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18 août 2018 6 18 /08 /août /2018 18:30
Ma place dans le circuit, de Sabine Dormond

Comment trouver Ma place dans le circuit de la vie? Telle est la question existentielle que se posent les personnages et, peut-être, pourquoi pas, l'auteur elle-même de ce recueil de sept nouvelles, genre exigeant, qui décidément sied à Sabine Dormond et dans lequel elle fait merveille.

 

Dans Les verouillés, ses personnages se retrouvent enfermés dans le Magasin du Futur de Montrou, qui connut son heure de gloire avant de mériter son nom. Ils sont trois à y être entrés de nuit, sans pouvoir en ressortir. Il n'y a pas âme qui vive pour se rendre compte de leur enfermement.

 

Ils découvrent cette nuit-là ce qui, de loin, les lie entre eux. Précédemment ils auraient, en effet, pu se connaître, mais ils s'ignoraient, chacun à sa place et jouant son rôle de son côté: Espérance Bonnefoy, la bourge, Inès Perret, la serveuse et Gabriel Ducommun, le chômeur patenté.

 

Dans Case Management, Hubert parti à la retraite, la cheffe de Stéphanie et de Denis, c'est maintenant Louisa. Laquelle tient à ce que le guide du langage épicène soit respecté dans les traductions qu'ils effectuent. Stéphanie, écrivain à ses heures, fait tout le boulot, Denis étant son boulet inspirant.

 

Denis n'est apparemment pas à sa place. Pourtant lui et Stéphanie formaient jusque-là un tandem qui fonctionnait très bien, sans qu'ils en soient vraiment conscients: il faudra qu'involontairement Stéphanie soit à l'origine du départ de Denis pour que ses yeux se dessillent...

 

Dans Les liens du sang, le père et le frère de la narratrice, tel père tel fils en quelque sorte, ont maille à partir avec la justice en raison de leur comportement violent, si bien qu'elle ne sait plus où se mettre et que les autres se détournent d'elle, n'aimeraient vraiment pas être à sa place...

 

Dans Immaternelle, Camille et Alain ne parviennent pas à avoir un enfant, alors qu'ils ont tout fait pour qu'il grandisse au mieux en s'installant à la campagne, même s'il y a des mouches... Nadia, l'amie de Camille, qui fait un enfant toute seule, sans renoncer à sa carrière, n'est pas de cet avis...

 

Dans Rafales, le narrateur s'est mis au vert dans un chalet pour écrire: aux rafales des éléments qui, une nuit, se déchaînent, succèdent les rafales d'émotions que suscite en lui Léonie, la naufragée de l'orage qu'il a accueillie chez lui après l'avoir prise la veille pour un fantôme...

 

Dans Contagion, une épidémie de gastro se répand à toute allure. Comme, semble-t-il, il n'y a pas d'explication rationnelle, les divagations vont bon train: un slave, Igor, ami de la narratrice, connaissant sa bible, y voit même les signes de la proche fin des temps annoncée dans l'Apocalypse.  

 

Dans Pygmalionne et Galaté, la légende de la mythologie grecque est inversée: la narratrice crée un personnage. A cette fin, cet écrivain convoque des candidats. Elle retient finalement celui qui lui a dit:

 

Je t'offre l'occasion de vérifier qui, de l'auteure ou du personnage, peut contraindre l'autre à aller où il n'a pas envie.

 

Le Galaté ne devrait pas être déçu de ce que lui fait apprendre sa Pygmalionne. En effet cet agnostique, cet immature, ce nanti méprisant qui ne se remet jamais en cause, cet incapable d'attachement, ce sale égoïste aura, en un jour, expérimenté le dépouillement, la charité et le pardon... 

 

Francis Richard

 

Ma place dans le circuit, Sabine Dormond, 160 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie le 16 août 2018; en Suisse, le 23 août 2018)

 

Livres précédents:

 

Aux Éditions Mon Village:

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

Le parfum du soupçon (2016)

 

Chez BSN Press:

Les parricides (2017)

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17 août 2018 5 17 /08 /août /2018 18:00
Khalil, de Yasmina Khadra

Les odieux attentats du vendredi 13 novembre 2015 à Paris resteront longtemps dans les mémoires. Le narrateur, Khalil, du dernier roman de Yasmina Khadra, faisait partie du groupe des kamikazes du Stade de France, qui devaient y transformer la fête en un deuil planétaire.

 

Dans la voiture qui les emporte vers Saint-Denis, ce jour-là, ils sont cinq: Ali, le chauffeur, deux frères que Khalil ne connaît pas, lui-même et Driss, son ami depuis leur plus tendre enfance à Molenbeek, où ils habitaient le même immeuble, y étaient tous deux nés en 1992 et étaient allés à la même école.

 

Les deux frères devaient se faire exploser à l'intérieur du stade, Driss à la sortie des supporters et Khalil dans le RER après le match. On sait que les choses ne se sont pas passées comme prévu. Dans le cas de Khalil, c'est bien simple, il n'a pas réussi à actionner sa ceinture d'explosifs.

 

Grâce à leur ami commun à lui et à Driss, Rayan, qui n'est pas au courant de leur implication dans les attentats, Khalil parvient à retourner sans encombre en Belgique. A Mons il se rend chez sa soeur aînée, Yezza, quarante ans, célibataire, qui se relevait d'une importante dépression nerveuse...

 

Khalil ne veut surtout pas que ses amis de la Solidarité fraternelle croient qu'il s'est dégonflé: si j'ai échoué dans ma mission, ce n'est pas faute d'avoir essayé... En fait, en examinant la ceinture, il se rend compte que le poussoir a été trafiqué et qu'un téléphone devait le faire sauter à distance.

 

Khalil n'a plus beaucoup de contact avec sa famille. Il est en particulier fâché avec son père qui le méprise parce qu'il n'a pas réussi comme son ami Rayan. Il reste cependant fusionnel avec sa soeur jumelle Zahra, tandis que Yezza (qui désespère de la vie) ne veut pas le garder chez elle...

 

En tout cas, toutes les personnes de sa communauté qu'il rencontre, hormis, bien sûr, les membres de la Solidarité fraternelle, sont horrifiés par les attentats de Paris, d'autant plus quand ils apprennent qu'Anissa, une des cousines de Khalil, est morte en assistant au concert du Bataclan...

 

Avant de rencontrer les frères, qu'était-il? Une feuille volante ballottée par les vents contraires [...]. Un parasite [...], une larve qui toute honte bue, vivotait aux crochets d'un père radin et d'une mère misérable. Que lui avaient promis les frères? De le respecter et de faire de lui le héros d'une épopée écrite par eux.

 

Khalil est un roué, qui se sort de tous les mauvais pas, en mentant effrontément pour la cause. Au contact des frères, il est pétri de certitudes. Quand un malheur survient, il l'accepte, parce que c'est la volonté de Dieu jusqu'au jour où ... un malheur inutile et inopportun le frappe lui qui se croyait au-dessus du lot...   

 

Francis Richard

 

Khalil, Yasmina Khadra, 264 pages, Julliard (en librairie dès le 16 août 2018)

 

Livres précédents chez le même éditeur:

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

Dieu n'habite pas La Havane (2017)

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16 août 2018 4 16 /08 /août /2018 17:30
Nuit sur la neige, de Laurence Cossé

Il me faut être honnête. La grande affaire pour moi, cette année, n'était pas les élections du printemps, ce n'était pas la montée des fascismes en France et aux frontières. La grande affaire, c'était la faim d'amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie.

 

L'année dont parle Robin, le narrateur de Laurence Cossé, c'est l'année 1936. Le récit commence quelques mois plus tôt, à la rentrée de septembre 1935: avec quelques camarades de Stan, i.e. le collège Stanislas, il a intégré une prépa de la BJ (la boîte jèze), c'est-à-dire Verbiest dans le roman, Ginette dans la vraie vie.

 

Né en février 1918, Robin n'a jamais connu son père, qui l'a conçu en juin 1917, lors d'une permission, juste avant de mourir de trois balles, après être remonté au feu. Sa mère et lui vivent dans le même immeuble, rue Sédillot, que sa tante Andrée, la soeur aînée de cette dernière, son oncle Octave Duplessis et leur huit enfants.

 

A la BJ il fait la connaissance de Conrad, de deux ans plus âgé, qui vient de Suisse:

 

On avait l'impression d'avoir affaire à quelqu'un d'ouvert, d'attentif. Mais après coup on comprenait qu'il était resté sur un quant-à-soi qui le rendait en fait inaccessible, une réserve si profonde qu'aujourd'hui encore je ne peux pas prétendre l'avoir bien connu.

 

Les parents du jeune homme réservé sont séparés: Roland Wickaert vit en Suisse et Annemarie en Italie. Séparés est en fait une façon de dire, parce que cette dernière s'est remariée... Quoi qu'il en soit, Conrad est accueilli rue Sédillot les samedis soir et invité trois fois par mois au Racing par la tribu du VIIe arrondissement:

 

Je crois qu'il n'était pas insensible au charme de l'endroit, à l'impression qu'on y avait d'être loin de la ville, aux grands arbres jamais taillés, aux conversations à mi-voix, aux pistes en herbe, aux chalets normands déjà démodés qui abritaient le vestiaire et le club-house. Mais c'était le bon niveau des sportifs qui l'y intéressait surtout.

 

Difficile dans ces conditions pour Robin de refuser l'invitation du père de Conrad de passer huit jours à la fin de l'année avec son fils à Saint-Moritz, pour apprendre à skier. Quatre mois plus tard Conrad accepte à son tour d'aller avec Robin à Val d'Isère passer, de manière plus rustique, les vacances de Pâques qui, en 1936, tombe le 12 avril.

 

A Val d'Isère, son oncle Pol, a investi: il organise donc le séjour là-bas des deux amis. A l'hôtel Le Chardonnet, moins huppé que le Piz Nair de Saint-Moritz, Robin remarque une jeune fille seule, Clarie, qui semble de son âge et lui prêter plus que de l'attention: saura-t-elle rassasier sa faim d'amour? A moins que ne tombe Nuit sur la neige...

 

Francis Richard

 

Nuit sur la neige, Laurence Cossé, 144 pages, Gallimard (sortie le 16 août 2018)

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15 août 2018 3 15 /08 /août /2018 22:00
Miradie, d'Anne-Frédérique Rochat

Car elle ne connaissait rien de plus beau que cette illusion, féroce et enivrante, d'être liée à quelqu'un.

 

Miradie, la quarantaine, célibataire, fait bien partie du monde romanesque d'Anne-Frédérique Rochat: c'est quelqu'une d'ordinaire qui pourrait appartenir au quotidien de tout un chacun et qui mène une existence routinière, sans éclats.

 

Miradie est réceptionniste à l'Hôtel du Canier où descendent des hommes d'affaires. Cet hôtel a dû être pimpant mais il va à vau-l'eau. Le gérant est inexistant et c'est donc Miradie qui, derrière son comptoir, gère les doléances des clients fâchés.

 

La tante de Mira, Sylvanna, est une célibataire endurcie. Son ton aigre est la manifestation de son mauvais caractère, du moins en apparence. C'est elle qui l'a élevée après la disparition de ses parents. Elle agace Mira, mais Mira l'aime beaucoup.

 

Sinon, dans sa vie, elle n'a qu'un ami, Patrice, Patou, qu'elle a connu au jardin d'enfants. Elle l'aime aussi beaucoup, comme lui aussi l'aime beaucoup: ils s'aiment comme frère et soeur, ce qui ne les empêche pas, parfois, d'être jaloux l'un de l'autre.

 

Miradie est en quête de l'âme soeur tout en craignant de rompre son train-train quotidien. Aussi, si elle ne se ronge pas les ongles, est-elle tourmentée: Sa peau, jour après jour, semblait s'affiner, et la chair de poule beaucoup plus facilement lui venait...

 

Elle croit avoir trouvé cette âme soeur en un client de l'hôtel: ils se sont rencontrés de façon originale puisque, bien qu'arachnophobe, elle lui a rendu un sacré service en le débarrassant d'une affreuse araignée qui se trouvait dans sa chambre.

 

Leur liaison est-elle une illusion, féroce et enivrante? En tout cas, elle bouleverse sa vie sans relief et, pendant longtemps, sans homme dans son lit. Quoi qu'il en soit, n'aura-t-elle pas au moins connu des instants où elle ne s'appartenait plus?   

 

Francis Richard

 

Miradie, Anne-Frédérique Rochat, 192 pages, Éditions Luce Wilquin (sortie le 16 août 2018; en Suisse: le 23 août 2018)

 

Romans précédents chez la même éditrice:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

L'autre Edgar (2016)

La ferme (vue de nuit) (2017)

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 16:30
Stand-by, Saison 1, 3/4, de Bruno Pellegrino, Aude Seigne et Daniel Vuataz

Plus les autres l'apprennent tard, plus ils lui en voudront, oui. Mais tant qu'elle garde le silence, rien de grave n'est arrivé. Parler, c'est provoquer la catastrophe, pense Pascaline.

 

Savoir ou ne pas savoir. Telle est la question.

 

Est-ce que cela change quelque chose dans le comportement de savoir qu'une catastrophe qui vous touche a eu lieu? Oui, indéniablement. Pour d'aucuns, c'est pour mieux se battre; pour d'autres, c'est pour mieux subir. L'ignorance peut être alors bonheur... comme dirait Thomas Gray.

 

Dans cet épisode, comme dans les deux précédents, la catastrophe a eu lieu. Un super-volcan a fait éruption en Europe, dans les Champs Phlégréens, près de Naples. Et cette éruption a fait de nombreuses victimes dans la région, mettant à mal les communications dans le monde.

 

Les personnages en Europe le savent: les ados qui se trouvent au Monténégro, Nora, Virgile et Vasko, dont le père décédé était originaire de là; Alix qui a été détournée de son projet d'aller en supersonique à New-York et se retrouve sur les routes de France avec Jeanne qui l'a prise en stop.

 

Ces Européens continuent à vivre et sont bien obligés de s'adapter à la situation: leurs décisions et leurs émotions ne seraient-elles pas les mêmes autrement, de toute façon? Peut-être pas dans le cas d'Alix qui aurait suivi un autre chemin...

 

Au Groenland la situation est différente. Les jeunes gens qui viennent d'y achever leur Service climatique sont dans l'ignorance (à l'exception de deux d'entre eux) de la raison pour laquelle l'avion qui devait les ramener en Europe ne s'est pas davantage manifesté que le Godot de Samuel Beckett.

 

Comme leur instructeur, Éric, a été grièvement blessé, le groupe s'est scindé en deux: quatre sont restés au Clim Camp, dont Florence qui sait pourquoi l'avion ne vient pas; les cinq autres, dont Pascaline qui sait elle aussi, ont emmené Éric vers un village pour le faire soigner.

 

Dans ce dernier groupe, se trouve Luca, originaire de la région de Naples. Il serait le premier touché s'il savait, or il est déjà dépendant d'une insuline en quantité mesurée, ce qui ne laisse pas d'inquiéter Pascaline, Éole, Céleste et Magnus, ses autres compagnons de galère sur l'Inlandsis...

 

Comme dans toute série, le lecteur, qui s'est familiarisé avec les personnages, se demande ce qui va leur arriver, parce que, quel que soit le contexte, il leur faut vivre, en l'occurrence pour ceux du Groenland, en étant livrés à eux-mêmes, ce qui ne peut qu'être révélateur de ce qu'ils sont...

 

Francis Richard

 

Stand-by, Saison 1, 3/4, Bruno Pellegrino, Aude Seigne, Daniel Vuataz, 112 pages,  illustré de dessins de Frédéric Pajak, Zoé

 

Épisodes précédents:

Stand-by, Saison 1, 1/4

Stand-by, Saison 1, 2/4

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 19:00
Oh, de Gilbert Pingeon

Comme le titre du livre de Gilbert PingeonOh, le laisse présager, et comme on sait, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Il faut ici toutefois prendre le mot plaisanteries, même s'il n'est pas juste, dans ses deux acceptions:

 

L'auctor en question, autant homme de lettres qu'homme de mots, en effet fait rire et se moque, successivement ou simultanément, aux dépens des autres ou de lui-même...

 

Si ses mots font souvent mouche, ils ne mettent pas vraiment en colère le lecteur qu'ils visent parfois, mais le dérident, parce que, s'il est honnête, il ne peut que saluer l'ironie ou l'autodérision de l'artiste plutôt qu'argumenter avec lui.

 

Dans ce volume, qui se lit avec agrément, chacun relèvera les traits qui lui plaisent en particulier (il en trouvera à coup sûr), qu'il s'agisse d'histoires courtes ou de formules lapidaires, la légèreté des propos ne nuisant pas forcément à leur profondeur.

 

Quelques exemples choisis subjectivement valent mieux que toute démonstration besogneuse. Et, comme il s'agit de ne pas traîner en longueur, ce qui serait vraiment le comble, autant qu'ils soient brefs mais représentatifs de chaque partie du livre.

 

Moi tout craché

 

Je déteste nager parce que, plongé dans l'eau, je n'ai d'autre choix que d'éviter de me noyer.

 

Ma vie est une perpétuelle fuite à travers la jungle du doute. Et je crains fort, le moment venu, de ne pouvoir admettre la réalité de mon trépas.

 

Petites annonces

 

Petit pois musclé offre ses services comme videur de boîte.

 

Zoo particulier

 

Un bijou fait actuellement fureur chez les femmes à la page: la Puce à l'oreille.

 

Le vénérable Blaireau rase ses petits-enfants avec ses histoires barbantes du temps passé.

 

Petites annonces

 

Tromboniste en début de carrière cherche épouse mélomane susceptible de l'encourager en coulisse.

 

Philosophie à la petite cuillère

 

Avant chaque transfusion de sens, vérifier que le donneur et le receveur sont compatibles.

 

Métiers et vocations

 

On pouvait l'insulter, l'humilier devant ses proches, lui jeter des oeufs pourris, lui cracher au visage, il se tenait droit dans ses scandales.

 

Fourre-tout

 

L'amour se ment à lui-même en permanence sous peine de se dissoudre comme un mirage. Il est aveugle, confirme le bon sens. Du moins jusqu'au mariage et à l'apprentissage de la vie commune. Découvrir petit à petit un parfait inconnu peut prendre toute une vie et la remplir. Ou trois minutes et la ruiner.

 

Intermède

 

Tous les Peaux-Rouges ne marchent pas en file indienne.

 

Mots

 

Son obsession: avoir le dernier mot.

A dix-huit ans, il avait déjà rédigé son oraison funèbre.

 

Le lecteur d'un tel livre, où l'auteur pèse ses mots, ne peut s'ennuyer, sans doute parce que, même quand il se confie, ou feint de le faire, l'écrivain Pingeon respecte le conseil concis qu'il donne au romancier saisi par la fièvre autobiographique:

 

De grâce, que l'auteur laisse au lecteur la liberté de vagabonder entre les mots...

 

Francis Richard

 

Oh, Gilbert Pingeon, 312 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

Bref, Éditions de l'Aire (2015)

T, L'Âge d'Homme (2012)

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11 août 2018 6 11 /08 /août /2018 20:00
Luxure et châtiment, de Narcisse Praz

Parmi les Moires, Narcisse Praz a une prédilection pour Lachésis, qui, à plusieurs reprises, répartit les fils du destin dans son roman, Luxure et châtiment, où cet anar assumé règle ses comptes avec la religion catholique.

 

L'Église catholique, institution humaine, n'est, hélas, pas exempte de vilenies et celles que raconte l'auteur ne sont pas purement imaginaires, même si la facilité serait de généraliser... Ce qu'il se garde de faire trop ouvertement...

 

L'histoire se passe dans les très catholiques Valais et Fribourg des années 1940. Elle a pour héros un petit Valaisan originaire de Bassan, dans la vallée de Ninde, un contemporain de l'auteur, puisque né comme lui en 1929.

 

En septembre 1940 la famille Sornioz est composée des deux parents, mariés depuis quinze ans, et de quatre enfants seulement (ils n'ont que fort peu contribué à l'essor démographique de la patrie suisse et à l'expansion du catholicisme voulu par l'évêché valaisan de Sion...):

 

- le père, Cyprien, victime d'un AVC, deux jours et demi après avoir été mobilisé (il en aurait fallu trois pour qu'il soit indemnisé par l'Assurance militaire fédérale...)

- la mère, Honorine, travaillant de nuit à la mine de Chandoline (elle y trie le charbon dix heures durant pour un maigre salaire)

- le fils aîné, Hector, quatorze ans

- le fils puîné, Théophile, Théo, onze ans

- la fille aînée, Liliane, six ans

- la benjamine, Michelle, quatre ans

 

Parce que Théo est un enfant vif et intelligent, il a été repéré par le curé du village. Par lui alerté, le Père Sourire, alias Père Henri Cochet de la Congrégation de Saint François d'Alès, natif du lieu, décide qu'il a la vocation.

 

Honorine se laisse convaincre qu'il l'a et laisse emmener Théo à Fribourg. En effet ce sera pour la modeste famille une promotion sociale que d'avoir un prêtre dans la famille et, entre-temps, ce sera une bouche de moins à nourrir...

 

Ce sera aussi un moyen de détourner Théo de Thelma, qui a son âge, pour laquelle il éprouve un amour naissant et qui est une des deux petites bâtardes de Geneviève Michelet, mise au ban d'une société sensible au qu'en-dira-t-on.

 

Ce qui se passe au Juvénat alésien de Fribourg pendant les cinq ans et demi qui suivent est d'une telle précision que l'auteur ne peut que l'avoir vécu, en y ajoutant cependant une bonne dose romanesque de son cru.

 

Car le roman qui commence par une affaire d'amitiés particulières, rigoureusement proscrites en ces lieux mais pratiquées (faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais) à la faveur de chantages, tourne au genre policier et judiciaire.

 

L'histoire, tout à fait plausible, si fantasmée en partie, illustre les manigances de ceux qui abusent de leur ascendant sur les autres, tout en invoquant sans vergogne la transcendance pour justifier leurs vilains méfaits.     

 

Francis Richard

 

Luxure et châtiment, Narcisse Praz, 592 pages, Slatkine

 

Livre précédent:

Du fond du tiroir, Hélice Hélas (2014)

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 21:30
Roger Nimier, masculin, singulier, pluriel, d'Alain Cresciucci

Pendant mes années adolescentes, peu après sa mort, j'ai lu tous les romans et essais déjà parus de Roger Nimier (1925-1962). En 1968, ces lectures se sont terminées avec L'Étrangère, le premier des romans qu'il écrivit, juste avant que de partir en exil en Suisse...

 

(pour être honnête j'ai lu un peu plus tard D'Artagnan amoureux et, plus récemment, Bal chez le gouverneur, édité pour le cinquantenaire de la disparition du hussard)

 

Ces lectures me permettaient à l'époque de respirer un autre air que celui confiné aux incontournables Sartre, Camus ou Breton, un air convenant davantage à ma nature rétive à toutes formes d'hypocrisies, de conformismes et d'engagements.

 

Aussi, après la lecture de son Jacques Laurent à l'oeuvre, celle de Roger Nimier, masculin, singulier, pluriel d'Alain Cresciucci, s'est-elle imposée, comme s'imposera bientôt celle de son Monde (imaginaire) d'Antoine Blondin, paru entre deux. 


Masculin, Nimier l'est: ce misogyne aime les femmes mais se défie de leur mécanique compliquée. Pour lui, a contrario, l'amitié, c'est beaucoup plus que l'amitié, comme il le dit à Jacques Chardonne, en le parodiant, dans une lettre qu'il lui adresse.

 

Singulier, il l'est parce qu'il ne prend pas les choses trop au sérieux et se veut désinvolte, qu'il manie l'ironie, l'insolence et l'ellipse comme personne, qu'il écrit classique se refusant à être ennuyeux, qu'il pratique la provoc et l'indifférence à bon escient.

 

Pluriel, il l'est parce qu'il mène plusieurs vies - il les croque à pleines dents: successivement, ou simultanément, il est romancier, essayiste, journaliste, scénariste, critique littéraire, préfacier, éditeur, mondain; et qu'il est le héros de plusieurs livres inspirés de lui.

 

Ces trois qualificatifs du titre sont développés savamment et lucidement par l'auteur, lequel donne fortement envie de lire, ou de relire, Nimier, dont la notoriété posthume n'égale évidemment pas l'anthume. Ce qui s'explique très simplement: 

 

Roger Nimier n'exhale guère l'air du temps. Inactuel? Intempestif? S'il a, auprès de quelques-uns, une influence, elle est contre ce temps et, on peut en rêver, au profit de l'avenir.

Nous en reparlerons dans un siècle ou deux...

 

Francis Richard

 

Roger Nimier, masculin, singulier, pluriel, d'Alain Cresciucci, 312 pages, Pierre Guillaume de Roux

 

Livre précédent:

Jacques Laurent à l'oeuvre (2014)

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4 août 2018 6 04 /08 /août /2018 22:55
Jours de Russie, de Frédérique Burnand

Les Jours de Russie de Frédérique Burnand sont ceux qu'elles a passés là-bas lors de trois séjours:

- d'abord pour apprendre la langue et la culture russes,

- puis pour s'y immerger tout en entretenant des relations avec celles et ceux qui y vivent,

- enfin pour donner à son tour après avoir reçu.

 

Pourquoi la Russie? 

- une lecture : Les malheurs de Sophie;

- un nom : Marina Lebedev;

- une chanson : Plaine, ma plaine, immense et si belle plaine;

- une arrière-grand-mère: Sophie, née dans la langue russe;

- un mot: Sibérie, comme un soupir, doux, vaste, qui m'imprègne depuis tout enfant;

- un livre: une Méthode de russe, achetée à seize ans.

 

Du 20 juillet au 5 août 2007, Frédérique Burnand se rend à Moscou pour étudier le russe au Centre de langues. Elle l'apprend, mais elle vit surtout au quotidien avec des Russes, fait des visites de lieux en leur compagnie, rencontre déjà des nostalgiques de l'époque soviétique (peu de libertés, mais l'État assumait toutes les charges...): elle en verra bien d'autres quelques années plus tard...

 

Du 1er mars au 5 avril 2012, elle se rend à Novossibirsk, au moment de l'élection présidentielle qui voit à la surprise générale (!), Poutine [être] élu au premier tour avec 63,6% des voix et au moment de la journée mondiale de la femme, qui est un jour férié sur tout le territoire de la Russie et qu'il n'est pas possible d'ignorer:

 

Partout, en gigantesques anglaises, il est annoncé urbi et orbi et signalé de façon plus ou moins lyrique et ampoulée, sur de larges banderoles au-dessus des boulevards, sur de grandes annonces aux devantures des magasins, à la une des journaux, sur des affiches, dans les stations de métro. "Bonne et heureuse fête aux femmes!"

[...]

Le lendemain matin, tout sera rentré dans l'ordre. banderoles enroulées pour l'année prochaine, et affiches prestement et nuitamment enlevées.

 

A la fin de son séjour, sa logeuse sibérienne lui propose de faire avec elle un périple à Tomsk:

 

Ce qu'elle ne me dit pas, c'est que la tournée des édifices religieux n'a rien d'une découverte touristique, il s'agit d'un pèlerinage (palomnichestvo) de dévotion et cela implique tous les offices religieux, dans de nombreux édifices. Or, le service orthodoxe, outre le fait qu'on y assiste debout quel que soit son âge, n'est pas précisément expédié en cinq minutes.

 

Après quelques vacances en Suisse (du 7 au 20 avril), Frédérique Burnand retourne en Russie, cette fois à Tcheliabinsk, en mai-juin, pour, à titre bénévole, travailler dans le service de cardiologie de l'hôpital: Le but de mon travail? C'est, en résumé, ouvrir les gens à leurs propres émotions, en partant de l'idée que le coeur, du moins symboliquement, en est le siège.

 

En tout cas, la méthode Burnand (bournandskii metod) fait merveille. Le bilan de ses 90 entretiens (de 45 minutes chacun) menés avec plus de 50 patients, qu'elle fait jouer sérieusement, est globalement très positif, si bien qu'on lui propose de revenir une semaine l'hiver suivant pour donner un cours à quelques étudiants, tous frais payés.

 

Elle attend toujours: le projet ne s'est pas réalisé...

 

Francis Richard

 

Jours de Russie, Frédérique Burnand, 288 pages, Éditions de l'Aire

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1 août 2018 3 01 /08 /août /2018 21:45
Le Suspendu de Conakry, de Jean-Christophe Rufin

Dans toute vie on trouve, à des degrés divers, un entrelacs de relations, d'oppositions, de contradictions.

 

La vie du sexagénaire Jacques Mayères est ainsi faite, sauf que toute vie ne se termine pas comme la sienne, tué par balle avant d'être suspendu au mât de son voilier, le Tlemcem, dans la marina de la capitale de la Guinée.

 

Le Consul Général de France est en vacances. Le Consul Aurel Timescu le remplace, s'intéresse au triste sort de ce ressortissant français et se charge de prévenir sa famille. Or ce petit diplomate est rien de moins qu'original.

 

Dans cette ville tropicale, il met un point d'honneur à ne rien changer à ses habitudes vestimentaires. Il est habillé comme il l'aurait été en plein hiver dans sa Roumanie natale ou, à la rigueur, en France, sa patrie d'adoption...

 

Rien ne prédestinait cet exilé à devenir un jour fonctionnaire au Ministère des Affaires étrangères. Après avoir été pianiste dans des bastringues, il a enseigné le piano à des jeunes filles et c'est ainsi qu'il a saisi sa chance...

 

Chance, c'est vite dit, puisque, actuellement, Aurel Timescu est dans un placard à l'ambassade de France. L'absence de son patron est une opportunité pour jouer au policier qu'il aurait voulu être et mener l'enquête, à sa manière.

 

Le coffre-fort de Jacques Mayères a certes été vidé de ses espèces mais, pourquoi, après avoir été tué par balle, son cadavre a-t-il été suspendu par un pied à la drisse de la grand-voile de son bateau? C'est incompréhensible.

 

Pourquoi la jeune guinéenne, Mame Fatim, avec laquelle il vivait depuis quelques semaines, a-t-elle été retrouvée nue, bâillonnée, pieds et poings liés, prétendant avoir été violée par l'assassin de ce chef d'entreprise à la retraite?

 

En exposant sur son mur l'entrelacs du Suspendu de Conakry, le héros de Jean-Christophe Rufin fait des rapprochements stupéfiants. Préalablement il a interrogé les témoins du passé proche et lointain de la victime...

 

Aurel Timescu carbure au vin blanc, de préférence du tokay. Cela fait partie de sa méthode d'investigation qui, si elle n'est pas toujours très orthodoxe, fait merveille dans un monde sans foi ni loi, où la locution in vino veritas se vérifie.

 

Francis Richard

 

Le suspendu de Conakry, Jean-Christophe Rufin, 320 pages, Flammarion

 

Livres précédents chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

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29 juillet 2018 7 29 /07 /juillet /2018 17:50
Le Mage noir, d'Olivia Gerig

Le Mage noir attendait le message final, l'annonce de l'apocalypse et surtout la solution au Savoir universel. En d'autres mots la voie à suivre pour assurer la survie des élus, et d'eux seuls, lors de la fin du monde.

 

Mais n'anticipons pas...

 

Le lecteur doit d'abord recueillir sagement les morceaux du puzzle qu'Olivia Gerig sème intentionnellement tout au long de son récit. Car aucun n'est à négliger.

 

Le lecteur doit plus particulièrement garder en mémoire ceux qui apparaissent au tout début du récit, car ce sont les prémices indispensables à sa compréhension:

 

- Une cérémonie secrète dans les ruines de Rouelbeau, dans la campagne genevoise, en juillet 2015...

 

- La disparition non élucidée, quelque temps plus tôt, de Paul Leboeuf, schizophrène interné à sa demande à l'hôpital psychiatrique de Belle-Idée (rattaché aux Hôpitaux Universitaires Genevois), dont l'infirmière Jeanne s'occupait...

 

- La découverte, le 4 juillet 2015, par un agent immobilier, lors d'une visite avec des clients, d'un corps en décomposition, dans un chalet, au Châble-Beaumont (Haute-Savoie)

 

(L'enquête est confiée à l'inspectrice Aurore Pellet, de la police judiciaire d'Annecy, nièce de l'infirmière Jeanne...)

 

- Le constat, le 6 juillet 2015, par l'inspecteur Jules Simon du commissariat du 13e arrondissement de Paris d'un vol d'ossements dans les Catacombes... 

 

- L'hospitalisation, en mars 2015, d'un gendarme de Morzine, atteint semble-t-il du même mal que celui des possédées du village au XIXe siècle...

 

- La découverte, dans la cure de ce même village de Morzine, sur une étagère, par une jeune femme, en 1898, de livres de sorcellerie, le Petit et le Grand Albert, d'où s'est échappé un feuillet sulfureux, que, craintive, elle remet en place:

 

Ce n'est que près d'un siècle plus tard que le feuillet fut redécouvert, tombant entre les mains d'un individu aux intentions douteuses...

 

- Des flyers distribués dans les commissariats et les gendarmeries de l'Hexagone, en Suisse, en Belgique et au Québec, depuis quelques mois, invitant à des séminaires de développement personnel, intitulés Prenez le pouvoir sur votre vie...

 

L'inspectrice Aurore Pellet, bien qu'écartée très vite de l'enquête officielle par son supérieur revenu de vacances, en mène une officieusement sur le mort découvert au Châble-Beaumont.

 

Elle relie ainsi entre eux les éléments que l'auteur a préalablement révélés au lecteur et les approfondit, en se faisant aider, notamment par son ancien patron à la PJ d'Annecy, Claude Rouiller, qui a dû prendre une retraite anticipée en Belgique...

 

Ce sont les mêmes protagonistes que dans L'Ogre du Salève, que le lecteur retrouve dans ce roman policier, très bien construit par l'auteur, qui mêle savamment des faits historiques à des faits imaginés par elle.

 

Ce roman hallucinant n'est pas tout noir, en dépit de détails sordides et de desseins qui le sont tout autant, puisque Aurore, esseulée au début de l'histoire et encore traumatisée par l'histoire précédente, trouve peut-être l'âme soeur...

 

Francis Richard

 

Le Mage noir, Olivia Gerig, 496 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents chez Encre Fraîche:

Impasse khmère (2016)

L'Ogre du Salève (2014)

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27 juillet 2018 5 27 /07 /juillet /2018 22:15
Journal d'un amateur de fantômes, de Daniel Sangsue

Du 2 janvier 2011 au 15 novembre 2017, Daniel Sangsue a tenu son Journal d'un amateur de fantômes. Il l'a tenu parallèlement à sa vaste recherche sur les fantômes dans la littérature. Daniel Sangsue emploie l'expression inusitée aujourd'hui de pneumatologie littéraire, qui désigne cette science et qui était d'un emploi courant au XIXe siècle.

 

Dans ce journal il parle de fantômes et d'apparitions, à propos de livres, de films, de pièces de théâtre, de voyages, mais aussi de coïncidences spatiales et temporelles improbables, vécues par lui-même ou par d'autres, et qu'il relate dans ce journal, lequel débute au moment où paraît un livre sur ce thème et dont la parution coïncide avec celle d'un autre sur le même thème.

 

En 2011 il publie, chez José Corti, Fantômes, esprits et autres morts-vivants, essai de pneumatologie littéraire et, cette année, chez Hermann, Vampires, fantômes et apparitions, nouveaux essais de pneumatologie littéraire. Dans l'intervalle il publie, en 2012, chez Metropolis, un roman, Le Copiste aux eaux, où il est question de tables tournantes.

 

L'impulsion lui a été donnée par le Journal de Gide, pour qui le monde réel [demeurait] toujours un peu fantastique. Il ne s'agit pas d'un journal intime, mais plutôt extime, dans le sens où Michel Tournier l'employait (vouloir parler de ce qui entoure, comme dans les livres de raison), d'un journal d'exploration contre l'imploration (référence à Michel Butor).

 

Au long de ces sept ans, ce diariste stendhalien convoque nombre d'écrivains, connus et inconnus, qui se sont intéressés ou s'intéressent à la question, qu'il a rencontrés dans la réalité ou dans les bibliothèques, sans que la question puisse être tranchée: les revenants existent-ils ou leurs apparitions sont-elles dues à des hallucinations?

 

Le professeur à l'Uni de Neuchâtel ravit le lecteur avec ses citations, mais aussi avec ses digressions qui ne s'éloignent pas tant que ça du thème.

 

Ainsi quand il aborde le problème de la gestion des morts sur les réseaux sociaux (qui y poursuivent une existence virtuelle):

 

Les échanges entre morts et vivants sont [...] courants sur la Toile...

 

Comment ne pas souscrire à ce qu'il dit du combat entre le livre papier et le livre numérique qui oppose [...] le plaisir contre le pragmatisme, le corps contre la raison :

 

Comme la roue et la cuillère, le livre papier est imperfectible et indépassable (Umberto Ecco); le livre numérique ne procure pas le même confort de lecture que le livre imprimé.

 

Ou, quand il dit, après avoir utilisé plusieurs fois une tablette électronique:

 

Visionner des livres introuvables et des dossiers administratifs me semble le seul intérêt de la lecture sur tablette, que je trouve désagréable en mains et peu pratique pour retrouver des pages et des passages précis des textes.

 

Les connaisseurs apprécieront :

 

L'insomniaque est un fantôme. Il se meut entre le sommeil et la veille comme le fantôme erre entre la vie et la mort. Il est enterré vivant dans son lit d'insomnie. Quand il se promène dans la rue, il porte le regard d'un mort-vivant sur la vie...

 

Dans la recherche, il s'intéresse à l'originalité, à la singularité :

 

Les publications de Freud, Marx, Lévi-Strauss, Barthes, Starobinski - pour ne prendre que quelques exemples - sont-elles issues d'un travail d'équipe ?

 

L'aboutissement d'une recherche n'est pas non plus le résultat d'une planification :

 

La sérendipité (faire une découverte décisive en cherchant autre chose) et la happenstance (être au bon endroit au bon moment) sont les deux mamelles de [la] logique du hasard bienveillant.

 

En tout cas, la méthode de lecture préconisée par Michel Houellebecq et citée par l'auteur est la bonne et s'applique, bien sûr, à son journal :

 

Un livre [...] ne peut être apprécié que lentement; il implique une réflexion (non surtout dans le sens d'effort intellectuel, mais dans celui de retour en arrière); il n'y a pas de lecture sans arrêt, sans mouvement inverse, sans relecture...

 

Francis Richard

 

Journal d'un amateur de fantômes, Daniel Sangsue, 320 pages, La Baconnière

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17 juillet 2018 2 17 /07 /juillet /2018 22:00
Les îles naufragées, de François Hussy

François Hussy situe Les îles naufragées quelque part au milieu de l'Indonésie, de Timor et de la Nouvelle-Guinée. Dans cet archipel, deux îles, séparées par un détroit, Pierre et Joséphine (peut-être n'est-ce qu'une grande île):

 

Au début des années trente, un milliardaire a acheté une concession sur les îles. A la Hollande: l'Indonésie lui appartenait encore. Il les a baptisées du nom de son père et de sa mère...

 

Ce fondateur rêvait d'un empire dont Pierre et Joséphine auraient été le point de départ... Ce devait être un empire de Blancs, dont la ville serait toutefois construite par des Indiens et par des Coréens.

 

Au-delà de la Ville Blanche, réplique d'une ville d'Europe, sans doute Genève, il y a des faubourgs, la Ville Noire, et, encore au-delà, la forêt, peuplée d'indigènes, des Papous, appelés ici Katopis.

 

L'archipel est une République, qui n'est pas reconnue par la communauté internationale et dont les vrais maîtres sont les chefs du Milieu, tel Alistair Zemann, le banquier aux trois filles, l'une d'elles étant promise à Burt, le Hollandais.

 

On ne plaisante pas avec ce genre de gens, sadiques et sans scrupules. Albin qui travaille à l'épicerie Rondière, l'apprend à ses dépens. Il a voulu faire payer deux paquets de cigarettes rouges à Burt, l'offense suprême.

 

En effet Rondière, le patron, lui offre toujours ces deux paquets quand Burt passe à l'épicerie, mais, à dix-huit ans, Albi, jeune homme déjà costaud, a voulu les lui faire payer. S'il tient à la vie, il doit maintenant disparaître...

 

Au Milieu tente de résister le Mouvement de l'égalité dont les figures de proue sont un médecin, Gabriel Hutin, et un juge, Giovanni Sorente. Mais ce mouvement est le pot de terre contre le pot de fer du fabuliste...

 

Seulement il n'y a pas d'un côté les bons, de l'autre les méchants. L'arrivée d'Emilie, la voyageuse, ne lèvera de loin pas les ambiguïtés dans lesquelles se retrouvent tous les protagonistes de cette histoire équatoriale.

 

Sur l'île des forçats travaillent dans une mine d'or, à ciel ouvert. Pour éviter qu'ils ne se révoltent, ils sont tout juste maintenus en santé. Et, comme ils sont privés de femmes, la visite d'Emilie ne les laissent pas indifférents...

 

- C'est la nature qui veut le plaisir de l'homme, dit l'un des personnages avec cynisme. Pour qu'il fasse ce qu'elle lui commande. Dans la haine comme dans l'amour.

 

Tous les personnages ne pensent heureusement pas (ni n'agissent) comme lui... C'est pourquoi ces îles, escadre majestueuse de forêts dominant la mer, s'arracheront peut-être un jour enfin à la côte du malheur et de l'oubli...

 

Francis Richard

 

Les îles naufragées, François Hussy, 360 pages, L'Âge d'Homme (édition revisitée de celle de 1998)

 

La suite dans Revoir les îles.

 

Livres précédents :

 

Les deux premiers volumes de la trilogie Le voyage de tous les vertiges:

Dans un reflet rouge sur l'eau noire (2012) (rebaptisé: La porte pourpre des étoiles)

Le grand peut-être (2017)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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