affaire, Derek Scott et Jesse Rosenberg, mais il est tué lors d'une course-poursuite et ne passera donc jamais aux aveux.

 

Vingt ans après, le 23 juin 2014, se déroule une petite réception sur le parking du centre régional de la police d'État new-yorkaise à l'occasion du départ de la police, après 23 ans de loyaux services, du capitaine Jesse Rosenberg, 45 ans, 

 

Alors que ses collègues l'ont baptisé capitaine 100%, parce qu'il a résolu toutes les enquêtes auxquelles il a participé, une journaliste, Stephanie Mailer, 32 ans, l'aborde et lui dit:

 

- Ça vous dérange si je vous appelle capitaine 99%?

 

La jeune journaliste, qu'il voit pour la première et dernière fois, affirme qu'il n'a pas résolu sa première affaire, celle du quadruple meurtre d'Orphea  et qu'elle va en avoir la preuve irréfutable, lors d'un rendez-vous le jour même:

 

- La réponse était sous vos yeux, capitaine Rosenberg. Vous ne l'avez simplement pas vue.

 

Stephanie Mailer, en le quittant, lui dit à bientôt, mais il n'y aura pas de bientôt, parce que ce 23 juin est le jour de La disparition de Stephanie Mailer, disparition qui décide Jesse Rosenberg à différer son départ de la police prévu le 30 juin.

 

Il ne va pas être seul à refaire l'enquête. Son ancien coéquipier, Derek Scott, qui fait pourtant maintenant partie de la brigade administrative, et Anna Kanner, chef-adjoint de la police d'Orphea, se joignent à lui pour résoudre l'énigme.

 

C'est un sacré puzzle et il leur faudra beaucoup de temps pour en emboîter les pièces, d'autant qu'ils partiront à plusieurs reprises sur de fausses pistes, sur lesquelles Joël Dicker les lance pour les égarer savamment et le lecteur avec.

 

Il y a en effet plusieurs histoires dans cette histoire, dont l'un des mots-clé est La Nuit noire, et plusieurs jours où tout bascule dans la vie des protagonistes. Ce qui n'est pas pour déplaire au lecteur qui ne s'ennuie pas un seul instant.

 

Les événements semblent se répéter à vingt ans de distance. Les chapitres sont d'ailleurs numérotés négativement jusqu'à la première du 21ème festival national de théâtre, et positivement à partir de cette date de basculement.

 

L'auteur n'est pas dépourvu d'humour. L'un de ses personnages, critique littéraire, décrit ainsi sa profession: Je n'ai jamais, et je dis bien jamais, rencontré un critique qui rêvait d'écrire. Les critiques sont au-dessus de cela. Écrire est un art mineur...

 

Le même, décidément en verve, hiérarchise ainsi les genres littéraires:

 

Il y a en tête de gondole le roman incompréhensible, puis le roman intellectuel, puis le roman historique, puis le roman tout-court, et seulement après, en bon avant-dernier, juste avant le roman à l'eau de rose, il y a le roman policier.

 

D'aucuns de ces fats de critiques disent même que ce mauvais genre n'est pas de la littérature du tout... Ce dont le lecteur se moque: il est comme l'un des personnages de Molière qui voudrait bien savoir si la règle de toutes les règles n'est pas de plaire...

 

Francis Richard

 

La disparition de Stephanie Mailer, Joël Dicker, 640 pages, Éditiond de Fallois/ Paris

 

Livres précédents:

Les derniers jours de nos pères (2012)

La vérité sur l'Affaire Harry Quebert (2012)

Le livre des Baltimore (2015)

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 23:55
Relever les déluges, de David Bosc

Relever les déluges est une expression  employée par Arthur Rimbaud, dans Après le déluge, la première de ses Illuminations. D'aucuns, bien sûr, l'interprètent de cette façon: le déluge serait synonyme de révolte dans la langue rimbaldienne. Ce qui est bien possible.

 

L'expression éponyme du recueil de quatre nouvelles de David Bosc ne laisse en tout cas pas de susciter les interrogations du lecteur, qui se demande ce qu'il peut y avoir de commun entre les quatre protagonistes mis en nouvelles et qui se répondent d'un siècle l'autre.

 

Ces quatre personnages en quête d'histoire sont en effet: le premier, l'héritier d'un trône au XIIIe siècle; le deuxième, un valet de ferme du XVIIIe; le troisième, un maçon pendant la Guerre d'Espagne; le dernier, un jeune auteur, début XXIe, d'un essai sur Zo d'Axa.

 

Farid Imperator est le nom donné à l'Empereur des romains, Frédéric II de Hohenstauffen. Qui se distingue par le fait qu'il n'a jamais cessé d'apprendre (alors que l'Église enseigne qu'il est doux de ne pas savoir)... Défait, ce polyglotte, s'éloigne en fredonnant...

 

Mirabel, Honoré de son prénom, imagine qu'un revenant lui a indiqué où se trouvait un trésor. Il est tellement persuasif, quand il raconte son histoire, qu'il est cru sur parole par ceux qui vont devenir ses comparses et dupes. Il le payera cher, mais le vrai trésor est ailleurs...

 

Miguel Samper est maçon. Quand le coup d'État militaire a lieu, il est enrôlé dans l'armée populaire. La donne change lorsque cette armée n'est plus qu'une armée; il en a assez; il part, avec ses outils, laissant son fusil; blessé, Le grelot d'un chien de berger le sauve...

 

Denis fait l'abordage, en douceur, d'un navire dans le port de Marseille avec deux complices, rejoints par une cohorte de garçons et de filles arborant le drapeau noir à tête de mort. Dans les Écritures, il est plusieurs fois question d'Un onagre, c'est-dire d'un âne sauvage...

 

Qu'ont en commun ces quatre personnages? Ils croient en la liberté, l'égalité, la fraternité. Au moment où il semble qu'elles soient à portée, elles s'évanouissent; leurs espérances sont déçues. Ils ne semblent pas pour autant abattus: ils relèvent la tête sinon leurs déluges... 

 

Francis Richard

 

Relever les déluges, David Bosc, 96 pages, Verdier

 

Livre précédent:

Mourir et puis sauter sur son cheval (2016)

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17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 22:30
Le beau monde, de Laure Mi Hyun Croset

Tout le gratin était là, et il ne s'agissait pas d'une jet-set nouvellement adoubée dans le monde du fric et des affaires. Parmi les Français, il y avait surtout des aristocrates, dont beaucoup étaient désargentés mais arboraient dignement au quotidien leur Barbour ou leur veste en loden rapiécée aux coudes.

 

Cinq cents personnes sont là pour assister au mariage fastueux de Louise Jeanneret et de Charles-Constant de Cotton de Puy-Montbrun: messe en latin à l'Abbaye Saint-Philibert de Tournus, cocktail en son cellier, dîner placé au Château de Pierreclos pour la crème des invités à l'hyménée.

 

Seulement la fiancée fait faux bond au dernier moment et le mariage est reporté. Bien qu'il n'y ait plus d'union devant Dieu, les agapes ne sont pas pour autant annulées. Tout Le beau monde se précipite de l'église au cellier. Des gens s'y répandent en récits truculents sur l'absente:

 

- Un professeur de lettres à l'Université de Genève quand Louise y était étudiante, avait été son initiateur à la culture.

 

- Un ancien étudiant comme elle à ladite université, issu d'un haut lignage, l'avait soutenue dans l'adoption des usages du beau monde.

 

- Un ancien élève d'une école technique l'avait abordée à la bibliothèque puis séduite.

 

- Un ancien étudiant en sciences politiques l'avait initiée à la philosophie politique.

 

- Un jeune homme, comme elle, voulait se consacrer à l'écriture et, au contraire d'elle, n'était pas parvenu à vivre de ses droits d'auteur.

 

De ces récits l'image de Louise sort quelque peu ternie, même si elle trouve des défenseurs. Ce n'est certainement pas ainsi que les invités imaginaient la fiancée. Mais ils ne se sont pas déplacés pour rien: sa présence en creux s'avère plus passionnante qu'une robe, même dotée d'une traîne...

 

Au fil des chapitres, au nombre de sept, comme les péchés capitaux, et comme les sacrements de l'Église catholique, dont ils portent d'ailleurs chacun l'un des noms, le jeu de massacre ayant pour cible la blonde romancière à succès se poursuit quand les invités passent du cellier au château.

 

Louise est une enfant trouvée: elle ne fait pas partie de ce monde, dont, abandonnant leur souci habituel des convenances, les représentants, en dégoisant sur elle, montrent une face cachée qui n'est guère brillante. Ils laissent en tout cas perplexe l'assistance en faisant d'elle un portrait gigogne...

 

Ces récits, satire de ce beau monde et de mondes qui ne le sont pas, permettent à l'auteur de s'exprimer dans des registres très différents et de ne pas s'épargner elle-même, faisant preuve d'humour et de lucidité: y a-t-il des romans autres qu'autobiographiques? s'interroge l'un de ses personnages...

 

Quant à la fin du roman, c'est la cerise sur la pièce montée de ces noces qui n'auront pas eu lieu. Le lecteur, à bon droit, peut s'interroger à son tour: contrairement à l'adage, après tout ce déballage inconvenant et toutes ces ripailles indécentes, les absents ont-ils vraiment toujours tort?

 

Francis Richard

 

Le beau monde, Laure Mi Hyun Croset, 208 pages, Albin Michel

 

Livres précédents:

Les velléitaires Éditions Luce Wilquin (2010)

Polaroids Éditions Luce Wilquin (2011)

On ne dit pas je BSN Press (2014)

S'escrimer à l'aimer BSN Press (2017)

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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 22:00
Là où lac et montagne se parlent, de Didier Burkhalter

L'histoire des hommes commence il y a à peu près six mille ans, à la fin de ce qu'on appelle par commodité la préhistoire, que d'aucuns d'ailleurs estiment un peu moins lointaine. L'histoire fictive que raconte Didier Burkhalter se situe aux deux extrémités de cette période, qui correspond plus ou moins au calendrier hébraïque.

 

Avant l'histoire on ne connaît pas grand chose des hommes sinon en théorie et ce n'est certainement pas fortuit que l'auteur ait voulu évoquer dans son livre le passé connu le plus lointain et l'avenir le plus proche, où ses prédictions ne risquent pas d'être contredites, parce que les prémices en sont déjà sous les yeux.

 

Le récit de Là où lac et montagne se parlent se passe en effet tantôt aux origines historiques, tantôt au cours des dernières décennies; d'une part de 3815 av. J.-C. à 3775 av. J.-C., de l'autre de 1945 à 2025. Comme le titre l'indique déjà, il s'agit en somme de concilier des contraires dans l'espace et des opposés dans le temps.

 

Si Didier Burkhalter a de l'imagination, elle repose tout de même sur des éléments bien réels, si bien que le parallèle entre les deux époques est tout à fait crédible. Il en souligne bien sûr les différences, mais il en souligne aussi les points communs, tant il est vrai que l'histoire des hommes est à la fois permanence et évolution.

 

Le propos de l'auteur est manifestement de vouloir toujours que les êtres et les choses se parlent et son passé de diplomate n'est pas étranger à cette volonté tenace de trouver des terrains et des paroles d'entente. Il attribue ainsi, en 1965, à l'un de ses personnages, une façon de voir le monde qui lui ressemble, pétrie de cet idéal:

 

Il attendra également, avec angélisme, que Madeleine revienne, ses démons rafraîchis. Il attendra toute sa vie, qu'elle comprenne qu'il existe un secret simple pour surmonter le temps qui passe, en accepter les rides qui progressent avec insistance, apprivoiser les douleurs qui l'accompagnent, comme le fait un manteau sans âge sur des épaules autrefois si robustes:

 

l'amour de deux êtres, de deux différences qui se marient, de deux couleurs se mêlant pour mieux se retrouver en se perdant; la rencontre de l'eau et de la lave, du lac et de la montagne, l'un prêt à calmement rafraîchir l'autre après qu'elle l'a réchauffé de ses caresses brûlantes.

 

Dans ce livre, où le récit prend souvent des tours poétiques, il y a une volonté certaine de dépassement: quand l'histoire est triste à en mourir, l'auteur n'oublie pas mais incite à ne pas oublier non plus les voies lumineuses qui permettent d'éviter qu'elle ne se répète et, quand elle s'envole de belle manière, il l'écrit résolument pour que ce vol perdure.

 

Francis Richard

 

Là où lac et montagne se parlent, Didier Burkhalter, 128 pages, L'Aire

 

Livre précédent:

Enfance de Terre (2017)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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