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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 22:30
Un endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère en bois, d'Aurelia Jane Lee

Dans ce deuxième volume de la trilogie Un endroit d'où partir, d'Aurelia Jane Lee, le lecteur retrouve son héros, Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria (de los Siete Dolores), l'esposito, c'est-à-dire l'enfant trouvé sur les marches de l'église dont il porte le nom. S'il a un prénom masculin, le même que le personnage de Tirso de Molina, quatre prénoms féminins le complètent et résument ses contradictions et son penchant pour les femmes.

 

Le lecteur retrouve aussi, parfois furtivement, les personnages rencontrés dans le premier volume, et qui ont jalonné son apprentissage de la vie: Mercedes, sa mère adoptive, Clara Luz, la fille des propriétaires de l'hacienda où il a été accueilli quand il s'était perdu à vélo, Don Isaac qui y avait été son précepteur et l'avait initié à la peinture, Remedios, la sensuelle chanteuse de la caravane avec laquelle il s'était enfui et avait fui Clara, son premier amour.

 

Après avoir une nouvelle fois fui une femme aimée, Juan s'est réfugié dans le couvent de Nuestra Señora de la Inmaculada Conception. Sa fibre artistique y a trouvé matière à s'exprimer: il a sculpté une vierge en bois et, un beau jour, ne pouvant rester en place, il a repris la route avec cette statue grandeur nature, qui lui servira de viatique pour le gîte et le couvert, deux choses seulement venant à manquer à son tempérament: peindre et faire l'amour...

 

En fait il fait route vers le sud à destination du couvent Santa Maria de los Siete Dolores, où son existence a commencé. Mais, avant d'y parvenir, après avoir longuement marché, il arrive dans le village où sa mère adoptive s'est installée avec Gabriel chez la soeur de ce dernier, après que tous deux ont abandonné la vie religieuse et décidé de fonder ensemble une famille en prêtant main forte à celle des Romero de Torres, Pilar et Andrés, et leurs nombreux enfants.

 

Sur la place du village Mercedes et Juan se reconnaissent et très naturellement ce dernier s'installe à son tour dans la grande maison de famille. Là, comme si c'était une fatalité, il sera à nouveau le bourreau de deux coeurs: il déflorera Isabel, c'est-à-dire trahira Tránsito qui s'est toujours refusée à lui et qu'il avait amadouée avec une cuillère en bois; il fuira les deux pour reprendre son errance, pendant quelques années, en suivant une autre compagne...

 

Davantage que dans le premier volume l'intérêt de ce livre d'aventures en Amérique latine ne réside pas seulement dans l'intrigue, qui connaît moult rebondissements, mais dans les états d'âme qui traversent Juan et les personnages dont il bouscule l'existence, et que l'auteur développe avec une grande finesse, si bien que sous sa plume leur esprit se fait chair et qu'ils deviennent des êtres familiers et d'une véritable consistance pour le lecteur impressionné.

 

Francis Richard

 

Un d'endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère de bois, Aurelia Jane Lee, 288 pages Éditions Luce Wilquin  

 

Volume précédent:

 

Un endroit d'où partir 1. Un vélo et un puma (2016)

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8 juillet 2017 6 08 /07 /juillet /2017 17:45
Voyages d'un jeune homme rangé, de Vincent Philippe

L'expression jeune homme rangé a été popularisée par Tristan Bernard, féminisée par Simone de Beauvoir. Elle est reprise aujourd'hui par le journaliste Vincent Philippe, qui, né en 1940, raconte en effet dans Voyages d'un jeune homme rangé, ceux qu'il a entrepris dans les années 1960 (au sens large) et qui l'ont émancipé.

 

Il a ainsi effectué quatre voyages: à Paris (1959-1960), à Londres (1964), au Canada et aux États-Unis (1967), au Pérou et en Bolivie (1970).  Et pour les raconter, il s'est livré à un exercice périlleux de mémoire (qui lui joue parfois des tours), un demi-siècle plus tard, à l'aide de souvenirs, de notes, de lettres et d'articles retrouvés.

 

Lors de son voyage en Amérique du Nord, il ne peut avoir recours aux moindres photos, qui pourtant sont un adjuvant efficace pour stimuler la mémoire quand elle défaille ou qu'elle ne peut se reposer sur d'autres supports. Heureusement que de nos jours internet lui permet de la raviver de manière en quelque sorte proustienne...

 

Dès lors il ne s'agit pas d'une simple autobiographie. Lors de ces voyages qui forment un jeune homme (qu'il n'aime guère à cinquante ans de distance), il se livre à un travail archéologique sur lui-même, laissant apparaître la mentalité d'un petit-bourgeois cultivé de ces années-là, qui passera en fin de parcours au statut d'homme jeune.

 

Le jeune homme catho est tourmenté. Secrètement, il éprouve, depuis l'adolescence, un désir inavouable pour les garçons. Cela ne se peut donc. Alors, il tente de donner le change, à lui-même comme aux autres, en se lançant dans des conquêtes féminines qui commencent sans aboutir jamais, parce que le coeur n'y est décidément pas.

 

A Londres il écrit dans son cahier bleu qu'il doute d'y faire l'expérience de ce qu'on appelle "une mauvaise vie". Mais en toute sincérité, je ne sais si c'est par crainte ou par un acte positif de mon esprit. Je crois qu'il y a des deux dans mon attitude. Aujourd'hui il commente: Des phrases qui tournent en rond, et, pour le fond, du sous-Julien-Green...

 

Il ne s'agit pas d'une simple autobiographie non plus parce que sa fibre journalistique s'affirme au fil de ses voyages et que, ce qu'il en dit, alors et maintenant, sont de véritables reportages sur les êtres et les choses qu'il a pu observer, route faisant, en les replaçant dans leur contexte, si bien qu'au-delà de sa personne, c'est toute une époque qu'il restitue.

 

S'il fut un jeune homme rangé avant d'entreprendre ces voyages, il ne l'est plus une fois achevés. Qu'il se rassure, le lecteur ne peut trouver son travail impudique, comme il en exprime la crainte dans son avant-propos: il a transformé l'essai tenté, plus ou moins un demi-siècle après, de savoir comment le contact avec l'étranger l'a marqué et façonné.

 

Francis Richard

 

Voyages d'un jeune homme rangé, Vincent Philippe, 252 pages Editions de l'Aire

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 21:45
Les jambes d'abord sont lourdes, de Vincent Kappeler

Les jambes d'abord sont lourdes, c'est la phrase de la fin, le symptôme d'un phénomène physique que subit l'un des protagonistes de l'histoire et qui préfigure son grand sommeil...

 

Reprenons le récit par le commencement, enfin, si commencement il y a, parce qu'en fait ce récit est sans queue ni tête, et inversement. C'est ce qui fait son charme, ou pas.

 

Le lecteur sérieux est prévenu, il doit suivre les préceptes: s'abstenir et circulez, il n'y a rien à lire. Pourtant il y a un fil dans ce labyrinthe de propos déjantés, le fil d'Amandine.

 

Amandine Lenoir est en effet le personnage qui apparaît en filigrane tout au long de ce prétendu récit. C'est un agent de renseignement comme il en existe dans les années 1960.

 

Amandine fait la connaissance de Claude Ramirès qui est agent, mais de recouvrement, pour le compte de la ville de Lausanne: elle est son contact à Pékin où il recherche Lee.

 

Lee est un locataire de restaurant de cette capitale, parti sans payer son loyer, en emportant non pas des petites cuillères, mais des casseroles en fonte. Total: 1'724 francs...

 

Le contact est établi entre Amandine et Claude. Pas pour longtemps. Elle lui pose un lapin. Claude poursuit Lee de Pékin jusqu'à Dallas, via Paris, d'où il fuit Amandine retrouvée...

 

Il court, il court le récit, reprend vingt ans après. Lecture faisant, d'autres personnages surgissent, tourbillonnent autour des amants (qui font souche), aussi improbables qu'eux.

 

Si pas sérieux, le lecteur joue le jeu dans lequel Vincent Kappeler l'entraîne et fait force allusions, autant de clins d'oeil et dérisions pour initiés: c'est hilarant, un brin potache.

 

Francis Richard

 

Les jambes d'abord sont lourdes, Vincent Kappeler, 80 pages L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Loin à vol d'oiseau (2015)

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 22:00
Dieu n'habite pas La Havane, de Yasmina Khadra

Je m'appelle Juan del Monte Jonava et j'ai cinquante-neuf ans. Dans le métier, on me surnomme "Don Fuego" parce que je mets le feu dans les cabarets où je me produis.

 

C'est ainsi que se présente le narrateur de Dieu n'habite pas La Havane, le roman de Yasmina Khadra. En fait Juan met le feu en interprétant avec brio, tous les succès de rumba et de son, ces genres de musique typiquement cubains.

 

A Cuba tout appartient à l'État, qui se mêle de tout ce qui fait la vie des gens, qu'il s'agisse de leurs biens et de leurs personnes (il existe des entreprises étatiques qui s'occupent des artistes...). Quoi qu'il décide, l'État est toujours dans son droit...

 

La contrainte idéologique y est telle qu'elle a eu raison de la Foi: après avoir épuisé l'ensemble des recours au Père de Jésus, et ce dernier s'étant inscrit aux abonnés absents, les quêteurs de miracles se sont déportés sur l'esprit de leurs ancêtres...

 

Juan se produit au Buena Vista Café. Eh bien, l'État a décidé de le vendre à une dame de Miami dans le cadre de la privatisation décidée par le Parti. Et Juan, malgré qu'il en ait, se retrouve sans emploi, sans qu'il n'ait rien à y redire.

 

Or la musique est tout pour Juan: sans la musique, je ne suis qu'un écho anonyme lâché dans le vent. Je n'ai plus de veines, et donc plus de sang; je n'ai plus d'os pour tenir debout ni de face à voiler.

 

C'est au point qu'il a sacrifié sa famille à son art. Sa femme Elena a demandé le divorce; il ne voit que rarement sa fille Isabel qui vit avec sa mère; il habite chez sa soeur aînée Serena, avec toute une smala:

 

Nous sommes douze personnes à vivre sous le même toit: Serena, Javier, son mari, et leurs trois enfants; Pilar, la soeur de Javier, son époux Augusto et leur bébé; Lourdes, une cousine venue de la campagne soigner son arthrose, et qui oublie de rentrer chez elle; Ricardo mon fils de dix-huit ans et moi.

 

Depuis qu'il chante épisodiquement, Juan parcourt Casa Blanca le quartier de La Havane où il habite. Un de ces refuges est, à deux pas de la station maritime, un tram vert, là depuis des années, figé dans sa panne qui en dit long sur certaines idéologies.

 

Juan aime s'étendre sur la banquette de ce tram qui sied à [ses] états d'âme, les deux mains derrière la nuque. Or, un jour, il y découvre une jeune femme rousse qui est venue chercher du travail à La Havane et dont le frère a été arrêté avec toutes leurs affaires...

 

Il la revoit un soir, à proximité du tram, alors qu'elle est en train, en chantonnant, de laver son unique robe au bord de la berge, seulement vêtue d'un slip et d'un soutien-gorge: une secousse tellurique aussi angoissante qu'une possession m'a fortement ébranlé...

 

Quelque temps plus tard il retrouve cette jeune femme, au même endroit, en piteux état, du sang sur le visage, sur les bras et sur le devant de la robe. Puisqu'elle ne veut pas se rendre à la police, il arrive à la convaincre de la suivre chez sa soeur qui va s'occuper d'elle.

 

Et peu à peu Juan ressent pour Mayensi, le prénom de cette belle rousse au corps de rêve, quelque chose qu'il n'a jamais éprouvée auparavant: bien qu'elle ne fasse que le tiers de mon âge, elle possède déjà une bonne partie de mon âme...

 

Après quelque résistance, Mayenci succombe aux avances de Juan et ils filent le parfait amour. Elle dédie même au chanteur un poème magnifique qui lui fait dire: c'est le plus bel hommage qu'on m'ait fait depuis que je suis venu au monde.

 

Le chanteur et la poétesse forment un joli couple: la musique convoque le corps, la poésie interpelle l'âme, comme le dit le poète Manuel B. Harvas, que vénèrent les défavorisés de l'île et Mayensi, à laquelle Juan fait le cadeau de lui permettre de l'approcher.

 

Ce ne sera pas en raison de leur différence d'âge que l'histoire de Juan avec Mayensi s'achèvera... Quelle qu'en soit la raison, c'était de toute façon une histoire trop belle pour aller au bout d'elle-même, pareilles aux promesses qui ne nous engagent à rien et que nous ne sommes pas censés tenir...

 

Francis Richard

 

Dieu n'habite pas La Havane, Yasmina Khadra, 312 pages Julliard

 

Livres précédents chez le même éditeur:

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 22:55
Remington, de Christophe Ségas

Le fabricant américain d'armes Remington fabriquait aussi des machines à écrire qui portaient son nom. Dans le roman de Christophe Ségas, c'est un spécimen d'une de ces machines mythiques qui tient la vedette et survit à tout le récit.

 

Au temps de l'Histoire-Jadis, sommet moral et technique de l'humanité, on vivait bien mieux qu'après le Flash, la Césure, le Klash, ou le Reset... Le laissent penser les quatre récits écrits sur cette Remington, 180 à 200 ans après la solution de continuité.

 

Car le récit est tapuscrit sur elle, à quatre paires de mains, celles d'un archéologue, Sill, d'un artiste-peintre, Arbuss Thomas, d'un joueur de banjo, Simon, et d'un chroniqueur anonyme. Lesquels se passent ce témoin et l'utilisent pour mémoire.

 

Dans ce futur indéfini, Sill imagine l'âge d'or qu'a donc dû être la civilisation d'avant leur ère. Ainsi, en 183, s'extasie-t-il sur un pied-à-l'eau, c'est-à-dire un pédalo, qui en était l'apogée technique et dont il a exhumé un exemplaire lors d'une fouille: 

 

Nous, par comparaison, nous sommes un peuple de brutes engoncées dans nos boues et nos structures administratives, dépendantes de bêtes de somme retorses pour tracter des carrioles d'une lourdeur ahurissante.

 

Comme il s'insurge contre la destruction de ce vestige, les autorités le contraignent à l'exil et gardent la Remington. Laquelle échoit à Arbuss Thomas qui y consigne les faits et gestes d'une secte violente qui prend l'ascendant et dont le slogan est:

 

Soleil à vous! Pureté!

 

Un jour, Arbuss Thomas tente en vain de fuir. La Remington est récupérée par Simon, mais son chariot a été faussé parce que Thomas s'en est servi pour défoncer un crâne, si bien que le récit est imprimé de biais pendant vingt pages, avant réparation.

 

Le chroniqueur anonyme reprend sous un autre angle les récits de ses prédécesseurs à partir d'archives inédites. Il raconte notamment à partir des carnets laissés par un des personnages l'aventure d'un engin qui ira par monts et par golfes:

 

L'engin s'appellera donc montgolfière...

 

Il reviendra à Nivard quelque 140 ans plus tard de tirer les conclusions de ces quatre récits de choses vues et de chercher pourquoi l'humanité s'était à ce point délitée. Il comprendra que les sectarismes et les soifs d'absolus peuvent être mortels...

 

Francis Richard

 

Remington, Christophe Ségas, 224 pages, Hélice Hélas et Le Nouvel Attila

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 22:30
J'avais deux fils, de Sarah Leuenberger-Steiner

La narratrice s'est mariée jeune, avec Alessandro. A 23 ans, elle n'avait qu'un objectif, celui de fonder une famille. Aussi, après Nathan, a-t-elle eu un second enfant, Tobias, qui naît le 4 juillet 1973 et qui ressemble à un bout de ciel...

 

Au bout de quelques années elle en a cependant assez de n'être qu'une mère au foyer et d'être effacée du reste de la société. Les jours s'écoulent, monotones. Alessandro ne lui porte plus d'intérêt. L'éducation de ses enfants ne l'occupe guère.

 

Alors, tandis que Tobias n'a que 6 ans, elle décide de trouver un emploi. Et elle décroche un travail à temps partiel dans un cabinet d'avocat. Elle se dit, requinquée: Je ressuscite d'entre les ménagères pour renaître en femme libre.

 

De ses collègues, Lydie et Margareth, elle se fait des amies, à la vie, à la mort. Mais, à la maison, son mari lui reproche le désordre, les corvées ménagères négligées, ce que font toutefois oublier ses entrées financières.

 

Nathan est un garçon sans problèmes: Son assiduité à l'étude me conforte dans l'art de gérer ma famille et renforce mon sentiment de confiance. Tobias, lui, fait les quatre cents coups, mais il est si attachant, ses sentiments sont si purs...

 

Bref elle fait confiance à l'un et passe tout à l'autre. Celui-ci est-il chapardeur, à chaque fois je réduis l'importance des incidents d'un revers de main, l'insignifiance des vols l'absout et me préserve de mes responsabilités.

 

Cette famille est ordinaire, comme le ton délibérément adopté pour le récit, même si les parents font quelques écarts conjugaux et que Tobias tombe de Charybde en Scylla, puisqu'il aura maille à partir avec la justice et deviendra toxico.

 

Cette situation bascule dans l'horreur quand Tobias disparaît, le 30 mai 2003, peu avant ses 30 ans, l'année de la canicule, à l'issue d'une fête, la Goa Trance Psyclipse, où il s'est rendu avec son amie du moment, sans paraître s'y être défoncé.

 

Comme Tobias est connu des services de police, l'enquête conclut tout d'abord à une fugue, jusqu'au jour où, le 18 décembre 2003, des policiers sonnent à la porte de ses parents et leur annoncent qu'un de ses fémurs a été découvert...

 

Dès lors la narratrice de Sarah Leuenberger-Steiner pourra dire: J'avais deux fils, sous entendu: il m'en reste un, auquel elle n'a jamais su dire qu'elle l'aimait. Comment le second est mort lui permettrait de faire son deuil...

 

Francis Richard

 

J'avais deux fils, Sarah Leuenberger-Steiner, 152 pages L'Âge d'Homme

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 22:20
Province, de Richard Millet

Ce roman de Richard Millet se passe en Limousin, à Uxeilles, une ville de 11 000 habitants, dépourvue du rang de sous-préfecture, contrairement à Ussel, sa voisine, son double triomphant, bien que le nom d'Uxeilles, qui signifie presque la même chose, sonne plus beau comme l'or royal ou celui des crépuscules...

 

La narratrice y fait le récit d'un revenant, d'un natif, qui a quitté jadis la ville pour les cieux toulousains, où il s'est fait connaître en tant que journaliste spécialisé dans la politique étrangère sous le pseudonyme un peu toc de Saint-Roch: ce qui faisait un peu salon de coiffure, mais qui lui permettait de respirer autrement.

 

Uxeilles est une ville de Province à trois étages: chez nous, il y a, principalement, les gens d'en haut et ceux d'en bas, entre lesquels hésitent ceux de la ville médiane. Une ville où s'opposent deux clans: ceux qui craignent que les étrangers ne prennent trop d'importance, et ceux qui redoutent surtout les conséquences du réchauffement climatique.

 

Louis Saint-Roch baptisera les deux camps, qui ne se confondent pas avec conservateurs et progressistes, de noms qui leur resteront, bien après que tout sera fini: ce seront les Lépantistes, parce qu'ils font profession de s'opposer aux musulmans en révérant la victoire de la chrétienté sur les Ottomans, et les Océaniques, ouverts aux influences atlantiques.

 

Pourquoi Pierre Mambre est-il revenu? Pour se marier? (A bientôt soixante ans, on ne se marie pas, en province) Pour une femme? Pour écrire? Pour s'occuper de son père? Les langues vont bon train. Une rumeur se propage, à la suite d'une de ses plaisanteries, ou d'un de ses propos provocateurs dont il va se montrer coutumier:

 

Je suis revenu à Uxeilles pour baiser le plus de femmes possible.

 

Quoi qu'il en soit, nous sommes en province: impossible de se cacher, chez nous, sauf au plus profond de soi, où ce que l'on dissimule est encore trop visible: tout passe par la place publique et finit dans le murmure. C'est-à-dire qu'on y raconte tout et n'importe quoi, mêlant le vrai et le faux sur ce vieux cerf bramant au fond des bois.

 

Car le héros du livre n'est pas seulement le revenant bien membré, attiré par de jeunes personnes, mais la province dont la narratrice désabusée dit d'emblée qu'elle est une dent particulièrement dure du temps: Car nous avons le temps, ici, comme on dit; et j'ajouterai que nous avons le temps pour nous, où cette dent nous cloue à nous-mêmes.

 

Cette anonyme, auquel Richard Millet prête sa plume, partage avec quelques-uns, y compris l'auteur, le goût d'une langue dont le respect de la syntaxe et du mot juste est un acte de foi qui dépasse nos maigres existences, et elle en fait la démonstration au lecteur ravi quand elle parle en ces termes d'elle-même et des siens:

 

Nous sommes des provinciaux qui avons fini par aimer la province pour elle-même, et non seulement la nôtre, en particulier, mais aussi le fait provincial, un peu comme on finit par s'habituer à l'idée de mourir et par désirer l'idée de la mort parce qu'elle est universelle et apaisante, comme la province, l'amour, la littérature, la maladie.

 

Francis Richard

 

Province, Richard Millet, 336 pages, Éditions Léo Scheer

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012)

Trois légendes (21 novembre 2013)

L'Être-Boeuf (3 décembre 2013)

Une artiste du sexe (30 décembre 2013)

Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)

Solitude du témoin (3 mai 2015)

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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 22:55
1,2 Milliard, de Mahesh Rao

1,2 Milliard, c'est grosso modo la population de la République de l'Inde en 2015. Si Mahesh Rao en a fait le titre de son recueil de nouvelles, paru cette année-là, sous le titre One Point Two Billion, c'est pour exprimer cette multitude.

 

Le faire en en faisant le tour en treize nouvelles est une gageure. Et, pourtant, ces treize nouvelles donnent bien un aperçu de l'Inde d'aujourd'hui à travers de nombreux personnages, universels, avec, toutefois, une touche singulièrement indienne.

 

Béatitude éternelle se passe dans l'état de Mysore, qui a donné son nom à un style de yoga. Il n'est pas étonnant que l'héroïne en soit Bindu, directrice du Paramaskha International Yoga Centre, saisie de nausées à l'annonce d'une inspection du DOSA:

 

Tous les instituts disposant d'une licence autorisant à dispenser des activités spirituelles et des disciplines morales devaient s'assurer que leurs locaux et leurs pratiques répondaient aux critères homologués par le gouvernement.

 

Avant que la narratrice de Tambours ne soit personne déplacée dans un camp par des soldats, deux faits se sont produits aux abords de son village: l'implantation de la raffinerie puis la venue des naxalites. Elle aperçoit dans ce camp celle qui lui a volé son mari:

 

Même en un lieu comme celui-ci, il y a de la musique. Les sons s'élèvent au-dessus du massif sal et entrent dans la tente. J'entends la conversation entre deux tambours. Il y a le gros, le mâle et son roulement puissant. Puis il y a le petit, la femelle et sa résistance.

 

Le narrateur du Supplice des feuilles (c'est l'agitation de la tasse quand l'eau bouillante est versée sur le thé) est, malheureusement pour lui, amoureux de [sa] belle-fille. Il prend ses petits déjeuners avec elle, à la plantation, située non loin de Coonoor:

 

J'ai dit que mes sentiments ne se fondaient pas sur le désir charnel et je le maintiens. Mais il faut ajouter que Meera est belle. Parfois quand elle est perdue dans son propre monde, son visage me rappelle l'une de ces reines de tragédies des années cinquante.

 

L'évocation de ces trois premières nouvelles donne un aperçu du recueil: il y est question de yoga, de rebelles maoïstes et de thé, mais aussi d'atteinte de son niveau d'incompétence, de vengeance féminine et d'amours interdites: singularités donc, et universalités.

 

Il en est de même dans les nouvelles suivantes:

- flirts croisés au restaurant, où deux couples dînent sous le ciel nocturne de Pondichéry;

- charnier découvert sur une propriété au Rajasthan;

- rivalité entre deux pratiquants du kushti, la lutte indienne;

- discorde tragique entre une jeune belle-mère et sa belle-fille;

- avocat coureur de jupons qui finit par tomber sur une femme bien différente des autres;

- ancien acteur de Bollywood, qui se fait mentor, sans conviction, mais non sans succès;

- vieux fou, au sang maudit, que sa femme quitte pour prêcher l'évangile;

- femme qui voudrait, puisqu'ils inventent des journées pour n'importe quoi maintenant, qu'une soit consacrée à Minu Goyari;

- abécédaire interdit par la police parce que la dernière lettre, zoi (zoi se zalim signifie tyran) est illustrée par l'image d'un homme avec un bâton;

- lancement d'un soda typiquement indien, Shakti-Cola après refus d'autorisations administratives par les régulateurs de la planification...

 

Dans ces nouvelles, l'effet produit est bien celui d'une multitude de destins, qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes, dans le cadre d'une immense Inde contemporaine, qui n'a plus que de lointains rapports avec les poncifs de naguère et qui est entrée de plain pied dans le monde moderne (et ses lourdes réglementations), tout en gardant des spécificités.

 

Francis Richard

 

1,2 Milliard, Mahesh Rao, 272 pages Zoé (traduit de l'anglais par Christine Raguet)

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24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 22:55
Quand sort la recluse, de Fred Vargas

Le commissaire Adamsberg se trouve à Grimsey, une petite île islandaise, quand il reçoit de Paris le message suivant:

 

Femme écrasée. Un mari et un amant. Pas si simple. Présence souhaitée. Informations suivent.

 

De mauvais gré - il se trouve bien dans ce pays brumeux - il rentre à Paris. Et dénoue cette affaire avec une simplicité déconcertante. Parce que le commissaire Adamsberg ne pense pas, mais a un don, celui de voir dans les brumes...

 

Dans la foulée de cette affaire réglée, c'est à une tout autre affaire qu'il va se consacrer, incidemment, au risque de susciter l'incrédulité d'une partie de son équipe, justement en raison de sa manière de voir, qu'il attribue à des bulles gazeuses se promenant dans son cerveau...

 

Il a remarqué que le lieutenant Voisenet avait masqué l'écran de son ordinateur avant de partir et ça l'avait intrigué. En fouillant l'ordinateur de ce collègue, sur la dernière page consultée, il avait vu la photo d'une petite araignée brune, sans nul intérêt apparent.

 

Alors il avait consulté, en les remontant une à une, les pages recherchées par le lieutenant sur la Toile. Il s'agissait d'articles sur les caractéristiques de ladite araignée et d'articles de journaux récents aux titres alarmistes:

 

Le retour de l'araignée recluse? Un homme mordu à Carcassonne - Faut-il avoir peur de la recluse brune? Un second décès à Orange.

 

Il faut croire que le mot recluse fait retentir quelque chose en lui parce que, du coup, il s'intéresse à ces morts (qui font le buzz sur les forums) et à l'araignée dont la morsure serait la cause. Or ce qu'il apprend rend suspectes ces morts prétendument accidentelles.

 

La recluse, comme son nom l'indique, est une araignée qui se cache. Elle est inoffensive. Elle ne mord que si elle y est contrainte et ses morsures ne sont pas mortelles. Il en faudrait un grand nombre, improbable, pour qu'elles le soient...

 

Alors, le commissaire Adamsberg, à l'insu de sa hiérarchie, enquête avec la garde rapprochée de son équipe, qui sait d'expérience que le patron, avec sa curieuse manière de voir les choses, est capable de résoudre les affaires les plus complexes.

 

Pour Fred Vargas - et pour son commissaire - les mots ont de l'importance. Quand elle parle de recluses, il faudra assez vite entendre le mot dans ses deux acceptions: celle des araignées et celle des femmes, qui se cloîtraient pour offrir leur vie à Dieu...

 

Aussi, une fois refermé Quand on sort la recluse, le titre à double sens du livre apparaît-il au lecteur comme un excellent résumé de l'histoire, où l'auteur prend un plaisir venimeux à entraîner le lecteur sur de fausses pistes.

 

Si le passé des deux victimes, puis des suivantes (il y en aura bien d'autres), lui permet de comprendre assez vite le mobile des meurtres, il faudra au lecteur attendre le dénouement pour comprendre qui les a commis, et, surtout, comment...

 

Francis Richard

 

Quand sort la recluse, Fred Vargas, 480 pages Flammarion

 

Livres précédents de l'auteur:

Temps glaciaires, 496 pages, Flammarion (2015)

L'armée furieuse, 430 pages, Viviane Hamy (2011)

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21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 22:40
Un endroit d'où partir: 1. Un vélo et un puma, d'Aurelia Jane Lee

L'existence est ainsi faite, de périodes où tout suit son cours, où l'on a à peine le temps de penser, où l'on se sent comblé ou non, mais où, en tout cas, rien n'est remis en question parce que l'on vit selon ses habitudes, retenu par de vraies ou fausses obligations, aveuglé par ses peurs, entraîné dans une routine.

 

Le moins qu'on puisse dire est que l'existence de Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria, le héros de ce premier volume de la trilogie Un endroit d'où partir, d'Aurelia Jane Lee, n'est pas routinière indéfiniment, quelques années tout au plus pour chaque période.

 

Rien n'est remis en cause, jusqu'au jour où une rencontre, un défi, une catastrophe [...] bouscule tout et amène souvent à revoir tout ce l'on croyait savoir jusque-là, l'image que l'on avait de soi et de son avenir, faisant saigner à nouveau des blessures que l'on croyait cicatrisées.

 

Dans ce premier volume, Juan, un esposito - enfant exposé - sur le seuil de l'église Santa Maria de los Siete Dolores, connaît trois périodes d'apprentissage de sa vie d'homme, pendant lesquelles il bénéficie curieusement de traitements de faveur de la part des autres.

 

De sa naissance incertaine - on ne savait ni où ni quand exactement il était né - jusqu'à l'âge de neuf ans, il vit dans un couvent: c'est la mère Esperanza qui l'a trouvé et l'y a emporté. Il y a été recueilli faute d'avoir pu être adopté par une des familles du village.

 

La plus jeune des religieuses du couvent, soeur Mercedes, surtout, s'est occupée de lui. Vraie mère pour lui, elle lui a appris à lire et à écrire à partir d'un abécédaire des plus pieux. Elle en fait une maladie quand un jour il disparaît en partant avec un vélo sans plus donner signe de vie.

 

En fait, sans le vouloir, Juan s'est perdu et n'a pas trouvé le chemin du retour au village. Il est trouvé endormi dans un village éloigné par un palefrenier et est cette fois recueilli dans une hacienda. Il y rend de nombreux services jusqu'au jour où il est remarqué par la maîtresse des lieux.

 

Celle-ci, Doña Rosa Garcia de Alvarez, trouve en Juan des qualités dont sa fille Clara Luz lui semble dépourvue. Elle le confie donc à un précepteur, Don Isaac Pérez Muños, qu'elle a pris sous son aile et qui transmet au jeune Juan de nombreuses choses.

 

Mais la connaissance, selon Don Isaac, n'est qu'un centième de l'intelligence: [ce sont] la justesse du jugement, la qualité du raisonnement, l'esprit critique, la discipline et les capacités d'analyse qui [font] la différence. Et c'est ainsi qu'il initie son élève brillant à la peinture...

 

La venue de saltimbanques, qui se donnent en spectacle plusieurs jours aux habitants de la plantation, met un terme à cette période d'apprentissage artistique et sentimental (Étant donné la fascination de Juan pour la lumière, il n'était guère étonnant qu'il fût tombé amoureux de la bien nommée Clara Luz).

 

Parmi les spectacles, il y aura celui, sulfureux, d'une jeune femme, très belle, brune et soyeuse, qui dansera sensuellement avec un puma, et, plus particulièrement encore, celui d'une chanteuse, qui, sans être vraiment belle, saura le fasciner par l'émotion pure que suscitera en lui l'onde vibratoire de sa voix...

 

Aux périodes d'habitudes discontinues que connaît Juan, répondent en contrepoint celles que connaissent soeur Mercedes et le père Gabriel, l'aumônier du couvent, que la présence puis l'absence de Juan ont rapprochés, si bien qu'ils voient leurs existences toutes tracées bousculées à leur tour...

 

Dans le cas de Juan, comme dans celui de Mercedes et de Gabriel, le monde chrétien occupe une place importante dans ce volume, dont le récit se passe dans un pays d'Amérique latine non précisé. Il sert de toile de fond aux aspirations contradictoires auxquelles sont sujets les êtres de par leur humaine condition...  

 

Francis Richard

 

Un endroit d'où partir 1. Un vélo et un puma, Aurelia Jane Lee, 256 pages, Éditions Luce Wilquin

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 22:00
Amarres, de Marina Skalova

Un inconnu accoste sur une île. Il a fait davantage qu'y jeter ses Amarres: il a tiré son bateau sur le rivage. La langue des habitants ne lui est pas étrangère, mais il ne comprend pas leur accent, comme ils ne comprennent pas le sien.

 

Le jour déclinait. Il semblait rougir de devoir disparaître.

 

Il a faim, mais rien à manger n'est laissé dans les rues. La ville est d'une propreté immaculée. Pour dormir il s'installe dans l'entrée d'un immeuble. Où il fume, pour chasser sa faim. Par précaution il attache son sac à une grille d'égout.

 

Il a préparé son voyage. Il s'est renseigné sur les usages, sur les convenances. Pour ne pas se faire remarquer, pour que tout se passe bien, il a acheté un habit clair, discret. Il s'est efforcé de comprendre les croyances pour être plus proche.

 

Mais, dans une île, univers fermé sur lui-même, il est bien difficile d'abolir les distances entre les autres et soi quand on est pour eux l'étranger et qu'on est différent, de manière visible. Quelque effort qu'il fasse, il sent bien qu'il leur demeure suspect.

 

Trouver à se loger n'est pas aisé. La chance lui sourit pourtant. Il n'est pas surprenant qu'elle prenne le visage d'un vieil homme, l'un des seuls de l'île à avoir parcouru le monde, c'est-à-dire à s'être ouvert l'esprit et à parler une langue limpide.

 

Comme ce dernier veut reprendre la mer, il lui laisse son atelier, où le nouveau venu croit avoir trouvé refuge, mais les soupçons demeurent et l'hostilité continue de se manifester envers lui. Il est facile de lui imputer les éléments contraires qui surviennent...

 

La tension monte dans le récit que fait le narrateur de Marina Skalova, à peine freinée par le fait d'avoir été, un soir, invité à manger, chez des autochtones. Car il a ressenti, sans raison, quelque chose d'étrange en leur serrant la main.      

 

Ce ressenti est en réalité un pressentiment. Même s'il se sent heureux sur l'île, même s'il voudrait ne jamais en repartir, il sait bien, au fond de lui-même, que tout cela ne [durera] pas. Il ne peut pourtant pas imaginer le sort qui lui est promis, inéluctablement...

 

Francis Richard

 

Amarres, Marina Skalova, 80 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

 

Atemnot (Souffle court) Cheyne (2016)

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 22:55
Les Mandible: Une famille, 2029-2047, de Lionel Shriver

2029. A la tête des États-Unis d'Amérique, le premier président latino, Alvarado, fait face à une chute sans précédent du dollar et à une hausse des taux d'intérêts. Le bancor, la monnaie concurrente, instaurée par des pays membres du FMI, est, selon lui, destinée à remplacer le dollar.

 

Pour contrecarrer cette offensive contre la monnaie nationale (les obligations américaines détenues par des investisseurs étrangers devront désormais être acquittées en bancors), le président Alvarado annonce lors d'une allocution télévisée une série de mesures temporaires, assorties de peines de prison ou d'amendes :

 

- il est interdit aux citoyens américains de détenir des bancors

- il est interdit aux entités américaines d'effectuer des transactions en bancors à l'étranger

- il est interdit de sortir du pays avec plus de cent dollars

- il est interdit aux particuliers (et aux bijoutiers) de détenir de l'or sous quelque forme que ce soit.

 

Le président Alvarado enfin déclare que les États-Unis, compte tenu de la conspiration ourdie contre eux par des puissances étrangères, proclament la réinitialisation de la dette nationale, c'est-à-dire sa dénonciation: dès lors, tous les bons, les billets, les obligations du Trésor sont déclarés nuls et non avenus.

 

En 2024, le pays avait déjà été secoué par L'Âge de pierre, expression contractée en Âge-pierre: c'était un cataclysme provoqué par la paralysie de [son] infrastructure Internet vitale par des puissances étrangères hostiles. On pensait naïvement qu'après une catastrophe pareille le pire était passé...

 

Eliott Mandible a fait fortune dans les moteurs Diesel. Son petit-fils, Douglas, qui a dirigé une fructueuse agence littéraire, en est le tuteur fiduciaire (son ex-femme Mimi n'a pas pu mettre la main dessus). Son fils, Carter, ancien journaliste au New York Times, en sera bientôt le dépositaire.

 

(L'Âge-pierre a donné le coup de grâce aux livres et aux journaux papier...)

 

Douglas a eu deux enfants avec Mimi: Carter et Enola. Il vit maintenant avec Luella, sa seconde épouse, beaucoup plus jeune que la première (vingt-deux ans de moins), mais, cette gracile et élégante intruse, qui plus est afri-méricaine, a été frappée de démence à l'approche de la soixantaine...

 

Carter et sa femme, Jayne, ont eu deux filles, Florence et Avery, et un fils, Jarred:

 

- Florence Darkly travaille dans un centre d'hébergement et vit avec son compagnon, Esteban, guide mexicain, et son fils, Willing, treize ans, dans une maison durement acquise à Brooklyn

- Avery est thérapeute et a épousé Lockwell Stackhouse, professeur d'économie (un technocrate keynésien) à l'université de Georgetown; ils ont une fille, Savannah, et deux fils, Goog et Bing, qui étudient dans les meilleures écoles

- Jarred est le rebelle de la famille, un écolo qui a viré survivaliste...

 

Enola, alias Nollie, est écrivain, soixante-treize ans. Elle s'est installée en Europe à la fin des années 1990. Un seul de ses livres s'est bien vendu (Mieux vaut tard). Sa nièce Florence dit qu'elle osait tout: Insolente, téméraire, vivant toujours des histoires d'amours torrides [...]. C'était une vraie bombe.

 

Les mesures prises en 2029 par le président Alvarado ne seront pas sans effets de ruine (décrite en détail) sur les Mandible: les cartes seront redistribuées dans les années suivantes. Il y aura surtout des perdants et ce ne seront pas ceux qui semblaient avoir les meilleurs atouts au départ qui s'en sortiront le mieux.

 

Au fil de cette saga, Lionel Shriver met dans la bouche de certains des personnages des propos tout simplement inaudibles aujourd'hui par les contemporains, sans doute parce que la pensée unique étatiste les empêche d'ouvrir les oreilles et qu'elle a encore, hélas, de beaux jours devant elle:

 

Dans les cent ans qui ont suivi la création de la Réserve fédérale en 1913, le dollar a perdu 95% de sa valeur - quand l'un des objectifs de la Banque centrale était justement de sauvegarder l'intégrité de la monnaie.  (Douglas à son fils Carter)

 

Tu me prêtes dix dollars. Je photocopie le billet quatre fois, te rends l'une des copies, et j'annonce que nous sommes quittes. C'est ça, monétiser la dette: je ne te dois rien, et tu te retrouves avec un bout de papier qui ne vaut rien. (idem)

 

L'inflation est un impôt. De l'argent pour le gouvernement. Un impôt que les citoyens ne considèrent pas comme un impôt. Pour les hommes politiques, il n'y a rien de mieux. Mais l'inflation n'est pas inévitable. (Willing à sa mère Florence)

 

C'est l'erreur que tout le monde fait en pensant que tout est plus cher. En fait, les prix sont les mêmes. Ils n'augmentent pas; c'est la valeur de la monnaie qui baisse. (idem)

 

On ne peut pas dénoncer une dette par un discours. On doit payer d'une manière ou d'une autre. (idem)

 

Tous les gouvernements volent leurs concitoyens. C'est leur raison d'être. Les rois et compagnie: eux aussi ils volaient leurs peuples. Le président l'a fait d'un coup, cette fois [avec la Dénonciation]. (Willing à son grand-père Douglas)

 

Le récit se termine, après un saut d'une quinzaine d'années, en 2047. Le meilleur des mondes étatiques est établi, c'est-à-dire que les citoyens américains ont accepté volontairement leur servitude, dont la technologie s'est faite le meilleur instrument, mais un État d'Amérique a fait sécession et y règne la liberté qui n'a là-bas rien d'une utopie...

 

Francis Richard

 

Les Mandible: Une famille, 2029-2047, 528 pages Belfond (traduit de l'américain par Laurence Richard)

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12 juin 2017 1 12 /06 /juin /2017 21:55
Le grand peut-être, de François Hüssy

Ce n'était qu'une illusion, peut-être - décidément, je ne cessais de me heurter aux petits peut-être qui peuplaient le grand peut-être, comme Rabelais ou Stendhal appelaient l'après-mort; j'étais peut-être le jouet d'une hallucination protectrice, mais les hommes que je voyais s'avancer vers moi, de l'autre côté de la haute grille de fer forgé, n'avaient rien de sinistre.

 

Cet extrait est tiré du deuxième volume, Le grand peut-être, de la trilogie du Voyage de tous les vertiges, et en explique le titre: le narrateur de François Hüssy raconte à une deuxième personne ce qui lui semble être l'au-delà, qui ressemble à bien des égards à l'au-deçà. Il vient peut-être de quitter ce dernier, mais rien n'est moins sûr, parce qu'il ne se souvient même pas de sa mort et que c'est vertigineux:

 

Dans l'au-deçà, même si elle m'obsédait, j'ai vécu heureusement sans rien savoir de ma mort future; ici, je survis malheureusement sans rien savoir de ma mort passée. En ignorant même à quel point elle est passée. Autrement dit, si j'ai fini d'y passer!

 

A la fin du premier volume, initialement intitulé Dans un reflet rouge sur l'eau noire, il se trouvait en compagnie de Léo et de sa chienne Loulou à l'intérieur d'une petite voiture grenat. Le vieil homme l'enjoignait de les quitter au moment de s'engager dans le monde souterrain situé au-dessous du monstrueux palais qui dominait la grande avenue, comme une montagne. Mais il n'avait pas voulu sauter du véhicule:

 

Dans n'importe quel monde on a besoin d'amis.

 

Au début du deuxième volume, le monde que les passagers du scarabée grenat découvrent est-il l'enfer? Ou n'est-ce que du cinéma? Quoi qu'il en soit, ils sont embarqués dans une aventure troublante où il est bien difficile de démêler le vrai du faux et où ils se posent de grandes questions existentielles: Y-a-t-il une vie après la mort? Est-ce Dieu ou le hasard qui régit l'un et l'autre monde? Si celui-ci existe et n'est pas néant... 

 

Dans ce monde-là tout paraît élastique: les êtres et les choses, l'espace et le temps. Le narrateur y mène une vie de mort débutant, à double nature: à égalité réalité partagée et rêve intime. Le rouge y est la couleur dominante, mais c'est un rouge qu'il n'a jamais vu dans le monde des vivants: le plus beau des rouges rencontrés, depuis le halo rouge d'un bateau de feu perçant le ciel noir d'une nuit de chagrin.

 

Dans ce monde, comme dans l'autre, il demeure incertain. Il est comme un wagonnet sur des montagnes russes intérieures: Je continuais de glisser sans trêve du désespoir à l'espérance et de l'espérance au désespoir, du doute à la foi et de la foi au doute...S'il doute, il lui semble tout de même que l'existence de Dieu peut être la garantie que l'amour est la loi suprême de l'univers, auquel elle donne un sens...

 

Dans ce volume l'aventure continue donc, mélange de réalisme et de surréalisme. La frontière entre les deux mondes supposés, que sont l'au-deçà et l'au-delà, semble ténue. Si bien que le lecteur peut se demander, à l'instar du narrateur, s'il existe une solution de continuité entre les deux. En tout cas, en partageant les tribulations de ce dernier, il pourra s'évader du monde réel pour un monde rêvé, tout en philosophant... 

 

Francis Richard

 

Le grand peut-être, François Hüssy, 160 pages, L'Âge d'Homme

 

Volume précédent (rebaptisé: La porte pourpre des étoiles)

Dans un reflet rouge sur l'eau noire (2012)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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